Suzanne Normis/19

(pseudonyme d’Alice Marie Céleste Durand)
E. Plon et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 125-133).
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XIX


Le lendemain se trouvait être un dimanche. Je descendis un peu tard, car je me sentais très-las de mon sommeil interrompu, et à ma grande surprise, je trouvai Suzanne tout habillée, le chapeau sur la tête, gantée de peau de Suède, qui m’attendait devant le plateau de café.

— Tu vas sortir ? lui dis-je, après l’avoir embrassée ; où peux-tu aller de si bonne heure ?

Elle regarda l’horloge qui marquait dix heures moins un quart, et en me servant à la hâte une tasse de café :

— À la messe, répondit-elle ; tu viens aussi ?

— Ma foi, répondis-je, pourquoi pas ?

Mon gendre qui entrait en ce moment-là, toujours irréprochable, vêtu de frais, en drap d’été gris-perle, leva sur moi des yeux plus surpris que satisfaits.

— Eh bien, ma chère, dit-il, êtes-vous prête ?

Suzanne m’indiqua d’un geste à peine ébauché.

M. de Lincy sourit avec grâce :

— Mon beau-père est ici chez lui, dit-il, et Dieu ne doit pas attendre.

Sur cette phrase majestueuse, il sortit ; Suzanne avec un geste inquiet et indécis me jeta un baiser du bout des doigts, — j’avalai ma tasse de café d’un coup, au risque d’étouffer, et je la suivis.

Le magnifique valet de pied se mit derrière nous, portant un sac que je pris d’abord pour un sac de voyage : je rougis de ma méprise lorsque, arrivé à l’église, je le vis en tirer des livres d’heures, qu’il offrit à chacun de nous.

Mon gendre faisait très-bon effet dans son banc seigneurial, et vraiment je regrettai qu’il ne fût pas en bois sculpté, comme les têtes d’abbés crossés et mitrés qui ornaient les stalles du chœur. L’ancienne chapelle de l’abbaye faisait très-bon effet aussi, comme église de paroisse. Tout y était superbe, magnifique, irréprochable… Suzanne était bien partout, avec sa grâce juvénile et sa distinction native ; seul, je faisais tache dans cet ensemble parfait, où le peuple endimanché, groupé dans les bancs d’une manière pittoresque, semblait amené tout exprès par la nécessité de faire un fond à ce tableau, de meubler cette jolie chapelle.

Le curé fit un sermon, ni bon ni mauvais ; — je l’écoutai avec une attention qui pouvait passer pour du recueillement ; Suzanne, moins vaillante, laissa doucement tomber sa jolie tête sur son sein, dans une attitude qui ressemblait moins à la méditation qu’au sommeil…

J’aurais respecté ce repos salutaire jusqu’à la fin, — mais mon gendre, par une secousse discrète imprimée à la robe de sa femme, la tira de son engourdissement. La pauvre petite fit un brusque mouvement, rougit, sourit, se frotta un œil du bout de l’index, se redressa et prit un air de grand recueillement. Les deux enfants de chœur sourirent, — mon gendre avait un air pincé pour lequel je l’aurais battu d’abord, et qui ensuite m’inspira une certaine envie de me moquer de lui…, mais je n’en eus garde.

Tout finit cependant. À la sortie, Suzanne exerça très-gentiment ses devoirs de dame châtelaine ; elle interrogea les mères, tapota la joue des enfants, glissa quelque aumône dans la main des vieillards, puis nous reprîmes la route du château, toujours suivis par le domestique chargé des livres d’heures.

Mon gendre était resté en arrière et causait avec les paysans.

— Est-ce ainsi tous les dimanches ? demandai-je tout bas à Suzanne, qui passa son bras sous le mien avec sa câlinerie de jeune fille.

— Oui, répondit-elle. M. de Lincy tient à ce que nous assistions à l’office pour donner le bon exemple.

La drôlerie d’instinct, qui ne pouvait la quitter longtemps, glissa un éclair de malice dans ses yeux, et elle rit un peu.

— Cela t’amuse ? lui dis-je, heureux de la voir gaie.

— Oui et non, dit-elle. Par exemple, le sermon m’endort infailliblement, et M. de Lincy n’aime pas ça…

— Tant pis pour lui, m’écriai-je. Il m’ennuie, à la fin ! Que le diable…

Suzanne me pressa doucement le bras :

— Père, dit-elle, c’est mon mari.

Sa voix avait pris un timbre grave, son jeune visage s’était revêtu tout à coup d’une noblesse bien au-dessus de ses années. Je la regardai surpris et je me tus.

— C’est mon mari, reprit-elle ; il n’est pas parfait, mais tel qu’il est… c’est mon mari, enfin, dit-elle pour la troisième fois.

Je sentis le feu d’une rage intérieure parcourir tout mon être. Ce butor était son mari, grâce à moi ! Un homme qui faisait le magister et qui parlait en maître à ma Suzanne, après quinze jours de mariage !

