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Sur la côte de Californie

SUR LA CÔTE DE CALIFORNIE

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Depuis deux jours, le Southern Pacific roule dans la poussière. Avant-hier, c’était encore le domaine du coton et de la canne à sucre. C’étaient les grands arbres avec les lianes et les lichens gris qui donnent aux paysages de la Louisiane une si intense mélancolie. C’étaient les flaques d’eau sous le feuillage et les rives dorées des « bayous » où les alligators se chauffent au soleil. Puis la végétation s’est faite rare et le bon sourire satisfait a disparu sur les visages nègres. Le Texas est une terre de labeur.

Un instant, sur la gauche, est apparu le Rio Bravo del Norte, dont il est si souvent question dans les récits mexicains. À El Paso nous avons touché les domaines du président Porfirio Diaz. La ville américaine et la ville mexicaine se font vis-à-vis ; un tramway international court de l’une à l’autre et les garnisons qui lisent, pour se distraire, les récits héroïques du passé, éprouvent bien, de temps en temps, une toute petite démangeaison belliqueuse ! El Paso, c’est la « frontière de l’Est » des Yankees.

Ses clochers ont disparu dans un nuage blanc. Il n’y a plus à présent qu’une solitude lamentable, vaste étendue de sable semée de broussailles jaunes ; de petites montagnes ramassées, rougeâtres, aux dentelures farouches, y sont assises comme pour un conciliabule infernal. Pas un arbre, pas une source ; de temps à autre un hameau désolé ; toute cette nature a l’air méchant ; elle décourage les hommes venus pour la dompter. C’est l’heureux privilège de la terre californienne de ne se laisser approcher qu’à travers des régions maudites et alors, que l’on arrive par la vallée de Sacramento ou par celle de Los Angeles, on est saisi et charmé, au quatrième réveil, par la grande lumière qui s’épand sur les choses et qui leur donne un relief et des contours de paradis terrestre… Dans ces deux vallées toute l’histoire de la Californie a tenu : la conquête pacifique et la conquête armée, les missions et les mines, l’or et la culture.

ii


Le soleil tout-puissant paraît, au premier abord, avoir desséché, jusqu’en ses assises profondes, cette longue presqu’île qui allonge entre l’océan Pacifique et la mer Vermeille l’aridité de ses roches et de ses sables. C’est la Basse-Californie que Fernand Cortez visita en 1537 : son nom lui vient, dit-on, d’une vieille chanson espagnole qui célébrait les richesses et les beautés des régions inconnues, situées au nord-ouest de Mexico ; et, après tout, la vieille chanson ne mentait pas ; les métaux précieux sortis du sol californien sont là pour l’attester.

Presque à la pointe de la presqu’île, bâtie dans un lit de torrent sans eau, abritée par un promontoire rocheux, La Paz fait vis-à-vis au port de Mazatlan, situé dans la province mexicaine de Sinaloa. Le district environnant n’est pas sans importance au point de vue agricole, mais le sous-sol en constitue la principale richesse. Les mines d’or et d’argent y abondent. On prétend que jadis, au temps des Jésuites, leur production atteignait un chiffre mensuel de plusieurs millions. Beaucoup de légendes et d’histoires dramatiques se content à ce sujet : les galeries les plus riches auraient été obstruées en 1767, lors du renvoi des Jésuites, et les Indiens, depuis lors, auraient fidèlement gardé le secret de l’exploitation interrompue.

À deux cent cinquante kilomètres de La Paz, la petite ville de Loreto, assise au bord de la mer Vermeille, recueille ses souvenirs et reçoit des pèlerins : elle est encore le centre religieux du pays et l’on y vient de très loin allumer des cierges en l’honneur de la Vierge Marie. C’est là qu’en 1697 le missionnaire jésuite Salvatierra fonda la première mission fortifiée, pour la conquête du sol et la conversion obligatoire des indigènes, et c’est là aussi que, le 24 novembre 1768, le Père franciscain Junipero Serra, natif de Majorque, débarqua avec quinze autres Pères pour succéder aux Jésuites expulsés l’année précédente.

Il ne s’agissait pas seulement de conserver les missions des Jésuites, mais d’en créer de nouvelles, en montant vers le nord, par où pouvait venir l’Anglais, en ce temps-là le rival redouté de l’Espagnol. Le gouvernement de Madrid avait traité avec les Franciscains. Il assurait à chaque Père environ quatre cents piastres par an et leur donnait aussi quelques soldats pour les protéger. Ceux-ci devaient vivre dans un presidio proche de la mission. Il était entendu également que l’on établirait le plus tôt possible des pueblos ou villages destinés à devenir des centres de colonisation. Mais ces préoccupations matérielles tourmentaient peu la sainte âme du Père Junipero Serra. Il ne songeait, lui, qu’à baptiser les Indiens. Qu’importait le reste ? Le monde lui était indifférent : il restait insensible au charme des plus innocentes distractions et tenait les yeux fixés, par delà les horizons de la vie, sur une éternité naïvement paisible. Il était, d’ailleurs, bon et doux, et sa biographie, que son ami et successeur, le Père Palou, nous a laissée, légitime fort bien l’enthousiasme avec lequel la Californie, en 1884, a célébré le centenaire de sa mort.

