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Clifton s’en alarma le premier.
 
Entendez-vous ? dit-il, et voyez-vous comme cet animal bondit quand il s’entend siffler ?
 
C’est à ne pas y croire, répondit Gripper.
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C’est fini ! s’écria Pen.
 
je ne vais pas plus loin. Pen a raison, répliqua Brunton.
 
C’est tenter Dieu, tenter le diable, répondit Clifton.
 
J’aime mieux perdre toute ma part de bénéfice que de faire un pas de plus. Nous n’en reviendrons pas, fit Bollon avec abattement.
 
L’équipage en était arrivé au plus haut point de démoralisation.
 
Pas un pas de plus ! s’écria Wolsten ; est-ce votre avis ?
 
Oui, oui ! répondirent les matelots. Eh bien, dit Bolton, allons trouver le commandant ; je me charge de lui parler.
 
Les matelots, en groupe serré, se dirigèrent vers la dunette. Le Forward pénétrait alors dans un vaste cirque qui pouvait mesurer huit cents pieds de diamètre ; il était complètement fermé, à l’exception d’une seule issue, par laquelle arrivait le navire.
Ce fut en ce moment que Bolton adressa la parole au commandant :
 
Commandant, lui dit-il d’une voix émue, nous ne pouvons pas aller plus loin.
 
Vous dites ? répondit Shandon, à qui le sentiment de son autorité méconnue fit monter la colère au visage.
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Nous disons, commandant, reprit Bolton, que nous avons assez fait pour ce capitaine invisible, et nous sommes décidés à ne pas aller plus avant.
 
Vous êtes décidés ?… s’écria Shandon. Vous parlez ainsi, Bolton ! prenez garde !
 
Vos menaces n’y feront rien, répondit brutalement Pen ; nous n’irons pas plus loin !
 
Shandon s’avançait vers ses matelots révoltés, lorsque le maître d’équipage vint lui dire à voix basse :
 
Commandant, si nous voulons sortir d’ici, nous n’avons pas une minute à perdre. Voilà un ice-berg qui s’avance dans la passe ; il peut boucher toute issue, et nous retenir prisonniers.
 
Shandon revint examiner la situation.
 
Vous me rendrez compte de votre conduite plus tard, vous autres, dit-il en s’adressant aux mutins. En attendant, virez de bord !
 
Les marins se précipitèrent à leur poste. Le Forward évolua rapidement ; les fourneaux furent chargés de charbon ; il fallait gagner de vitesse sur la montagne flottante. C’était une lutte entre le brick et l’ice-berg ; le premier courait vers le sud pour passer, le second dérivait vers le nord, prêt à fermer tout passage.
 
Chauffez ! chauffez ! s’écria Shandon, à toute vapeur ! Brunton, m’entendez-vous ?
 
Le Forward glissait comme un oiseau au milieu des glaçons épars que sa proue tranchait vivement ; sous l’action de l’hélice, la coque du navire frémissait, et le manomètre indiquait une tension prodigieuse de la vapeur ; celle-ci sifflait avec un bruit assourdissant.
 
Chargez les soupapes ! s’écria Shandon.
 
Et l’ingénieur obéit, au risque de faire sauter le bâtiment.
Mais ces efforts désespérés devaient être vains ; l’ice-berg, saisi par un courant sous-marin, marchait rapidement vers la passe ; le brick s’en trouvait encore éloigné de trois encablures, quand la montagne, entrant comme un coin dans l’intervalle libre, adhéra fortement à ses voisines et ferma toute issue.
 
Nous sommes perdus ! s’écria Shandon, qui ne put retenir cette imprudente parole.
 
Perdus ! répéta l’équipage.
 
Sauve qui peut ! dirent les uns.
 
À la mer les embarcations ! dirent les autres.
 
À la cambuse ! s’écrièrent Pen et quelques-uns de sa bande, et s’il faut nous noyer, noyons-nous dans le gin !
 
Le désordre arriva à son comble parmi ces hommes qui rompaient tout frein. Shandon se sentit débordé ; il voulut commander ; il balbutia, il hésita ; sa pensée ne put se faire jour à travers ses paroles. Le docteur se promenait avec agitation. Johnson se croisait les bras stoïquement et se taisait.
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Shandon se sentit débordé ; il voulut commander ; il balbutia, il hésita ; sa pensée ne put se faire jour à travers ses paroles. Le docteur se promenait avec agitation. Johnson se croisait les bras stoïquement et se taisait.
 
