Stéphansfeld – Des caractères et du traitement de la folie


STEPHANSFELD




DES CARACTERES ET DU TRAITEMENT DE LA FOLIE.





À quelques lieues du Rhin, près de la petite ville de Brumath, en face d’une belle forêt de sapins, au milieu d’une plaine fertile et riante que domine à l’horizon le clocher merveilleux de la cathédrale de Strasbourg, s’élève un vaste établissement qui, avec ses cours, ses jardins, ses dépendances, occupe l’emplacement d’un grand village : c’est la maison de Stéphansfeld, ancienne commanderie des chevaliers hospitaliers du Saint-Esprit, fondée au commencement du XIIIe siècle, sécularisée en 1775, puis transformée en hospice d’enfans trouvés, de tout temps enfin, et encore aujourd’hui, consacrée au soulagement des misères humaines. En 1835, le département du Bas-Rhin, devançant les prescriptions de la bienfaisante loi de 1838, a converti l’ancien hospice en un asile d’aliénés. Cet asile n’a eu d’abord que des proportions modestes, mais il n’a cessé de s’étendre depuis 1835, et a vu chaque année grandir sa prospérité, si l’on peut appeler du nom de prospérité l’affluence toujours croissante des hôtes infortunés qui le remplissent.

L’asile de Stéphansfeld, sans être aussi vaste que quelques-uns des plus grands asiles de France, est cependant assez considérable pour ouvrir un large champ à l’observation, puisqu’il contient de six à sept cents malades. C’est d’ailleurs une des maisons où l’on a été le plus loin dans la pratique de ce traitement libéral et rationnel que Pinel et Esquirol ont introduit parmi nous. Le directeur, M. David Richard, qui semble doué d’une vocation particulière pour les délicates fonctions dont il est investi, y a réalisé pas à pas, avec une hardiesse prudente, toutes les améliorations que l’expérience avait justifiées, et il en a introduit quelques-unes que le succès a consacrées. Nous avons donc pu constater là les derniers résultats et les derniers progrès obtenus dans cette partie de la science, si ardue, si intéressante, et qui fait tant d’honneur à la philosophie médicale de notre temps.

La curiosité nous avait conduit une première fois à Stéphansfeld ; la sympathie nous y a ramené. Le directeur nous en a ouvert l’entrée avec une libéralité et une confiance dont nous ne saurions trop le remercier. Non-seulement il nous a introduit dans la vie intime de la maison, mais sa conversation, riche d’expérience, aussi remarquable par le sentiment que par la pensée, a singulièrement facilité l’enquête psychologique que nous avions désiré entreprendre sur la folie [1]. Une des plus grandes difficultés de notre travail était assurément le trouble même dont on ne peut se défendre en pénétrant pour la première fois dans une maison d’aliénés. Ce n’est qu’avec le temps, et sous l’influence d’études prolongées, que cette impression s’affaiblit. La folie est un des spectacles les plus tristes, mais aussi l’un des plus attachans. Si au premier abord on est tenté de trouver les aliénés beaucoup plus fous qu’on ne l’aurait cru, plus tard, quand on les connaît mieux, on leur prêterait volontiers plus de raison qu’ils n’en ont. L’observateur s’habitue peu à peu au désordre et à l’incohérence de leurs idées, et devient plus attentif à démêler en eux les vestiges d’une raison éteinte et d’une volonté endormie. Les débris des facultés intellectuelles et affectives reparaissent insensiblement à nos regards étonnés, et nous reconnaissons que dans la plupart des aliénés, je parle de ceux qui ne sont pas tombés dans la dernière dégradation, il reste beaucoup plus de l’homme que nous n’aurions cru, trop peu sans doute pour leur abandonner la conduite de leur vie, trop peu pour satisfaire ou consoler une famille, mais assez pour retracer à la pensée du philosophe l’image du temple détruit, et lui permettre d’admirer encore, sous ces ruines désolantes, la beauté effacée, mais indélébile, de la nature humaine.

C’est surtout lorsque l’on considère la vie en commun des aliénés, que l’on est frappé des ressources que l’art a su trouver dans la nature. On a pu établir un ordre, une discipline, une société entre ces esprits égarés, dont chacun, pris à part, n’est en général qu’indiscipline et révolte. Sans armes, sans chaînes ; sans soldats, on maintient en paix plusieurs centaines de malheureux, dont les uns sont possédés par des idées de suicide, les autres par des idées de meurtre, et dont la plupart sont exposés à des accès où ils brisent tout ce qui leur tombe sous la main, où leurs forces sont doublées par la fureur. Par une méthode savante, ingénieuse, philosophique, on rend la raison à beaucoup d’entre eux, dont les traitemens barbares d’autrefois n’eussent fait que des bêtes féroces. Quant à ceux qu’on ne guérit pas, on leur a créé une vie douce et paisible dont ils jouissent comme ils peuvent, jusqu’au moment où la mort vient rompre leurs illusions, ou bien jusqu’à ce qu’un nouveau progrès de la maladie leur enlève même les derniers vestiges de la raison et de la pensée, et ne laisse plus rien à faire à la science que de prolonger de quelques jours leur lente agonie.

On peut étudier la folie à bien des points de vue ; quant à nous, la pensée constante qui nous a servi de fil conducteur entre tant de faits divers et quelquefois contradictoires a été celle-ci : rechercher dans l’aliéné les vestiges de l’homme raisonnable et les indications que la nature elle-même offre au médecin pour combattre la maladie. Ainsi l’étude philosophique de la folie nous aidera à en bien comprendre le traitement, et en faisant connaître un peu mieux ce que c’est que cet être obscur et étrange qu’on appelle l’aliéné, nous signalerons une des rares occasions qui s’offrent au psychologue et au moraliste de concourir directement à la guérison des maux et des souffrances des hommes.


I

Ce qui frappe le plus sur le visage des aliénés, c’est une certaine tristesse qui ne ressemble à aucune autre. De même qu’il y a une gaieté folle, il y a aussi en quelque sorte une tristesse folle. La fixité du regard, la contraction des traits, pénètrent l’âme d’une émotion douloureuse et dans les premiers temps insupportable. Ces images vivantes du malheur vous poursuivent jusque dans vos plaisirs, comme pour vous rappeler la misère de la vie humaine.

Ce qui n’est pas moins pénible à considérer que la mélancolie de quelques aliénés, c’est la gaieté convulsive de quelques autres. C’est un rire perpétuel et sans raison, accompagné de gestes extravagans, tantôt un rire hébété et stupide, triste symptôme de l’imbécillité, tantôt un rire violent qui touche de près à la fureur. La gaieté alors se transforme en son contraire. Qu’on ne se représente pas cependant une maison d’aliénés comme une réunion d’Héraclites et de Démocrites, dont les uns pleureraient et sangloteraient toujours, et dont les autres ne cesseraient de rire aux éclats. Même dans une maison de fous, ce ne sont là que des exceptions. Le plus grand nombre est dans un état moyen qui, à vrai dire, incline plus à la tristesse qu’à la joie, mais qui n’a rien de choquant ni d’extraordinaire.

Comme il y a une folie gaie et une folie triste, il y a aussi une folie agitée et une folie tranquille. Entrez dans une cour, un jardin, une salle occupée par les malades : vous en voyez un grand nombre assis, immobiles, silencieux, indifférens en apparence à toutes choses. D’autres au contraire vont et viennent avec une excessive mobilité : leurs gestes sont rapides et déréglés ; ils chantent, ils crient, ils se parlent à eux-mêmes avec précipitation, quelquefois avec colère. On en voit qui montrent le poing à des ennemis invisibles, à des adversaires absens. On sent qu’il y a quelque chose en eux qui ne peut se contenir, et qui déborde. Les premiers ressemblent à un homme fortement préoccupé d’une pensée, et qu’une contention extrême fixe dans un même lieu et dans une même position pendant plusieurs heures ; les seconds ressemblent à un homme très passionné, qui ne peut se tenir en place, et qui s’entretient tout haut de l’objet de sa passion. Cette agitation, quand elle est portée à l’extrême, devient la fureur ; mais la fureur n’est plus heureusement, comme autrefois, l’état ordinaire des aliénés. Grâce au traitement plus humain qui leur est appliqué, la fureur chronique a disparu, et la fureur aiguë n’est plus qu’un accident relativement assez rare, que l’on sait prévoir, et que souvent même on peut prévenir. Aussi le nombre des cellules destinées aux furieux, ou, comme on les appelle aujourd’hui, aux agités, va-t-il en diminuant. À Stéphansfeld, il y a quatorze cellules pour sept cents malades. C’est à peu près la proportion de 1 à 50. Ajoutez qu’elles sont rarement toutes remplies, ajoutez encore que ceux mêmes qu’on y renferme sont loin d’être dans un état constant d’agitation et de fureur. Je me suis promené dans le jardin attenant aux cellules avec un furieux qui était de la plus belle humeur du monde. J’en vis une autre fois trois ou quatre qui dînaient ensemble dans le corridor des cellules avec une parfaite tranquillité et un excellent appétit. Il faut avouer que la discipline de la maison est pour beaucoup dans de tels résultats ; mais la discipline aurait-elle cet effet sans chaînes et sans bâtons [2], si la fureur était un élément essentiel de la folie ?

Ne nous arrêtons plus maintenant à l’aspect extérieur de la maladie, cherchons dans le fou ce qui reste d’humain et de raisonnable. Par quels côtés les lois morales le dominent-elles encore ? Quels sont les sentimens qui survivent le mieux à la perte de la raison ? Quelles sont les facultés de l’esprit que la folie atteint le moins profondément ?

Le sentiment de sociabilité est un de ceux que la folie semble altérer le plus, et l’un des caractères les plus frappans de l’aliénation mentale, c’est la tendance à l’isolement. Dans cette cour, où se réunissent quarante, cinquante aliénés, il semble que pas un ne songe à son voisin. L’un crie, chante, rit : personne ne l’écoute, et il ne parle à personne ; un autre, livré à ses pensées solitaires, ira d’un arbre à l’autre, tournera sur lui-même par un mouvement circulaire, et, comme un animal enchaîné, fera cent fois, mille fois de suite le même mouvement, sans qu’aucun autre songe à remarquer ou à arrêter cette promenade monotone. L’un restera toute la journée assis et accroupi dans un coin : il est sûr de ne pas être dérangé, si le directeur ou le médecin ne vient secouer son engourdissement. Quelquefois l’un semble parler à l’autre ; mais en approchant vous apercevez bientôt que le premier se parle à lui-même, et que le second ne l’écoute pas. L’un fait des extravagances, un autre rit à côté de lui : vous croyez peut-être qu’il rit des folies, de son voisin ; non, il rit de ses propres pensées, peut-être même ne rit-il de rien, et son rire stupide n’est que le symptôme d’une incurable démence. À une des leçons de clinique organisées à Stéphansfeld par le médecin en chef, un malade racontait son état, et il le faisait avec beaucoup d’esprit et de gaieté : une jeune fille maniaque était là qui riait aux éclats, et je crus un instant qu’elle riait de ce qu’elle entendait. Quand vint son tour d’être interrogée, je fus bien détrompé : la pauvre enfant ne pouvait pas répondre à une seule question, même la plus simple ; elle riait comme elle eût pleuré, par une impulsion automatique et irrésistible.

