Sur l’eau (Maupassant. Dessins de Riou)/01

Marpon et Flammarion (p. 1-30).

SUR L’EAU

6 avril,

Je dormais profondément quand mon patron Bernard jeta du sable dans ma fenêtre. Je l’ouvris et je reçus sur le visage, dans la poitrine et jusque dans l’âme, le souffle froid et délicieux de la nuit. Le ciel était limpide et bleuâtre, rendu vivant par le frémissement de feu des étoiles.

Le matelot, debout au pied du mur, disait :

— Beau temps, monsieur.

— Quel vent ?

— Vent de terre.

— C’est bien, j’arrive.

Une demi-heure plus tard, je descendais la côte à grands pas. L’horizon commençait à pâlir et je regardais au loin, derrière la baie des Anges, les lumières de Nice, puis plus loin encore, le phare tournant de Villefranche.

Devant moi Antibes apparaissait vaguement dans l’ombre éclaircie, avec ses deux tours debout sur la ville bâtie en cône et qu’enferment encore les vieux murs de Vauban.

Dans les rues quelques chiens et quelques hommes, des ouvriers qui se lèvent. Dans le port rien que le très léger bercement des tartanes le long du quai et l’insensible clapot de l’eau qui remue à peine. Parfois un bruit d’amarre qui se raidit ou le frôlement d’une barque le long d’une coque. Les bateaux, les pierres, la mer elle-même semblent dormir sous le firmament poudré d’or et sous l’œil du petit phare qui, debout sur la jetée, veille sur son petit port.

Là-bas, en face du chantier du constructeur Ardouin, j’aperçus une lueur, je sentis un mouvement, j’entendis des voix. On m’attendait. Le Bel-Ami était prêt à partir.

Je descendis dans le salon qu’éclairaient les deux bougies suspendues et balancées comme des boussoles, au pied des canapés qui servent de lits, la nuit venue, j’endossai le veston de mer en peau de bête, je me coiffai d’une chaude casquette, puis je remontai sur le pont. Déjà les amarres de poste avaient été larguées, et les deux hommes, halant sur la chaîne, amenaient le yacht à pic sur son ancre. Puis ils hissèrent la grande voile, qui s’éleva lentement avec une plainte monotone des poulies et de la mâture. Elle montait large et pâle dans la nuit, cachant le ciel et les astres, agitée déjà par les souffles du vent.

Il nous arrivait sec et froid de la montagne invisible encore qu’on sentait chargée de neige. Il était très faible, à peine éveillé, indécis et intermittent.

Maintenant, les hommes embarquaient l’ancre ; je pris la barre ; et le bateau, pareil à un grand fantôme, glissa sur l’eau tranquille. Pour sortir du port, il nous fallait louvoyer entre les tartanes et les goélettes ensommeillées. Nous allions d’un quai à l’autre, doucement, traînant notre canot court et rond qui nous suivait comme un petit, à peine sorti de l’œuf, suit un cygne.

Dès que nous fûmes dans la passe, entre la jetée et le fort carré, le yacht, plus ardent, accéléra sa marche et sembla s’animer comme si une gaîté fut entrée en lui. Il dansait sur les vagues légères, innombrables et basses, sillons mouvants d’une plaine illimitée. Il sentait la vie de la mer en sortant de l’eau morte du port.

Il n’y avait pas de houle, et je m’engageai entre les murs de la ville et la bouée le Cinq-cents francs qui indique le grand passage, puis laissant arriver vent arrière, je fis route pour doubler le cap.

Le jour naissait, les étoiles s’éteignaient, le phare de Villefranche ferma pour la dernière fois son œil tournant, et j’aperçus dans le ciel lointain, au-dessus de Nice, encore invisible, des lueurs bizarres et roses ; c’étaient les glaciers des Alpes dont l’aurore allumait les cimes.

Je remis la barre à Bernard pour regarder se lever le soleil. La brise, plus fraîche, nous faisait courir sur l’onde frémissante et violette. Une cloche se mit à sonner, jetant au vent les trois coups rapides de l’Angélus. Pourquoi le son des cloches semble-t-il plus alerte au jour levant et plus lourd à la nuit tombante ? J’aime cette heure froide et légère du matin, lorsque l’homme dort encore et que s’éveille la terre. L’air est plein de frissons mystérieux que ne connaissent point les attardés du lit. On aspire, on boit, on voit la vie qui renaît, la vie matérielle du monde, la vie qui parcourt les astres et dont le secret est notre immense tourment.

