Différences entre versions de « Clément Brentano »

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{{journal|Clément Brentano|[[Auteur:Heinrich Heine|Henri Heine]]|[[Revue des Deux Mondes]] T.9 1845}}
 
==__MATCH__:[[Page:Revue des Deux Mondes - 1845 - tome 9.djvu/1120]]==
 
<center>Lettres de jeunesse de Clément à Bettina <ref> Charlottenbourg, 1844, Baver ; — Paris, Klincksieck. </ref></center>
Mais voyons d’abord ces correspondances telles que Bettina nous les présente, quitte à discuter ensuite la question d’authenticité. « ''Couronne printanière de Clément Brentano, tressée à sa mémoire avec ses lettres de jeunesse, et selon ses propres souhaits exprimés par écrit'' ; « ce titre, si étrange qu’il puisse paraître, indique assez sous quels auspices l’ouvrage prétend se produire, et d’ailleurs voici qui, à défaut du titre, semblerait devoir lever toute équivoque : « Chère enfant, écrit Clément à Bettina, conserve mes lettres, prends bien garde qu’elles ne s’égarent ; c’est ce que j’ai écrit de plus fervent, de plus rempli d’amour dans ma vie. Je veux un jour les relire et nie retirer en elles comme en un paradis. Les tiennes me sont sacrées. » Et plus loin, dans un style non moins enveloppé de mysticisme, et renchérissant encore sur la première recommandation : « Ne perds aucune de mes lettres, garde-les saintement ; je les destine à me rappeler la meilleure partie de moi-même. Lorsque les ''spectres'' me poursuivront et que je serai mort, ''tresse-m’en'' une couronne. » Le mot y est. — Je n’ai pas besoin d’insister sur ce qu’il y a de bizarre et de maladif dans ce style. Quiconque sait le moins du monde quel était ce Clément Brentano s’attend à tout. Nature poétique, du reste, il a écrit nombre de merveilleuses fantaisies dans le goût romantique du moyen-âge, et nul mieux que lui n’a su enjoliver d’arabesques variées et de majuscules d’or le burin sec et nu d’une vignette populaire ; mais cette imagination, vers quel abîme de terreurs et de pratiques superstitieuses ne devait-elle pas l’entraîner ? Nouvelliste visionnaire, peintre exalté de je ne sais quel martyrologe fantastique à la manière d’Höllen-Breughel, il lia commerce avec les somnambules et l’entretint. C’était l’humeur la plus extravagante, le véritable frère de Bettina avec plus de portée dans l’esprit, à ses bonnes heures s’entend ; car, dans cette famille des Brentano, les momens lucides se comptent.
 
Il était d’origine méridionale, et vous eussiez dit qu’une lave lui consumait le sang. Il y avait du moine africain, de l’ascète chez cet homme toujours en chasse de fantômes, et dont l’intelligence portait un cilice. Comme s’il eût craint que les sujets d’épouvante ne vinssent à lui manquer, on le vit, sur la fin, se faire le confident de la sœur Emmerique, cette augustine du cloître d’Agnetenberg, à Dülmen, à la mémoire de laquelle il écrivit tout un volume. Ce fut le comte Léopold Stolberg qui le mit en rapport avec la sainte cataleptique. Brentano passa des années auprès d’elle, notant chaque vision, saisissant chaque mot au passage. Nous avons vu Kerner renouveler le manége à propos de cette somnambule de Prévorst dont il a recueilli l’histoire, nous allions dire la légende. Histoire ou légende, le volume de Clément Brentano est des plus curieux ; je crois même que M. de Montalembert l’a traduit ; dans tous les cas, je le lui recommande. Sainte Élisabeth de Hongrie n’offre pas à l’inspiration de la muse néo-catholique une somme de miracles plus intéressans, une série de dessins plus propres à recevoir les mignonnes enluminures qu’affectionne tant un certain dilettantisme religieux ayant cours. SoeurSœur Emmerique vivait dans la contemplation mystique de la passion de notre Seigneur, si bien qu’elle en était restée marquée des stigmates du crucifiement. Chaque année, aux approches de la sainte semaine, les cinq plaies reparaissaient ; sur ses mains, sur ses pieds une rougeur surnaturelle indiquait l’empreinte des clous sacrés ; un sillon écarlate figurait sur son cœur le coup de lance, et le vendredi, au moment où le voile du temple se déchire, son front cataleptique, devenu moite, laissait perler une rosée de sang. Lorsque Brentano vint à elle, sœur Emmerique le connaissait déjà pour l’avoir vu dans ses rêves. La visionnaire s’exprimait le plus souvent en paroles d’une naïveté enfantine. « Un jour, écrit Clément, je venais de glorifier devant elle la piété de quelques protestans, saintes ames à qui je devais mille bienfaits : Emmerique avait abondé dans mon sens ; tout à coup elle s’endort. A peine ses yeux sont-ils fermés qu’elle m’attire par le bras : « Sors de cette allée glissante et déserte, murmura-t-elle, où les fleurs tombent incessamment sans rien, produire, et dirige-toi vers ce pommier chargé de fruits où des anges sont assis. » - Elle tenait les juifs en grande compassion, les regardant tous comme fermés à la grace ; pour les luthériens, au contraire, elle admettait des exceptions. Lorsque Stolberg mourut, elle vit Luther non point dans les flammes, mais se démenant et grimaçant comme un possédé. Autour de lui s’agitait une multitude furieuse qui le maudissait et lui montrait les poings. « Je n’ai jamais vu de spectre, disait un jour Clément à Kerner, mais que j’en aie entendu, cela je puis l’affirmer. » - Quand la mère d’Emmerique mourut, sa petite soeursœur, enfant débile et malade, en reçut un contre-coup terrible, et chaque soir, lorsque nous étions retirés tous les trois dans la chambre, une voix semblable à la voix de la défunte s’élevait, appelant la petite et prononçant distinctement le nom de Marie. C’était à faire dresser les cheveux sur la tête. » Puis il ajoutait : « La fin de sœur Emmerique fut pénible ; toutes ces saintes natures ont de la difficulté à mourir. Un instant avant de rendre l’aine, elle s’accusa d’être la plus grande pécheresse, se recommanda à la miséricorde de Jésus, et alors seulement elle put mourir. Elle était si bonne, son visage parfois rayonnait comme d’une auréole, et je lui dois d’avoir appris que la sainteté seule est belle. » Tout en causant ainsi, les larmes lui venaient aux yeux, et il finissait en s’écriant : « J’ai le désespoir dans le cœur quand je songe combien je suis indigne de parler de choses semblables. »
 
