Sur le recensement


SUPPLEMENT

I
sur le recensement à Moscou en 1882

Le but du recensement est scientifique. Le recensement est une étude sociologique. Le but de la sociologie, c’est le bonheur des hommes. Cette science et ses méthodes se distinguent nettement de toutes les autres sciences. Sa particularité c’est que les études sociologiques ne sont pas faites par des savants, dans leurs cabinets, observatoires et laboratoires, mais par deux mille personnes de la société. L’autre particularité c’est que les études, les recherches des autres savants ne se font pas sur les hommes vivants. La troisième particularité est celle-ci que le but de tout autre science c’est seulement le savoir, et ici ce but est le bien des hommes.

Pour étudier les taches du soleil on peut être seul, mais pour les recherches sur Moscou il faut deux mille hommes. Le but de l’étude des nébuleuses est seulement de savoir tout sur les nébuleuses, et le but des recherches sur les habitants est de déduire les lois de la sociologie, et, en se basant sur ces lois, d’établir mieux la vie des hommes. Pour ce qui est des nébuleuses, peu importe qu’on les étudie ou non, elles ont attendu et sont prêtes à attendre encore longtemps. Mais pour les habitants de Moscou, ce n’est pas tout à fait la même chose, surtout pour ces malheureux qui font le plus intéressant objet de la science sociologique.

Le recenseur vient dans l’hospice de nuit, dans le sous-sol il trouve un homme mourant de faim et l’interroge poliment : son nom, le nom de son père, sa position sociale, ses occupations, et après une courte hésitation : faut-il le marquer vivant sur la liste ? il l’inscrit et passe plus loin.

Ainsi font maintenant deux mille jeunes gens. Ce n’est pas bien.

La science fait sa besogne, la société représentée par deux mille jeunes gens appelés à prêter concours à la science, doit faire la sienne.

Le statisticien qui tire la conclusion des chiffres peut être indifférent pour les hommes, mais nous, les recenseurs, qui voyons ces hommes et n’avons aucun entraînement scientifique, nous ne pouvons ne pas nous conduire humainement envers eux. La science fait son affaire, et pour ce but, dans l’avenir lointain, elle fait quelque chose d’utile et nécessaire pour nous. Pour les hommes de la science il est possible d’avouer tranquillement qu’en 1882, il y a tant de mendiants, tant de prostituées, tant d’enfants abandonnés. Elle peut le dire tranquillement et avec fierté parce qu’elle sait que l’affirmation de ce fait amène à expliquer les lois de la sociologie, et l’explication mène à cela que la société s’organise mieux.

Mais qu’est-ce donc si nous, qui ne sommes pas des hommes de la science, disons : vous périrez dans la débauche, vous mourrez de faim, vous êtes malade et vous vous tuez les uns les autres, alors ne vous en attristez pas. Quand vous périrez tous et encore des centaines de mille comme vous, alors la science arrangera peut-être tout bien. Pour les hommes de la science le recensement a son intérêt particulier, pour nous il a aussi une importance particulière, tout autre. Pour la société, l’intérêt et l’importance du recensement sont en cela qu’il lui sert de miroir où volens nolens se regardent toute la société et chacun de nous.

Les chiffres et les conclusions seront ce miroir. On peut ne pas les lire, on peut se détourner du miroir, on peut regarder en passant dans les chiffres et dans le miroir ; on peut aussi regarder de très près. Prendre part au recensement comme le font maintenant des milliers d’hommes, c’est regarder de très près dans le miroir. Qu’est le recensement pour nous, habitants de Moscou, qui ne sommes pas des hommes de science ? C’est deux choses :

1o Nous saurons avec certitude que parmi nous, parmi des dizaines de mille hommes qui dépensent des dizaines de mille roubles, vivent des dizaines de mille hommes sans pain, sans habitation, sans asile ;

2o Que nos frères, et nos fils, iront regarder cela tranquillement et inscrire tranquillement sur les colonnes combien il y a de mourants de faim et de froid. L’un et l’autre sont très mauvais.

Tous crient à l’ébranlement de notre ordre social, à la situation exceptionnelle, à l’état d’esprit révolutionnaire. Où est la raison de tout cela ? Qu’est-ce que désignent les révolutionnaires ? La misère, l’inégalité de la situation, des richesses ? Que désignent les conservateurs ? L’ébranlement des principes moraux. Si l’opinion des révolutionnaires est juste, que faut-il donc faire ? Diminuer la misère et l’inégalité des richesses. Comment y parvenir ? Il faut que les riches partagent avec les pauvres. Si l’opinion des conservateurs est juste, si tout le mal est causé par la chute des principes moraux, alors qui peut être plus immoral et plus pervers que la contemplation consciente et indifférente des malheurs des hommes pour le seul but de les inscrire. Que faut-il donc faire ? Il faut joindre au recensement l’œuvre de l’union affectueuse des riches oisifs, instruits, avec les mendiants opprimés et obscurs.

