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{{journal|Poètes et romanciers de la Russie<br>'''Le Poète du Caucase, Michel Lermontof'''|[[Auteur:Saint-René Taillandier|Saint-René Taillandier]]|[[Revue des Deux Mondes]] T.9 1855}}
 
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<small>I. ''Michail'' ''Lermontoff’s'' ''poetischer'' ''Nachlass'', ''zum'' ''erstenmal'' ''in'' ''den'' ''Versmassen'' ''der'' ''Urschrift'', ''mit'' ''Hinzuziehung'' ''der'' ''bisher'' ''unveroeffentlichten'' ''Gedichte'', ''aus'' ''dem'' ''Russischen'' ''übersetzt'', von Friedrich Bodenstedt ; 2 vol., Berlin 1852. — II. ''Der'' ''Held'' ''unserer'' ''Zeit''. ''Kaukasische'' ''Lebensbilder'', ''aus'' ''dem'' ''Russischen'', von August Boltz ; 1 vol., Berlin 1852.</small>
<references/>
 
 
 
==Le Poète du Caucase==
 
Par une sombre matinée du mois de janvier 1837, une rumeur
sinistre mettait en émoi la population de Saint-Pétersbourg. Le poète
national de la Russie venait d’être frappé en duel, et une voiture
conduite à pas lents à travers les rues de la ville rapportait le corps
ensanglanté à une famille en deuil. Ce poète n’était pas seulement
un de ces artisans de style qui, depuis Lomonosof et le prince Kantemir jusqu’à la période de Karamsin et de Krilof, semblaient
n’avoir eu d’autre soin que d’assouplir l’idiome moscovite. Maître de
cette forme si longuement préparée, il avait pu donner l’essor à son
génie, et pour la première fois on citait le nom d’un écrivain russe
parmi les poètes qui exprimaient, comme Goethe, Byron et Chateaubriand, le travail de la pensée européenne. Bien qu’il eût du sang
africain dans les veines, bien qu’il descendît par sa mère de ce More
Hannibal acheté par Pierre le Grand, devenu plus tard le favori du
tsar et investi du commandement de la flotte, cette origine, visible
encore dans les traits de son visage et dans l’ardeur d’une nature de
feu, n’avait pas altéré chez lui la sincérité d’une inspiration toute
nationale. Il était Russe de cœur et d’âme ; il aimait avec passion les
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vieilles poésies du peuple, et c’était pour consacrer les légendes de
la patrie qu’il demandait conseil à l’Arioste ou à Byron. Comment se
représenter la stupeur et l’affliction publiques au moment où cette
nouvelle allait courant de bouche en bouche : Pouchkine est blessé,
Pouchkine se meurt !
 
Il y avait là toute une tragique histoire assombrie encore par les
commentaires de l’indignation et de la douleur. On racontait qu’un
étranger, un émigré de 1830, recommandé au tsar par la duchesse
de Berry et nommé officier dans les gardes, avait porté le déshonneur et la mort dans la maison du poète. Ces anecdotes, dont la
foule est avide et qui s’enveniment si vite en de tels momens, se répandaient déjà par toute la ville. La beauté de Mme Pouchkine,
l’amour qu’elle avait inspiré à M. d’Anthès, la jalousie, les stratagèmes, et enfin la fureur du mari qui se croyait outragé, tel était le
sujet de mille récits où le faux et le vrai tenaient une place égale.
On assurait que M. d’Anthès, pour pénétrer sans péril auprès de la
femme qu’il aimait, n’avait pas hésité à demander sa sœur en mariage. Quelle avait été depuis ce mariage la conduite de celle que
Pouchkine appelait sa ''belle'' ''madone'' ? Le beau-frère du poète, aveuglé par la passion, avait-il violé en effet, même par une tentative impuissante, les lois de l’hospitalité et de la famille ? Y avait-il là un
affront ? y avait-il une de ces taches que le monde croit effacer dans
le sang ? Toute cette affaire, à l’heure qu’il est, est jugée avec plus
de calme par les esprits impartiaux <ref> Voyez surtout dans la ''Revue'' l’intéressant travail de M. Charles de Saint-Julien,
''Pouchkine'' ''et'' ''le'' ''Mouvement'' ''littéraire'' ''en'' ''Russie'' ''depuis'' ''quarante'' ''ans'', 1er octobre 1847.</ref>, et il paraît "bien que l’adversaire de Pouchkine n’a pas forfait à l’honneur. Ce n’est pas sur lui
que doit retomber la honte ; partout où il y a des Othello dont la supériorité fait des envieux, il y a aisément d’honnêtes Yago. Au moment de la sinistre nouvelle, on ne soupçonnait pas la vérité ; il n’y
avait ni hésitation ni doute au sein de la foule ; on ne se demandait
pas s’il n’y avait pas eu des calomnies, des dénonciations, toute sorte
de perfidies anonymes, et si M. d’Anthès, jusqu’au dernier instant,
n’avait pas opposé une modération attristée à la fureur de son beau-frère. Avant que l’accusé eût comparu devant le tribunal militaire
qui allait l’absoudre en l’obligeant seulement à quitter la Russie,
l’opinion avait déjà prononcé contre lui un verdict sans pitié. Aujourd’hui même, après un intervalle de dix-huit années, il ne faut qu’un
incident pour réveiller ces souvenirs. Adopté par un riche diplomate
hollandais, M. d’Anthès a changé de nom ; l’ancien officier des gardes
du tsar Nicolas est redevenu Français, il a joué un rôle honorable,
après 1848, dans nos assemblées législatives, et il siège en ce moment
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sur les bancs du sénat : qu’importent ces transformations ? Le
sénateur de l’empire est toujours aux yeux du peuple russe l’homme
qui a eu le malheur de tuer le poète national, et il y a un an à peine,
lorsque le beau-frère de Pouchkine, avant l’ouverture de la guerre,
fut envoyé en mission auprès du tsar par le gouvernement français,
ce fut une occasion de réminiscences amères dans les journaux de
la Russie et de l’Allemagne. Quelle devait être au jour de la catastrophe la vivacité de ces émotions que le temps n’a pu calmer !
 
Or, à l’heure même où le corps de Pouchkine, royalement accompagné par tout un peuple en larmes, venait de descendre dans la
tombe, une voix s’éleva tout à coup pour traduire distinctement les
murmures de la rue. Écoutez : quels accens ! quelles clameurs ! Jamais la ''ballata'' corse sur le cercueil d’un ami n’a poussé de pareils
cris. C’est un poète de vingt-six ans qui remplit les fonctions de la
''voceratrice''. À qui s’adresse-t-il ? Au tsar lui-même. Il se jette à ses
pieds, il invoque sa vengeance : « O tsar ! mon tsar ! ô père des
Russes ! ne le laisse pas impuni, l’aventurier qui vient d’enlever à
la Russie le plus glorieux de ses enfans ! » Ce n’est pas une indignation factice qui s’exhale dans ses vers ; le poète est bien l’interprète
qui convenait à de telles douleurs. Jeune, loyal, emporté, il prodigue l’insulte à l’adversaire de Pouchkine avec une sorte de rage
patriotique. Ce qu’il dit, il est évident qu’il le croit. Ne lui objectez
pas qu’il s’agit ici d’un combat où deux hommes s’exposaient volontairement à la mort. — Non ! ce n’est pas un duel, ce n’est pas un
combat à armes égales, s’écrie le poète en ses fureurs. L’aventurier
(c’est ainsi qu’il désigne celui que Pouchkine lui-même avait accepté
pour beau-frère), l’aventurier a joué froidement avec ce cœur plein
de passions et d’orages, comme l’Antonio de Goethe exaspérait la
sensibilité du Tasse, et, assuré de l’avantage, il a conduit le malheureux à un mal inévitable. « Quel sentiment aurait pu faire trembler sa main ? Il n’a point de cœur, il n’a point de patrie ; il est venu
chercher chez nous un rang, des titres, ’des croix, le seul bonheur
qu’il comprenne. La Russie a été pour lui une seconde mère ; comment nous témoigne-t-il sa reconnaissance ? Il n’a que du dédain
pour tout ce qui frappe sa vue, il méprise notre langue et nos usages,
il méprise le peuple russe et n’ambitionne que les faveurs de la
cour… O mon tsar ! je me jette encore à tes pieds. Vengeance ! vengeance, au nom du poète ! Que le meurtrier reçoive le châtiment de
son crime ! Prête l’oreille à nos supplications, sois un juge équitable,
rends un juste jugement, punis le crime !… Oui, écrase sous ton
pied fort cette race de serpens, afin que les générations à venir ne
poussent pas un jour des plaintes de douleur en pensant à la lâcheté
de leurs pères. Si nous ne tirons pas vengeance de ce crime, il y a un
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juge éternel, il y a un juste juge qui nous lancera dans sa colère
cette malédiction terrible : La source de vos chants est pour jamais
tarie ! Le peuple russe n’a pas su défendre son poète, je n’enverrai
plus de poète au peuple russe ! »
 
Ainsi s’emportait le jeune interprète de la douleur publique,
pareil, je le répète, à ces chanteurs d’Ajaccio qui, le lendemain
d’une ''vendetta'', font profession de vociférer’ leurs plaintes sur le
cercueil du mort, moins soucieux d’honorer la victime que de provoquer les vengeurs. Le tsar aimait Pouchkine, il avait écrit au
poète mourant qu’il assurerait l’existence de sa femme ; mais cette
pétition hautaine lui déplut, et il voulut savoir quel était l’homme
qui avait signé de tels vers. On lui répondit que c’était un jeune
officier de ses gardes, un certain Michel Lermontof, signalé déjà
pour la brusquerie de son humeur et la hardiesse de ses paroles.
Le tsar prit une plume et signa l’ordre d’envoyer Michel Lermontof à l’armée du Caucase.
 
Michel Lermontof appartenait à la haute société aristocratique,
comme la plupart des poètes de son pays. Après avoir fait ses premières études, sous la direction d’un précepteur, dans la maison de
son père, il était entré dans le corps des pages et avait passé de là
dans la garde. C’est à peu près l’histoire de tous les jeunes seigneurs, fils de princes et de boyards ; s’il y eut dans la jeunesse du
poète quelque signe particulier de son avenir, aucun témoignage
n’est là pour nous le révéler. Lermontof n’a pas eu de biographe, et
ses poésies seules, quoique l’auteur préfère les récits et les peintures
épiques à l’expression des épanchemens intimes, ses poésies seules
peuvent nous faire entrevoir ce qu’il était à la veille de cette explosion de colère qui amena son exil au Caucase. Lermontof était une âme
ardente ; il étouffait dans l’atmosphère du monde officiel, et, n’y trouvant pas un domaine assez large pour son activité, il revenait volontiers à l’existence primitive du Russe et du Cosaque. La libre vie du
cavalier errant à travers les steppes répondait bien aux besoins de son
imagination. Que de fois, dans les entraînemens et les dégoûts d’une
corruption précoce, au lieu de s’abandonner au mal avec ses compagnons, au lieu de dissimuler l’épuisement de son cœur sous le vernis d’une élégance menteuse, il s’arrachait résolument aux influences
malsaines, et allait demander aux solitudes des steppes la liberté
qui retrempe les forces morales ! Il avait fait plusieurs voyages au
Caucase avant d’y être confiné par un ordre du maître. Les pentes
du Kasbek et de l’Elborus, les vallées du Térek, les steppes de la
Kabardah, c’était pour lui comme un correctif des misères de la société russe. Il s’en fallait bien cependant qu’il eût goûté tous les
fruits de la vie active. Quand il reparaissait dans le monde, il y rapportait
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une âme altière, dédaigneuse, pleine de mépris pour les
hommes, et l’ironie byronienne, si chère à la plupart des poètes
russes, prenait sur ses lèvres une amertume nouvelle. Ainsi ballotté
entre le bien et le mal, entre les pernicieux loisirs et l’énergie virile,
entre l’hypocrisie de Saint-Pétersbourg et la liberté de la steppe, le
jeune poète aurait eu peut-être bien des transformations à subir
avant de fixer un but à son ardeur. Le voilà enrôlé dans l’armée du
Caucase ; le voilà forcé de vivre sous ce ciel qu’il aime, au pied de
ces montagnes couronnées de neige sans tache, au milieu de ces Cosaques dont l’indépendance lui sourit, en face de ces Tcherkesses
dont il admire les fières allures ! Ses compagnons d’armes sont de
hardis officiers, les uns qui ont choisi volontairement leur poste, les
autres qu’on a condamnés à cette rude guerre pour les plier à la discipline ; ses ennemis, ce sont parfois les brillans Adighés ou les sauvages Ossètes, mais surtout ce sont les Lesghes, les Tchetchens, les
''murides'' de Shamyl : eh bien ! camarades ou adversaires, ce sont des
braves, ce sont des âmes pures de toutes ces lâches passions qu’engendre le despotisme, et il les unira tous dans son chevaleresque enthousiasme. Il chantera cette sauvage nature où l’homme respire à
pleins poumons, il chantera les mœurs, les traditions, les légendes,
les drames de ces races nées pour la guerre ; il chantera avec la
même sympathie le Tcherkesse et le Cosaque, le chrétien et le musulman ; il sera le poète du Caucase.
 