Faut-il attribuer cet isolement des aliénés à une véritable antipathie pour la société ? Cela peut être vrai dans certains cas. La misanthropie, l’hypocondrie, la manie-suicide, la panophobie (crainte universelle) sont accompagnées en général de cette aversion pour la société. Ce sont là néanmoins des espèces particulières de folie : ce n’est pas la folie tout entière. Or la folie en elle-même n’est pas précisément insociable : elle ne l’est qu’accessoirement. L’aliéné est trop préoccupé de ses propres pensées pour songer à son voisin et s’entretenir avec lui. Ce n’est pas qu’il ait horreur de la société : beaucoup de faits prouvent le contraire ; mais il n’a pas la force d’en jouir. Esclave de son imagination, il oublie où il est, avec qui il est, il s’oublie lui-même ; sa seule société, c’est ce moi imaginaire dont il caresse les chimères et dont il subit les passions.

La sociabilité est si peu en contradiction avec la folie, que les aliénés aiment à recevoir des visites, à voir des personnes étrangères et même les personnes de la maison, qu’ils rencontrent chaque jour. Toutes les fois que j’entrais avec le directeur dans une cour ou dans une salle, il en venait toujours quelques-uns autour de nous. La plupart, en passant, serraient la main du directeur, et presque tous le saluaient avec un air de satisfaction ; plusieurs même s’attachaient à nous avec une persistance opiniâtre, et poussaient la curiosité jusqu’à la persécution. Tous, il est vrai, ne manifestent pas une telle expansion et une amabilité si gênante, mais presque tous se montrent joyeux quand on les aborde. Ils sont polis et complaisans, répondent volontiers aux questions, sourient aux plaisanteries qu’on leur fait, et entrent facilement en conversation. S’ils attendent qu’on aille au-devant d’eux, ce n’est pas par répugnance, c’est par indifférence, indifférence dont la cause est dans leur extrême préoccupation.

À vrai dire, les aliénés sociables ne le sont guère qu’avec les personnes raisonnables : ils le sont très peu entre eux. La folie s’entend beaucoup mieux avec la raison qu’avec la folie elle-même. Le motif en est facile à pénétrer. La raison comprend la folie ; elle a pour elle des condescendances, des conseils, des consolations ; elle l’écoute, elle la détourne, elle la dirige, et c’est ainsi qu’elle l’attire à elle. De plus, la folie sent instinctivement la supériorité de la raison : elle éprouve le besoin de se justifier, de se démontrer, de s’étaler, et la raison s’y prête par cela même qu’elle est supérieure. Au contraire, que la folie se rencontre avec la folie, il y a bientôt des chocs, des incohérences, des incompatibilités. La folie repousse la folie, elle est attirée par la raison, comme l’un des pôles électriques est repoussé par son semblable et attiré par son contraire [3].

On voit dans quelle mesure se produisent les altérations du sentiment de sociabilité chez les aliénés ; mais le fou n’est pas accusé seulement d’être insociable, il passe pour égoïste, et ici on a peut-être raison. La préférence de l’intérêt d’autrui à l’intérêt propre est une idée trop abstraite et trop compliquée pour qu’on puisse espérer qu’elle domine chez le fou, lorsqu’elle est si rare même chez l’homme raisonnable. Il faut, pour préférer les autres à soi-même, une puissance de raison et de volonté incompatible avec cet empire de l’imagination, des passions et des sens, qui est le trait caractéristique de la folie. Cependant, si les aliénés sont rarement généreux, ils peuvent être serviables et obligeans, surtout lorsque leur imagination est vivement frappée. Une troupe d’aliénés de Stéphansfeld était allée faire une promenade dans la campagne à quelque distance de la maison. C’était la fête du directeur, et en l’honneur de cette solennité on avait emporté un tonneau de bière, que l’on devait boire en plein air. On choisit une place, on s’assied, on se prépare aux libations promises ; En ce moment, un chariot de foin vient à passer avec son chargement habituel de moissonneurs, hommes, femmes, enfans. Le chariot, rencontrant un obstacle, verse et fait rouler par terre tous ceux qu’il portait. En un clin d’œil, les aliénés se lèvent, courent au désastre, le réparent, remettent la charrette sur pied, et vont porter secours aux paysans, dont aucun, par bonheur, n’était blessé. La voiture repart ; mais que s’était-il passé ? Pendant que les uns se livraient à cette expédition chevaleresque, d’autres, mieux ou plus mal inspirés, étaient restés en place et avaient vidé le tonneau. On se fâche, on crie, on en vient presque aux mains ; tout s’apaise enfin, et les uns et les autres reviennent en riant à la maison. C’est là un enfantillage ; n’y voyez-vous pas en petit cependant l’image de la société, les généreux et les égoïstes, les habiles et les dupes ? Ce que j’y veux remarquer surtout, c’est le mouvement spontané qui porte ces braves gens à venir au secours de leurs semblables. Le danger eût-il été plus pressant, ils se seraient exposés avec le même zèle et la même ardeur. Un incendie se déclara une fois à Stépliansfeld ; la foudre était tombée sur les étables et y avait mis le feu. C’était la nuit, toute la maison se leva, tous se mirent au travail, pas un ne profita du désordre pour s’évader, ce qui eût été facile. Ils ne songèrent qu’à une chose, au danger commun.

On demandera si les aliénés sont sensibles à l’amitié. Il est assez rare de voir des amitiés se nouer dans les asiles ; on peut néanmoins démêler entre les aliénés certains symptômes de sympathie réciproque et quelquefois une sorte de camaraderie. J’ai vu deux jeunes aliénées qu’une même disposition à la gaieté paraissait avoir rapprochées l’une de l’autre. Un malade de Stépliansfeld s’était évadé avec le secours d’un de ses compagnons : il est repris, enfermé de nouveau, et tente une seconde évasion. C’est le même complaisant qui est encore son complice. Croit-on que ce soit là l’effet d’un pur hasard, et n’y voit-on pas le germe de ces sortes d’amitiés qui unissent souvent dans le monde les forts et les faibles, les hardis et les complaisans, et subordonnent les uns à l’influence des autres ?

Un autre sentiment qui subsiste, à n’en pas douter, chez les aliénés, c’est celui de la reconnaissance, S’il arrive souvent que l’aliéné soit défiant, irritable, et traite tout le monde en ennemi, — souvent aussi il est sensible, aux soins qu’on lui rend, et il finit presque toujours par s’en montrer reconnaissant. Je n’en veux d’autres preuves que les témoignages d’affection que le directeur de Stéphansfeld reçoit de tous ses malades, ou de la plupart, quand il les visite. À sa fête, un aliéné lui lut un compliment qu’il avait composé. Ce morceau, extrêmement naïf, et qui témoignait d’une assez grande faiblesse d’esprit, était cependant touchant et exprimait avec une sorte d’émotion et les maux que souffraient les malades et les soins dévoués dont ils se sentaient l’objet. La reconnaissance y était sincère et expressive.

Les aliénés ont encore le sentiment du respect. On voit au milieu d’eux, dans le quartier des hommes, des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul présider aux repas, faire la prière, distribuer les portions. Jamais eues n’ont reçu aucune insulte ni même aucune menace ; elles leur imposent comme à des enfans. Au sentiment du respect se rattache le sentiment religieux, qui est assez vif chez les aliénés ; au moins sont-ils sensibles aux cérémonies du culte : ils s’y montrent paisibles, silencieux, recueillis. Que se passe-t-il dans leur âme ? Il est difficile de le savoir, mais il est permis de supposer qu’ils ne sont pas sans éprouver quelques-unes des émotions que la majesté du lieu saint éveille naturellement chez l’homme raisonnable. Un des sentimens les plus enracinés chez un grand nombre d’aliénés, c’est le sentiment de la dignité personnelle. Ce serait une erreur de croire que l’aliéné cesse de s’appartenir complètement à lui-même, qu’il ne tient pas à l’estime des autres et s’accommode de leur mépris. Il suffirait, pour en avoir le témoignage, de l’offenser ; mais une épreuve moins périlleuse et plus agréable est au contraire de le traiter avec politesse et respect. L’aliéné est très fier. Une des plus grandes offenses qu’on puisse lui faire, c’est de lui dire qu’il est fou. Aussi ne le lui dit-on pas, si ce n’est par insinuation, ou dans le dessein de l’irriter et de provoquer par là une révulsion salutaire. Or ce fait même prouve à quel point il est sensible à une certaine honte, combien il tient à passer pour un homme et à être traité comme tel.

Il y a toute une classe de sentimens et d’affections qui sont profondément altérés chez la plupart des aliénés : ce sont les affections de famille. On ne peut s’en étonner. La famille est le milieu dans lequel les hommes en général vivent le plus. Les rapports les plus fréquens, les plus nombreux, les plus compliqués, ce sont les rapports du père avec le fils, du fils avec le père, du mari avec la femme, de la mère avec ses enfans. Quelque part que les autres hommes aient dans notre vie, il s’en faut de beaucoup qu’ils nous touchent par autant de côtés que ceux dont nous partageons le toit, et qui nous sont unis par les mille liens du sang, de l’habitude, du devoir, de la reconnaissance et de l’intérêt. Qu’arrive-t-il lorsque la folie atteint et envahit l’âme d’un de nos semblables ? Elle change les rapports des objets ; elle disjoint les associations de pensées déjà formées, elle en crée de nouvelles, elle présente au malade le monde où il vit comme un tableau renversé, elle confond les lignes et les couleurs, elle grossit les objets, elle exagère les impressions, elle suscite des images fantastiques, effrayantes, qui exercent sur l’âme une insurmontable fascination. Or quelles doivent être les premières victimes de ce changement de perspective ? Ceux-là évidemment au milieu desquels nous vivons, et à qui l’imagination prête un rôle dans le drame chimérique où l’aliéné est à la fois spectateur et acteur. L’habitude que nous avons de les mêler à tout ce qui nous intéresse fait qu’ils nous deviennent aussi odieux qu’ils nous ont été chers, parce que, les voyant avec d’autres yeux, nous ne pouvons cependant les voir jamais avec indifférence. De là ces défiances, ces haines, ces jalousies, ces colères tragiques qui viennent succéder aux affections les plus douces ; de là aussi l’extrême difficulté, reconnue par les médecins, de soigner et de guérir l’aliéné au milieu de sa famille ; de là enfin le danger des rechutes, quand, après l’en avoir tenu séparé pour un temps, on le laisse retourner trop tôt auprès d’elle. La chaîne des fausses associations, rompue un instant par une prudente séparation, se renoue en présence des lieux et des personnes au milieu desquels elles se sont formées.