Une ligne conventionnelle partant de Yuma, où le Rio Colorado, sorti des sublimes horreurs du Grand-Cañon, se jette dans la mer Vermeille, et aboutissant à la baie de San-Diego sur l’océan Pacifique, sépare aujourd’hui la Basse-Californie restée mexicaine, de la Californie proprement dite, devenue yankee. La baie de San Diego fut la première conquête franciscaine. On organisa quatre expéditions pour s’y rendre. Un petit navire, le San-Carlos, partit du cap San-Lucas le 11 janvier 1769, portant vingt-cinq soldats. Il paraît, chose difficile à expliquer, qu’il lui fallut trois mois et demi pour faire la route. Un autre, le San-Antonio, mit à la voile le mois suivant. Par la voie de terre venaient le Père Crespi, accompagné du capitaine Rivera, et le Père Serra, escorté par le capitaine Portala. Le 11 juillet, la mission de San-Diego était fondée ; une grand’messe fut chantée en plein air, et la prise de possession se fit en grande solennité, au nom du roi d’Espagne.

Tout aussitôt, le Père Crespi et le capitaine Portala furent chargés par le Père Serra de pousser une reconnaissance dans l’intérieur des terres : il s’agissait de retrouver la baie de Monterey, découverte et décrite vers 1602 par Sébastien Vizcaino. Les deux voyageurs ne la trouvèrent pas ; ils errèrent le long des berges de la Salinas : c’était à l’automne. Dans la vallée roussie, les ground squirrels, ces gros écureuils gris qui ne savent pas grimper, jouaient gauchement ; des chênes très sombres tachetaient les collines aux nuances fauves et aux reflets cuivrés, formant un de ces paysages bizarres comme on en voit, sans y croire, sur les paravents japonais ; et le soir, l’éblouissante féerie des couchers de soleil charmait leurs regards et soutenait leur constance. Us allèrent ainsi, apercevant peut-être quelques traces laissées par les tribus indiennes, bien que ces parages fussent peu fréquentés, mais ne rencontrant aucun obstacle sur leur route. Ils passèrent au pied des monts que couronne aujourd’hui l’observatoire de Lick et traversèrent la plaine où l’Université de Palo Alto étend le réseau de ses cloîtres de granit rouge. Puis, un beau soir, la baie de San Francisco leur apparut, cerclée de collines, à demi couverte par les brumes nacrées, avec ses îles et ses îlots, et les roches qui gardent son étroite et mystérieuse entrée sur l’Océan. Sauf les phoques, qui doivent être des gens routiniers, et, sans doute, faisaient déjà leurs délices d’habiter sur ces roches, tout cela était désert. Qu’eût pensé le pauvre franciscain, si, par une fente ouverte sur l’avenir, il avait pu apercevoir, se faisant vis-à-vis sur la baie, ces deux puissantes cités, San-Francisco et Oakland, avec leurs faubourgs, leurs chemins de fer, leurs télégraphes, leurs clochers et les immenses bacs à vapeur qui vont de l’une à l’autre, remuant lourdement les eaux laiteuses ?

Pendant ce temps, on souffrait cruellement à San-Diego : les provisions attendues n’arrivaient pas ; sans doute, le navire qui les apportait avait fait naufrage. Le Père Serra assembla son conseil, et la retraite vers Loreto fut décidée. Mais le lendemain, au jour levant, on aperçut enfin la voile tant désirée et les projets de marche en avant furent repris. Une nouvelle expédition, partie le 16 avril, découvrit enfin la baie de Monterey : elle était bien telle que Vizcaino l’avait décrite cent soixante-sept ans plus tôt. Le 3 juin, la mission de San-Carlos fut fondée : un presidio, situé à peu de distance, devait la protéger. Des Indiens se trouvaient là. « Effrayés par les décharges de mousqueterie, ils s’abstinrent pendant quelques jours de prendre contact avec les blancs. Mais bientôt ils s’approchèrent, confiants, et furent amicalement reçus[1]. »

Quand la nouvelle de cette fondation parvint à Mexico, le 10 août 1770, elle y causa un grand enthousiasme ; un Te Deum fut chanté, le canon tonna et le marquis de Croix, vice-roi en exercice, reçut solennellement les félicitations de ses administrés, comme si le nombre de toutes les Espagnes se fût trouvé accru par le fait.

Monterey devint bien vite le centre et le point de ralliement des établissements espagnols. Des expéditions nombreuses en partirent dont l’une, en 1772, remonta jusqu’à la vallée de Sacramento. Enfin, le Père Serra résolut de gagner la baie de San-Francisco. Le 17 juin 1776, sous la conduite des Pères Palou et Cambon, une petite caravane quittait le rivage. « Il y avait, dit la chronique, sept colons mariés et dix-sept dragons également mariés avec beaucoup d’enfants et commandés par Don José Moraga. » Les laïques s’installèrent dans un presidio improvisé et peu après les religieux inauguraient leur mission. Le 1er juin 1777, on y baptisait les premiers convertis. « Ils ne savaient guère d’espagnol et pouvaient seulement répéter, après le prêtre, les noms des trois personnes de la sainte Trinité et des saints et nommer les mystères : ils récitaient les prières de chaque jour et s’agenouillaient devant la croix et les images. Cela était considéré comme suffisant[2]. » Il n’y avait aucune instruction. Seuls quelques enfants destinés au sacerdoce apprenaient à lire. Le plus grand nombre des Indiens demeuraient dans l’ignorance. On les appelait « gente sin razon », par opposition aux Espagnols réputés « gente de razon ». Il paraît qu’ils n’étaient pas à l’abri du fouet et qu’un long bâton, terminé par une pointe de fer, servait à réveiller leur pieuse ardeur quand ils s’endormaient à l’église ; mais, en règle générale, ils étaient bien traités, ce qui explique comment beaucoup d’entre eux acceptaient cette vie monotone et sans saveur.

