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mise en forme scène I de l'acte I
===SCENE I===
 
 
Une chambre à coucher.<br />
 
''Une chambre à coucher.''<br />
JACQUELINE, dans son lit.<br />
Entre MAITRE ANDRÉ en robe de chambre.<br />
 
Hé, mais, bon Dieu, il ne fait pas jour. Devenez vous fou, maître André, de m'éveiller ainsi sans raison ? de grâce, allez vous recoucher. Est−ce que vous êtes malade ?
 
MAITRE ANDRÉ
'''MAITRE ANDRÉ'''
 
Je ne suis ni fou ni malade, et vous éveille à bon escient. J'ai à vous parler maintenant ; songez d'abord à m'écouter, et ensuite à me répondre. Voilà ce qui est arrivé à Landry, mon clerc ; vous le connaissez bien...
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Quelle heure est−il donc, s'il vous plaît ?
 
MAITRE ANDRÉ
'''MAITRE ANDRÉ'''
Il est six heures du matin. Faites attention à ce que je vous dis ; il ne s'agit
 
de rien de plaisant, et je n'à pas sujet de rire. Mon honneur, madame, le
Il est six heures du matin. Faites attention à ce que je vous dis ; il ne s'agit de rien de plaisant, et je n'ai pas sujet de rire. Mon honneur, madame, le vôtre, et notre vie peut−être à tous deux, dépendent de l'explication que je vais avoir avec vous. Landry, mon clerc, a vu cette nuit...
 
vais avoir avec vous. Landry, mon clerc, a vu cette nuit...
'''JACQUELINE'''
 
Mais, maître André, si vous êtes malade, il fallait m'avertir tantôt. N'est−ce
Mais, maître André, si vous êtes malade, il fallait m'avertir tantôt. N'est−ce pas à moi, mon cher coeur, de vous soigner et de vous veiller ?
 
MAITRE ANDRÉ
'''MAITRE ANDRÉ'''
 
Je me porte bien, vous dis−je ; êtes−vous d'humeur à m'écouter ?
'''JACQUELINE'''
 
Eh ! mon Dieu, vous me faites peur ; est−ce qu'on nous aurait volés ?
MAITRE ANDRÉ
Non, on ne nous a pas volés. Mettez−vous là, sur voue séant, et écoutez de
vos deux oreilles. Landry, mon clerc, vient de m'éveiller, pour me remettre
certain travail qu'il s'était chargé de finir cette nuit.
Comme il était dans mon étude...
JACQUELINE
Ah ! sainte Vierge, j'en suis sûre ! vous aurez eu quelque querelle à ce café
où vous allez.
MAITRE ANDRÉ
Non, non, je n'ai point de querelle, et il ne m'est rien arrivé. Ne
voulez−vous pas m'écouter ? Je vous dis que Landry, mon clerc, a vu un
homme, cette nuit, se glisser par votre fenêtre.
 
'''MAITRE ANDRÉ'''
 
Non, on ne nous a pas volés. Mettez−vous là, sur voue séant, et écoutez de vos deux oreilles. Landry, mon clerc, vient de m'éveiller, pour me remettre certain travail qu'il s'était chargé de finir cette nuit. Comme il était dans mon étude...
 
'''JACQUELINE'''
 
Ah ! sainte Vierge, j'en suis sûre ! vous aurez eu quelque querelle à ce café où vous allez.
 
'''MAITRE ANDRÉ'''
 
Non, non, je n'ai point de querelle, et il ne m'est rien arrivé. Ne voulez−vous pas m'écouter ? Je vous dis que Landry, mon clerc, a vu un homme, cette nuit, se glisser par votre fenêtre.
 
'''JACQUELINE'''
 
JACQUELINE
Je devine à votre visage que vous avez perdu au jeu.
 
MAITRE ANDRÉ
'''MAITRE ANDRÉ'''
Ah ! ça, ma femme, êtes−vous sourde ? Vous avez un amant, madame ;
Ah ! ça, ma femme, êtes−vous sourde ? Vous avez un amant, madame ; cela est−il clair ? Vous me trompez. Un homme, cette nuit, a escaladé nos murailles. Qu'est−ce que cela signifie ?
cela est−il clair ? Vous me trompez.
 
Un homme, cette nuit, a escaladé nos murailles.
'''JACQUELINE'''
Qu'est−ce que cela signifie ?
 
JACQUELINE
Faites−moi le plaisir d'ouvrir le volet.
MAITRE ANDRÉ
Le voilà ouvert ; vous bâillerez après dîner ; Dieu merci, vous n'y manquez
guère. Prenez garde à vous, Jacqueline ! Je suis un homme d'humeur
paisible, et qui ai pris grand soin de vous. J'étais l'ami de votre père, et
vous êtes ma fille presque autant que ma femme. J'ai résolu, en venant ici,
de vous traiter avec douceur ; et vous voyez que je le fais, puisque avant de
vous condamner je veux m'en rapporter à vous, et vous donner sujet de
vous défendre et de vous expliquer catégoriquement. Si vous refusez,
prenez garde. Il y a garnison dans la ville, et vous voyez, Dieu me
pardonne, bonne quantité de hussards. Votre silence peut confirmer des
doutes que je nourris depuis longtemps.
JACQUELINE
Ah ! maître André, vous ne m'aimez plus. C'est vainement que vous
dissimulez, par des paroles bienveillantes la mortelle froideur qui a
remplacé tant d'amour. Il n'en eût pas été ainsi jadis ; vous ne parliez pas
de ce ton ; ce n'est pas alors sur un mot que vous m'eussiez condamnée
sans m'entendre. Deux ans de paix, d'amour et de bonheur, ne se seraient
pas, sur un mot, évanouis comme des ombres. Mais quoi ! la jalousie vous
pousse ; depuis longtemps la froide indifférence lui a ouvert la porte de
votre coeur. De quoi servirait l'évidence, l'innocence même aurait tort
devant vous. Vous ne m'aimez plus, puisque vous m'accusez.
MAITRE ANDRÉ
 
