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Trois Contes (Flaubert)/Opinion de la presse sur Trois Contes



OPINION DE LA PRESSE
SUR
TROIS CONTES


Les Trois Contes parurent le 24 avril 1877 ; peu après les manifestations du 16 mai accaparaient la presse. Flaubert s’en émut : « Cet idiot de Mac-Mahon nuit beaucoup au débit des Trois Contes... J’ai fait dire, selon ma coutume, beaucoup de bêtises, car j’ai le don d’ahurir la critique. Elle a presque passé sous silence Hérodias ; quelques-uns même, comme Sarcey, ont eu la bonne foi de déclarer que c’était trop fort pour eux. Un monsieur dans l’Union, trouve que Félicité c’est Germinie Lacerteux aux pays du cidre. Ingénieux rapprochement. » (Lettre à Mme Roger des Genettes. Correspond., t. IV.)

Nous donnons quelques extraits des principaux articles consacrés aux Trois Contes :


La Liberté, 23 mai 1877 (Drumont).

… Ces trois nouvelles s’appellent : Un Cœur simple ; La Légende de Saint Julien l’Hospitalier ; Hérodias. — Et je suis fort embarrassé, je l’avoue, de vous expliquer en quoi ce sont des merveilles, de vous communiquer l’impression d’admiration que tous les lettrés ressentiront devant ces trois médailles si magnifiquement frappées, d’un fini si minutieux et, en même temps, d’une exécution si large, d’un dessin si élégant et si ferme à la fois.

Les gens pressés qui dévorent un volume en une heure, en oubliant parfois de couper quelques feuillets, ne découvriront là rien de remarquable ; mais il se produit dans la presse ce qui se produit pour ceux qui, sans fabriquer des joyaux, ont l’habitude d’en voir et d’en manier ; ils reconnaissent immédiatement ce qui est véritablement beau ; les artisans en ce métier ont des éclairs de joie devant les créations des artistes…

En ce volume, l’auteur transporte dans des régions absolument dissemblables cette puissance native de reconstituer la vie d’un être disparu, que cet être soit une reine, une servante, un cénobite. Il excelle, comme les réalistes, à rendre éloquents les moindres objets, le paysage, le temps ; mais parmi tous ces accessoires qui ont une indiscutable importance, il met quelqu’un qui se meut dans cette atmosphère, une créature animée à laquelle se rapportent tous ces témoins inanimés.

Il est encore une lois presque impossible de donner l’idée de la valeur littéraire de ces Trois Contes. On n’y trouve point à louer un détail particulier, bien au contraire ; l’auteur s’est gardé soigneusement contre tout ce qui pouvait étonner, c’est-à-dire détonner ; et c’est à supprimer, très certainement, qu’il a le plus travaillé, afin que tout se fondît dans un ensemble harmonieux. Il faut s’arrêter longuement devant son œuvre, comme on s’arrête devant quelque toile de maître, pour bien comprendre par quelles gradations de nuances insensibles, l’effet parvient à cette intensité.

Prenez, par exemple, « Un Cœur simple ». C’est l’histoire d’un être qui n’a point d’histoire, d’une servante de province qui est entrée à seize ans dans la maison d’une honnête bourgeoise, qu’elle n’a quittée que pour le cimetière. Les enfants qu’elle voit naître, qu’elle soigne, qu’elle pleure morts, un perroquet auquel elle s’attache, et c’est tout. Soixante années pendant lesquelles deux ou trois trônes se sont écroulés, ont passé sur cette douce créature sans l’agiter davantage que quelque tempête effroyable ne trouble le polype en sa tranquillité profonde. Confiez un tel sujet à beaucoup, même parmi ceux qui savent tenir une plume, et je crois qu’ils n’y verront pas grand-chose. Celui qui a peint si superbement les ardeurs de la passion dans Madame Bovary, s’est surpassé lui-même dans ce tour de force d’attendrir les plus raffinés sur cette existence en quelque sorte rudimentaire. Cet esprit supérieur s’est assimilé les pensées de cette humble campagnarde, il a réfléchi longuement les sensations que les spectacles les plus insignifiants devaient lui procurer. Il n’a pas indiqué une idée qui dépasse cette cervelle bornée…

Ce conte nous intéresse prodigieusement, en nous présentant une ménagère coiffée d’un bonnet et tenant un trousseau de clefs.