Si les affections de famille sont profondément troublées chez l’aliéné, sont-elles pour cela détruites ? Non sans doute, et chez quelques-uns elles gardent même une force singulière. Une pauvre femme, dont le visage ne trahissait aucun égarement, me paraissait en proie à une morne et profonde mélancolie. — Qu’a-t-elle ? demandai-je. — Elle pense continuellement à ses enfans, me répondit-on. Triste et lamentable maladie qui, en troublant l’intelligence, n’ôte pas toujours le sentiment, qui laisse au cœur de l’homme ses affections les plus vives, et ne lui permet pas de les satisfaire ! Plus heureuse la femme qui, en perdant la raison, perd le sentiment de toutes choses, les souvenirs de toute sa vie, et n’a plus ni regrets, ni désirs, ni espérances ! Si l’aliéné à rarement une telle fidélité d’attachement aux siens, il aime cependant à leur écrire, à recevoir de lettre, nouvelles. Il est rare qu’on ne se fasse pas écouter d’un aliéné en lui parlant de sa famille. Il est vrai qu’au souvenir de la famille se joint le souvenir de la liberté ; mais ce qui se réveille surtout, c’estime vague réminiscence de certaines habitudes, de certains liens, de certains plaisirs partagés en commun, et c’est de toutes ces choses qu’est composé le sentiment complexe que l’on appelle l’esprit de famille.

Il n’est pas impossible, on le voit, de découvrir dans les aliénés, à des degrés divers, la plupart des sentimens du cœur humain. Y retrouverait-on également certaines facultés de l’intelligence ? C’est un point qu’il conviendrait de vérifier par des observations très précises et très multipliées. Nous n’en présenterons que quelques-unes qui s’accordent avec le plan de ce travail. Seulement ici il faut avant tout faire une distinction importante et reconnaître, avec la plupart des auteurs, deux grandes formes de la folie : la manie et la monomanie.

Interrogez divers aliénés, vous ne serez pas longtemps sans découvrir qu’ils peuvent se ranger en deux classes, dont les limites sont loin d’être fixées avec précision, bien qu’il ne soit pas permis de les confondre. Les uns déraisonnent presque aussitôt qu’ils ouvrent la bouche, leurs pensées, leurs sentimens, leurs paroles et leurs gestes sont dans un état perpétuel de mobilité, d’incohérence et de contradiction ; il semble que le délire ait tout envahi, et qu’en eux tout soit également insensé : ce sont les maniaques. Les autres présentent toutes les apparences de la raison ; leurs gestes sont convenables, leurs paroles répondent à leurs pensées ; leurs pensées elles-mêmes ont une sorte de suite, leurs sentimens ne paraissent pas au premier abord en contradiction avec ceux des autres hommes. Enfin vous les croiriez victimes de la persécution en les rencontrant dans une maison de fous, si tout à coup un mot inattendu ne réveillait une série d’idées extravagantes d’autant plus difficiles à extirper qu’il s’y mêle souvent une assez grande puissance de raisonnement. Ce sont les monomanes dont on a tant abusé devant les tribunaux, mais dont on ne peut contester l’existence, pour peu qu’on ait visité une maison de fous.

Le maniaque, c’est le fou de théâtre. C’est celui qu’on nous représente passant en un instant d’une idée à l’autre, méconnaissant les personnes qui l’entourent, riant et pleurant dans le même moment. C’est un clavier mal accordé dont une main désordonnée frappé au hasard les touches dissonantes contre toutes les règles de l’harmonie et du rhythme. Cet état paraît bien extraordinaire et aussi indépendant que possible, des lois de l’intelligence et de la raison. Cependant il y a, même dans la vie normale, certains états d’esprit qui peuvent à la rigueur donner une idée de celui-là. La pensée éprouve quelquefois une sorte d’impatience qui lui fait franchir d’un seul élan tous les abîmes ; mille images contradictoires se succèdent avec une rapidité irrésistible. Une fleur, une étoile, un cercueil, un ami, le plaisir, le chagrin, l’espoir et l’angoisse, toutes les impressions, toutes les idées, tous les souvenirs, toutes les conceptions paraissent se rassembler à la fois dans un atome de temps : c’est un rêve fugitif, c’est un délire volontaire. De ce chaos sans doute finit toujours par sortir une pensée dominante, et la passion la plus vive triomphe des autres. La manie malheureusement est un chaos durable où surnagent à peine quelques vestiges d’une passion dominante.

Chez le maniaque, les idées se pressent, se heurtent les unes contre les autres avec une force et une rapidité incroyables. Il semble que tout se déroule dans sa tête sans que rien puisse arrêter cette singulière détente, on dirait le mouvement d’une pendule dont on vient d’enlever le balancier, et cependant ce désordre, si étrange et si incohérent qu’il paraisse, n’est pas l’effet du hasard ; on peut y retrouver encore les lois de l’association des idées. Auprès de la cellule où un maniaque dangereux a dû être enfermé, des ouvriers maçons viennent de commencer leur travail. Aussitôt l’imagination, cette folle du logis, persuade au malade qu’il est dans une loge maçonnique, et il s’attend à subir les épreuves dont sa mémoire lui retrace les tortures. De là des cris, des hurlemens, qui bientôt font place à des éclats de rire. Pendant que vous faites appel à ses sentimens pour le calmer, il croit lire au fond de votre pensée et découvrir les replis les plus cachés de votre cœur, et les découvertes qu’il y fait le transportent de joie et provoquent cette hilarité qui paraît absolument sans cause.

En y regardant de près, un médecin habile et observateur pourrait interpréter ainsi jusqu’à un certain point les paroles et les actions des maniaques qui paraissent le plus extravagantes. Un médecin d’aliénés très distingué, M. Baillarger, a dit avec raison que ce qui caractérise l’aliénation mentale, c’est la suppression des idées intermédiaires. Cependant ce n’est pas absolument sans raison que l’aliéné passe d’une idée à l’autre : des rapports fortuits déterminent ce passage. La suppression des idées intermédiaires ne s’observe pas seulement dans la folie ; le même fait se produit dans le sommeil et même dans la veille de l’homme raisonnable ; mais celui-ci peut écarter ces images importunes qui viennent à chaque instant interrompre ou détourner le cours régulier de ses idées. Le fou ne le peut plus ; les idées s’appellent l’une l’autre par une sorte d’affinité dont les causes sont probablement cachées dans des rencontres et des combinaisons antérieures.

Un tel désordre est fait sans doute pour exciter l’étonnement ; mais il est loin de présenter un spectacle aussi extraordinaire que celui de la raison et de la folie coexistant à la fois dans le même homme et presque dans le même moment : c’est ce spectacle que nous offre la monomanie. Nous interrogeons un malade sur sa vie passée, il répond avec exactitude et justesse. Sa mémoire n’a subi aucune altération ; les dates et les faits lui reviennent avec une précision remarquable ; pas d’hésitation, point d’égarement, tout est en effet comme il le raconte. On l’interrompt pour lui demander s’il n’a point quelque chose dans les yeux. Ici commence la déraison ; il a des âmes dans les yeux ; il en a au moins cent cinquante mille dans tout le corps, depuis la plante des pieds jusqu’à la tête : ce sont les âmes des morts illustres ; dans l’œil droit est la famille Bonaparte, dans l’œil gauche la famille de Louis-Philippe. La plus petite secousse suffit à le ramener au bon sens. On lui parle de son frère et de sa famille ; aussitôt il entre dans les détails les plus exacts et les plus circonstanciés. Il parle de son ancienne profession, il était douanier, il en raconte les périls, les difficultés. Donnez-lui une nouvelle secousse en sens contraire, le voilà qui divague de nouveau ; les âmes reviennent sur le tapis ; il en a de vertes, il en a de jaunes, elles le fatiguent de leurs obsessions. On peut renouveler cette sorte de jeu autant de fois qu’on le voudra ; le malade ne s’aperçoit de rien. Il est aussi sérieux, aussi expansif dans sa folie que dans son bon sens ; il étonne ceux qui l’examinent, il ne s’étonne point de lui-même : en lui, la partie saine ne juge pas la partie malade. C’est une figure à double face : d’un côté est un masque ridicule et extravagant ; de l’autre un visage naturel et régulier.

On a beaucoup discuté dans ces derniers temps sur la possibilité du délire partiel et d’une folie circonscrite [4]. Il ne nous appartient pas de décider la question : l’expérience seule, et une expérience très étendue, peut faire autorité dans cette matière. Seulement il nous semble que l’observation de ce qui se passe tous les jours autour de nous serait plutôt favorable que contraire à la doctrine de la monomanie. On invoque l’unité de l’esprit humain ; mais l’esprit humain, tout un qu’il est, possède incontestablement des facultés diverses inégalement développées. Dans l’état normal, vous voyez des hommes qui pendant toute leur vie ont beaucoup de mémoire et peu de jugement, des savans qui raisonnent admirablement dans les matières abstraites et médiocrement dans les choses de la vie, des poètes et des artistes qui ont une grande imagination et très peu de bon sens, des hommes qui ont beaucoup d’esprit avec l’esprit faux, d’autres pleins de cœur avec une intelligence bornée. Les facultés ne sont donc pas absolument solidaires les unes des autres : l’une peut être faible et l’autre forte, l’une malade et l’autre saine. Il y a surtout une certaine indépendance entre la pensée et le sentiment : celui-ci peut être perverti sans que l’intelligence soit universellement atteinte. La monomanie n’a donc rien de contraire à la nature des choses. On a eu raison peut-être de critiquer et de corriger ce que cette théorie avait d’excessif et de trop rigoureux. L’essentiel subsiste : ce n’est qu’une question de mesure et de degré.

Un des faits qui prouvent le mieux la persistance des facultés intellectuelles dans certains délires, c’est la puissance de dissimulation que l’on rencontre chez quelques aliénés. L’aliéné dissimule son délire, ce qui serait impossible s’il n’en avait pas une certaine connaissance, et s’il ne savait distinguer lui-même ce qui est raisonnable et ce qui paraît fou aux yeux des autres hommes. C’est là certainement le témoignage d’une, grande force d’esprit. Aussi rien n’est-il plus difficile, dans certains cas, que de constater la folie. Un homme placé sous le coup d’une grave accusation fut soumis à l’examen des médecins par la justice, qui avait conçu des doutes sur l’intégrité de son état mental. Il soutint l’interrogatoire avec une habileté et une finesse qui déroutaient tous les pièges. Il aimait mieux passer pour criminel que pour aliéné. Et pourtant, aussitôt qu’il fut à Stéphansfeld, et qu’il cessa de se contraindre, l’état de son esprit ne laissa plus aucun doute. Il entendait des voix qui lui faisaient subir toute sorte de tortures, il était le plus malheureux des hommes. Il fit deux tentatives de suicide. L’aliénation était certaine, et cependant on avait pu en douter. L’aliénation n’embrasse donc pas la totalité des phénomènes intellectuels.

Un autre fait qui vient encore à l’appui de cette thèse, c’est que ces aliénés, qui paraissent si absorbés en eux-mêmes, si entêtés de leurs chimères, si rebelles à toutes les lumières que vous essayez de leur donner sur leur état, ont un sentiment très net et très vif de la folie des autres. Ils voient la paille dans l’œil du voisin, et ne voient pas la poutre qui est dans le leur. « Ne l’écoutez pas, c’est un fou, » voilà une des phrases que l’on entend le plus souvent à Stéphansfeld. Ce phénomène ressemble étrangement à l’aveuglement de la conscience, si éclairée sur les fautes d’autrui, si complaisante pour les nôtres. Cependant, pour juger les actions des hommes, même en nous trompant sur nous-mêmes, il faut que nous conservions la faculté naturelle de distinguer le bien et le mal. De même le fou qui juge la folie de son voisin doit avoir conservé en partie la faculté de discerner le vrai du faux, c’est-à-dire la raison.

