Tableau de la poésie au XVIe siècle, par M. Sainte-Beuve

REVUE LITTÉRAIRE


I. — Tableau de la poésie au XVIe siècle,
par M. Sainte-Beuve





Un homme très spirituel, et dont la conversation valait infiniment mieux que les écrits, M. Michaud, avait coutume de dire qu’au lieu de rendre assidument compte de tous ces chefs-d’œuvre frais éclos, qui ne doivent vivre qu’une saison, les critiques seraient mieux avisés, pour atteindre aux sujets originaux, de pousser quelquefois l’examen au vif sur certains livres vieillis, de remettre çà et là en vue quelque volume de date déjà ancienne. L’idée, en effet, ne paraît-elle pas piquante, de pouvoir ainsi sous jeu faire de la critique malignement contemporaine, et, en dépistant sans en avoir l’air le plagiat récent sous ses étalages d’invention, d’aiguiser encore la leçon par le contraste ? La plume érudite et incisive d’un Nodier se plairait à ce cadre fait pour elle et y réussirait à merveille. En notre ère de hâte changeante et de fracas aussitôt suivi de silence, quinze ans dans les lettres, n’est-ce pas un siècle ? Les livres d’il y a quinze ans sont donc pour la plupart de vieux livres, car on conviendra que le compte est vite fini de ceux qui ont gardé une place vive dans la mémoire. Or, ce serait suivre inexactement le malicieux conseil de M. Michaud que de choisir et de rappeler, comme exemple, le Tableau de la Poésie au seizième siècle, dont la publication première remonte cependant au plus fort de la mêlée littéraire qui éclata dans les dernières années de la restauration, je veux dire à 1828. L’ouvrage, en effet, ne reparaîtrait pas aujourd’hui, sous une forme populaire et avec des additions considérables, qui en doublent l’étendue et en font un ouvrage véritablement nouveau, que ce ne serait pas là pourtant une œuvre vieillie. S’il est en effet un livre dont l’influence continue n’a pas cessé de ramener l’attentive sympathie du public et des érudits sur le passé poétique de notre vieille France, s’il est un livre resté cher à tous ceux qui gardent le culte de la lyre, c’est assurément celui de M. Sainte-Beuve. Le Tableau du seizième siècle avait, lorsqu’il parut, une double signification : c’était un important travail de critique savante et rétrospective, et en même temps, par occasion, un manifeste doctrinal, un acte de polémique littéraire. Aujourd’hui, on peut le dire, l’ouvrage conserve toute sa valeur comme histoire, mais, hélas ! la plupart des questions de poétique récente qu’il soulevait, la plupart des applications contemporaines qui y abondaient, sont devenues aussi de l’histoire. M. Sainte-Beuve, avec cette perspicacité universellement compréhensive qui ne lui fait jamais défaut, ne garde ; là-dessus aucune illusion : il convient sans peine que, dans la rénovation poétique à laquelle nous avons assisté, c’est l’espérance surtout qui a tenu le dé, et qu’en somme il y a eu beaucoup plus de fleurs que de moisson. Voilà les tristes enseignemens de l’âge : ce n’est pas le cœur, quand il est bien fait, qui abdique de lui-même l’enthousiasme, mais l’expérience vient, qui peu à peu gâte cet enthousiasme, et l’use aux réalités de la vie. Nous en sommes tous là. Dans les lettres, pourtant, la foi est si belle, si nécessaire ! Heureux ceux devant qui l’horizon recule indéfiniment ses espaces et semble se sillonner de feux précurseurs ! Mais de toute manière, c’est plus que de la modestie au spirituel écrivain de parler comme il le fait : le poète des Consolations nous serait une objection sûre, si, tout en adhérant à l’ensemble de ces conclusions moroses, nous tenions à contre-dire le critique par un exemple.