Hérodias est un tour de force dans le sens opposé. Le monde entier est rassemblé dans cette salle de banquet, où une Salomé plus implacable que celle de Regnault et plus fascinante que celle de Gustave Moreau, vient demander la tête de Jean. Voici Rome avec le proconsul Vitellius qui se gorge de viandes, avec Aulus, l’éphèbe cher au Tibère de Caprée, qui vomit entre une terrine de Comagène et un plat de merles roses ; voici Jérusalem avec le Tétrarque, les Sadducéens, les Pharisiens, les luttes religieuses, les formules hiératiques. Au fond de la citerne, Iaokanann crie ses anathèmes. Une page d’histoire se déroule ainsi devant le lecteur, étourdissante de mouvement, admirablement restituée jusqu’au moindre détail, instructive, terrible, émouvante. Dans cette composition magnifique tout à sa place, sa signification, son importance ; il n’est pas un coup de pinceau qui ne concoure à l’ensemble, qui ne jette une note utile dans le concert. Tout parle dans cet œuvre, ou d’innombrables personnages s’agitent sans confusion ; tout à son rôle, depuis l’umbo du bouclier qui porte l’image de César, jusqu’aux petites pantoufles en duvet de colibri qu’a chaussées la fille d’Hérodias pour danser.

En vingt-quatre heures l’univers a défilé devant nous, depuis le moment où Vitellius arrive dans sa grande litière rouge ornée de panaches et de miroirs, jusqu’au moment où, à la lumière vacillante des flambeaux qui s’éteignent dans la salle du festin, Antipas, resté seul, contemple fixement la tête coupée, tandis que des messagers courent vers la Galilée annoncer que les prophéties sont accomplies.

Ne supposez point que l’auteur ait cédé à la tentation puérile de décrire, qu’il ait voulu s’abandonner à quelques-unes de ces débauches de couleur auxquelles on se livrait volontiers aux premiers temps du romantisme. C’est l’originalité de ce tableau incomparable, qu’il serait impossible d’y ajouter ou d’y retrancher une phrase ou une épithète sans en détruire l’équilibre. Un tempérament qui s’est dompté lui-même, une imagination qui a appris à se dominer, une langue d’une richesse inouïe, mais aussi d’une simplicité magistrale, tels sont les caractères de ce volume à propos duquel on peut hardiment prononcer le mot de perfection.


Le National, 14 mai 1877 (De Banville).

L’illustre auteur de Salammbô et de La Tentation de Saint Antoine, M. Gustave Flaubert, vient de publier un livre intitulé simplement Trois Contes, mais ces contes sont trois chefs-d’œuvre absolus et parfaits créés avec la puissance d’un poète sur de son art, et dont il ne faut parler qu’avec la respectueuse admiration due au génie. J’ai dit un poète, et ce mot doit être pris dans son sens rigoureux ; car le grand écrivain dont je parle ici a su conquérir une forme essentielle et définitive, où chaque phrase, chaque mot ont leur raison d’être nécessaire et fatale, et à laquelle il est impossible de rien changer, non plus, que dans une ode d’Horace ou dans une fable de La Fontaine. Il possède au plus haut degré l’intuition qui nous révèle les choses que nul n’a vues et entendues ; mais en même temps il à tout étudié, il sait tout, ayant ainsi doublé l’inventeur qui est en lui d’un ouvrier impeccable ; aussi trouve-t-il toujours le mot juste, propre, décisif ; et peut-il tout peindre même les époques et les figures les plus idéales, sans employer jamais le secours d’un verbe inutile ou d’un adjectif parasite.

C’est là le dernier mot de l’art et il serait difficile de comprendre comment le pays qui eut le bonheur de produire un tel artiste ne lui décerne pas les plus grands honneurs, si nous ne savions depuis longtemps que telle action n’est pas faite, par l’unique raison qu’elle devait être faite. Il serait puéril de dire que l’auteur de Madame Bovary devrait être à l’Académie ; mais ce qu’on peut affirmer avec raison, c’est que l’Académie devrait être à l’auteur de Madame Bovary. S’il est vrai que dans un élan spontané de justice elle soit allée au-devant d’un de ses membres les plus célèbres, récemment élu, ne devrait-elle pas aller en corps chercher M. Gustave Flaubert, et étendre sous ses pas un tapis de pourpre ? Mais ce sont là ses affaires et non les miennes ; pour moi je me contente de faire comme tout le monde, d’admirer passionnément : Un Cœur simple, La Légende de Saint Julien l’Hospitalier et Hérodias, et de remercier avec la reconnaissance la plus émue et la plus fière, l’homme qui m’a donné une telle joie.