Examinons plus particulièrement quelques-unes des facultés intellectuelles, qui se conservent le mieux dans l’aliénation mentale. La mémoire est une de ces facultés. On rencontre des aliénés qui ont une mémoire remarquable. L’un d’eux, qui est à Stéphansfeld depuis plusieurs années, connaît les noms de tous les malades, leur histoire, leur parenté, se souvient de tous les petits événemens de la maison, même les plus éloignés. Lorsqu’il divague, ses aberrations sont mêlées d’une foule de faits très exacts qu’il a appris on ne sait où. On m’a confié ou plutôt il m’a offert lui-même un mémoire de sa façon, rempli de toute sorte d’histoires fabuleuses et fantastiques ; mais du milieu de ce chaos se détache avec une parfaite clarté le récit naïf d’une journée de jeunesse du pauvre malade. Ce récit, inspiré par le souvenir vif et profond d’un des momens heureux de sa vie, n’offre pas la moindre trace, d’aberration ; il est évidemment sincère et fidèle, et porte en lui-même le, témoignage d’une parfaite exactitude. Écrit d’une main incorrecte, il émeut cependant et il attache. Ce reflet lumineux d’un autre temps dans la nuit où le malheureux est plongé aujourd’hui a je ne sais quoi, de mélancolique : c’est une fleur, perdue et oubliée dans un sol bouleversé.

La mémoire subsiste encore jusque dans les dernières formes de l’aliénation mentale, mais elle, devient de plus en plus mécanique. Un vieillard de plus de soixante ans, ancien desservant, et qui est sur la limite extrême de la manie et, de la clémence, a conservé une mémoire très nette, et très sûre. Il est incapable de prononcer une phrase qui ait de la suite ; et il peut encore réciter une fable de La Fontaine ou le célèbre exorde du père Bridaine ; il y met le ton et les nuances avec une certaine justesse ; cependant, si on l’interrompt pour lui demander le sens d’un mot, même le plus simple, il répond par des paroles sans suite et n’a plus l’air de rien comprendre à ce qu’il récite. Un autre malade, tombé plus bas, presque dans l’imbécillité, est encore capable de traduire quelques phrases latines ; mais demandez-lui ce que coûte une chèvre, il vous répondra qu’elle coûte deux sous. Le sentiment du rapport réel des choses a complètement disparu, et les anciennes associations formées par l’éducation et par l’habitude, conservées par la mémoire, subsistent encore en partie.

Une autre faculté : dont il serait curieux de suivre les traces dans l’aliénation mentale, c’est la conscience ou le sentiment de soi-même. Il ne faut pas croire que l’aliéné perde toujours le sentiment de la personnalité ; dans la plupart des cas, il sait parfaitement qui il est, il ne se prend pas pour un autre, et il a conscience de son identité. Lors même qu’il se fait illusion et qu’il se croit un autre personnage qu’il n’est en effet, on peut encore retrouver sous cette sorte de conscience factice la conscience primitive : « Qui êtes-vous ? Demandait M. Ferrus à une aliénée de Bicêtre. — Vous savez bien que je suis Marie-Louise. — Mais qu’étiez-vous auparavant ? — Marchande de poisson. »

Les aliénés ont-ils conscience de leur folie ? C’est une question des plus délicates. Il est certain qu’en général le fou affirme qu’il n’est pas fou ; mais le croit-il toujours ? On peut en douter. Il y a, je pense, une vague conscience de la folie comme il y a une conscience du rêve. Souvent au milieu d’un rêve ou étrange ou terrible une pensée vient à la traversé : c’est qu’il se pourrait bien que ce ne fût qu’un rêve. Je ne doute pas que de pareilles pensées ne traversent l’esprit des fous. Ce n’est pas là une hypothèse. J’ai eu entre les mains un travail fort curieux d’un ancien malade, qui, une fois guéri, a recueilli avec beaucoup de sagacité et de finesse les observations qu’il avait faites sur lui-même pendant sa maladie ; or l’une des plus remarquables était précisément cette incertitude où il était, se demandant s’il était fou ou s’il ne l’était pas, attentif à interpréter dans l’un ou l’autre sens toutes les paroles qu’on lui adressait, passant ainsi par toute sorte d’alternatives de confiance et de désespoir. Voici un autre fait qui prouve la même vérité. Un malade est introduit par stratagème à Stéphansfeld. On l’y conduit sous prétexte de visiter la maison, puis on l’y laisse. Une fois qu’il se voit prisonnier, il s’emporte, s’indigne, se plaint d’avoir été dupe d’une trahison ; enfin, il déclare qu’il consent à demeurer à Stéphansfeld, mais qu’il veut y venir volontairement. Il demande qu’on le laisse libre, et promet de revenir huit jours après. On le laissa sortir, et il revint en effet, au jour dit, se constituer lui-même prisonnier. Croit-on qu’il eût aussi facilement consenti à rentrer en captivité et qu’il se fût fait scrupule de manquer à sa parole, s’il n’avait pas eu le sentiment de sa maladie ?

Il y a quelquefois dans la folie des altérations de la conscience bien étranges. Un malade, que je vis à Stéphansfeld il y a déjà quelques années, était atteint d’une consomption très grave, et il approchait de sa fin. Ce triste état de santé, compliqué de la folie, lui avait inspiré un sentiment très extraordinaire : il croyait avoir perdu son moi. « Vous êtes bien heureux, nous disait-il avec une profonde tristesse, vous autres, vous avez un moi qui vous anime, qui soutient votre corps, qui lui donne la vie ! Pour moi, il en est autrement : mon corps n’est soutenu que par les puissances extérieures de la nature qui s’entendent pour le faire vivre ; mais il n’est point animé par un principe intérieur : il n’a qu’une vie machinale. J’ai perdu mon âme. » Telle était la singulière théorie qu’il s’était faite sur son être. Le point de départ de son illusion était son extrême faiblesse : il se sentait mourir, et, par cette exagération commune à la folie et au rêve, il croyait que le moi avait disparu en lui, parce qu’il le sentait s’évanouir. Ici encore la conscience subsistait, et c’était l’imagination qui s’égarait. C’est parce qu’il sentait le principe de la vie s’affaiblir qu’il croyait avoir perdu, ne s’apercevant pas de la contradiction qu’il y avait à dire : Pour moi, je n’ai plus de moi. — Il est inutile d’insister pour établir que l’imagination est une des facultés intellectuelles qui durent et se conservent chez les aliénés. Seulement ils ont plutôt l’imagination passive que l’imagination créatrice. On a remarqué que les poésies faites par les aliénés : sont pour la plupart détestables.

Faudrait-il conclure de toutes ces observations que le fou n’est pas plus fou que l’homme raisonnable ? C’est là un paradoxe qu’il faut laisser aux sceptiques, et auquel certains médecins se sont quelquefois trop complu. Par exemple, M. Leuret, homme éminent d’ailleurs, s’évertue à démontrer, dans ses Fragmens psychologiques sur la folie, qu’une certaine aliénée, qui croyait qu’un concile d’évêques se tenait dans son ventre, était dans le même état d’esprit que Descartes imaginant que le siège de l’âme est dans la glande pinéale. La seule différence qu’il y voit, c’est que l’aliéné ne sait pas trouver de raisons en faveur de son opinion, et que le philosophe en trouve toujours. Ce sont là des jeux d’esprit. Il est vrai qu’en toutes choses, les limites sont ce qu’il y a de plus difficile à déterminer. Il y a deux phénomènes de l’âme avec lesquels on est sans cesse tenté de confondre la folie : c’est l’erreur et la passion. Il faut pourtant l’en distinguer, car, comme tous les hommes se trompent et que tous ont des passions, ils seraient donc tous fous à quelque degré. Or, si tout le monde est fou, personne ne l’est. Lequel de nous aurait le droit de dire à un autre homme : Vous êtes plus fou que moi ? Si l’aliéné est un homme qui se trompe, l’homme de génie, qui souvent se trompe plus que les autres hommes et d’une manière plus extraordinaire, est un fou. Si l’aliéné est, comme on l’a dit encore, un homme possédé d’une passion extrême, le criminel est aussi un fou, car on ne voit point de crimes commis sous l’empire d’une raison modérée. Il faut prendre garde d’étende tellement le cercle de la folie, que l’on soit obligé d’y comprendre les deux phénomènes les plus étonnans de l’âme humaine : d’une part le crime, et de l’autre le génie.

Quelque soit le critérium dont on se serve pour distinguer la folie et la raison, ce que nous avons voulu établir, ce n’est pas que la raison et la folie se confondent, c’est que la raison subsiste plus ou moins jusque dans la folie. La première doctrine est d’un sceptique, la seconde est d’une philosophie amie des hommes, qui ne veut laisser perdre aucun des vestiges qui rattachent le fou à l’humanité. On est trop disposé à croire que lorsque les portes d’un asile ou d’une maison de santé se sont fermées sur un malade, il cesse de faire partie de la société des hommes : la famille l’oublie, les amis parlent de lui comme d’un mort. Et cependant il vit encore, le soleil se lève pour lui comme pour nous. Que fait-il de ces heures si lentes, qui ne sont occupées ni par les affaires, ni par les plaisirs ? De quoi se compose la vie intérieure d’une maison de fous ? C’est un monde renversé, mais c’est encore un monde, qui a, comme le nôtre, ses habitudes, ses règles, ses travaux, et même ses amusemens. Un tel monde est l’œuvre de l’art. C’est en recueillant ce que chaque aliéné conserve de raisonnable que l’on a pu, par la vertu de la discipline et de la règle, former une sorte de société qui, toute différente qu’elle soit de la nôtre, obéit à des lois analogues, car on n’y obtient l’ordre, la paix et un peu de travail que grâce à une habile et ingénieuse combinaison de l’autorité et de la liberté, de la confiance et de la contrainte. Que l’on veuille bien s’arrêter encore avec nous dans ce monde si peu connu, et dont il faut maintenant expliquer le mécanisme et le mouvement.


II

Rien n’est insignifiant : dans une maison d’aliénés : tout y doit être préparé soit pour écarter les fausses associations d’idées, soit pour en suggérer de véritables, pour amortir les impressions pénibles et irritantes, ou pour favoriser les émotions douces et sereines. À ce point de vue, l’une des conditions premières, et essentielles, c’est la situation à la campagne et au grand air. C’est là aussi un des avantages de la maison de Stéphansfeld : elle est entourée de champs et de forêts, coupée de jardins où les clôtures sont ingénieusement dissimulées. La vue y est belle et vaste : ce ne sont pas les grands et sombres aspects des montagnes j qui plaisent à l’artiste et au poète, mais qui seraient d’un médiocre agrément pour des malades d’esprit ; ce sont les rians aspects de la plaine et les accidens les plus ordinaires de la nature. Ce qui est salutaire d’ailleurs, ce n’est pas précisément la beauté du site, à laquelle l’esprit est bien vite habitué, c’est l’influence insensible d’un ciel vaste et d’un air pur.

