Ouvrir le menu principal

Œuvres de Sully PrudhommeAlphonse LemerrePoésies 1865-1866 (p. 238-243).
◄  Le Gué
Le Lion  ►


DANS LA RUE


a georges guéroult


 

I


Six percherons égaux, blancs et nourris d’avoine,
Traînaient un chêne entier dont les cimes pendaient,
Et les larges pavés du faubourg Saint-Antoine
A chaque tour de roue en remuant grondaient.

Les feuilles bruissaient et balayaient la rue
Dans un flot de poussière ; on entendait parfois
Grincer le cabestan, gémir l’énorme grue,
Les ferrailles sonner sur le père des bois.


Les passants inquiets que le trafic agite,
Le manœuvre aux bras lourds, les pâles artisans,
La marchande aux longs cris, le désœuvré sans gîte,
Et le gamin railleur, ivrogne de quinze ans,

Tous les êtres forains que la misère entasse
Contemplaient le bel arbre et marchaient avec lui,
Car ce chêne avait l’air d’une forêt qui passe,
Et son dernier frisson serrait le cœur d’ennui.

Plus de vents, plus d’oiseaux. Comme un orgue sonore
Dont le silence même est plein des voix du ciel,
D’une âme aérienne il bourdonnait encore,
Mais il était frappé de l’automne éternel.

Les pierres de la route ont froissé son feuillage ;
Une coupure au pied, dont les cercles nombreux
Mesurent sa largeur et supputent son âge,
A soudain terminé son festin ténébreux.

Ses racines là-bas rongent toujours la terre ;
Comme une hydre sans corps elles mangent en vain,
Pendant qu’ici le tronc inerte et solitaire
A consommé sa sève et dépérit de faim ;


Mais il cherche le ciel où les eaux économes
Roulent en noirs flocons, car il a soif surtout ;
Il souffre de ce char et de ce fleuve d’hommes,
Lui qui resta mille ans immobile et debout.

Comme un pilier de temple il vivait sans secousses,
Laissait les ouragans sur sa tête courir,
Et distillait l’orage en perles sur les mousses,
Noir l’été, blanc l’hiver, impuissant à mourir.


II


Pourquoi suivions-nous l’arbre, à pas lents, sans rien dire ?
Étions-nous assombris par de lointains regrets ?
Toute femme est dryade et tout nomme est satyre :
On redevient sauvage à l’odeur des forêts.

Sous un fouet implacable, entre les murs des villes,
On pense aux porches verts pleins de mourants échos :
On rêve, au lieu de l’or et des labeurs serviles,
L’arc et la chasse errante aux savoureux repos.


L’orgueil recule un but qu’il nous force à poursuivre,
Et nous allons toujours, ce vautour au côté :
L’ignorance aux yeux bleus voyait assez pour vivre,
Pour goûter la lumière et choisir la beauté !

Les herbes sont des lits, les branches des berceuses :
Courons-y, désertons nos durs chemins de grès ;
Calmons à la fraîcheur des sources paresseuses
Cette fièvre des pieds que nous nommons progrès.

Ainsi tous, ouvriers d’une diverse tâche,
Car l’un tient la truelle et l’autre le flambeau,
Nous marchions, tourmentés d’une révolte lâche,
Comme si nous menions l’âge d’or au tombeau.


III


O nature intraitable ! humanité farouche !
Non, peuple, tu n’es pas aussi vieux qu’on te fait !
Dès que du bout du sein ta nourrice te touche,
Comme un enfant sevré tu te souviens du lait.


Tu crois renaître aux jours des nudités dansantes,
Au temps des droits sans loi, des devoirs sans rigueur ;
C’est la forêt perdue, ô peuple, que tu chantes,
Quand tu te sens monter la Marseillaise au cœur.

Encore mal dompté, comme un loup sous les grilles,
Tu hais le maître : attends, et tu seras ton roi ;
Tu veux, sauvage et gai, danser sur les bastilles ;
Attends, et, citoyen, tu bâtiras pour toi.

Fais-toi libre en changeant par les vertus civiques
En un sage concert tes fougues d’autrefois :
Les peupliers sanglants sur les places publiques
Ne te rendront jamais la liberté des bois,

Depuis l’heure où le luth, te révélant tes larmes,
Et te traînant, surpris, des forêts dans les champs,
T’enseigna la charrue et les murs et les armes,
Et le pacte des bons pour la guerre aux méchants,

Tu te rendis esclave et toutefois plus digne,
Car ta chaîne unissait tes mille bras instruits :
Pareil aux oliviers qu’un laboureur aligne,
Tu connus ta richesse en mêlant tous tes fruits ;


Et, si des conquérants ont attaché la honte
Au joug utile et sain que tu t’étais donné,
Grandis, sois patient comme la mer qui monte,
Et comme elle engloutis ceux qui t’ont dominé ;

Mais ne regrette plus ta liberté première :
Faune hier, montre l’homme au chêne que tu fends ;
Frappe et bénis deux fois sa tête hospitalière,
Abri de tes aïeux, palais pour tes enfants !