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XII

LETTRE AUX DOUKHOBORS ÉMIGRÉS AU CANADA


« Mes chers frères et sœurs,

« Nous tous, qui professons la doctrine chrétienne et qui voulons tenir notre vie en accord avec elle, avons besoin de nous entr’aider : or, la façon la plus efficace de s’entr’aider, c’est de se montrer l’un à l’autre les péchés et les erreurs dans quoi nous tombons sans nous en apercevoir nous-mêmes. Moi qui demande à mes frères de me prévenir contre les péchés et les séductions auxquels je pourrais céder, je crois de mon devoir, mes chers frères et sœurs, de vous montrer la séduction à laquelle succombent, ai-je appris, quelques-uns d’entre vous.

« Vous avez souffert, vous avez été expulsés, et maintenant encore vous êtes en proie à la misère parce que vous avez voulu professer la foi chrétienne, non pas en paroles, mais en fait. Vous avez renoncé à toute violence envers votre prochain. Vous avez refusé le serment ; vous avez même brûlé vos armes afin de n’être pas tentés de vous en servir pour votre défense, et, malgré la persécution, vous êtes restés fidèles à la doctrine chrétienne. Vos actes sont connus de tous les hommes, et les ennemis de la doctrine chrétienne en ont été confondus et ils vous ont enfermés, déportés ou expulsés, en s’efforçant, vainement, de cacher vos actes aux autres hommes. Les hommes honnêtes se sont réjouis. Ils vous ont glorifiés en essayant de suivre votre exemple. Ce que vous avez fait a beaucoup contribué à la destruction du mal et à la confirmation des hommes dans la vérité. Maintenant, j’apprends par des lettres de nos amis que la vie de beaucoup d’entre vous, au Canada, est telle, que les amis de la doctrine chrétienne en sont troublés, tandis que ses ennemis se réjouissent et triomphent. « Vous le voyez ! disent maintenant les ennemis du Christ, dès que vos Doukhobors ont été installés au Canada, dans un pays libre, ils ont commencé à vivre comme tous les hommes : ils amassent des biens, chacun pour soi, et non seulement ils ne les partagent pas avec leurs frères, mais ils s’efforcent de les accroître avarement. Ainsi, la preuve est faite : tout ce qu’ils ont fait avant, ils l’ont fait sur l’ordre de leurs chefs, sans comprendre eux-mêmes pourquoi. »

« Mes chers frères et sœurs, je sais et je comprends la difficulté de votre situation en pays étrangers, parmi les étrangers qui ne donnent rien à personne sans argent ; je sais aussi combien il est difficile de s’imaginer que le prochain puisse avoir besoin de quelque chose ; je sais aussi qu’il est difficile de vivre en communauté et combien il est pénible de travailler pour ceux qui dépensent sans scrupule le produit du travail des autres. Je sais tout cela, mais je sais aussi que, si vous voulez continuer à vivre de la vie chrétienne et si vous ne voulez pas renoncer à tout ce pourquoi vous avez souffert, il vous est impossible de vivre comme tout le monde et d’amasser séparément, pour vous et vos familles, des biens que vous aurez à défendre contre la convoitise d’autres hommes. Vous semblez croire qu’on peut être chrétien et détenir une propriété envers et contre les autres hommes. Mais c’est là une erreur et il faut que l’on s’en rende bien compte : sinon, il ne restera bientôt de la vie chrétienne que des mots, et, malheureusement, des mots mensongers et hypocrites. Christ a dit : « On ne peut servir Dieu et Mammon. » Il faut ou bien amasser des biens pour soi, ou bien vivre pour Dieu. Il semble tout d’abord qu’entre le renoncement à la violence et le refus du service militaire, d’une part, et l’acceptation du principe de la propriété, de l’autre, il n’y ait aucune relation. « Nous, chrétiens, nous n’adorons pas des dieux étrangers, nous ne prêtons pas serment, nous ne jugeons pas, nous ne tuons pas — disent beaucoup d’entre vous — et, en acquérant par notre travail la propriété, non dans un but cupide, mais pour assurer l’existence des nôtres, non seulement nous ne violons pas la doctrine du Christ, mais encore nous nous y conformons, sous réserve de secourir les pauvres de notre superflu. »

« Mais, ce n’est pas vrai. La propriété implique que, non seulement je n’abandonnerai pas mon bien à qui voudra le prendre, mais que je le défendrai contre lui. Et on ne peut défendre contre un autre ce qu’on croit être à soi, autrement que par la violence, c’est-à-dire, le cas échéant, par la lutte et, s’il le faut, le meurtre. Sans violence et sans meurtre, la propriété ne saurait se maintenir. Si nous détenons la propriété sans commettre nous-mêmes des violences, c’est uniquement parce que notre propriété est garantie par les violences des professionnels qui ont pour tâche de maintenir la propriété. Admettre la propriété, c’est admettre la violence et le meurtre, et ce n’était pas la peine de refuser le service militaire et policier pour admettre la propriété, qui ne se maintient que parle service militaire et policier.

