Traduction de quelques pensées du chancelier Bacon sur différens sujets

Traduction de quelques pensées du chancelier Bacon sur différens sujets
Œuvres complètes de D’AlembertBelinIV (p. 227-249).
TRADUCTION DE QUELQUES PENSÉES
DU CHANCELIER BACON SUR DIFFÉRENS SUJETS.

CHAPITRE PREMIER.

De la Vérité.

Qu’est-ce que la vérité, dit Pilate en se moquant ? Et il n’attendit pas la réponse.

Les hommes aiment le faux, à cause de l’alliage qui s’y joint. Si on leur ôtoit les espérances flatteuses, la vaine estimation des choses, les idées chimériques, combien d’âmes resteraient abattues et flétries, pleines de tristesse et de langueur, à charge et déplaisantes à elles-mêmes ?

« Cependant, quoi qu’en disent les passions el la corruption du cœur, le vrai bonheur de la nature humaine consistera toujours dans la recherche de la vérité, qui nous rend dignes de la connaître, dans la connaissance de la vérité, qui l’arrête et la fixe à nos yeux, dans l’acquiescement à la vérité, qui en est la possession et la jouissance.

Le poëte[1] qui a orné par ses vers les dogmes d’une secte dangereuse[2], a dit avec son éloquence ordinaire : Heureux qui voit du rivage un navire agité par les vents ! Heureux qui, du haut d’une citadelle, voit dans la plaine un combat sanglant et opiniâtre ; mais, plus heureux mille fois celui qui, placé sur la montagne de la vérité (montagne inaccessible, où l’air est toujours pur et serein), voit au-dessous de lui, dans la vallée du monde, le désordre et les erreurs des hommes, pourvu que ce spectacle lui inspire la compassion et non l’orgueil !

Passons maintenant de la vérité philosophique à la vérité civile, qu’on appelle véracité. Ceux même à qui elle est le plus étrangère avouent que la bonne foi et la franchise sont la première vertu de l’homme, et que l’alliage du faux avec le vrai est comme celui du plomb avec les métaux précieux ; alliage qui rend ces métaux plus faciles à forger, mais en diminue le prix. Tous ces détours obliques et tortueux font ressembler l’homme aux serpens, qui, faute de pieds, rampent sur le ventre. Aussi n’y a-t-il point de vice qui couvre plus l’homme de honte que la fausseté et la perfidie, Montaigne se demande pourquoi le nom de menteur est une si grande injure : reprocher le mensonge à quelqu’un, dit-il, avec beaucoup de finesse, c’est l’accuser d’audace envers Dieu et de lâcheté envers les hommes ; car le menteur insulte son maître, et tremble devant son semblable. »

CHAPITRE II.

De la Mort.

« Les hommes craignent la mort comme un enfant les ténèbres ; cette dernière frayeur est grossie dans les enfans par des contes qui les épouvantent : il en est de même de l’autre, Penser à la mort, comme peine du péché, et comme passage une vie nouvelle, est un sentiment religieux et salutaire ; la redouter, comme une dette de la nature, est une vaine et honteuse faiblesse. Il se glisse, même dans les plus pieuses méditations sur la mort, quelque levain de superstition et de sottise. Songez, disent quelques livres de dévotion, à la douleur que vous ressentez quand la moindre articulation souffre, et jugez quel supplice doit être la mort quand tout le corps se corrompt et se dissout. La mort néanmoins passe souvent avec moins de douleur qu’on n’en éprouve dans la souffrance d’un membre ; car les parties les plus vitales ne sont pas les plus sensibles. L’appareil de la mort, dit avec raison un ancien philosophe, effraie plus que la mort même ; les gémissemens et les sanglots, les convulsions des membres, la pâleur du visage, les pleurs des amis, le spectacle des funérailles, et le reste, voilà ce qui rend la mort terrible. C’est une chose bien remarquable, qu’il n’y a aucune passion, parmi celles même qu’on croit les plus faibles, qui ne surmonte et ne mette à la raison cette crainte. La mort n’est donc pas un ennemi si formidable, puisque l’homme est entouré d’athlètes qui la combattent avec succès. La vengeance en triomphe, l’amour la méprise, l’honneur la cherche, la crainte du déshonneur la choisit, la douleur l’implore, la frayeur la prévient : nous lisons même que l’empereur Othon s’étant donné la mort, la compassion (c’est-à-dire, le plus tendre de tous les sentimens) engagea ses plus fidèles serviteurs à mourir comme lui par pur intérêt pour leur maître. »

Sénèque ajoute à ces réflexions le dégoût et la satiété de vivre. Pensez, dit-il, au temps qu’il y a que vous faites toujours la même chose. Non-seulement le courage ou la misère, l’ennui même appelle la mort.

Le peu de changement que produit l’approche de la mort dans les âmes fortes et généreuses n’est pas moins remarquable. Jusqu’au dernier moment elles conservent leur caractère ; Auguste mourut avec urbanité : Adieu, dit-il à Livie, souvenez-vous de notre amour, et vivez ; Tibère en dissimulant : Déjà, dit Tacite, il perdait ses forces et sa substance, sa dissimulation lui restait ; Vespasien en plaisantant : Je commence à devenir Dieu ; Galba avec grandeur d’âme : Frappe, dit-il en présentant sa tête, si le bien du peuple romain l’exige ; Septime Sévère en travaillant : Hâtez-vous, s’il me reste encore quelque chose à faire.

Certes les stoïciens ont mis trop de peine à se roidir contre la mort. Tout ce grand appareil, pour se rassurer à son approche, ne sert qu’à la rendre plus terrible. Celui-là était plus sage, qui a mis la fin de la vie au nombre des charges de la nature : en effet, il est aussi naturel de mourir que de naître ; et un enfant qui vient au monde, souffre peut-être plus qu’un mourant.

Celui qui meurt profondément occupé de quelque grand désir, est comme un blessé que l’ardeur du sang empêche de sentir sa plaie.

La mort enfin a cet avantage d’ouvrir la porte à la renommée et d’éteindre l’envie : on est aimé quand on n’est plus.

CHAPITRE III.

De l’Adversité.

Sénèque, parlant en stoïcien, a dit une grande vérité : Les vertus de la prospérité sont dignes d’envie, et celles de l’adversité, d’admiration. En effet, si l’on regarde comme un prodige ce qui surpasse les forces de la nature, le courage dans l’adversité est le prodige le plus grand. Quel plus beau spectacle, a dit le même philosophe avec une élévation digne de lui, que la tranquillité d’un Dieu unie à la fragilité humaine ?