 
==I.==
 
« Salut, Caucase au front blanchi ! Je ne suis pas un étranger clans
tes domaines. Déjà, au temps de ma jeunesse, tu m’as accoutumé à
tes solitudes. Et depuis lors combien de fois en rêve n’ai-je pas franchi tes sommets, attiré par les splendides espaces de l’Orient ! 0 libre
terre de montagnes, tu es sauvage ; mais que tu es belle ! Tes hauteurs
escarpées semblent des autels, et quand les nuages le soir volent de
loin sur tes cimes, tantôt c’est comme une vapeur bleue qui t’enveloppe, tantôt on dirait des ailes flexibles qui se balancent au-dessus
de ta tête, tantôt on croit voir passer des ombres ou se dresser des
fantômes, de ces fantômes qui apparaissent dans les songes… cependant que la lune brille solitaire dans les bleus espaces du ciel.
Combien j’aimais, ô Caucase, et tes belles filles sauvages, et les
mœurs guerrières de tes fils, et au-dessus de tes sommets les profondeurs transparentes de l’azur, et la voix terrible, la voix toujours
nouvelle de la tempête, soit qu’elle mugisse sur tes hauteurs, soit
qu’elle gronde au fond de tes abîmes, — une clameur éveillant au loin
une clameur, comme le cri des sentinelles au sein de la nuit ! » C’est
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ainsi que le jeune officier saluait ces montagnes où on l’envoyait en
exil ; il avait immédiatement senti que ce serait là la patrie de son
imagination. Enrégimenté dans les bataillons du Caucase, il est libre
par la grâce souveraine de la poésie. Au milieu des expéditions ou
dans les loisirs des camps, une seule chose l’occupe tout entier, les
merveilles de cette nature altière et le spectacle plus émouvant encore de l’énergie humaine. La cause particulière dont il est le soldat
le laisse assez indifférent ; mais il aime ces races de montagnards
adighés, kabardiens, tcherkesses, et il s’attache à les peindre dans
leurs fières attitudes, comme il peint le tigre et le lion royal errant
sur les pentes des ravins. Après trois ans de séjour au Caucase, Lermontof publiait un volume de vers à Saint-Pétersbourg, et la patrie
de Pouchkine comptait un poète de plus.
 
Ce qui avait frappé tout d’abord dans ce recueil de 1840, c’était,
au dire des critiques russes, une langue mâle, souple, sonore, et
une merveilleuse précision de dessin. Les tableaux de la nature
n’avaient pas encore été reproduits dans ce jeune idiome avec une
vigueur si sûre d’elle-même. C’étaient bien là les émotions de la
vraie poésie, des caractères héroïques et simples, une scène grandiose, la vie avec ses enchantemens et ses combats, la majesté des
soleils levans, l’horreur des nuits d’orage, les mugissemens des
grands fleuves, et toutes, les voix de ces montagnes où semble retentir encore la plainte du Prométhée d’Eschyle. Qu’importe que la
censure eût arraché mainte page à l’œuvre du poète ? Il restait assez
de vie dans ces vers mutilés pour que les lecteurs d’élite comprissent tout ce qu’on devait attendre "d’une telle inspiration. Laissez-le
grandir, disait plus d’un bon juge ; que sa pensée se fortifie et se
calme, que son imagination s’assouplisse, la littérature nationale
grandira avec lui, et une véritable action morale sera exercée un
jour par ce chantre d’un monde héroïque. L’année suivante, Lermontof était mort. Frappé en duel comme ce Pouchkine dont on le proclamait l’héritier, il n’avait pas eu le temps de mûrir les dons qu’il
avait reçus. Il laissait les œuvres de sa jeunesse, de dramatiques récits, des ébauches vigoureuses, des scènes et des fragmens splendides ; l’œuvre plus belle de son âge mûr, entrevue déjà comme
un espoir prochain à travers ces premières pages, venait de mourir
avec lui.
 
La douleur fut profonde en Russie chez tous ceux qui s’intéressent
aux choses littéraires et qui souhaitent à leur patrie une poésie originale. De toutes parts on exprimait le désir que les œuvres éparses
de Lermontof fussent rassemblées avec soin, et que la nation, en apprenant ce qu’elle avait perdu, pût goûter aussi ce qu’elle possédait.
Un éditeur de Saint-Pétersbourg, nommé Glasunof, s’empressa de répondre
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à ce vœu. Il forma en 1842 un recueil en trois volumes qui
comprenait, outre les chants de 1840, des poèmes insérés çà et là
dans des publications périodiques et maintes pièces manuscrites.
L’éditeur priait tous les amis de Lermontof de lui faciliter les moyens
de compléter ce recueil, bien des pages du jeune poète devant se
trouver encore entre des mains fidèles. Au reste, effrayé des coups de
ciseaux, averti par ces longues lacunes qui attestaient la surveillance
impitoyable des censeurs, il avait osé à peine exprimer le regret que
cette fin prématurée de l’auteur inspirait au public studieux ; aucune
mention particulière du poète, aucun détail biographique, aucun renseignement sur sa mort. Lermontof était proscrit une seconde fois ;
c’était à lui de se produire, de s’expliquer tout seul. Les amis du poète
ne restèrent pas sourds à cet appel, et le monument de Lermontof ne
tarda pas à se compléter : un quatrième volume parut en 1844, un
petit volume de huit à neuf feuilles tout au plus, mais renfermant
quelques-unes des plus belles productions de l’auteur. C’est seulement
sur ces quatre volumes publiés d’une façon si timide et déshonorés
par tant de coupures insolentes qu’on pouvait apprécier le poète du
Térek et de l’Elborus, lorsqu’un écrivain allemand, très familiarisé
avec tout ce qui intéresse le Caucase, un homme plein d’imagination
et de science, un esprit également doué pour l’histoire et la poésie,
le peintre des Cosaques, des Tcherkesses et des théologiens de Tiflis
eut l’idée de traduire en vers allemands tous les poèmes de Lermontof, et surtout de les restituer, autant que possible, tels qu’ils étaient
sortis des mains de l’auteur. Je parle de M. Frédéric Bodenstedt, qui
m’a déjà fourni bien des indications, lorsque, le premier en France,
j’ai fait connaître les luttes du prophète Shamyl et du prince Voronzof <ref> Voyez la ''Revue'' du 1er novembre 1853.</ref>. Des juges parfaitement autorisés m’affirment que cette traduction de Lermontof par M. Bodenstedt est un chef-d’œuvre d’exactitude ; je n’ai pas de peine à le croire, et personne assurément n’était
mieux préparé qu’un tel traducteur à entrer, dans l’esprit de son
modèle. M. Bodenstedt avait rencontré Lermontof dans plusieurs des
villes du Caucase ; il savait apprécier ce caractère impétueux et loyal,
et après sa mort il n’a rien négligé pour retrouver son œuvre tout
entière. Quand je lis les vers de l’écrivain allemand, il ne me semble
pas que j’aie affaire à une traduction ; c’est un poète qui me parle,
c’est Lermontof lui-même qui est là.
 
L’inspiration qui apparaît d’abord chez le poète du Caucase, c’est
une sympathie ardente pour les ennemis des Russes, — non pas une
sympathie déclamatoire et niaise, — une sympathie virile qui ne dissimule aucun aspect sinistre du tableau. Les Tcherkesses de Lermontof
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ne sont pas des chevaliers, ce sont des héros sauvages ; mais
ce sont des sauvages qui défendent le droit et la patrie. « Sauvages
sont les races de ces sauvages abîmes. C’est dans la lutte qu’ils naissent et pour la lutte qu’ils grandissent. L’enfant entre dans la vie
en combattant, en combattant l’homme achèvera sa tâche. Ils n’ont
qu’un mot d’ordre : l’ennemi ! le Russe ! C’est avec ce mot-là que la
mère, son enfant sur les genoux, lui souffle au cœur une courageuse
épouvante. Aussi l’enfant même, le faible enfant, ne connaît pas de
merci. Fidèle est l’amitié, plus fidèle encore est la vengeance. Là il
ne coule pas une goutte de sang qui ne soit vengée à l’heure dite.
Mais l’amour aussi, comme la haine, est un amour sans mesure… »
Dès le premier mot, vous le voyez, l’auteur a justifié les acteurs du
drame qu’il va retracer. Que viennent faire ici les conquérans ? Cette
terre appartient aux races qui l’occupent depuis les premiers temps
des migrations humaines ; la montagne et le torrent sont à eux, le
Térek mugissant a horreur du soldat étranger, et la Mer-Caspienne
gronde de joie quand le grand fleuve lui porte des cadavres moscovites. Une pièce originale et forte, intitulée ''les'' ''Dons'' ''du'' ''Térek'', exprime d’une façon sinistre cette conspiration de la nature contre
l’armée russe. Le Térek roule et bondit ; sorti des gorges du Kasbek,
il s’élance à travers les rochers, il précipite ses eaux dans les abîmes ;
ce sont des cataractes, ce sont des mugissemens et des flots d’écume ;
on dirait l’âme de ces contrées qui pousse le cri de guerre contre
l’ennemi. Arrivé dans la plaine, il se calme, et quand il approche des
rivages de la Mer-Caspienne, il lui dit : « Ouvre à mes vagues ton
sein hospitalier ; tiens, voici les dons que je t’apporte ; en passant le
défilé du Dariel, j’ai arraché des morceaux de granit pour amuser tes
en fans. » Mais la mer reste comme endormie ; ce n’est pas là le cadeau qu’elle voulait. « Voici un autre présent qui te plaira mieux
peut-être, reprend le fleuve ; c’est le cadavre d’un jeune Tcherkesse,
d’un jeune héros de la Kabardah. Il est mort en combattant les Russes.
Son armure est d’un grand prix, et sur le bord de sa veste flottante
sont brodés les versets du Coran. Regarde ! le feu de la haine brille
encore dans ses yeux… » Cependant la mer immobile attend toujours
le présent qu’elle réclame. « Le voici, dit le Térek ; tu seras satisfaite cette fois. Ce cadavre que je roule dans mes eaux, c’est le corps
d’une jeune femme cosaque. Comme elle est belle ! comme sa longue
chevelure blonde couvre ses pâles épaules ! Vois sur sa poitrine cette
petite ouverture, la juste mesure du poignard ; le sang rouge en
coule encore, et parmi les Cosaques de Greben <ref> Les Cosaques les plus redoutés, les plus hardis cavaliers de l’année russe et ceux
qui ont le plus de ressemblance avec les Tcherkesses. Leur principale station, appelée
Tscherwlonnaja, est située au pied du Caucase, sur la rive gauche du Térek.</ref>, celui qui l’aimait,
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 9.djvu/516]]==
celui-là même ne pleure plus. Il est monté à cheval, il est
parti au galop à travers la nuit et la tempête, il s’est précipité au
milieu des Tcherkesses, et il est tombé un poignard dans le cœur. »
Le fleuve se tait, mais une forme blanche apparaît soulevée par les
flots sombres, c’est le cadavre de la jeune femme ; à cette vue, la mer
tressaille, un mugissement de joie s’échappe de ses abîmes, et elle
entr’ouvre son vaste sein pour recevoir les ondes du Térek.
 
À côté de ces tableaux effrayans, le poète nous montrera chez les
Cosaques la jeune femme berçant son nouveau-né. Pauvre mère !
elle est triste, mais elle est forte. Son imagination ne lui offre que
des scènes de sang, et cependant avec quelle douceur résignée, avec
quel courage tranquille elle accoutume son fils à la vie qui l’attend !
 
« Dors, petit, repose en paix, dors, mon enfant, endors-toi ! du haut des
cieux, la lune regarde paisiblement dans ton berceau. Je te chanterai une
chanson, si tu fermes les yeux ; je te conterai une belle histoire… Allons,
endors-toi, mon enfant !
 
« Là où le Térek, à travers les rocs, roule en mugissant vers la vallée, le
Tchetchen est à l’affût, accroupi à terre, aiguisant son poignard. Ton père
cependant a vieilli dans cette vie de combats, et le ciel est avec lui… Endors-toi, mon enfant !
 
« Toi aussi, — ce jour-là viendra, — toi aussi tu partiras pour la guerre.
Un fusil à la main, tu monteras à cheval, tu t’en iras loin de la hutte de ta
mère. Je te broderai moi-même une belle housse avec de la soie bigarrée…
Endors-toi, trésor de mes yeux, endors-toi, mon cher enfant !
 
« Tu seras un hardi cavalier, un vrai Cosaque du fond du cœur… Ah !
quand je te verrai partir, quand tu me feras un dernier signe d’adieu, que de
larmes amères je verserai ! quelle tristesse m’accablera !… Allons, il faut fermer les yeux, endors-toi, cher enfant !
 