En racontant les extases de la bonne soeursœur, nous allions oublier de dire qu’elle avait coutume de rapporter de ses pèlerinages quotidiens aux campagnes du paradis des albums entiers de figures et de paysages que le Murillo de l’école moderne de Dusseldorf, le mystique Steinle, n’a pas dédaigné de reproduire trait pour trait dans les dessins qui servent d’illustrations à l’histoire de la nonne de Dülmen. L’ame d’Emmerique allait aussi en rêve visiter Marie-Antoinette dans son cachot, mais sans savoir qui elle était. Plus tard seulement, la nonne, apercevant un portrait de la reine, reconnut, en lui la pieuse dame avec laquelle elle s’était mise tant de fois en communauté de prière. Par occasion, il prenait fantaisie à la nonne de pousser jusqu’à l’Himalaya ses promenades ''somnambulantes'', et de ces pérégrinations, bien qu’elles ne s’effectuassent qu’en songe, elle revenait la plupart du temps avec des ampoules aux pieds ; son guide surnaturel planait devant elle, l’encourageant lorsque les forces lui manquaient.
 
Avant sœur Emmerique, une autre passion de Brentano avait été la Günderode, celle dont la fantasque Bettina devait plus tard si ingénieusement broder l’histoire. Chose étrange, le poignard qui servit à l’infortunée Caroline pour consommer son suicide, ce fut Brentano qui le lui, donna ; ce fut lui encore qui la mit en relation avec l’homme auquel il était réservé d’exercer une si fatale influence sur sa destinée. « Sans moi, dit Brentano, elle serait morte protestante ; c’était une douce nature, ajoute-t-il, faite pour le recueillement et la prière. »
Un soir qu’ils étaient réunis autour de la lampe de famille, la conversation vint à rouler sur la Günderode. Le sujet plaisait au petit cercle, et, de temps en temps, on aimait à le reprendre. Brentano, qui avait rimé ce jour-là, tira de sa poche un court poème à la mémoire de son amie, une sorte de pièce allégorique dont je regrette de ne pouvoir donner ici que l’esquisse. Je doute d’ailleurs que le texte original en ait jamais été publié. C’est un dialogue romantique entre le pèlerin (Clément) et l’enfant (Caroline de Günderode). — Vous assistez d’abord au paisible développement de l’enfance, à ces charmans ébats du dimanche lorsqu’on vient visiter les grands parens. Quelle joie alors de courir sur les meubles, de chiffonner les rideaux, d’éparpiller dans tous les coins les mille pierres du cabinet de minéralogie) En ces folles équipées auxquelles la petite sœur s’associe, la peur des araignées est à peu près la seule préoccupation qui trouble notre espiègle. Bientôt viennent d’autres jeux. Sous la coupole azurée du ciel d’Orient, l’Alhambra nous révèle ses prodiges. Là, parmi les créneaux dentelés, à travers des forêts de sveltes colonnes de marbre, au bord des bassins de cristal, dont l’oranger et le laurier embaument la transparence, erre la jeune fille. Au fond d’un magique bosquet, non loin du réservoir d’où jaillit le flot sonore et limpide, brille une couronne de fleurs. Là se tient Gatzull, le plus beau des chevaliers maures, gardant les fleurs mystérieuses. Infortuné chevalier, qu’est devenue ta douce bien-aimée, que sont devenus les jours de mai d’un passé rayonnant ? Depuis des siècles, Gatzull attend que sa princesse vienne. O prodige ! la voilà qui s’avance vers lui ; c’est elle. Le prince maure tombe aux pieds de la jeune fille. Désormais le charme est rompu. — Ainsi rêvait Caroline par une belle nuit d’été, pendant que la lune argentée montait au ciel d’azur et que le rossignol vocalisait dans la feuillée. — Tout à coup la scène change, et la vision aérienne disparaît. Voici venir par les chemins et trottant sur son âne la divine mère du Seigneur, sainte Marie de Judée. Elle s’approche de la jeune fille, et d’une voix pleine d’amour : « Viens, lui dit-elle, viens avec moi, saisis le pan de ma robe, comme jadis, enfant, tu t’attachais à la jupe de ta mère, viens et me suis. » - Pour peu qu’on veuille se rappeler les diverses périodes de la romanesque existence à laquelle il est fait allusion, on aura le sens secret de la légende. Aussi nous dispenserons-nous de l’expliquer ; nous aimons mieux recommander l’aimable motif à la fantaisie d’un de nos poètes, de M. Sainte-Beuve, par exemple, si heureux d’ordinaire en ces élaborations ingénieuses, et qui trouverait là peut-être un pendant à certaine page exquise des ''Consolations'', imitée de la ''Vita Nova''.
 
