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Mais laissons cette faiblesse. Tournons-nous plutôt vers une force souvent vantée de l’homme moderne, en nous demandant si son « objectivité » historique bien connue lui donne le droit de se dire fort, c’est-à-dire juste, plus juste que les hommes des autres époques. Est-il vrai que cette objectivité a son origine dans un besoin de justice plus intense et plus vif ? Ou bien, étant l’effet de toutes autres causes, ne fait-elle qu’éveiller l’apparence que c’est l’esprit de justice qui est la véritable cause de cet effet ? Induit-elle peut-être à un préjugé dangereux, dangereux parce que trop flatteur, au sujet des vertus de l’homme moderne ? — Socrate considérait que c’est un mal qui n’est pas loin de la folie, de s’imaginer que l’on possède une vertu, alors qu’on ne la possède pas. Certes, une pareille illusion est plus dangereuse que l’illusion contraire qui consiste à croire que l’on souffre d’un défaut, d’un vice. Car, grâce à cette folie, il est peut-être encore possible de devenir meilleur, tandis que, par cette illusion, l’homme ou l’époque deviennent de jour en jour plus mauvais — c’est-à-dire, dans le cas présent, plus injustes.
 
En vérité, personne n’a à un plus haut degré droit à notre vénération que celui qui possède l’instinct de la justice et la force de réaliser celle-ci. Car, dans la justice, s’unissent et s’abritent les vertus les plus hautes et les plus rares, comme dans une mer insondable qui reçoit des fleuves de tous les côtés et les absorbe en elle. La main du juste qui est autorisé à rendre la justice ne tremble plus quand elle tient la balance. Inflexible pour lui-même, le juste ajoute un poids à un autre poids. Son œil ne se trouble pas quand les plateaux montent et descendent et sa voix n’est ni dure ni brisée, lorsqu’il proclame la sentence. S’il était un froid démon de la connaissance, il répandrait autour de lui l’atmosphère glaciale d’une majesté surhumaine et épouvantable, qu’il nous faudrait craindre et non point vénérer. Mais il est un homme, et pourtant il essaie de s’élever du doute indulgent à l’austère certitude, d’une indulgente tolérance à l’impératif « tu dois », de la rare vertu de la générosité à la vertu plus rare encore de la justice ; il ressemble à ce démon, sans être à l’origine autre chose qu’un pauvre homme ; à chaque moment il expie sur lui-même son humanité, il est rongé par ce qu’il y a de tragique dans une impossible vertu. — Tout cela l’élève dans une hauteur solitaire, comme s’il était l’exemple le plus vénérable de l’espèce humaine ; car il veut la vérité, non point sous forme de froide connaissance, sans enchaînement, mais comme la justicière qui ordonne et qui punit ; la vérité non point comme propriété égoïste de l’individu, mais comme un droit sacré à déplacer toutes les bornes de la propriété égoïste ; bref, la vérité comme jugement de l’humanité et nullement comme une proie saisie au vol et un plaisir de chasseur. Ce n’est que dans la mesure où le véridique possède la volonté absolue d’être juste qu’il y a quelque chose de grand dans cette aspiration à la vérité glorifiée partout si étourdiment. Toute une série d’instincts très différents, tels que la curiosité, la crainte de l’ennui, la jalousie, la vanité, le goût du jeu, qui n’ont rien à voir du tout avec la vérité, aux yeux de certains observateurs moins sagaces, seraient identiques à cet instinct de vérité qui a sa racine dans l’esprit de justice. De telle sorte que le monde semble être plein de gens qui sont « au service de la vérité », alors que la vertu de la justice est extrêmement rare, qu’elle est reconnue plus rarement encore et que presque toujours elle est détestée à mort. Au contraire, l’armée des vertus apparentes est vénérée à toutes les époques et elle étale ses fastes. Il y en a peu qui servent la vérité, en vérité, parce qu’il y en a peu qui sont animés de la pure volonté d’être justes, et, parmi ceux-là, le plus petit nombre seulement possède assez de force pour pouvoir être juste. Il ne suffit nullement d’en avoir la volonté, et précisément les maux les plus épouvantables sont descendus sur les hommes à cause de l’instinct de justice qui n’était pas doublé de faculté de jugement. C’est pourquoi le bien public n’exigerait qu’une seule chose, que la semence du jugement fût semée autant que possible, pour que l’on distingue le fanatique du juge, l’envie aveugle d’être juge de la force consciente du droit au jugement. Mais où donc trouverait-on un moyen pour implanter la faculté de jugement ? C’est pourquoi ces hommes, dès qu’il leur sera parlé de vérité et de justice, s’arrêteront toujours dans l’hésitation, ne sachant pas si c’est un fanatique ou un juge qui leur parle. Il faut donc leur pardonner s’ils ont toujours salué, avec une bienveillance particulière, ces serviteurs de la vérité qui n’ont ni la volonté ni la force de juger, et qui ont pris pour tâche de chercher la connaissance « pure et sans conséquence », ou, plus exactement, la vérité qui n’aboutit à rien. Il y a beaucoup de vérités indifférentes ; il y a des problèmes auxquels on peut trouver une solution juste, sans qu’il y ait besoin de victoire sur soi-même, à plus forte raison de sacrifice. Dans ce domaine indifférent et sans danger, il sera peut-être aisé, pour un homme, de devenir un froid démon de la connaissance. Et pourtant ! Quand, à des époques particulièrement favorisées, des cohortes entières de savants et de chercheurs sont transformées en de semblables démons, il reste néanmoins malheureusement possible que de telles époques soient privées du sévère et magnifique esprit de justice, c’est-à-dire du plus noble germe de ce que l’on appelle instinct de vérité.
 