La vertu a quelque chose de semblable aux corps odoriférans, qui ne rendent jamais plus de parfum que lorsqu’on les broie ou qu’on les brûle ; car la prospérité met les vices dans leur jour, et le malheur y met les vertus.

CHAPITRE IV.

Du Mariage et du Célibat.

Les plaisirs des pères et mères sont secrets, ainsi que leurs peines et leurs craintes ; ils ne peuvent peindre ceux-là et n’osent parler de celles-ci. Les enfans rendent le travail plus doux et l’infortune plus amère ; ils multiplient les soins de la vie, mais ils affaiblissent l’idée de la mort.

S’éterniser dans sa race est un avantage commun à tous les animaux ; s’immortaliser par ses actions, est le propre de l’homme : aussi voyons-nous que les plus belles entreprises et les plus utiles ont été faites, pour l’ordinaire, par des hommes qui n’avaient point d’enfans. Ils ont épousé et doté l’État ; ne pouvant laisser après eux l’image de leur corps, ils étaient jaloux de laisser celle de leur âme : on peut donc dire que les hommes les plus occupés de la postérité, sont ceux qui n’en ont point.

Avoir une femme et des enfans, c’est donner des otages à la fortune ; car une famille est un obstacle aux grands efforts, soit en bien, soit en mal.

Dans le célibat, on est bon ami, bon maître, bon serviteur morne, rarement sujet fidèle.

Le célibat est convenable aux ecclésiastiques, que les soins du mariage empêcheraient d’élever assidûment et solidement l’édifice céleste ; indifférent aux magistrats, qu’il ne rend pas plus difficiles à corrompre ; nuisible aux gens de guerre, que le souvenir de leur famille peut animer au combat.

Une épouse est la maîtresse d’un jeune homme, la compagne d’un homme fait, la nourrice d’un vieillard. Chaque âge peut donc trouver des raisons pour le mariage. On a cependant mis au nombre des sages ce philosophe qui, interrogé sur le temps de la vie le plus propre à se marier, répondit : Jeune, c’est trop tôt, et vieux, c’est trop tard.

Souvent il arrive à un mari méchant d’avoir une femme douce, soit parce que cette douceur peut donner au mari des momens de tendresse, soit plutôt parce que la femme se fait honneur de sa patience. C’est ce qui arrive surtout quand elle a désiré et choisi son époux contre le conseil de ses amis ; car alors elle n’est occupée que de leur cacher son repentir.

CHAPITRE V.

De la Vengeance.

La vengeance est une espèce de justice sauvage ; plus la nature humaine y est portée d’elle-même, plus la sévérité des lois doit la réprimer. L’injure ne fait que violer la loi, la vengeance la rend inutile ; elle nous met au niveau de nos ennemis, l’indulgence nous élevé au-dessus d’eux.

Il est rare qu’on fasse du mal pour le plaisir d’en faire ; c’est toujours par quelque vue d’ambition ou d’intérêt. Pourquoi donc punirais-je mon semblable de s’aimer plus que moi ? Pourquoi même trouverais-je étrange que la malice seule le portât à m’outrager ? L’épine et le chardon piquent et déchirent aussi, parce que c’est leur nature.

La vengeance est pourtant excusable, quand la loi n’a point pourvu à la réparation ; mais il faut examiner alors si la vengeance elle-même ne donne point de prise à la loi, autrement ce serait doubler son mal et le plaisir de son ennemi.

Il y a des personnes qui, en se vengeant, désirent que leur ennemi connaisse de quelle part vient le coup. Cette manière de penser est noble et généreuse, lorsqu’elle a moins pour objet le plaisir de la vengeance, que le repentir de celui qui nous a fait du mal ; mais les âmes viles et timides qui cherchent à se venger en secret, ressemblent à des flèches qui volent dans les ténèbres.

Le grand duc de Florence, Côme de Médicis, a lancé un trait plein de finesse contre les amis perfides. L’Écriture, dit-il, nous oblige de pardonner à nos ennemis ; elle ne nous ordonne rien de semblable pour nos amis. J’aimerais mieux dire d’un ami traître ce que dit Job de la Divinité : Nous avons reçu les biens des mains de Dieu, pourquoi n’en recevrions-nous pas aussi les maux ?

Se venger, c’est entretenir une blessure que l’oubli et le temps auraient guérie.

La vengeance publique est toujours juste et souvent utile ; c’est tout le contraire de la vengeance privée ; le vindicatif ressemble aux empoisonneurs, qui, après avoir été funestes aux autres, finissent par l’être à eux-mêmes, et par se perdre.

CHAPITRE VI.

De l’Amour.

L’amour a plus fait de bien au théâtre qu’aux hommes. Il a fourni des sujets intéressans à la scène tragique, et beaucoup nui à la scène du monde. C’est tantôt une sirène, tantôt une furie. Presque aucun des hommes illustres, anciens et modernes, n’a été tyrannisé par cette ardeur insensée. Les grandes âmes et les grandes affaires l’excluent. Il faut pourtant excepter Marc Antoine, qui sut allier le courage et les talens au goût des plaisirs ; et Appius Clodius le décemvir, dont l’âme austère ne put échapper à l’amour. Ce qui prouve que l’amour entre non-seulement dans un cœur ouvert, mais quelquefois même dans un cœur bien fortifié qu’on ne garde pas avec soin.

Cette passion, toujours excessive, insulte à la nature et à la vraie valeur des choses, par l’usage perpétuel qu’elle fait de l’exagération et de l’hyperbole. On a remarqué que chacun est pour soi-même un premier flatteur entouré d’adulateurs subalternes ; l’amant est quelque chose de plus. Jamais l’homme le plus vain n’a parlé de lui-même, comme l’amant de ce qu’il aime. Aussi a-t-on dit avec raison, qu’amour et sagesse sont à peine le privilège d’un Dieu. Cette frénésie est aperçue non-seulement par les indifférens, mais même par la personne aimée, à moins que l’amour ne soit réciproque ; car l’amour se paie toujours, ou par un amour mutuel, ou par un mépris intérieur et secret.

Les hommes ne sauraient donc être trop en garde contre cette passion, qui perd tout, à commencer par celui qui l’éprouve. Les maux qu’elle fait sont renfermés dans la fable de Pâris, qui, en préférant Hélène à tout, se priva des dons de Junon et de Minerve ; car s’abandonner à l’amour, c’est renoncer à la sagesse et à la fortune.

Cette fièvre a ses plus violens accès dans les temps où l’âme est plus tendre et plus faible, c’est-à-dire, dans la prospérité et dans l’adversité ; le trouble que l’une et l’autre produisent, réveille et ranime l’amour : on a donc raison de dire qu’il est fils de la Folie.