« Alors, dans le sommeil ou la veille, le matin ou le soir, sans cesse je penserai à toi… je n’aurai d’autre consolation que de prier. Je dirai : Où est-il
maintenant ? que fait-il ?… Dors, tu es encore sans souci dans ton berceau ;… dors, ô mon enfant !
 
« Je te donnerai une sainte image pour t’accompagner sur ta route. Quand
tu prieras Dieu, tu la mettras devant toi. Dans les pays lointains, au milieu
de la bataille, tu penseras toujours à ta mère… Dors, petit, repose en paix ;
endors-toi, endors-toi, mon enfant ! »
 
Mais ce n’est pas dans la forme purement lyrique que la pensée
de Lermontof trouve son expression complète ; le récit convient
mieux à la largeur et à la simplicité de son inspiration. Tantôt ce
sera un poétique tableau à la façon de ''Lara'' et du ''Corsaire'', tantôt
une de ces fresques où se déploient naturellement de colossales
figures. Quelle grandeur sans effort dans la reproduction de ces types
à demi barbares ! quel sentiment de la majesté primitive ! Le poème
intitulé ''le'' ''Novice'' (M. Bodenstedt traduit ce titre par ces mots : ''le''
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''Jeune Tcherkesse'', ''der Tcherkessenknabe'') peint admirablement cet
invincible amour qui enchaîne le Tcherkesse au sol de ces montagnes. L’enfant d’un Tcherkesse a été pris par les Russes et confié
aux moines d’un couvent. C’est en vain qu’on lui prodigue tous les
soins, en vain qu’un vieux moine se dévoue à son éducation avec la
sollicitude d’un père : l’enfant conserve l’ineffaçable souvenir des
premières images qui ont frappé ses yeux. À mesure qu’il grandit,
ses souvenirs grandissent avec lui. Ce qui n’était qu’un instinct devient une idée précise ; on dirait qu’en interrogeant sa pensée, il y
retrouve des sentimens qu’il n’a pas éprouvés lui-même, mais qui
sont comme les traditions de son sang et de sa race. Sait-il ce que
c’est que l’indépendance du chef tcherkesse dans ses retraites escarpées ? Il le devine, et au moment même où il semble écouter avec calme
les pieuses exhortations du moine, il entend retentir toutes les voix
de la montagne qui l’appellent par son nom. La veille du jour où il
doit s’engager dans la milice du cloître, le jeune Tcherkesse s’est
enfui comme le lion qui brise sa chaîne. Retrouvera-t-il sa tribu
dans la montagne immense ? Faible, sans armes, exténué par cette
vie d’inaction, il a tenté une entreprise au-dessus de ses forces. Que
de luttes contre la fatigue, contre le froid de la nuit, contre les serpens et les bêtes féroces ! On le trouve un jour à moitié mort dans un
ravin, on le ramène au couvent, et c’est là qu’avant de rendre le
dernier soupir, toujours fier et indomptable, il raconte ses aventures au vieux moine qui n’a pas réussi à transformer son enfance.
Tout ce récit est d’une singulière beauté. Il y a surtout un combat
du jeune Tcherkesse avec un tigre qui révèle la main d’un maître.
C’est bien là de la poésie primitive, non pas de cette grande poésie
homérique à laquelle il ne faut rien comparer pour l’union de la
sérénité et de la force, mais de cette poésie particulière à l’héroïque
enfance des nations modernes ; on dirait un fragment du ''Poème'' ''du''
''Ciel'' ou de ''la'' ''Chanson'' ''de'' ''Roland''.
 
Cette sympathie de soldat et d’artiste qu’il éprouve pour les Tcherkesses et les Lesghes, Lermontof, nous l’avons dit, ne la refuse pas
à ses compagnons d’armes, mais ce n’est jamais le patriotisme qui
l’inspire. La ''sainte'' ''Russie'' n’est pas l’objet de son enthousiasme, et
si le lendemain de quelque chaude rencontre avec l’ennemi il décrit
les scènes auxquelles il a pris part, c’est l’homme seul qui l’intéresse
sous ces costumes différens, l’homme d’action, l’homme de guerre,
celui qui ose provoquer le jugement de Dieu dans ces grands duels
de peuple à peuple. Indépendamment de la cause qui arme les combattans, il semble apprécier pour elle-même cette situation violente
où l’homme déploie toutes ses ressources et révèle tout ce qu’il vaut.
On dirait parfois que cette surexcitation des forces humaines a pour
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lui un attrait purement brutal, et qu’il fait une médiocre différence
entre les émotions de la bataille et la fièvre du lansquenet ; mais
non, il triomphe de ce mauvais instinct, il est frappé avant tout
du déploiement de l’énergie morale. De là des contradictions éloquentes, lorsque, voyant les facultés de l’homme se transfigurer dans
ce suprême essor, il se demande à quoi bon ces prodiges de courage,
de sang-froid, de loyauté, d’intelligente audace, et finit par maudire
la guerre, dont il voulait chanter les louanges. Je trouve ces sentimens exprimés avec force dans le tableau de bataille intitulé ''Valérik'',
C’est une toile pleine de mouvement et de bruit. Pendant que Lermontof et ses soldats sont au camp, les murides de Shamyl se jettent
sur eux à l’improviste ; on court aux armes, on poursuit l’ennemi de
buisson en buisson, et bientôt on donne dans un piège ; les Tchetchens, qui semblaient fuir, enferment les Russes dans un cercle de
fer et de feu. Quel combat ! quel acharnement silencieux ! que de
coups terribles donnés et reçus ! A peine a-t-on le temps d’envelopper dans son manteau ce capitaine qui va mourir. Des épisodes touchans ou sinistres se croisent sur ce théâtre avec la rapidité de l’éclair,
et tout cela se reproduit dans l’œuvre du poète avec une précision
magistrale. « Quel est ce lieu où nous sommes ? demande Lermontof
à un Tartare au moment où les Tchetchens vaincus laissent les
Russes ensevelir leurs camarades. — C’est Valérik, dit le soldat, un
nom de notre langue qui signifie ''le'' ''ruisseau'' ''de'' ''la'' ''mort''. »
 
Le plus souvent ce sont des légendes ou bien des histoires circassiennes que recueillera Lermontof. La matière poétique ne manque
pas dans les annales du Caucase ; le poète interrogera ses guides, il
ira lui-même visiter les ''aouls'', et la tradition revivra dans ses vers.
Initié comme il l’est à la vie des tribus, ce sera assez pour lui d’une
simple indication. Un drame s’est accompli l’autre jour dans un ''aoul''
tcherkesse. Lermontof en devine les détails, et les personnages se
redressent devant lui avec leurs passions et leurs crimes. Tel est ce
drame de ''Hadschi''-''Abrek'', comparable, pour la précision, pour la
rapidité, pour l’effrayante logique des sentimens, au ''Mateo'' ''Falcone''
de M. Prosper Mérimée. La scène se passe à Dschemmat, dans le
Daghestan, chez une peuplade invincible qui jamais n’a payé de tribut
à un maître, et ne s’est pas même soumise à Shamyl. « Sa mosquée,
c’est le champ de bataille ; ses remparts, c’est l’acier des poignards
et le cœur des hommes. Les enfans de Dschemmat sont renommés
d’un bout à l’autre du Caucase, et quand l’un d’eux a visé la poitrine
d’un Paisse, jamais il n’a manqué son but. » Or le soir est venu, la
nuit tombe, et, réunis encore sur la place, tous les montagnards de
l’''aoul'' écoutent religieusement un des leurs. Est-ce un conseil de
guerre ? est-ce un plan d’attaque ? va-t-on surprendre les Cosaques à
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la faveur de la nuit ? Non, c’est un vieillard qui se lamente, un pauvre
vieillard à qui un chef tchetchen a enlevé sa fille Leïla. « Ayez pitié
de moi, cavaliers de Dschemmat ! Vous êtes les plus vaillans fils du
Caucase ; faites justice, faites-moi rendre ma fille. L’un de vous connaît-il Bulat-Bey ? C’est Bulat-Bey qui l’a enlevée de mes bras. » A
ce nom, un des jeunes cavaliers a tressailli. « Je le connais, s’écrie-t-il, compte sur moi. Jamais Hadschi-Abrek n’est monté en vain sur
son cheval. Attends-moi ici pendant deux jours et deux nuits ; si tu
ne me vois pas revenir à l’heure convenue, n’attends plus davantage
et prie le prophète pour mon âme. » Celui qui parle ainsi avait un
ftère qui a été tué lâchement par Bulat-Bey ; s’il n’a pas encore tiré
vengeance du crime, c’est qu’il épie une occasion de rendre à l’assassin tout le mal qu’il a souffert. Hadschi-Abrek n’est pas parti pour
rendre une fille au vieillard, il est parti pour assassiner Leïla. L’arrivée d’Hadschi-Abrek dans la demeure de Bulat-Bey, la joie de la
fille infidèle quand elle reçoit des nouvelles de son père, le trouble
de Hadschi à la vue de cette belle jeune femme, l’hésitation qui retient son bras prêt à frapper, puis l’exécution de la vengeance et le
retour du meurtrier rapportant au vieillard la tête sanglante de son
enfant, tout cela compose une série de scènes émouvantes et horribles. Vous voyez quelle est l’impartialité du peintre, il ne songe pas
à dissimuler la férocité de ses héros ; c’est bien la barbarie qui s’agite
sous nos yeux, et parmi ces tribus du Caucase on sent qu’il reste encore plus d’un fils d’Attila.
 
N’oublions pas toutefois que dans cette variété innombrable de
peuplades il y a place pour des natures très différentes. Auprès des
arrière-neveux du chef des Huns, à côté de ces débris des migrations
barbares, la science ethnographique signale aisément des races plus
douces, venues de l’Orient méridional. La poésie du Caucase n’est
pas toujours une poésie féroce, on trouve aussi chez maintes tribus
cette physionomie plus noble et ces mœurs élégamment fastueuses
qui sont comme le reflet lointain d’une civilisation meilleure. L’Orient
dans sa grâce voluptueuse et hautaine, l’Orient de lord Byron, apparaît çà et là au milieu de ces déserts, et la sagacité du poète n’a négligé aucun aspect de son tableau. ''Ismaïl''-''Bey'', qui retrace un de
ces drames plus élevés, est certainement une des excellentes compositions de Lermontof. C’est toute une longue histoire de guerre et
d’amour. Proscrit par des luttes intestines, un jeune chef tcherkesse,
Ismaïl-Bey, a trouvé un asile chez un Lesghe du Daghestan, et la fille
de son hôte, la belle lesghienne Sara, s’est prise d’amour pour le
noble étranger. Bientôt cependant les cris de guerre qui ont retenti
jusqu’à lui ramènent Ismaïl auprès de ses frères d’armes. « Ne pars
pas ! lui dit Sara, les mains jointes ; reste ici, reste auprès de mon
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père ! » Mais Ismaïl pense comme la chanson circassienne : « Si tu
songes aux fiançailles, que ta fiancée soit ton épée, et si tu as une
dot toute prête, achète un cheval avec ta dot ! » Le voilà de retour
dans sa tribu, et il y trouve, comme à son départ, maintes jalousies
implacables. Il faut repousser les attaques des Russes, il faut déjouer les intrigues de son frère Roslam-Bey. Que deviendrait Ismaïl, si Sara n’était pas là, équipée en guerrier, le sabre et le fusil à là
main, ardente comme la Gulnare du Corsaire, dévouée et silencieuse
comme le page de Lara ? Ce dévouement de la jeune femme, l’insouciance hautaine d’Ismaïl, le tableau des divisions de la tribu, tout
cela est pour le poète une occasion de pathétiques peintures. Je recommande au premier chant le tableau d’Ismaïl proscrit, sa longue
course dans les montagnes, l’arrivée chez l’hôte et l’amour de Sara.
Cette gracieuse idylle sauvage, opposée si naturellement aux scènes
sanglantes du second chant, est un vrai trésor de poésie. ''Ismaïl''-''Bey''
du reste est une œuvre sans prétention : n’y cherchez pas l’intérêt
d’un drame habilement noué, c’est plutôt une page d’histoire et le
récit d’une aventure réelle. Le poème finit on ne sait pourquoi ; Sara
disparaît sans qu’on apprenne si ce dévouement obstiné a fléchi la
sauvagerie d’Ismaïl. Qu’importe ? Ce que l’auteur a voulu surtout représenter, ce sont des figures pleines de vie et de passion, encadrées
dans une scène grandiose. Quelle variété de paysages ! Ici, c’est
cette montagne sinistre où le mauvais ange, précipité du ciel, s’arrêta, selon les traditions circassiennes, pour jeter un dernier défi à
son vainqueur, et qui porte encore la marque de cette rébellion diabolique ; là, ce sont les fraîches vallées, les vignes sauvages courant
sur des masses de granit, le murmure des ruisseaux à travers les rochers, et toujours, dès qu’on lève les yeux, ces sommets de neige et
de glace qui brillent comme une couronne de diamans dans l’éternel
azur.
 