Tout d’un coup une voix forte, énergique, impérieuse, se fit entendre et prononça ces paroles :
 
Tout le monde à son poste ! paré à virer !
 
Johnson tressaillit, et, sans s’en rendre compte, il fit rapidement tourner la roue du gouvernail.
Cet homme, c’était le matelot Garry.
 
Monsieur ! s’écria Shandon en pâlissant. Garry… vous… de quel droit commandez-vous ici ?…
 
Duk, fit Garry en reproduisant ce sifflement qui avait tant surpris l’équipage.
 
Le chien, à l’appel de son vrai nom, sauta d’un bond sur la dunette, et vint se coucher tranquillement aux pieds de son maître.
 
L’équipage ne disait mot. Cette clef que devait posséder seul le capitaine du Forward, ce chien envoyé par lui et qui venait pour ainsi dire constater son identité, cet accent de commandement auquel il était impossible de se méprendre, tout cela agit fortement sur l’esprit des matelots, et suffit à établir l’autorité de Garry.
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D’ailleurs, Garry n’était plus reconnaissable ; il avait abattu les larges favoris qui encadraient son visage, et sa figure ressortait plus impassible encore, plus énergique, plus impérieuse ; revêtu des habits de son rang déposés dans sa cabine, il apparaissait avec les insignes du commandement.
Aussi, avec cette mobilité naturelle, l’équipage du Forward, emporté malgré lui-même, s’écria d’une seule voix :
 
Hurrah ! hurrah ! hurrah pour le capitaine !
 
Shandon, dit celui-ci à son second, faites ranger l’équipage ; je vais le passer en revue.
 
Shandon obéit, et donna ses ordres d’une voix altérée. Le capitaine s’avança au-devant de ses officiers et de ses matelots, disant à chacun ce qu’il convenait de lui dire, et le traitant selon sa conduite passée.
Quand il eut fini son inspection, il remonta sur la dunette, et d’une voix calme, il prononça les paroles suivantes :
 
Officiers et matelots, je suis un Anglais, comme vous, et ma devise est celle de l’amiral Nelson : « L’Angleterre attend que chacun fasse son devoir35.
 
« Comme Anglais, je ne veux pas, nous ne voulons pas que de plus hardis aillent là où nous n’aurions pas été. Comme Anglais, je ne souffrirai pas, nous ne souffrirons pas que d’autres aient la gloire de s’élever plus au nord. Si jamais pied humain doit fouler la terre du pôle, il faut que ce soit le pied d’un Anglais ! Voici le pavillon de notre pays. J’ai armé ce navire, j’ai consacré ma fortune à cette entreprise, j’y consacrerai ma vie et la vôtre, mais ce pavillon flottera sur le pôle boréal du monde. Ayez confiance. Une somme de mille livres sterling36 vous sera acquise par chaque degré que nous gagnerons dans le nord à partir de ce jour. Or, nous sommes par le soixante-douzième, et il y en a quatre-vingt-dix. Comptez. Mon nom d’ailleurs vous répondra de moi. Il signifie énergie et patriotisme. Je suis le capitaine Hatteras !
 
Le capitaine Hatteras ! s’écria Shandon.
 
Et ce nom, bien connu du marin anglais, courut sourdement parmi l’équipage.
 
Maintenant, reprit Hatteras, que le brick soit ancré sur les glaçons ; que les fourneaux s’éteignent, et que chacun retourne à ses travaux habituels. Shandon, j’ai à vous entretenir des affaires du bord. Vous me rejoindrez dans ma cabine, avec le docteur, Wall et le maître d’équipage. Johnson, faites rompre les rangs.
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Hatteras, calme et froid, quitta tranquillement la dunette, pendant que Shandon faisait assurer le brick sur ses ancres.
Le Français disait devant lui, avec ce qu’il supposait être de la politesse, et même de l’amabilité :
 
Si je n’étais Français, je voudrais être Anglais.
 
Si je n’étais Anglais, moi, répondit Hatteras, je voudrais être Anglais !
 
On peut juger l’homme par la réponse.
Il eût voulu par-dessus tout réserver à ses compatriotes le monopole des découvertes géographiques ; mais, à son grand désespoir, ceux-ci avaient peu fait, pendant les siècles précédents, dans la voie des découvertes.
 