Au lever du soleil, la cloche tintait pour la messe obligatoire. Puis venaient le déjeuner et le travail jusqu’à onze heures ; les femmes mariées en étaient seules exemptes. Trois heures de repos occupaient le milieu du jour et le travail reprenait jusqu’à l’office du soir. Comme distractions, les fêtes religieuses et peut-être d’innocentes récréations dont il serait curieux de connaître le détail. Le plus envié des plaisirs devait être de prendre part à l’expédition qui, presque chaque année, poussait jusqu’aux premières rampes de la Sierra Nevada, dans le but de faire des recrues. On mettait en avant les plus convaincus et les plus fidèles des nouveaux convertis : c’était à eux de persuader leurs frères indiens. Quelques troupes suivaient. La rencontre n’était pas toujours pacifique ; à plusieurs reprises, il y eut du sang versé. On appelait cela : ir a la conquista.

Le Père Palou, qui voit naturellement les choses en beau, écrit dans son journal : « Nous avons baptisé aujourd’hui trois enfants nés ces derniers temps d’un gentil et de trois sœurs qu’il avait épousées. Et, non content d’avoir trois femmes, il avait encore épousé sa belle-mère. Mais il a plu à Dieu de convertir ses quatre femmes : il n’a gardé que l’une, et les trois autres, après avoir été baptisées, ont reçu des maris selon la loi de l’Église. Tous ceux qui sont soumis vivent auprès de nous et deux fois par jour viennent aux offices. Ils vivent sur les moissons qu’ils obtiennent en cultivant le blé, le maïs et les haricots. Les pêchers et autres arbres de Castille qu’ils ont plantés donnent déjà des fruits. Ils portent des vêtements que nos Pères nous envoient du Mexique et qui sont donnés par le trésor public ou par de généreux bienfaiteurs. »

En 1787, il n’y avait que neuf missions ; à la fin du siècle, il y en avait dix-huit avec 40 religieux et 13.500 néophytes ; le bétail comprenait à peu près 70.000 têtes, et la récolte variait annuellement de 30 à 75.000 boisseaux de grains[3]. La mission de San Francisco avait, en 1783, 215 Indiens, 308 têtes de bétail, 31 chevaux, 183 moutons ; — en 1813, 1.205 Indiens, 9.270 têtes de bétail, 622 chevaux, 10.120 moutons ; — en 1832, 204 Indiens seulement, 50.000 têtes de bétail, 1.000 chevaux et 35.000 moutons. Cette statistique peut s’appliquer, avec quelques variantes, à la plupart des autres missions. On le voit, les ambitions du Père Serra ne s’étaient pas réalisées : il avait rêvé de laisser derrière lui des milliers de catholiques : il ne laissait guère que des troupeaux de bœufs, de chevaux et de moutons. Ce n’est pas que les Indiens aient déserté on masse, mais ils furent décimés par une maladie inexpliquée ; la mortalité doubla parmi eux, en même temps que diminuait le nombre des naissances. Le phénomène s’est produit ailleurs : il semble que la race rouge ne puisse vivre au contact de la race blanche, même quand celle-ci ne lui apporte que la paix et le bien-être.

Lorsque le Mexique devint indépendant, le salaire des religieux fit défaut, ce qui ne contribua pas à les rendre républicains. Des tiraillements s’étaient produits entre eux et les militaires chargés d’assurer leur sécurité. L’élément civil avait pris parti pour les militaires ; l’œuvre se désagrégeait de toutes parts ; on sentait la sécularisation prochaine. Les Cortès l’avaient déjà demandée pendant les derniers temps de la domination espagnole : elle tarda à s’accomplir, mais l’état de choses auquel elle mit fin ne subsistait plus qu’en apparence.

Les souvenirs de cette époque tranquille et poétique sont restés chers aux cœurs des Californiens ; mais je gage que du haut du ciel, où ses vertus et ses bonnes intentions l’ont certainement conduit, le Père Junipero Serra a refusé de regarder les lampions allumés en son honneur, le jour de son centenaire.

iii


La période qui s’écoula de 1810 à 1846 vit se former, sur la côte du Pacifique, une société aimablement paresseuse, élégante, naïve et brave comme les aristocraties coloniales essaimées par la vieille Espagne dans les solitudes du nouveau monde. Étant pour la plupart de sang très pur, ces Californiens méprisaient un peu la République mexicaine devenue leur mère patrie, mais ils obéissaient à ses lois sans résistance. Ce qu’ils aimaient surtout, c’étaient l’atmosphère cristalline, les soirs embrasés, l’alternance heureuse des plaines, des bois et des monts, la grande houle de l’océan sur les grèves dorées et cette effervescence joyeuse de la nature qui, chaque printemps, revêt le pays d’un manteau de fleurs aux nuances triomphales. Éparpillés sur ce vaste territoire, se grisant d’air irrespiré, adorant le sport et la musique, ils se donnaient les uns aux autres une hospitalité charmante. Le galop et la sérénade rythmaient leur vie.

