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Œuvres de Sully PrudhommeAlphonse LemerrePoésies 1865-1866 (p. 302-311).


A ALFRED DE MUSSET


 
Poète ! aussi longtemps que marchera la terre
Dans le vide muet qui n’a pas d’horizon ;
Tant que l’homme, implorant un climat salutaire,
Sous la grêle et les vents traînera sa maison,
Nu, forcé d’inventer le pain, le fer, la flamme,
L’art de ne pas périr, ses lois et son bonheur ;
Qu’il frappera son front en y cherchant son âme,
Et sa poitrine obscure en y cherchant son cœur ;
Tant que, posant le pied dans le temple des causes,
Il rencontrera Dieu pour lui barrer le seuil ;
Qu’il verra, comme l’astre et l’onde et toutes choses,
Sur soi-même rouler l’ignorance et l’orgueil ;

Tant que l’air portera les oiseaux et la foudre,
Et les neiges d’hiver et les parfums d’été ;
Que l’amour écrira des serments dans la poudre
En mariant la honte avec la volupté ;
Tant que devra sévir le sort triste qui lie,
A toute heure et partout, avec de cuisants nœuds,
La raison à l’énigme, à l’épreuve la vie,
O poète, ton nom sera jeune et fameux !
Il n’est pas un amour, pas une plaie humaine,
Dont le feu sous ton doigt ne se sente irrité ;
Avec force et plaisir ton vers plonge et promène
Au vif de la douleur la sensibilité ;
Des abîmes du doute où le néant commence
Aux éternels sommets de l’espoir étoile,
Il n’est pas de degré dans la pensée immense
Que n’ait franchi l’essor de ton génie ailé !
Mais tu n’as jamais su lui choisir sa demeure,
Rien ne t’a satisfait des enfers jusqu’aux cieux ;
Le plus gai de tes vers couvre un ange qui pleure,
Le rire de ton masque est mouillé par tes yeux.
Ne pouvant ni chasser ni fixer l’espérance,
A moitié dans ce monde et dans l’autre à moitié,
Tu restes pour le bien dans une indifférence
Qui commande à la fois le blâme et la pitié.

Poète amer et doux, tu nous donnes envie
D’arrêter dans nos bras nos travaux généreux,
D’exhaler en soupirs tout le feu de la vie,
De laisser s’arranger les citoyens entre eux,
De fuir dans les boudoirs leurs voix tumultueuses,
Et d’étendre nos corps pour faiblir de langueur
Dans le baume énervant des rieurs voluptueuses,
Dans les navrants plaisirs qui dissolvent le cœur.
Le monde autour de nous est plein d’un bruit de chaînes,
On dirait que ton sein n’en a rien entendu,
Car la cité pour toi ne vaut pas tant de peines ;
Toi qui la dis mauvaise, à qui donc t’en prends-tu î
Oui, l’âge d’or est loin, mais il faut qu’on y tâche ;
Le bonheur est un fruit qu’on abat pour l’avoir ;
Si tu n’étais pas grand, je t’appellerais lâche,
Car je n’accepte pas le joug du désespoir !
Vois Spartacus qui songe, et, gonflant sa narine,
L’œil creux, voûtant son dos comme un lion traqué,
De son poing frémissant serre sur sa poitrine
Avec l’anneau rompu le droit revendiqué.
Et vois Léonidas : dans sa froideur hautaine
Il montre aux siens leur proie, et, près de les quitter,
Les convie aux enfers où, de la part d’Athène,
L’ombre d’Harmodius va les féliciter.