Ceux qui ne peuvent bannir entièrement l’amour, font sagement au moins de le contenir dans des bornes étroites, et de le séparer des affaires et des occupations sérieuses : car quand l’amour s’y mêle il trouble tout, et écarte les hommes du but où ils tendent.

Les gens de guerre sont plus sujets à l’amour que les autres, soit parce qu’ils cherchent à compenser le péril par les plaisirs, soit parce que l’oisiveté leur rend ce sentiment nécessaire.

L’homme a dans son cœur un mouvement secret et une pente cachée qui le porte à l’amour des autres ; quand ce sentiment n’est pas borné à un seul, il s’étend comme de lui-même, et se répand sur plusieurs : ainsi il ne cesse d’être exclusif et personnel que pour devenir général. Son effet alors est de nous rendre humains et compatissans.

L’amour conjugal perpétue le genre humain, l’amour social le perfectionne, l’amour sensuel le corrompt et le déshonore.

CHAPITRE VII.

De l’Audace.

Démosthène a dit un mot fort connu, mais digne d’être remarqué par les sages. On lui demandait quelle était la première qualité de l’orateur ? L’action, répondit-il. Quelle est la seconde ? L’action. Quelle est la troisième ? L’action. Il parlait en connaisseur, et en connaisseur d’autant moins suspect, que la nature avait d’abord été avare à son égard, d’un avantage qu’il élevait si haut. C’est une chose surprenante qu’un talent qui ne passe pas l’écorce, et qui est encore plus celui d’un comédien que d’un orateur, ait été mis par Démosthène au-dessus des plus belles parties de l’éloquence, de l’invention, de l’élocution, et des autres ; enfin, qu’il l’ait presque regardé comme la seule partie nécessaire ; la raison en est évidente : les hommes ont beaucoup plus de sottise que de sagesse, et les qualités qui en imposent à la sottise sont les plus puissantes.

On peut comparer à l’action dans l’éloquence, l’audace dans les affaires civiles. Quelle doit être dans les affaires la première qualité ? L’audace. Quelle est la seconde ? L’audace. Quelle est la troisième ? L’audace. Elle est pourtant fille de l’ignorance et de la faiblesse, et fort au-dessus des autres parties de la science civile ; mais elle éblouit el captive les petits esprits et les âmes timides, c’est-à-dire, presque tous les hommes. Elle ébranle même quelquefois le sage, quand il ne se tient pas ferme et sur ses gardes ; c’est pour cela que l’audace a tant de pouvoir dans les démocraties, et qu’elle réussit moins dans l’aristocratie et la monarchie.

L’audacieux peut davantage, quand il entame les affaires, qu’il ne peut ensuite ; car l’audace, pour l’ordinaire, ne tient point parole.

Comme il y a des charlatans qui promettent de guérir, il y a aussi dans le corps politique des hommes qui répondent des guérisons les plus difficiles. Le hasard les fait réussir quelquefois ; mais ils se trompent encore plus souvent, parce qu’ils n’ont pas étudié la science qu’ils professent. Il n’est pas rare même de leur voir faire le miracle de Mahomet. Cet imposteur persuada au peuple qu’il ferait venir à lui une montagne, et que, placé sur son sommet, il y adresserait des prières au ciel pour les fidèles sectateurs de sa loi. Le peuple s’assemble en foule ; Mahomet appelle la montagne à plusieurs reprises, mais elle demeure immobile : Puisque la montagne ne vient point à Mahomet, dit-il sans se troubler, Mahomet ira donc à elle. De même les hommes dont je parle, quand ils ont honteusement échoué dans quelque grande entreprise, en plaisantent les premiers, retournent sur leurs pas, et en restent là.

L’audace est ridicule non-seulement aux yeux des hommes sensés, mais à ceux du vulgaire même, du moins jusqu’à un certain point ; car une grande audace a presque toujours l’absurdité pour compagne. Aussi, pour l’ordinaire, est-elle aveugle : elle n’aperçoit ni les dangers ni les obstacles ; c’est ce qui la rend nuisible dans les conseils et propre à l’exécution. Ainsi, pour employer les audacieux avec avantage et avec sûreté, il ne faut pas leur confier le pouvoir suprême, il faut les placer dans une classe inférieure, où ils soient guidés et commandés par d’autres ; car, quand on délibère, il faut voir le danger ; mais il faut fermer les yeux quand on agit, à moins que le péril ne soit très-grand.

CHAPITRE VIII.

De la Superstition.

Il vaut mieux ignorer Dieu, ou en douter, que d’en avoir une idée basse et indigne de lui. L’un n’est qu’une erreur, l’autre un outrage ; car la superstition déshonore l’Être suprême. J’aimerais mieux, dit Plutarque, qu’on soutînt qu’il n’y a jamais eu de Plutarque au monde, que de dire qu’il y a eu un Plutarque qui dévorait ses enfans à leur naissance, comme les poëtes le racontent de Saturne. Non-seulement la superstition est plus injurieuse à Dieu que l’athéisme, elle est encore plus dangereuse pour les hommes.

L’athéisme ne détruit pas de fond en comble la raison, la philosophie, les lois, l’amour de l’estime publique ; les vertus morales suffisent, même sans la religion, pour conserver ces sentimens dans l’homme ; mais la superstition les renverse tous par la tyrannie absolue qu’elle exerce sur les esprits.

L’athéisme trouble rarement les États ; car il rend les hommes circonspects et attentifs à leur conservation : nous voyons même que les siècles les plus portés à l’athéisme, tels que celui d’Auguste, ont été les plus tranquilles ; mais la superstition a ruiné plusieurs républiques et plusieurs royaumes.

Le peuple est le roi ou plutôt le tyran de la superstition, après en avoir été l’esclave ; elle soumet les sages aux sots et aux insensés. Dans le concile de Trente[3], où la doctrine des scholastiques joua un si grand rôle, on trouva mauvais que quelques prélats les comparassent aux anciens astronomes, qui, pour expliquer les phénomènes célestes, imaginaient des excentriques et des épicycles sans fin, quoique bien persuadés qu’il n’existait rien de pareil. De même les scholastiques, pour sauver de prétendus dogmes, ont inventé des subtilités auxquelles ils ne croyaient pas, mais avec lesquelles ils ont fait des dupes.