Je le sais bien, il est difficile de s’habituer à cette idée que ces grands créateurs sont nos contemporains, qu’on les touche, qu’on leur parle et qu’il faut s’incliner devant leur pensée souveraine, sans avoir la satisfaction de les savoir morts et solidement cloués sous la lame ; mais enfin il faut en prendre son parti, comme de beaucoup d’autres incommodités. Étonnamment variés, car ils parcourent tout le cercle des âges, les Trois Contes qui mettent en scène, l’un une pauvre servante de Pont-l’Évêque, à moitié idiote, l’autre un chasseur qui devient héros, puis saint, et fut enlevé dans le ciel, le troisième, cette Salomé qui tient dans ses mains la tête de Jean-Baptiste et que les poètes adorent à jamais, ne sont pas cependant des contes détachés ; ils sont unis au contraire par un lien étroit, qui est l’exaltation de la charité, de la bonté inconsciente et surnaturelle. La Judée, au temps de Tibère, le monde romain sont évoqués avec une impérieuse et victorieuse magie dans Hérodias ; mais ne sont-ce pas des jeux pour le poète de Salammbô ? Des tableaux éclatants d’une couleur harmonieuse comme des Delacroix, et voluptueusement douloureux, des scènes qui resteront dans la pensée éternellement, comme celle où après avoir vu sa femelle et son faon inexorablement tués par Julien, le cerf, portant encore fichée dans son front la flèche du féroce chasseur, trouve une voix humaine pour le maudire, et comme celle ou, après avoir réchauffé sur son sein et sur ses lèvres le lépreux hideux, Julien le voit se transfigurer, égalent ce livre aux plus beaux et aux plus renommés d’entre les poèmes. Mais je ne puis résister au désir d’en transcrire ici quelques lignes :

« Alors le lépreux l’étreignit ; et ses yeux tout à coup prirent une clarté d’étoiles ; ses cheveux s’allongèrent comme les rais du soleil ; le souffle de ses narines avait la douceur des roses ; un nuage d’encens s’éleva du foyer ; les flots chantaient. Cependant une abondance de délices, une joie surhumaine descendait comme une inondation dans l’âme de Julien pâmé, et celui dont les bras le serraient toujours, grandissait, grandissait, touchant de sa tête et de ses pieds les deux murs de la cabane. » Voilà une citation bien courte ; mais qu’importe, puisqu’on lira tout le livre ?


Le Gaulois, 4 mai 1877 (Fourcaud).

… Si je me suis bien fait comprendre, on a vu trois signes caractériser l’écrivain : l’exactitude logique, le sens poétique et le goût — excessif quelquefois — de l’archéologie. Et des qualités qui en dérivent, répandues sur son œuvre entier, se rencontrent ensemble et concentrées dans les Trois Contes nouveaux dont il est bruit. Qui connaît Flaubert l’y retrouve entier, et qui ne le connaît pas l’y apprend.

Le premier est un petit roman de mœurs : Un Cœur simple, l’histoire d’une humble servante à qui rien ne réussit. Jeune, son amoureux l’abandonne ; ses maîtres la battent et la chassent ; plus âgée, un neveu qu’elle aime comme un fils meurt loin d’elle. Elle entre chez une maîtresse dont la fille expire quand elle s’est bien attachée à cette enfant. Un perroquet qu’on lui donne meurt empoisonné. Tout pour elle se change en chagrin, jusqu’à sa mort. Les détails vivants affluent dans cette étude touchante. On y reconnaît l’auteur de Madame Bovary à de certaines touches et à l’exagération après coup de ces touches. Par exemple quand la vieille fille a perdu son perroquet, elle le fait empailler, et, chaque soir, elle ressasse devant lui ses prières. À l’église, elle a vu la colombe mystique de l’Esprit Saint se balancer au-dessus de l’autel : ces deux oiseaux lui semblent avoir de vagues ressemblances. Le trait est charmant. Pourquoi M. Flaubert l’affaiblit-il en prêtant à son héroïne des raisonnements comme celui-ci : « Le Père n’a pu exprimer ses volontés par le moyen d’une colombe ; les colombes ne parlent pas. Il a dû se servir d’un perroquet. » Le perroquet du Saint-Esprit est d’une déduction un peu subtile.