Si l’action d’un milieu paisible est la condition indispensable du traitement de la folie, elle n’en est pas le principe. Ce principe est l’activité même du malade. Il faut qu’il coopère lui-même à sa guérison : il le fait par le travail. Comment s’y est-on pris à Stéphansfeld pour occuper soit le corps, soit l’esprit et l’imagination des aliénés ?

De toutes les formes du travail physique, c’est le travail agricole qui dans un hospice d’aliénés doit être préféré. Pendant longtemps, la crainte a empêché d’organiser sur une grande échelle le travail agricole. On frémissait à l’idée de mettre entre les mains des aliénés des instrumens aigus, tranchans, contondans. On a osé l’essayer, et très rarement l’on a eu des accidens à déplorer [5] ; on n’en a pas compté un nombre plus grand que dans la société, où le crime peut également abuser de ces instrumens de travail. Interdira-t-on l’usage des faux et des haches, parce, qu’elles peuvent devenir un moyen de destruction entre les mains d’un scélérat ?

Quelle différence entre ces fous d’autrefois qui, semblables à des animaux enragés, passaient quinze, vingt, trente ans, attachés à la chaîne dans des cabanons infects, et ces braves gens que nous voyons aujourd’hui partir le matin, la pioche sur le dos, avec un ou deux gardiens, se rendre au travail dans des champs sans clôtures, et revenir le soir au logis, harassés, sans avoir tenté de s’évader et sans avoir fait de mal à personne ! Ce sont les mêmes hommes, mais ils ont cessé d’être redoutables depuis qu’on a cessé de les craindre.

Dans une de mes visites à Stéphansfeld, je remarquai une troupe d’aliénés qui moissonnaient un champ. La chaleur était accablante ; mais la plupart de ces hommes, habitués aux travaux de la campagne, supportaient mieux que nous cette température caniculaire : un vaste chapeau de paille les préservait du soleil, et le travail les distrayait de la chaleur. Les uns fauchaient le blé, les autres le mettaient en gerbes, ou l’arrangeaient sur des voitures, conduites également par des aliénés. D’heure en heure, une majestueuse locomotive se précipitait à toute vapeur, vomissant sa fumée, ses milliers d’étincelles, ses sifflemens aigus, et entraînant après soi, avec un bruit terrible, un attelage interminable. Les travailleurs levaient la tête, regardaient un instant et se remettaient à l’ouvrage. Ce qui eût été pour un aliéné enchaîné la cause d’une fureur violente était à peine pour eux L’objet d’un regard. Sans doute ce spectacle a quelque chose de trompeur et cache une triste réalité, mais il n’en est pas moins satisfaisant pour l’esprit. Il est touchant de voir ces hommes, privés au moins passagèrement de la faculté essentielle qui constitue l’humanité, se rendre utiles aux autres et à eux-mêmes, grâce à la surveillance et à la direction d’une pensée supérieure qui raisonne pour eux.

Il n’est pas facile cependant d’obtenir des aliénés qu’ils se livrent au travail, surtout au travail des champs. D’abord beaucoup d’entre eux n’y sont pas propres, soit à cause de leurs habitudes antérieures, soit à cause de l’affaiblissement de leur constitution ; mais ceux mêmes qui sont capables de s’y livrer n’y vont d’abord qu’avec répugnance. Toute occupation est une fatigue pour un aliéné. Rien ne lui coûté plus que de s’arracher à ses contemplations immobiles ou à la turbulente agitation de ses pensées ; C’est donc déjà une conquête que d’obtenir d’un malade qu’il aille au travail. Aussi, pour l’exciter, on ajoute à ce travail l’appât de rémunérations pécuniaires et alimentaires. Rien de plus juste, car enfin on ne doit exiger rien pour rien ; rien aussi de plus utile : on réveille de la sorte l’intérêt personnel, qui est un élément de la raison ; on entretient dans l’esprit de l’aliéné l’idée de justice et d’équité, de proportion entre le travail et la récompense ; on l’intéresse à la vie ; on lui procure même une petite ressource pour le moment de la guérison. Chaque malade a son budget et en quelque sorte sa caisse, dont il n’a à sa disposition qu’une faible partie pour ses menus plaisirs ; le reste lui est réservé à titre de pécule pour sa sortie, où même pour les besoins de sa famille [6].

Outre les travaux agricoles, qui ne peuvent occuper qu’un certain nombre de bras, il y a à Stéphansfeld, comme dans la plupart des grands asiles, des ateliers pour divers métiers. Le travail sédentaire vaut moins que le travail des champs, et cependant il est de beaucoup préférable à l’oisiveté : il occupe le malade, il le distrait, il le soumet à une certaine, discipline, il l’entretient dans la pratique de son métier, si c’est un artisan, et enfin il est aussi l’objet d’une certaine rémunération.

Les femmes ne vont pas aux champs, mais elles sont occupées dans les jardins à sarcler et à récolter les légumes. Elles aident quelquefois à la fenaison, sous la surveillance des sœurs. De plus, elles ont de grands ateliers de travail : les unes filent, les autres tricotent ; il en est qui cousent ou brodent. Chacune est à sa place ; on leur impose le silence, mais ce n’est pas une règle absolue ; car une discipline trop stricte serait aussi fâcheuse que l’anarchie. Une ou deux sœurs sont à la tête de chaque salle, où, par un mélange de douceur et de fermeté, elles maintiennent l’ordre le plus parfait sans blesser et sans irriter les aliénées.

Il faut compter encore les travaux domestiques, particulièrement confiés aux convalescentes. Les unes sont à la cuisine, les autres à la buanderie ou à la lingerie ; d’autres s’occupent à disposer et à cirer les dortoirs et les réfectoires. La grande propreté des habitations est un moyen indirect de traitement moral. Quelques aliénées même entrent : au ; service des, employés de la maison. Les hommes, dans leurs quartiers respectifs, sont occupés, à des travaux analogues ; ceux qui ont quelque instruction sont attachés aux écritures et font un travail de bureau : c’est une preuve de grande confiance, et dont ils sont très flattés.

Quelle que soit l’utilité des travaux manuels et agricoles, ils ne sont praticables, avons-nous dit, que pour un certain nombre de malades. Beaucoup s’y refusent ou en sont incapables ; il faut donc les occuper d’une autre manière. On y réussit par le travail intellectuel. Rien n’étonne plus au premier abord que d’apprendre que dans une maison d’aliénés il y a un instituteur, une institutrice, des salles d’étude, des cours organisés et suivis. On est persuadé en général qu’un aliéné est toujours et partout extravagant : on ne le voit qu’en fureur, riant aux éclats, ou faisant des gestes ridicules. On ne le croit pas capable du degré d’attention, de docilité, d’intelligence nécessaire pour s’attacher à un enseignement, et c’est néanmoins ce qui a lieu, non pas pour tous, mais pour un certain nombre. Entrez dans la salle d’étude, tapissée de dessins dus à la plume pu au crayon des malades : une petite chaire, un tableau noir vous apprennent que vous êtes dans un des plus obscurs, mais des plus touchant asiles de la science. Un homme s’est voué à une tâche cent fois plus difficile que l’enseignement des enfans, celle d’arracher à sa tristesse un mélancolique, de secouer un stupide dans sa torpeur, de retenir un instant un maniaque désordonné, d’arrêter sur la pente des facultés que menace une démence inévitable, de provoquer chez tous un douloureux effort d’attention, de ne point se fatiguer d’un insuccès trop facile à prévoir, de faire enfin fonction de médecin plus que d’instituteur. Cette lutte corps à : corps de l’intelligence saine contre l’intelligence engourdie, abêtie, déréglée, vagabonde, est un) spectacle plein d’intérêt et d’émotion.

Lorsque je visitai à Stéphansfeld la salle d’étude des hommes, j’assistai à des exercices, de diverse nature : dictées, récitations, opérations d’arithmétique, exercices de chant, Les exercices où les malades me parurent le mieux réussir sont les exercices de mémoire et les exercices de chant. Nous savons en effet que la mémoire est de toutes les facultés intellectuelles celle qui se conserve le plus longtemps. Il y a dans la mémoire quelque chose de mécanique ; le mot appelle le mot, la mémoire n’est qu’une sorte d’habitude, et l’habitude à son tour n’est autre chose qu’un instinct acquis. Or dans la folie l’instinct survit à la raison. Quant à la musique, elle tient tellement à la sensibilité, elle est tellement indépendante de la pensée, qu’on peut en conserver le goût et quelquefois le talent dans le plus complet égarement intellectuel.

De la récitation et du chant, on passa à l’arithmétique. Le maître proposa une opération qui n’est pas des plus simples, quoiqu’elle soit des plus élémentaires : une division. On sait que l’illustre Laplace, invité un jour par les élèves de l’École Polytechnique à faire une leçon sur la division, répondit : « Je ne le puis pas, je ne l’ai pas préparée. » Autre chose est sans doute une leçon sur la division, autre chose l’opération elle-même ; mais enfin, si la théorie paraissait difficile à Laplace, il n’est pas très étonnant que la pratique ne soit pas très facile à des aliénés. Ce qui est surtout ici intéressant, c’est le travail de ces intelligences, qui, après tout, n’auraient peut-être pas beaucoup mieux réussi à l’état sain. Celui-ci proposait un chiffre, celui-là un autre ; on tâtonnait, on essayait, on confondait quelque peu les divers momens de l’opération. Enfin, chacun aidant, on atteignit le but : les intelligences s’étaient éveillées, avaient fait effort, et l’effort est le secret de la guérison dans les maladies mentales, comme il est le secret de la sagesse et du bonheur dans la vie.

Un des principaux effets obtenus par les exercices intellectuels, c’est l’obligation pour les aliénés d’agir en commun, de se soutenir les uns les autres, et de diriger leurs travaux vers un même but. Dans une opération arithmétique, bien ou mal faite, chacun est arraché pour un instant à lui-même ; il vit de la vie raisonnable, lors même qu’il raisonne mal, par cela seul qu’il essaie de s’entendre avec ses semblables, de parler leur langue ; d’appliquer des règles convenues et consacrées. L’émulation provoquée par cet exercice est un retour à la sociabilité, si profondément attaquée, nous l’avons vu, par la folie. La divergence d’opinion est elle-même un symptôme d’harmonie. On voit des aliénés qui se proposent les uns aux autres des difficultés, et qui éprouvent un malin plaisir de l’embarras de leurs camarades. C’est encore là un exercice salutaire ; car la raison ne consiste pas à penser tous la même chose, mais à penser différemment d’après des lois communes. Les séances de chant et de musique ont surtout ce grand avantage de forcer à l’accord et à l’unité d’action des volontés qui tendent sans cesse à s’isoler. Le chant en effet, même le plus simple, exige non-seulement une action simultanée, mais une parfaite entente. Il faut absolument que chacun marche d’accord avec les autres, que les voix, les mouvemens, les intonations, les rhythmes, se combinent avec une rigoureuse exactitude. Il est vrai que le rhythme lui-même entraîne en quelque sorte le chanteur, et le force, presque son insu, à une sorte de mesure et de régularité ; mais c’est précisément en quoi la musique est utile, indépendamment de son action sédative et de sa merveilleuse puissance d’attendrissement.