'''MAITRE ANDRÉ'''
Voilà qui est bon, Jacqueline, il ne s'agit pas de cela.
Le voilà ouvert ; vous bâillerez après dîner ; Dieu merci, vous n'y manquez guère. Prenez garde à vous, Jacqueline ! Je suis un homme d'humeur paisible, et qui ai pris grand soin de vous. J'étais l'ami de votre père, et vous êtes ma fille presque autant que ma femme. J'ai résolu, en venant ici, de vous traiter avec douceur ; et vous voyez que je le fais, puisque avant de vous condamner je veux m'en rapporter à vous, et vous donner sujet de vous défendre et de vous expliquer catégoriquement. Si vous refusez,
Landry, mon clerc, a vu un homme...
prenez garde. Il y a garnison dans la ville, et vous voyez, Dieu me pardonne, bonne quantité de hussards. Votre silence peut confirmer des doutes que je nourris depuis longtemps.
JACQUELINE
 
Eh ! mon Dieu, j'ai bien entendu. Me prenez−vous pour une brute, de me
'''JACQUELINE'''
rebattre ainsi la tête ? C'est une fatigue qui n'est pas supportable.
Ah ! maître André, vous ne m'aimez plus. C'est vainement que vous dissimulez, par des paroles bienveillantes la mortelle froideur qui a remplacé tant d'amour. Il n'en eût pas été ainsi jadis ; vous ne parliez pas de ce ton ; ce n'est pas alors sur un mot que vous m'eussiez condamnée sans m'entendre. Deux ans de paix, d'amour et de bonheur, ne se seraient pas, sur un mot, évanouis comme des ombres. Mais quoi ! la jalousie vous pousse ; depuis longtemps la froide indifférence lui a ouvert la porte de votre coeur. De quoi servirait l'évidence, l'innocence même aurait tort devant vous. Vous ne m'aimez plus, puisque vous m'accusez.
MAITRE ANDRÉ
 
'''MAITRE ANDRÉ'''
 
Voilà qui est bon, Jacqueline, il ne s'agit pas de cela. Landry, mon clerc, a vu un homme...
 
'''JACQUELINE'''
 
Eh ! mon Dieu, j'ai bien entendu. Me prenez−vous pour une brute, de me rebattre ainsi la tête ? C'est une fatigue qui n'est pas supportable.
 
'''MAITRE ANDRÉ'''
 
A quoi tient−il que vous ne répondiez ?
 
JACQUELINE, pleurant.
'''JACQUELINE''', ''pleurant.''
Seigneur, mon Dieu, que je suis malheureuse ! qu'est−ce que je vais
 
devenir ? Je le vois bien, vous avez résolu ma mort ; vous ferez de moi ce
Seigneur, mon Dieu, que je suis malheureuse ! qu'est−ce que je vais devenir ? Je le vois bien, vous avez résolu ma mort ; vous ferez de moi ce qui vous plaira ; vous êtes homme, je suis femme ; la force est de votre côté. Je suis résignée ; je m'y attendais ; vous saisissez le premier prétexte pour justifier votre violence. Je n'ai plus qu'à partir d'ici ; je m'en irai avec ma fille, dans un couvent, dans un désert, s'il est possible ; j'y emporterai avec moi, j'y ensevelirai dans mon coeur le souvenir du temps qui n'est
qui vous plaira ; vous êtes homme, je suis femme ; la force est de votre
côté. Je suis résignée ; je m'y attendais ; vous saisissez le premier prétexte
pour justifier votre violence. Je n'ai plus qu'à partir d'ici ; je m'en irai avec
ma fille, dans un couvent, dans un désert, s'il est possible ; j'y emporterai
avec moi, j'y ensevelirai dans mon coeur le souvenir du temps qui n'est
plus.
 
MAITRE ANDRÉ
'''MAITRE ANDRÉ'''
Ma femme, ma femme, pour l'amour de Dieu et des saints, est−ce que vous
 
vous moquez de moi ?
Ma femme, ma femme, pour l'amour de Dieu et des saints, est−ce que vous vous moquez de moi ?
JACQUELINE
 
'''JACQUELINE'''
 
Ah ! ça, tout de bon, maître André, est−ce sérieux ce que vous dites ?
 
MAITRE ANDRÉ
'''MAITRE ANDRÉ'''
 
Si ce que je dis est sérieux ? Jour de Dieu ! La patience m'échappe, et je ne
sais à quoi il tient que je ne vous mène en justice.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Vous, en justice ?
 