Point d’industries, bien entendu ; pas même le désir d’en établir. Les objets manufacturés leur arrivaient à de longs intervalles : ils les payaient fort cher et n’en prenaient nul souci. À partir de 1822, il y eut un commerce régulier avec Boston, par la voie de Panama. Puis, vers 1826, les premiers trappeurs apparurent, venant des montagnes Rocheuses, de ces profondeurs inconnues et terribles vers lesquelles on ne tournait que des regards craintifs, comme les enfants qui ont peur des recoins obscurs. Bancroft estime qu’en 1830 il y avait quatre mille blancs en Californie, et qu’en 1846, à la veille de la conquête, ils étaient environ dix mille.

Les troubles commencèrent en 1829. Le ranchero Solis, ancien convict, groupa quelques soldats dont la solde était en retard ; il y eut un petit combat près de Santa Barbara, une de ces batailles honnêtement inoffensives où l’on brûle beaucoup de poudre et à la suite desquelles on publie un grand nombre d’ordres du jour. En 1836, une sérieuse tentative d’émancipation força le Mexique à reconnaître pour gouverneur le chef du mouvement insurrectionnel, Alvarado. On prévoyait déjà que les États-Unis entreraient bientôt en scène. Cette même année 1836, le Texas s’était révolté. — Dans la nuit du 6 mars, 170 Texiens assiégés depuis onze jours dans l’église de l’Alamo par 4.000 Mexicains avaient péri jusqu’au dernier. Santa Ana, vainqueur, avait fait amonceler leurs corps sur un bûcher monstrueux et avait froidement contemplé la flamme qui les dévorait. De ces cendres immortelles la République texienne était sortie. Mais on savait qu’elle ne durerait pas. À Washington, l’annexion du Texas était décidée, en principe, même au prix d’une guerre avec le Mexique. Aussi une frégate américaine croisait-elle sur les côtes de Californie : son commandant devait, à la première nouvelle des hostilités, débarquer et prendre possession du pays en arborant le drapeau étoilé.

Entre temps, le nombre des Américains augmentait. Des négociants de l’Est, gens entreprenants, quelques-uns fort distingués, s’étaient établis aux environs de Yerba Buena, le minuscule petit village qui allait devenir San Francisco. Dans la vallée de Sacramento, il y avait tout un « settlement » d’aventuriers ou, comme l’on disait, de « pionniers », et parmi eux, quelques impatients qui s’avisèrent un beau jour de peindre un ours sur un drapeau en manière d’armoiries et de proclamer une République indépendante. On rapporte à ce sujet une anecdote assez typique. Ces néo-républicains, désireux de se procurer quelque otage de marque, descendirent pompeusement à Sonoma, le bourg voisin, pour s’emparer du général Vallejo qui y vivait tranquillement en militaire devenu planteur. Le général reçut fort bien ses visiteurs et fit apporter des rafraîchissements pour aider leurs délégués dans la rédaction de l’acte de capitulation. Ce fut un peu comme dans l’arche de Noé. Délégués sur délégués pénétrèrent dans la maison et ne reparurent plus. Un patriote indigné et incorruptible, entré le dernier, les trouva tous ivres morts dans le salon.

Des rumeurs absurdes circulaient dans le pays. On prêtait aux représentants du gouvernement mexicain des projets sanglants et on interprétait la présence de l’amiral anglais Seymour dans les eaux californiennes comme une menace éventuelle de conquête de la part de l’Angleterre. Un jeune officier des États-Unis, le capitaine (depuis général) Fremont, qui dirigeait une expédition topographique dans la Sierra Nevada, eut le tort d’ajouter foi à ces racontars et de se donner à lui-même la mission de conquérir la Californie sur un ennemi imaginaire. Comme un fruit mûr se détache de l’arbre, la Californie allait paisiblement tomber entre les mains du consul Larkin qui représentait les États-Unis avec autant de zèle que de mesure et de tact. Les violences inutiles de Fremont, les ridicules rodomontades du commodore Stockton, la loi martiale établie sans motif furent autant de maladresses dont les conséquences devaient être graves[4]. Il y eut une rébellion dans le Sud ; il fallut évacuer Los Angeles et Santa-Barbara, et le général Kearny, qui venait d’accomplir en se promenant la facile conquête du Nouveau-Mexique, se fit battre par les insurgés. Les Américains étaient évidemment les plus forts ; ils n’eurent pas de peine à reprendre Los Angeles et le bon sens leur dicta ensuite une amnistie générale. Mais les haines de races étaient nées ; jusqu’en 1858 elles devaient occasionner des crimes dans les comtés du Sud et la guerre sociale ne devait plus cesser qu’après la disparition définitive des vaincus. Ils avaient perdu leur indépendance, ils allaient perdre leurs fortunes. Les vastes domaines qu’ils tenaient de la métropole avaient des limites vagues et la propriété en était fixée par des titres incomplets. Le flot montant des émigrants empiéta sur eux : des procès sans nombre s’engagèrent. Ils les perdirent ou se ruinèrent pour les gagner et bientôt il n’y eut plus pour eux d’autre alternative que de quitter le pays ou de tomber dans la misère. Quelques-uns de leurs descendants y sont encore.