Outre les travaux intellectuels proprement dits, il y a une sorte d’exercice fort utile, mais plus facile, et qui plaît singulièrement aux aliénés : c’est la lecture. Les lectures sont publiques ou particulières. Les lectures publiques ont lieu tous les soirs en hiver, après le souper. Elles ont d’abord pour effet de remplir le temps, ce qui n’est pas une médiocre difficulté ; en second lieu, elles maintiennent l’ordre. Les aliénés obéissent instinctivement à la règle, à l’habitude, à l’imitation. Vous ne pouvez pas obtenir par la raison qu’un aliéné soit calme ; jetez-le dans un mouvement d’opérations régulières, toujours les mêmes, imposez-lui, en commun avec d’autres, des exercices qui exigent le silence et la tranquillité : il obéira machinalement à l’exemple. La lecture est un de ces exercices. Une lecture publique à haute voix emporte d’elle-même la nécessité du silence. Ce n’est pas la volonté de l’homme qui commande, c’est en quelque sorte la nécessité des choses, et l’aliéné s’y soumet comme les autres hommes. La lecture n’est pas seulement un moyen de discipline ; on la choisit à dessein attrayante, intéressante, familière et très claire : ce qui est le mieux accueilli, ce sont les histoires, surtout les histoires contemporaines. L’hiver dernier, on a lu à Stéphansfeld des récits de la guerre d’Orient. Ces récits intéressaient les aliénés au plus haut degré : on eût entendu une mouche voler. Quelquefois on choisit des histoires plaisantes, et ils rient aux bons endroits. Ce qui vaut mieux encore que les lectures publiques, ce sont les lectures libres que chaque aliéné fait à son choix. Une petite bibliothèque composée de bons ouvrages leur est spécialement réservée. C’est une responsabilité assez grande et assez délicate que celle de leur choisir les livres qui leur conviennent. Quelquefois ils choisissent eux-mêmes, et non sans discernement : certains aliénés ont rendu les Mille et une Nuits comme trop frivoles, et les ont changées contre des livres d’histoire et de voyage. Les faits réels les intéressaient plus que les fictions ; mais d’ordinaire, comme les aliénés sont eux-mêmes de grands enfans, ils préfèrent les livres d’enfans, le Robinson suisse par exemple et les Contes du chanoine Schmidt.

Parmi les moyens que l’on emploie pour secouer l’esprit des malades, fixer leur attention, détourner leur délire et exercer leur jugement, il faut placer en première ligne la conversation. La conversation est un genre de leçons qui vaut tous les autres. Elle a sur la leçon proprement dite l’avantage d’être indirecte, de ne pas ressembler à un enseignement officiel, de rentrer dans les habitudes de la vie ordinaire, d’imposer à l’aliéné une certaine politesse, une certaine convenance, un certain empire sur soi-même. L’aliéné est flatté que l’on veuille converser avec lui ; il fait plus, ou moins d’efforts pour être ou pour paraître raisonnable. Il l’est même nécessairement plus en conversation que livré à lui-même ; il faut qu’il compte avec son interlocuteur, et qu’il parle jusqu’à un certain point son langage. On observe que des malades qui spontanément ne disent que des choses inintelligibles répondent cependant juste à certaines questions. Il y a dans tout aliéné un reste de raison ; seulement cette raison est trop faible pour lutter contre le désordre qui a envahi toutes les facultés, elle ne réagit pas, et paraît entièrement étouffée. Qu’elle soit enfin provoquée par une conversation raisonnable, cette raison vacillante fait effort pour se mettre au diapason de celui qui parle. Il semble qu’il y ait là une lointaine application de cette loi de la sympathie, observée par Adam Smith, selon laquelle tout homme tend toujours plus ou moins à se rapprocher de l’état d’esprit de celui qui parle. Lorsque le malade écrit, on remarque qu’il commence souvent d’une manière raisonnable ; ce n’est que peu à peu que sa pensée s’éloigne de la ligne droite et finit par se perdre dans un délire complet. Il en est de même dans la conversation. Les premières phrases ou au moins les premiers mots sont en rapport avec les questions, et ne manquent pas de sens ; le délire ne vient qu’après. Si l’on arrête ce délire par une nouvelle observation, on peut obtenir encore une réponse demi-raisonnable, et en faisant passer ainsi le malade par une suite de secousses, on imprime à son esprit une tendance heureuse qui se soutient plus ou moins, selon que l’action est plus forte ou plus souvent répétée.

On ne saurait croire combien un seul mot, bien ou mal appliqué, peut avoir d’influence sur un esprit dérangé. Sans doute, lorsque la folie est très ancienne, très invétérée, et présente peu de chances de guérison, la conversation n’est plus guère qu’une distraction ; mais la folie n’est pas toujours absolue, inflexible, inattaquable. Dans le commencement surtout, l’aliéné, on l’a vu, passe par des phases diverses de doute et de confiance ; il se demande s’il a raison ou s’il a tort, si c’est lui qui se trompe pu les autres. Ces hésitations peuvent avoir lieu sans se trahir au dehors, car l’aliéné est plein de défiance, et il craint, ide s’engager avec vous par un aveu. Ces troubles intérieurs n’en existent pas moins. Un mot sévère peut jeter le fou dans l’anxiété et le mettre sur la voie de la triste lumière qui doit se faire dans son esprit pour rappeler son bon sens. Au contraire un seul mot d’encouragement et de complaisance prend à ses yeux la proportion d’une adhésion explicite. Vous lui donnez raison, il s’arme à ses propres yeux de cette connivence apparente, il s’enivre de votre approbation, et, les raisonnemens les plus pressans, les insinuations les plus habiles ont bien de la peine a triompher de cette première concession que vous avez crue sans péril.

Qu’il me soit permis d’exprimer ici l’intérêt que j’ai ressenti en écoutant plusieurs conversations du directeur de Stéphansfeld avec les malades. Une bienveillance parfaite mêlée d’une douce et fine ironie, un milieu juste entre une complaisance extrême qui, en caressant l’illusion des aliénés, envenimerait leur mal et le rendrait incurable, et une dureté méprisante qui enflammerait leur colère et irriterait leur conviction, un art heureux et délicat d’insinuer le vrai sans l’imposer, un respect admirable de la dignité de l’homme dans le malade le plus abaissé, tels sont les traits principaux de cette méthode de conversation, qu’on peut appeler à bon droit une méthode socratique. Amener le fou à trouver lui-même étranges ses propres pensées, à revenir au vrai, ne fût-ce qu’un instant, je dirai plus, l’amener à dissimuler sa folie, ce n’est pas sans doute une guérison, mais c’est une conquête sur le mal, et il en est de la folie comme du vice : si l’on ne peut pas obtenir le plus, il faut se contenter du moins.

Nous rencontrons ici une question très délicate et très importante : faut-il raisonner avec les fous ? Quelques savans et parmi eux un célèbre médecin allemand, M. Ideler, ont cru que l’on pouvait combattre la folie par le raisonnement. Les médecins français ont fait une vive opposition à cette doctrine, et l’on ne saurait nier que le raisonnement ne soit un assez mauvais moyen de guérir un fou. Il est si rare de convertir un homme, même raisonnable, par le raisonnement, qu’une telle guérison de la folie serait un véritable prodige. Faut-il en conclure qu’il soit absolument inutile de raisonner avec les fous ? Je ne voudrais pas l’affirmer. Sans doute on peut rencontrer un esprit naturellement dialecticien qui ait plus de logique que son contradicteur, et si le médecin est battu par son malade, tout est perdu ; mais l’aliéné a rarement une telle subtilité. Presque toujours il élude le raisonnement, ou il se tait. Dans les deux cas, il est évidemment embarrassé, il se sent le plus faible ; votre présence le gêne et le contrarie. Renouvelez très souvent la même expérience, harcelez-le de toutes les façons ; ce sentiment perpétuel d’infériorité qu’il éprouvera en présence d’un homme plus raisonnable que lui le mettra sur la voie de cet aveu si essentiel à la guérison : « Il pourrait bien se faire que je fusse fou. » Ce n’est pas là certainement un résultat à dédaigner.

S’il est quelquefois utile d’attaquer la folie en face et de la combattre par la discussion, il vaut mieux d’ordinaire la prendre de biais et s’attaquer au sentiment ou à l’imagination : c’est ce qu’on appelle la diversion morale. La religion bien employée, est par exemple un excellent moyen de discipline d’abord, d’apaisement et même de guérison ensuite. Au réfectoire, il serait difficile d’obtenir le silence sans la prière ; pour un grand nombre, ce n’est qu’une action machinale ; pour d’autres, c’est un véritable acte de piété et de recueillement. La présence des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, qui servent à Stéphansfeld de surveillantes et d’infirmières, est aussi d’un heureux effet : elles imposent le respect, elles charment et apaisent par leur douceur et leur dignité. Les aliénés sont conduits aux offices tous les dimanches ; leur tenue y est grave, tranquille, respectueuse. Les sons de l’orgue, lents et majestueux, s’unissant à l’aspect du lieu, aux chants sacrés, les cérémonies du culte divin, la parole évangélique annoncée par un prêtre intelligent [7], fixent l’attention, détournent les pensées délirantes, provoquent un calme salutaire, et, réveillant la pensée obscurcie du Créateur dans l’esprit malade, l’arrachent pour quelque temps à la folle et présomptueuse contemplation de lui-même.

Parmi les aliénés, il y en a un certain nombre qui sont atteints précisément d’une folie religieuse : ce sont les inspirés, les prophètes et prophétesses, les désespérés, les damnés. Faut-il, dans ce cas, employer ou proscrire la religion ? Pinel la considérait comme dangereuse : il cite l’exemple d’une malade à peu près guérie qu’un livre de dévotion, prêté mal à propos, a fait retomber dans son délire ; mais Pinel était de son temps, et à cette époque on n’était guère disposé à reconnaître l’empire de la religion sur les hommes raisonnables, à plus forte raison sur les aliénés. Sans doute il ne faut point flatter la superstition et l’enthousiasme. On ne doit pas oublier cependant qu’au fond de cette sorte de folie il y a un sentiment légitime qui préexiste à la folie même et qui lui survit. Violenter un tel sentiment serait une injustice. N’accordez rien à l’absurde, repoussez les prétentions de l’inspiré, consolez celui qui se croit damné, abandonné de Dieu ; mais ne refusez ni aux uns ni aux autres les secours d’une religion bien entendue. Si vous parlez au nom de la raison humaine à un exalté, vous ne gagnerez, rien sur lui ; parlez-lui au nom de Dieu lui-même, au nom de l’Evangile, s’il est chrétien : le prêtre sera plus puissant que vous ; seulement il faut un prêtre sage, qui sache bien qu’il n’est pas question du salut du malade, mais de sa guérison. Dans la convalescence surtout, la religion est bienfaisante en enseignant à une âme pieuse l’humilité et l’espoir.