MAITRE ANDRÉ
'''MAITRE ANDRÉ'''
Moi, en justice ; il y a de quoi faire damner un homme d'avoir affaire à une
 
telle mule ; je n'avais jamais ouï dire qu'on pût être aussi entêté.
Moi, en justice ; il y a de quoi faire damner un homme d'avoir affaire à une telle mule ; je n'avais jamais ouï dire qu'on pût être aussi entêté.
JACQUELINE, Sautant à bas du lit.
 
Vous avez vu un homme entrer par la fenêtre ? L'avez−vous vu, monsieur,
'''JACQUELINE''', ''Sautant à bas du lit''.
oui ou non ?
 
MAITRE ANDRÉ
Vous avez vu un homme entrer par la fenêtre ? L'avez−vous vu, monsieur, oui ou non ?
 
'''MAITRE ANDRÉ'''
 
Je ne l'ai pas vu de mes yeux.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Vous ne l'avez pas vu de vos yeux, et vous voulez me mener en justice ?
 
MAITRE ANDRÉ
'''MAITRE ANDRÉ'''
 
Oui, par le ciel ! si vous ne répondez.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
Savez−vous une chose, maître André, que ma grand mère a apprise de la
 
sienne ? Quand un mari se fie à sa femme, il garde pour lui les mauvais
Savez−vous une chose, maître André, que ma grand mère a apprise de la sienne ? Quand un mari se fie à sa femme, il garde pour lui les mauvais propos, et quand il est sûr de son fait, il n'a que faire de la consulter. Quand on a des doutes, on les lève ; quand on manque de preuves, on se tait ; et quand on ne peut pas démontrer qu'on a raison, on a tort. Allons, venez ; sortons d'ici.
propos, et quand il est sûr de son fait, il n'a que faire de la consulter.
 
Quand on a des doutes, on les lève ; quand on manque de preuves, on se
'''MAITRE ANDRÉ'''
tait ; et quand on ne peut pas démontrer qu'on a raison, on a tort. Allons,
 
venez ; sortons d'ici.
MAITRE ANDRÉ
C'est donc ainsi que vous le prenez ?
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Oui, c'est ainsi ; marchez, je vous suis.
 
MAITRE ANDRÉ
'''MAITRE ANDRÉ'''
 
Et où veux−tu que j'aille à cette heure ?
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
En justice.
 
'''MAITRE ANDRÉ'''
 
Mais, Jacqueline...
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Marchez, marchez ; quand on menace, il ne faut pas menacer en vain.
 
MAITRE ANDRÉ
'''MAITRE ANDRÉ'''
 
Allons, voyons, calme−toi un peu.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Non ; vous voulez me mener en justice, et j'y veux aller de ce pas.
 
MAITRE ANDRÉ
'''MAITRE ANDRÉ'''
 
Que diras−tu pour ta défense ? dis−le−moi aussi bien maintenant.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Non, je ne veux rien dire ici.
 
MAITRE ANDRÉ
'''MAITRE ANDRÉ'''
 
Pourquoi ?
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Parce que je veux aller en justice.
 
MAITRE ANDRÉ
'''MAITRE ANDRÉ'''
Vous êtes capable de me rendre fou, et il me semble que je rêve. Eternel
 
Dieu, créateur du monde ! je m'en vais faire une maladie. Comment ?
Vous êtes capable de me rendre fou, et il me semble que je rêve. Eternel Dieu, créateur du monde ! je m'en vais faire une maladie. Comment ? quoi ? cela est possible ? J'étais dans mon lit ; je dormais, et je prends les murs à témoin que c'était de toute mon âme.
Landry, mon clerc, un enfant de seize ans, qui de sa vie n'a médit de personne, le plus candide garçon du monde, qui venait de passer la nuit à copier un inventaire, voit entrer un homme par la fenêtre ; il me le dit, je prends ma robe de chambre, je viens vous trouver en ami, je vous demande pour toute grâce de m'expliquer ce que cela signifie, et vous me dites des injures ! vous me traitez de furieux, jusqu'à vous élancer du lit et à me saisir à la gorge ! Non, cela passe toute idée ; je serai hors d'état pour huit jours de faire une addition qui ait le sens commun. Jacqueline, ma petite femme ! c'est vous qui me traitez ainsi !
murs à témoin que c'était de toute mon âme.
 
Landry, mon clerc, un enfant de seize ans, qui de sa vie n'a médit de
'''JACQUELINE'''
personne, le plus candide garçon du monde, qui venait de passer la nuit à
 
copier un inventaire, voit entrer un homme par la fenêtre ; il me le dit, je
prends ma robe de chambre, je viens vous trouver en ami, je vous demande
pour toute grâce de m'expliquer ce que cela signifie, et vous me dites des
injures ! vous me traitez de furieux, jusqu'à vous élancer du lit et à me
saisir à la gorge ! Non, cela passe toute idée ; je serai hors d'état pour huit
jours de faire une addition qui ait le sens commun. Jacqueline, ma petite
femme ! c'est vous qui me traitez ainsi !
JACQUELINE
Allez, allez, vous êtes un pauvre homme.
 
MAITRE ANDRÉ
'''MAITRE ANDRÉ'''
Mais enfin, ma chère petite, qu'est−ce que cela te fait de me répondre ?
 