Qu’on se représente dès lors l’historien virtuose de l’époque présente. Est-il l’homme le plus juste de son époque ? Certes, il a développé en lui une telle subtilité, une telle irritabilité du sentiment que rien d’humain ne lui demeure étranger. Les époques et les personnes les plus différentes font vibrer immédiatement sa lyre en des sons analogues. Il est devenu un écho passif qui, par son résonnement, éveille d’autres échos passifs, jusqu’à ce que toute l’atmosphère d’une époque soit remplie de l’entrecroisement subtil de pareils échos. Il me semble pourtant que l’on n’entend plus, si je puis m’exprimer ainsi, que les notes hautes, dans les harmonies originales de ce concert historique. Il est impossible alors de deviner ce qu’il y avait là de solide et de puissant, tant les accords ténus et aigus prennent le dessus. Les sons originaux éveillaient l’image d’actions, d’angoisses, de terreurs ; ceux-ci nous bercent et font de nous des jouisseurs douillets. C’est comme si l’on avait arrangé pour deux flûtes la symphonie héroïque pour qu’elle fasse les délices de fumeurs d’opium abîmés dans leurs rêves. À cette mesure on pourra évaluer ce qu’il en est, chez ces virtuoses, des aspirations supérieures de l’homme moderne à une justice plus haute et plus pure. Une pareille vertu est dépourvue de complaisance, elle ne connaît pas les émotions charmantes, elle est dure et épouvantable. Quel rang inférieur occupera dans l’échelle des vertus, si on l’évalue d’après cette échelle, la générosité qui est pourtant la vertu de quelques rares historiens ! Parmi eux, un plus grand nombre ne parvient que jusqu’à la tolérance, à l’acceptation de ce qui ne peut pas être nié, à l’arrangement et à l’enjolivation mesurée et bienveillante, avec la sage conviction que le vulgaire croira à de l’esprit de justice, quand le passé est raconté sans de durs accents et sans une expression de haine. Mais seule la force prépondérante peut juger, la faiblesse doit tolérer, quand elle ne veut pas affecter de la force et faire de la justice du prétoire une comédienne.
 