Le moindre degré de la diversion morale, ce sont les distractions. Il faut en dire quelques mots pourtant. Parmi les moyens les plus efficaces de distraire les fous, je citerai les promenades, les soirées chez le directeur, et dans les grandes occasions les bals et les représentations théâtrales.

À l’époque où les aliénés passaient quarante ans enchaînés dans une loge, on ne pouvait guère prévoir qu’il viendrait un jour où cent, deux cents, quatre cents aliénés iraient en troupe, se promener dans les champs, sur les routes, sans liens et accompagnés d’un très petit nombre de surveillans n’ayant eux-mêmes d’autres armes que leurs bras. C’est pourtant ce qui a lieu. Stéphansfeld est un des premiers asiles de France et peut-être le premier où cette innovation se soit produite. Le directeur commença par faire sortir 15 ou 20 malades, puis 30, puis 60, et enfin 100 et même 200. Tous les dimanches, il y a grande promenade : vous rencontrez sur la route une légion d’aliénés que vous ne reconnaissez qu’au costume et à l’expression de la physionomie. Du reste, ils marchent en ordre et en silence, aucun ne sort des rangs, aucun ne s’évade ; Ils respectent ceux qu’ils rencontrent et en sont respectés.

Les promenades distraient les aliénés, leur présentent des objets nouveaux, et enfin leur offrent l’apparence de la liberté. Ils oublient pour un instant leurs murs, et ce qui est remarquable, c’est que ces mêmes hommes qui se plaignent continuellement d’être captifs, qui ne cessent de réclamer leur liberté, une fois qu’ils sont dehors et plus de vingt contre un se laissent conduire comme des enfans, et rentrent à l’asile sans faire de résistance. L’habitude de la règle, l’instinct de l’imitation, un vague sentiment du bien qu’on leur fait, enfin la liberté même dont ils viennent de jouir, les ramènent à cette prison dont leur imagination s’éloigne sans cesse.

On est forcé, dans la plupart des cas, d’isoler les aliénés, c’est-à-dire de les enlever à leur famille, au monde, à leurs amis. L’isolement n’est pas la solitude, bien au contraire. La solitude est on ne peut plus funeste à l’aliéné. Ainsi on remarque que les malades qui ne veulent point frayer avec les autres sont plus difficiles à guérir que ceux qui vivent de-la vie commune. Sous ce rapport, les riches ont moins de chances de guérison que les indigens. Il est donc important de rétablir autant que possible les rapports de sociabilité entre les aliénés et de les ramener aux habitudes du monde. C’est dans cette intention que le directeur réunît chez lui tous les jeudis soir un certain nombre de malades choisis alternativement dans toutes les classes, en excluant, bien entendu, les agités et les violens. Ces réunions sont très recherchées ; c’est pour quelques-uns un plaisir qu’ils attendent toute la semaine avec impatience ; c’est l’occasion d’un peu de toilette ; ils revoient le monde, oublient un instant leur état, et ces hommes, que vous croiriez dans les cours ou les salles au plus bas degré de l’aliénation, reprennent dans les salons du directeur un air de vie et de raison.

Il serait difficile d’avoir une idée exacte d’une soirée de fous sans y avoir assisté. On peut dire que c’est à peu près le contraire de ce que l’on est tenté de se figurer. On se représente en effet un assemblage de personnages ridicules, très bruyans, très agités, une sorte de capharnaüm. C’est au contraire une réunion très tranquille, très silencieuse et très froide. Les deux sexes sont admis à ces soirées, mais les hommes sont dans un salon, et les femmes dans l’autre. Les uns et les autres sont autour de tables sur lesquelles sont des gravures, des livrés illustrés, que les malades aiment beaucoup et parcourent avec une grande attention. Quelques jeux, les cartes, les dominos, les dames, les échecs même, quelques conversations à voix basse, tels sont les passe-temps. Le directeur cause avec les uns et les autres. La maîtresse de la maison, personne d’un rare mérite ; fait les honneurs aux dames, joue avec elles, leur dit quelques mots, si elles sont en humeur de lier conversation. Puis l’on fait un peu de musique s’il y a des musiciens parmi les invités, et vers neuf heures on se retire. Aucune soirée, même parmi les gens raisonnables, ne se passe plus convenablement.

Plusieurs fois par an, la soirée devient un bal. Entendons-nous : ce bal ne ressemble guère à ceux que nous sommes habitués à appeler de ce nom. Dans une salle basse, qui sert ordinairement d’atelier de couture et qui ouvre sur les jardins, on a fait venir cinq ou six musiciens. Les invitées prennent place sur des banquettes ; le bal n’est que pour les femmes, car le mélange des sexes est rigoureusement interdit [8]. Pour les amuser, on leur permet quelquefois de s’affubler de costumes éclatans et bizarres qui servent d’ordinaire aux représentations théâtrales. Quelques-unes, ce sont les jeunes, sont fort bien sous ces costumes de fantaisie ; d’autres, plus vieilles, sont passablement ridicules, mais leur imagination s’en amuse, et l’on n’a pas remarqué que ces déguisemens soient pour elles une source de méprise et de délire ; à ce point de vue même, c’est une épreuve qui n’est pas sans utilité. Le bal commence. L’orchestre ne joue que des valses ; c’est la danse populaire, nationale : il faut observer que les aliénées de Stéphansfeld appartiennent surtout à la classe indigente ; or le peuple en Alsace ne connaît que les valses et non les quadrilles. Elles attendent le signal, ne dansent qu’avec la musique, et reviennent à leur place dans les intervalles. Un grand nombre se contente de regarder ; d’autres au contraire dansent avec ardeur, et les vieilles non moins que les jeunes. C’est là un travers qui ne se rencontre pas seulement dans les maisons de fous.

On a quelquefois exagéré les apparences de raison que présentent les aliénés, et j’ai lu quelque part le récit d’un bal où l’auteur raconte avoir passé la moitié de la nuit sans se douter qu’il avait causé avec des fous et dansé avec des folles. J’avoue que pour le bal modeste auquel j’ai assisté, il eût été difficile de se faire illusion. Sans doute il est remarquable que l’on puisse donner un divertissement de ce genre à une centaine de malheureux aliénés sans qu’il en résulte le moindre désordre, et certainement avec moins de confusion qu’il n’y en a d’ordinaire dans ces sortes de réunions : c’est là le résultat d’une bonne discipline ; mais certains signes indiquent assez que vous n’êtes pas dans un milieu raisonnable. Ce n’est pas le désordre, c’est la tristesse ; ce n’est pas l’extravagance, c’est le silence. La contraction, de la physionomie, un certain désaccord dans les vêtemens, la monotonie des mouvemens, beaucoup désignes extérieurs trahissent le désordre de la pensée, et ne permettent guère de se méprendre. Néanmoins c’est un exercice utile à la santé, une distraction pour l’imagination, et même une épreuve pour l’intelligence, car la coordination des mouvemens avec le son de l’orchestre exige une certaine attention et un certain discernement.

De toutes les distractions, la plus puissante sans aucun doute et la plus extraordinaire, c’est la comédie, non pas une comédie lue ou représentée par des acteurs étrangers, mais jouée par les aliénés eux-mêmes devant les aliénés. On ne croirait pas sans doute qu’une telle chose fût possible, si l’on n’en avait fait plusieurs fois l’expérience. À Stépbansfeld, on a déjà donné quinze représentations théâtrales, au grand plaisir de la population tout entière. Je dois dire que l’illustre, Esquirol, dans, son traité des Maladies mentales, se montre très opposé à ce genre de divertissement ; mais sa critique s’adresse plutôt à l’abus qu’à l’usage. Il cite, sans le nommer, un directeur de Charenton qui, plus curieux de faire du bruit que d’améliorer véritablement l’état des malades, avait établi une salle de spectacle où jouaient des aliénés, et où toute la société de Paris était invitée. Il est évident qu’un théâtre, le grand éclat des lumières et des costumes, l’affluence du monde, le mélange des sexes, une ridicule ostentation de toilette, des applaudissemens, des rires, un assemblage irritant enfin, dangereux même quelquefois pour une raison saine, devait être un véritable poison pour des raisons égarées : il s’ensuivit des faits déplorables et faciles à prévoir. Faut-il en conclure que des représentations à huis clos, sans bruit, sans autre public que les aliénés eux-mêmes et un très petit nombre de personnes sérieuses, les sexes étant rigoureusement séparés, les pièces bien choisies, faut-il conclure qu’un tel exercice, surtout s’il est rare, puisse avoir quelque danger ? Il y a là un vif plaisir pour tous les malades, pour quelques-uns un exercice intellectuel très sérieux et très attachant, enfin une occupation pour un très grand nombre : on peut donc recommander le théâtre comme une puissante diversion.

Je n’ai pas eu le plaisir d’assister à une des représentations de Stéphansfeld : elles n’ont lieu qu’en hiver, lorsqu’on est à bout de toute autre distraction ; mais j’emprunterai à un excellent rapport de l’ancien instituteur, M. Duffner, chargé de diriger ces exercices, quelques observations curieuses et neuves. « L’exercice le plus salutaire et assurément le plus propre à donner une idée des ressources intellectuelles des malades, dit M. Duffner, ce sont les représentations théâtrales. La pièce qui a été donnée cette année est intitulée le Neveu et comprend trois actes, divisés en trente-six scènes. Elle a été jouée par dix acteurs à rôles parlans ; mais, soit pour exercer la mémoire, soit pour nous prémunir contre les défections, nous avons occupé plus ou moins activement près de 30 malades. Dans notre nombreuse population, il ne s’est trouvé que ce faible chiffre qui ait offert quelque aptitude pour ce genre d’exercice ; parmi eux, 15 ont poussé l’étude jusqu’au bout, et 10 seulement ont montré le zèle, le tact et l’intelligence la plus indispensable pour passer à l’exécution. On comprend combien il doit être difficile de trouver parmi des aliénés, c’est-à-dire parmi des hommes concentrés ou distraits, obsédés d’idées fixes et enclins à l’isolement, des sujets susceptibles d’une application si longue et si sérieuse, et surtout combien on doit avoir de peine à maintenir l’harmonie entre ces intelligences en désordre, si diversement et si bizarrement affectées. Hâtons-nous de le dire, si les difficultés sont grandes, les avantages sont en proportion. La nécessité d’avoir des acteurs impose l’obligation de faire une sorte d’inspection morale et intellectuelle, d’étudier les ressources en tout genre de chacun, de faire des démarches et des essais préliminaires nombreux, dont le résultat n’est jamais vain, puisqu’il provoque la réflexion des malades et conduit à une connaissance plus approfondie des sujets. Les obstacles levés, les malades sont généralement contens ; aussi, après chaque représentation, manifestent-ils le désir d’en donner une nouvelle épreuve, se promettant de mieux s’acquitter de leur rôle, se reprochant des fautes d’oubli, de négligence, etc. Il est vrai que cet élan n’est pas de longue durée, car dès le lendemain ils tombent dans une sorte de prostration, et même la collation qui leur est donnée en témoignage de satisfaction ne leur offre qu’un attrait fort médiocre. Cet abattement n’est que la conséquence naturelle de leurs efforts extrêmes, prolongés pendant plusieurs semaines, et de cette tension d’esprit qui les poursuivait jusque dans leur sommeil ; néanmoins cet état de prostration ne tarde pas à disparaître, et pendant longtemps le théâtre forme le principal sujet de conversation de ces malades, qui se mettent à répéter ça et là des passages entiers de leurs rôles. »