Crois−tu que je puisse penser que tu me trompes réellement ? Hélas ! mon
Mais enfin, ma chère petite, qu'est−ce que cela te fait de me répondre ? Crois−tu que je puisse penser que tu me trompes réellement ? Hélas ! mon Dieu, un mot te suffit. Pourquoi ne veux−tu pas le dire ? C'était peut être quelque voleur qui se glissait par notre fenêtre ; ce quartier−ci n'est pas des plus sûrs, et nous ferions bien d'en changer. Tous ces soldats me déplaisent fort, ma toute belle, mon bijou chéri. Quand nous allons à la promenade, au spectacle, au bal, et jusque chez nous, ces gens−là ne nous quittent pas ; je ne saurais te dire un mot de près sans me heurter à leurs épaulettes, et sans qu'un grand sabre crochu ne s'embarrasse dans mes jambes. Qui sait si
Dieu, un mot te suffit. Pourquoi ne veux−tu pas le dire ? C'était peut être
leur impertinence ne pourrait aller jusqu'à escalader nos fenêtres ? Tu n'en sais rien, je le vois bien ; ce n'est pas toi qui les encourages ; ces vilaines gens sont capables de tout. Allons, voyons, donne la main ; est−ce que tu m'en veux, Jacqueline ?
quelque voleur qui se glissait par notre fenêtre ; ce quartier−ci n'est pas des
 
plus sûrs, et nous ferions bien d'en changer. Tous ces soldats me déplaisent
'''JACQUELINE'''
fort, ma toute belle, mon bijou chéri. Quand nous allons à la promenade,
 
au spectacle, au bal, et jusque chez nous, ces gens−là ne nous quittent pas ;
Assurément, je vous en veux. Me menacer d'aller en justice ! Lorsque ma mère le saura, elle vous fera bon visage !
je ne saurais te dire un mot de près sans me heurter à leurs épaulettes, et
 
sans qu'un grand sabre crochu ne s'embarrasse dans mes jambes. Qui sait si
'''MAITRE ANDRÉ'''
leur impertinence ne pourrait aller jusqu'à escalader nos fenêtres ? Tu n'en
 
sais rien, je le vois bien ; ce n'est pas toi qui les encourages ; ces vilaines
Hé ! mon enfant, ne le lui dis pas. A quoi bon faire part aux autres de nos petites brouilleries ? Ce sont quelques légers nuages qui passent un instant dans le ciel, pour le laisser plus tranquille et plus pur.
gens sont capables de tout. Allons, voyons, donne la main ; est−ce que tu
 
m'en veux, Jacqueline ?
'''JACQUELINE'''
Assurément, je vous en veux. Me menacer d'aller en justice ! Lorsque ma
mère le saura, elle vous fera bon visage !
MAITRE ANDRÉ
Hé ! mon enfant, ne le lui dis pas. A quoi bon faire part aux autres de nos
petites brouilleries ? Ce sont quelques légers nuages qui passent un instant
dans le ciel, pour le laisser plus tranquille et plus pur.
JACQUELINE
A la bonne heure ; touchez là.
MAITRE ANDRÉ
Est−ce que je ne sais pas que tu m'aimes ? Est−ce que je n'ai pas en toi la
 
'''MAITRE ANDRÉ'''
plus aveugle confiance ? Est−ce que depuis deux ans tu ne m'as pas donné
Est−ce que je ne sais pas que tu m'aimes ? Est−ce que je n'ai pas en toi la plus aveugle confiance ? Est−ce que depuis deux ans tu ne m'as pas donné toutes les preuves de la terre que tu es toute à moi, Jacqueline ? Cette fenêtre, dont parle Landry, ne donne pas tout à fait dans ta chambre ; en traversant le péristyle, on va par là au potager ; je ne serais pas étonné que notre voisin, maître Pierre, ne vint braconner dans mes espaliers ; va, va, je ferai mettre notre jardinier ce soir en sentinelle, et le piège à loup dans l'allée ; nous rirons demain tous les deux.
toutes les preuves de la terre que tu es toute à moi, Jacqueline ?
 
Cette fenêtre, dont parle Landry, ne donne pas tout à fait dans ta chambre ;
'''JACQUELINE'''
en traversant le péristyle, on va par là au potager ; je ne serais pas étonné
 
que notre voisin, maître Pierre, ne vint braconner dans mes espaliers ; va,
va, je ferai mettre notre jardinier ce soir en sentinelle, et le piège à loup
dans l'allée ; nous rirons demain tous les deux.
JACQUELINE
Je tombe de fatigue, et vous m'avez éveillée bien mal à propos.
 
MAITRE ANDRÉ
'''MAITRE ANDRÉ'''
Recouche−toi, ma chère petite ; je m'en vais, je te laisse ici. Allons, adieu,
 
n'y pensons plus. Tu le vois, mon enfant, je ne fais pas la moindre
Recouche−toi, ma chère petite ; je m'en vais, je te laisse ici. Allons, adieu, n'y pensons plus. Tu le vois, mon enfant, je ne fais pas la moindre recherche dans ton appartement ; je n'ai pas ouvert une armoire ; je t'en crois sur parole ; il me semble que je t'en aime cent fois plus, de t'avoir soupçonnée à tort et de te savoir innocente. Tantôt je réparerai tout cela ; nous irons en campagne, et je te ferai un cadeau. Adieu, adieu, je te reverrai.
recherche dans ton appartement ; je n'ai pas ouvert une armoire ; je t'en
 
crois sur parole ; il me semble que je t'en aime cent fois plus, de t'avoir
''Il sort.''
soupçonnée à tort et de te savoir innocente. Tantôt je réparerai tout cela ;
 
nous irons en campagne, et je te ferai un cadeau. Adieu, adieu, je te
''Jacqueline seule ouvre une armoire ; on y aperçoit, accroupi, le capitaine Clavaroche.''
reverrai.
 
