Différences entre les versions de « De la littérature politique en Allemagne/04 »

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==__MATCH__:[[Page:Revue des Deux Mondes - 1845 - tome 9.djvu/865]]==
 
<center>IV – Le mouvement constitutionnel en Prusse</center>
 
Pourquoi ne pas laisser au poète la suprême indépendance qui est le meilleur privilège de la Muse ? Pourquoi troubler ce repos qui aurait pu être fécond ? Quelle imprudence à ces deux partis opposés d’avoir ainsi persécuté ce timide artiste qui ne voulait qu’un peu de solitude pour rêver aux scènes éclatantes du désert, et nourrir en paix son imagination ! Si M. Herwegh eût réussi alors à pousser M. Freiligrath dans les voies de la poésie démocratique, était-ce pour sa cause un allié bien puissant que ce poète arraché par la vanité aux études paisibles, et devenu tribun par complaisance ? Et que dire du parti conservateur ? Comment a-t-il pu croire que M. Freiligrath lui serait jamais d’un grand secours ? Comment n’a-t-il pas prévu l’éclat inévitable qui devait rompre un jour cette ridicule amitié, et les rancunes très légitimes que lui garderait le brillant écrivain ? Il n’a réussi, en effet, qu’à faire au jeune poète une sotte et fausse position. Je ne reproche pas à M. Freiligrath la pension qu’il a acceptée ; je lui reproche, et surtout à ses protecteurs, les embarras qu’il s’est créés et les fautes qu’il a été entraîné à commettre. En continuant paisiblement les travaux qui avaient commencé sa réputation, il montrait que la faveur du roi était venue trouver un poète digne d’estime, un honorable artiste, mais qu’elle n’était point la récompense d’un engagement contraire à la dignité de la Muse. Cet engagement, j’en suis bien sûr, n’existait pas ; mais on put croire qu’il avait été conclu, et M. Freiligrath autorisa de tels soupçons le jour où, sans motif sérieux, sans conviction décidée, il se jeta dans ces luttes qui n’étaient pas faites pour son talent, et injuria en termes pleins d’amertume M. Herwegh et son parti. Rangé parmi les défenseurs de la politique du roi de Prusse, il se croyait engagé, bien que malgré lui, à combattre les adversaires du pouvoir ; d’un autre côté, il était interpellé doucement par l’auteur des ''Poésies d’un Vivant'', et l’embarras de ce rôle singulier devenait chaque jour un tourment plus cruel pour cet honnête et pacifique artiste. Un jour donc, il rompit tout à coup son silence, et sans y être poussé par une conviction forte, agité seulement par une sorte de colère fébrile, il écrivit contre M. Herwegh cette moqueuse diatribe dans laquelle on sent bien plutôt le dépit, la mauvaise humeur, l’inquiétude d’une situation fausse que la vivacité sincère d’une opinion ardemment embrassée. C’était le lendemain du jour où M. Herwegh, ébloui par le succès de son livre, troublé par son voyage à Berlin, enivré d’ovations, de fêtes, de banquets, écrivit au roi de Prusse de si étranges gasconnades. C’est à cette fastueuse épître que répond M. Freiligrath ; la pièce est intitulée : ''Une Lettre''.
 
« Quel voyage ! quelle course triomphale à travers le monde ! quel éclat de torches depuis Zurich jusqu’à Berlin ! du fond des coeurscœurs, et aussi du fond des cuisines, l’encens montait vers toi. Les propos de table venaient, par pelotons, frapper bruyamment tes oreilles.
 
« Nouveau saint George, tu allais, libre et fier, à travers l’Allemagne, cherchant, pour l’égorger, le dragon de la tyrannie. Comment donc se fait-il que le monstre siffle encore sans crainte ? n’aurais-tu pas d’aventure, dans l’ivresse du festin, laissé passer l’heure propice ?
« Prie donc pour que bientôt, aux bords du Lahn, l’herbe nouvelle joue et serpente sur un tombeau. La place de ton père est ici, près de Hutten. Fille de Jourdan, prie, et sois consolée ! »
 