Au surplus, c’est là un peu l’éternelle histoire des révolutions petites ou grandes : si certains résultats généraux et essentiels se trouvent finalement atteints, en revanche il faut compter sur bien des déceptions. Aussi, dans les éditions postérieures des écrits révolutionnaires, y a-t-il toujours à rabattre des premières espérances. C’est la faiblesse et en même temps l’honneur de notre intelligence d’aspirer toujours plus haut qu’elle ne touche, de concevoir en elle un idéal que l’œuvre ensuite ne réalise point : pour parler comme les philosophes grecs, l’homme est plus grand en puissance qu’en acte. En publiant aujourd’hui, sous une forme nouvelle, son essai sur la poésie au XVIe siècle, M. Sainte-Beuve est un peu dans la position où se fût trouvé Sieyès réimprimant sous le consulat sa fameuse brochure du Tiers ; mais M. Sainte-Beuve a pris son parti en homme d’esprit, et plus d’une note dans son livre en témoigne. Heureusement, en dehors de ces rapports fortuits et tout-à-fait secondaires avec le mouvement poétique du temps, son travail garde, comme œuvre de critique fine, exacte, judicieuse, la valeur que les juges compétens se plurent à lui reconnaître tout d’abord. La phase la plus import ante et la moins connue de l’histoire de notre ancienne poésie revit là tout entière, et il se trouve que ce tableau, avec ses demi-jours et ses teintes fuyantes, a été fixé par une main habile et placé sous un jour heureux.

C’est une opinion fort accréditée aujourd’hui que la littérature de Louis XIV aurait pu, sans compromettre la magnificence de sa grandeur, emprunter davantage au XVIe siècle, et, sur les pas de La Fontaine et de Molière, garder des traces plus vives de la langue libre et flottante que parlaient Rabelais et Régnier. Si merveilleuse en effet que soit la prose de Pascal et de La Bruyère, on se prend quelquefois à regretter que, dans cette fusion des élémens qui la formèrent, Montaigne n’ait pas pris un peu plus sur la part de Balzac ; le métal de Corinthe s’en fût trouvé plus parfait encore. Si peu de liens directs cependant que le XVIIe siècle paraisse avoir avec le XVIe, quelque dédain même qu’on y professe pour ces prédécesseurs immédiats, l’époque de perfection dut beaucoup plus qu’on ne l’a cru long-temps et qu’elle ne l’a cru elle-même à cette ère antérieure de tâtonnemens et d’efforts. N’est-ce pas l’école de Ronsard, par exemple, n’est-ce pas l’école traitée avec tant d’aigreur par Malherbe, avec tant de dédain par Boileau, qui, la première, entra avec décision dans ce culte des maîtres, dans cette admiration exclusive pour l’antiquité qui, repris et corrigés plus tard, défrayèrent la gloire du grand siècle ? Et, par un contraste étrange, il se trouve que ces premiers classiques, ces premiers et systématiques représentans de l’école traditionnelle, les classiques de Louis XIV, les ont méconnus et reniés, tandis que notre jeune poésie émancipée, tout en repoussant au contraire la tradition, les revendiquait hier encore comme des aïeux directs, et essayait de renouer jusqu’à eux la chaîne interrompue du lyrisme. Il y a, on en doit convenir, de singuliers retours en histoire littéraire : ici évidemment on s’est attaché surtout à la forme, aux conditions extérieures de la poésie. Ce qui dégoûta le XVIIe siècle est précisément ce qui a séduit et attiré le nôtre, j’entends l’indépendance du rhythme, la libre évolution de la période poétique, le relief saillant de l’image. Les groupes littéraires ont donc aussi leur destinée, habent sua fata.