La superstition a plusieurs causes : l’envie de frapper et de flatter les sens par des cérémonies auxquelles on réduit la religion ; l’excès de la sainteté extérieure et pharisaïque ; un respect sans bornes pour de prétendues traditions, qui ne font que charger la foi sans la nourrir ; les intrigues des prêtres pour satisfaire leur ambition ou leur avidité ; trop de faveurs accordées aux bonnes intentions, ce qui ouvre la porte aux nouveautés ; un parallèle déplacé, et un transport inepte des choses humaines aux choses divines ; enfin un siècle barbare, et dans ce siècle, des temps de calamité et de trouble.

La superstition sans voile est un monstre hideux : la ressemblance du singe avec l’homme sert à rendre le singe plus laid, Il en est de même de celle de la superstition avec la religion ; et comme les viandes les plus salutaires se corrompent dans un estomac malsain, ainsi des pratiques bonnes en elles-mêmes dégénèrent en observances puériles et pusillanimes.

La superstition se glisse même quelquefois jusque dans l’aversion qu’on a pour elle : certains hommes se croient d’autant plus purs et d’autant plus sains, qu’ils s’éloignent davantage des superstitions reçues. Il faut donc prendre garde, en réformant la religion, comme en guérissant le corps, de ne pas évacuer les liqueurs saines avec les humeurs. Ce qui arrive quand le peuple est le chef de la réformation.

CHAPITRE IX.

De l’Occasion.

La fortune est semblable à un marché public, où le prix des denrées diminue lorsqu’on attend.

On peut aussi la comparer à certaines ventes, où les marchandises deviennent plus chères à mesure que le nombre des acheteurs les rend plus rares.

Il faut donc savoir tout à la fois attendre la fortune et la saisir ; et ce n’est pas sans raison qu’on représente l’occasion avec des cheveux par devant, qu’elle offre à ceux qui savent l’atteindre, et avec une tête chauve par derrière pour ceux qui la laissent passer.

La prudence ne paraît jamais tant qu’à savoir commencer et entamer une affaire à propos.

Il est arrivé plus souvent de ne pas voir le péril, que d’en être troublé après l’avoir vu. Il est même certains périls qu’il vaut mieux aller chercher à moitié chemin, que d’en épier et d’en observer sans cesse les mouvemens et l’approche ; car qui veille trop, s’endort à la fin très-profondément.

C’est tomber dans une autre extrémité, que d’aller trop tôt au-devant du péril, et de l’appeler, pour ainsi dire ; c’est ressembler à ce général d’armée, qui, trompé par la longueur des ombres au lever de la lune, crut les ennemis fort proches de lui, et fit lancer contre eux, avant le temps, des traits inutiles.

En général, le parti le plus sûr et le plus avantageux, est de confier aux cent yeux d’Argus le commencement de toutes les

grandes affaires, et la fin aux cent mains de Briarée, c’est-à-dire, de veiller d’abord et de se hâter ensuite ; car le vrai casque magique, qui rend le politique invisible, est le secret dans les conseils et la célérité dans l’exécution. En effet, lorsqu’il est question d’agir, le secret n’est pas comparable à la célérité ; elle ressemble à un boulet de canon qui, par sa rapidité, se dérobe à la vue même la plus subtile, et n’en fait que mieux son effet.

CHAPITRE X.

De l’Art de gouverner sa santé.

Il est, pour gouverner sa santé, un art supérieur à toutes les règles de la médecine. L’observation que chacun doit faire de ce qui lui nuit ou de ce qui lui est utile est la médecine la plus salutaire et la plus sûre. Il est cependant encore plus sûr de dire : Telle chose ma nui, j’y renoncerai donc, que de dire : Telle chose m’a fait plaisir, je continuerai donc à en faire usage ; car la force de la jeunesse couvre bien des excès que l’on paye dans un âge avancé.

Considérez donc l’âge qui vous menace sans cesse, et ne croyez pas pouvoir continuer toujours la même façon de vivre ; car il ne faut point déclarer la guerre à la vieillesse.

Gardez-vous de faire un changement subit dans quelque partie principale de votre régime ; et si la nécessité vous y force, accommodez le reste à ce changement ; car c’est un principe de santé et de politique, qu’il vaut mieux tout changer à la fois, qu’un seul article considérable.

Examinez avec soin vos habitudes, votre diète, votre sommeil, vos exercices, et si vous vous apercevez que quelque chose vous nuise, essayez peu à peu de vous en défaire, de manière pourtant que si cette privation vous est nuisible, vous puissiez revenir sur vos pas ; car il est difficile de distinguer entre les choses qui, en général, sont salutaires, et celles qui conviennent uniquement à la constitution de votre corps.

Un des meilleurs préceptes, pour prolonger et conserver sa vie, est d’avoir l’esprit libre et gai aux heures du sommeil, des repas et de l’exercice. Pour cela, évitez l’envie, l’inquiétude, la crainte, la colère étouffée et retenue, la joie immodérée, la douleur renfermée au dedans d’elle-même et qui ne s’exhale point au dehors. Livrez-vous au contraire à l’espérance, à la gaieté plutôt qu’à la joie, à la variété plutôt qu’à l’excès des plaisirs, à la nouveauté qui amuse et qui dissipe ; aux études enfin qui remplissent l’âme d’objets agréables, telles que la fable, l’histoire, le spectacle de la nature.

Si l’on fuit toutes sortes de médicamens lorsqu’on est en santé l’usage des médicamens sera plus désagréable et plus pénible dans la maladie. D’un autre côté, si l’on s’accoutume trop aux remèdes, ils perdront de leur force et de leur efficace quand on en aura un besoin réel.

La diète, observée dans certains temps, est bien préférable au fréquent usage des remèdes ; elle ne cesse d’être utile que quand elle est tournée en habitude.

Ne négligez pas les accidens inconnus qui peuvent arriver à votre individu ; mais ayez recours, en ces occasions, au conseil des médecins.

Êtes-vous malade ? veillez avec soin sur votre santé ; vous portez-vous bien ? usez de votre corps, et ne l’amollissez pas par une délicatesse excessive ; car celui qui, dans l’état de santé, traite son corps avec une espèce de tolérance, pourra souvent, dans les maladies non aiguës, se guérir de lui-même sans aucun autre remède qu’un peu de diète et de régime. Celse a moins parlé en médecin qu’en homme sage, lorsqu’il a donné comme un des plus utiles secrets de prolonger la vie et de conserver sa santé, l’usage alternatif des choses contraires, mais cependant l’usage plus fréquent des choses qui nous sont plus analogues. « Soyez, dit-il, alternativement sobre et peu retenu dans le manger, mais plus souvent sobre. Entremêlez les veilles et un sommeil long, mais plus souvent le sommeil ; livrez-vous au repos et au mouvement, mais plus souvent au dernier : c’est le moyen de conserver et de fortifier tout à la fois la nature. »

Quelques médecins sont si indulgens envers le malade et ses désirs, qu’ils semblent oublier le soin de sa guérison ; d’autres, au contraire, sont si rigoureux et si réguliers à procéder selon l’art dans le traitement des malades, qu’ils ne sont pas assez attentifs à l’état et au tempérament du malade. Prenez un médecin qui évite également ces deux excès.