Le conte suivant : La Légende de Saint Julien l’Hospitalier, conçu dans la manière des légendes du moyen âge, est de tout point une admirable page. Des messagers de Dieu ont prédit au père de Julien que son fils serait un guerrier ; à sa mère, qu’il serait un grand saint. On lui donne une éducation raffinée ; mais un vieux cerf à longs poils blancs, qu’il tue à la chasse, lui brame ces mots en mourant, avec une voix humaine : « Maudit, tu tueras tes parents ! » En quelles circonstances mystérieuses cette prédiction terrible s’accomplit, c’est ce qui est développé dans la suite du livre. Si l’on a reconnu dans Un Cœur simple la patte et l’œil de l’observateur réaliste, l’aile et la main du poète seront trouvées ici.

Dans Hérodias, au contraire, c’est surtout l’archéologie qui s’affiche. La mort de saint Jean le Précurseur y est savamment et curieusement mise en scène. Les noms orientaux n’y sont pas épargnés, saint Jean-Baptiste y est nommé Iaokanann. Je n’apprécie pas plus qu’il ne faut cette érudition qui s’attaque même aux noms. Je dois dire cependant que l’auteur y a beaucoup moins sacrifié dans ce compte qu’à l’ordinaire, et qu’il a fait effort pour être intelligible à tout le monde.

Tel qu’il est, ce volume, d’une lecture sérieuse, est frappé au bon coin de M. Flaubert avec ses qualités et ses défauts. Le style en est superbe, quoique, à mon gré, trop tendu et trop ennemi des répétitions des mots, ce qui l’obscurcit maintes lois. Les grandes images saisissantes y sont prodiguées et les descriptions étincellent d’une vie singulière. Les détails y fourmillent, oiseusement souvent, et coupent court à l’intérêt. L’écrivain, très sobre dans le jeu de sa phrase, est essentiellement prolixe en fait d’explications. Il a le tort de tous les romanciers dits naturalistes, il veut trop dire et trop décrire. Il faut pourtant bien laisser quelque chose à faire à l’imagination du lecteur.


La Patrie, 8 mai 1877 (G. de Saint-Valry).

Réalisme idéal… voilà deux mots dont la réunion a l’air d’une dispute. Rien cependant ne peut mieux rendre, à mon gré, l’impression que laisse le récent volume de M. Flaubert, cette admirable combinaison d’exactitude et de poésie, cette compréhension étonnante du vrai extérieur jointe à une pénétration exquise du sens intime et idéal des choses.

Je ne suis pas tenté, on le voit, d’atténuer le plaisir que m’a procuré la lecture de ce petit volume de deux cent cinquante pages. Parmi les productions de l’imagination contemporaine, vouées pour la plupart à un prochain et légitime oubli, celle-ci survivra sur le rayon de choix ou sont rangés Salammbô, Madame Bovary, même La Tentation de Saint Antoine.

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Mais je ne cherche pas seulement à faire valoir l’unité et la rectitude de cette vie littéraire, je voudrais faire voir aussi comment, dans ce dernier volume, le plus, bref de tous ceux que M. Flaubert a jusqu’ici donnés au public, les idées, le talent, les procédés artistiques de l’écrivain se sont en quelque sorte condensés et résumés dans une synthèse finale.

Supposez que par une série de cataclysmes, qui semblent désormais impossibles avec la diffusion illimitée des écrits modernes, l’œuvre de Flaubert disparaisse tout entière, comme il est advenu de celle de quelques écrivains de l’antiquité, et qu’il ne surnage de lui dans l’histoire littéraire des siècles à venir que son nom, quelques fragments d’articles de Sainte-Beuve et ce petit volume, ces Trois Contes. Ces trois cent cinquante pages suffiraient aux critiques futurs pour se former une idée exacte de la portion perdue.

On y saisirait à merveille la méthode de ce réalisme idéal, ce don de rendre en quelques traits non seulement la réalité extérieure des personnages, mais la vie intérieure de leur âme, l’association et les contre-coups de leurs sensations. On y retrouverait également l’admirable facilité de paysagiste que possède l’auteur, cette perception de la nature vraie et sentie dont il est doué. Ce n’est pas tout, on y retrouverait encore cette puissance de reconstitution des civilisations ensevelies, cette sorte de divinisation poétique et savante qui a produit Salammbô et La Tentation de Saint Antoine, et dont La Légende de Saint Julien et Hérodias présentent l’élixir, pour ainsi parler, la cristallisation, de même que Un Cœur simple offre un résumé de l’art qui a produit Madame Bovary et L’Éducation sentimentale.