« Ceux qui accomplissent le service militaire et policier et profitent de la propriété, agissent mieux que ceux qui refusent tout service militaire ou policier, tout en jouissant de la propriété. Ceux-ci ne servent pas eux mêmes, il est vrai ; mais ils profitent du service des autres. On ne peut pas fractionner la doctrine chrétienne. Elle forme un bloc indivisible. Si l’homme veut être fils de Dieu, il faut qu’il admette que l’amour du prochain découle logiquement de cette filiation ; et l’amour du prochain est incompatible avec le serment, la violience, le service militaire et la propriété.

« En outre, la passion de la propriété est en elle-même une chose mauvaise que Christ nous a dénoncée. Il a dit que l’homme ne doit pas songer au lendemain, et cela non pas parce qu’il y a un mérite à agir ainsi, ni parce que Dieu l’a ordonné, mais uniquement parce que cette préoccupation est puérile en elle-même. On ne saurait sérieusement songer au lendemain, et celui qui le rente, tente l’impossible, ce qui revient à commettre une sottise. Premièrement : il est impossible à l’homme de s’assurer le lendemain, puisque l’homme est mortel. C’est ce que montre la parabole du riche qui a amassé de grandes provisions de farine. Et deuxièmement, parce qu’on ne saurait prévoir d’une manière exacte pour combien de temps il faut s’assurer l’avenir. Est-ce pour un mois ? pour une année ? pour dix ans ? pour trente ? Et puis, faut-il se préoccuper de soi-même seulement, ou bien encore de ses enfants et petits-enfants ? Et sous quel rapport ? sous le rapport de la nourriture, du vêtement, de l’habitation ? Et, en ce cas, de quelle nourriture et de quel genre d’habitation ? Celui qui commence à se préoccuper du lendemain n’en verra jamais la fin et ne fera que perdre sa vie inutilement, ainsi qu’il est dit : « Quiconque voudra conserver sa vie, la perdra. » Est-ce que nous ne voyons pas des riches vivre malheureux et des pauvres contents ? L’homme n’a pas à se préoccuper.

« Le Christ a dit : « L’homme est sous la garde de Dieu, comme le sont les oiseaux du ciel et les fleurs des champs. »

« Oui, mais si les hommes ne travaillaient pas, s’ils ne labouraient pas, ne semaient pas, ils mourraient de faim ! » disent ordinairement ceux qui ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre la doctrine du Christ. Cette doctrine n’est pas un jeu de mots. Christ ne défend pas à l’homme de travailler. Non seulement il ne lui conseille pas d’être oisif ; au contraire, il lui ordonne de toujours travailler ; mais il lui dit de ne pas travailler seulement pour lui-même, de travailler aussi pour son prochain. Il est dit : « Le fils de l’homme est venu, non pour qu’on le serve, mais pour servir les autres, et celui qui travaille a le droit de manger. » L’homme doit travailler le plus possible, mais ne pas garder pour lui-même ni considérer comme sien le fruit de son travail. Il doit le donner aux autres. Pour s’assurer l’existence le plus sûrement, l’homme n’a qu’un moyen, et ce moyen est celui qu’a enseigné Christ : travailler le plus possible et se contenter du moins possible. L’homme qui agira ainsi aura la vie assurée partout et toujours.

« On ne peut pas diviser la doctrine chrétienne, en accepter un point et en rejeter tel autre. Si ceux qui acceptent la doctrine chrétienne rejettent la violence et la guerre, ils doivent aussi renoncer à la propriété, car la violence et les tribunaux ne sont là que pour défendre la propriété. Si les hommes tiennent à conserver la propriété, il leur faut admettre la violence, les tribunaux et toutes les institutions analogues. La propriété est d’autant plus redoutable que son fonctionnement est plus insidieusement caché aux hommes, et c’est ce qui fait que beaucoup de chrétiens succombent à cette tentation.

