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Œuvres complètes - Tome VVanier (Messein) (p. 333-338).


SULLY-PRUDHOMME


Sully-Prudhomme, poète français, est né à Paris en 1839. Je l’ai vu pour la première fois vers 1865-66, dans l’atelier du peintre Brown, l’auteur du premier Jardinier de Lemerre, vous savez, le bonhomme qui bêchait en chaussons sur les premières couvertures jaunes d’or du passage Choiseul, et que remplace de nos jours un autre horticulteur signé Bracquemond, qui travaille nu-pieds, celui-ci. Quoi qu’il en soit de ces divers écussons et de leurs mérites respectifs, Brown était à cette époque lié avec l’un instant célèbre Massol et quelques autres des collaborateurs de ce dernier à la Morale indépendante. Et je soupçonne Sully-Prudhomme d’avoir alors fréquenté chez ces philosophes, lui aussi. La pente de son esprit plus méditatif que contemplatif l’appelait vers toutes les curiosités psychologiques et sociales.

En ces temps-là c’était un beau jeune homme grave, grand, fluet, à la barbe châtain très fine, assez longue, à la chevelure brune, soignée, sans affectation malséante, sévèrement élégant, qu’une légère myopie tenait un peu incliné. Les yeux bleu clair avaient une douceur virile qui prévenait dès le premier abord. La voix était mélodieuse et comme tendre, un enjouement mélancolique donnait à la conversation, toujours intéressante au possible, un charme exquis.

Ce jour-là nous parlâmes art, peinture surtout. Je le quittai, ravi.

De quelques années plus jeune que lui, je n’avais guère produit que de l’inédit et je restai timide devant l’auteur déjà connu des lettrés de ces Stances et Poèmes qui, avec Philoméla, de Catulle Mendès, et les Vignes folles, de ce regretté Glatigny, constituèrent les fiers débuts de la Renaissance poétique d’alors et d’aujourd’hui. J’admirais beaucoup ces vers un peu maigres, mais d’une correction des plus plaisantes en cette période de jeunes poètes lâchés, lamartiniens sans génie, hugohitres sans talents, mussetistes qui n’avaient du maître que l’envers de sa paresse divine. De plus, un vrai souci du rythme et de la rime éclatait partout dans le compact volume qui avait mis immédiatement hors de page l’auteur et ses livres suivants. Je me souviens très nettement de l’effet des plus puissants produit sur moi par la pièce sur un arbre traversant en chariot le faubourg Saint-Antoine :


On redevient sauvage à l’odeur des forêts !


et par celle où la Crucifixion était dessinée comme d’un trait sec, on croirait dur sinon cruel.

C’est dans ce recueil que se trouve le fameux Vase brisé qui a dû faire le malheur de Sully-Prudhomme, tant cette jolie bluette fut dès le principe exaltée par un public imbécile au détriment de tant de beautés infiniment plus remarquables.

Peu de temps après, Lemerre imprima les Épreuves, du même poète. C’était un recueil très curieux


VASE BRISÉ


Le vase où meurt cette verveine.
D’un coup d’éventail fut fêlé ;
Le coup dut effleurer à peine,
Aucun bruit ne l’a révélé.

Mais la légère meurtrissure,
Mordant le cristal chaque jour.
D’une marche invisible et sûre
En a fait lentement le tour.

Son eau fraîche a fui goutte à goutte.
Le suc des fleurs s’est épuisé ;
Personne encore ne s’en doute,
N’y touchez pas, il est brisé.

Souvent aussi la main qu’on aime,
Effleurant le cœur, le meurtrit ;
Puis le cœur se fend de lui-même ;
La fleur de son amour périt ;

Toujours intact aux yeux du monde.
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa blessure fine et profonde,
Il est brisé, n’y touchez pas.


de sonnets surtout philosophiques. Le formiste s’y fonçait et quelque couleur animait la dialectique, d’ailleurs captivante, qui donnait le ton au petit volume. J’en ai retenu, entre mille autres, ce vers sur Spinoza :


Paisible, il polissait des verres de lunettes.


et ceux-ci ;


Étoile du berger, c’est toi qui la première
M’a fait examiner mes prières du soir.


Plusieurs autres recueils où le souffle s’élargissait en même temps que la couleur toujours un peu grise (de parti pris peut-être) s’enflammait ou du moins s’allumait, succédèrent à ces beaux essais. Ces productions sont trop peu connues évidemment des lecteurs de ces biographies sommaires pour les énumérer ou en citer quelque chose.

Laissez-moi toutefois rappeler à votre mémoire enchantée cette superbe pièce intitulée les Écuries d’Augias. La force du style ne le cède ici qu’au pittoresque des détails. Laissez-moi n’en sortir qu’un vers,


La moisissure rose aux écailles d’argent.


Les faveurs de l’État et de l’Académie ne tardèrent pas à confirmer celles de l’Opinion, juste cette fois, — une fois n’est pas coutume. La croix de la Légion d’honneur, qui brille, hélas ! trop souvent sur de moins nobles poitrines, fut décernée au poète, et peu après la coupole de l’Institut retentissait du premier discours de réception prononcé depuis longtemps par un véritable poète. On n’a pas oublié les termes éloquents dans lesquels Sully-Prudhomme vengeait d’un long oubli ses maîtres et ses confrères en l’art suprême.

Ce fut et c’est et ce cera son bonheur et l’honneur éternel de sa carrière et de sa mémoire d’avoir forcé la vieille porte un peu de bonzes, si de bonze des Quarante, et de la tenir grand ouverte aux premiers de tous les écrivains, j’ai dit aux Poètes.

Ces deux distinctions, la Croix et l’Académie, j’avoue les aimer sans excès, mais en tout respect. J’ai déjà eu l’occasion par deux fois, en ces causeries décousues, de témoigner de ma sympathie, admirative, non, mais attentive, pour le Docte Corps qui est aussi un Corps aux membres bien élevés, rara avis par le débraillement qui court dans nos hautes sphères. Quant à la Croix, je professe à son égard un pieux amour, l’ayant vu briller entre d’autres sur le plastron de velours de mon père, officier du génie, enrôlé volontaire à seize ans, et qui reçut le baptême du leu dans la campagne de Waterloo, — puis, hélas ! il y a déjà vingt ans de cela, sur son cercueil. Les poètes sont des espèces de soldats : dur métier, faire de bons vers ! qui gagne bien ses récompenses, rares, mais d’autant plus précieuses, d’autant plus honorées.

Or Sully-Prudhomme a vaillamment mérité sa décoration et son fauteuil.

Et il n’est que juste de saluer bien bas l’un et de porter les armes à l’autre, bien haut.


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