CHAPITRE XI.

Des Soupçons.

Les soupçons sont aux autres sentimens ce que les chauve-souris sont aux oiseaux : ils ne paraissent jamais que dans l’obscurité. On ne saurait les réprimer avec trop de soin ; car ils troublent l’âme, aliènent les amis, et interrompent les affaires, sont ennemis de la constance et de la gaieté, rendent les princes tyrans, les maris jaloux, les sages même incertains et mélancoliques.

Ils sont un vice de l’esprit plutôt que du cœur ; car ils trouvent entrée dans les âmes les plus nobles et les plus grandes. Témoin Henri VII, roi d’Angleterre, que l’élévation de son âme n’empêcha pas d’être soupçonneux à l’excès.

Cependant il faut avouer que, pour l’ordinaire , les soupçons font moins de ravage dans les grandes âmes ; car elles ne les admettent guère qu’après s’être assurées s’ils ont un fondement vraisemblable : mais, dans les âmes faibles et timides, la force des soupçons est prodigieuse. En effet, rien ne nous rend si soupçonneux que l’ignorance. C’est pourquoi l’attention et l’examen sont un excellent remède contre les soupçons ; car ils se nourrissent de fumée et de ténèbres.

Que prétendent les hommes ? Croient-ils que tous ceux avec qui ils vivent, ou dont ils se servent, soient des anges ou des Saints ? Ne savent-ils pas que chacun tend toujours à son but, et qu’il n’y a personne à qui l’on soit plus proche et plus cher qu’à soi-même ? Il n’y a donc pas de voie plus sûre, pour se délivrer des soupçons, que de chercher à s’en guérir, comme s’ils étaient vrais, et de les réprimer, comme s’ils étaient faux.

Les soupçons peuvent être utiles, s’ils servent à nous mettre sur nos gardes, pour empêcher qu’on ne nous nuise ; mais ceux que l’âme va chercher au dedans d’elle-même, ne sont qu’un vain bruit ; ceux qu’un artifice extérieur nourrit, et que des flatteurs entretiennent, portent quelquefois des atteintes dangereuses.

Le meilleur moyen de nous délivrer des soupçons, c’est de nous ouvrir avec liberté à celui qui nous est suspect ; il est presque impossible que nous ne reconnaissions promptement ou la vérité ou la fausseté de nos conjectures. Cette démarche servira de plus à rendre circonspect celui que nous soupçonnons : il se tiendra sur ses gardes, pour ne pas donner lieu à des soupçons nouveaux ; mais une telle conduite ne peut réussir avec des hommes d’un caractère bas et méchant ; dès qu’une fois ils s’aperçoivent qu’ils sont suspects, ils cessent pour toujours d’être fidèles ; car c’est un proverbe italien, que les soupçons congédient la fidélité. Il semble au contraire qu’ils devraient la recueillir et la porter à se justifier de l’injure qu’on lui fait.

CHAPITRE XII.

Du Caractère et de l’Habitude.

On cache quelquefois le naturel, on le surmonte aussi quelquefois, rarement on le détruit. La violence qu’on lui fait ne sert qu’à le rendre plus impétueux lorsqu’il revient ; les lumières et les préceptes peuvent rendre les affections naturelles moins importunes, mais ne les détruisent pas ; l’habitude seule est capable de changer et de dompter la nature.

Celui qui veut remporter la victoire sur son naturel ne doit s’imposer ni une tâche trop forte ni une tâche trop faible ; car, dans le premier cas, l’âme, souvent frustrée de son attente, perdrait courage ; dans le second elle ne serait guère plus avancée, malgré ses victoires.

Il faut, dans les commenceraens d’un exercice si pénible, s’aider de quelques soutiens et de quelques secours, comme un nageur novice se sert de joncs ou de vessies. Quand on se sentira plus fort, on se fera des obstacles à soi-même, comme les sauteurs se font une chaussure plus pesante.

Si le naturel a beaucoup de force, et qu’il soit par conséquent fort difficile à dompter, il sera bon de procéder par degré à peu près en cette manière. Premièrement, on arrêtera pour quelque temps le naturel, à l’exemple de celui qui, lorsqu’il était en colère, répétait toutes les lettres de l’alphabet avant de rien faire. En second lieu, on modérera le naturel, et on fera de jour en jour sa part plus petite ; par exemple, si l’on veut s’abstenir de vin, on commencera par en diminuer peu à peu l’usage, enfin on domptera tout-à-fait le naturel, et on le passera sous le joug.

Cependant, si l’on avait assez de constance et de force pour le rompre et s’en délivrer tout d’un coup, ce serait sans doute le meilleur parti. Heureux, a dit un poëte, celui qui, maître de son âme, a brisé avec force les liens qui la blessaient, et n’a eu qu’un accès de douleur à soutenir.

N’oubliez pas non plus cette ancienne règle, de courber le naturel en sens contraire, comme un bâton qu’on veut redresser, en prenant garde pourtant que cette flexion ne dégénère enfin dans le vice opposé.

Il faut aussi introduire l’habitude, non par un effort continu, mais par un effort interrompu ; car l’interruption et le relâche augmentent et renouvellent l’effort ; et celui qui s’exerce trop continûment durant son apprentissage, s’exerce quelquefois aux erreurs.

Qu’on se garde bien surtout de se croire trop tôt vainqueur du naturel ; quelquefois il demeure long-temps enseveli pour revivre et reparaître à la première occasion : c’est la fable de la chatte métamorphosée en femme, qui parut fort raisonnable jusqu’au moment où elle aperçut une souris.

Le naturel se montre surtout infailliblement dans le commerce ordinaire et familier, car toute affectation en est bannie ; dans le trouble de l’âme, car cet état ignore les règles et les préceptes ; enfin dans quelque accident nouveau et imprévu, car alors l’habitude nous abandonne.

On peut appeler heureux ceux dont le caractère convient à leur genre de vie ; les autres doivent dire : Mon âme est en pays étranger.

Dans l’étude, fixez-vous un temps pour méditer et pour vous exercer sur les choses qui vous plaisent le moins : à l’égard de celles qui vous plaisent, n’ayez point d’heure fixe pour vous y livrer, votre esprit y volera assez de lui-même dès que les affaires et les études nécessaires le lui permettront.

