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TERPSICHORE




À M. A. ROYER.


I



Lorsque la foi brûlante a déserté les âmes,
Quand le pur aliment de toutes chastes flammes,
Le nom puissant de Dieu des cœurs s’est effacé,
Et que le pied du doute a partout repassé,
La vie à tous les dos est chose fatigante ;
C’est une draperie, une robe traînante,
Que chacun à son tour revêt avec dégoût,
Et dont le pan bientôt va flotter dans l’égout.
Quand l’on ne croit à rien, que faire de la vie ?
Que faire de ce bien que la vieillesse envie,
Si l’on ne peut, hélas ! l’envoyer vers le ciel,
Comme un encensoir d’or fumant devant l’autel,
La remplir d’harmonie, et, dans un beau délire,
Des ames avec Dieu se partager l’empire,

Ou la teindre de sang, comme un fer redouté,
Aux mains de la patrie et de la liberté ;
Quand le cœur est sans foi, que faire de la vie ?
Alors, alors il faut la barbouiller de lie,
La masquer de haillons, la couvrir d’oripeaux,
Comme un ivrogne mort, l’enfouir dans les pots ;
Il faut l’user enfin à force de luxure,
Jusqu’au jour où la mort, passant par aventure,
Et la trouvant vaincue et courbée à moitié,
Dans le fossé commun la poussera du pied.


II


Ainsi du haut des tours les cloches ébranlées,
Battant l’air sourdement de leurs pleines volées,
Sur la ville frivole et sans dévotion
Ont beau répandre encor de la religion,
Les cierges allumés ont beau luire à l’église ;
Et sur l’autel de pierre et sur la dalle grise
Le prêtre a beau frapper de son front pénitent,
Au culte des chrétiens on vit indifférent,
Mais non pas à l’ennui ! Toute face tournée
Vers ce triste démon à la main décharnée,
Craint toujours de sentir le monstre un seul moment
Lui donner son baiser de glace, isolément,
Et chacun de le fuir, et de suivre à la trace
La moindre occasion qui traverse et qui passe,
Le tumulte en la rue, et le rire banal
De l’antique Saturne, aux jours du carnaval.

— Cependant ce n’est plus seulement la folie,
La misère du peuple avec un peu de lie,
Des malheureux payés le long des boulevards,
Poussant des hurlemens sous des masques blafards ;

D’autres acteurs encore envahissent la scène.
Les beaux noms du pays descendent dans l’arène,
Et le gosier bardé des plus sales propos,
Des hommes de la halle étourdissans échos,
Ils traînent après eux, les hommes de pensée
Les ardens curieux de la joie insensée,
Tous courent au théâtre, et sans chaleur, sans rut,
Apprennent là du peuple à danser la chahut.
Quelle danse et quel nom ! D’abord c’est une lutte
Les accens du clairon, les soupirs de la flûte,
Les violons aigus et les tambours ronflans
Irritent tous les corps, agitent tous les flancs ;
Puis, le signal donné, les haleines fumeuses
Versent de tous côtés des paroles vineuses.
Voyez ! le masque tombe ainsi que la pudeur.
La femme ne craint pas de tendre avec ardeur
Au vin de la débauche une lèvre altérée ;
Et là nulle ne fait la longue et la sucrée.
L’homme attaque la femme, et la femme répond,
La joue en feux, les yeux luisant à chaque bond ;
Et, la jambe en avant, elle court sur les planches,
Elle arrive sur l’homme en remuant des hanches ;
Et l’homme, l’animant du geste et de la voix,
Par ses beaux tordions la met toute aux abois.
Comme un triton fougueux prend une nymphe impure,
Il la saisit au corps, et, luttant de luxure,
Simule à tous les yeux ce que les animaux
N’ont jamais inventé dans leurs plaisirs brutaux.
Horreur ! Cette luxure est partout applaudie,
Et l’imitation court comme l’incendie.
Puis la salle chancelle, et d’un élan soudain,
Le bal entier se lève, une main dans la main,
Les corps joignent les corps ; comme un torrent qui roule,
Sur le plancher criant s’éparpille la foule.
Alors une poussière immonde, en longs anneaux,
Enveloppe la salle et ternit les flambeaux.
Le plafond tourne aux yeux, ainsi que dans l’ivresse,

La chair a tout vaincu, l’âme n’est plus maîtresse.
Et l’homme n’est plus froid en cet emportement,
Car c’est la mer qui gronde en son lit écumant,
C’est le vent qui tournoie en hurlantes raffales,
C’est un troupeau fumant de bouillantes cavales,
C’est la fosse aux lions. — Malheur, hélas ! malheur
Au pied de l’apprenti qui n’a pas de vigueur !
Malheur au faible bras qui délaisse une taille !
Car c’en est fait, ici, comme au champ de bataille,
Le corps qui tombe est mort : au cri de l’expirant
Tout est sourd, et le père, et la mère, et l’enfant ;
Personne n’a d’entraille en ce moment terrible,
Et la ronde aux cent pieds, impitoyable, horrible,
Passera sur le corps, et sous ses bonds ardens
Sèmera le carreau de membres tout vivans.


III


O pudeur, ô vertu, douce et belle pensée !
O chevelure d’Ève, à longs flots dispersée !
Pudeur, voile divin et céleste manteau,
Déchire-toi devant cet ignoble tableau !
Et vous, de Terpsichore ô compagnes fidèles,
O filles d’Apollon, danseuses immortelles,
N’abaissez pas vos pieds sur nos planchers mesquins
Où se ternirait l’or de vos beaux brodequins ;
Muses, restez aux cieux, car la plus grande peine
Qui pourrait affliger votre ame surhumaine
Serait de voir encore à ces débordemens
Se mêler le flot pur de vos nobles amans.
Oui, ce serait de voir, sans respect pour soi-même,
L’artiste profaner sa dignité suprême,

D’avance dépouiller ses œuvres de grandeur
En faisant de leur père un grotesque sauteur
L’artiste devenir le jouet du vulgaire,
Un singe balladant devant le populaire,
Lui, dont la grande voix, et les chants rebutés
Percent si rarement l’air pesant des cités,
Pour lequel notre temps est un siècle pénible,
Et pour qui l’avenir semble encor plus horrible !


AUGUSTE BARBIER.