Il sort.
'''CLAVAROCHE''', ''Sortant de l'armoire.''
Jacqueline seule ouvre une armoire ; on y aperçoit, accroupi, le capitaine
 
Clavaroche.
CLAVAROCHE, Sortant de I'armoire.
Ouf !
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
Vite, sortez ! mon mari est jaloux ; on vous a vu, mais non reconnu ; vous
 
ne pouvez revenir ici. Comment étiez−vous là−dedans ?
Vite, sortez ! mon mari est jaloux ; on vous a vu, mais non reconnu ; vous ne pouvez revenir ici. Comment étiez−vous là−dedans ?
CLAVAROCHE
 
'''CLAVAROCHE'''
 
A merveille.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
Nous n'avons pas de temps à perdre ; qu'allons−nous faire ? Il faut nous
 
Le Chandelier
Nous n'avons pas de temps à perdre ; qu'allons−nous faire ? Il faut nous voir, et échapper à tous les yeux. Quel parti prendre ? Le jardinier y sera ce soir ; je ne suis pas sûre de ma femme de chambre ; d'aller ailleurs, impossible ici ; tout est à jour dans
SCENE I 11
une petite ville. Vous êtes couvert de poussière, et il me semble que vous boitez.
voir, et échapper à tous les yeux.
 
Quel parti prendre ? Le jardinier y sera ce soir ; je ne suis pas sûre de ma
'''CLAVAROCHE'''
femme de chambre ; d'aller ailleurs, impossible ici ; tout est à jour dans
 
une petite ville. Vous êtes couvert de poussière, et il me semble que vous
boitez.
CLAVAROCHE
J'ai le genou et la tête brisés ; la poignée de mon sabre m'est entrée dans les
côtes. Pouah ! c'est à croire que je sors d'un moulin.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
Brûlez mes lettres en rentrant chez vous. Si on les trouvait, je serais
 
perdue ; ma mère me mettrait au couvent. Landry, un clerc, vous a vu
Brûlez mes lettres en rentrant chez vous. Si on les trouvait, je serais perdue ; ma mère me mettrait au couvent. Landry, un clerc, vous a vu passer, il me le paiera. Que faire ? quel moyen ? répondez ! Vous êtes pâle comme la mort.
 
comme la mort.
'''CLAVAROCHE'''
 
J'avais une position fausse, quand vous avez poussé le battant, en sorte que
J'avais une position fausse, quand vous avez poussé le battant, en sorte que je me suis trouvé, une heure durant, comme une curiosité d'histoire naturelle dans un bocal d'esprit−de−vin.
 
naturelle dans un bocal d'esprit−de−vin.
'''JACQUELINE'''
 
Eh bien ! voyons ! que ferons−nous ?
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
 
Bon ! il n'y a rien de si facile.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Mais encore ?
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Je n'en sais rien ; mais rien n'est plus aisé. M'en croyez−vous à ma
 
première affaire ? Je suis rompu ; donnez−moi un verre d'eau.
Je n'en sais rien ; mais rien n'est plus aisé. M'en croyez−vous à ma première affaire ? Je suis rompu ; donnez−moi un verre d'eau.
JACQUELINE
 
'''JACQUELINE'''
 
Je crois que le meilleur parti serait de nous voir à la ferme.
 
Le Chandelier
'''CLAVAROCHE'''
SCENE I 12
 
CLAVAROCHE
Que ces maris, quand ils s'éveillent, sont d'incommodes animaux ! Voilà un uniforme dans un joli état, et je serai beau à la parade ! ''(Il boit.)'' Avez−vous une brosse ici ? Le diable m'emporte, avec cette poussière, il m'a fallu un courage d'enfer pour m'empêcher d'éternuer.
 
un uniforme dans un joli état, et je serai beau à la parade ! (Il boit. )
'''JACQUELINE'''
Avez−vous une brosse ici ? Le diable m'emporte, avec cette poussière, il
 
m'a fallu un courage d'enfer pour m'empêcher d'éternuer.
JACQUELINE
Voilà ma toilette, prenez ce qu'il vous faut.
 
CLAVAROCHE, Se brossant la tête.
'''CLAVAROCHE''', ''Se brossant la tête.''
A quoi bon aller à la ferme ? Votre mari est, à tout prendre, d'assez douce
 
composition. Est−ce que c'est une habitude que ces apparitions nocturnes ?
A quoi bon aller à la ferme ? Votre mari est, à tout prendre, d'assez douce composition. Est−ce que c'est une habitude que ces apparitions nocturnes ?
JACQUELINE
 
Non, Dieu merci ! J'en suis encore tremblante. Mais songez donc qu'avec
'''JACQUELINE'''
les idées qu'il a maintenant dans la tête, tous les soupçons vont tomber sur
 
vous.
Non, Dieu merci ! J'en suis encore tremblante. Mais songez donc qu'avec les idées qu'il a maintenant dans la tête, tous les soupçons vont tomber sur vous.
CLAVAROCHE
 
'''CLAVAROCHE'''
 
Pourquoi sur moi ?
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
Pourquoi ? Mais... je ne sais... il me semble que cela doit être ; tenez,
 
Clavaroche, la vérité est une chose étrange, elle a quelque chose des
Pourquoi ? Mais... je ne sais... il me semble que cela doit être ; tenez, Clavaroche, la vérité est une chose étrange, elle a quelque chose des spectres ; on la pressent sans la toucher.
 