Et soudain, comme la Californie cherchait à se pacifier et à s’organiser, le cyclone de l’or éclata. Nulle météorologie n’avait pu le prévoir. Le 19 janvier 1848, un ouvrier qui travaillait à la construction d’une scierie hydraulique à Coloma, dans la région de Sacramento, trouva les premières pépites. Il les porta à San-Francisco[5] où elles furent exposées aux regards de tous. En un clin d’œil, la ville se vida. Le 29 mai, le journal le Californien suspendait sa publication, faute de lecteurs. Dès la fin de juillet, les mines avaient produit 250.000 dollars et la nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre. On arrivait de partout, de Los Angeles, de l’Orégon, des îles Hawaï, du Mexique, du Chili. Annoncée le 20 septembre à Baltimore, la découverte de l’or provoqua d’abord des sourires d’incrédulité, mais bientôt le doute ne fut plus permis ; le cyclone arrivait. Août et septembre avaient produit 600.000 dollars (3 millions de francs). Une folie spéciale s’emparait de tous : on vit des mariages se rompre, des familles se désorganiser et des agences d’émigration se fonder. Des prédicateurs, qui montaient en chaire un dimanche pour anathématiser le culte idolâtre du veau d’or, étaient en route le dimanche suivant. En quelques mois, le chiffre de la population, en Californie, tripla. À la fin de janvier 1849, quatre-vingt-dix vaisseaux chargés de monde avaient quitté les ports de l’Est et soixante-dix autres se préparaient à les suivre. Cette même année 1849 produisit 1.500.000 dollars et amena 100.000 émigrants. En 1850, on compta 3 millions de dollars. En 1851, on passa à 34 millions et en 1852, à 46 (230 millions de francs). À la fin de cette année-là, la population s’élevait à 255.000 âmes. Entre temps, une constitution avait été votée et la Californie avait pris rang dans l’Union, malgré la violente opposition des sénateurs sudistes, lesquels voyaient s’augmenter ainsi le nombre des États anti-esclavagistes.

San-Francisco n’avait pas de trottoirs, mais possédait un grand nombre de criminels, repris de justice, échappés du bagne, qui multipliaient les mauvais coups. L’émigration avait amené deux catégories de citoyens : une élite d’hommes énergiques, intelligents et tenaces, et une élite d’hommes débauchés, paresseux et malhonnêtes. Les premiers se réunirent pour pendre les seconds. C’est ce qu’on a appelé le « Comité de Vigilance » de 1851. Il y en eut un second en 1866. L’un et l’autre furent absolument remarquables pour l’esprit pratique qui présida à leur organisation, la correction des enquêtes, la fermeté et la modération des jugements. Il y eut peu d’exécutions : elles suffirent à inspirer aux criminels une salutaire terreur.

Dans les mines, on jouait volontiers du couteau. Des campements étranges, sommairement établis dans un repli de montagne, réunissaient les Européens décavés et les Yankees avides. Des fortunes se faisaient et se défaisaient au jeu. La bête humaine se montrait dans toute sa sauvagerie, sans frein et sans loi.

Pauvre Californie ! Les véritables richesses de son sol privilégié demeuraient inconnues, attendant la fin du mauvais rêve et la venue du bon ouvrier.

iv


Ici se place un incident qui intéresse trop directement la France pour qu’on puisse le passer sous silence. La fièvre de l’or avait sévi, comme une véritable influenza, sur les deux rives de l’Atlantique, dans le vieux monde comme dans le nouveau. Les agences d’émigration de Bordeaux et de Paris n’étaient pas les moins actives et, vers 1851, il y avait tout près de 8.000 Français en Californie. Disséminés dans les campements miniers, où d’abord ils avaient été accueillis comme de bons et joyeux compagnons, leur présence n’avait pas tardé il susciter des jalousies et des rivalités haineuses. Mal protégés, parce que leur esprit de retour demeurait intense et les empêchait de demander la naturalisation, ils finirent par être en butte à l’hostilité des Américains qui les chassèrent brutalement des mines.

Le comte de Raousset-Boulbon se mit à leur tête. Il était lui-même un naufragé de la vie et avait passé, en Californie, par les plus durs métiers. Coureur d’aventures plus que de dollars, ambitieux de gloire plus que de richesse, il entrevit la possibilité de venir en aide à ses compatriotes malheureux, tout en dotant la France d’une colonie nouvelle. Il s’agissait de la Sonora à laquelle on attribuait, à tort ou à raison, un sous-sol minier d’une grande étendue. En tout cas, ces mines existaient, car leur exploitation n’avait cessé qu’avec la domination indienne.

Raousset-Boulbon se rendit à Mexico et, appuyé par le ministre de France et par une puissante maison de banque, il acquit à ses vues le président Arista. Revenu à San-Francisco, il y organisa son expédition et, le 10 juin 1852, il débarquait à Guaymas avec 250 Français. Dans l’intervalle, les intrigues de l’Angleterre avaient arraché au président du Mexique le retrait de la concession. Le général Blanco, gouverneur de Sonora, reçut fort mal la petite troupe et fit à son chef des offres inacceptables. Ce dernier se décida à marcher de l’avant. Après un arrêt à Magdalena, où ils assistèrent à de grandes fêtes religieuses et devinrent en peu de temps les amis de la population indigène, les Français, arrivés devant Hermosillo, en chassèrent le général Blanco et ses 1.200 soldats et s’installèrent dans la place. Par malheur, Raousset-Boulbon tomba dangereusement malade et fut pour de longs jours réduit à l’impuissance. Sa troupe, découragée, prêta l’oreille aux propositions de Blanco. Les Français reçurent quarante mille piastres à la condition d’évacuer le pays. Ils regagnèrent Guaymas, transportant leur chef dans une litière, et se rembarquèrent pour San-Francisco. Or, en Californie, la prise d’Hermosillo avait eu un retentissement considérable ; un renfort de 600 Français allait partir et les capitalistes se préparaient à soutenir l’entreprise. Revenu à la santé, Raousset-Boulbon résolut d’organiser une seconde expédition.

