Suzette et la vérité/05

Librairie Félix Alcan (p. 89-108).

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V

La famille Lassonat réintégra son logis parisien. Mme Lassonat n’en était pas fâchée, les excentricités de Suzette lui causant de l’épouvante.

Elle avait beaucoup agité avec son mari, la question de savoir si Suzette irait en pension ou non. Mais aucune décision n’avait encore été prise. On convint seulement que la surveillance serait sévère autour de leur fille et qu’on la corrigerait de ses tentatives de trop grande franchise.

Mais Suzette semblait s’être un peu calmée.

Ce fut Bob qui donna quelques inquiétudes.

Jusqu’alors assez docile, pourvu qu’on ne le contrariât pas trop, ses parents n’avaient pas eu à s’élever contre des prouesses outrancières.

C’était un jeune garçon qui allait tranquillement dans la vie, sans se préoccuper immodérément de ses voisins. Il rendait service quand on l’en priait mais il ne s’imposait pas.

La conduite de sa sœur le transforma.

De la voir sans cesse en lutte avec la vérité, il voulut inaugurer un autre genre et il prit la contre partie sans en provenir personne.

Il commença par le livreur de l’épicerie. Ce jeune homme vint un jeudi apporter des denrées et Bob se trouvait dans la cuisine par hasard.

Le pauvre garçon était mal partagé par la nature en ce sens qu’il avait des yeux bigles.

Bob le regarda en souriant et lui dit :

— Comme vous avez de jolis yeux, mon ami.

— Qu’est-ce que vous dites ?

Justine atterrée, laissa tomber un sac de sel qui se répandit dans la cuisine.

— M’sieu Bob… murmura-t-elle.

— Si c’est pour vous moquer de moi, reprit le livreur, le patron sera tenu au courant. J’ai un œil qui trempe la soupe et l’autre qui épluche une pomme de terre… ben quoi ! ce n’est pas de ma faute, n’est-ce pas ?

— J’aime ces yeux-là, répartit Bob avec un grand sang-froid.

Sidonie étant entrée, alors que cette phrase était prononcée, poussa un cri d’horreur en s’avisant que Bob adressait ce compliment au garçon épicier.

— M’sieu Bob ! cria-t-elle, je ne vous croyais pas méchant !

— Je suis très gentil, assura Bob.

— Vous vous arrangerez avec mon patron ! hurla le livreur. C’est la dernière fois que je mets les pieds dans cette cuisine, Mam’zelle Justine ! bien le bonjour !

Le jeune homme s’en alla, en claquant la porte avec dignité.

— Et ! ben, c’est du joli ! j’en ai les jambes fauchées ! s’écria la cuisinière en s’asseyant.

— Est-ce Dieu possible ! s’exclama Sidonie.

Bob les contemplait tour à tour et il dit non sans sagesse :

— Quand Suzette dit la vérité, on crie, et quand je mens, on crie encore.

— Oh ! la la ! s’écria Sidonie, si M’sieur Bob se mêle de corriger le monde à son tour, qu’est-ce qu’on va devenir ?

— Si je m’attendais à ce que notre petit Bob devienne malin ! continua Justine. On était tranquille de son côté, et voici que ça craque !

— Allons, reprenez votre aplomb, conseilla Bob, et n’ébruitez pas cette histoire, sans quoi Robert et Jeanne Lassonat auront leur sang tourné en encre.

— Ciel ! cria Sidonie.

— Doux Jésus ! hurla Justine. Il appelle ses parents Robert et Jeanne !

— Je m’appelle bien Bob, moi. Personne ne se prive de m’appeler Bob. Ce n’est pas parce que papa et maman sont des parents qu’ils n’ont plus de nom.

— Et le respect ? glapit Justine.

— Quand je vous appelle Justine, je ne vous manque pas de respect.

La cuisinière se rassit encore une fois, les yeux comme des billes.

— Il a réponse à tout, comme sa sœur, s’apeura Sidonie. Qui donc que vous avez fréquenté dans cette campagne d’où vous revenez ? au moins des vilains hommes à casquettes.

— Mais oui.

— Là, quand je le disais ! s’écria triomphante la fine Sidonie.