La science fait son affaire, faisons la nôtre.

Voici ce qu’il faut que nous fassions :

1o Nous tous qui nous occupons du recensement : guides et recenseurs, expliquons-nous bien ce que nous faisons. Expliquons-nous bien sur quoi et pourquoi nous faisons nos recherches. Nous les faisons sur des hommes et pour que les hommes soient heureux. De quelque façon qu’on envisage la vie, tous sont d’accord qu’il n’y a rien de plus important que la vie humaine, et il n’y a rien de plus important qu’écarter les obstacles au développement de cette vie, qu’aider à cette vie.

Dans l’évangile, cette pensée que notre rapport envers la misère et les souffrances humaines est la base de tout, est exprimée avec une grossièreté étonnante mais en revanche avec netteté et clarté.

« Celui qui a vêtu un homme nu, nourri un affamé, visité un prisonnier, celui-ci m’a vêtu, nourri, visité », c’est-à-dire a fait la chose la plus importante au monde.

De quelque façon que l’homme envisage la chose, il sait que c’est la plus importante de tout au monde. Et il ne faut pas oublier cela, il ne faut pas permettre à aucune autre considération de barrer de nous l’œuvre la plus importante de notre vie. Nous inscrirons, nous calculerons sans oublier que si nous rencontrons un homme nu et affamé, alors lui aider c’est le plus important de toutes les recherches possibles, de découvertes de toutes les sciences possibles. Que s’il existe la question : faut-il s’occuper d’une vieille femme qui n’a pas mangé pendant deux jours ou perdre tout le travail du recensement ? qu’alors périsse tout le recensement et que la vieille soit nourrie.

Le recensement sera plus long, plus difficile, mais dans les quartiers pauvres nous ne pouvons pas passer devant les gens en nous contentant de les inscrire sans nous soucier d’eux, et en n’essayant pas, dans la mesure de nos forces et de notre instinct moral, de leur aider. Cela d’abord.

Deuxièmement, voici ce qu’il faut faire : nous tous qui ne prenons pas part au recensement, ne nous fâchons pas qu’on nous dérange ; comprenons que ce recensement est très utile pour nous, que si ce n’est pas une cure, c’est au moins l’essai de l’étude de la maladie, pour lequel il nous faut être reconnaissant, et à cause de quoi il nous est nécessaire au moins de tâcher un peu de nous guérir ; que nous tous, qui sommes soumis au recensement, tâchions de profiter de cette occasion unique en dix ans de nous nettoyer, n’y soyons point hostiles, mais aidions au recensement et précisément de façon qu’il n’ait pas le caractère cruel de l’examen d’un malade désespéré, mais celui de la cure et de la guérison.

C’est une occasion unique : quatre-vingts personnes énergiques, instruites, ayant sous la main deux mille jeunes hommes pareils, parcourront tout Moscou et ne passeront pas un seul homme sans entrer en rapport personnel avec lui. Toutes les plaies de la société, plaies de la misère, de la débauche, de l’ignorance seront découvertes. Eh bien, peut-on rester indifférent à cela ? Les recenseurs parcourront Moscou, inscriront avec indifférence les hommes enragés par excès de forces, les satisfaits, les hommes calmes, ceux qui périssent et ont déjà péri, et le rideau tombera. Les recenseurs, nos frères, nos fils, nos jeunes gens verront tout cela. Ils diront : « Oui, notre vie est très vilaine et incurable » ; et, avec cette conscience, ils continueront de vivre avec nous, en attendant la réparation d’un mal par une force extérieure quelconque. Et ceux qui sont déchus continueront de mourir dans leur déchéance et ceux qui sont en voie de périr continueront à périr. Non. Il vaut mieux comprendre que la science a son affaire, et nous, à cause du recensement, la nôtre, et nous ne laisserons pas retomber le rideau qui se soulevait, mais nous profiterons de l’ouverture pour écarter le plus grand mal de la désunion entre nous et les miséreux, pour rétablir l’union et pour réparer les malheurs de l’ignorance et de la misère et notre malheur encore plus grand : l’indifférence et l’insanité de notre vie.