De nouveau il se rendit à Mexico. À la suite de trois pronunciamientos successifs, Santa Ana s’était installé dans le fauteuil présidentiel. Un traité fut conclu entre le chef d’État et l’aventurier pour l’établissement à Sonora de 500 Français. Mais, comme Raousset-Boulbon se préparait à quitter la ville, Santa Ana, toujours sous l’influence de l’Angleterre, le rappela, reprit sa parole, et, par compensation, lui offrit le commandement d’un régiment mexicain. Raousset-Boulbon refusa en termes hautains et partit.

Son idée lui avait suscité des rivaux. Un corps de « flibustiers » américains, sous la conduite d’un certain Walker, s’organisait en Californie et fut bientôt en route pour la Sonora. Ce qu’apprenant, Santa Ana, inquiet et préférant les Français aux Yankees, revint une troisième fois sur sa décision. Raousset-Boulbon fut autorisé à s’établir en Sonora avec trois mille de ses compatriotes. On touchait au but ; à San Francisco, trois cent mille dollars furent souscrits par des banquiers français ou amis de la France. Personne ne doutait du succès de l’entreprise, lorsque le gouvernement des États-Unis intervint à son tour : sous le fallacieux prétexte de violation des lois de neutralité, les Français furent arrêtés et désarmés : on ne laissa partir que trois cents colons sans défense et sans ressources.

Raousset-Boulbon leur avait promis de les suivre : son découragement était extrême, mais il n’hésita pas. Le 24 mai, dans la nuit, il s’embarqua secrètement. À Guaymas, la trahison l’attendait. Santa Ana n’avait plus peur de Walker et de sa bande déjà dispersée, et ses dispositions étaient prises pour anéantir les colons. Dès la première rencontre, une centaine d’entre eux périrent. Les autres refusaient de se rendre tant que leur chef ne serait pas compris dans l’amnistie qu’on leur offrait. Les Mexicains ayant cédé sur ce point, ils se rendirent. Mais, au mépris de la parole donnée, Raousset-Boulbon fut exécuté le 12 août 1853. Napoléon iii, sollicité d’intervenir, avait refusé.

La colonie française de Californie a décru en richesse et en nombre : son patriotisme est encore vibrant. En 1870, un million cinq cent mille francs sont venus de San-Francisco adoucir les maux de nos soldats… mais notre place est prise. Encore un pays que la nature et le hasard avaient orienté vers l’influence et le génie français et que nous avons maladroitement perdu ! Nous devrions au moins honorer une grande pensée et un noble caractère en élevant un petit bout de statue au comte de Raousset-Boulbon.

v


Il vous est loisible de relire ces choses en visitant vous-même les lieux qui en furent le théâtre : le récit sera autrement éloquent que le mien.

Toutes les missions ne sont pas ruinées : il y en a dont les chapelles, à demi restaurées, servent de paroisses. On y voit encore des peintures enfantines et des statues contournées représentant la Vierge en robe à paniers ou les saints en abbés de cour. Quand, au matin, par une aurore empourprée, ou bien à l’angélus du soir, la cloche, apparente au-dessus de la façade dentelée, se met à tinter doucement, elle évoque les pauvres Indiens raclant le sol avec leurs instruments primitifs, les lourds chariots aux roues massives, la sentinelle montant, autour de l’enceinte, une garde fantaisiste, et les longues processions avec les cierges de cire et les images de bois doré. Vous trouverez la mission de Monterey discrètement cachée derrière un repli de terrain et se mirant dans un étang bordé de roseaux à fleurs blanches ; celle du Carmel, proche de la baie où, comme au temps des Franciscains, les vagues caressent sans contrainte la belle plage arrondie sans que nul bruit humain interrompe leur rythme musical. Dans les chemins poussiéreux, vous croiserez des hommes à cheval qui chantent des paroles yankees, sur des airs espagnols, et poussent devant eux des bestiaux. Ces hommes ont la chemise ouverte sur la poitrine nue : leur déshabillé est artistique et chacun de leurs mouvements charme par la grâce inconsciente dont il est empreint.

Quand vous aurez passé les montagnes de Santa-Ynez et aperçu la plaine de Santa-Barbara et l’océan Pacifique semé de grandes îles lumineuses, ce sera la Californie du Sud, plus exubérante, plus chaude de teintes, presque tropicale par endroits. Vous irez visiter la mission de Santa-Barbara qui seule est intacte, et le vieux franciscain irlandais qui entr’ouvre d’un air bougon la porte vermoulue sourira presque, s’il sait que vous venez de Paris. Vous attacherez votre cheval à l’ombre d’un poivrier et vous écouterez la fontaine qui joue dans le grand silence de midi, tandis qu’une avalanche de soleil tombe sur la terrasse blanche et que les cactus et les aloës détachent sur les murs de pisé leur dentelure bleue.

Autour de Santa Barbara il y a beaucoup de ranchs pour la culture des citrons, des olives, des oranges. Les citronniers sont plantés en quinconce, espacés respectueusement comme de grands personnages. Entre eux circulent les tuyaux d’irrigation : sous les feuilles vernissées se cachent les gros fruits d’or.