— Oui, leurs casquettes leur allaient bien mal… c’étaient papa et M. Pirotte, dit Bob paisiblement.

— Le diable l’a ensorcelé ! cria Sidonie en se reculant.

— Mes bonnes femmes, prononça Bob j’espère que votre déjeuner ne sera pas brûlé… cela ne sent pas encore le soufre, mais cela empeste le gaz.

Et il s’en alla en sifflant comme un vrai garçon des rues.

Justine s’était précipitée vers le fourneau à gaz où une bouilloire débordante avait éteint la flamme.

— Quelle affaire ! murmura-t-elle, il était si gentil ce petit… le voici détraqué.

— Notre bon temps est fini, soupira Sidonie. Une fois que ces garçons commencent à vouloir être des hommes, il n’y a pas de remède.

— Jusqu’ici, on en venait à bout avec une bonne crème, mais ouiche ! je suis sûre qu’il me rirait au nez à c’t’heure !

— C’est gros comme une mouche, et ça veut se faire entendre ! où qu’on va !

— Qu’est-ce qu’on va devenir !

Bob, lui, ne pensait plus à l’incident, et il alla prendre sa leçon de violon.

On le laissait s’y rendre seul, son professeur habitant le même immeuble, dans un appartement donnant sur la cour.

C’était un violoniste remarquable, et s’il donnait des leçons à un aussi jeune garçon, c’était par haut-privilège, M. et Mme Lassonat lui en étaient bien sincèrement reconnaissants.

Malheureusement pour lui, ce professeur ne possédait plus qu’une couronne de cheveux. Le sommet de sa tête était une bille d’ivoire.

Bob contemplait parfois ce parchemin lisse en un silence où se mêlait peut-être un certain étonnement.

Mais aujourd’hui, sa nouvelle manière l’incita à ne plus se taire.

Après les salutations d’usage, alors qu’il retirait le violon de sa boîte, il dit aimablement :

— Votre crâne luit comme un satin, on dirait un morceau de la robe de mariée de maman. Jamais je n’ai vu une tête aussi brillante. Je trouve cela très beau.

Le professeur ne sut pas d’abord ce que Bob voulait dire, mais quand il crut comprendre que ce bonhomme de neuf ans se moquait de lui, sa voix se fit sèche pour prononcer :

— Je vous croyais un jeune garçon bien élevé. Trouvez-vous que ce soit poli de me tourner en dérision ?

— Oh ! monsieur, je voulais vous adresser un compliment gracieux. Ma sœur qui dit toujours la vérité est parfois malhonnête, et c’est pourquoi je ne veux pas être comme elle. Je dis ce que je pense, je trouve très jolie, cette boule qui brille.

Le professeur resta sidéré il regardait son élève avec un effroi assez visible. Il ne démêlait rien à cette vérité et à ce mensonge.

Bob, les yeux calmes, l’archet à la main, s’apprêtait à préluder.

Le maître l’arrêta.

— Mon ami, restons-en là. J’aurais dû vous prévenir lorsque vous êtes entré, que j’avais un rendez-vous urgent. Je suis sûr que vous ne vous plaindrez pas d’avoir une heure de plus de liberté… au revoir, mon jeune ami.

— Au revoir, Monsieur.

Bob partit, l’âme en joie, Cette corvée de moins l’enchantait. Quelle drôle d’idée ont les parents de faire étudier le violon à leurs fils !

Durant son trajet, il rencontra la concierge.

C’était une femme d’un embonpoint qu’on remarquait.

Bob, en veine de commentaires obligeants, lui lança :

— Moi, je trouve que les grosses femmes sont les plus belles.

La concierge s’immobilisa net, dans son mouvement de balayage :

— Quoi que vous prétendez, mon petit M’sieur ?

— Les grosses femmes sont les plus belles.

— Dites donc, faudrait pas vous moquer d’une infirme ! On est comme on peut.

— Me moquer ! protesta Bob… vous croyez que des femmes comme des manches à balai, sont belles ? c’est affreux.

— M’est avis, que vous êtes bien malin pour votre âge. C’est-y votre affaire d’avoir une opinion sur les dames minces ou grosses !