Dans les lettres, l’ingratitude envers les devanciers semble presque une loi fatale des ères tout-à-fait glorieuses ; c’est plus tard seulement qu’on sent le prix de l’esquisse, même à côté du tableau accompli. L’orgueil particulier des aristocraties littéraires est de ne pas vouloir d’aïeux. Au surplus, les écrivains de Louis XIV trouvèrent ce mépris du passé tout établi, et ils n’eurent qu’à confirmer les dédaigneux arrêts de Malberbe, lequel, rencontrant à ses côtés l’ambitieuse école de la pléiade, alors plus modeste et adoucie dans les vers de Desportes et de Bertaut, et empruntant lui-même aux traditions de Ronsard la gravité et la noblesse, n’avait guère eu de bonnes raisons, ce semble, pour rompre aussi brusquement, aussi violemment avec des prédécesseurs déjà déchus. Boileau certes eut assez à faire, pour sa part, pour le goût, d’éteindre sous le ridicule cette fade et prétentieuse littérature de Louis XIII, ce mélange de marinisme et de gongorisme qui avaient failli arrêter dans son essor le génie poétique de la France : il lui fut commode de faire de Malherbe un premier jalon, une barrière après laquelle rien ne comptait plus. Le gros du public, dont les opinions toutes faites charment la paresseuse indifférence, ne manqua pas d’accéder à cette proscription en masse, et dès-lors il n’y eut plus que quelques délicats et quelques malins à fureter ces trésors enfouis et trop mêlés de la vieille poésie indigène : La Fontaine pour butiner un conte naïf, Guy-Patin pour attraper une citation leste ou mordante, La Monnaye et Le Duchat enfin pour saisir à leur guise quelque trait d’érudition friande. Et, chose singulière, dans le retour postérieur et récent qui s’est accompli vers les monumens de l’ancienne culture nationale, c’est précisément le siècle le plus rapproché, le siècle confinant à Louis XIV, lui a été le dernier à retrouver quelque attention pour ses poètes. Il n’y a réussi que d’hier. Tandis que Rabelais et Montaigne ne cessaient pas de s’imposer à force de génie, c’est à peine en effet si quelques épigrammes de Marot, si une ou deux satires de Régnier représentaient, dans l’opinion courante, ce qu’il y avait eu alors d’inspiration lyrique et de vraie poésie. Bien qu’il dispensât des recherches, on ne lut même guère le choix judicieux, la petite anthologie que donna Fontenelle. Sa date voisine, le croirait-on, nuisit fort au XVIe siècle, car, aux yeux des érudits, c’est en vieillissant que les figures s’embellissent. On vit bien, plus tard, sous le couvert de la science, les Sainte-Palaye et les Barbazan remonter aux lais des trouvères, au sirventes des Provençaux ; mais il leur eût paru frivole de descendre à des âges si peu éloignés, de se commettre à des noms de si fraîche date. Plus d’un trouva sans doute que l’honnête Goujet dérogeait par ses notices, et que l’abbé Massieu avait bien raison de ne pas prolonger au-delà de Marot sa médiocre esquisse historique.

C’est ainsi que cette pauvre poésie du XVIe siècle s’est trouvée long-temps interceptée, écrasée entre l’indifférence des savans qui ne voyaient là qu’un sujet futile, et la fatuité mondaine qui, faisant durer les temps barbares jusqu’à Henri IV, considérait cela comme la pâture naturelle des pédans. Après le nivellement révolutionnaire qui rendait tout possible, on revint sans préjugé, sans rancune, à l’étude de nos anciens monumens littéraires ; mais la poésie de la pléiade était en si mauvais renom encore que, malgré l’accès facile, personne ne s’y porta aussitôt. C’est alors que Méon et Roquefort reprirent tant bien que mal l’étude des rimeurs de la langue d’oïl, tandis qu’avec une bien autre aptitude Raynouard s’attaquait aux troubadours. Peu à peu pourtant l’impartialité étendit son cercle, et, la mode s’étant prise au moyen-âge, on put descendre jusqu’à la renaissance. Quand l’Académie française, en 1826, proposa pour prix d’éloquence un discours sur l’histoire de la littérature française au XVIe siècle, elle n’eut pas pleine conscience peut-être de la portée de son programme : elle céda à une de ces bonnes inspirations qui ne lui viennent pas tous les jours C’était quitter enfin les voies usées, le thème banal des éloges ; l’instinct, depuis, y a ramené. On eut, de ce concours, deux notices étendues qui, quoique couronnées, parurent piquantes, parce qu’elles ne se défrayaient pas seulement sur l’emphase. La vive et sémillante esquisse de M. Saint-Marc Girardin, le morceau coloré et nourri de M. Philarète Chasles, ressemblaient si peu aux flasques déclamations qu’encourage d’ordinaire l’Académie, que, contre l’habitude, on en garde aujourd’hui encore le souvenir. Un jeune écrivain, presque inconnu alors et dont les initiales avaient seulement apparu çà et là au bas de quelques articles littéraires, songea aussi à entrer en lice ; mais, ses recherches à peine entamées, M. Sainte-Beuve se sentit exclusivement retenu près des poètes de la pléiade par une naturelle prédilection : il poussa donc en tout sens, sur ce point particulier, ses intelligentes et sympathiques investigations. C’est de là qu’est sorti ce livre, qui n’en parut pas plus mauvais pour être resté infidèle au programme académique, pour s’être enfermé en un coin spécial, mais fécond, du sujet. On était au moment le plus animé de la querelle littéraire, et chacune des publications partielles de ces essais dans le Globe venait, pour le public ardent d’alors, confirmer des adhésions ou étayer des scrupules. L’auteur lui-même, tout en demeurant fidèle à son parfait discernement de juge et à ses goûts d’exactitude précise, puisait dans tout ce bruit extérieur, comme dans la propre vivacité de ses espérances, un tour animé qui se communiquait heureusement à ses appréciations, et qui donnait un caractère presque contemporain à cette évocation de la poésie des vieux jours. C’est que sous le prosateur du Tableau se cachait le chantre prochain de Joseph Delorme, c’est que le critique ici servait d’éclaireur au poète. De là, dans tout l’ouvrage, une certaine vie cachée, un je ne sais quoi enfin qui ne se rencontre guère en ces sortes d’écrits didactiques, et qui, même dans le calme d’aujourd’hui, ne messied pas.

