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{{Titre|Garrison et la non-résistance au mal par la violence|[[Auteur:Léon Tolstoï|Léon Tolstoï]]|}}


Je vous remercie beaucoup de m'avoir envoyé votre biographie de Garrison (1).

En la lisant, j'ai vécu de nouveau le printemps de mon éveil à la vraie vie. En lisant les discours et les articles de Garrison, je me suis vivement rappelé la joie spirituelle que j'ai connue il y a vingt ans quand j'ai trouvé la loi de non-résistance. J’ai été amené inévitablement à cette loi par la reconnaissance de l’enseignement chrétien dans sa plus pleine signification, et cela m'a révélé le grand idéal joyeux réalisé dans la vie chrétienne. Dès les années quarante, Garrison a non seulement reconnu et proclamé la non-résistance mais il l'a également mis à la base de son activité pratique d'émancipation des esclaves. (J'ai entendu parler de Ballou plus tard).

À l’époque, ma joie était mêlée d’étonnement quant à la manière dont ce grand Évangile de vérité, expliqué par Garrison il y a cinquante ans, avait pu être tellement passé sous silence que je devais maintenant le présenter comme quelque chose de nouveau. Mon étonnement était particulièrement accru par le fait que non seulement les gens hostiles au progrès de l’humanité mais également les hommes progressistes et les plus avancés étaient complètement indifférents à cette loi ou réellement opposés à la promulgation de ce qui constitue la base de tout progrès véritable.

Mais à mesure que le temps passait, il est devenu de plus en clair pour moi que l’indifférence et l’opposition générales qui étaient alors exprimées par rapport à la loi de non-résistance, et qui sont encore exprimées à un degré prééminent parmi les hommes politiques, ne sont que des symptômes de la grande signification de cette loi.

« La devise sur notre bannière, » dit Garrison au milieu de son activité, « a été depuis le début de notre lutte morale "NOTRE PAYS EST LE MONDE; NOS COMPATRIOTES SONT TOUS LES HOMMES" .» Nous faisons le vœu que ce sera notre seule épitaphe. Une autre devise que nous avons choisie est ÉMANCIPATION UNIVERSELLE. Jusqu’à maintenant nous avons limité son application à ceux qui sont considérés dans ce pays comme des marchandises, des biens, des meubles et du matériel d'élevage par les oppresseurs du Sud. Désormais nous l’utiliserons dans toute son étendue : l’émancipation de toute notre race de la domination humaine, de la servitude du moi, du gouvernement de la force brute et du lien du péché. Nous les amènerons sous l’autorité de Dieu, sous le contrôle de l'esprit, et sous le gouvernement de la loi d’amour » (2).

Après avoir commencé par l’objectif pratique de la lutte contre l’esclavage, Garrison a très vite compris, en tant qu’homme éclairé par l’enseignement chrétien, que la cause de l’esclavage n’était pas la capture fortuite et temporaire de quelques millions de nègres par les Sudistes, mais la vieille admission universelle, contraire à l’enseignement chrétien, du droit de coercition de certaines personnes sur d’autres. Ce fut toujours un prétexte pour admettre le droit de coercition que de considérer qu’il était possible d’éradiquer ou de diminuer le mal par la force brute - c’est-à-dire aussi par le mal. Ayant pris conscience de cette fausseté, Garrison n’a pas mis en avant la souffrance des esclaves, la cruauté des propriétaires d’esclaves ou l’égalité des hommes dans sa lutte contre l’esclavage, mais l’éternelle loi chrétienne de s’abstenir de s’opposer au mal par la violence, c’est-à-dire la non-résistance. Garrison avait compris ce que les opposants les plus avancés à l'esclavage n'avaient pas compris : que le seul argument irréfutable contre l’esclavage était de désavouer le droit d’un homme sur la liberté d’un autre en toutes circonstances.