N’est-ce pas un caractère de ces contrées,, que le christianisme y a
été mêlé au culte de Mahomet, et que d’autres traditions religieuses,
plus opposées encore, y forment parfois la confusion la plus étrange ?
Ces mélanges, assurent les voyageurs, sont manifestes dans maintes
églises du Caucase, espèces de musées barbares où les statues des
saints couvertes de versets du Coran coudoient les vieilles divinités
primitives. Il doit y avoir dans ce pays des légendes presque bibliques que l’esprit contemplatif de l’Orient aura marquées de son empreinte. Le poète ne s’en est pas tenu aux scènes de meurtre et aux
aventures de guerre ; il s’est enquis de ces légendes, et son imagination, qui se soucie assez peu des choses métaphysiques, y a trouvé
pourtant des beautés inattendues. La légende qui se retrouve à l’origine de toutes les religions, c’est la légende du bien et du mal, du
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bon et du mauvais principe, de Dieu et du diable. Le diable est-il
assez fort pour tenir la puissance de Dieu en échec ? Telle est la
question que se posent toutes les religions naissantes, et chacune
d’elles y répond naïvement par des cris de douleur ou par un chant
d’espoir. Écoutez un récit populaire de la Géorgie, ''le'' ''Démon'', qui
met dramatiquement en scène ces douloureux problèmes où l’homme
et la Divinité sont en jeu. La Géorgie a été longtemps une terre chrétienne, et son christianisme, tout rempli d’inspirations persanes, ne
rappelait ni les sombres croyances de la race juive ni la sévérité
dogmatique des églises de l’Occident. Il s’agit là aussi d’une fille
d’Eve que le démon a séduite ; mais ce n’est pas le démon de la Bible,
qui perd l’humanité tout entière en perdant une seule âme : le démon est vaincu au sein même de sa victoire, et cette histoire toute
romanesque se termine dans les splendeurs mystiques comme le
chant de triomphe de la bonté infinie.
 
Les voyageurs qui visitent la Géorgie admirent une chapelle construite sur l’un des sommets les plus élevés de la chaîne du Caucase
au milieu des neiges éternelles ; c’est à cette chapelle que se rattache
la légende d’où Lermontof a tiré tout un poème. Le démon, en parcourant le Caucase, a vu sur la tour d’un château-fort une belle jeune
fille attendant son fiancé : « Non, je le jure parla lumière de toutes
les étoiles du ciel, je le jure par la grâce de l’aurore et la splendeur
du couchant, jamais si doux visage n’a souri au chah de Perse ;
jamais dans les jardins du harem, à l’heure où midi embrase les airs,
les fraîches eaux du bassin n’ont baigné un corps aussi charmant, et
jamais, depuis que le bonheur du paradis a disparu de cette terre
de péché, jamais sous le soleil d’Orient on n’a vu pareille fleur s’épanouir. » C’est Tamara, la jeune princesse géorgienne. Et quelle est
là-bas sur la route cette caravane de dromadaires portant des présens magnifiques ? Quel est ce jeune homme qui accourt au grand
galop de son cheval ? Le diable a reconnu le fiancé de Tamara.
L’amour, la jalousie, la fièvre de la destruction, tout cela éclate à la
fois dans l’âme maudite. Il aposte sur le chemin une bande de brigands du Caucase : le jeune Géorgien tombe percé d’un poignard, et
Tamara se retire dans la cellule d’un cloître. Tout ce premier chant,
plein de voluptés et de terreurs, est un tableau oriental d’une attrayante poésie. C’est au second chant que l’œuvre de séduction va
s’accomplir : si les anges même sont tombés, si Abbadona et Éloa
n’ont pas su vaincre le tentateur, comment la Géorgienne, ardente et
passionnée, au milieu des ennuis de sa prison, résisterait-elle aux
maléfices de l’enfer ? Un soir, en faisant sa ronde, le gardien du couvent entendit dans une cellule des soupirs, des cris inarticulés, des
murmures voluptueux et plaintifs ; il s’éloigna avec épouvante, et le
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lendemain Tamara gisait morte sur le pavé de sa cellule. Tamara
est couchée dans le cercueil ; les parens viennent encore admirer
en pleurant ce visage que n’a pu flétrir la mort ; ils couvrent de baisers ses belles mains, puis le cercueil est porté sur la cime du mont,
dans la sainte chapelle des ancêtres. Tout à coup le ciel se couvre, la
neige tombe à flots épais, et le cercueil, et l’église, et le clocher,
tout disparaît sous le blanc linceul ; il semble que la nature elle-même se charge de purifier la jeune femme. Voyez alors quel mystique tableau sur les hauteurs ! Le ciel est redevenu pur, le soleil
éclaire les neiges immaculées, un ange descend sur la tombe, s’agenouille auprès de Tamara, et, recueillant son âme clans un pli de sa robe, l’emporte au paradis malgré les réclamations du démon.
 
Le poète a vraiment rajeuni ce thème antique par l’intérêt des
détails, et dans une légende tant de fois traitée il a trouvé des inspirations sans modèle. Ce triomphe de l’esprit d’amour sur l’esprit du
mal est exprimé sous la forme la plus poétique ; habitué jusque-là
aux scènes de la réalité, Lermontof a entrevu avec un hardi bonheur
le sens de ces traditions vénérables ; ce colloque de l’ange et du démon sur les cimes du Kasbek l’a noblement inspiré, et des pensées
qu’on ne lui soupçonnait pas apparaissent en ce radieux symbole.
J’admire surtout, si je l’ose dire, ces brillans effets de neige. Quelle
image que ce tombeau de la jeune nonne au milieu des glaces immaculées ! — Aujourd’hui encore, dit le poète dans un épilogue, on
aperçoit sur les cimes la chapelle et le sépulcre. La neige tombe, la
neige tombe toujours, tantôt comme une pluie de diamans quand
le soleil brille à travers, tantôt comme les plis d’une draperie sur le
lit de mort de la jeune femme. Le lieu est devenu inaccessible, les
glaces en défendent l’approche aux pieds profanes. — N’y a-t-il pas
dans cette mise en scène un art délicat et puissant ? Et puisque l’histoire de Tamara est comme la promesse de la victoire définitive du
bien sur le mal. ne fallait-il pas que ce poétique symbole fût fixé
à jamais sur le rocher de Prométhée, au sein de cette blancheur
éblouissante ?
 
 
==II.==
 
Exalté par de tels spectacles et nourri de cette moelle des lions,
l’ardent poète du Caucase devait considérer, ce semble, sous un
jour particulier, l’histoire et la civilisation de son temps. C’est une
question qui se présente naturellement à l’esprit : quelle impression
produisait sur sa pensée le tableau de la société européenne, quand
il la contemplait du fond de sa retraite sauvage ? Lermontof s’occupe
peu de l’Europe, où il n’aperçoit que des passions mesquines ; pareil
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en cela à ces peuples dont il est le peintre, la seule figure qui l’attire, c’est celle de Napoléon. Il y a des affinités secrètes entre ces
tribus du Caucase et le prisonnier de Sainte-Hélène. Ce n’est pas
en effet le Napoléon conquérant que chantera Lermontof, c’est plutôt le Napoléon vaincu ; il aimera à représenter en lui l’isolement de
la grandeur, l’amertume de la souveraineté, et finalement l’impuissance du génie et de la gloire. Telle est, si je ne m’abuse, l’inspiration de cette belle pièce du ''Vaisseau''-''Fantôme'', que l’éditeur allemand n’a pas connue, mais qui, introduite en France par un ami du
poète et non publiée jusqu’à ce jour, méritera d’être recueillie par
M. Bodenstedt <ref> Je dois la traduction en vers que je reproduis ici à l’obligeance de M. Emile Deschamps.</ref>.
 
===LE VAISSEAU-FANTÔME (CINQ MAI).===
 
<poem>
Le firmament reluit de toutes ses étoiles. —
Quel est là-bas, là-bas, voguant à pleines voiles
Sur les flots bleus de l’Océan,
Ce navire aux longs mâts qu’aucun vent ne balance,
Dont tous les agrès font silence,
Et dont chaque canon béant,
Sans aucun artilleur de garde,
Pointé vers l’horizon, reste morne et regarde ?
 
On ne voit point les matelots ;
On n’entend point le capitaine ;
Le vaisseau n’a souci, dans sa marche certaine,
Ni de la foudre au ciel ni des rocs sous les flots…
Une île est sur la mer, rocher sombre, infertile,
Battu des vagues en fureur,
Mais une tombe est sur cette île :
C’est la tombe d’un empereur !
 
Ses ennemis enfin l’ont couché dans sa bière…
Sans les honneurs guerriers, sans les pompes du deuil ;
Ils ont scellé son corps sous une lourde pierre,
De peur qu’il ne se lève un jour de son cercueil.
 
Mais quand l’année a fui, roulée eu son suaire,
Quand revient le cinq mai, quand l’heure mortuaire,
Minuit, tinte dans l’île en n’y réveillant rien,
De l’horizon des cieux arrive
Un beau navire aérien
Qui touche doucement la rive.
 
Alors, son noir chapeau sur sa tête en travail,
Vêtu de sa capote grise,
L’empereur apparaît ! — Sons la nocturne brise
Il s’assied près du gouvernail,
Le front penché, les bras croisés sur sa poitrine. —
Le vaisseau, comme un trait, fend la vague marine.
 
</poem>
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 9.djvu/524]]==
<poem>
Où porte-t-il ainsi l’étonnant passager ?
Il le porte vers cette France
Où, triste, il a laissé, dans les jours de souffrance,
Son trône et son enfant aux mains de l’étranger,
Et puis sa vieille garde, héroïque espérance !
 
Dès qu’il peut, à travers les ombres de la nuit,
Reconnaître la terre où domina son glaive,
L’empereur, l’empereur se lève.
Le voilà ! son cœur bat, son sang bout, son œil luit.
 
Il descend d’un pas ferme et hardi sur la côte.
Par des élans tendres et chauds
Il appelle ses vieux soldats, puis à voix haute
Et d’un ton menaçant, ses trente maréchaux !
 
Mais, hélas ! les soldats à la fière moustache
Dorment aux bords de l’Èbre, ou du Nil, ou du Pô ;
Sous les sables ardens, sous les neiges sans tache,
Ils sont couchés, rêvant toujours à leur drapeau…
Ou bien l’empereur mort a creusé leur tombeau !
 
Les maréchaux, du dieu déchu guerriers-apôtres,
Ils ne répondent pas non plus à son appel ;
Les uns ont disparu dans les combats ; les autres,…
Les autres ont changé d’autel.
 
Et frappant de son pied le rivage sonore,
L’empereur marche courroucé ;
Le long des flots dormans par la fièvre poussé,
Il va, vient, puis appelle encore.
 
Il appelle à grands cris son cher fils, l’enfant-roi,
L’étoile de sa nuit profonde ;
Il lui promet l’amour et l’empire du monde,
Ne voulant que la France et la gardant pour soi.
 
Mais le jeune héritier des grandes destinées
Sous le poids de son nom a vu ses jours détruits,
Comme un arbre qui casse aux premières années
Sous l’abondance de ses fruits.
 
Il s’arrête, il écoute, il attend. — Rien ! — Personne ! —
Il attend ; la lune décroît…
Dans tous ses membres il frissonne,
Mais il attend toujours — L’heure du matin sonne…
Alors ses pleurs brûlans mouillent le sable froid.
 
Il est là, seul… il cherche encor… son front retombe.
Il pousse un soupir douloureux,
Et lentement remonte au vaisseau vaporeux,
Qui part et le ramène à son île, à sa tombe.
</poem>
 
 
 
La pensée de ce tableau, le sens de ce mystérieux ''Cinq'' ''Mai'', si
différent des odes de Manzoni, de Béranger et de Lamartine, c’est
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 9.djvu/525]]==
bien certainement la glorification du génie, mais c’est aussi un
regard de profond mépris sur les vulgaires humains. Si l’on avait
quelque doute à ce sujet, l’inspiration de l’auteur s’exprime plus
nettement encore dans une pièce intitulée ''les'' ''Cendres'' ''de'' ''Napoléon''
''à'' ''Paris''. Lermontof y jette à la France de terribles accusations. Il
lui reproche, — osons répéter ses paroles et méditons les jugemens
que notre histoire inspire à l’étranger, — il lui reproche d’avoir
flétri tour à tour ce qu’il y a de plus sacré sur la terre, la liberté
d’abord, et ensuite le génie et la gloire. La liberté ! la France en a
fait le glaive d’un bourreau, elle a courbé la tête devant une poignée de scélérats, et, de dégradation en dégradation, elle est devenue la proie facile du despotisme, « Alors dans ton ciel sinistre une
étoile radieuse a lui. C’était l’homme en qui la France vivait et que
les peuples chargeaient de leurs destinées. Son fier manteau de
pourpre voila toutes tes misères, et le monde contemplait avec
admiration ce vêtement de gloire dont il avait couvert ton corps.
11 était seul, grand, froid, impassible, à Vienne et aux Pyramides,
dans les neiges et les flammes de Moscou. Et toi, France, qu’as-tu
fait après qu’il a été vaincu par les glaces de la Russie ? Tu l’as
abandonné, tu l’as trahi, tu l’as livré, tu as renversé toi-même la
puissance qu’il avait fondée pour toi… » Étrange conflit de pensées
justes et d’accusations insensées ! et surtout préoccupations singulières de l’auteur ! Quand il méconnaît ainsi l’histoire, quand il
reproche à la France de n’avoir pas défendu l’empereur jusqu’au
dernier jour de la lutte, il exprime avec quelle vivacité il regrette
celui qui était le représentant armé de la révolution, et qui aurait
pu renouveler l’Europe. Ce sont ces regrets à peine dissimulés, ce
sont ces vœux du Russe contre la Russie qui donnent leur vrai caractère à la pièce du ''Vaisseau''-''Fantôme'' et aux imprécations dont la
France est l’objet.
 