Avant le livre de M. Sainte-Beuve, l’intervalle qui sépare la poésie du XVIIe siècle de la poésie du moyen-âge était à peu près demeuré en friche pour les historiens littéraires. Après ces excellentes études, maintenant connues de tous, après ce que l’auteur vient d’y ajouter récemment de vues et de recherches nouvelles, ce serait un lieu commun de reprendre les détails. Bien des résultats positifs et nouveaux ressortaient déjà du premier travail de M. Sainte-Beuve ; bien des points importans encore sont éclaircis et fixés, dans cette nouvelle édition, de manière à clore définitivement le débat.

Un des faits que constate le mieux M. Sainte-Beuve, c’est qu’avec l’école de Ronsard, quelque chose de distinct débute qui cessera à Malherbe, et cela est tout-à-fait à l’avantage du livre, car il se trouve de la sorte qu’une période à part y est traitée dans son ensemble, et que c’est au caractère même du sujet, et non au caprice de la chronologie, que l’ouvrage emprunte son titre et ses divisions. À proprement parler, c’est l’histoire de la pléiade, c’est la tentative de Ronsard et de ses amis qui est au premier plan du tableau que trace l’auteur avec tant de charme. Dans l’examen attentif et approfondi que le Globe consacra au brillant essai de M. Sainte-Beuve, lors de la publication première, M. de Rémusat établissait très ingénieusement que jusque-là la poésie française s’était exclusivement abreuvée à deux sources différentes, les traditions chevaleresques et les traditions bourgeoises, qu’aux premières elle devait les accens amoureux de ses ballades, aux secondes le tour jovial et narquois de ses fabliaux. Durant le XVe siècle, ces deux tendances diverses apparaissent à merveille et se résument isolément dans deux hommes, Charles d’Orléans, le dernier des trouvères pour la galanterie, Villon, le dernier des jongleurs cyniques. Marot, au commencement de l’âge suivant, réunit en lui ces caractères opposés quelque chose en effet de la sensibilité fraîche du châtelain de Coucy et de Quènes de Béthune, quelque chose de la verve osée et sans vergogne de Rutebeuf s’emmêle dans son talent et s’y fond avec une certaine gentillesse de style qui lui est tout-à-fait propre. Marot est une date importante. Avec lui, la poésie du moyen-âge finit, et jusqu’à Malherbe l’espace sera pris par ce premier essai de renaissance classique qui échouera, mais non sans puissance. C’est l’histoire de cette défaite qu’a voulu surtout retracer M. Sainte-Beuve. Comme le remarquait spirituellement M. Dubois, en annonçant un des premiers le livre qui lui était dédié, il y avait là quelque chose de la passion si tendre d’Augustin Thierry pour les vaincus, pour les races méconnues du moyen-âge. Les vaincus de M. Sainte-Beuve sont un peu, par son livre, redevenus les vainqueurs, les vainqueurs au moins du dédain et de l’oubli. Toute cette fleur de poésie, souvent charmante, aurait-elle donc disparu à jamais, et faudrait-il redire avec Villon :

Mais où sont les neiges d’antan ?