Le naturel produit constamment de bonnes et mauvaises herbes ; il faut donc constamment arracher les unes et arroser les autres.

CHAPITRE XIII.

De la Coutume et de l’Éducation.

Les pensées des hommes suivent ordinairement leurs inclinations, et leurs discours suivent les doctrines et les opinions dont ils sont imbus ; mais leurs actions suivent l’habitude : c’est pourquoi (comme le remarque Machiavel, quoique sur un exemple criminel et odieux) il ne faut se fier ni à la violence du naturel, ni à celle des discours, à moins qu’elle ne soit affermie par l’habitude.

L’exemple que Machiavel donne est celui-ci : que, pour quelque action hardie et cruelle, il ne faut se reposer ni sur la férocité du naturel, ni sur les promesses les plus constantes, ni même sur les sermens ; mais qu’il faut charger de l’exécution du crime, des hommes sanguinaires, et exercés depuis long-temps aux meurtres. Quand Machiavel parlait ainsi, il ne connaissait ni Jacques Clément, ni Ravaillac, ni Balthasard Gérard, qui n’étaient pas des assassins de profession, quoique l’assassinat des rois et des princes les ait rendus trop fameux ; c’est que la règle de Machiavel a une exception, et c’est dans la superstition que cette exception se trouve. La superstition a fait, de nos jours, de si grands progrès, que les assassins de profession ne sont pas plus redoutables que les superstitieux, et qu’un vœu, même de répandre le sang, a autant de pouvoir que l’habitude.

Dans tout le reste, la force de l’habitude se manifeste à chaque instant. C’est une chose singulière que de voir un grand nombre de personnes se répandre en protestations, en promesses, en paroles, et oublier ensuite tout cela pour agir à leur ordinaire, comme s’ils étaient des statues et des machines inanimées, mues et poussées par le seul rouage de l’habitude.

On peut voir encore la tyrannie de la coutume dans plusieurs autres occasions. Les Gymnosophistes indiens, anciens et modernes, se mettent tranquillement sur le bûcher, et se sacrifient au feu qu’ils adorent. Les femmes même s’empressent d’être jetées dans le bûcher de leurs maris. Les enfans de Sparte se laissaient autrefois fustiger patiemment devant l’autel de Diane, sans pousser une plainte ni un soupir. Ou trouve eu Russie des moines qui, pour faire pénitence, se plongent, au cœur de l’hiver, dans l’eau, et attendent que le froid et la glace les y fassent périr.

Les mœurs étant donc le souverain maître de la vie humaine, appliquons-nous à acquérir des mœurs honnêtes et vertueuses.

L’habitude qui commence dès l’enfance s’appelle éducation. Dans un âge plus avancé, on prend difficilement un nouveau pli, si l’on en excepte quelques hommes qui ont eu soin de tenir leur âme ouverte à toutes sortes de préceptes, et d’être, pour ainsi dire, toujours prêts à une éducation nouvelle ; mais ce cas est fort rare.

Si l’habitude a tant de force, lors même qu’elle est simple et isolée, combien ne doit-elle pas en avoir lorsqu’elle est appuyée par la liaison et par le commerce ? car alors l’exemple instruit, la société persuade, l’émulation aiguillonne, la gloire anime.

La nature s’agrandit en nous, et se multiplie en quelque sorte par une société honnête et par une éducation salutaire. Un bon gouvernement et de bonnes lois nourrissent la vertu en herbes, mais ne la font pas si promptement venir en maturité ; mais tel est le malheur de la condition humaine , que la force de l’habitude , de l’éducation , de la société , du gouvernement et des lois, est employée souvent aux fins les moins honnêtes.

CHAPITRE XIV.

De la Fortune.

On ne peut nier que les hasards et les événemens extérieurs n’aient beaucoup de pouvoir pour avancer ou reculer la fortune. La faveur des grands, la mort de quelqu’un, l’occasion aident les talens et le travail.

Il est pourtant vrai, en général, que chacun est le premier et le principal artisan de sa fortune ; mais, parmi les causes extérieures qui y contribuent, il n’y en a point de plus efficace et de plus prompte que les fautes des concurrens ou des ennemis ; la sottise de l’un est toujours l’avancement de l’autre. On a raison de dire qu’un serpent ne devient dragon qu’après avoir dévoré un autre serpent comme lui.

Si l’on cherche la fortune avec des yeux perçans et attentifs, on la trouvera ; car si elle est aveugle, elle n’est pas invisible : le chemin qui conduit à elle est semblable à la voie lactée, qui est un amas immense de petites étoiles, chacune imperceptible en particulier, mais lumineuses toutes ensemble. De même il y a plusieurs vertus (ou, pour mieux dire, plusieurs qualités) peu sensibles et peu remarquables en elles-mêmes, qui conduisent à la fortune.

Parmi ces qualités, les nations en comptent quelques-unes dont on ne se douterait pas. Lorsqu’ils parlent d’un homme à qui ils promettent une grande fortune, ils mettent au nombre de ses moyens d’avoir un poco di matto (un peu de folie). En effet, il n’y a peut-être point de qualités plus propres à la fortune, que d’avoir peu de raison et peu d’honnêteté : ceux aussi qui ont plus aimé leur patrie ou leur prince qu’eux-mêmes n’ont jamais fait fortune, et ne le pouvaient ; car quand on a transporté ses pensées hors de soi, on ne peut plus retrouver son chemin.

Une fortune rapide et inattendue rend les hommes turbulens et téméraires, une fortune lente et achetée les rend tout à la fois prudens et courageux.

Les hommes sages, pour écarter ou pour consoler l’envie, imputent tous leurs succès à la Providence et à la fortune ; par ce moyen, ils peuvent parler de ces succès avec plus de décence et de liberté ; l’orgueil est d’ailleurs flatté, quand on peut se faire regarder par les autres comme l’objet particulier du soin de la Providence : cette idée jette un air de majesté sur l’homme. C’est ainsi que César, ranimant son pilote durant une tempête, lui disait : Tu portes César et sa fortune. C’est par la même raison que Sylla s’est fait appeler l’Heureux , et non le Grand ;et l’on a souvent remarqué que ceux qui, dans les affaires, ont voulu donner tout à l’industrie et rien à la fortune, ont fini par échouer. On dit que Timothée l’Athénien, après avoir rendu compte de ses succès au peuple d’Athènes, ayant ajouté que la fortune n’y avait eu aucune part, cessa dès ce moment de réussir dans aucune de ses entreprises.