— Oh ! la la ! répliqua Bob, on me demande bien mon avis sur les thèmes ou les versions !

— Y a pas à dire… vous avez l’air de me manquer de respect, et vos parents seront au courant. C’est la première fois, depuis que je suis concierge, que j’entends une chose pareille.

— Les gens ont si peu de goût ! lança Bob avant de s’engouffrer dans l’ascenseur.

Suzette attendait son frère pour se rendre avec lui, chez leurs amis Dravil.

Mme Lassonat fut surprise de le voir rentrer si vite.

— Ce n’était donc pas l’heure de ta leçon ?

— C’était bien le jour, mais le professeur n’avait pas le temps. Il allait à un concert.

— Tant mieux, dit Suzette, nous partirons plus tôt.

Mme Lassonat les conduisit chez leurs amis et les y laissa.

Bob était ravi de s’amuser avec Jacques et Suzette enchantée de passer quelques heures en compagnie d’Huguette.

Une diversion inattendue leur fut procurée.

Mme Dravil avait un frère aviateur. Ce jeune homme vint chez sa sœur. Les enfants l’entourèrent et une idée singulière traversa l’esprit de cet intrépide : celle d’emmener ses neveux et leurs invités en une promenade en avion.

Ce furent des cris de joie. Mme Dravil s’y opposa de toutes ses forces, mais comme l’aviateur assurait que ce ne serait qu’un simple décollage avec le retour à terre immédiat, elle se laissa persuader.

— Il faut bien nous habituer au mode de locomotion qui sera le nôtre dans quelques années, dit Bob.

— Oui, appuya Jacques, les chemins de fer seront supprimés, les autos ne seront plus que pour les petits parcours.

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Ils aperçurent les arbres comme des assiettes d’épinards
— Et tu seras bien forcée, ajouta l’aviateur, en s’adressant à sa sœur de prendre l’avion pour aller à Bordeaux ou à Brest.

Mme Dravil était moderne, et comme elle était déjà allée en avion, elle finit pas consentir à y emmener son petit monde. Mais elle les accompagna, au cas de chute, pour n’avoir pas à annoncer une mauvaise nouvelle !

Les quatre jeunes étaient dans l’enthousiasme. Suzette ne manifestait pas le sien bruyamment. Elle restait calme et réfléchissait à ce que ses parents diraient quand ils apprendraient cette prouesse.

Elle préparait des arguments.

La montée se passa fort bien. Les enfants se crurent dans des fauteuils. Quand ils aperçurent Paris, à leurs pieds, les maisons comme des pommes, les arbres comme des assiettes d’épinards et les routes comme des rubans, ils comprirent qu’ils étaient tout petits.

Suzette pensa : Je fais joliment bien de ne pas mentir ! tandis que Bob songeait : Je fais joliment bien de mentir.

Ils redescendirent fort vite. L’aviateur, très raisonnable, tint sa promesse. Le baptême de l’air était donné, et maintenant, les enfants étaient consacrés par le modernisme.

Bob et Jacques ne tarissaient pas sur leurs sensations mutuelles.

— Moi, quand je me suis senti en haut, je me suis cru un oiseau… mes bras s’agitaient comme des ailes… affirmait Jacques.

— Et moi, dit Bob sans rire, je sentais mes plumes pousser.

Huguette avouait qu’elle avait eu très peur, et Suzette assurait en toute simplicité.

— Il faut avoir été en avion. C’est nécessaire.

Les deux Lassonat furent reconduits à leur porte par Mme Dravil. Pressée, elle ne monta pas chez son amie.

— Bonsoir maman ! crièrent deux voix.

— Bonjour, mes petits ! vous êtes-vous bien amusés ?

— Oui, répliqua Suzette. On a pris le baptême de l’air, nous sommes allés en aéroplane.

— Quoi ! s’écria Mme Lassonat affolée, vous vous êtes permis cela ! sans me prévenir !

— Mais, maman, dit Suzette, pourquoi te prévenir ? c’était une course inutile, du temps perdu.