J’entends déjà l’objection habituelle. Tout cela est fort bien, tout cela ce sont des phrases, mais dites que faire et comment ? Avant de dire que faire, il est nécessaire de dire ce qu’il ne faut pas faire. Tout d’abord, pour que de cette activité de la société sorte quelque chose de sérieux, il est nécessaire, selon moi, qu’il n’y ait aucune publicité, qu’on ne forme aucune société, qu’il n’y ait pas de quêtes, pas de bals, de bazars, de théâtres, qu’il n’y ait pas de publicité : le prince A… a donné mille roubles ; le citoyen honoraire B… trois mille. Qu’il n’y ait aucune réunion, aucun compte, aucun écrit, qu’il n’y ait pas même l’ombre d’un établissement quelconque, ni gouvernemental, ni philanthropique. Selon moi voici ce qu’il faut faire immédiatement.

lo Tous ceux qui sont de mon avis doivent aller chez les organisateurs et leur demander quels sont, dans leurs arrondissements, les quartiers pauvres, les logis les plus miséreux et, les 23, 24 et 25, aller dans ces quartiers avec les recenseurs, entrer en rapport avec ceux qui y habitent et rester en rapport avec les hommes qui ont besoin d’aide et travailler pour eux.

2o Les organisateurs et les calculateurs doivent faire attention aux habitants qui ont besoin d’aide et travailler pour eux personnellement, et les désigner à ceux qui voudront s’en occuper.

Mais on me demande : « que signifie travailler pour les hommes ? » Je réponds : « faire aux hommes le bien. Ne pas donner d’argent, mais faire aux hommes le bien. » Sous le mot faire le bien, on comprend ordinairement donner de l’argent. Mais selon moi, faire le bien et donner de l’argent non seulement ce n’est pas la même chose mais deux choses tout à fait différentes et, le plus souvent, contradictoires. L’argent, en soi-même, c’est le mal. C’est pourquoi celui qui donne de l’argent donne le mal. Cette erreur que donner de l’argent signifie faire le bien, provient de ce qu’en général, quand un homme fait du bien, il s’affranchit du mal et l’argent en fait partie. C’est pourquoi donner de l’argent n’est que l’indice qu’un homme commence à se débarrasser du mal. Faire le bien signifie faire à quelqu’un ce qui est bon pour lui. Et pour savoir ce qui est bon pour quelqu’un il faut établir entre soi et lui un rapport humain, c’est-à-dire amical. C’est pourquoi, pour faire le bien, ce n’est pas de l’argent qui est nécessaire, mais avant tout la capacité de renoncer, au moins provisoirement, au convenu de notre vie. Il est nécessaire de ne pas avoir peur de salir ses bottes et ses habits. Ne pas avoir peur des punaises et des poux ; ne pas avoir peur du typhus, de la diphtérie, de la vérole. Il est nécessaire d’être en état de s’asseoir sur le lit d’un déguenillé, de lui causer franchement, pour qu’il sente que son interlocuteur le respecte et l’aime et ne pose pas en s’admirant soi-même ; il faut que ce soit amical, il est nécessaire que l’homme trouve le sens de la vie en dehors de soi. Voici ce qu’il faut pour qu’existe le bien ; et c’est ce qu’il est difficile de trouver.

Quand l’idée d’apporter du secours pendant le recensement m’est venue en tête, j’en ai causé à quelques personnes riches et j’ai vu que les riches étaient contents de se débarrasser d’une façon si convenable de leur argent, de ce péché d’autrui qu’ils ont sur le cœur. « Prenez s’il vous plaît, me disaient-ils, trois cents, cinq cents roubles, mais je ne puis aller moi-même dans ces bouges. » Ce n’est pas l’argent qui manque. Rappelez-vous Zachée, de l’Évangile, le chef des péagers ; rappelez-vous comment, étant de petite taille, il grimpa sur un arbre pour voir Christ, et quand Christ lui ordonna d’aller chez lui, comment, ayant seulement compris que le maître ne loue pas les richesses, il bondit de l’arbre, courut à la maison et donna un festin. Puis, aussitôt que Christ entra, Zachée se mit à déclarer qu’il donnerait aux mendiants la moitié de ses biens, et à celui qu’il a offensé, quatre fois plus ; et souvenez-vous comment nous tous, en lisant l’Évangile, appréciions peu ce Zachée et, malgré nous, regardions avec mépris cette moitié des biens et la récompense quatre fois plus grande. Et notre sentiment a raison. Zachée, selon la raison, nous paraît avoir fait une œuvre admirable. Mais c’est le sentiment qui est dans le vrai. Il n’a pas encore commencé à faire le bien. Il commence seulement à se purifier un peu du mal. Christ lui a dit seulement ceci : « C’est d’aujourd’hui qu’est venu le salut pour cette maison. »