CHAPITRE XV.

De la Louange.

La louange est le renvoi et comme la réflexion de la vertu ; elle participe, ainsi que la lumière, de la nature des miroirs qui la réfléchissent. Si la louange vient du peuple, la réflexion est trouble et fausse ; elle accompagne plus souvent la vanité et l’orgueil, que la véritable vertu. En effet, il y a bien des vertus du premier ordre, qui ne sont pas faites pour être aperçues par le peuple. Les petites vertus obtiennent ses louanges, les vertus médiocres l’étonnent, les grandes lui échappent ; mais ce qui le frappe surtout, c’est l’apparence de la vertu et son image. La réputation est trop souvent semblable à un fleuve qui porte les corps enflés et pleins de vent, et qui engloutit les corps solides ; mais si le jugement des hommes sages se joint à celui du peuple, alors la réputation s’étend, se fortifie, et devient difficile à détruire ; elle ressemble à ces parfums bien composés, dont l’odeur est beaucoup plus durable que celle des fleurs qui les composent.

La louange a fréquemment une compagne trompeuse, qui la rend suspecte ; trop souvent elle n’est dictée que par l’adulation.

Si le flatteur est un homme ordinaire, il ne louera en vous que des qualités communes et que vous partagez avec d’autres, et non des qualités particulières et recherchées. Un adulateur plus fin marchera sur les traces de l’adulateur principal, c’est-à-dire, de vous-même ; il louera principalement en vous les qualités dans lesquelles vous croyez exceller, et qui sont l’objet de votre complaisance. Un adulateur impudent et sans honte, s’attachera surtout à louer les défauts que vous reconnaissez en vous, et dont vous rougissez, et parviendra à vous étourdir sur le témoignage intérieur de votre conscience.

Certaines louanges non méritées sont dictées quelquefois par le respect et même par la vertu ; ce sont celles qui conviennent principalement aux princes : les louanges, quand ils n’en sont pas dignes, doivent être pour eux des leçons ; en les louant de ce qu’ils ne sont pas, on les avertit respectueusement de ce qu’ils doivent être.

Il y a des gens qui affectent quelquefois par malice de louer leurs ennemis, pour exciter plus sûrement contre eux l’envie et la haine. Agricola, dit Tacite, avait des ennemis d’autant plus méchans, qu’ils le louaient.

Les louanges modérées, données à propos, et peu communes, sont les plus agréables et les plus avantageuses ; car rien ne révolte davantage, et n’est plus sujet à la contradiction et au ridicule, que d’élever jusqu’aux nues quelqu’un ou quelque chose : mais s’il n’est pas décent de se louer soi-même, excepté dans quelques cas extrêmement rares, on peut au moins louer décemment, et même avec une sorte de grandeur, l’état qu’on professe et les emplois qu’on exerce. S. Paul se glorifiant lui-même, ajoute quelquefois ces mots : Je parle en insensé ; mais quand il parle de sa mission, il ne craint point de dire : Je me glorifierai de mon apostolat.

CHAPITRE XVI.

De la vaine Gloire.

Ésope a dit également : Une mouche assise sur le timon d’un chariot, se disait à elle-même : Que je fais de poussière ! il y a de même des hommes vains et ridicules, qui, lorsqu’une entreprise a réussi, soit par hasard, soit par l’industrie d’un autre, s’imaginent, pour peu qu’ils y aient eu la moindre part, que leurs soins ont fait aller toute la machine.

Les glorieux sont ordinairement grands parleurs et peu agissans ; c’est le proverbe français : Beaucoup de bruit, peu de besogne.

Ces sortes d’esprits sont néanmoins utiles dans certaines affaires. S’il faut mettre en action la renommée, ou répandre promptement quelque opinion, cette espèce d’hommes est une excellente trompette.

Tite-Live remarque à ce sujet, et à l’occasion du traité d’Antiochus et des Étoliens, que des mensonges réciproques de part et d’autre sont quelquefois d’un grand secours. Par exemple, si quelqu’un négocie avec deux princes pour les engager à déclarer la guerre à un troisième, il sera bon, pour y réussir, qu’il grossisse réciproquement à chacun de ces deux princes, le pouvoir et les forces de l’ennemi et de l’allié qu’il veut lui donner.

Il arrive même souvent qu’un homme qui traite avec des particuliers augmente la bonne opinion que chacun d’eux a de lui, en leur insinuant avec artifice, qu’il a plus de pouvoir et de crédit qu’il n’en a réellement.

Dans ces occasions, il n’est pas rare de voir naître de rien quelque chose, car le mensonge produit l’opinion, et l’opinion produit la réalité.

Il n’est pas inutile aux généraux d’être un peu glorieux ; car comme le fer aiguise le fer, de même la gloire aiguise les esprits pour la gloire même.

Dans les grandes et périlleuses actions, les hommes pleins de jactance mettent plus de vivacité et d’activité ; les esprits modérés et solides font plus d’usage du gouvernail que des voiles.

La renommée, en prônant les talens de quelqu’un, ne vole point de bouche en bouche sans avoir au moins quelques plumes d’ostentation. Ceux qui écrivent sur le mépris de la gloire, dit Cicéron, mettent leur nom à la tête de leurs ouvrages. Socrate, Aristote, Galien, quels noms étaient sujets à la vaine gloire ! Ce sentiment est utile pour étendre et perpétuer son nom. Quand la vertu est célébrée, elle est souvent moins redevable de cet avantage à l’opinion publique, qu’au soin qu’elle a de se montrer. La réputation de Cicéron, de Sénèque, de Pline le jeune, n’aurait pas subsisté jusqu’à ce jour, du moins avec tant de force, si elle n’avait été aidée par un peu de vanité et de jactance de leur part. En ce cas, la jactance est semblable au vernis qui rend le bois tout à la fois plus brillant et plus durable.

Quand je parle, au reste, de la vaine gloire, je n’entends point par là cette qualité que Tacite attribue à Mucien ; cet art qu’il avait de se faire valoir dans ses paroles et ses actions ; un tel art n’est point l’effet de la vanité, mais le fruit d’une sorte de sagesse et de grandeur d’âme ; cette qualité va même jusqu’à se faire aimer dans ceux à qui la nature l’accorde : les excuses faites avec grâce, les services rendus à propos, la modestie même adroitement placée, sont rarement autre chose que des artifices de l’ostentation.

CHAPITRE XVII.

De la Colère.

Vouloir éteindre entièrement la colère est une vaine ostentation des stoïciens ; l’oracle du sage est plus vrai : Que le soleil ne se couche point sur votre colère.