CLAVAROCHE, ajustant son uniforme.
'''CLAVAROCHE''', ''ajustant son uniforme''.
Bah ! ce sont les grands−parents et les juges de paix qui disent que tout se
 
sait. Ils ont pour cela une bonne raison, c'est que tout ce qui ne se sait pas,
Bah ! ce sont les grands−parents et les juges de paix qui disent que tout se sait. Ils ont pour cela une bonne raison, c'est que tout ce qui ne se sait pas, s'ignore, et par conséquent n'existe pas. J'ai l'air de dire une bêtise ; réfléchissez, vous verrez que c'est vrai.
 
réfléchissez, vous verrez que c'est vrai.
'''JACQUELINE'''
Tout ce que vous voudrez. Les mains me tremblent, et j'ai une peur qui est pire que le mal.
 
pire que le mal.
'''CLAVAROCHE'''
Le Chandelier
 
SCENE I 13
CLAVAROCHE
Patience ! nous arrangerons cela.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Comment ? parlez, voilà le jour.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Eh ! bon Dieu, quelle tête folle ! Vous êtes jolie comme un ange avec vos
 
grands airs effarés. Voyons un peu, mettez−vous là, et raisonnons de nos
Eh ! bon Dieu, quelle tête folle ! Vous êtes jolie comme un ange avec vos grands airs effarés. Voyons un peu, mettez−vous là, et raisonnons de nos affaires. Me voilà presque présentable, et ce désordre réparé. La cruelle armoire que vous avez là ! il ne fait pas bon être de vos nippes.
 
armoire que vous avez là ! il ne fait pas bon être de vos nippes.
'''JACQUELINE'''
 
Ne riez donc pas, vous me faites frémir.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Eh bien ! ma chère, écoutez−moi, je vais vous dire mes principes. Quand
 
on rencontre sur sa route l'espèce de bête malfaisante qui s'appelle un mari
Eh bien ! ma chère, écoutez−moi, je vais vous dire mes principes. Quand on rencontre sur sa route l'espèce de bête malfaisante qui s'appelle un mari jaloux...
jaloux...
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Ah ! Clavaroche, par égard pour moi !
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Je vous ai choquée ? (Il l'embrasse.)
 
JACQUELINE
Je vous ai choquée ? ''(Il l'embrasse.)''
 
'''JACQUELINE'''
 
Au moins, parlez plus bas.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Il y a trois moyens certains d'éviter tout inconvénient. Le premier, c'est de
 
se quitter. Mais celui−là nous n'en voulons guère.
Il y a trois moyens certains d'éviter tout inconvénient. Le premier, c'est de se quitter. Mais celui−là nous n'en voulons guère.
JACQUELINE
 
'''JACQUELINE'''
 
Vous me ferez mourir de peur.
 
Le Chandelier
'''CLAVAROCHE'''
SCENE I 14
 
CLAVAROCHE
Le second, le meilleur incontestablement, c'est de n'y pas prendre garde, et au besoin...
 
au besoin...
'''JACQUELINE'''
 
Eh bien ?
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Non, celui−là ne vaut rien non plus ; vous avez un mari de plume ; il faut
 
garder l'épée au fourreau. Reste donc alors le troisième ; c'est de trouver un
Non, celui−là ne vaut rien non plus ; vous avez un mari de plume ; il faut garder l'épée au fourreau. Reste donc alors le troisième ; c'est de trouver un chandelier.
chandelier.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Un chandelier ? Qu'est−ce que vous voulez dire ?
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Nous appelions ainsi, au régiment, un grand garçon de bonne mine qui est
 