L’eau vient de la montagne où sont aussi les vaqueros préposés à la garde des animaux. Vous irez les voir : ce sont de beaux gars mexicains, hardis cavaliers et joyeux chanteurs. Ils passent, là-haut, des nuits musicales, la guitare à la main, sous la surveillance d’un vieux patriarche qu’ils appellent « l’oncle » et dont ils suivent les instructions au pied de la lettre. Quand l’oncle est soûl, les vaqueros se grisent pour lui tenir compagnie. Ils ne parlent qu’espagnol et se marient entre eux. Ils descendent de temps en temps à Santa-Barbara pour un grand bal qu’ils organisent et dans lequel ils exécutent, au travers des danses, mille tours d’adresse que leur suggère leur imagination fertile de séducteurs. Ils prennent aussi leur part du carnaval fleuri qui se déroule, une fois l’an, par les rues de la ville.

Cela, c’est tout ce qui reste de la vieille Californie mexicaine, échappée au joug des missions, non encore utilisée par l’industrieux Yankee, insouciante et frivole. En ce temps-là, comme aujourd’hui, la « bianca flores », la fleur d’amour, modeste et pâle, dont le nom revient si souvent dans les chansons des vaqueros, exhalait le long des sentiers son parfum pénétrant, les cricris jasaient aux approches de la nuit, les serpents à sonnettes sifflaient sous les herbes, et la houle balançait des bancs de varech, d’un varech très doré, doré comme le sable de la plage. Et les yeux d’alors pas plus que les yeux d’aujourd’hui ne pouvaient, la nuit, fixer la lune, éblouissante comme un soleil dans cette atmosphère si pure !

vi


Une Californie moderne a pris naissance : l’histoire de sa formation n’est pas faite pour intéresser l’Européen ; c’est une histoire de crises locales ; on peut Ia résumer en quelques lignes. Il y eut des spéculations folles, des paniques absurdes, voire même une émeute socialiste organisée vers 1877 à San-Francisco par l’agitateur Kearney. Un moment on crut avoir trouvé des diamants, et la fièvre de la fortune reprit, intense. Un flot d’émigrants, provenant de tous les coins de la terre, arrivait sans cesse ; d’autres quittaient le pays, enrichis ou définitivement ruinés. Jamais on ne vit, nulle part, semblable instabilité sociale. Comment faire une nation avec tous ces éléments irréductibles ! On n’y songeait même pas. Et pourtant la nation s’est faite, toute seule. Le passé a pris sa revanche. Les envahisseurs avaient conquis le sol ; le sol, à son tour, a reconquis ses vainqueurs. Il a eu raison de leurs habitudes nomades, de leur scepticisme de vagabonds. Il les a fixés, disciplinés, domptés. Oh ! comme ils l’aiment maintenant, ce sol divin ! Cela se voit même dans la capitale restée cosmopolite malgré tout ; le sentiment est bien plus fort dans les villages et dans les campagnes. Ils font des affaires parce qu’ils ont cela dans le sang. Mais ils subissent aussi l’influence de ce clair soleil qu’ils boivent tout le jour, de ces étoiles qu’ils peuvent compter toutes les nuits. Ils ont le sens artistique, et leurs ambitions sont royales :

Thy sons shall be as gods of classic story ;
Thy regal daughters noble, fair and strong.
From thy new world shall rise immortal heroes,
O golden land of labor, art and song ! [6]

Le pinceau et la plume sont encore un peu gauches dans leurs doigts inexpérimentés, mais la sève est vigoureuse et son ascension rapide.

vii


Près d’Oakland, sur les flancs d’une colline aux formes grecques, s’étagent les constructions légères, mais déjà démodées, de l’Université de Californie. Toute une génération porte déjà l’empreinte de la science acquise en ce lieu. Plus californienne dans ses tendances sera vraisemblablement la nouvelle Université de Palo Alto, fondée par le sénateur Stanford sur son propre domaine, situé entre San Francisco et Monterey. Par une heureuse inspiration, l’architecte l’a bâtie dans le style des missions, mais avec des matériaux précieux. Un porche surbaissé donne accès dans une cour centrale que décorent des plantes des tropiques groupées en huit massifs géants. Un cloître très vaste l’entoure, reliant les bâtiments à un étage couverts de tuiles rouges. D’autres cours et d’autres cloîtres viendront peu à peu compléter le plan d’ensemble. Ce qui est là représente déjà une dépense de près de cent millions de francs, et, comme les étudiants ne rapportent guère, il faut, pour soutenir le train d’une pareille maison, des revenus considérables. M. Stanford y a pourvu. En plus de sa royale dotation, il a laissé ses chevaux, qu’il aimait tant, et sa célèbre galerie de tableaux. Sur le domaine de Palo Alto il y avait mille quatre cents chevaux : les connaisseurs les estimaient fort. L’Université en a vendu un grand nombre, mais elle n’a pas renoncé à l’élevage, qui est, pour elle, une source de profits. Cette annexe hippique est bien digne d’une université californienne. Quant aux objets d’art, on leur a bâti un bel asile sur la lisière des bois, un peu loin des jeux et du bruit. Tout à l’opposé sont les maisons des professeurs, éparpillées dans l’herbe. Les professeurs reçoivent des traitements qui varient entre quinze et vingt-cinq mille francs. En tête de la liste figurent l’ex-président des États-Unis, Benjamin Harrison et M. A.-D. White, l’organisateur de la célèbre Université Cornell, actuellement ministre à Pétersbourg.

