Suzanne Normis/25

(pseudonyme d’Alice Marie Céleste Durand)
E. Plon et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 171-176).
◄  XXIV
XXVI  ►

XXV


Suzanne prit ainsi l’habitude de me visiter le soir. M. de Lincy, paraît-il, ne s’en occupait pas, car il n’en avait rien dit. Maurice venait parfois, mais rarement. J’appris par Pierre que plus d’une fois il avait sonné à ma porte, et, en apprenant que ma fille était avec moi, il s’était retiré sans vouloir se faire annoncer. Cette réserve me parut de bon goût, et je sus gré à ce jeune homme d’avoir su respecter ainsi les tête-à-tête que le destin clément me réservait avec Suzanne.

Un soir, après avoir babillé et ri pendant une demi-heure, celle-ci émergea des profondeurs du grand fauteuil où elle se roulait en boule, comme autrefois, s’assit posément sur le bord, et me regarda d’un air sérieux :

— Père, me dit-elle, je te demande pardon d’une question si saugrenue… mais j’ai besoin de savoir… Es-tu riche ?

Jamais Suzanne n’avait parlé de notre fortune, je la croyais au courant de nos revenus.

— Mais oui ! lui dis-je, ne le vois-tu pas, d’après mon genre de vie ?

— Ce n’est pas cela que je veux dire, reprit-elle : je m’exprime mal, sans doute. As-tu une grande fortune personnelle, indépendante de… de ma dot ? ajouta-t-elle plus bas.

Je pressentis un nouveau nœud dans notre existence, et je répondis nettement :

— Je t’ai assuré quinze mille francs de revenu, à cinq, qui font trois cent mille francs de capital : le capital t’appartient ; les revenus sont indivis entre toi et ton mari. De plus, tu tiens de ta mère environ deux cent mille francs.

Suzanne baissa la tête et parut calculer.

— Vingt-cinq mille francs, dit-elle, c’est beaucoup…

— Non, quand on a un loyer et un train de maison considérables, — mais tu n’as pas de voitures… M. de Lincy doit avoir au moins autant ?

Ma fille ne répondit pas à cette dernière question.

— Et toi, père, reprit-elle, es-tu riche ?

— J’ai encore à moi environ quarante-cinq mille francs de revenu, — de quoi te donner tout ce que tu voudras. As-tu envie de quelque objet, as-tu une fantaisie ? J’avais oublie de te dire que tu peux puiser sans compter dans ce meuble-là.

J’indiquai mon secrétaire. Elle suivit mon regard.

— Pourrais-tu me prêter dix mille francs ? dit-elle d’un ton timide.

— Dix mille francs ! répétai-je stupéfait. Que veux-tu faire de dix mille francs ?

Elle baissait toujours la tête et jouait avec la frange de sa robe.

— As-tu des dettes ? demandai-je avec autant d’indulgence qu’il me fut possible.

— Des dettes ? Moi ? fit-elle en riant d’un rire forcé. Pourquoi pas ? Supposons que j’aie des dettes. Refuserais-tu de les payer ?

— Non, certes ! À qui dois-tu ? À ta couturière ? À ta modiste ?

— Non, dit Suzanne, je ne puis pas mentir comme cela. C’est M. de Lincy qui en a besoin. Il a perdu au jeu.

— Dix mille francs ! qu’il ne peut pas trouver ailleurs que chez moi ? Et il ne veut pas me les demander lui-même ?

— Oh ! père, ne lui en parle pas, je t’en suplie ! s’écria ma fille ; s’il savait que je t’en ai parlé, il serait furieux !

— Furieux ! Je voudrais bien voir cela.

J’étais tellement irrité, que pour me calmer Suzanne se vit forcée de m’avouer l’exacte vérité. M. de Lincy, averti par ses domestiques des visites que me rendait sa femme pendant ses absences journalières, avait jugé à propos de se faire payer sa complaisance, et il avait dit très-nettement à Suzanne que, si elle voulait continuer à me voir, il fallait qu’elle obtînt en échange les sommes dont il pourrait avoir besoin. C’est du moins ce que je recueillis de son long récit, coupé par des réticences douloureuses.

— Et si je te les refuse ? dis-je, outré de tant de bassesse.

— Ne me les refuse pas, père, je t’en supplie ! Tu me ferais beaucoup de chagrin !

Elle insistait avec tant de vivacité, que je soupçonnai encore autre chose. À force d’interroger et de deviner, je finis par comprendre que le misérable époux, connaissant la répugnance invincible qu’il inspirait à ma fille, lui faisait acheter son repos au prix des sacrifices d’argent qu’elle pourrait obtenir de moi.

— De sorte que si je ne te donne pas la somme que tu me demandes ?… fis-je plein d’humeur et de dégoût.

— Il viendra dans ma chambre ce soir, murmura-t-elle honteuse. Je ne puis supporter sa présence, continua-t-elle — Et le tremblement nerveux dont m’avait parlé Félicie apparut aussitôt à la seule idée de cette présence abhorrée.

— Le misérable ! m’écriais-je en serrant les deux poings. Puis je courus à mon secrétaire, j’y pris un paquet de billets de banque que je remis à ma fille.

— Surtout, lui dis-je, donne-les un à un ; qu’il paye chaque concession au prix que tu jugeras convenable. Bannis-le irrévocablement, et s’il manque à sa promesse, viens me trouver, je te défendrai contre lui, oui, je te défendrai, quand je devrais le tuer !

Effrayée de ma violence, Suzanne fit de son mieux pour l’apaiser, mais je ne voulais rien entendre.

— Écoute, lui dis-je, à mes yeux, il n’est pas de pire outrage que celui qu’un mari peut infliger par son amour, feint ou réel, à une femme qui le déteste et le méprise. Si jamais ton mari t’inflige cet outrage, je le tuerai — en duel ou autrement, — mais je je le tuerai !

Suzanne me quitta fort agitée, fort inquiète ; et je n’ai pas besoin de dire que je ne fermai pas l’œil de la nuit.

À onze heures du matin, je vis accourir Suzanne souriante et reposée. La veille au soir, elle avait livré son argent, et en échange elle avait obtenu un traité de paix, armée, à la vérité.

— S’il ne lui faut que de l’argent, pensai-je, je m’arrangerai pour en avoir. Mais s’il a d’autres exigences, que ferai-je ?

Je consultai le Code ; le Code ne me dit rien ; alors j’allai trouver mon notaire.