chargé de porter un schall ou un parapluie au besoin ; qui, lorsqu'une
Nous appelions ainsi, au régiment, un grand garçon de bonne mine qui est chargé de porter un schall ou un parapluie au besoin ; qui, lorsqu'une femme se lève pour danser, va gravement s'asseoir sur sa chaise, et la suit dans la foule d'un oeil mélancolique, en jouant avec son éventail ; qui lui donne la main pour sortir de sa loge, et pose avec fierté sur la console voisine le verre où elle vient de boire ; l'accompagne à la promenade, lui fait la lecture le soir ; bourdonne sans cesse autour d'elle, assiège son
femme se lève pour danser, va gravement s'asseoir sur sa chaise, et la suit
oreille d'une pluie de fadaises ; admire−t−on la dame, il se rengorge, et si on l'insulte, il se bat. Un coussin manque à la causeuse ; c'est lui qui court, se précipite, et va le chercher là où il est, car il connaît la maison et les êtres, il fait partie du mobilier, et traverse les corridors sans lumière. Il joue le soir avec les tantes au reversis et au piquet ; comme il circonvient le mari, en politique habile et empressé, il s'est bientôt fait prendre en grippe. Y a−t−il fête quelque part, où la belle ait envie d'aller ? il s'est rasé au point du jour, il est depuis midi sur la place ou sur la chaussée, et il a marqué des chaises avec ses gants. Demandez−lui pourquoi il s'est fait ombre, il n'en sait rien et n'en peut rien dire. Ce n'est pas que parfois la dame ne l'encourage d'un sourire, et ne lui abandonne en valsant le bout de ses doigts qu'il serre avec amour ; il est comme ces grands seigneurs qui ont une charge honoraire, et les entrées aux jours de galas ; mais le cabinet leur est clos ; ce ne sont pas là leurs affaires. En un mot, sa faveur expire là où commencent les véritables ; il a tout ce qu'on voit des femmes, et rien de ce qu'on en désire. Derrière ce mannequin commode se cache le mystère heureux ; il sert de paravent à tout ce qui se passe sous le manteau de la cheminée. Si le mari est jaloux, c'est de lui ; tient−on des propos ? c'est sur son compte ; c'est lui qu'on mettra à la porte, un beau matin que les valets auront entendu marcher la nuit dans l'appartement de madame ; c'est lui qu'on épie en secret ; ses lettres, pleines de respect et de tendresse, sont décachetées par la belle−mère ; il va, il vient, il s'inquiète, on le laisse ramer, c'est son oeuvre ; moyennant quoi, l'amant discret et la très innocente amie, couverts d'un voile impénétrable, se rient de lui et des curieux.
dans la foule d'un oeil mélancolique, en jouant avec son éventail ; qui lui
 
donne la main pour sortir de sa loge, et pose avec fierté sur la console
'''JACQUELINE'''
voisine le verre où elle vient de boire ; l'accompagne à la promenade, lui
 
fait la lecture le soir ; bourdonne sans cesse autour d'elle, assiège son
Je ne puis m'empêcher de rire, malgré le peu d'envie que j'en ai. Et pourquoi à ce personnage ce nom baroque de chandelier ?
oreille d'une pluie de fadaises ; admire−t−on la dame, il se rengorge, et si
 
on l'insulte, il se bat. Un coussin manque à la causeuse ; c'est lui qui court,
'''CLAVAROCHE'''
se précipite, et va le chercher là où il est, car il connaît la maison et les
 
êtres, il fait partie du mobilier, et traverse les corridors sans lumière. Il joue
le soir avec les tantes au reversis et au piquet ; comme il circonvient le
mari, en politique habile et empressé, il s'est bientôt fait prendre en grippe.
Y a−t−il fête quelque part, où la belle ait envie d'aller ? il s'est rasé au point
du jour, il est depuis midi sur la place ou sur la chaussée, et il a marqué des
chaises avec ses gants.
Demandez−lui pourquoi il s'est fait ombre, il n'en sait rien et n'en peut rien
dire. Ce n'est pas que parfois la dame ne l'encourage d'un sourire, et ne lui
abandonne en valsant le bout de ses doigts qu'il serre avec amour ; il est
Le Chandelier
SCENE I 15
comme ces grands seigneurs qui ont une charge honoraire, et les entrées
aux jours de galas ; mais le cabinet leur est clos ; ce ne sont pas là leurs
affaires. En un mot, sa faveur expire là où commencent les véritables ; il a
tout ce qu'on voit des femmes, et rien de ce qu'on en désire. Derrière ce
mannequin commode se cache le mystère heureux ; il sert de paravent à
tout ce qui se passe sous le manteau de la cheminée. Si le mari est jaloux,
c'est de lui ; tient−on des propos ?
c'est sur son compte ; c'est lui qu'on mettra à la porte, un beau matin que
les valets auront entendu marcher la nuit dans l'appartement de madame ;
c'est lui qu'on épie en secret ; ses lettres, pleines de respect et de tendresse,
sont décachetées par la belle−mère ; il va, il vient, il s'inquiète, on le laisse
ramer, c'est son oeuvre ; moyennant quoi, l'amant discret et la très
innocente amie, couverts d'un voile impénétrable, se rient de lui et des
curieux.
JACQUELINE
Je ne puis m'empêcher de rire, malgré le peu d'envie que j'en ai. Et
pourquoi à ce personnage ce nom baroque de chandelier ?
CLAVAROCHE
Eh ! mais, c'est que c'est lui qui porte la ...
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
C'est bon, c'est bon, je vous comprends.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Voyez, ma chère ; parmi vos amis, n'auriez−vous point quelque bonne
 
âme, capable de remplir ce rôle important, qui, de bonne foi, n'est pas sans
Voyez, ma chère ; parmi vos amis, n'auriez−vous point quelque bonne âme, capable de remplir ce rôle important, qui, de bonne foi, n'est pas sans douceur ? Cherchez, voyez, pensez à cela. ''(Il regarde à sa montre.)'' Sept heures ! il faut que je vous quitte. Je suis de semaine, d'aujourd'hui.
douceur ?
 
Cherchez, voyez, pensez à cela. (Il regarde à sa montre.) Sept heures ! il
'''JACQUELINE'''
faut que je vous quitte. Je suis de semaine, d'aujourd'hui.
 