Raymond disait :

— Nous aurons vent d’est tantôt.

Bernard répondit :

— Je croirais plutôt à un vent d’ouest.

Bernard, le patron, est maigre, souple, remarquablement propre, soigneux et prudent. Barbu jusqu’aux yeux, il a le regard bon et la voix bonne. C’est un dévoué et un franc. Mais tout l’inquiète en mer, la houle rencontrée soudain et qui annonce de la brise au large, le nuage allongé sur l’Estérel, qui révèle du mistral dans l’ouest, et même le baromètre qui monte, car il peut indiquer une bourrasque de l’est. Excellent marin d’ailleurs, il surveille tout sans cesse et pousse la propreté jusqu’à frotter les cuivres dès qu’une goutte d’eau les atteint.

Raymond, son beau-frère, est un fort gars, brun et moustachu, infatigable et hardi, aussi franc et dévoué que l’autre, mais moins mobile et nerveux, plus calme, plus résigné aux surprises et aux traîtrises de la mer.

Bernard, Raymond et le baromètre sont parfois en contradiction et me jouent une amusante comédie à trois personnages, dont un muet, le mieux renseigné.

— Sacristi, monsieur, nous marchons bien, disait Bernard.

Nous avons passé, en effet, le golfe de la Salis, franchi la Garoupe, et nous approchons du cap Gros, roche plate et basse allongée au ras des flots.

Maintenant, toute la chaîne des Alpes apparaît, vague monstrueuse qui menace la mer, vague de granit couronnée de neige dont tous les sommets pointus semblent des jaillissements d’écume immobile et figée. Et le soleil se lève derrière ces glaces, sur qui sa lumière tombe en coulée d’argent.

Mais voilà que, doublant le cap d’Antibes, nous découvrons les îles de Lérins, et loin par derrière, la chaîne tourmentée de l’Estérel. L’Estérel est le décor de Cannes, charmante montagne de keepsake, bleuâtre et découpée élégamment, avec une fantaisie coquette et pourtant artiste, peinte à l’aquarelle sur un ciel théâtral par un créateur complaisant pour servir de modèle aux Anglaises paysagistes et de sujet d’admiration aux altesses phtisiques ou désœuvrées.

À chaque heure du jour, l’Estérel change d’effet et charme les yeux du high life.

La chaîne des monts correctement et nettement dessinée se découpe au matin sur le ciel bleu, d’un bleu tendre et pur, d’un bleu propre et joli, d’un bleu idéal de plage méridionale. Mais le soir, les flancs boisés des côtes s’assombrissent et plaquent une tache noire sur un ciel de feu, sur un ciel invraisemblablement dramatique et rouge. Je n’ai jamais vu nulle part ces couchers de soleil de féerie, ces incendies de l’horizon tout entier, ces explosions de nuages, cette mise en scène habile et superbe, ce renouvellement quotidien d’effets excessifs et magnifiques qui forcent l’admiration et feraient un peu sourire s’ils étaient peints par des hommes.

Les îles de Lérins, qui ferment à l’est le golfe de Cannes et le séparent du golfe Juan, semblent elles-mêmes deux îles d’opérette placées là pour le plus grand plaisir des hivernants et des malades.

De la pleine mer, où nous sommes à présent, elles ressemblent à deux jardins d’un vert sombre, poussés dans l’eau. Au large, à l’extrémité de Saint-Honorat, s’élève, le pied dans les flots, une ruine toute romantique, vrai château de Walter Scott, toujours battue par les vagues, et où les moines autrefois se défendirent contre les Sarrazins, car Saint-Honorat appartint toujours à des moines, sauf pendant la Révolution. L’île fut achetée alors par une actrice des Français.

Château-fort, religieux batailleurs, aujourd’hui trappistes gras, souriants et quêteurs, jolie cabotine venant sans doute cacher ses amours dans cet îlot couvert de pins et de fourrés et entouré d’un collier de rochers charmants, tout jusqu’à ces noms à la Florian « Lérins, Saint-Honorat, Sainte-Marguerite », tout est aimable, coquet, romanesque, poétique et un peu fade sur ce délicieux rivage de Cannes.