Les Abolitionnistes cherchaient à prouver que l’esclavage était illégitime, désavantageux et cruel, qu’il pervertissait les hommes, etc. Et les défenseurs de l’esclavage démontraient l’inopportunité et le danger de l’émancipation, et les maux susceptibles de s'ensuivre. Ni l’un ni l’autre ne pouvait convaincre son adversaire. Cependant, Garrison qui comprenait que l’esclavage des nègres n’était qu’un cas particulier de la coercition universelle a mis en avant un principe général avec lequel il était impossible de ne pas être d’accord : le principe que sous aucun prétexte un homme n’a le droit de dominer son semblable ou d’utiliser la coercition contre lui.

Garrison n’a pas tant réclamer le droit à la liberté des nègres qu’il a refusé d'admettre le droit de toute personne, ou tout groupe de personnes, de contraindre par la force un homme de quelque manière que ce soit. Pour combattre l’esclavage, il a mis de l’avant le principe de la lutte contre tout le mal du monde.

Le principe mis de l'avant par Garrison était irréfutable, mais il affectait et même renversait tous les fondements de l'ordre social. Par conséquent, ceux qui tenaient à leur position dans cet ordre existant étaient effrayés par sa proclamation, et encore plus à son application dans la vie. Ils ont essayé de l'ignorer et de l'éluder. Ils espéraient atteindre leur but sans la déclaration du principe de non-résistance au mal par la violence, et son application à la vie qui, pensaient-ils, détruirait toute organisation régulière de la vie humaine. La conséquence de ne pas accepter de reconnaître l’illégalité de la coercition a été une guerre fratricide qui a résolu en apparence le problème de l’esclavage, mais qui a introduit les américains au mal nouveau et peut-être encore plus grand de la corruption qui accompagne toutes les guerres.

Pendant ce temps, l’essentiel de la question n’a pas été résolu, et le même problème se retrouve maintenant chez les américains sous une forme nouvelle. La question était, et demeure, de savoir comment libérer les noirs de la violence de tous les blancs, et comment libérer les blancs de la violence des noirs. La solution du problème sous sa forme nouvelle ne peut certainement pas être mise en oeuvre par le lynchage de noirs, ni par des mesures libérales et adroites des politiciens, mais seulement par l'application à la vie de ce même principe qui a été énoncé par Garrison voilà cinquante ans.

L'autre jour, j'ai lu dans un de nos périodiques les plus progressistes l'opinion d'un auteur instruit et intelligent, exprimée avec une assurance absolue quant à sa justesse, que ma reconnaissance du principe de non-résistance au mal par la violence est une illusion lamentable et quelque peu comique qu'on ne peut que sous silence avec indulgence, considérant mon vieil âge et de certains mérites.

J'ai rencontré exactement la même attitude par rapport à cette question dans ma conversation avec le remarquablement intelligent et progressif Bryan. Lui aussi, avec l'intention évidente de me montrer gentiment et courtoisement mon illusion m'a demandé comment j'expliquais mon étrange principe de non-résistance au mal par la violence. Comme d'habitude, il a présenté l'argument du brigand qui tue ou viole un enfant, qui semble irréfutable pour tout le monde. Je lui ai dit que j'admettais le principe de non-résistance au mal par la violence parce qu'ayant vécu soixante-quinze ans, je n'ai jamais rencontré, sauf dans des discussions, ce brigand imaginaire qui, devant mes yeux, veut tuer ou violer un enfant, mais que perpétuellement j'ai vu et je vois non pas un, mais des millions de brigands réels qui utilisent la violence envers les enfants, les femmes, les hommes, les personnes âgées et les travailleurs au nom du droit reconnu de violence sur nos semblables. Quand j'ai eu dis cela, mon aimable interrogateur, sans me laisser terminer, avec sa compréhension naturellement rapide, a rit a reconnu que mon argument était satisfaisant.

Personne n'a vu le brigand imaginaire, mais le monde, gémissant sous la violence, se trouve devant les yeux de tout le monde. Cependant personne ne voit, ou ne veut voir, que la lutte qui libère les hommes de la violence n'est pas une lutte avec quelque brigand imaginaire, mais avec les brigands réels qui exercent la violence sur les hommes.