JACQUELINE
Mais, Clavaroche, en vérité, je ne connais ici personne ; et puis c'est une tromperie dont je n'aurais pas le courage. Quoi ! encourager un jeune homme, l'attirer à soi, le laisser espérer, le rendre peut−être amoureux tout de bon, et se jouer de ce qu'il peut souffrir ? C'est une rouerie que vous me proposez.
 
tromperie dont je n'aurais pas le courage. Quoi ! encourager un jeune
'''CLAVAROCHE'''
homme, l'attirer à soi, le laisser espérer, le rendre peut−être amoureux tout
 
Le Chandelier
Aimez−vous mieux que je vous perde ? et dans l'embarras où nous sommes, ne voyez−vous pas qu'à tout prix il faut détourner les soupçons ?
SCENE I 16
 
de bon, et se jouer de ce qu'il peut souffrir ?
'''JACQUELINE'''
C'est une rouerie que vous me proposez.
 
CLAVAROCHE
Aimez−vous mieux que je vous perde ? et dans l'embarras où nous
sommes, ne voyez−vous pas qu'à tout prix il faut détourner les soupçons ?
JACQUELINE
Pourquoi les faire tomber sur un autre ?
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Hé ! pour qu'ils tombent. Les soupçons, ma chère, les soupçons d'un mari
 
jaloux ne sauraient planer dans l'espace ; ce ne sont pas des hirondelles. Il
Hé ! pour qu'ils tombent. Les soupçons, ma chère, les soupçons d'un mari jaloux ne sauraient planer dans l'espace ; ce ne sont pas des hirondelles. Il faut qu'ils se posent tôt ou tard, et le plus sûr est de leur faire un nid.
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
Non, décidément, je ne puis. Ne faudrait−il pas pour cela me compromettre
 
très réellement ?
Non, décidément, je ne puis. Ne faudrait−il pas pour cela me compromettre très réellement ?
CLAVAROCHE
 
Plaisantez−vous ? Est−ce que, le jour des preuves, vous n'êtes pas toujours
'''CLAVAROCHE'''
à même de démontrer votre innocence ? Un amoureux n'est pas un amant.
 
JACQUELINE
Plaisantez−vous ? Est−ce que, le jour des preuves, vous n'êtes pas toujours à même de démontrer votre innocence ? Un amoureux n'est pas un amant.
Eh bien !... mais le temps presse. Qui voulez−vous ? Désignez−moi
 
quelqu'un.
'''JACQUELINE'''
CLAVAROCHE, à la fenêtre.
 
Tenez ! voilà, dans votre cour, trois jeunes gens assis au pied d'un arbre ;
Eh bien !... mais le temps presse. Qui voulez−vous ? Désignez−moi quelqu'un.
ce sont les clercs de votre mari. Je vous laisse le choix entre eux ; quand je
 
reviendrai, qu'il y en ait un amoureux fou de vous.
'''CLAVAROCHE''', ''à la fenêtre.''
JACQUELINE
 
Tenez ! voilà, dans votre cour, trois jeunes gens assis au pied d'un arbre ; ce sont les clercs de votre mari. Je vous laisse le choix entre eux ; quand je reviendrai, qu'il y en ait un amoureux fou de vous.
 
'''JACQUELINE'''
 
Comment cela serait−il possible ? Je ne leur ai jamais dit un mot.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
 
Est−ce que tu n'es pas fille d'Eve ? Allons, Jacqueline, consentez.
 
Le Chandelier
'''JACQUELINE'''
SCENE I 17
 
JACQUELINE
N'y comptez pas ; je n'en ferai rien.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
Touchez là ; je vous remercie. Adieu, la très craintive blonde ; vous êtes
 
fine, jeune et jolie, et amoureuse... un peu, n'est−il pas vrai, madame ? A
Touchez là ; je vous remercie. Adieu, la très craintive blonde ; vous êtes fine, jeune et jolie, et amoureuse... un peu, n'est−il pas vrai, madame ? A l'ouvrage ! un coup de filet !
l'ouvrage ! un coup de filet !
 
JACQUELINE
'''JACQUELINE'''
 
Vous êtes hardi, Clavaroche.
 
CLAVAROCHE
'''CLAVAROCHE'''
 
Fier et hardi ; fier de vous plaire, et hardi pour vous conserver.
 
( Il sort. )
''(Il sort.)''
Le Chandelier
 
SCENE I 18
===SCENE II===
''Un petit jardin.''
FORTUNIO, LANDRY et GUILLAUME, assis.
 
FORTUNIO
Vraiment, cela est singulier, et cette aventure est étrange.
FORTUNIO
Tu as entendu marcher doucement.
SCENE II 19
LANDRY
A pas de loup, derrière le mur.
Je jure devant Dieu, Guillaume, qu'en présence de Jacqueline je n'ai jamais
levé les yeux. Pas même en songe, je n'oserais l'aimer. Je l'ai rencontrée au
Le Chandelier
SCENE II 20
bal une fois ; ma main n'a pas touché la sienne, ses lèvres ne m'ont jamais
parlé. De ce qu'elle fait ou de ce qu'elle pense, je n'en ai de ma vie rien su,
même langage et le même plaisir ? Ils sont tous faits sur un modèle ; à la
rigueur elles peuvent s'y tromper.
Le Chandelier
SCENE II 21
FORTUNIO
Il n'y a pas à causer avec toi ; tu passes tes fêtes et dimanches à regarder