Assurément, de tels vers, de telles plaintes, animées par un sentiment si légitime, doivent servir énergiquement les intérêts les plus vifs de la cause libérale. La question de la publicité des tribunaux est une de celles que le parti constitutionnel doit ramener sans cesse, avec force, avec persévérance, avec la ferme volonté d’obtenir justice ; or, ces peintures simples, vraies, qui ne sont que l’expression sentie de douleurs hélas ! trop réelles, aideront beaucoup à populariser cette cause sacrée. Quand le poète aura touché les coeurscœurs, quand il aura porté partout ces tableaux lamentables, le devoir des jurisconsultes sera plus facile ; ils trouveront dans le sentiment public une sympathie plus directe, une plus vigoureuse assistance. Voilà un bon exemple, une excellente direction à suivre, et, dans le cercle de la poésie politique, le plus heureux, le plus efficace, le plus noble emploi de la Muse.
 
Je citerai une autre ballade d’un intérêt moins élevé, mais qui, par sa forme vive et tragique, signale bien douloureusement aussi les vices d’une législation inhumaine. Que les tribunaux soient secrets et dépendans, que des procédures irrégulières puissent se conduire dans les ténèbres et échapper au contrôle de l’opinion, que l’accusé ne soit pas protégé par la publicité des débats et qu’il ne trouve pas dans le pays un tribunal supérieur, je veux dire la conscience publique, vigilante, attentive et prête à juger le juge, c’est là sans doute un mal épouvantable et auquel je ne voudrais pas comparer le mal dont je vais parler ; mais si, dans certaines parties de la législation, dans la police des campagnes, il est permis à l’obscur agent du pouvoir de se faire immédiatement justice, d’être à la fois et sur-le-champ juge et bourreau, de punir à main armée celui qui enfreint la loi, comment ne pas s’indigner d’une telle barbarie ? Comment ne pas flétrir en les signalant ces abominables traditions de la justice féodale ? L’artisan qui n’a plus d’ouvrage, celui de la Silésie, par exemple, le tisserand dont le fils invoquait tout à l’heure le bon Rübezahl, le pauvre paysan dont la famille meurt de faim sort de sa hutte, le fusil sur l’épaule ; il entre dans la forêt, il voit un sanglier et tire. Souvent ce sera le fermier, le laboureur, dans son propre champ. S’il chasse en fraude, sans doute il est coupable, et l’amende ou la prison le punira. Cependant le garde l’a entendu, il accourt, et, comme le braconnier se sauve à toutes jambes, voilà le forestier qui ajuste le fuyard et l’étend mort au coin du bois, dans son champ, à cent pas de sa cabane. C’est là une abominable histoire ; où cela se passe-t-il ? Au moyen-âge ? chez le seigneur féodal ? chez le baron du mont et de la plaine ? Non, cela est arrivé hier, avant-hier, cela arrivera demain. Où donc ? En Allemagne. Et rien n’est plus régulier ; le forestier n’a point commis de meurtre, il n’a pas assassiné ce pauvre homme ; il a fait son devoir, et la loi l’absout d’avance. A coup sûr, il est permis à l’écrivain de flétrir cette législation sans pitié, ces vestiges d’une barbarie qui n’est plus, et d’invoquer pour le coupable l’exercice régulier de la justice. Il ne faut pas, je le sais, inventer des maux imaginaires, soulever le pauvre contre le riche, le faible contre le puissant : ce n’est pas la mission de la Muse d’irriter les passions mauvaises ; mais quand le mal est public, quand la loi est barbare, quand elle autorise de tels désordres et que ces violences ont été répétées plus d’une fois, il ne faut pas non plus que le poète craigne le reproche de déclamation, et si sa plainte est noblement exprimée dans un petit drame énergique, sincère, animé d’une généreuse pensée, tous les gens de bien l’approuveront, tous les cœurs honnêtes s’indigneront avec lui. Voici les vers de M. Freiligrath.
Le sujet pourtant n’est pas tout-à-fait le même. Il devait y avoir quelque chose de plus dans l’écrivain allemand, sous une législation bien différente. Ce ne pouvait plus être seulement la sympathie involontaire du poète pour le braconnier, le contrebandier, le bohémien, pour tous les révoltés et leur libre vie. Au lieu de cette sympathie tout idéale, laquelle est bien de mise en poésie, il fallait qu’on trouvât dans ses vers un sentiment très réel, une protection vigoureuse et directe, et que le poète osât dénoncer le crime d’une loi inique. M. Freiligrath y a réussi, et nous lui souhaitons de persister dans cette voie. Cette défense du droit mérite que des écrivains tels que lui y consacrent leur talent. C’est là de la poésie politique, démocratique, dans le meilleur sens du mot ; je veux dire une poésie librement inspirée, passionnément sensible aux maux de l’humanité, et dont les accens généreux doivent servir la cause sainte du bien et de l’honnête. Il est permis peut-être de louer avec quelque vivacité cette direction salutaire de la pensée, car aujourd’hui, au milieu des paradoxes d’une littérature épuisée, l’amour simple du vrai, loin de ressembler à un lieu commun, a presque l’attrait d’une nouveauté courageuse. N’avons-nous pas vu dernièrement un romancier aux abois entreprendre une tâche toute contraire ? En France, cinquante années seulement après 89, il s’est trouvé une plume pour calomnier ce peuple des campagnes, cette race forte, active, patiente, dont le poète allemand a chanté la détresse. Un pamphlétaire prétentieux a accumulé dans des pages sans vergogne je ne sais quelles horreurs nauséabondes ; il lui a paru piquant d’injurier en face cette société nouvelle qui est notre mère, et les efforts patiens des classes pauvres, et ce bienfait de l’égalité si chèrement conquis ; il a peint une réunion d’escrocs, une caverne de bandits, et cette belle œuvre, il l’a intitulée ''les Paysans''. Je m’arrête : de tels outrages à l’esprit moderne, aux principes dont nous vivons, suffiraient pour décréditer l’écrivain qui s’en charge. On ne discute pas de telles inventions, on ne les réfute pas, mais on relit avec plus d’amour une strophe de Béranger, et, je rougis en traçant ces mots, là-bas, au-delà du Rhin, chez un peuple que nous précédions jadis, la ferme protestation d’un poète à peine connu en devient plus noble et plus belle.
 