Pour faire pendant à l’antique manoir crénelé, svelte et dressé à l’extrémité de Saint-Honorat, vers la pleine mer, Sainte-Marguerite est terminée vers la terre par la forteresse célèbre où furent enfermés le masque de fer et Bazaine. Une passe d’un mille environ s’étend entre la pointe de la Croisette et ce château, qui a l’aspect d’une vieille maison écrasée, sans rien d’altier et de majestueux. Il semble accroupi, lourd et sournois, vraie souricière à prisonniers.

J’aperçois maintenant les trois golfes. Devant moi, au delà des îles, celui de Cannes, plus près, le golfe Juan, et derrière moi la baie des Anges, dominée par les Alpes et les sommets neigeux. Plus loin, les côtes se déroulent bien au delà de la frontière italienne, et je découvre avec ma lunette la blanche Bordighera au bout d’un cap.

Et partout, le long de ce rivage démesuré, les villes au bord de l’eau, les villages accrochés plus haut au flanc des monts, les innombrables villas semées dans la verdure ont l’air d’œufs blancs pondus sur les sables, pondus sur les rocs, pondus dans les forêts de pins par des oiseaux monstrueux venus pendant la nuit du pays des neiges qu’on aperçoit là-haut.

Sur le cap d’Antibes, longue excroissance de terre, jardin prodigieux jeté entre deux mers, où poussent les plus belles fleurs de l’Europe, nous voyons encore des villas, et tout à la pointe Eilen-Roc, ravissante et fantaisiste habitation qu’on vient visiter de Nice et de Cannes.

La brise tombe, le yacht ne marche plus qu’à peine.

Après le courant d’air de terre qui règne pendant la nuit, nous attendons et nous espérons le courant d’air de la mer, qui sera le bien reçu, d’où qu’il vienne.

Bernard tient toujours pour l’ouest, Raymond pour l’est, le baromètre est immobile un peu au-dessous de 76.

Maintenant le soleil rayonne, inonde la terre, rend étincelants les murs des maisons, qui, de loin, ont l’air aussi de neige éparpillée, et jette sur la mer un clair vernis lumineux et bleuté.

Peu à peu, profitant des moindres souffles, de ces caresses de l’air qu’on sent à peine sur la peau et qui cependant font glisser sur l’eau plate les yachts sensibles et bien voilés, nous dépassons la dernière pointe du cap et nous découvrons tout entier le golfe Juan avec l’escadre au milieu.

De loin, les cuirassés ont l’air de rocs, d’îlots, d’écueils couverts d’arbres morts. La fumée d’un train court sur la rive allant de Cannes à Juan-les-Pins qui sera peut-être, plus tard, la plus jolie station de toute la côte. Trois tartanes avec leurs voiles latines, dont une est rouge et les deux autres blanches, sont arrêtées dans le passage entre Sainte-Marguerite et la terre.

C’est le calme, le calme doux et chaud d’un matin de printemps dans le midi ; et déjà, il me semble que j’ai quitté depuis des semaines, depuis des mois, depuis des années les gens qui parlent et s’agitent ; je sens entrer en moi l’ivresse d’être seul, l’ivresse douce du repos que rien ne troublera, ni la lettre blanche ni la dépêche bleue, ni le timbre de ma porte, ni l’aboiement de mon chien. On ne peut m’appeler, m’inviter, m’emmener, m’opprimer avec des sourires, me harceler de politesses. Je suis seul, vraiment seul, vraiment libre. Elle court, la fumée du train sur le rivage ! Moi je flotte dans un logis ailé qui se balance, joli comme un oiseau, petit comme un nid, plus doux qu’un hamac et qui erre sur l’eau, au gré du vent, sans tenir à rien. J’ai pour me servir et me promener, deux matelots qui m’obéissent, quelques livres à lire et des vivres pour quinze jours. Quinze jours sans parler, quelle joie !

Je fermais les yeux sous la chaleur du soleil, savourant le repos profond de la mer, quand Bernard dit à mi-voix :

— Le brick a de l’air, là-bas.

Là-bas en effet, très loin en face d’Agay, un brick vient vers nous. Je vois très bien avec la jumelle, ses voiles rondes pleines de vent.

— Bah, c’est le courant d’air d’Agay, répond Raymond, il fait calme sur le cap Roux.