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Remarquez que le procédé réaliste, qui s’applique avec tant de bonheur à ces étonnants efforts d’imagination qui ont produit les restitutions poétiques de M. Flaubert, ce réalisme, quand il s’emploie à la peinture de la vie moderne, garde de sa cohabitation avec la poésie et l’imagination une saveur, une élévation de sentiment que les derniers venus de l’école — gens de grand talent pourtant — ont l’air de repousser comme une faiblesse.

C’est là, je l’ai mainte fois expliqué, mon unique querelle avec eux. Sont-ils persuadés que la platitude, la vulgarité, la laideur sont les seules expressions de la réalité ? Le premier conte de M. Flaubert suffit pour démontrer l’étroitesse de cette théorie ; rien de plus profondément réaliste, si vous entendez par réalisme la peinture fidèle et minutieuse de la vie. Croyez-vous que l’étude des petits, des simples, des humbles soit la matière préférée du réalisme ? Sur ce point encore aucune objection.

L’héroïne de M. Flaubert est une pauvre servante attachée et une modeste bourgeoise de Pont-l’Évêque, Mme Aubain, qu’elle sert cinquante ans. Nul incident extraordinaire, aucun événement dramatique dans cette existence uniforme et effacée ; la maîtresse et la servante traversent le monde sans y faire aucun bruit, sans avoir jamais dépassé, même en pensée, le cercle extraordinairement borné des habitudes de la petite ville somnolente ; les années suivent les années, apportant aux deux femmes l’inévitable contingent des chagrins terrestres ; mais les chagrins eux-mêmes sont ordinaires et sans éclat. La vie poursuit son cours monotone, Mme Aubain meurt, Félicité reste dans la maison vide, qui ne trouve pas d’acquéreur ; elle meurt à son tour pendant que la procession de la Fête-Dieu, grand événement annuel dans Pont-l’Évêque, s’arrête au reposoir adossé à la maison et que la bénédiction du curé monte à sa mansarde ouverte.

Et puis c’est tout ! Voilà le romanesque de ce simple récit. Avec cela, avec cette donnée d’une si correcte banalité, M. Flaubert a fait un chef-d’œuvre de vie, d’émotion, et j’ajoute d’élévation morale.

Non ! certes il n’est pas besoin pour captiver l’intérêt de mettre en scènes des seigneurs et des reines, de faire passer sous nos yeux des tableaux d’un monde éblouissant. J’accepte sans m’en plaindre l’inclination des réalistes pour les humbles et pour les simples, mais pour que l’intérêt s’attache à ces existences absolument intérieures, dans lesquelles le train vulgaire des choses n’apporte aucune variété, il est indispensable que le peintre soit doué d’une pénétration profonde et qu’il démêle avec un tact raffiné la psychologie de ces âmes naïves.

C’est là surtout ce qui me semble au niveau des plus grands éloges dans le récit de M. Flaubert ; il explique avec une perspicacité admirable le jeu des pensées et des sentiments de son modèle, il montre de la façon la plus délicate l’association de ses idées, phénomène aussi attrayant, aussi difficile à saisir dans l’âme d’une paysanne que dans le cerveau du philosophe le plus cultivé. Je citerai un seul exemple de cet art consommé ; l’auteur dépeint la naissance et le développement des sentiments religieux dans le cœur simple de Félicité, accompagnant au catéchisme la fille de sa maîtresse :

Cette même pénétration, dans laquelle se combinent l’exactitude et la poésie, M. Flaubert l’applique à la nature. Est-il possible d’en reproduire avec plus de précision les aspects et en même temps d’en mieux deviner la saveur secrète, la grâce fuyante, l’ondoiement ? Réaliste tant qu’on voudra, mais réaliste de la famille d’Hobema, le peintre, et de Burus, le poète.

Je l’avouerai pourtant, il est possible que ces peintures de la nature normande aient pour moi un charme que ne sentiront pas au même degré ceux qui n’ont pas, dès l’enfance, respiré l’air humide de nos campagnes vertes et senti sur leur front la fraîcheur lourde de notre ciel varié ; tous les personnages, tous les aspects de ce conte délicieux, je crois les retrouver ; ce sont des connaissances de première jeunesse. Honnêtes petites villes endormies, dont Pont-l’Évêque est un échantillon, et qui retentissent seulement, dans la semaine, du cliquetis des sabots des bonnes femmes et des petits gars ; correctes veuves tricotant à la fenêtre de maisons immuables ; admirables servantes si dévouées et si bonnes cuisinières ; le progrès moderne, le chemin de fer et le Paris. Les bains de mer ne vous ont pas encore absolument supprimés ; rendez grâce au poète précis qui vient de fixer, avant qu’elles disparaissent sans retour, vos grâces discrètes, vos humbles mérites et vos silencieuses vertus !