On a dit de Brentano qu’il n’avait qu’à ouvrir ses poches pour que des légions d’anges et de gnomes s’en échappassent ; le mot est vrai. En revanche, les pures préoccupations d’artiste n’occupèrent jamais qu’une place bien mince dans son cerveau. Tout entier aux caprices du moment, à ses boutades, il ne se doute point de ces sollicitudes curieuses dont certains lettrés entourent la chère œuvre, de ces soins paternels qu’on apporte si volontiers à la protéger aux débuts. Ce n’est pas lui dont le cœur eût bondi de joie à l’aspect du précieux volume. Au contraire, il avait horreur de se voir imprimé. « C’est pour moi une douleur insupportable, répétait-il souvent ; figurez-vous une jeune fille forcée d’exécuter pour divertir les gens une danse qu’elle aurait apprise aux dépens de son innocence et de son repos. J’ai écrit au moins autant de livres que ma soeursœur, mais je garde sur elle l’avantage de les avoir tous jetés au feu. » Parfois il lui arrivait de s’enfermer chez lui, d’allumer des cierges, et de se mettre ensuite à prier des nuits entières pour ceux qui souffrent. Singulière chose que cette fusion de l’esprit méridional et du génie du nord, dont cet homme offre le phénomène. J’ai dit qu’il y avait de l’ascète chez Brentano, du religieux extatique des bords du Nil, du thaumaturge ; il y avait aussi du don Quichotte.
 
Mais revenons à ces prétendues correspondances de Clément Brentano, à cette ''couronne printanière'' que la Bettina se pose avec tant de complaisance sur le front tout en ayant l’air de la tresser à la mémoire de son frère. Puisque Mme la baronne d’Arnim était si préoccupée d’élever un monument aux mânes de Clément Brentano, que ne nous donnait-elle une édition revue et définitive des poésies du mystique rêveur ? Là du moins le zèle pieux qu’elle aime tant à montrer se fût, il semble, exercé plus utilement. Il fallait choisir soigneusement parmi les meilleures pièces, annoter au besoin et composer de la sorte un petit volume où les esprits curieux de toute chose en littérature, même d’extravagances, fussent allés chercher le véritable sens de cette imagination bizarre, de cette riche intelligence enfouie sous un fatras cabalistique et démonologique, à travers lequel l’étincelle perce pourtant par intervalles. C’eût été là un méritoire service rendu au souvenir de Clément, un service d’autant plus réel, que ses poésies, je parle des meilleures, de celles qu’une heure sereine et lucide vit éclore, portent en général le cachet de son originalité. En-deçà comme au-delà des morceaux dont je parle, qu’il s’agisse de causerie intime ou de confidences épistolaires, vous ne trouverez guère que prélude ou bien écho affaibli. La préoccupation unique de Mme d’Arnim en cette affaire était de donner un certain montant à quelques divagations échappées à la jeunesse de son frère. De là des remaniemens continuels du texte, dont le lecteur ne saurait être dupe, toute sorte d’arrangemens, d’impromptus à tête reposée dont le moindre défaut n’est pas toujours de mettre au bout de la plume de Clément le style individuel, caractéristique de Bettina. Le malheur veut qu’un tel système ait quelque peu vieilli ; Mme d’Arnim n’en est pas aux débuts avec ces interpolations singulières, et quand on a mis en prose des vers de Goethe pour laisser croire aux gens que la redite, ''l’illustration'', était du côté du poète, tandis qu’elle, ''l’enfan''t, donnait le motif ''génial'', on peut tout se passer en fait de caprices de ce genre. Je le répète, le procédé n’a point changé, c’est toujours le même exercice, la même pirouette ; seulement, cette fois, notre zingara décrit ses évolutions autour de l’ombre de son frère trépassé, ce qui donne au ballet une physionomie éminemment fantastique, et vous force à songer au célèbre pas de la nonne au troisième acte de ''Robert-le-Diable''. Un peu de musique de Meyerbeer ici conviendrait à merveille.
 
HENRI BLAZE.
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