— Cause toujours, nous aurons du vent d’ouest, répond Bernard.

Je me penche, pour regarder le baromètre dans le salon. Il a baissé depuis une demi-heure. Je le dis à Bernard qui sourit et murmure :

— Il sent le vent d’ouest, monsieur.

C’est fait, ma curiosité s’éveille, cette curiosité particulière aux voyageurs de la mer, qui fait qu’on voit tout, qu’on observe tout, qu’on se passionne pour la moindre chose. Ma lunette ne quitte plus mes yeux, je regarde à l’horizon la couleur de l’eau. Elle demeure toujours claire, vernie, luisante. S’il y a du vent, il est loin encore.

Quel personnage, le vent, pour les marins ! On en parle comme d’un homme, d’un souverain tout-puissant, tantôt terrible et tantôt bienveillant. C’est de lui qu’on s’entretient le plus, le long des jours, c’est à lui qu’on pense sans cesse, le long des jours et des nuits. Vous ne le connaissez point, gens de la terre ! Nous autres nous le connaissons plus que notre père ou que notre mère, cet invisible, ce terrible, ce capricieux, ce sournois, ce traître, ce féroce. Nous l’aimons et nous le redoutons, nous savons ses malices et ses colères que les signes du ciel et de la mer nous apprennent lentement à prévoir. Il nous force à songer à lui à toute minute, à toute seconde, car la lutte entre nous et lui ne s’interrompt jamais. Tout notre être est en éveil pour cette bataille : l’œil qui cherche à surprendre d’insaisissables apparences, la peau qui reçoit sa caresse ou son choc, l’esprit qui reconnaît son humeur, prévoit ses surprises, juge s’il est calme ou fantasque. Aucun ennemi, aucune femme ne nous donne autant que lui la sensation du combat, ne nous force à tant de prévoyance, car il est le maître de la mer, celui qu’on peut éviter, utiliser ou fuir, mais qu’on ne dompte jamais. Et dans l’âme du marin règne, comme chez les croyants l’idée d’un Dieu irascible et formidable, la crainte mystérieuse, religieuse, infinie du vent, et le respect de sa puissance.

— Le voilà, monsieur, me dit Bernard.

Là-bas, tout là-bas, au bout de l’horizon une ligne d’un bleu noir s’allonge sur l’eau. Ce n’est rien, une nuance, une ombre imperceptible, c’est lui. Maintenant nous l’attendons, immobiles, sous la chaleur du soleil.

Je regarde l’heure, huit heures, et je dis :

— Bigre, il est tôt, pour le vent d’ouest.

— Il soufflera dur, après-midi, répond Bernard.

Je lève les yeux sur la voile plate, molle, morte. Son triangle éclatant semble monter jusqu’au ciel, car nous avons hissé sur la misaine la grande flèche de beau temps dont la vergue dépasse de deux mètres le sommet du mât. Plus un mouvement : on se croirait sur la terre. Le baromètre baisse toujours. Cependant la ligne sombre aperçue au loin, s’approche. L’éclat métallique de l’eau terni soudain se transforme en une teinte ardoisée. Le ciel est pur, sans nuage.

Tout à coup, autour de nous, sur la mer aussi nette qu’une plaque d’acier, glissent, de place en place, rapides, effacés aussitôt qu’apparus, des frissons presque imperceptibles, comme si on eut jeté dedans mille pincées de sable menu. La voile frémit, mais à peine, puis le gui, lentement se déplace vers tribord. Un souffle maintenant me caresse la figure et les frémissements de l’eau se multiplient autour de nous comme s’il y tombait une pluie continue de sable. Le cotre déjà recommence à marcher. Il glisse, tout droit, et un très léger clapot s’éveille le long des flancs. La barre se raidit dans ma main, la longue barre de cuivre qui semble sous le soleil une tige de feu, et la brise, de seconde en seconde, augmente. Il va falloir louvoyer ; mais qu’importe, le bateau monte bien au vent et le vent nous mènera, s’il ne faiblit pas, de bordée en bordée, à Saint-Raphaël à la nuit tombante.

Nous approchons de l’escadre dont les six cuirassés et les deux avisos tournent lentement sur leurs ancres présentant leur proue à l’ouest. Puis nous virons de bord vers le large, pour passer les Formigues que signale une tour, au milieu du golfe. Le vent fraîchit de plus en plus avec une surprenante rapidité et la vague se lève courte et pressée. Le yacht s’incline portant toute sa toile et court suivi toujours du youyou dont l’amarre est tendue et qui va, le nez en l’air, le cul dans l’eau, entre deux bourrelets d’écume.