— C’est insensé ! vous auriez pu vous tuer ! Bob, tu ne dis rien ? Vous n’êtes pas allés en aéroplane n’est-ce pas ?

— Non, maman, répondit le nouveau menteur.

— Ah ! tu me rassures… murmura Mme Lassonat soulagée.

Suzette regardait curieusement son frère et celui-ci la bravait.

— Pourquoi as-tu menti, Suzette ?

— Je ne mens pas, maman.

— Ah ! ça… que signifie tout cela ? ces enfants me rendront folle.

Elle terminait à peine le dernier mot de sa phrase que la porte s’ouvrit devant Sidonie qui annonça :

— Il y a le patron de l’épicerie de Madame qui veut parler à Madame.

— Bien, j’y vais.

Mme Lassonat se rendit à l’office où un monsieur l’attendait :

— Madame, je viens au nom d’un de mes employés pour savoir si Monsieur votre fils s’est moqué de lui ou pas. Ce jeune homme a l’ennui de loucher et Monsieur votre fils a eu le manque de charité de tourner ses yeux en ridicule.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Sidonie, cherchez monsieur Bob.

Durant ce temps, Justine prenait le parti de l’épicier.

— C’est exact, Madame, ce que Monsieur raconte, M’sieu Bob a été malpoli.

— C’est inimaginable !

— Oh ! avec les enfants, Madame, on ne sait jamais ce qui va survenir, dit l’épicier. Mais il faut bien que je donne satisfaction à mon personnel, n’est-ce pas ? D’autre part, je ne veux pas perdre votre clientèle. Et puis, il est bon de relever les fautes des enfants.

Bob arrivait :

— Tu sais ce que Monsieur m’apprend ?

— Non, répondit Bob.

— Tu as été impoli avec le livreur, tu t’es moqué de ses yeux qui louchent.

— Je lui ai dit qu’il avait de jolis yeux, moi, j’aime ces yeux-là.

L’épicier abasourdi, Mme Lassonat ahurie, Justine atterrée et Sidonie stupide d’étonnement, formaient un tableau qui fit demander à Bob :

— Qu’est-ce que vous avez ?

— Bien… balbutia l’épicier, je ne savais pas que le petit monsieur aimait les yeux loucheurs… Cela change la question. Je vous fais mes excuses pour le dérangement, Madame. Il n’y a rien à dire… mon employé a mal compris. Il est un peu borné. Vous m’excuserez. Pendant que je suis là, je pourrais peut-être prendre une commande.

— Je… demandez à Justine, articula la maîtresse de maison qui se remettait.

Justine qui murmurait : Ah ! ben ! ah ! ben ! en v’là une histoire ! se précipita sur ses boîtes et dit d’un ton d’autorité :

— Voilà : sucre, café, tapioca, nouilles… et pis, j’aime le vermicelle… mettez deux paquets.

Le commerçant souriant, inscrivait sur sa liste, tandis que Mme Lassonat entraînait son fils.

— Enfin, Bob, m’expliqueras-tu ? pourquoi aimes-tu les yeux qui louchent.

— Mais, maman, pourquoi est-ce si extraordinaire de les aimer ? c’est drôle, c’est gai.

Bob donnait ses raisons avec abondance quand on sonna à l’entrée. Sidonie introduisit quelques instants après, M. le professeur de violon dans le salon où Mme Lassonat le rejoignit en hâte.

Elle pensait : Ce cher monsieur vient me faire des excuses parce qu’il n’a pas pu donner de leçon à Bob.

— Je vous présente mes hommages, Madame.

— Bonjour, Monsieur.

— Je viens vous entretenir d’un sujet assez délicat… votre fils, jusqu’alors, ne m’avait montré que politesse et respect. Cet après-midi, son attitude a été si singulière que je crois devoir vous en prévenir.

— Mon Dieu, que s’est-il passé ? murmura Mme Lassonat inquiète.

— Oh ! rien de grave. Vous avez constaté Madame, que je n’ai plus guère de cheveux. J’apparais à mes contemporains avec un crâne dénudé que chacun a respecté jusqu’à présent. Cependant, le jeune Bob, dans une insolence qui ne lui est pas coutumière, m’a dit textuellement : Votre crâne luit comme un satin… on dirait un morceau de la robe de mariée de maman.