Ce que j’ai dit plus haut de la puissance imaginative de M. Flaubert, du don qu’il possède de reconstruire les mondes disparus, s’applique aux deux récits qui complètent le présent volume : La Légende de Saint Julien l’Hospitalier, Hérodias. Au point de vue de l’exécution artistique, la Légende de Saint Julien est certainement une œuvre plus achevée ; mais Hérodias, dans un cadre plus étroit, est une tentative aussi originale que Salammbô.

L’auteur s’est proposé en effet de mettre en scène l’épisode de la décollation de saint Jean-Baptiste, en reconstituant cette cour singulière, ce monde composite groupé autour du Tétrarque de Judée, Hérode. Cette phase obscure de l’histoire juive a laissé, s’il se peut, encore moins de renseignements positifs que celle de Carthage. Le tableau de M. Flaubert, dans lequel il a rassemblé les éléments israélites, orientaux et romains s’agitent dans la forteresse du Tétrarque, est une merveille de divination. Il est possible que l’archéologie en soit discutable ; l’animation et le coloris du tableau frapperont néanmoins tous les yeux.

Je ne suis pas, tant s’en faut, on s’en aperçoit, un adversaire absolu de la théorie réaliste ; aussi j’espère que cette œuvre, ou tout ce qu’il y a de plus élevé dans la doctrine se trouve mis en œuvre par un talent de premier ordre, rencontrera à meilleur escient, auprès de la masse du public, quelque chose de l’empressement qu’ont excité L’Assommoir et La Fille Élisa.


Le XIXe Siècle, 13 juin 1877 (Charles Bigot).

Il y a longtemps que M. Gustave Flaubert n’avait rien publié. Ce n’est pas un auteur qui se prodigue. En ce temps de littérature facile, c’est presque un phénomène que cet écrivain qui tous les six ou sept ans sort de son repos pour livrer au public un ouvrage longuement médité, exécuté avec patience, porté lentement par son auteur au degré qu’il considère comme la perfection.

L’événement n’a pas toujours répondu ni à l’effort dépensé ni à l’espérance générale. Il est d’honnêtes gens qui ne sont parvenus ni à rendre pleine justice à l’érudition pittoresque de Salammbô ni à bien comprendre l’Éducation sentimentale ou La Tentation de Saint Antoine. M. Flaubert a eu cette fois moins hautes ambitions. L’art de la mise en page aidant, il a fait un volume avec trois courtes nouvelles. Il l’a modestement intitulé : Trois Contes. Mais ces trois contes feront peut-être plus pour la gloire de l’auteur que n’auraient fait autant de longues œuvres. Encore en est-il un que j’abandonnerais volontiers aux critiques sévères. C’est le récit intitulé Hérodias, et qui retrace la mort de Iaokanann, plus connu des profanes sous le nom de saint Jean-Baptiste. Il y a là trop d’archéologie pour que le lecteur se sente fortement ému ; l’œuvre est étrange plus que vivante et humaine, et ce que j’en préfère, pour ma part, c’est certaine vue de Judée au soleil levant, découverte du haut de la terrasse du palais d’Hérode Antipas, qui est à coup sûr d’un grand paysagiste élève de Decamps. Le reste m’a laissé froid. Mais je ne saurais en revanche dire assez de bien des deux premiers récits du livre intitulés, l’un Un Cœur simple, l’autre La Légende de Saint Julien l’Hospitalier. Mérimée n’a rien fait de plus vigoureux, ni de plus achevé que ces deux récits. M. Flaubert s’est trouvé poète à son insu et presque malgré lui par l’intensité de la vision artistique. On a fait tant d’éloges mérités de la première nouvelle, Un Cœur simple, que je puis bien lui préférer encore, sans faire tort à l’auteur, La Légende de Saint Julien l’Hospitalier. L’auteur dit qu’il a trouvé cette légende sur les vitraux d’une vieille église de Normandie. Il l’a lue avec bonne foi et simplicité. Ses tableaux sont tellement saisissants, chaque trait est si juste, la fantaisie et le merveilleux se marient si heureusement avec l’observation exacte de la réalité que l’on finit même par oublier ce qu’il y a de trop rigoureusement voulu et dans la composition et dans le style de l’écrivain. Il y à la un tableau de chasse fantastique et un récit de la mort du saint qui comptent parmi les plus belles pages de français écrites depuis de longues années.