Ces hommes qui s’offraient pour le juste et l’honnête
Ont jugé que la vie est digne d’un emploi ;
Les brumes de l’Érèbe environnaient leur tête
Sans leur voiler le but, sans étonner leur foi !
Oui, leur foi ! tu souris et tu les plains, sceptique.
Leur foi, sache-le donc, c’était la dignité ;
Car telle est la grandeur de la morale antique :
S’allonger dans la tombe après avoir lutté !
Si leur philosophie est de froideur trempée,
Elle est bonne du moins pour apprendre à mourir.
Ils ne se laissaient choir qu’au-devant d’une épée ;
Ils ont même voulu ne pas daigner souffrir.
Cependant vois leurs maux : les lois mêmes hostiles,
Les guerres corps à corps, de sûreté jamais,
Les besoins, et la nuit sur les secrets utiles,
Et, pour céleste appui, des dieux qu’ils avaient faits.
Et toi, dernier venu dans le lieu de la terre
Où la sainte justice a vu son grain germer,
Où le plus grand esprit n’est jamais solitaire,
Ni le cœur le plus pur sans vierge pour aimer ;
Toi qui naissais à point dans la crise où nous sommes,
Ni trop tôt pour savoir, ni, pour chanter, trop tard,
Pouvant poser partout sur les œuvres des hommes
Ton étude et ton goût, deux abeilles de l’art ;

Toi dont la Muse vive, élégante et sensée,
Reine de la jeunesse, en a dû soutenir
Comme un sacré dépôt l’amour et la pensée,
Tu te plains de la vie et ris de l’avenir !
Je n’entends pas, hélas ! d’une indiscrète sonde
Interroger tes jours : tes pauvres jours ont fui !
Ton âme, perle éteinte aux profondeurs de l’onde,
A descendu longtemps le gouffre de l’ennui.
Je n’imiterai pas ces tourmenteurs des ombres
Qui fouillent un passé comme on force un tombeau,
Je sais trop qu’en moi-même il est des recoins sombres
Que fuit ma conscience en voilant son flambeau !
Non ! mais je cherche en toi cette force qui fonde,
Cette mâle constance, exempte du dégoût,
Posant l’homme en vainqueur sur la face d’un monde
Qu’il a dû corriger pour y rester debout ;
J’admire l’abandon, l’effrayante indigence
De cet être innocent dans les éthers jeté,
S’il porte dans son cœur, dans son intelligence,
L’ornement et l’abri de cette nudité ;
Je reconnais assez, dans sa nature altière,
D’activé liberté, de génie inventeur,
Pour que Dieu, lui livrant l’espace et la matière,
Ose lui déléguer les soins d’un créateur.

De là sa dignité, cette foi dans soi-même
Qui révèle à ce roi sa divine onction,
Et lui dit que son front convient au diadème,
Sa poitrine à l’amour, son bras à l’action !
Poète, oubliais-tu les bas-reliefs antiques
Racontant la naissance et le progrès des arts :
Le soc, le bœuf, la ruche et les essais rustiques
Faits par les jeunes gens sous les yeux des vieillards,
Partout, dans la campagne égale et spacieuse,
Les efforts du labour, les merveilles du fruit,
Et la rébellion farouche et gracieuse
Des premiers étalons que le dompteur instruit ;
Les sages, l’alphabet écrit dans la poussière,
La chasse aventureuse et l’aviron hardi,
Les murailles, les lois sur les livres de pierre,
Et l’airain belliqueux pour l’épaule arrondi ;
Les femmes dessinant les héros dans la trame,
Les artistes au marbre inculquant leurs frissons,
Et le berger poète, inventeur de la gamme,
Suspendant le soupir à la chaîne des sons !
Il est beau, ce spectacle ! eh bien ! il dure encore !
La conquête a changé ; l’ambition non pas !
Nos pères tâtonnaient aux lueurs d’une aurore,
Mais le plein jour enfin se lève sur nos pas ;