Le poète du ''Novice'', du ''Démon'', d’''Hadschi''-''Abrek'', d’''Ismaïl''-''Bey'',
le poète de ces fières tribus que la Russie ne peut vaincre, est-il
donc décidément l’ennemi déclaré de son pays ? Plus d’une fois
Lermontof lui-même s’était adressé cette question, quand il sentait
croître ses sympathies pour les montagnards du Caucase, et il y a
répondu un jour avec sa franchise accoutumée : « Oui, j’aime ma
patrie, s’écrie-t-il, mais je l’aime d’un amour qui m’est propre, et
que tous les argumens de la raison essaieraient en vain de modifier.
J’ai beau faire, je ne puis m’enthousiasmer pour la barbarie, ni pour
celle d’aujourd’hui, ni pour celle des temps passés. Je n’aime pas
la gloire achetée par la violence, je n’aime pas l’arrogance appuyée
sur les baïonnettes ; mais j’aime, sans savoir pourquoi, le silence et
la solitude des steppes, j’aime le bruissement des forêts pendant la
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 9.djvu/526]]==
nuit et le murmure sans fin des torrens, quand un souffle printanier
fait fondre les glaces. J’aime à chasser dans les plaines désertes, à
pousser mon cheval au hasard et à chercher mon chemin dans la
nuit. J’aime aussi dans nos villages l’aire chargée de grains, les
toits couverts de chaume, la ferme aux fenêtres sculptées, et le
dimanche, quand les paysans ivres se mettent à danser dans la taverne, j’aime à les voir oublier dans le bruit et la joie toutes les
tristes misères de la semaine. » Voilà la Russie de Lermontof : des
steppes, des solitudes, les harmonies de la libre nature, et des
paysans qui boivent et dansent pour acheter une heure d’oubli !
 
Il y a cependant autre chose que cela chez les Slaves, et, même
sous le joug des tsars, les qualités de cette race affectueuse et ardente
ont maintes occasions de se produire. Dans les derniers temps de sa
vie, Lermontof avait commencé à s’occuper des Russes, comme il
s’était occupé jusque-là des Géorgiens et des Tcherkesses. Il est probable qu’il aurait trouvé dans cette voie des inspirations vraiment
neuves, et que son instinct démocratique aurait aimé à mettre en
lumière ce fonds de loyauté primitive que le despotisme n’a pas altéré
chez les classes inférieures. C’est à cette période d’études nouvelles
qu’appartient une œuvre singulièrement curieuse, le poème du tsar
Ivan le Terrible, signalé par les critiques russes comme une des peintures les plus fidèles de la vie et du caractère moscovites. Lermontof
s’était pénétré de l’esprit des vieilles poésies nationales, et il en reproduisait les fortes et naïves beautés dans une œuvre qu’il marquait
de son empreinte <ref> On peut consulter, sur les rapports de ce poème avec les chants populaires des Slaves,
un savant travail de M. Cyprien Robert, inséré ici même, livraison du 1er avril 1854,
''la'' ''Poésie'' ''slave'' ''au'' ''dix''-''neuvième'' ''siècle''. M. Cyprien Robert, qui connaît si bien les vieilles
poésies des Slaves, et qui, dans ses sympathies pour cette grande race, excite si vaillamment les poètes russes, polonais, bohémiens, serbes, illyriens, à la recherche de leurs
origines, a pu trouver insuffisante la tentative de Lermontof. Lermontof, guidé par son
seul instinct, n’en a pas moins ouvert cette voie un des premiers ; c’est là un sérieux mérite qui doit faire absoudre ses fautes.</ref>. C’est l’opinion d’un critique célèbre de Saint-Pétersbourg, M. Schevyrev, qui avait condamné plusieurs fois ce qu’il
appelait le manque de patriotisme de Lermontof. « On ne saurait
assez admirer, dit le critique, l’art merveilleux avec lequel le poète
a su s’approprier toutes les qualités distinctives de nos vieilles chansons populaires. Il n’y a qu’un petit nombre de vers où la vérité du
ton fasse défaut. Si jamais une imitation libre s’est élevée au rang
d’une création originale, c’est assurément dans le poème dont nous
parlons. Le contenu du tableau a vraiment une signification historique, et le caractère du garde, comme celui du marchand, est d’une
vérité parfaite. » Il faut ajouter que ce poème n’a rien d’archaïque,
rien d’obscur, rien qui conserve la trace des recherches de l’érudit.
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 9.djvu/527]]==
L’auteur n’a pas reculé devant les détails les plus expressifs du
temps et du peuple qu’il veut peindre, et jamais son récit n’a besoin
de commentaire. J’essaierai de le traduire ici tout entier :
 
===LE CHANT DU TSAR IVAN VASSILJEVITCH, DE SON JEUNE GARDE DU CORPS ET DU HARDI MARCHAND KALACHNIKOV.===
 
« O tsar terrible, Ivan Vassiljevitch ! c’est toi que chante mon poème aux
accens sonores, toi et ton favori, ton garde du corps Kiribéjevitch, et le
hardi marchand Kalachnikov. Je l’ai composé dans le goût du vieux temps,
je l’ai chanté sur la ''guzli'' retentissante, je l’ai chanté souvent, souvent encore je le répète pour la récréation et la joie du peuple orthodoxe. Le boyard
Matvei Romodanovski m’a donné pour récompense une coupe d’hydromel
écumant, et la boyarine au blanc visage m’a offert sur un plat d’argent un
mouchoir neuf brodé de soie. Pendant trois jours et trois nuits, ils m’ont
traité comme leur hôte, et toujours ils aimaient à m’entendre recommencer
mon chant.
 
====I.====
 
« Le rouge soleil ne brille plus dans le ciel, aux prises avec les nuages
sombres. Voyez ! à la table du festin est assis, sa couronne d’or au front, le
tsar terrible, Ivan Vassiljevitch. Muets et droits derrière lui se tiennent les
Stolniki ; en face sont tous les boyards et tous les princes ; à ses côtés, la cohorte
des gardes. Le tsar se livre à la bonne chère pour glorifier le Seigneur Dieu
et se mettre lui-même en joie. Il sourit avec clémence, il fait venir le doux
vin des contrées d’outre-mer et ordonne qu’on en remplisse sa coupe d’or ;
on en verse aussi à ses gardes, et tous boivent à la gloire du tsar.
 
« Un seul des gardes, un hardi compagnon à l’humeur turbulente, ne
trempe pas ses lèvres dans sa coupe d’or. Silencieux, il regarde la terre d’un
air sombre ; silencieux, il incline la tête sur sa large poitrine gonflée de pensées amères. Le tsar fronce ses noirs sourcils et fixe sur lui son regard perçant, comme l’autour du haut des nues fascine la jeune tourterelle aux ailes
bleuâtres ; mais le jeune garde ne relève pas la tête, et le tsar, murmurant
une parole menaçante, fixe toujours des yeux plus terribles sur l’audacieux
compagnon.
 
« — Toi, notre fidèle serviteur Kiribéjevitch, quelles mauvaises pensées
caches-tu au fond de ton cœur ? Es-tu jaloux de la gloire de ton maître ? Es-tu
mécontent de ton service d’honneur ? Les fêtes et les joies du tsar te déplaisent, Kiribéjevitch ; tu es pourtant de la race des Skuratov, et tu as été élevé dans la maison des Maljûtin.
 
« Kiribéjevitch s’incline profondément et répond ainsi au tsar : — Toi,
notre maître Ivan Vassiljevitch, ne sois pas irrité contre ton indigne esclave !
Le doux vin d’outre-mer ne convient pas à un cœur que brûle la souffrance ;
le doux vin ne saurait calmer les pensées amères. Si je t’ai offensé, que ta
volonté s’accomplisse : ordonne qu’on me châtie, ordonne qu’on me tranche
la tête ; elle pèse d’un poids accablant sur mes épaules, et elle s’incline devant
toi jusqu’à la terre humide.
 
« Ivan Vassiljevitch lui dit : — Qui te rend donc si triste, hardi compagnon ?
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 9.djvu/528]]==
Est-ce ton caftan de velours qui n’est pas assez fin ? est-ce ta casquette
de zibeline qui n’est pas assez belle ? Manques-tu d’argent ? Ta bourse est-elle
vide ? Ton épée d’acier est-elle ébréchée ? Est-il arrivé malheur à ton cheval,
ou bien as-tu reçu quelque blessure aux luttes de la Mosqua ?
 
« — Non, dit Kiribéjevitch secouant sa tête chevelue, non, ce ne sont pas
les luttes de la Mosqua qui causent ma douleur ; je n’ai pas de dettes, je n’ai
pas besoin d’argent, mon vaillant cheval de la steppe se porte bien, mon
épée brille comme une glace transparente, et aux jours de fête, grâce à tes
dons, ô tsar, je ne suis pas plus mal vêtu qu’un autre. Mais écoute, écoute
ce qui me rend triste :
 
« Fièrement assis sur mon cheval rapide, j’allais aux bords de la Mosqua,
j’allais aux courses où rivalisent d’ardeur les pieds rapides des chevaux ; une
ceinture de soie serrait mon riche caftan, et j’avais sur la tête ma casquette
de velours garnie de zibeline noire. Devant les portes des maisons se tenaient
maintes jolies filles, les joues colorées d’un sang jeune et frais, toutes joyeuses
et folâtres, et jetant des éclats de rire sonores. Une seule, une seule d’entre
elles ne babille pas gaiement avec ses compagnes ; elle reste enveloppée dans
son voile aux raies bigarrées.
 
« Dans toute la sainte Russie, notre mère, on chercherait en vain une
beauté qui lui soit comparable. Quand elle marche, elle semble portée par
les eaux ; on croirait voir nager un cygne. Son regard est doux comme le
regard de la colombe. Sa voix est pure comme le chant du rossignol. Ses
joues brillent, fraîches et roses, comme les clartés du matin dans le ciel de
Dieu. Sa longue chevelure se déploie en tresses d’or gracieusement attachées
avec des rubans clairs, elle se déroule sur son cou, sur ses épaules, et caresse
sa blanche poitrine arrondie… C’est la fille d’un marchand ; elle s’appelle
Alona Dimitrevna.
 
« Quand je la vois, je ne suis plus moi-même. Mes bras vigoureux pendent languissans à mes côtés, mon regard perçant se trouble, et je suis tout
honteux, ô tsar orthodoxe ! je suis tout épouvanté de sentir tomber ainsi
mes forces et mon courage. Je n’ai plus de goût pour rien, ni pour mon
cheval de la steppe, mon beau cheval aux pieds rapides, ni pour les vêtemens de velours, ni pour l’or et l’argent. Avec qui partager mon or et mon argent ? Devant qui faire briller mon audace ? devant qui me pavaner avec mon caftan de velours ?
 
« Laisse-moi m’enfuir au loin, là-bas, dans le pays des steppes, pour y
vivre à la façon des Cosaques. Là, bientôt ma tête, où mugit l’orage, ornera
la lance d’un musulman ; là, mon vaillant cheval, et mon épée tranchante,
et aussi ma selle circassienne, seront la proie du Tartare. Le vautour dévorera mes yeux, la pluie lavera mes os, et mon corps privé de sépulture
livrera sa poussière à tous les vents…
 
« Ivan Vassiljevitch lui répond en souriant : — Ton mal, mon loyal serviteur, ton mal et ta tristesse peuvent aisément se guérir. Prends mon anneau où brille un rubis, prends aussi ce collier d’ambre ; cherche ensuite
une courtière de mariage qui soit fine et adroite, et envoie ce précieux cadeau de noces à ta chère Alona Dimitrevna. Si l’offre lui agrée, les noces
auront lieu bientôt ; si elle refuse, sache en prendre ton parti.
 