« C’est pourquoi, mes chers frères et sœurs, en arrangeant votre vie en pays étranger après avoir été chassés de votre patrie à cause de votre fidélité à la doctrine du Christ, je vois clairement qu’à tous égards, il est plus avantageux pour vous de continuer à vivre de la vie chrétienne que de changer pour commencer à vivre de la vie du monde, qu’il est plus avantageux de vivre en travaillant en commun avec tous ceux qui veulent vivre de la même vie que la vôtre, que de vivre chacun à part en amassant seulement pour soi et sa famille les fruits de son labeur. il est plus avantageux de vivre ainsi :

« 1° Parce qu’en ne songeant pas à l‘avenir, vous ne dépenserez pas inutilement vos forces pour cette chose illusoire : assurer l’avenir de soi-même et de sa famille ;

« 2° Parce que vous ne dépenserez pas de forces pour lutter contre les autres afin de protéger votre bien ;

« 3° Parce que vous travaillerez et produirez beaucoup plus en travaillant en commun qu’en travaillant chacun pour soi ;

« 4° Parce qu’en vivant en commun, vous dépenserez beaucoup moins qu’en vivant chacun à part ;

« 5° Parce qu’en vivant de la vie chrétienne, au lieu d’exciter l’envie et l’hostilité des hommes qui vous entourent, vous déterminerez chez eux, à votre égard, de l’estime et de l’affection et peut-être les convertirez-vous à votre vie ;

« 6° Parce que, en agissant ainsi, vous ne détruirez pas l’œuvre que vous avez commencée et par laquelle vous avez fait honte à vos ennemis et avez réjoui les amis du Christ.

« Enfin, il est plus avantageux pour vous de vivre de la vie chrétienne, parce qu’en vivant ainsi, vous saurez que vous faites la volonté de Celui qui vous mit sur la terre.

« Je sais qu’il est difficile de n’avoir rien à soi, d’être prêt à donner à qui le demande ce qu’on avait pour soi et sa famille ; d’obéir aux chefs élus quand on croit qu’ils donnent des ordres fâcheux ; de supporter les défauts d’autrui ; de s’affranchir des habitudes de luxe et de s’abstenir de viande, de tabac et de vin. Je sais que tout cela semble très difficile, mais, mes chers frères et sœurs, aujourd’hui nous sommes vivants et demain nous irons vers Celui qui nous a mis sur la terre pour observer sa loi.

« Est-ce bien la peine d’appeler des choses siennes et d’en disposer à son gré ? Est-ce la peine pour quelques livres de farine, pour quelques dollars, pour une pelisse, pour une paire de bœufs, de ne pas faire participer au fruit de votre labeur ceux qui ne travaillent pas ? Pour un mot blessant, est-ce la peine d’aller contre la volonté de Celui qui nous a mis sur la terre ? Et il ne nous demande pas beaucoup : il veut seulement que nous fassions aux autres ce que nous voulons qu’on nous fasse ; et il veut cela, non pour lui-même, mais pour nous. Car si seulement nous consentions à agir ainsi envers tout le monde, notre vie sur la terre serait aussi heureuse que possible. Mais, bien que, maintenant, tout le monde vive contrairement à la volonté de Dieu, il n’y a aucun avantage pour l’homme qui a compris son rôle sur la terre à faire autre chose que ce pourquoi il a été créé.

« Moi, vieillard au terme de mes jours, je vois cela très clairement, et vous, chers frères et sœurs, si vous réfléchissez un instant, vous verrez la même chose aussi nettement que moi. Vous comprendrez que l’homme ne perd rien, mais qu’il gagne, au contraire, à vivre, non pour lui, mais pour réaliser la volonté de Dieu. Il est dit : « Cherchez le royaume du ciel et la vérité, et le reste vous sera donné au centuple. »

Tout homme est à même de vérifier ces paroles. Vous savez qu’elles sont vraies, et voilà que vous vous mettez à rechercher les biens et les plaisirs de ce monde : or, vous ne les trouverez pas et vous perdrez le royaume du Ciel.

« En ce qui est de l’organisation de votre vie commune, je n’ose pas vous donner de conseils, car je sais que vous, et surtout vos vieillards, êtes expérimentés et sages. Je sais seulement que tout sera bien si chacun de vous se soumet à la volonté de Dieu ; et sa volonté est exprimée dans le commandement d’amour. Acquérir la propriété pour soi, la défendre contre les autres, c’est agir contrairement à la volonté de Dieu et à ses commandements.

« Je vous demande pardon.
« Votre frère qui vous aime,
« Léon Tolstoï »