Non, quelque chose en doit demeurer, et c’est dans le Tableau du seizième siècle qu’on retrouvera ce qui se peut sauver de ces brillans reflets, ce qui doit rester de cette première neige de la poésie, trop passagère, sans doute, mais où le rayon du matin se joue çà et là avec grace.

Le malheur de la pléiade est à la fois de s’être enchaînée à la tradition et d’avoir rompu avec elle je m’explique. Excepté l’Espagne, qui a voulu rester indigène et qui n’a dû qu’à elle-même sa culture originale, comment les différentes littératures de l’Europe moderne ont-elles, après bien des tâtonnemens, été portées tout à coup à leur suprême hauteur, par la main de quelque homme de génie, sous les efforts de quelque école intelligente ? Qui a opéré ce miracle ? Ç’a été le plus souvent la rencontre heureuse du génie traditionnel et du génie indigène. Voilà ce que ne firent point les amis de Ronsard. Le rôle de Dante et de Pétrarque les tentait, mais, en n’en prenant que la moitié, ils échouèrent. Comme eux, l’auteur de la Divine Comédie, comme eux, l’auteur des Rimes, professent le retour à l’antiquité, le culte assidu des maîtres. Avec quel enthousiasme l’Alighieri ne parle-t-il pas de Virgile, avec quelle respectueuse passion Pétrarque ne recueille-t-il pas les manuscrits égarés de la Grèce et de Rome ! Comme eux encore, les fondateurs de la poésie Italienne aiment l’idiome national et cherchent à le constituer. Du Bellay, dans son Illustration, n’a pas assurément pour le français plus d’amour que n’en montrait Dante pour cette langue aulique et cardinalesque dont il lui fallait trier habilement les mots dans les vocabulaires locaux des patois. Jusque-là tout va bien ; le rôle est pareil, et ce n’est pas même le talent qui fera défaut aux écrivains de la pléiade. Par malheur, la différence se manifeste sur un point capital, et c’est ce qui a conduit les uns au triomphe, les autres à l’abîme. Tout en s’imprégnant de l’antiquité, tout en trempant leurs armes dans ce flot préservateur, Dante et Pétrarque furent avant tout les hommes de leur temps ; loin de repousser les légendes nationales, ils les cherchèrent avec empressement ; loin de rompre avec leurs prédécesseurs, ils se firent honneur de les continuer : la Divine Comédie est, à la fin du moyen âge, un résumé du moyen-âge ; les poésies amoureuses où Laure est chantée ne sont que le dernier écho du culte de la chevalerie pour les femmes, du penchant des troubadours pour les galanteries, du goût si général alors des subtilités amoureuses. En un mot, Dante et Pétrarque correspondent parfaitement à leur époque et s’en inspirent. La pléiade au contraire repousse les antécédens, et, séduite par la gloire rajeunie des poètes de l’antiquité, tâche de renouer avec eux sans intermédiaire. Faire table rase peut être un bon début en philosophie ; en littérature, c’est un procédé maladroit. En se privant de la veine si originale de l’ancienne poésie française, en voulant faire souche absolument nouvelle, l’école de Ronsard consomma beaucoup de talent, de génie même, dans une œuvre impossible. Avec un tour d’imagination très heureux dans le rhythme, avec une merveilleuse souplesse de facture et de versification, elle périt par un contact qui donne forcément la mort à toute poésie, le contact de l’érudition. De là une poésie factice et conventionnelle, une poésie d’art où l’inspiration directe disparaît, où, sous l’habileté du metteur en œuvre, on cherche vainement l’émotion de l’homme. Et que dire, en effet, de ces écrivains à peine sortis des siècles mystiques, et qui cependant sont beaucoup plus païens que chrétiens ? C’est de Bion, de Moschus, d’Anacréon qu’ils s’inspirent incessamment ; des profondeurs du moyen-âge, au contraire, de ce moyen-âge auquel ils tiennent encore plus qu’à demi, aucun accent ne leur arrive. À ces symptômes, on reconnaît trop la pléiade, hélas ! une vraie pléiade savante du temps des Ptolémées. Ronsard, dans son choix, avait eu la main malheureuse : à quoi servaient, en effet, ces allures d’indépendance, si elles ne devaient cacher que l’imitation ? Et à quoi bon encore, sous la grace, déguiser le pédantisme ? Sur toutes ces lyres, souvent charmantes, de Du Bellay, de Belleau, de Baïf, sur celles plus tard de Desportes et de Bertaut, trop souvent le même et monotone accent retentit. Diffusion et uniformité, c’est le double à peu près, en poésie, de ce qu’il faut pour se perdre : l’école de Ronsard, on le voit, ne pouvait échapper à sa destinée. Aussi, quelque aigreur tranchante qu’y mette Malherbe, si rogues même et si dégoûtées que paraissent ses décisions, ou est bien forcé de convenir, avec M. Sainte-Beuve, que son entreprise, autorisée du bon sens, était juste par le fond. La gloire lui restera donc d’avoir le premier donné une bonne théorie du style. Seulement on peut dire qu’avec un tour d’imagination plus inventif, plus hardi, Malherbe se fût peut-être souvenu davantage de cette riche facture et de ce style coloré qui avaient tenu trop de place, toute la place dans la précédente école ; alors peut-être il eût osé mettre plus de distance encore entre le vers français et la prose.