Qu’arriverait-il si les Zachées de Moscou faisaient la même chose que lui ? On ramasserait plusieurs milliards. — Eh bien ! qu’arriverait-il ? Rien. Il y aurait encore plus de péchés si l’on pensait distribuer cet argent aux pauvres. Il ne faut pas d’argent. Il faut le sacrifice. Il faut des hommes qui veulent faire le bien en rendant non le péché d’autrui, — l’argent, — mais leur propre travail, eux-mêmes, leur vie. Où sont donc ces gens ? Voilà, ils parcourent Moscou. Ce sont ces mêmes recenseurs et étudiants. Je les ai vus remplir les bulletins. Ils écrivent dans les hospices de nuit, sur les planches d’un malade : « De quoi souffrez-vous ? » « De vérole ». Et l’étudiant ne fronce pas les sourcils, il inscrit et fait cela pour une science imaginaire quelconque ; que ferait-il donc, s’il le faisait pour son bien personnel indiscutable et pour le bien de tous les hommes !

Quand les enfants en bonne humeur veulent rire, ils ne savent qu’inventer pour provoquer le rire ; et ils éclatent de rire sans aucune cause, parce qu’ils sont gais. Ainsi se sacrifie cette charmante jeunesse. Elle n’a pas eu encore le temps d’inventer pourquoi elle doit se sacrifier, mais elle sacrifie déjà son attention, son travail, sa vie pour remplir le bulletin d’où peut ne rien sortir. Que serait-ce donc si l’affaire en valait la peine ? Il y eut et il y aura toujours une œuvre, une seule qui vaille que l’homme lui donne toute sa vie.

Cette œuvre, c’est l’union cordiale des hommes et la destruction de l’obstacle que les hommes ont élevé entre eux pour que le plaisir d’un richard ne soit pas troublé par les hurlements sauvages des hommes abrutis et par les gémissements provoqués par la faim, le froid, la souffrance.

Le recensement met sous nos yeux, nous gens aisés appelés instruits, toute cette misère, cette oppression qui se cache dans tous les coins de Moscou. Deux mille hommes de notre milieu, qui sont à un degré supérieur de l’échelle, se trouvent face à face avec des milliers de gens qui sont au degré inférieur de la société. Ne laissons pas échapper cette occasion de l’union ; par ces deux mille hommes conservons cette union et employons-la à nous débarrasser nous-mêmes de l’inanité et de l’abjection de notre vie, à affranchir les opprimés des maux et des malheurs qui ne permettent pas aux hommes sensibles d’entre nous de jouir avec calme de nos plaisirs.

Voici ce que je propose :

1o Nous tous, les organisateurs et les calculateurs joignons à l’œuvre du recensement celle de l’aide, du travail pour le bien des hommes que nous jugerons en avoir besoin. Que nous tous, organisateurs et recenseurs, non par ordre du comité municipal, mais par ordre de notre cœur, restions à nos places, c’est-à-dire en rapport avec les habitants qui ont besoin d’aide ; et après avoir terminé le recensement, continuons l’œuvre de la bienfaisance. Si j’ai su exprimer à peu près ce que je sens, alors je suis convaincu que seule l’impossibilité peut forcer les organisateurs et les recenseurs à abandonner cette œuvre, et qu’à la place de ceux qui l’abandonneront, d’autres paraîtront ;

2o Que tous les habitants de Moscou qui se sentent capables de travailler pour les besogneux se réunissent par arrondissement et, selon les indications des calculateurs et des recenseurs, commencent immédiatement leur besogne et ensuite la continuent ;

3o Que tous ceux qui par vieillesse, débilité, ou toute autre cause ne peuvent eux-mêmes travailler parmi les besogneux confient le travail à leurs proches jeunes et forts qui désirent travailler. (Le bien ce n’est pas la distribution d’argent c’est le rapport amical des hommes ; lui seul est nécessaire). Quoi qu’il advienne de cela, ce sera toujours mieux que ce qui existe maintenant ; que seulement nous, les calculateurs et les organisateurs distribuions une centaine de pièces de vingt kopeks à ceux qui n’ont pas mangé, ce ne sera pas peu, non parce que ceux qui n’ont pas mangé mangeront, mais parce que les recenseurs et les organisateurs se conduiront humainement envers ces centaines de pauvres gens. Comment calculer quelles seront les suites, dans le bilan de la morale générale, de ce fait, qu’au lieu du sentiment de dépit, de colère, de jalousie, que nous exciterons en comptant les affamés, nous exciterons des centaines de fois un bon sentiment qui se reflétera sur un deuxième, un troisième, et qui se répandra parmi les hommes comme une onde infinie ?