Où rampait le sentier nous déployons la route ;
Ce qu’un aveugle instinct surprit et révéla,
Nous l’expliquons ! Le ciel n’est plus pour nous la voûte,
Mais l’infini ! Les dieux ? Nous renversons cela !
Le quadrige est vaincu, nous tenons un Génie
Qui fume, haletant d’un utile courroux,
Et, dans l’oppression d’une ardente agonie,
Attache au vol du temps l’homme pensif et doux.
La Vérité farouche en son repaire antique
Ne sait où reculer sous l’éclair qui la suit ;
Elle est traînée enfin sur la place publique,
Les yeux charmés du jour et honteux de la nuit.
La Liberté, qui pleure en comptant ses victimes,
Pareille à la Phryné, se voile encor le front ;
Ses vieux juges, pesant son âme avec ses crimes,
Par sa beauté vaincus, les lui pardonneront.
Pour nous décourager il fallait moins attendre :
La douleur en travail nous laisse voir son fruit.
On s’est trop bien battu, poète, pour se rendre ;
Nous planterions l’espoir sur l’univers détruit.
Et parce que ta sœur, la sensible Harmonie,
Voyant au fil du luth frémir tes larmes d’or,
Juge à des mots rêvés que la joie est finie
Et t’emporte avec elle en un suprême essor,

Crois-tu que l’Espérance à ta suite envolée
Parte en brisant les dés sur un si bel enjeu ?
Ah ! grand Dieu ! qu’en diraient Socrate et Galilée,
Tous les semeurs de verbe et les voleurs de feu ?
Auraient-ils ennobli nos arts de leur pensée,
Notre religion de leur pressentiment,
Et, portant tout le poids de l’œuvre commencée,
Légué tout le profit de son achèvement ?
Auraient-ils par la lutte et par la découverte
Fait la sécurité qu’on savoure aujourd’hui,
Pour que l’âme plus libre, allant mieux à sa perte,
Corrompit ses loisirs en innovant l’ennui ?
Les abris sont plus sûrs, les volontés meilleures,
On ne meurt plus de faim, mais on en souffre encor ;
Que l’amour et la paix sur toutes les demeures
Comme un soleil égal versent la joie et l’or !
Les hommes qu’étreignait leur misère sauvage
En se liguant contre elle ont pu s’en affranchir ;
Mais cette ligue engendre un nouvel esclavage,
C’est de leurs droits vendus qu’il faut les enrichir.
Tu ne l’as pas compris : ton vague et triste livre
Nous laisse plein de vœux et de regrets confus,
Il donne des désirs sans donner de quoi vivre,
Il mord l’âme et la chair ; je ne l’ouvrirai plus !

Je ne veux plus l’ouvrir ; mon maître est le poète
Amant de l’idéal, comme on l’est d’un drapeau
Pour la grande action qu’à son ombre on a faite,
Qui pose un ferme corps sous la robe du beau,
Qui, ne mesurant pas à l’arpent la patrie,
La reconnaît partout dans tous les droits humains,
Et, comme bienfaitrice honorant l’industrie,
Veille au salut du cœur dans ce progrès des mains.
Si je me suis trompé, si la nature entière,
Depuis les astres morts jusqu’aux mondes vivants,
Au souffle des hasards, sans but et sans carrière,
S’envole n’importe où comme la graine aux vents ;
Si les gazons d’avril ne sont que les complices
D’un instinct décevant que je nomme l’amour ;
Si je dois redouter d’ingénieux supplices
Dans tous les sentiments qui font chérir le jour,
Alors j’embrasserai ta muse abandonnée,
Je lui vendrai mon cœur pour ses douces leçons,
Et je m’endormirai, la tête couronnée,
Soupirant l’élégie et les molles chansons ;
Je dirai qu’il vaut mieux que toute fin soit prompte,
Que la peine est le mal et le plaisir le bien,
Qu’il n’est pas de linceul, pour assoupir la honte
Et bercer la douleur, plus charmant que le tien,

Mais je n’en suis pas là ; j’ai connu la souffrance,
Et le lutteur n’a mis dans l’herbe qu’un genou ;
Il se dresse, il respire, il est fort d’espérance,
Et tu n’es qu’un malade ou je ne suis qu’un fou.