M. Sainte-Beuve n’a pas cru sa tâche achevée par le tableau de ce singulier mouvement lyrique : pour peindre dans leur ensemble, pour retracer au complet les efforts de l’imagination poétique en cette époque agitée, il lui fallait encore la montrer à ses débuts dans deux autres voies où elle devait, durant les deux siècles suivans, rencontrer la plénitude de la gloire. On a nommé le roman et le théâtre, c’est-à-dire les genres où la France ne s’est pas vu disputer le sceptre, les genres de Corneille et de Lesage, de Molière et de Prévost. L’obscure histoire de notre scène nationale, depuis Louis XII jusqu’à Richelieu, depuis les mystères et les sotties jusqu’au Cid, en passant par l’école gréco-latine de Jodelle et par la phrase gréco-espagnole de Hardy, toute cette histoire étrange, compliquée, curieuse, est racontée par M. Sainte-Beuve avec l’art achevé, avec l’entente délicate qu’on lui sait. Quelque solennelle et bizarre tirade de Garnier n’est là que plus piquante à côté des farces bouffonnes de Larivey. Mais en somme on admire davantage encore l’intervention subite de Corneille au sortir de ces informes essais : c’est là une bonne préface, la meilleure introduction à la lecture du Cid. — Pour le roman, M. Sainte-Beuve trouve à Gil-Blas des antécédens moins indignes, et le Gargantua lui est, en passant, une occasion d’apprécier, dans quelques pages parfaites, l’original génie de Rabelais. Bayle, en un bon jour, ne s’en serait pas mieux tiré.

À cette série d’études diverses qui se relient entre elles et qui forment un ensemble excellent, M. Sainte-Beuve a beaucoup ajouté, pour les détails, dans l’édition d’aujourd’hui. Des intercalations piquantes, des citations nouvelles et encadrées à leur place, des notes plus nombreuses, quelques rectifications çà et là, tout un travail enfin de révision sévère et consciencieuse ajoute beaucoup à l’intérêt de cette définitive réimpression. Toutefois, M. Sainte-Beuve n’a pas voulu déranger l’économie originaire, la distribution primitive, les naturelles proportions de son livre. Aussi est-ce à la suite de l’ouvrage, et seulement comme appendice, qu’ont été insérées les études particulières sur quelques poètes du XVIe siècle, qui sont d’une date plus récente, et que les lecteurs de la Revue n’ont certainement pas oubliées. Elles gagnent au rapprochement, car c’est un plaisir de retrouver isolément, et étudiées de plus près, saisies en leur grandeur naturelle, les physionomies qui déjà vous avaient frappé dans le tableau d’ensemble. Là, on visait surtout à l’exactitude des poses relatives, à l’effet réciproque des groupes, en un mot, à la vérité de la composition ; ici, au contraire, c’est la ressemblance des figures, c’est le caractère individuel qu’on a surtout tâché d’atteindre. Si certains traits appuyés ont été adoucis, si quelques coups de pinceau trop tranchans ont été fondus dans des teintes plus douces, les grandes lignes cependant se trouvent maintenues, le dessin général demeure le même. Après la peinture de la bataille, les portraits des combattans, Mignard après Van der Meulen. On aime cette galerie de figures reposées à côté de ce tableau où respirent les passions de la lutte : c’est un contraste qui plaît.