Deux édifices, surtout, méritent mention, à Palo Alto. Le premier n’est encore qu’à l’état de silhouette ; c’est une église qui servira à tous les cultes. Il n’y a que les Européens qui ne sont jamais venus en Amérique pour s’imaginer, sur la foi des mots, que la religion y vit isolée, étrangère à l’État et renfermée dans ce qu’on pourrait appeler l’arrière-boutique. Bien loin de là, elle est de toutes les fêtes ; on l’associe à tous les actes politiques : aucune cérémonie officielle n’a lieu sans son concours. Le courant, dans le sens chrétien, va même en s’accentuant chaque jour, l’émigration irlandaise et germanique apportant son contingent de foi et de dévotion. Il en résulte que nulle part le sentiment religieux n’est plus developpé que dans les universités nouvelles qui se disent unsectarian, ce qui indique simplement qu’elles ne dépendent d’aucun culte. En face de l’Église catholique, qui compte dans ses rangs près d’un sixième de la population totale des États-Unis, il y a une multitude de sectes qui se disputent et parfois même se font une guerre de prospectus très comique. Mais la masse des citoyens et la jeunesse en particulier n’entrent pas dans ces détails : ils sont chrétiens dans le sens le plus large qui ait encore été appliqué à ce mot. Un mouvement d’unification morale, qui a son origine dans les universités, tend à créer en quelque sorte un christianisme général, au-dessus et en dehors des cultes. Ce mouvement mérite d’être suivi avec une extrême attention. Il constitue un des facteurs les plus importants de l’avenir américain. L’église de Palo Alto ne sera pas le premier temple « au Dieu universel » qui ait été élevé dans une université des États-Unis, mais cette fois, l’idée d’unification est nettement exprimée dans la charte de fondation.

Plus modeste, mais non moins suggestif est le second monument dont je voulais parler. Une allée du parc y conduit. C’est une chapelle de marbre blanc où reposent les restes du fils de Leland Stanford, mort avant vingt ans à Florence. Tourné, dès son jeune âge, vers les choses de l’esprit, il rêvait de transformer plus tard le domaine de Palo Alto en une université modèle et, quand ses parents ont vu se fermer devant eux le chemin des espérances terrestres, ils ont pensé qu’il ne leur restait plus qu’à employer leur immense fortune à la réalisation de ce projet si noblement enthousiaste. Ils ont tout donné : ils ont inscrit le nom juvénile au fronton de l’Université et ont confié aux étudiants à venir le soin de le transmettre à la postérité. Dernièrement, le sénateur Stanford est venu rejoindre son fils dans le temple de marbre.

De là, on aperçoit à l’horizon la ligne bleue des montagnes et, sur un des sommets, un point blanc se détache. C’est le fameux observatoire de Lick. James Lick, l’ouvrier enrichi, est enseveli là, dans la maçonnerie qui soutient le télescope géant dont sa libéralité a doté la science. On a beau dire que tous ces gens-là étaient des coureurs de dollars et qu’ils ont cherché à faire parler d’eux après leur mort. C’est une explication jalouse et sans portée. Pour se choisir de pareils tombeaux, il ne suffit pas d’être ambitieux.

viii


À cette heure-ci (il est tard, c’est le soir), San-Francisco se repose des labeurs du jour. La ville chinoise a allumé ses lanternes et ouvert ses fumeries d’opium : les dormeurs en sont à la première période de leur silencieuse orgie ; un tapage bizarrement rythmé s’échappe des théâtres où les drames en huit soirées déroulent leurs complications enfantines. À l’Olympic Club, il y a concert et gymnastique. Les trapèzes vont et viennent au son des guitares, tandis que, dans la vaste piscine étincelante de lumière électrique, des nageurs attardés prennent leurs ébats. Au Bohemian Club, l’on joue, l’on cause et l’on rit entre artistes. Quatre ou cinq associations se donnent des banquets et savourent les mets les plus parisiens. Sur les hauteurs, les demeures des « millionnaires » sont discrètement éclairées. Dans la plaine, la lune effleure la blanche façade de la mission Dolores, l’humble église de pisé qui fut le berceau de cette métropole — et allonge quelques rayons timides sur la sombre carcasse d’un cuirassé géant, tout seul dans les chantiers déserts, sans équipage encore et sans canons.

La cour du Palace Hotel est toute blanche, blanche comme un conte de fée. Les galeries superposées s’envolent, légères, vers le toit vitré. Les lampes électriques, semées dans les encoignures, lui font un éclairage de ver luisant. Et, pour aviver la bizarrerie du spectacle., deux jeunes serviteurs chinois sont là qui attendent les ordres du majordome. Ils ont enroulé autour de la tête la longue tresse de cheveux pour la soustraire aux gamins qui, dans la rue, s’amusent à la tirer, et cela encadre doucement leur visage jaune. Leurs regards sont perdus dans le vague et une sorte de sourire « en dedans » plisse leurs lèvres. On se figure volontiers qu’ils songent à leur pays, aux belles jonques enluminées qui croisent sur les rivages. Mais ceux qui les connaissent assurent qu’ils ne songent à rien…


Los Angeles (Californie du Sud), octobre 1893.

PIERRE DE COUBERTIN.
  1. Hittell, History of San Francisco.
  2. Hittell, History of San Francisco.
  3. Royce, American Commonwealths : California.
  4. C’est le 7 juin 1846 que les États-Unis s’emparèrent de la Californie. Cette prise de possession ne devint régulière que par le traité de Queretaro, signé le 30 mai 1848.
  5. Yerba Buena avait reçu officiellement, l’année précédente, le nom de San-Francisco et ne comptait encore que fort peu d’habitants.
  6. Joséphine Walcott.