Les pièces plus spécialement politiques se rencontrent en grand nombre dans le recueil de M. Freiligrath, mais elles sont de valeur fort inégale, et l’on regrette que l’auteur ne se soit pas appliqué plus souvent à présenter sa pensée sous cette forme vive et nette qui convient à son imagination. Dans la ballade, c’est un maître ; en général, il est moins à l’aise dans la haute poésie lyrique. Son haleine est courte ; l’enthousiasme de sa pensée n’est pas toujours assez vigoureux pour le soutenir long-temps dans ces périlleuses régions. Je signalerai toutefois plusieurs pièces vraiment belles. L’hymne intitulé ''la Liberté ! le Droit ! (Die Freiheit ! das Recht'' !) se recommande par le développement habile d’une noble idée. L’auteur n’est plus guidé par cette forme du récit, du tableau vif et dramatique où il excelle, et pourtant son inspiration, cette fois, n’a pas faibli. La manière dont il chante la liberté est sérieuse et pleine d’élévation. La liberté pour lui ne peut être séparée du droit. La liberté ! la justice ! il les aperçoit comme deux soeurssœurs, deux compagnes célestes qui se tiennent par la main. Dès que l’une arrive, l’autre n’est pas loin ; dès que le sentiment du droit s’est emparé de la conscience d’un peuple, la liberté lui apparaît aussi et l’appelle. C’est pour cela que le poète est confiant et qu’il chante avec calme cette liberté tant désirée. Toutes ces idées sont nobles et sérieuses ; une pensée élevée et précise remplace ici les vagues déclamations, la rhétorique accoutumée des tribuns. Ce manifeste acquiert d’ailleurs une valeur nouvelle au milieu des pièces qui l’entourent ; on dirait le commentaire réfléchi et très poétique cependant de ces touchantes ballades où M. Freiligrath dénonçait une législation coupable. Qu’il chante donc le droit commun ; que lui et tous ses amis, poètes et publicistes, éveillent le sentiment du juste dans l’ame des nations allemandes ; qu’ils signalent partout les traces de la vieille iniquité féodale ; que l’idée du droit enfin apparaisse, et que la liberté l’accompagne !
 