 
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 9.djvu/529]]==
 
« — O tsar orthodoxe, Ivan Vassiljevitch ! ton esclave a eu recours à la
ruse, il t’a fait un faux rapport, il ne t’a pas dit toute la vérité ! Il ne t’a pas
dit que cette femme si belle a été unie à un homme dans l’église de Dieu,
qu’elle a été unie à un jeune marchand selon notre loi chrétienne…
 
« Enfans, chantez avec nous ! La ''guzli'' fait retentir des sons purs ; accompagnez en chantant les cordes de la ''guzli'' ! Chantez pour le divertissement du bon boyard, chantez pour remercier la boyarine au blanc visage.
 
 
====II.====
 
« Devant l’étalage de sa boutique, un jeune marchand est assis, un jeune
et brave garçon, Stephan Paramonovitch ; son nom de famille est Kalachnikov. Il étend avec soin des étoffes de soie, il adresse aux passans des paroles engageantes, ou bien avec un fin sourire il compte l’argent qu’il a
gagné. La journée est mauvaise pour le marchand ; maint riche boyard a
passé devant lui, et nul n’est entré dans la boutique.
 
« Déjà la cloche de la prière du soir a cessé de retentir ; les lueurs rouges
du couchant s’assombrissent derrière le Kremlin, les nuages courent précipitamment dans le ciel, et le vent commence à fouetter les airs avec des flocons de neige. Peu à peu le bazar devient désert. Stephan Paramonovitch
ferme la boutique avec une porte de chêne garnie d’une bonne serrure allemande, et, pensif, il prend le chemin de sa maison : il pense à sa jeune
femme qui l’attend au foyer, de l’autre côté de la Mosqua.
 
« Il entre, et tout d’abord il s’étonne de ne pas voir sa femme bien-aimée ;
la table de chêne n’est pas encore servie ; c’est à peine si la lampe qui va
mourir jette une dernière lueur devant les saintes images. Il appelle la
vieille gouvernante.
 
« — Dis, parle, Jérémejevna, qu’est-elle devenue ? Où se cache-t-elle à
cette heure de nuit ? Où est Alona Dimitrevna ? Mes chers petits enfans ont-ils déjà pris le thé ? Sont-ils fatigués de leurs jeux et les a-t-on déjà mis
au lit ?
 
« — O toi, maître, Stephan Paramonovitch ! il s’est passé aujourd’hui des
choses étranges. Alona Dimitrevna est sortie pour la prière du soir. Déjà le
pope est de retour avec sa jeune épouse ; ils ont allumé les lumières dans
leur maison, ils ont commencé le repas ; mais ta femme, jusqu’à présent,
n’est pas encore revenue de l’église. Les enfans ne sont pas au lit, ils n’ont
pas été jouer ; ils pleurent, ils pleurent, les pauvres petits, et demandent à
voir leur mère.
 
« Des pensées furieuses assiègent le front du jeune marchand Kalachnikov ; il se met à la fenêtre, il regarde dans la rue, mais la rue est tout enveloppée des voiles sombres de la nuit. Une couche blanche s’épaissit sur le
sol, et le bruit des pas se perd dans la neige.
 
« Écoutez ! Quel est ce bruit au seuil de la maison ? On dirait qu’on ouvre
une porte. Le jeune homme entend le frôlement d’un pas léger, d’un pas
qui semble fuir ; il prête l’oreille ; il guette dans l’ombre… Oh ! par le Dieu
saint ! voilà que sa jeune femme est devant lui toute tremblante, oui, toute
tremblante, toute pâle, la tête nue, les cheveux épars ; ses tresses d’or sont
dénouées ; au lieu des ornemens, des flocons de neige y pendent ; ses yeux
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 9.djvu/530]]==
hagards expriment la folie, des paroles inintelligibles tombent de ses lèvres.
 
« — Que faisais-tu si tard, femme ? De quel bazar, de quel marché viens-tu pour que ta chevelure soit ainsi défaite, et tes vêtemens froissés et déchirés ? Es-tu allée souper en ville ? es-tu allée chercher une intrigue avec quel"
que riche et joli fils de boyard ? Est-ce pour cela que tu t’es unie à moi, comme
la compagne de ma vie, devant la sainte image de la mère de Dieu ? est-ce
pour cela que nous avons échangé les anneaux d’or ? Attends ; je vais t’enfermer dans un cachot sombre avec une porte de chêne garnie de fer ; tu ne
verras plus jamais la clarté du ciel, tu ne pourras plus déshonorer mon
nom.
 
« Dès qu’elle entend ces mots, la pauvre femme tremble et frissonne de
tout son corps, comme tremble sur l’arbre la feuille d’automne au souffle de
l’ouragan. Des larmes, des larmes amères coulent de ses yeux, et elle se jette
aux pieds de son mari.
 
« — O toi, mon seigneur ! toi, mon brillant soleil ! écoute-moi paisiblement, ou bien tue-moi tout de suite. Tes paroles me sont comme un glaive
tranchant, et elles m’arrachent le cœur. Je ne crains pas le martyre de la
mort, je ne crains pas non plus les médians propos, je ne crains que la
perte de ton amour.
 
« Je revenais de la prière du soir par la rue tortueuse et solitaire ; tout à
coup j’entends un bruit de pas, je me retourne… Un homme s’élance sur
moi ! Paralysée par la terreur, je sens mes pieds fléchir et je ne puis que
m’envelopper dans mon voile de soie ; mais lui, saisissant avec force ma
main frémissante, il murmure doucement ces mots à mon oreille :
 
« — Pourquoi donc t’effrayer ainsi, ma belle enfant ? Je ne suis pas un
assassin, je ne suis pas un voleur de nuit ; je suis un serviteur du tsar, du
tsar Ivan le Terrible ; mon nom est Kiribéjevitch, et je descends de la race
illustre des Maljutin.
 
« A ces mots mon épouvante s’accroît encore, ma tête est en feu et je sens
les tourbillonnemens du vertige. Lui cependant il me couvre de baisers, de
caresses, et continue sur le même ton :
 
« — Dis-moi, belle enfant, ce que tu veux avoir ; dis, ô ma douce colombe,
ô belle enfant bien-aimée ! Veux-tu de l’or ? veux-tu un collier de perles ?
veux-tu des pierres précieuses ou des étoffes de velours brodées de fleurs ?
Tu seras parée comme une tsarine, à faire l’admiration et l’envie de toutes
les femmes ; mais, oh ! ne me laisse pas mourir de désespoir. Aime-moi,
enfant, aime-moi, embrasse-moi, ne fût-ce qu’une fois seulement, la première fois et la dernière !
 
« Et il m’embrasse, et il me caresse de nouveau… je sens encore mes joues
qui brûlent… il m’étreint avec rage, il m’étreint toujours plus fort entre
ses bras et me couvre de ses baisers infâmes. Tout à l’entour, derrière leurs
fenêtres, les voisines commençaient leurs propos menteurs et nous montraient du doigt en ricanant.
 
« Je parvins enfin à m’arracher de ses bras, et je m’élançai de toutes mes
forces vers la maison, mais en m’échappant je laissai aux mains du voleur
le mouchoir de soie que tu m’as donné, ainsi que mon voile moscovite.
Voilà comme j’ai été outragée par l’insolent, moi, ta femme fidèle et dévouée.
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Et les méchantes voisines qui m’ont vue ! ô Dieu ! je suis pour jamais déshonorée !… Oh ! ne m’abandonne pas, n’abandonne pas ta loyale épouse aux propos et aux mépris des médians ! qui donc, si ce n’est toi, qui donc me viendra en aide ? Orpheline, je suis seule dans le monde immense. Mon vieux père est couché depuis longtemps dans la tombe humide ; ma mère dort à ses côtés ; l’aîné de mes frères, tu le sais, a disparu dans les contrées lointaines, et le plus jeune est encore un enfant qui ne saurait se passer de mes soins.
 
« Ainsi se lamentait Alona Dimitrevna, et elle versait des larmes amères.
 
« Stephan Paramonovitch envoie chercher ses deux jeunes frères. Les
deux jeunes frères arrivent, ils saluent Stephan et s’adressent à lui en ces
termes : — Parle, qu’y a-t-il ? t’est-il arrivé un malheur, pour que tu nous
fasses quérir si tard au milieu de la nuit orageuse ?
 
« — Oui, frères, un ; malheur m’est arrivé, à moi et à toute ma famille.
L’honneur de notre maison a été souillé par un serviteur du tsar, par Kiribéjevitch… Oui, il m’est arrivé un malheur que ne peut supporter mon âme,
un malheur qui pèse trop lourdement sur mon cœur accablé. Demain, lorsque commenceront les luttes solennelles de la Mosqua en présence du tsar, je
lutterai avec le garde du corps Kiribéjevitch… Ce sera une lutte terrible,
une lutte à mort. S’il me tue, ne renoncez pas à la vengeance ; invoquez la
Vierge très sainte. Vous êtes plus jeunes, plus vigoureux que moi, et moins
de péchés pèsent sur vous ; Dieu sera votre force et votre salut.
 
« Les frères lui répondent : — De quelque côté que souffle le vent sous la
voûte du ciel, les nuages obéissans le suivent, et quand l’aigle appelle les
aiglons au festin des champs de bataille, tous les aiglons prennent leur vol
avec l’aigle. Tu es notre frère aîné, tu es notre second père ; fais ce qui te
semblera juste, décide toi-même, décide tout seul ; nous t’obéirons fidèlement, nous ne t’abandonnerons pas ! »
 
 
====III.====
 
« Au-dessus de Moscou à la tête d’or, au-dessus des blanches pierres du
Kremlin, derrière les forêts lointaines et les cimes bleues des montagnes, —
dorant déjà les toits blancs des maisons et divisant les nuages humides et
sombres, — flamboie la lumière de l’Aurore. Elle peigne en souriant sa chevelure d’or, elle lave son visage dans la blanche neige, et pareille à une belle
jeune fille qui se contemple dans un miroir, elle jette à la terre du haut des
cieux un regard de complaisance. Dis, ô belle Aurore, quel désir t’a éveillée
ce matin ? à quelle scène joyeuse es-tu venue assister ?
 
« Déjà les hardis lutteurs moscovites sont en marche vers la ville, déjà ils
se rassemblent sur la glace épaisse qui couvre la Mosqua, et déjà s’approche
le tsar terrible, le tsar orthodoxe, avec ses boyards et ses gardes. Il fait déployer une chaîne d’argent ornée d’or, avec laquelle on entoure un espace
libre de vingt-cinq sashèn <ref> ''Sashèn'', l’aune de Russie.</ref> destiné aux lutteurs. Puis Ivan Vassiljevitch
ordonne de lire la proclamation à haute voix : « — Allons ! au combat, hardis
compagnons ! Pour divertir notre père, le tsar terrible, allons, entrez dans
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 9.djvu/532]]==
l’arène ! Celui de vous qui sera vainqueur recevra une récompense du tsar ;
celui qui sera vaincu, notre Seigneur Dieu lui pardonnera ! »
 
« Aussitôt le bardi Kiribéjevitch s’avance ; il s’incline jusqu’à la ceinture
devant le tsar, puis il enlève de ses larges épaules sa pelisse de velours, met
son poing droit sur sa hanche, ôte de sa main gauche sa casquette richement ornée et attend ainsi qu’un adversaire se présente. Trois fois la proclamation retentit, mais les lutteurs ont beau se désigner, s’exciter silencieusement les uns les autres, aucun d’eux ne relève le défi. Tous sont là, immobiles et muets.
 
« Le garde du corps va et vient dans l’arène et fait honte aux lutteurs
assemblés : — Eh bien ! que faites-vous là ? Avez-vous peur ? N’y a-t-il personne qui ose affronter mon poing pour le divertissement du tsar orthodoxe ?…
 
« Tout à coup la foule s’entr’ouvre, et Stephan Paramonovitch s’élance, Stephan, le jeune marchand, le hardi compagnon dont le nom de famille est
Kalachnikov. Il s’incline profondément devant le tsar terrible, puis devant
le blanc Kremlin et les saintes églises, puis enfin devant toute l’assemblée du
peuple moscovite. Une flamme sauvage éclate dans son œil d’aigle ; il regarde
fixement le garde du corps, se pose fièrement en face de lui, met ses rudes
gants de lutteur, dégage ses épaules robustes et caresse les boucles de sa
barbe frisée.
 
« Alors Kiribéjevitch lui parle ainsi : — Dis-moi d’abord, hardi compagnon, de quelle race tu es et comment l’on t’appelle, afin que l’on sache à
qui préparer le service des morts, et afin que je connaisse par son nom celui
que j’aurai vaincu.
 