Il nous rejoignit, et commença à me parler d’un ton si aimable que j’eus plus que jamais envie de l’étrangler. Mais il fallut lui répondre poliment, car Suzanne l’avait dit : c’était son mari.

Au bout de huit jours de cette existence, j’en avais assez. Mon séjour à Lincy n’avait jamais dû avoir de durée bien déterminée ; je prétextai des affaires, j’alléguai des lettres qui réclamaient ma présence à Paris, et je dis à Pierre de faire mes malles. Le brave garçon m’obéit avec un empressement qui me prouva que le séjour du château ne lui agréait pas plus qu’à moi.

— Tu veux donc t’en aller, père ? me dit Suzanne avec tristesse, le jour que j’annonçai mon départ.

— Écoute, mon enfant, lui dis-je, je crois qu’il est encore trop tôt ; votre mariage est trop récent pour que je ne me sente pas de trop entre vous… Le temps aidant, tout s’arrangera… ; M. de Lincy a des façons de parler et d’agir auxquelles je ne puis m’habituer tout d’un coup… Tu es ma fille, je t’ai adorée. Je ne puis supporter de t’entendre gourmander par un homme… C’est ton mari ! Soit. La femme doit obéissance et soumission ! Soit encore ; mais le père ne peut pas voir ces choses avec plaisir… Je m’y ferai plus tard, peut-être !

Suzanne, qui avait baissé la tête aux premiers mots de ce discours passablement diffus, la releva et me regarda droit dans les yeux :

— Père, me dit-elle, ne va pas t’imaginer des choses qui ne sont pas ; malgré ce que tu as pu supposer, tout va bien ici ; tes peines n’ont pas été perdues, cher père, tu as voulu que je sois heureuse, et je suis heureuse.

Elle parlait d’une voix vibrante et passionnée qui me saisit. M’étais-je trompé ? Aimait-elle son mari ? Les formes déplaisantes que M. de Lincy déployait à son égard n’étaient-elles qu’un trompe-l’œil destiné à voiler aux yeux étrangers les joies intimes et l’entente parfaite de l’amour partagé ? Je ne pouvais le supposer, et pourtant Suzanne était là, transfigurée, vaillante, rayonnante, prête, ou l’eût dit, à défendre sa cause au prix de sa vie…

— Tu sais, ma fille, lui dis-je, que je n’ai eu qu’un rêve, qu’un but dans la vie : ton bonheur. Si je savais que j’ai contribué, au contraire, à te rendre malheureuse ; si je pensais que ma bêtise, ma maladresse ou ma faiblesse ont empoisonné pour toi la source des joies, je suis encore assez vaillant pour réparer ma faute, assez courageux pour m’en punir… Dussé-je mourir à la peine, si cet homme se conduit mal envers toi, je te vengerai !

— Père, me dit ma Suzanne, toujours souriante et radieuse, sois en paix, tu as accompli ton œuvre, et, comme tu l’as voulu, je suis heureuse.

Avec quelle ferveur je couvris de baisers son front blanc, ses beaux cheveux et ses yeux purs ! Ah ! la loi l’avait donnée à cet homme, mais c’était un mensonge : elle était toujours ma fille, et je sentis, à l’étreinte de ses bras autour de mon cou, qu’elle était ma fille plus que jamais.

Nous n’avions plus envie de nous parler ; une entente muette s’était établie entre nous ; jusqu’au moment du départ, nos yeux seuls échangèrent des tendresses. Mon gendre, qui avait fait pour me retenir toutes les instances qu’un gendre bien élevé doit à son beau-père, me reconduisit en break jusqu’à la station. Suzanne avait préféré me dire adieu chez elle, loin des yeux curieux, — et loin de son mari, je dois le dire.

— Vous allez à Paris ? me dit mon gendre en me serrant la main, au moment où le train approchait.

— Oui, et de là chez moi… Nous nous reverrons en octobre.

— Au revoir, me dit-il.

Et je montai en wagon. Ni lui ni moi n’en avions parlé, mais nous avions très-bien compris l’un et l’autre qu’il ne pouvait être question de vivre sous le même toit.

Cependant j’avais tellement besoin de la présence de ma fille que, pour l’avoir chez moi, pour la rencontrer dans l’escalier, pour entendre son pas léger au-dessus de ma tête, non-seulement j’eusse toléré mon gendre, mais j’eusse été un beau-père modèle. Malgré ce désir ardent, je ne voulus point réclamer l’exécution de sa promesse, et j’appris au bout de quinze jours qu’il faisait meubler un appartement du côté des Ternes, le plus loin possible de moi, dans un même rayon.

— Il a parfaitement raison, me dis-je ; s’il m’aime autant que je le chéris, nous ne serons jamais assez loin de l’autre.

Mon cœur se serra, — ce n’était ni la première ni la dernière fois, et je commençais à m’accoutumer à ces émotions qui, d’abord, avaient failli me tuer.