Il y a beaucoup de grace et de fraîcheur dans l’hymne consacré à l’arbre de l’humanité, à cet arbre puissant où tant de fleurs, l’une après l’autre, ouvrent au soleil leurs belles corolles. Le poète attend avec impatience l’instant béni où la fleur d’Allemagne embellira aussi l’arbre immortel. Chacun des peuples de la terre, chacune de ces fleurs sacrées s’est épanouie à son heure ; l’esprit du monde, comme un souffle printanier, mûrissait la sève dans la tige, et à la lumière féconde de la liberté elles s’ouvraient enfin pour prodiguer leurs trésors. Mais, hélas ! combien de fleurs attendent encore aujourd’hui ce rayon divin ! La sève monte, le bourgeon tremble, la fleur s’agite sous son enveloppe ; quand luira le soleil qui doit briser ses liens ? Ici le chant du poète s’élève à Dieu comme une prière ; l’espérance adoucit sa plainte ; c’est l’hymne du laboureur dans une matinée de printemps. Et devançant la bénédiction qu’il appelle, il décrit déjà, comme s’il la voyait, cette fleur nouvelle, cette fleur merveilleuse, qui s’épanouira bientôt sur l’arbre de vie.
Ce manifeste où éclatent des vers si généreux, et que terminent des couplets vulgaires, c’est bien aussi ce parti honnête, dévoué, mais indécis et qui ne sait pas conclure. Représenter si exactement son parti, ce peut être une bonne fortune pour un livre, ce n’est pas un succès véritable, ce n’est pas une victoire. On s’impatiente contre l’auteur, qui reste si maladroitement à la moitié de sa route ; car son œuvre, telle qu’elle est, nous laisse entrevoir quelle éclatante occasion il a perdue, que de choses fécondes il a négligées, et, pour tout dire enfin, quel beau livre il n’a pas fait !
 
Ce n’est pas assez pour le poète politique de chanter en beaux vers ce que d’autres ont exprimé au forum ou dans la presse. Répéter harmonieusement la clameur confuse d’une époque, fixer dans des œuvres durables le cri fugitif de l’opinion, oui, sans doute, c’est là une partie de sa tâche ; ce n’est pas la plus difficile ni la plus haute. Nous n’avons pas affaire ici à une muse obéissante qui doive seulement renvoyer comme un écho docile le bruit qui a frappé son oreille elle abdique, si elle n’agit pas ; son devoir est surtout de donner une voix à des sentimens qui n’ont pas encore parlé. Ces sentimens obscurs, indécis, quand le poète leur a prêté une expression distincte, ils s’éveillent, ils sont révélés à la conscience, ils peuvent devenir féconds. Ce serait surtout dans la situation présente qu’il y aurait place pour de tels développemens de la poésie politique. Au milieu du travail inquiet qui s’agite, combien de pensées encore endormies qu’on pourrait éveiller au fond des intelligences ! Je crois comprendre ce que serait, en un pays comme l’Allemagne, et dans la transformation qu’elle subit maintenant, une telle poésie vraiment digne de cette mission supérieure. La vivacité lumineuse de Béranger pourrait s’y associer aux prophétiques symboles du chantre de Pollion. Qui remplira cette tâche ? Sera-ce M. Freiligrath ? sera-ce M. Herwegh ? L’un et l’autre, avec des qualités et des défauts très différens, ils sont encore bien loin de ce but idéal. Ce n’est pas une raison pour y renoncer. Quelle occasion plus glorieuse pour une ame noblement inspirée ? Un peuple entier s’agite ; les plus légitimes désirs sont excités ; les sentimens les plus sacrés s’illuminent. Vérité, liberté, justice, dignité de l’homme, respect de la raison, toutes ces paroles prennent un sens meilleur et commencent à enthousiasmer les coeurscœurs. Derrière ces sentimens qui éclatent, il y en a mille autres qui se dégageront bientôt. Heureux le poète qui chantera en de beaux symboles ce travail de la patrie ! heureuse surtout la muse nouvelle, si elle fait prospérer au fond des ames tant de germes précieux qui n’attendent qu’un rayon de lumière !
 
 
SAINT-RENÉ TAILLANDIER.
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