L’Amérique était due au Génois Christophe Colomb, les Indes au Portugais Vasco de Gama, la Chine au Portugais Fernand d’Andrada, la Terre de feu au Portugais Magellan, le Canada au Français Jacques Cartier, les îles de la Sonde, le Labrador, le Brésil, le cap de Bonne-Espérance, les Açores, Madère, Terre-Neuve, la Guinée, le Congo, le Mexique, le cap Blanc, le Groënland, l’Islande, la mer du Sud, la Californie, le Japon, le Cambodge, le Pérou, le Kamtchatka, les Philippines, le Spitzberg, le cap Horn, le détroit de Behring, la Tasmanie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Bretagne, la Nouvelle-Hollande, la Louisiane, l’île de Jean-Mayen, à des Islandais, à des Scandinaves, à des Français, à des Russes, à des Portugais, à des Danois, à des Espagnols, à des Génois, à des Hollandais, mais pas un Anglais ne figurait parmi eux, et c’était un désespoir pour Hatteras de voir les siens exclus de cette glorieuse phalange des navigateurs qui firent les grandes découvertes des XVe et XVIe siècles.
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Portugais, à des Danois, à des Espagnols, à des Génois, à des Hollandais, mais pas un Anglais ne figurait parmi eux, et c’était un désespoir pour Hatteras de voir les siens exclus de cette glorieuse phalange des navigateurs qui firent les grandes découvertes des XVe et XVIe siècles.
 
Hatteras se consolait un peu en se reportant aux temps modernes ; les Anglais prenaient leur revanche avec Sturt, Donall Stuart, Burcke, Wills, King, Gray, en Australie, avec Palliser en Amérique, avec Haouran en Syrie, avec Cyril Graham, Wadington, Cummingham dans l’Inde, avec Barth, Burton, Speke, Grant, Livingston en Afrique.
Mais cela ne suffisait pas ; pour Hatteras, ces hardis voyageurs étaient plutôt des perfectionneurs que des inventeurs ; il fallait donc trouver mieux, et John eût inventé un pays pour avoir l’honneur de le découvrir.
 
Or, il avait remarqué que si les Anglais ne formaient pas majorité parmi les découvreurs anciens, que s’il fallait remonter à Cook pour obtenir la Nouvelle-Calédonie en 1774, et les îles Sandwich où il périt en 1778, il existait néanmoins un coin du globe sur lequel ils semblaient avoir réuni tous leurs efforts.
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découvreurs anciens, que s’il fallait remonter à Cook pour obtenir la Nouvelle-Calédonie en 1774, et les îles Sandwich où il périt en 1778, il existait néanmoins un coin du globe sur lequel ils semblaient avoir réuni tous leurs efforts.
 
C’étaient précisément les terres et les mers boréales du nord de l’Amérique. En effet, le tableau des découvertes polaires se présente ainsi :
Cependant, en 1850, Hatteras parvint à enrôler sur la goélette le Farewel une vingtaine d’hommes déterminés, mais déterminés surtout par le haut prix offert à leur audace. Ce fut dans cette occasion que le docteur Clawbonny entra en correspondance avec John Hatteras, qu’il ne connaissait pas, et demanda à faire partie de l’expédition ; mais la place de médecin était prise, et ce fut heureux pour le docteur.
 
Le Farewel, en suivant la route prise par le Neptune, d’Aberdeen, en 1817, s’éleva au nord du Spitzberg jusqu’au soixante-seizième degré de latitude. Là, il fallut hiverner ; mais les souffrances furent telles et le froid si intense, que pas un homme de l’équipage ne revit l’Angleterre, à l’exception du seul Hatteras, rapatrié par un baleinier danois, après une marche de plus de deux cents milles à travers les glaces.
==[[Page:Verne - Voyages et aventures du capitaine Hatteras.djvu/101]]==
pas un homme de l’équipage ne revit l’Angleterre, à l’exception du seul Hatteras, rapatrié par un baleinier danois, après une marche de plus de deux cents milles à travers les glaces.
 
La sensation produite par ce retour d’un seul homme fut immense ; qui oserait désormais suivre Hatteras dans ses audacieuses tentatives ? Cependant il ne désespéra pas de recommencer. Son père, le brasseur, mourut, et il devint possesseur d’une fortune de nabab.
 
Son chien, son fidèle Duk, le compagnon de ses traversées, fut le premier à le reconnaître, et heureusement pour les braves, malheureusement pour les timides, il fut bien et dûment établi que le capitaine du Forward était John Hatteras.
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