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Œuvres de Sully PrudhommeAlphonse LemerrePoésies 1865-1866 (p. 229-234).
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CHOEUR POLONAIS


à amédée durande


 

les vieillards

Ce sont eux ! j’ai posé l’oreille contre terre
Les bruits sourds qu’on entend sont des pas de chevaux ;
Que le jeune soldat se rappelle son père,
Et que l’ancien s’apprête à des combats nouveaux !

Que nul de vous ne songe aux sanglots de l’épouse,
Aux longs baisers d’adieu sur le front de l’enfant ;
Mais qu’à l’heure d’agir la colère jalouse
Fasse oublier qu’on aime et songer qu’on défend.


Sachez qu’il n’est permis d’autre plainte au courage
Qu’un suprême soupir, celui du trépassant,
D’autres pleurs dans les yeux que les larmes de rage,
D’autre faiblesse au cœur que la perte du sang.

Ce sont des gens soldés, des troupes asservies :
L’or fait les plus nombreux, mais l’âme les plus forts,
Et nous vendrons du moins si chèrement nos vies
Qu’ils seront les vaincus si l’on compte les morts.

Leur sang sera l’engrais des récoltes futures :
Ils nous volent nos champs, ils les doivent nourrir.
Allez ! laissez aux vents le soin des sépultures ;
Les femmes prieront Dieu pour ceux qui vont mourir !


les jeunes gens

Pères, nous acceptons que le canon nous broie ;
Nous ne languirons pas sous le fouet exécré.
Nous sommes préparés, ayant grandi sans joie ;
Sur nos premiers jouets nos mères ont pleuré.


Nous n’avons pas connu ces belles gaîtés folles,
Salut de la jeunesse à la création ;
Nos fronts décolorés n’ont d’autres auréoles
Que les blêmes reflets de l’indignation.

Nous avons oublié les yeux des jeunes filles ;
Pères, les vôtres seuls nous peuvent enflammer !
Quand un grand deuil civique assombrit les familles,
Les enfants sont muets, ils n’osent plus s’aimer.

Ils n’osent plus s’aimer : les cœurs cessent de battre
Pour vouer à la haine un culte simple et froid.
Les vierges sont nos sœurs quand nous allons combattre,
L’amour avec respect cède la place au droit.

Nous marchons librement, détachés de la vie
Comme si nous étions des spectres de vingt ans ;
Les jeunes de Valmy nous porteraient envie :
Nous vibrons tout entiers dans les tambours battants !

Et nos aïeux, tous ceux dont la Pologne est veuve,
Viennent nous parler bas ; nous nous sommes voués,
Et nous voulons tomber dans la prétexte neuve,
Comme ces vieux héros dans les drapeaux troués.



les femmes

Combien sont emportés dans chaque jour qui passe !
Que Dieu sauve aujourd’hui tous les sauvés d’hier,
Et qu’aux derniers partants il nous donne la grâce
De pouvoir dire adieu d’un front tranquille et fier !

Nous les aurions suivis, vaillantes que nous sommes,
Si nos forces servaient nos soupirs belliqueux :
C’est un cruel chagrin d’abandonner les hommes,
Quand la patrie est faible et qu’on l’aime autant qu’eux !

Qu’espérons-nous ? ceux-là que nous aimions naguère
Sont morts ; les nouveau-nés dorment sur nos genoux,
Et nous ne pouvons pas soulever pour la guerre
Les bataillons futurs que nous portons en nous.

Ces défenseurs perdus, n’en attendons plus d’autres !
Les hommes plus heureux dont la justice a soin
Ont des foyers trop doux pour s’occuper des nôtres ;
Leurs femmes sont près d’eux, et nous sommes si loin !


Nous mourrons ! on verra le vainqueur solitaire,
Cherchant partout une âme à qui donner des lois,
Rencontrer seulement le cadavre et la terre
Et la honte pour prix de ses sanglants exploits.


les prêtres

Si l’aigle peut casser le réseau qui l’arrête
Et se ravir soi-même au lâche ravisseur,
Si le lion blessé peut retourner la tête
Et tordre avec ses dents le poignard du chasseur,

Marchez ! et si le Christ aux colères sacrées,
A fouetté de sa main des voleurs inconnus,
Et s’il a fait surgir de leurs caves murées
Des hommes qu’on pleurait comme s’ils n’étaient plus,

Marchez ! Quand la Vertu lève un poids qui l’opprime,
La conscience humaine est blanche devant Dieu ;
Et, tant que respirer ne sera pas un crime,
Vous les pourrez chasser de la fourche et du pieu.


Qu’ils meurent par la faux, ceux dont la tyrannie
Du labeur pacifique a détourné la faux !
Elle est le fer du pauvre, elle est trois fois bénie
Par la foi, la justice et les virils travaux.

La vengeance du ciel descendra dans vos armes ;
Les pères fatigués les passeront aux fils,
Et, du haut des clochers tout ébranlés d’alarmes,
Nous étendrons sur vous les pâles crucifix.