Sénèque compare l’homme colère à un bâtiment ruiné, qui se brise et s’anéantit en tombant sur un autre corps.

L’homme ne doit point imiter l’abeille, qui laisse sa vie dans la blessure qu’elle fait.

La colère est une passion basse, et qui montre notre faiblesse ; c’est de quoi l’on peut se convaincre, en considérant ceux qui y sont le plus sujets ; les femmes, les enfans, les vieillards et les malades.

CHAPITRE XVIII.

De la Vicissitude des choses.

Salomon a dit : Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Platon a dit la même chose d’une autre manière : La science n’est qu’un souvenir. Salomon a dit encore dans le même sens : Le sentiment de la nouveauté n’est qu’un oubli. On peut conclure de là, que le fleuve Léthé ne coule pas moins sur la terre qu’aux enfers.

CHAPITRE XIX.

Des Dignités et des Places.

Les hommes en place sont trois fois esclaves, esclaves du prince ou de l’État, esclaves de la voix publique, esclaves des affaires ; de sorte qu’ils ne jouissent de leur liberté, ni dans leurs personnes, ni dans leurs actions, ni dans leur temps.

C’est une frénésie bien singulière de la cupidité humaine, que de perdre sa liberté pour être plus puissant, et de cesser d’être son maître pour vouloir l’être des autres ; aussi les hommes en place ne peuvent-ils s’accoutumer à leur disgrâce ou à leur retraite. La vieillesse même et les infirmités n’empêchent pas que la vie privée ne leur soit odieuse ; ils ressemblent à ces vieillards décrépits, qui, plutôt que de rester au dedans de leur maison, se font asseoir à leur porte, quoique, dans cette posture, ils ne soient qu’un objet de compassion ou de mépris.

CHAPITRE XX.

Des Séditions et des Troubles.

Il est très-important, pour les chefs du peuple, de savoir prévenir et prévoir les tempêtes politiques : elles arrivent principalement lorsque les différens ordres de l’État tendent à l’égalité, à peu près comme les grands ouragans arrivent vers le temps des équinoxes.

CHAPITRE XXI.

Des Voyages.

Les voyages font partie de l’éducation dans les jeunes gens, et de l’expérience dans les vieillards. Celui qui voyage dans les pays étrangers, sans être suffisamment instruit de la langue qu’on y parle, ne va pas proprement en voyage, mais à l’école.

Il est nécessaire qu’un jeune homme qui voyage ait un guide éclairé pour lui faire observer ce qui le mérite ; autrement il voyagera les yeux bandés et sans fruit.

Les journaux sont aussi très-utiles dans les voyages, et je suis étonné qu’on les néglige. C’est une chose singulière que les navigateurs fassent presque tous un journal, eux qui ne voient que le ciel et la terre, et qu’on se passe de journal dans les voyages du continent, où il se présente sans cesse tant de choses à remarquer ; comme si les observations dues au hasard méritaient plus d’être écrites que les remarques dues à l’attention et à la sagacité !

Faites voir que vous avez voyagé, plus par vos discours que par votre extérieur ; soyez même plus occupé de répondre à propos aux questions qu’on pourra vous faire, qu’empressé de les prévenir : surtout ne changez point les mœurs de votre pays pour des mœurs étrangères ; cherchez seulement à tempérer, et, pour ainsi dire, à orner les unes par les autres.

CHAPITRE XXII.

De la Royauté.

C’est un état bien triste pour l’âme, d’avoir peu à désirer et beaucoup à craindre ; telle est cependant la condition des rois. Placés dans le rang suprême, il n’y a rien au-dessus d’eux à quoi ils puissent aspirer, ce qui jette de la langueur dans leur âme ; au contraire, le danger et la crainte voltigent sans cesse autour d’eux comme un fantôme ou comme une ombre, ce qui bannit de leur âme la sérénité.

De là résulte encore cet autre effet, que le cœur des rois, comme dit l’Écriture, est souvent impénétrable ; car la multitude des soupçons, et l’absence d’un sentiment dominant qui commande aux autres, rend l’âme plus difficile à connaître.

Un autre malheur des rois, c’est qu’ils se créent des désirs et s’occupent profondément de bagatelles. Cela ne paraîtra point surprenant à ceux qui savent que l’homme se trouve plus heureux par le progrès dans les petites choses, que par la lenteur dans les grandes.

Les rois dépendent de leurs voisins, de leurs femmes, de leurs enfans, de leurs maîtresses, de leur maison, des grands de leur cour, de la noblesse, des magistrats, des marchands, du peuple et des soldats. Que d’entraves pour un seul homme !

CHAPITRE XXIII.

De l’Amour de soi-même.

L’amour de soi-même ressemble à la fourmi, qui est un insecte très-utile pour soi et très-nuisible dans un jardin.

CHAPITRE XXIV.

Des Innovations.
Comme les enfans nouveau-nés sont difformes, il en est de même des établissemens nouveaux qui sont les enfans du temps ; car le temps est le plus grand de tous les novateurs.

CHAPITRE XXV.

De l’Amitié.

Quiconque aime la solitude, a dit un ancien, est un dieu ou une bête sauvage ; j’ajoute qu’il est presque toujours le dernier, car les dieux sont rares.

Souvent on se trouve dans la solitude sans la chercher, et c’est lorsqu’on est privé d’amis ; car il ne faut pas croire qu’une compagnie fort nombreuse soit une société ; les hommes qu’on y voit ne sont guère pour nous que comme des statues dans des portiques. Le commerce sans liaison et sans confiance n’est qu’un vain bruit.

On a dit avec raison : Une grande ville est quelquefois une grande solitude ; le monde même sans amis serait un désert. Le meilleur remède aux obstructions du cœur est un ami fidèle, à qui l’on puisse confier ses chagrins, ses plaisirs, ses craintes, ses espérances, ses soupçons, ses inquiétudes, ses desseins, ses faiblesses même.

L’amitié est un bien si nécessaire aux hommes, que les rois même, à qui rien ne paraît manquer, la cherchent et ne la trouvent presque jamais ; c’est que l’égalité et la sûreté en sont l’âme : il semble que la nature l’ait accordée aux états inférieurs pour les dédommager.

CHAPITRE XXVI.

Des Richesses.

On ne peut donner aux richesses un nom plus convenable que celui de bagages de la vertu ; car elles sont à la vertu ce que les bagages sont à une armée ; nécessaires, mais incommodes, et capables quelquefois de retarder ou de diminuer la victoire.



  1. Lucrèce, liv. 2.
  2. La secte d’Épicure.
  3. Il faut se souvenir ici que c’est un Anglican qui parle.