Cela seul est beaucoup, si quelques-uns parmi ces deux mille recenseurs comprennent ce qu’ils ne comprenaient pas auparavant, qu’on ne peut pas dire de la misère : c’est très intéressant, et que sur un homme le malheur d’un autre doit se refléter autrement que par l’intérêt seul, ce sera bon. Que l’aide soit apportée à tous ces malheureux, qui ne sont pas si nombreux à Moscou que je le pensais auparavant, que l’on peut facilement aider presque par l’argent seul. Que les ouvriers qui se trouvent à Moscou, qui ont mangé leurs habits et ne peuvent retourner à la campagne, soient expédiés chez eux ; que les orphelins abandonnés soient recueillis ; que les vieillards faibles et les mendiants qui vivent par la pitié de leurs compagnons de mendicité soient empêchés de mourir de faim (et c’est très possible ; il y a peu de telles gens), ce sera même beaucoup, beaucoup. Mais pourquoi ne pas penser et ne pas espérer qu’on fera encore et encore davantage. Pourquoi ne pas espérer que sera faite ou commencée cette œuvre vraie qui se fait déjà, non par l’argent mais par le travail, que seront sauvés les ivrognes usés, les voleurs impunis, les prostituées, parce que le relèvement est possible ? Que tout le mal ne soit pas réparé mais soit connu et la lutte contre lui, non par les mesures policières mais par les moyens intérieurs, par l’union fraternelle des hommes qui voient le mal avec ceux qui ne le voient pas encore parce qu’ils sont en ce mal.

Quoi qu’on fasse, ce sera toujours beaucoup. Mais pourquoi ne pas espérer que tout sera fait ? Pourquoi ne pas espérer que nous arriverons à faire qu’à Moscou il n’y ait pas une seule créature humaine nue, pas une affamée, pas une vendue, pas un seul malheureux écrasé par la destinée qui ignorera l’aide fraternelle qui est près de lui. Il n’est pas étonnant que ce ne soit pas, mais il est étonnant que cela existe à côté de notre superflu, de l’oisiveté, de la richesse et que nous puissions vivre en en connaissant l’existence. Oublions ce fait que dans les grandes villes et à Londres, il y a le prolétariat et ne disons pas que c’est nécessaire. Ce n’est pas nécessaire et ne doit pas l’être, parce que c’est contraire à notre raison et à notre cœur, et ce ne peut être si nous sommes des hommes vivants. Pourquoi ne pas espérer que nous comprendrons qu’il n’y a pas chez nous un seul devoir, sans parler déjà de devoirs personnels envers nous-mêmes, des devoirs de famille, sociaux, politiques, scientifiques, qui soit plus important que celui-ci ? Pourquoi ne pas penser qu’enfin nous le comprendrons ? Peut-être parce que faire cela serait un bonheur trop grand. Pourquoi ne pas penser qu’un jour les hommes s’éveilleront et comprendront que tout le reste est séduction et que c’est la seule œuvre de la vie ? Et pourquoi ce jour ne sera-t-il pas maintenant à Moscou ? Pourquoi ne pas espérer qu’avec les sociétés, l’humanité, il se produise la même chose qu’avec un organisme malade, quand tout à coup arrive le moment de la guérison ? L’organisme est malade, cela signifie que les cellules cessent de produire leur travail mystérieux. Les unes meurent, les autres sont frappées, les troisièmes restent indifférentes, travaillent pour elles. Mais tout à coup, chaque cellule vivante commence un travail indépendant de la vie. Elle fait sortir les morts, elle circonscrit les contaminées par une barre vivante, elle communique la vie aux malades ; le corps ressuscite, il est plein de vie.

Pourquoi donc ne pas penser, ne pas espérer que les cellules de notre société se ranimeront et ranimeront l’organisme ? Nous ne savons pas en quel pouvoir est la vie de la cellule, mais nous savons que notre vie est en notre pouvoir. Nous pouvons aviver ou éteindre la lumière qui est en nous.

Qu’un seul homme vienne au crépuscule à l’asile de nuit de Liapine, quand mille personnes nues, affamées, attendent sous la gelée l’heure d’entrer dans la maison, et que ce seul homme tâche de les secourir, son cœur se remplira de sang et il s’enfuira désespéré et en colère contre les hommes. Si après cet homme il en vient mille autres avec le désir d’aider, l’œuvre sera facile et joyeuse. Que le mécanicien invente une machine pour soulever le fardeau qui nous opprime, c’est une belle chose, mais tant qu’elle n’est pas inventée, commençons comme de simples paysans, en nous unissant au nom du Christ, peut-être le soulèverons-nous. Ensemble, frères ! D’un coup !