Le Moniteur, 28 avril 1877.

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L’orateur (M. F. Sarcey) du boulevard des Capucines assimile Hérodias à La Tentation de Saint Antoine. Il n’a pas plus compris l’un que l’autre de ces ouvrages ; il n’en distingue pas le but ; il n’en reconnaît pas l’utilité ; il se demande pourquoi ils ont été écrits.

En revanche, La Légende de Saint Julien l’Hospitalier, et surtout Un Cœur simple, ont séduit la critique. La vie extraordinaire de saint Julien l’Hospitalier a été recueillie par l’auteur dans une humble église de village normand, sur un vitrail du temps où on écrivait l’histoire sur le verre. Elle lui a servi de prétexte à une fort belle étude sur l’homme dominé par la passion du sang.

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M. Flaubert est un maître qu’il faut étudier ; tous les écrivains de l’école qu’il a créée ont bénéficié de sa méthode descriptive, bien différente, quoi qu’on en ait dit, de celle de Balzac.

Le grand Balzac sculptait le cadre au milieu duquel l’action devait se dérouler, avant d’avoir fait entrer en scène ses héros. Les romanciers qui ont eu pour maître G. Flaubert présentent au contraire les descriptions des lieux en même temps que les situations se produisent, parfois au cours du dialogue, incidemment, afin que les personnages apparaissent éclairés par la lumière qui convient mieux à leur physionomie et entourés des choses qui contribuent à donner une idée plus puissante de leur caractère.

Tous les élèves de M. Flaubert ont en eux l’étoffe d’un peintre. Chacun des livres qu’ils ont écrits est, non pas une immense toile, mais comme une galerie de tableaux de genre que l’on oublie d’autant moins qu’ils sont traversés par un très petit nombre de figures.

Le style de M. Flaubert donne aussi à tous les passages descriptifs une vigueur de touche qui ne se trouve dans aucune œuvre antérieure à la publication de Madame Bovary.

L’auteur ne se contente pas seulement d’être un peintre, il est aussi un musicien ; la plume a trouvé, par des phrases incidentes, par une ponctuation qui lui est propre, par des adverbes sonores, le secret de rendre le son des voix, le bruit du vent, le galop des chevaux, le timbre des cloches, le cri d’un mourant.

N’entend-on pas hurler dans la souffrance ce malheureux pied-bot, opéré par Charles Bovary, à l’auberge du Lion d’or.


Revue des Deux Mondes, 15 juin 1877. L’érudition dans le roman (Brunetière).

Après avoir exposé qu’il n’est pas toujours, dans les lettres ni ailleurs, une si bonne fortune que de débuter bruyamment, avec éclat, fracas, demi-scandale, et qu’il vaudrait mieux pour Flaubert pouvoir inverser la succession chronologique de ses œuvres, partir de La Tentation de Saint Antoine pour arriver à Madame Bovary, en passant par Salammbô, le malheureux essai du Candidat, L’Éducation sentimentale, — parce qu’ainsi chaque effort nouveau de Flaubert eût marqué un nouveau progrès de l’auteur vers la perfection de son genre, — Brunetière, visiblement hostile à Flaubert et à son école, continue dans une vigoureuse attaque :

Mais la logique ne gouverne pas les hommes comme elle fait les idées… Et voilà pourquoi les trois nouvelles, ou les Trois Contes, que vient de publier M. Flaubert, sont certainement ce qu’il avait encore exécuté de plus faible.

Ce n’est pas à la vérité parce que le cadre est plus étroit. Disons seulement qu’il y a quelque surprise dont on se défend mal, à voir un écrivain finir par où les autres commencent, ayant commencé par ou les autres finissent… Il n’eut tenu qu’à l’auteur d’étendre les proportions de ses contes jusqu’au cadre du roman, puisqu’il avait depuis longtemps prouvé qu’il en était capable ; et c’est un talent si rare de nos jours, une ambition si peu commune, de vouloir et de savoir faire court, qu’il faudrait plutôt remercier M. Flaubert, chef d’école, pour l’exemple et la leçon qu’il donne…

On retrouvera donc, dans Un Cœur simple, ce même accent d’irritation sourde contre la bêtise humaine et les vertus bourgeoises ; ce même et profond mépris du romancier pour ses personnages et pour l’homme ; cette même dérision, cette même rudesse, et cette même brutalité comique dont les boutades soulèvent parfois un rire plus triste que les larmes — comme, dans Hérodias, on retrouvera cet étalage d’érudition, ce déploiement de magnificence orientale, ces couleurs aveuglantes, ces lourds parfums asiatiques et ces provocations de la chair qui sont, s’il était permis de joindre les deux expressions, la poésie du réalisme.