En approchant de l’île Saint-Honorat, nous passons auprès d’un rocher nu, rouge, hérissé comme un porc-épic tellement rugueux, armé de dents, de pointes et de griffes qu’on peut à peine marcher dessus ; il faut poser le pied dans les creux, entre ses défenses, et avancer avec précaution ; on le nomme Saint-Ferréol.

Un peu de terre venue on ne sait d’où s’est accumulée dans les trous et les fissures de la roche ; et là-dedans ont poussé des sortes de lis et de charmants iris bleus dont la graine semble tombée du ciel.

C’est sur cet écueil bizarre, en pleine mer que fut enseveli et caché pendant cinq ans le corps de Paganini. L’aventure est digne de la vie de cet artiste génial et macabre, qu’on disait possédé du diable, si étrange d’allures, de corps, de visage, dont le talent surhumain et la maigreur prodigieuse firent un être de légende, une espèce de personnage d’Hoffmann.

Comme il retournait à Gênes, sa patrie, accompagné de son fils, qui, seul maintenant, pouvait l’entendre tant sa voix était devenue faible, il mourut à Nice, du choléra, le 27 mai 1840.

Donc, son fils embarqua sur un navire le cadavre de son père et se dirigea vers l’Italie. Mais le clergé génois refusa de donner la sépulture à ce démoniaque. La cour de Rome, consultée, n’osa point accorder son autorisation. On allait cependant débarquer le corps lorsque la municipalité s’y opposa sous prétexte que l’artiste était mort du choléra. Gênes était alors ravagé par une épidémie de ce mal ; mais on argua que la présence de ce nouveau cadavre pouvait aggraver le fléau.

Le fils de Paganini revint alors à Marseille, où l’entrée du port lui fut interdite pour les mêmes raisons. Puis, il se dirigea vers Cannes où il ne put pénétrer non plus.

Il restait donc en mer, berçant sur la vague le cadavre du grand artiste bizarre que les hommes repoussaient de partout. Il ne savait plus que faire, où aller, où porter ce mort sacré pour lui, quand il vit cette roche nue de Saint-Ferréol au milieu des flots. Il y fit débarquer le cercueil qui fut enfoui au milieu de l’îlot.

C’est seulement en 1845 qu’il revint avec deux amis chercher les restes de son père pour les transporter à Gênes, dans la villa Gajona.

N’aimerait-on pas mieux que l’extraordinaire violoniste fut demeuré sur l’écueil hérissé où chante la vague dans les étranges découpures du roc.

Plus loin se dresse en pleine mer le château de Saint-Honorat que nous avons aperçu en doublant le cap d’Antibes, et plus loin encore une ligne d’écueils terminée par une tour : Les Moines.

Ils sont à présent tout blancs, écumeux et bruyants.

C’est là un des points les plus dangereux de la côte pendant la nuit, car aucun feu ne le signale et les naufrages y sont assez fréquents.

Une rafale brusque nous penche à faire monter l’eau sur le pont, et je commande d’amener la flèche que le cotre ne peut plus porter sans s’exposer à casser le mât.

La lame se creuse, s’espace et moutonne, et le vent siffle, rageur, par bourrasque, un vent de menace qui crie : « prenez garde ».

— Nous serons obligés d’aller coucher à Cannes, dit Bernard.

Au bout d’une demi-heure, en effet, il fallut amener le grand foc et le remplacer par le second en prenant un ris dans la voile ; puis, un quart d’heure plus tard, nous prenions un second ris. Alors je me décidai à gagner le port de Cannes, port dangereux que rien n’abrite, rade ouverte à la mer du sud-ouest qui y met tous les navires en danger. Quand on songe aux sommes considérables qu’améneraient dans cette ville les grands yachts étrangers, s’ils y trouvaient un abri sûr, on comprend combien est puissante l’indolence des gens du midi qui n’ont pu encore obtenir de l’État ce travail indispensable.

À dix heures, nous jetons l’ancre en face du vapeur le Cannois, et je descends à terre, désolé de ce voyage interrompu. Toute la rade est blanche d’écume.