« Et Stephan Paramonovitch lui- répond : — Je m’appelle de mon nom
Stephan Kalachnikov, je suis né de parens honnêtes, et j’ai toujours vécu
selon la loi de Dieu. Je n’ai jamais outragé la femme de mon voisin, je ne
me suis jamais glissé comme un voleur dans l’ombre de la nuit, je n’ai
jamais eu peur de la lumière du jour… Tu as dit vrai : pour l’un de nous
deux on célébrera le service des morts, et pas plus tard que demain, et l’un
de nous deux se félicitera de sa victoire avec ses hardis compagnons attablés
au festin joyeux… Mais ce n’est pas le moment de railler, ce n’est pas l’heure
des sarcasmes et des injures ; je suis venu à toi, fils de païen, pour un combat à mort.
 
« Lorsque Kiribéjevitch entendit ces paroles, son visage devint pâle
comme la neige, ses yeux étincelans s’assombrirent, un frisson glacial parcourut tout son corps, et la parole mourut sur ses lèvres entr’ouvertes.
 
« Silencieux, les deux lutteurs s’approchent, et le terrible combat,
combat chevaleresque commence.
 
« Kiribéjevitch lève la main le premier ; il porte un coup à Kalachnikov
et l’atteint en pleine poitrine. La vaillante poitrine retentit, et Stephan
chancelle en arrière. Il portait sur son cœur une croix de métal ornée des
saintes reliques de Kiev ; la croix, tordue sous le coup, entra profondément
dans la chair et le sang coula à flots épais. — Tant pis pour le vaincu ! se
disait à lui-même Stephan Paramonovitch, je combattrai aussi longtemps
que j’aurai quelque vigueur dans le bras. — Alors il se redresse, il se
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recueille, et, ramassant toute sa force, il fait tomber un coup, comme un
poids formidable, sur l’épaule gauche de son ennemi. Le jeune garde du
corps exhala un léger gémissement, puis il trébucha et tomba mort ; il tomba
mort sur la blanche neige, comme tombe en craquant le jeune pin dans la
forêt, lorsque la cognée l’a coupé à la racine, et que la résine coule du tronc
renversé.
 
« A cette vue, Ivan Vassiljevitch- est irrité ; il frappe du pied le sol avec
colère, il ordonne qu’on saisisse le hardi compagnon, le jeune marchand
Kalachnikov, et qu’on l’amène en sa présence.
 
« Le tsar orthodoxe lui parle ainsi : — Réponds et dis la vérité ; est-ce de
dessein prémédité, est-ce seulement par hasard que ton bras a tué mon
vaillant garde Kiribéjevitch ?
 
« — Je te l’avouerai loyalement, ô tsar orthodoxe, c’est de dessein prémédité que je l’ai tué ; mais pourquoi, mais pour quel outrage reçu, — cela, je ne
te le dirai pas : je ne puis le dire qu’à Dieu seul. Fais-moi mourir ; fais détacher
de mon corps ma tête innocente sur la place du supplice, seulement n’abandonne pas mes pauvres petits enfans, n’abandonne pas ma jeune femme,
qui n’a pas commis de faute, et ne retire pas ta grâce à mes frères…
 
« — Tu as bien fait, hardi compagnon, lutteur de la Mosqua, jeune fils
de marchand, tu as bien fait de me répondre selon la vérité et selon ton
devoir. Je paierai sur ma cassette une pension annuelle à ta jeune femme
et à tes enfans ; dès ce jour, j’octroie à tes frères le droit de commerce libre
dans tout le vaste pays des Russes, je les affranchis des impôts et des douanes,
mais toi, jeune fils de marchand, tu iras sur la place du supplice, tu monteras sur le haut échafaud pour livrer au repos éternel ta tête qu’agitent les
orages. Je ferai aiguiser une lourde hache, j’ordonnerai au bourreau de
revêtir son costume, la grande cloche sonnera, et tous les habitans de Moscou sauront que toi aussi tu as eu part à ma grâce.
 
« La place est comme une mer où s’agitent les flots de la foule tumultueuse ; la grande cloche fait retentir des accens lugubres et annonce au loin
la tragique nouvelle. À l’endroit du supplice, sur le haut échafaud, avec sa
chemise rouge et son tablier clair, armé de sa grande hache au tranchant
bien aiguisé, va et vient joyeusement le valet du bourreau ; il attend sa proie,
il attend le fils de marchand, tandis que le jeune lutteur, le jeune fils de
marchand dit adieu à ses frères.
 
« — Allons, frères, ô chers amis, embrassons-nous, embrassons-nous pour
la dernière fois, pour la dernière séparation ici-bas. Saluez de ma part Alona
Dimitrevna ; aidez-la à calmer sa douleur, et qu’elle ne parle pas de ma mort
à mes enfans ! Saluez aussi notre chère maison paternelle, saluez tous mes
braves amis, et priez dans l’église de Dieu pour le salut de mon âme pécheresse.
 
« Et ils firent mourir Stephan Paramonovitch d’une mort cruelle et infamante. Sa tête sanglante, détachée du tronc, roula sur le haut échafaud.
 
« On l’ensevelit au-delà de la Mosqua, en plein champ, à l’endroit d’où
partent trois routes, l’une vers Tula, l’autre vers Rjasan, la troisième vers
Wladimir, et avec la terre humide ils lui élevèrent un tombeau où ils plantèrent une croix d’érable. Aujourd’hui les vents hurlent et gémissent sur la
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tombe que ne décore aucun nom. Beaucoup de braves gens passent auprès
du monument lugubre ; quand c’est un vieillard, il fait un signe de croix ;
quand c’est un jeune garçon, il y jette un regard de fierté ; quand c’est une
jeune fille, son œil devient humide ; quand c’est un chanteur, il chante un
chant mélancolique.
 
« Allons, chanteurs, jeune et vaillante race, encore, encore un chant ! Si
le commencement était bon, que la fin soit bonne aussi ! Avant de terminer
le poème, rendons hommage à qui hommage est dû : gloire donc au magnanime boyard, gloire à la belle boyarine, et gloire à tout le peuple orthodoxe ! »
 
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C’est à une œuvre d’art de s’expliquer elle-même. Ne pensez-vous
pas que ce poème du hardi marchand Kalachnikov s’empare vivement de l’imagination, et révèle chez le jeune maître un incontestable
progrès ? On sentait trop souvent, dans ses meilleures peintures du
Caucase, l’irritation de l’exilé et l’amertume du misanthrope. Rien
de pareil dans ce tableau du XVIe siècle ; le peintre est sûr de lui-même, et il reproduit ses modèles avec une impartialité magistrale.
Les sympathies du poète aussi bien que celles du lecteur sont assurément pour ce marchand de Moscou qui comprend et pratique si vaillamment son devoir ; mais le jeune garde du tsar obéit trop naïvement à sa passion pour devenir un personnage odieux. Il n’y a pas
là, en un mot, trace de déclamation ; il n’y a pas un de ces faciles
contrastes qui eussent tenté une imagination vulgaire, le contraste
du marchand et du soldat, du plébéien et du seigneur. Ce sont deux
hommes, l’un que sa passion aveugle, l’autre qui défend son droit,
et qui sont là, l’un en face de l’autre, dans toute la plénitude des
sentimens qui les animent. La justice du tsar est révoltante à coup
sûr, et pourtant avec quelle tranquillité, avec quelle résignation sans
effort elle est acceptée par cet homme qui n’a fait que venger son
honneur ! Ce trait de mœurs est toute une peinture de l’époque.
Quelques tableaux comme celui-là nous auraient fait pénétrer dans
le mystère des annales russes, et le poète nous eût mieux expliqué
que tous les historiens officiels le règne de ces terribles chefs qui, aux
XVe et XVIe siècles, gravèrent si profondément dans les cœurs le respect superstitieux du maître. Ce que la nouvelle école moscovite accomplit pour la peinture du présent, ce qu’ont fait Nicolas Gogol,
le comte Solohoupe et Alexandre Hertzen, dans leurs tableaux des
mœurs contemporaines, Lermontof semblait appelé à le faire pour
la Russie des premiers âges. C’eût été une littérature vraiment russe,
sans imitation de l’Occident, sans mélange de Byron ou de Goethe,
et l’on aurait vu l’auteur d’''Hadschi''-''Abrek'' retrouver dans les annales
de son pays cette barbarie héroïque qu’il avait vue à l’œuvre et observée d’après nature chez les montagnards du Caucase.
 
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 9.djvu/535]]==
 
==III.==
 
Si j’ai réussi à donner une idée exacte des écrits de Lermontof, on
conçoit tout ce que la littérature russe devait attendre d’une inspiration si riche et si puissante. Le poète d’''Ismaïl''-''Bey'' et du ''Démon''
avait cependant bien des progrès à faire, car ces vigoureux instincts
que j’ai signalés chez lui ne s’étaient pas encore dégagés, il s’en
faut bien, des mauvaises influences de son temps et de son pays. Il
y a deux sortes de barbarie dans le monde russe, l’une franche,
loyale, sincère, la barbarie du Tartare, du Cosaque, du paysan, du
boyard même, de tous ceux enfin qui gardent avec orgueil le vieux
nom de Moscovites, — l’autre hypocrite et prétentieuse, une barbarie revêtue d’un vernis d’élégance, la barbarie qui a surtout emprunté à la civilisation des raffinemens de jouissance et de ruse.
Lermontof avait instinctivement horreur de cette barbarie civilisée ;
il nous l’a dit assez clairement lui-même, c’est là ce qu’il maudissait dans son pays, et c’était pour s’arracher à ce spectacle odieux
qu’il conduisait son imagination au milieu des peuples du Caucase
ou des Moscovites du XVIe siècle. À la barbarie raffinée il opposait fièrement la barbarie héroïque. C’était pour lui le retour à la nature.
et il pensait sans doute qu’une fois ramenés à ce point de départ, les
esprits, en se développant, suivraient une route meilleure. Telle
était, si je puis ainsi parler, la philosophie sociale de Lermontof, et
pourtant cette barbarie civilisée, qu’il considérait comme la honte et
le fléau de son pays, il n’avait pas su lui-même en secouer le joug.
Je range sous ce nom ces passions ardentes, furieuses, si fréquentes
dans la société russe, le mélange de la violence des mœurs et de la
hauteur aristocratique, l’union du gentilhomme et du Tartare. La
fièvre du jeu, la poursuite des succès mondains, les irritations d’un
amour-propre prêt à devenir féroce, des rivalités implacables, et
tout cela chez des esprits entiers dont Mme de Staël disait qu’un désir.
russe ferait sauter une ville, voilà quelques-unes des passions où
éclate cette barbarie dont je parle. Pouchkine les avait, ces passions,
sous la forme véhémente et fantasque qu’elles prennent si aisément.
en Russie, et elles ont fait son tourment et sa mort. Lermontof aussi
en a été victime.
 
Je trouve dans les vers que j’ai sous les yeux bien des traces de
ces dispositions contre lesquelles se révoltait le généreux poète ; je
les trouve surtout dans un roman qui semble la confession même de
Lermontof, et qu’il a intitulé ''le'' ''Héros'' ''de'' ''notre'' ''Temps''. Au simple
point de vue littéraire, le livre contient de belles parties. L’histoire
de Bela, si habilement traduite il y a quelques années par M. Varnhagen
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 9.djvu/536]]==
d’Ense, est à coup sûr un tableau très dramatique du Caucase, un tableau qui complète les poétiques études de l’auteur, et
qu’il faut placer auprès d’''Hadschi''-''Abrek'' et d’''Ismaïl''-''Bey''. L’épisode
intitulé ''Taman'', esquisse rapide d’un petit port russe sur la Mer-Noire habité par une population de bandits, est tracé d’une main vigoureuse ; cependant, si l’on cherche la pensée morale du romancier,
on a peine à se rendre compte des sentimens qui ont conduit sa plume.
Est-ce une peinture complaisante de l’orgueil ? est-ce au contraire
un acte d’accusation ou un cri de repentir ? Il y a peut-être toutes
ces inspirations à la fois. Petchorin, — c’est ce héros de notre temps,
— est au premier aspect un triste personnage ; il est jeune, il est
brave, il a maintes qualités qui révèlent le fils d’une race privilégiée
et séduisent immédiatement les cœurs ; mais le monde entier n’est
pour lui qu’un objet de mépris, et cette vie ne vaut pas la peine
qu’il déploie les dons qu’il a reçus. Cet homme qui n’a qu’à se montrer pour inspirer des amitiés si fidèles et de si ardens amours, il
outrage insolemment l’amour et l’amitié. Ce n’est pas une méchanceté de parti pris, c’est une sorte d’insouciance superbe. « Est-ce que
tu te nourris de larmes, lui demande l’auteur avec Shakspeare, pour
en faire ainsi verser des torrens ? »
 
<center><small>Dost thou drink tears, that thou provok’st such weeping ? </small></center>
 