Or, il reste encore une autre, une terrible catégorie d’historiens, caractères braves, sévères et honnêtes, mais cerveaux étroits. La volonté de bien faire et d’être juste existe là au même degré que la phraséologie du juge ; mais tous les jugements sont faux, à peu près pour la même raison qui fait que les arrêts des collèges de jurés ordinaires sont généralement faux. Combien invraisemblable est donc la fréquence du talent historique ! Nous faisons ici complètement abstraction des égoïstes masqués et des sectaires qui, en jouant leur mauvais jeu, ont l’air le plus objectif du monde. Nous faisons également abstraction des gens tout à fait irréfléchis qui, en tant qu’historiens, arrivent avec la naïve conviction que leur époque, avec leurs idées populaires, a raison, plus qu’aucune autre, et qu’écrire, conformément à cette époque, équivaut à écrire avec justice. C’est là une croyance qui est celle de toute espèce de religion, et quand il s’agit de religions on ne peut pas en dire davantage. Les historiens naïfs appellent « objectivité » l’habitude de mesurer les opinions et les actions passées aux opinions qui ont cours au moment où ils écrivent. C’est là qu’ils trouvent le canon de toutes les vérités. Leur travail c’est d’adapter le passé à la trivialité actuelle. Par contre, ils appellent « subjective » toute façon d’écrire l’histoire qui ne considère pas comme canoniques ces opinions populaires.
 
Et, lors même que l’on donnerait au mot « objectif » sa suprême signification, ne renfermerait-il pas une illusion ? On entend par ce mot, chez l’historien, un état d’esprit où celui-ci considère un événement, dans ses motifs et ses conséquences, avec une telle pureté que cet événement ne saurait avoir sur son sujet aucun effet. On entend ce phénomène esthétique où le peintre détaché de tout intérêt personnel contemple son image intérieure, au milieu de la tempête, sous le tonnerre et les éclairs, ou sur une mer agitée, et oublie ainsi sa propre personnalité. On demande donc aussi à l’historien de s’abandonner à cette contemplation artistique, à cet état d’immersion complète au fond des choses. Mais c’est une erreur de croire que l’image des choses extérieures, dans l’âme d’un homme ainsi disposé, reproduise l’essence empirique de celles-ci. Ou bien, se pourrait-il qu’en un pareil moment les choses se reproduisent en quelque sorte par leur propre activité, se photographient sur un organisme absolument passif ?
 
Ce serait là une mythologie et, de plus, une mythologie fort mauvaise. De plus, on oublie que ce moment est précisément le moment de la fécondation, le plus violent, le plus actif et le plus personnel dans l’âme de l’artiste, un moment de suprême création, dont le résultat sera une peinture vraie au point de vue artistique, mais non pas au point de vue historique. Concevoir ainsi l’histoire au point de vue objectif, c’est le travail silencieux du dramaturge. À lui de sonder en imagination les événements, de lier les détails pour en former un ensemble. Partout il devra partir du principe qu’il faut mettre une unité de plan dans les choses, dès que cette unité ne s’y trouve pas déjà. C’est ainsi que l’homme entoure le passé d’un réseau, c’est ainsi qu’il le domine, c’est ainsi qu’il manifeste son instinct artistique — mais non point son instinct de vérité et de justice. L’objectivité et l’esprit de justice n’ont rien de commun. On pourrait imaginer une façon d’écrire l’histoire qui ne contiendrait pas une parcelle de commune vérité empirique et qui pourrait pourtant prétendre au plus haut degré à l’objectivité. Grillparzer ose même déclarer : « Qu’est donc l’histoire sinon la façon dont l’esprit des hommes accueille les événements qui pour lui sont impénétrables ; la façon dont il lie ce qui cadre Dieu sait comment ; la façon dont il remplace ce qui est incompréhensible par quelque chose de compréhensible ; la façon dont il prête ses conceptions d’une finalité extérieure à un tout qui ne connaît probablement qu’une finalité intérieure ; la façon dont il admet le hasard là où agissent mille petites causes ? Tout homme possède sa finalité particulière, en sorte que mille directions courent les unes à côté des autres en lignes courbes et droites ; elles s’entrecroisent, se favorisent ou s’entravent, vont de l’avant et reculent, et prennent de la sorte, les unes vis-à-vis des autres, le caractère du hasard, rendant ainsi impossible, abstraction faite des influences des phénomènes de la nature, la démonstration d’une finalité décisive dans les événements qui embrasserait l’humanité tout entière. »
 