Quoi qu’en puissent dire certaines vanités blessées, c’est la sympathie qui est le fonds même, le fonds nécessaire de la critique. Cette vive susceptibilité des nuances, cette aptitude à goûter les variétés les plus contraires du talent, ce fin discernement de l’homme dans l’œuvre et de l’œuvre dans l’époque, cette faculté surtout à se pencher affectueusement vers l’écrivain étudié et à interpréter ses sentimens avec bienveillance, qui a eu tout cela à un plus haut degré, qui a mieux réuni ces rares qualités que M. Sainte-Beuve ? J’en suis convaincu, pour ma part, ce n’est pas seulement à l’intérêt du sujet, ce n’est pas seulement au talent de l’écrivain que le Tableau de la poésie au seizième siècle doit ce charme de lecture qu’il a gardé et qui fait presque forcément défaut aux ouvrages d’érudition ; l’amour que M. Sainte-Beuve porte à ses acteurs y est bien pour quelque chose, car il a fait circuler la vie dans son livre. L’idée aussi de rattacher le mouvement lyrique de la restauration au lointain essor de l’école de Ronsard dut être un aiguillon pour le critique. La poésie moderne traitait la poésie de la pléiade comme une sœur aînée, qui, jeune, brillante, douée, s’était laissé aller au suicide. Aujourd’hui, cette parenté que quelques-uns n’avaient prise d’abord que pour un ingénieux paradoxe d’érudition, cette parenté ne paraît que trop évidente à tous ; car, par malheur, la similitude se prolonge. Sans doute, nos poètes ne se sont pas enfermés, comme leurs aïeux du XVIe siècle, dans la lettre morte de l’érudition, dans les données maintenant stériles des littératures païennes : ce que l’inspiration, au contraire, a de plus fécond les a animés tour à tour, et on les a entendus chanter l’ame humaine, Dieu, la nature, dans une langue assouplie, fixée, et qui ne fuit plus comme alors sous la main capricieuse des temps. Sans doute, c’est beaucoup en poésie que le fonds des sentimens, que l’originalité des idées, et assurément le lyrisme d’aujourd’hui a là-dessus tout avantage sur celui des Du Bellay et des Tahureau. Il y a aussi des ressemblances heureuses sur quelques points : l’éclat de la couleur, par exemple, et la hardiesse du rhythme. Mais ailleurs les rapports se continuent trop. Ce qui a perdu la pléiade, n’est-ce pas la diffusion des idées, la prodigalité des images, le manque perpétuel de sobriété et de correction ? Des facultés vraiment puissantes ont été gaspillées dans les puérilités bizarres de la forme, dans l’uniformité redondante des métaphores ? En un mot, le goût, la modération, la patience, la retenue ont fait défaut. Je ne suis pas sûr, pour mon compte, que la poésie actuelle se soit complètement préservée de ces séductions perfides. Dans l’avenir, les ciseaux de la critique auront peut-être aussi leur tour avec elle ; mais, si sévère qu’on suppose la main qui appliquera un jour à nos contemporains le procédé d’élimination et de choix dont M. Sainte-Beuve a donné le judicieux exemple à l’égard de la pléiade, il est sûr qu’elle épargnera chez le poète des Consolations plus d’une page sentie, plus d’une fraîche inspiration qui feront redire au lecteur ce mot d’un poète du temps de Ronsard :

Et nous aimons les douceurs
Dont ta muse est arrousée.

Charles Labitte