— Ciel ! interrompit Mme Lassonat cramoisie.

— Je vous vois consternée, Madame, et je ne l’étais pas moins. J’ai pensé d’abord que votre fils avait un coup de soleil, ces rayons printaniers étant traîtres mais, raisonnant avec lui, j’ai vu qu’il jouissait de son bon sens, si on peut appeler bon sens, une impertinence qu’il a soutenue de toutes ses forces. Il a prétendu comme défense, qu’il aimait les crânes polis, or, moi, Madame, si je puis jouer avec les mots, je vous avouerai que j’aime les jeunes garçons polis. J’ai donc le regret de vous déclarer que je ne perdrai plus mon temps à donner des leçons à votre fils.

Sidérée, Mme Lassonat articula :

— Je vais chercher Bob afin qu’il vous demande pardon.

Elle sortit aussitôt du salon et ramena Bob qu’elle avait pris par le bras sans un mot :

— Qu’as-tu dit à Monsieur cet après-midi ?

Le jeune Bob comprit tout de suite quel était le sujet de cette visite.

— Tu as dit que tu aimais les… les…

… crânes brillants, acheva Bob avec calme. Je le répète. Je trouve très belles les têtes sans cheveux… c’est propre et c’est commode.

Devant cette profession de foi qui paraissait aussi sincère qu’inattendue, le professeur resta bouche bée et Mme Lassonat, interdite.

Bob les contemplait l’un et l’autre.

— Sors, Bob… murmura faiblement Mme Lassonat, fort pâle maintenant.

Le jeune garçon franchit le seuil du salon sans un mot.

Mme Lassonat aspira de l’air avec force et prononça :

— Monsieur, je vous en prie, agréez nos excuses… je ne sais ce qu’à Bob en ce moment, mais il nous déroute, complètement. Je regrette, ce qui s’est passé. Veuillez ne pas nous en tenir rigueur.

— Je vous en prie, Madame, l’incident est clos… j’ai jugé que mon devoir était de vous avertir… on ne s’y prend jamais assez tôt avec les enfants pour les corriger de leurs défauts.

— Je vous remercie bien, Monsieur, articula péniblement Mme Lassonat, frémissante de confusion et de colère rentrée.

Quand la porte se fut refermée sur le professeur, elle ne fit qu’un saut jusqu’à la pièce où se trouvaient Bob et Suzette. Elle s’écria :

— Que signifie tout cela, Bob ? quelle mouche te pique en ce moment, pour adresser des compliments équivoques à des personnes à qui tu ne parlais jamais ?

— C’est que, commença Bob.

Il fut interrompu par une altercation qui semblait provenir de la cuisine. Puis, Sidonie entra, rouge comme de la braise, les bras en l’air, et elle glapit :

— Madame ! Madame ! c’est la concierge !

— La concierge, que veut-elle ?

— Elle veut expliquer à Madame, que…

Alors Justine arriva essoufflée.

— Madame, c’est la concierge !

— Eh ! bien oui, que désire-t-elle ?

— Elle dit comme ça, hurla Sidonie que M’sieu Bob l’a insultée.

— Oh ! s’exclama Mme Lassonat, pétrifiée par l’horreur.

— Oui renchérit Justine, y paraît que M’sieu Bob a ri d’elle parce qu’elle est trop grosse.

— Ah ! ça ! ah ! ça ! bégaya Mme Lassonat, je n’y comprends plus rien.

La concierge s’introduisit dans la pièce sous l’œil exorbité de la maîtresse de maison qui ne savait comment s’opposer à cette invasion.

— Oui, Madame, c’est comme on vous le dit ! moi, qui suis déjà si affligée avec mes kilos, je me suis fait moquer par votre moucheron de fils. Mais le propriétaire le saura et il vous donnera vot’congé. Je ne me laisserai pas mener par un galopin de neuf ans ! vous verrez ce que vous prendrez au terme !

— Bob, cria Mme Lassonat, plus morte que vive, qu’as-tu fait, malheureux.