Or, le résultat de ce regard « objectif » jeté sur les choses doit précisément mettre en lumière une pareille finalité. C’est là une hypothèse qui, si l’historien l’érigeait en article de foi, ne pourrait prendre qu’une forme singulière. Il est vrai que Schiller voit parfaitement clair au sujet du caractère absolument subjectif de cette supposition, quand il dit de l’historien : « Un phénomène après l’autre commence à se soustraire à l’aveugle hasard, à la liberté sans règle, pour prendre rang, tel un membre qui s’ajuste dans un ensemble harmonieux — ensemble qui à vrai dire n’existe que dans l’imagination. » Que faut-il penser, par contre, de cette affirmation d’un célèbre historien virtuose, introduite avec tant de crédulité, et qui flotte entre la tautologie et le contresens : « Toute activité humaine est soumise à la puissante et incessante marche des choses, activité imperceptible, qui se soustrait parfois à l’observation »? Dans cette phrase il n’y a pas plus de sagesse énigmatique que de folie non énigmatique. Elle ressemble à cette affirmation du jardinier de la cour dont parle Goethe : « On peut peut-être forcer la nature, mais non pas la contraindre », ou bien à cette inscription d’une boutique de foire dont parle Swift : « Ici l’on peut voir le plus grand éléphant du monde, à l’exception de lui-même. » Car, quelle opposition y a t-il entre la marche des choses et l’activité humaine ? Je remarque en général que les historiens, pareils à celui dont je viens de citer une phrase, n’instruisent plus dès qu’ils s’abandonnent à des généralités et qu’alors ils voilent, par des obscurités, le sentiment. Les sciences, les généralités sont ce qu’il y a de plus important, pour autant qu’elles contiennent les lois. Mais, si l’on voulait nous présenter comme des lois des affirmations semblables à celle que nous venons de reproduire, nous pourrions répondre, que dans ce cas, le travail de l’historien ne serait que du gaspillage, car si l’on déduit de pareilles phrases les obscurités et le reliquat insoluble dont nous avons parlé, ce qui demeure est archiconnu et même trivial, chacun ayant eu l’occasion de s’en rendre compte dans le plus étroit domaine de l’expérience. Or, incommoder avec ce fatras des peuples entiers et y employer de pénibles années de travail, ce ne serait pas autre chose que d’accumuler, dans les sciences naturelles, expérience sur expérience, sans tenir compte que, du trésor des expériences connues, la loi a depuis longtemps pu être déduite. Selon Zöllner, les sciences naturelles souffriraient du reste aujourd’hui de ces excès insensés dans l’expérimentation. Si la valeur d’un drame ne résidait que dans l’idée principale et dans le thème final, le drame lui-même ne serait qu’un long détour, un chemin pénible et tortueux, pour arriver au but. J’espère donc que la signification de l’histoire ne se trouve pas dans les idées générales qui seraient en quelque sorte ses fleurs et ses fruits, mais que sa valeur consiste précisément à paraphraser spirituellement un thème connu, peut-être ordinaire, une mélodie de tous les jours, pour l’élever jusqu’au symbole universel, afin de laisser entrevoir, dans le thème primitif, tout un monde de profondeur, de puissance et de beauté.
 
Avec une centaine de ces hommes, élevés ainsi à l’encontre des idées modernes, je veux dire, avec des hommes qui ont atteint leur maturité et qui ont pris l’habitude de ce qui est héroïque, toute la bruyante culture inférieure de ce temps serait réduite à un silence éternel.
 
 
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