Non, il ne se nourrit pas de larmes, il aime seulement à constater
sa force, et, satisfait de se sentir supérieur aux autres hommes, il
est trop indolent pour donner un but sérieux à sa vie. Comment
pourrait-il aimer ? C’est à peine s’il s’aperçoit du dévouement obstiné
qui s’attache à ses pas. On dirait parfois un souvenir de ces personnages de Byron, qui ont tant d’attraits pour certains écrivains de
l’aristocratie russe, et dont l’influence, je l’ai dit, est visible çà et là
dans les vers de Lermontof. Prenez garde cependant, ce n’est pas
la mélancolie hautaine du poète anglais, ce sont des sentimens bien
russes qui s’agitent dans cette âme mystérieuse. Je reconnais ici
l’homme qui sent en lui des facultés puissantes et qui se sait condamné à l’inaction. Il y a, dit-on, au sein de la nation russe une
ambition à la fois ardente et patiente qui sert merveilleusement la
politique des tsars. Le peuple russe croit que son heure est venue de
jouer un rôle sur la scène du monde, et comme le tsar est le représentant de ces secrets et unanimes désirs de la foule, l’espoir que
ces désirs triompheront par lui contribue à maintenir le fanatique
respect du pouvoir absolu. Mais figurez-vous ces ardeurs chez des
âmes d’élite capables d’agir par elles-mêmes ! Elles ont l’excitation
commune à tous ; elles n’ont pas la foi politique qui enseigne la patience ; elles veulent agir, elles veulent prendre part à l’œuvre de la
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civilisation européenne, et se heurtant à chaque pas contre les barrières du despotisme, elles finissent par tomber dans cette tristesse
hautaine qui est pour Lermontof le signalement des ''héros'' de son
siècle et de son pays. À quoi bon les facultés brillantes ? Il n’y a pas
de champ fécond où elles puissent se produire. L’insouciance, la
paresse, le mépris des choses et des hommes sera le refuge de ces
esprits blessés. Tel est, si je ne me trompe, le secret des tristesses
de Petchorin. Ce n’est pas un cœur blasé comme dans nos sociétés
de l’Occident, c’est un cœur encore noble et capable du bien, mais
irrité parce qu’il souffre, et qui fait souffrir aussi ceux que la destinée
met sur sa route. La société russe, — on peut le voir par les révélations de la poésie et du roman, — est remplie de caractères comme
celui-là, et la dureté de Petchorin s’y manifeste sous maintes formes
différentes. Ce portrait du héros est donc tour à tour une confession, un acte de repentir, une plainte amère, une justification douloureuse, bien plutôt qu’une apologie de l’égoïsme. Et pourtant, confession ou plainte, si ’c’est là la peinture de l’âme de Lermontof,
Lermontof serait moins excusable que bien d’autres. Il avait, lui du
moins, une carrière ouverte à son activité ; il avait le domaine de
l’art, l’empire de la poésie, où la liberté de l’intelligence, si restreinte qu’elle fût, pouvait se déployer encore et produire d’heureux fruits ; il avait une action morale à exercer, il l’exerçait déjà ;
pour continuer efficacement son rôle, il eût fallu qu’il se débarrassât des tristesses ténébreuses et des insolentes prétentions du gentilhomme. Ce héros de notre temps, à qui nulle femme ne résiste, à
qui nulle amitié ne fait défaut, et qui passe avec un cœur de marbre
au milieu de tous les dévouemens qu’il inspire, cet esprit supérieur,
qui se console et se venge par l’égoïsme de l’impuissance où le réduit son pays, ce n’est pas le chantre de la franche nature et des
races belliqueuses, ce n’est pas le poète du Caucase.
 
Cette transformation nécessaire que je signale ici, je ne doute pas
que Lermontof n’eût réussi à l’accomplir ; mais il aurait eu à lutter
sérieusement contre les influences du monde où il était né et certaines habitudes de son esprit. Il était faible malgré son ardeur, et
dans maintes circonstances ses plus énergiques résolutions le laissaient désarmé : sa mort en est un triste exemple. Amer et irritable
comme il était, il avait dû plusieurs fois mettre le pistolet à la main
pour soutenir ou relever une parole blessante. Peu à peu cependant,
après bien des duels, il en était venu à condamner absolument ces
habitudes barbares. Il méprisait les superstitions mondaines qui
chargent si souvent le hasard de décider entre l’honnête homme et
le coquin ; il voyait ces provocations devenues, comme le pharaon et
le lansquenet, un des passe-temps de l’orgueil et de la frivolité aristocratiques
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dans son pays, et tout ce qu’il y a de mensonges dans ces prétendus jugemens de l’honneur révoltait son âme loyale. Or
un jour, dans une des villes du Caucase, il est provoqué en duel par
un officier de l’armée ; si fermes que soient ses convictions, il n’ose
refuser, et le préjugé aristocratique fait taire les répugnances du
libre esprit. On ne sait pas exactement les motifs de la provocation,
L’adversaire du poète, M. de Martynof, avait-il essuyé quelqu’une
de ces sanglantes épigrammes dont Lermontof était prodigue ? ou
bien avait-il cru se reconnaître dans l’un des personnages du ''Héros''
''de'' ''notre'' ''temps'' ? Un ami de Lermontof, un de ses témoins dans cette
rencontre, M. de Glebof, croit à ce dernier motif, et c’est ainsi qu’il a
raconté l’affaire à M. Frédéric Bodenstedt. Ce qu’il y a de certain,
c’est que Lermontof avait horreur du duel et qu’il n’hésita pas à se
battre. En cédant aux lois d’un monde qu’il méprisait, il exigea du
moins que le combat fût sérieux. C’était encore sa façon de substituer
à la barbarie civilisée la franche barbarie des vieilles mœurs. Il avait
décrit dans son roman un duel terrible qui a lieu sur la plate-forme
d’un rocher, si bien qu’à la moindre blessure, les adversaires, placés
au bord même de l’abîme, sont condamnés à une mort inévitable. C’est
ainsi que Lermontof voulut se battre ; il tomba frappé d’une balle et
disparut au fond du gouffre, montrant encore à ce dernier moment
le double caractère que nous avons signalé : — d’une part la soumission du gentilhomme aux préjugés de son pays et de sa caste, — de
l’autre l’impétuosité d’une âme loyale qui préfère l’état de nature
aux mensonges d’une civilisation factice, le Tcherkesse et le Cosaque
du Caucase aux élégans Tartares de Saint-Pétersbourg, et une lutte
à mort à un combat de parade.
 
Quelle place occupera Lermontof dans l’histoire littéraire de la
Russie ? Admirateur passionné de Pouchkine, dont il traduit les
œuvres en ce moment même avec un rare talent, M. Bodenstedt se
préoccupe surtout de savoir quels sont les rapports de Lermontof
avec l’auteur de ''Boris'' ''Godunof'' et d’''Eugène'' ''Onégine''. Cette comparaison, au premier abord, semble naturellement indiquée ; il y avait
plus d’un lien entre ces deux hommes : c’est la mort de Pouchkine
qui a éveillé Lermontof et allumé la flamme au front du poète ; c’est
le style de Pouchkine que Lermontof a d’abord imité avant de trouver une forme à lui pour des inspirations neuves. Tous deux enfin,
au jugement unanime des critiques russes, sont les premiers talens
poétiques de leur nation. Or Pouchkine était plus spécialement artiste ; chez Lermontof, l’artiste et l’homme ne faisaient qu’un. Exilé
au Caucase dans sa première jeunesse, comme plus tard Lermontof,
Pouchkine s’était réconcilié sans trop de peine avec les choses et les
hommes que sa juvénile indignation avait flétris, et il était revenu
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prendre sa place dans la société de Saint-Pétersbourg. Fidèle à ses
sympathies comme à ses haines, Lermontof est resté au Caucase, et
il y est mort. Pouchkine avait un enthousiasme d’artiste pour la
Russie, sans se demander s’il n’y avait pas à séparer le bien du mal.
Au contraire, cette préoccupation du bien et du mal, ce retour aux
élémens primitifs du peuple russe, cette recherche ardente du caractère national altéré par une civilisation superficielle et fausse est
l’originalité même de Lermontof. Ce n’est donc pas assez de mettre
Lermontof en parallèle avec Pouchkine et de lui marquer sa place à
la suite du brillant poète dont il a si amèrement chanté l’éloge funèbre ; il est plutôt le chef d’un mouvement nouveau et le précurseur
de la génération qui se fait gloire aujourd’hui de réveiller les traditions de l’esprit slave.
 
Le caractère le plus expressif de la littérature contemporaine en
Russie, c’est une rupture presque partout complète avec cette
influence anglaise, française, allemande, qui a longtemps alimenté
la poésie aristocratique de Saint-Pétersbourg. On a dit avec raison
que la littérature russe avait commencé par la fin, c’est-à-dire par
l’inspiration cosmopolite, par l’inspiration de Byron ou de Goethe,
au lieu de demander à ses propres origines les élémens d’une vigoureuse jeunesse. Si elle eût persisté dans cette voie, elle eût pu produire des talens pleins d’éclat, elle n’eût pas exercé au sein du peuple
russe cette action civilisatrice qui appartient toujours à une poésie
nationale. La génération qui occupe aujourd’hui la scène a compris
que ses devanciers faisaient fausse route, et elle est revenue puiser
aux sources populaires : l’esprit russe, les traditions russes, l’étude
et la peinture de tout ce qui fait l’originalité de la famille slave, voilà
le fond de la littérature qui grandit sous nos yeux. Tantôt on s’adresse
au passé, comme Lermontof dans le poème d’''Ivan'' ''Vassiljevitch'' ;
tantôt on interroge les mœurs présentes. C’est Nicolas Gogol qui,
dans ''les'' ''Ames'' ''mortes'', dans l’''Inspecteur'' ''général'', trace un tableau
hardi de la vie moscovite en province ; c’est le comte Solohoupe qui,
dans ''le'' ''Tarantasse'', exprime avec enthousiasme les désirs, les ambitions, les espérances du peuple russe, et nous dévoile à son insu le
secret de la politique des tsars. Les critiques s’associent à l’œuvre
des conteurs et des poètes, et l’ancienne critique russe, bizarre parodie de nos feuilletons parisiens, est remplacée déjà par une école
sérieuse qui substitue la vérité à l’imitation, et le génie slave aux
influences occidentales. Ce travail qui s’est fait ainsi peu à peu au
sein des écoles littéraires de la Russie, Lermontof nous en donne
dans sa vie une dramatique image. Il obéit d’abord aux exemples de
Pouchkine, il imite l’Angleterre et l’Allemagne, l’ironie byronienne
semble obséder sa pensée ; mais chaque jour il se sent attiré davantage
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par le génie de sa race, et pourvu qu’il dépouille les traditions
russes de ce vernis de mensonge qui lui répugne, il soupçonnera, il
signalera dans le passé de son pays des trésors d’inspiration. Sa
place n’est donc pas à la suite de Pouchkine ; l’histoire littéraire doit
inscrire son nom en tête des générations nouvelles.
 
Et ce n’est pas seulement une influence littéraire que nous avons
à revendiquer pour Lermontof ; le poète du Caucase aurait pu se
promettre une véritable autorité morale, s’il avait eu le temps de
mûrir son inspiration. Quand on se rappelle qu’il a péri en duel à
peine âgé de trente ans, il est impossible de ne pas déplorer amèrement une telle perte. Pourquoi faut-il qu’il n’ait pu accomplir tout
ce qu’il voulait ? Il sera du moins un précurseur, et il aura donné des
exemples qui ne seront pas perdus. Si la littérature russe, préparée
il y a un siècle par Lomonosof et le prince Kantemir, illustrée de
nos jours par Pouchkine, et surtout ramenée à ses véritables sources
par une phalange de vaillans esprits, doit produire enfin une période vraiment classique et nationale, il faut pour cela que les poètes
aient travaillé d’abord à la culture morale du pays ; il faut qu’ils
aient maudit, comme Lermontof, ce mélange de barbarie et de raffinement, et que, reprenant les bons instincts du peuple, ils les développent, les fécondent, et préparent l’avènement d’une génération
toute virile. Le despotisme, dira-t-on, ne se prête pas à des progrès
de cette nature. Ayons plus de foi dans l’influence des lettres. Déjà,
tous les critiques l’affirment, la littérature nationale, la littérature
inspirée des vraies traditions du pays, est encouragée par un souverain qu’il nous est sans doute permis de louer au moment où les
puissances libérales de l’Europe déjouent ses ambitieux projets. Soit
qu’il espère trouver dans cette littérature un auxiliaire de sa politique, soit qu’il obéisse à un sentiment de grandeur que ses ennemis
même ne lui refusent pas, cette conduite du tsar ne manquera pas
de porter ses fruits. Quand la culture d’un peuple se développe, on
peut saluer d’avance les transformations de son état social. C’est une
merveilleuse puissance que celle des travaux de l’esprit, et le jour
où les maîtres se lèveront, ces maîtres dont Lermontof n’est que le
brillant précurseur, il n’y aura pas de despotisme assez fort pour arrêter le mouvement de la pensée nationale et l’éducation d’une grande.
race.
 
 
<small>SAINT-RENE TAILLANDIER.</small>
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