La non-résistance au mal par la violence veut seulement dire en réalité que l'interaction mutuelle des êtres rationnels entre eux devrait consister non pas en violence (qui ne peut être tolérée que par rapport à des organismes inférieures privées de raison) mais en persuasion rationnelle. En conséquence, tout ceux qui désirent favoriser le bien-être des hommes devraient s'efforcer de remplacer la coercition par la persuasion rationnelle.

Il apparaît tout à fait clair que quatorze millions de personnes ont été tués au cours du dernier siècle, que le travail et les vies de millions d'hommes sont actuellement dépensés dans des guerres qui ne sont nécessaires pour personne, que toute la terre est aux mains de ceux qui ne travaillent pas dessus, que tout le produit du labeur humain est englouti par ceux qui ne travaillent pas, que toutes les tromperies qui règnent dans le monde n'existe que par ce que la violence est permise dans le but de supprimer ce qui paraît mal à certeines gens, et qu'on devrait donc entreprendre de remplacer la violence par la persuasion. Pour que cela soit possible il est tout d'abord nécessaire de renoncer au droit de coercition.

C'est étrange à dire, mais les personnes les plus progressistes de notre cercle considèrent qu'il est dangereux de rejeter le droit de violence et d'essayer de le remplacer par la persuasion. Ces personnes-là, qui ont décidé qu'il est impossible de persuader un brigand de ne pas tuer un enfant, pensent également qu'il est impossible de persuader les travailleurs de ne pas prendre la terre et le produit de leur travail à ceux qui ne travaillent pas. Ces personnes trouvent donc nécessaire de contraindre les travailleurs.

Ainsi, et c'est triste à dire, l'incapacité à comprendre la signification du principe de non-résistance au mal par la violence ne peut s'expliquer que par une déformation telle des conditions de la vie humaine que ceux qui examinent le principe de non-résistance imaginent que son adaptation à la vie et le remplacement de la coercition par la persuasion détruirait toute possibilité de l'organisation sociale et des commodités dont ils jouissent.

On ne doit pas craindre le changement. Le principe de non-résistance n'est pas un principe de coercition, mais de concorde et d'amour, et ne peut pas être rendu obligatoire aux hommes par coercition. Le principe de non-résistance au mal par la violence, qui consiste à remplacer la force brute par la persuasion, peut seulement être accepté volontairement. À quelque degré qu'il est librement accepté par les hommes et appliqués à la vie – selon la mesure dans laquelle les gens renoncent à la violence et établissent leurs relations sur la persuasion rationnelle – c'est seulement dans cette mesure que s'accomplit le progrès véritable dans la vie humaine.

En conséquence, que les hommes le veuille ou non, ce n'est qu'au nom de ce principe qu'ils peuvent se libérer de l'asservissement et de l'oppression des uns et des autres. Que les hommes le veuille ou non, ce principe se trouve à la base de tout avancement véritable qui a eu lieu et doit encore avoir lieu dans la vie des hommes.

Garrison a été le premier à proclamer ce principe comme règle pour l'organisation de la vie des hommes. C'est en cela qu'est son grand mérite. S'il n'est pas parvenu à la libération pacifique des esclaves en Amérique à l'époque, il a montré la voie pour libérer les hommes en général du pouvoir de la force brute. Garrison demeurera donc à jamais un des grands réformateurs et promoteurs du progrès humain véritable.

Yásnaya Polyána, janvier 1904


'''NOTES'''

1. A Short Biography of William Lloyd Garrison, par Vladimir Tchertkoff & Florence Holah. London; Free Age Press, 1904 (https://archive.org/details/ashortbiographyo00cher).

2. Cette citation, qui provient d'un article publié par Garrison dans le ''Liberator'' le 15 décembre 1837, se trouve dans sa biographie en quatre volumes par ses fils : Wendell Phillips Garrison & Francis Jackson Garrison. ''William Lloyd Garrison: the story of his life told by his children''. New York; Century Co., 1885, vol. II, p. 200.
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