Résumons-nous. On a vu que les aliénés sont capables d’un travail manuel, industriel ou agricole, qu’ils sont aussi capables de certains travaux intellectuels, qu’ils cultivent volontiers leur mémoire, peuvent faire de la musique, lisent avec plaisir et quelquefois avec passion, qu’ils peuvent soutenir une conversation avec plus ou moins de suite ou de raison, selon leur état, qu’ils ne sont pas insensibles au raisonnement, que la passion peut beaucoup sur eux, que la religion les console, qu’ils se promènent au dehors et en liberté sans danger, sans abus, qu’ils aiment et goûtent les distractions de la société, enfin que la rigueur est rarement nécessaire pour les contenir. Que conclure de ces faits, si ce n’est que l’aliéné conserve quelques-uns des traits essentiels de l’humanité ? Il y a chez lui deux ordres d’habitudes : des habitudes régulières, normales, qui résultent de l’exercice antérieur de la raison, et des habitudes vicieuses, perverties, de fausses associations soit dans les actes, soit dans les pensées, soit dans les sentimens, qui sont les signes de la folie. Tant qu’il y a entre ces deux sortes d’habitudes désaccord, combat et conflit, il y a des chances pour que les premières reprennent le dessus et pour que la folie soit guérie ; lorsqu’au contraire les habitudes premières et les habitudes secondes ont réussi à s’accorder et à former un tout, l’aliénation est définitive, sauf une réaction, qui est toujours possible, et dont il ne faut jamais désespérer.

Le traitement moral consiste à provoquer ce conflit lorsqu’il n’est pas apparent, à le favoriser lorsqu’il existe, à le réveiller lorsqu’il semble avoir disparu. On peut définir le traitement moral une pression constante de la raison sur la déraison. C’est une grande erreur de faire consister le traitement moral dans un ou deux moyens exclusivement employés. Le traitement moral est en quelque sorte une grande entreprise pédagogique ; C’est un vaste système d’éducation, bien plus difficile que l’éducation ordinaire, car celle-ci n’a guère autre chose à faire que de développer des germes naturels ; mais celle-là doit redresser des membres contournés et viciés : c’est une sorte d’orthopédie morale.

Le traitement de la folie repose aujourd’hui sur une solide philosophie. Ecarter de la folie les phénomènes artificiels qui la compliquaient inutilement, et qui résultaient d’un traitement mal entendu, la réduire à ses propres forces, et, dans cet état, se servir des parties demeurées saines pour guérir les parties malades, tel est le principe de la thérapeutique mentale. Il y a dans les facultés humaines une tendance naturelle à s’équilibrer et à s’accorder. Cet équilibre, il est vrai, peut se faire au profit de la folie, mais il peut se faire aussi au profit de la raison, En faisant peser toutes les influences de ce côté, la science fait contre-poids aux égaremens de la nature, trop heureuse lorsqu’elle l’emporte !

On a cru longtemps, beaucoup de personnes croient encore que la folie est incurable. Ce préjugé est un des obstacles les plus funestes à la guérison des maladies mentales. On attend, pour isoler les malades, pour les confier aux médecins, qu’ils soient devenus dangereux ; mais on perd souvent de cette manière un temps précieux, car la durée de la maladie influe considérablement sur les chances de la guérison. Que l’on en juge par les proportions suivantes : à Stéphansfeld, dans une période de douze ans, 66 pour 100 d’aliénés curables ont été guéris dans le premier mois, 48 pour 100 après trois mois, 40 pour 100 après six mois, 12 pour 100 après un an. Au-delà, la guérison n’est plus qu’une exception [9]. On voit dans quelle progression rapide les chances de la guérison décroissent en raison inverse du temps. Tout ce qui retarde le traitement, préjugé, fausse honte, indifférence, ne fait donc qu’aggraver la folie. L’opinion que la folie est incurable est une de ces causes de retard et d’ajournement : elle est donc un obstacle sérieux à la guérison. Elle est encore, après la guérison même, une des causes de rechute. Un aliéné rentre dans sa famille, retrouve ses occupations, ses connaissances, ses amis ; mais on l’emploie avec répugnance, on ne sefait pas, faute de le railler sur son état : on lui répète qu’il a été fou, qu’il le sera encore. Au lieu de la bienveillance et de la prudence extrême dont on use envers lui dans l’asile, il ne rencontre souvent, même parmi les siens, que défiance et grossièreté. Voilà ce qui arrive souvent dans les classes inférieures. Faut-il s’étonner que la raison succombe de nouveau sous l’influence de ces causes irritantes qui rendraient fou un homme raisonnable ?

La honte qui s’attache à la folie, même guérie, la difficulté que trouve un aliéné à se refaire sa place dans une société qui a serré ses rangs pendant son absence, souvenir douloureux d’une affection qui enlève l’homme à lui-même et lui ôte le titre essentiel de sa dignité, sont de tristes complications d’une maladie déjà terrible par elle-même, si difficile à guérir, si exposée aux rechutes, et dont l’humanité, aidée de la science, ne pourra jamais qu’atténuer les ravages. On remédiera à une partie de ces maux en relevant l’aliéné dans l’esprit des hommes, en recueillant avec soin tout ce qui diminue la distance qui le sépare de nous, en faisant ressortir les vestiges de raison et de personnalité qu’il possède encore, et qui servent de fil intermédiaire entre la raison perdue et la raison recouvrée. Tel a été l’esprit de cette étude. Puissions-nous n’avoir pas été dupe d’une illusion !

Mais, lors même que les guérisons seraient moins nombreuses qu’elles ne le sont, faudrait-il considérer comme vaines les améliorations introduites dans les asiles d’aliénés depuis soixante ans ? Sans doute l’intérêt le plus puissant, c’est la guérison. Cependant, si la guérison est impossible, faut-il croire que tout soit inutile, et qu’il ne reste plus qu’à soutenir la vie physique et animale de l’aliéné ? Bien loin de là ; il reste à lui créer une vie demi-raisonnable, à soutenir ses facultés chancelantes, à le rattacher aussi longtemps que possible aux habitudes de la vie intellectuelle et sociale, et à sauver en lui les débris de la nature humaine ? Lorsque l’on compare la folie et la raison, il semble que la folie soit un état absolu qui n’a pas de degrés ; mais quand on compare la folie à elle-même, on y découvre du plus ou du moins, et cette différence, peu sensible lorsqu’on la voit du dehors, devient considérable, si l’on se place au centre même d’une société d’aliénés. Le triomphe de la science n’est donc pas seulement d’avoir obtenu quelques guérisons qu’on n’obtenait pas autrefois ; c’est encore d’avoir mis l’ordre, la règle, la discipline, la sociabilité, le travail, le plaisir même dans ces anciens asiles de la douleur ; de la persécution et du désespoir.

Ce n’est pas seulement la compassion pour la faiblesse, la pitié pour le malheur ; c’est encore le respect pour la nature humaine, même dans son humiliation, qui a inspiré à Pinel la pensée de la révolution qu’il a accomplie. Il faut reconnaître ici l’influence de la philosophie. Le XVIIIe siècle, qui a eu tant de torts, a eu aussi, il faut l’avouer, un grand sentiment de la valeur de l’homme ; il a pris en main la cause de tous les opprimés : les noirs, les serfs, les hérétiques, les aliénés. Il à partout répandu un sentiment de commisération et de respect pour les faibles et les souffrans ; il a forcé les hommes à être justes, ce qui est de tous les devoirs le plus difficile à pratiquer. Il n’a pu faire le bien sans y mêler beaucoup de mal, et aujourd’hui beaucoup d’esprits trop facilement découragés se demandent encore si le mal a été alors compensé par le bien. Au moins, parmi toutes les révolutions de ce temps orageux, il en est une qu’on a vu s’accomplir sans catastrophes sanglantes, sans représailles et sans vengeances, sans excès et sans réaction : c’est celle qui a rendu aux aliénés la liberté et le soleil, leur part de paix et de bonheur.


PAUL JANET.

  1. Nous devons également beaucoup à M. le médecin en chef, le professeur Dagonet, esprit fin et élégant, nature aimable et prévenante, qui contribue avec le directeur à imprimer à la discipline de l’établissement un remarquable caractère d’affabilité et de douceur.
  2. En Russie, on emploie encore le bâton comme moyen de discipline dans les maisons de fous.
  3. Il y a cependant des exceptions à la règle que nous posons ici. Des rapports de sociabilité peuvent exister même entre des aliénés. À l’une des visites que je fis à Stéphansfeld, je vis deux malades qui jouaient au piquet et deux autres qui regardaient le jeu. Ce fait si simple prouve manifestement qu’il peut y avoir entre les aliénés un accord, une communauté d’action : on ne peut jouer à un jeu sans que la pensée de l’un s’entende et marche d’accord avec la pensée de l’autre. Quant à ceux qui regardent, je suppose qu’ils n’entendent pas le jeu : peu importe. Ils regardent, donc ils s’intéressent ; ils s’intéressent à une action qui leur est étrangère ; ils cessent de penser à eux-mêmes. Il y a là le germe d’une société. Les aliénés, dit-on, ne conversent pas entre eux : cela est vrai en général, mais non pas absolument. J’en ai vu qui causaient et qui se répondaient l’un à l’autre. Comment ces intelligences déréglées parviennent-elles à se comprendre ? par quel angle se rejoignent-elles ? Il semble qu’il y ait là quelque chose qui justifie l’hypothèse d’Épicure : des milliers d’atomes jetés dans l’espace finiront par se rencontrer et s’accrocher les uns aux autres ; ainsi de ces myriades d’idées fausses qui peuplent les asiles d’aliénés : quelques-unes, se rencontrant avec d’autres, pourront donner naissance à quelque chose qui aura l’air d’un tout et d’une suite. Toutefois, en réfléchissant, je crois voir là autre chose que le hasard : j’y vois la conformité primitive et naturelle de l’intelligence chez tous les hommes, conformité dont il reste encore quelques vestiges dans une commune aberration.
  4. M. Morel, M. Moreau (de Tours), M. Brière de Boismont contestent plus ou moins l’existence de la monomanie. D’autres, M. Baillarger par exemple, la maintiennent comme une forme essentiellement distincte de la manie.
  5. A Stéphansfeld, il n’y en a jamais eu.
  6. Chaque aliéné pauvre sait d’ailleurs que lorsqu’il sera guéri, l’œuvre du patronage, fondée à Stéphansfeld dès 1842, viendra en aide à sa misère jusqu’à ce qu’il ait regagné la confiance et retrouvé du travail.
  7. Un malade de Stéphansfeld qui se croyait damné a été guéri à la suite d’un sermon sur la miséricorde de Dieu.
  8. Il parait qu’à Charenton, dans les bals de ce genre, les deux sexes sont réunis. On n’a pas osé les réunir encore à Stéphansfeld.
  9. Nous empruntons ces chiffres à un excellent rapport statistique de M. le médecin en chef.