— Je n’ai rien fait, répliqua Bob avec sang-froid, j’ai simplement dit à Mme Loge que je trouvais que les grosses femmes étaient les plus belles.

— Ah ! Seigneur ! gémit Mme Lassonat en manquant de s’évanouir.

— Vous l’entendez, Madame ! cria la concierge.

— Ce qu’on voit tout de même ! s’indigna Justine.

— C’est-y possible ! gronda Sidonie.

— Il aura tous les aplombs ce gamin-là ! rugit Mme Loge… ah ! que je voudrais pas être sa mère.

— Taisez-vous ! ordonna Mme Lassonat qui revenait à la vie.

— Non, je ne me tairai pas : vot’fils est un malpoli ! je ne lui disais rien, je balayais devant la cage de l’ascenseur. J’étais toute douceur et bravoure… le v’là qui passe. Ça a suffi pour que mes sangs « soyent » tournés pour toute la journée… je sais bien que je pèse cent kilos, mais est-ce de ma faute ? peut-on m’en faire reproche ?

— Pauvre Mme Loge, larmoya Justine.

— Les enfants d’aujourd’hui, tout de même ! murmura Sidonie, les poings sur les hanches.

— Bob, gronda Mme Lassonat, fais des excuses à Mme Loge.

— Madame, commença Bob, je vous fais mes excuses… je ne savais pas que vous pesiez cent kilos, c’est encore plus beau que je ne pensais…

— Oh ! hurla Sidonie, M’sieu Bob est piqué !

— Juste Ciel ! proféra Justine, qu’est-ce qu’il a mangé aujourd’hui ? c’était pourtant du persil que j’ai mis sur mes pommes de terre, et non de l’herbe qui rend fou… de l’ellébore à ce qu’on dit.

— L’ellébore rend sage, intervint Suzette pour la première fois.

Mme Lassonat enfouit sa tête dans ses mains et soupira :

— Je ne sais plus où j’en suis, ayez pitié de moi, Mesdames ! Allez-vous-en.

Justine entraîna ses deux compagnes en leur disant :

— Laissez Madame, vous comprenez qu’elle a de la peine.

— Il y a de quoi, appuya la concierge, c’est une pauvre mère qui aura du mal avec son galopin. A-t-on idée de s’attraper à une travailleuse qui n’a que son métier pour avoir de la satisfaction ? il faut se défendre, tout de même !

Sidonie dit sentencieusement :

— Les enfants sont terribles, Mame Loge.

— Oh ! oui, ceux d’aujourd’hui, ajouta la cuisinière… De notre temps, on était poli avec le monde, et doux et pis tout. Mais à c’t’heure !

— Ça, c’est du vrai. Moi, quand je faisais la mauvaise tête, j’étais giflée, je vous l’assure ! et pourtant, Mam’zelle Justine, quel mal que je faisais ? De la fenêtre de la loge où que maman était concierge, je lançais un peu d’eau sur les passants, oh ! mais, moins que rien… eh ! bien ! quand ma mère me surprenait, quel raffût !

— C’est-y Dieu possible, Mame Loge.

— C’est comme je vous le raconte. Ah ! les parents étaient sévères, aussi on était bien élevé. Ainsi un jour que j’avais fait un pied de nez à un locataire, j’ai été au pain sec.

— Ah ! s’effara Justine.

— Oui, c’est comme ça ! Vous voyez que j’ai été dressée. Oh ! la la ! si j’avais dit à quelqu’un ce que M’sieu Bob m’a dit, quelle râclée !

Justine qui était ronde comme une tour, prononça timidement.

— Cet enfant ne vous a pas jeté d’eau, ni fait de pied de nez. Il vous a poliment confié que les grosses femmes étaient les plus belles.

— Ce sont ses paroles.

— Ben, moi, j’suis flattée qu’il ait un si bon jugement. Ce qu’il vous a dit, à vous, je le prends pour moi.

Sidonie s’écria :

— Ma foi, c’est vrai, M’sieu Bob peut avoir une idée…

La concierge conclut :

— C’est vrai… Il n’y a pas de quoi fouetter une puce… j’étais mal lunée. Ce petit, s’il a du goût, faut pas lui en vouloir.

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