Dans la forme, ai-je besoin de dire que c’est toujours la même habileté d’exécution, trop vantée d’ailleurs ; — le même scrupule, ou plutôt la même religion d’artiste ; mais aussi la même préoccupation de l’effet, trop peu dissimulée ; — la même tension du style, pénible, fatigante, importune, les mêmes procédés obstinément matérialistes…

Dans l’école moderne, quand on a pris une fois le parti d’admirer, l’admiration ne se divise pas, et l’on a contracté du même coup l’engagement de trouver tout admirable. Il est donc loisible, il est même éloquent à M. Flaubert d’appeler Vitellius cette fleur des anges de Caprée ». Quels rires cependant, si c’était dans Thomas que l’on découvrît cette étonnante périphrase, et comme on aurait raison !

… Nous retrouvons M. Flaubert, c’est vrai, mais nous le retrouvons tel que nous le connaissions de longue date, et c’est précisément, c’est surtout de quoi nous nous plaignons.

Certes, si ces Trois Contes, après tout, ne nous rappelaient qu’une manière d’artiste et des procédés de composition connus, bien loin qu’il y eût la prétexte seulement à critique, au contraire, il y faudrait louer une vigoureuse organisation qui, du premier effort, ayant donné toute sa mesure, persiste résolument dans ses qualités et dans ses défauts, parce que ses défauts eux-mêmes sont une part, — et quelquefois la meilleure part, — de son originalité. Malheureusement ce n’est pas une manière, ce sont des paysages, des scènes entières, des visages connus qu’ils nous rappellent, ces Trois Contes ! Les mêmes dessins sur les mêmes fonds, les mêmes tableaux dans les mêmes cadres ; et ceci c’est la marque d’une invention qui tarit…


Revue Bleue, 11 et 18 octobre 1879. Les Romanciers contemporains (Jules Lemaître).

Sur Un Cœur simple :

Ce roman, très court, est consolant après les autres, sans toutefois les contredire. Félicité n’est pas plus un être idéal que Mme Bovary. Ce n’est point une héroïne, mais une bête à Bon Dieu. Ses joies, ses chagrins, ses actions, ses rares paroles, sa religion, ses associations d’idées, tout cela est d’une simplicité qui touche et tourne aux humbles devoirs de sa profession, a l’affection désintéressée, au dévouement absolu et machinal…

Nulle part la manière de Flaubert n’est plus serrée ; on dirait qu’il craint de verser dans l’émotion.

On lui reprochera d’avoir fait la bonté idiote ; on lui dira que c’est rabaisser la vertu d’en faire un produit naturel du tempérament, de la rendre futile et inconsciente. Il répondra qu’on a assez montré, au théâtre et dans le roman, d’héroïnes à falbalas, qui sont des victoires démesurées de la volonté sur la nature… Peut-être aimerais-je mieux que Félicité fût un peu plus intelligente ; mais je ne voudrais pas qu’elle le fût trop, car elle ne pourrait plus avec vraisemblance être aussi merveilleusement bonne ; elle saurait qu’elle l’est, et ce ne serait plus la même chose.


Sur Hérodias :

Hérodias est dans les mêmes teintes (l’expression est exacte) que Salammbô… Mais ici un effort excessif se fait sentir dans cette brièveté ; les personnages et les actions ne sont pas assez expliqués ; il y a trop de laconisme dans ce papillotage asiatique, et cela ne peut plaire qu’aux fidèles de M. Flaubert, à ceux qui l’aiment, même et surtout dans l’outrance de ses partis pris. Hérodias est à peu près à Salammbô ce qu’Un Cœur simple est à Madame Bovary.


Sur La Légende de Saint Julien l’Hospitalier :

La Légende de Saint Julien est un bijou gothique d’une rare perfection… Chaque page évoque l’idée d’un vitrail ou d’une enluminure de missel. Ceci est du moyen âge cuit patiemment avec une lampe d’émailleur, non barbouillé avec fougue, comme on faisait vers 1830… Je la trouve vraie (cette légende en ce que Julien, parricide et saint, avec son amour du sang et son amour de Dieu, symbolise à merveille le moyen âge, violent et mystique.