« La Terre/Troisième partie/4 » : différence entre les versions

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A la Borderie, Hourdequin, depuis une semaine, ayant terminé les seigles, attaquait les blés. L’année d’auparavant, sa moissonneuse mécanique s’était détraquée ; et, désespéré du mauvais vouloir de ses serviteurs, arrivant à douter lui-même de l’efficacité des machines, il avait dû se précautionner d’une équipe de moissonneurs, dès l’Ascension. Selon l’usage, il les avait loués dans le Perche, à Mondoubleau : le capitaine, un grand sec, cinq autres faucheurs, six ramasseuses, quatre femmes et deux jeunes filles. Une charrette venait de les amener à Cloyes, où la voiture de la ferme était allée les prendre. Tout ce monde couchait dans la bergerie, vide à cette époque, pêle-mêle sur de la paille, les filles, les femmes, les hommes, demi-nus, à cause de la grosse chaleur.
 
C’é
C’était le temps où Jacqueline avait le plus de tracas. Le lever et le coucher du jour décidaient du travail : on secouait ses puces dès trois heures du matin, on retournait à la paille vers dix heures du soir. Et il fallait bien qu’elle fût debout la première, pour la soupe de quatre heures, de même qu’elle se couchait la dernière, quand elle avait servi le gros repas de neuf heures, le lard, le bœuf, les choux. Entre ces deux repas, il y en avait trois autres, le pain et le fromage du déjeuner, la seconde soupe de midi, l’émiettée au lait du goûter : en tout, cinq, des repas copieux, arrosés de cidre et de vin, car les moissonneurs, qui travaillent dur, sont exigeants. Mais elle riait, comme fouettée, elle avait des muscles d’acier, dans sa souplesse de chatte ; et cette résistance à la fatigue était d’autant plus surprenante, qu’elle tuait alors d’amour Tron, cette grande brute de vacher, dont la chair tendre de colosse lui donnait des fringales. Elle en avait fait son chien, elle l’emmenait dans les granges, dans le fenil, dans la bergerie, maintenant que le berger, dont elle craignait l’espionnage, couchait dehors, avec ses moutons. C’était, la nuit surtout, des ripailles de mâle, dont elle sortait élastique et fine, bourdonnante d’activité. Hourdequin ne voyait rien, ne savait rien. Il était dans sa fièvre de moisson, une fièvre spéciale, la grande crise annuelle de sa passion de la terre, tout un tremblement intérieur, la tête en feu, le cœur battant, la chair secouée, devant les épis mûrs qui tombaient.
==[[Page:Emile Zola - La Terre.djvu/231]]==
C’étaittait le temps où Jacqueline avait le plus de tracas. Le lever et le coucher du jour décidaient du travail : on secouait ses puces dès trois heures du matin, on retournait à la paille vers dix heures du soir. Et il fallait bien qu’elle fût debout la première, pour la soupe de quatre heures, de même qu’elle se couchait la dernière, quand elle avait servi le gros repas de neuf heures, le lard, le bœuf, les choux. Entre ces deux repas, il y en avait trois autres, le pain et le fromage du déjeuner, la seconde soupe de midi, l’émiettée au lait du goûter : en tout, cinq, des repas copieux, arrosés de cidre et de vin, car les moissonneurs, qui travaillent dur, sont exigeants. Mais elle riait, comme fouettée, elle avait des muscles d’acier, dans sa souplesse de chatte ; et cette résistance à la fatigue était d’autant plus surprenante, qu’elle tuait alors d’amour Tron, cette grande brute de vacher, dont la chair tendre de colosse lui donnait des fringales. Elle en avait fait son chien, elle l’emmenait dans les granges, dans le fenil, dans la bergerie, maintenant que le berger, dont elle craignait l’espionnage, couchait dehors, avec ses moutons. C’était, la nuit surtout, des ripailles de mâle, dont elle sortait élastique et fine, bourdonnante d’activité. Hourdequin ne voyait rien, ne savait rien. Il était dans sa fièvre de moisson, une fièvre spéciale, la grande crise annuelle de sa passion de la terre, tout un tremblement intérieur, la tête en feu, le cœur battant, la chair secouée, devant les épis mûrs qui tombaient.
 
Les nuits étaient si brûlantes, cette année-là, que Jean, parfois, ne pouvait les passer dans la soupente où il couchait, près de l’écurie. Il sortait, il préférait s’allonger, tout vêtu, sur le pavé de la cour. Et ce n’était pas seulement la chaleur vivante et intolérable des chevaux, l’exhalaison de la litière qui le chassaient ; c’était l’insomnie, la continuelle image de Françoise, l’idée fixe qu’elle venait, qu’il la prenait, qu’il la mangeait d’une étreinte. Maintenant que Jacqueline, occupée ailleurs, le laissait tranquille, son amitié pour cette gamine tournait à une rage de désir. Vingt fois, dans cette souffrance du demi-sommeil, il s’était juré qu’il irait le lendemain et qu’il l’aurait ; puis, dès son lever, lorsqu’il avait trempé sa tête dans un seau d’eau froide, il trouvait ça dégoûtant, il était trop vieux pour elle ; et le supplice recommençait la nuit suivante. Quand les moissonneurs furent là, il reconnut parmi eux une femme, mariée avec un des faucheurs, et qu’il avait culbutée, deux ans auparavant, jeune fille encore. Un soir, son tourment fut tel, que, se glissant dans la bergerie, il vint la tirer par les pieds, entre le mari et un frère, qui ronflaient la bouche ouverte. Elle céda, sans défense. Ce fut une gloutonnerie muette, dans les ténèbres embrasées, sur le sol battu qui, malgré le râteau, avait gardé, de l’hivernage des moutons, une odeur ammoniacale si aiguë, que les yeux en pleuraient. Et, depuis vingt jours, il revenait toutes les nuits.
==[[Page:Emile Zola - La Terre.djvu/232]]==
souffrance du demi-sommeil, il s’était juré qu’il irait le lendemain et qu’il l’aurait ; puis, dès son lever, lorsqu’il avait trempé sa tête dans un seau d’eau froide, il trouvait ça dégoûtant, il était trop vieux pour elle ; et le supplice recommençait la nuit suivante. Quand les moissonneurs furent là, il reconnut parmi eux une femme, mariée avec un des faucheurs, et qu’il avait culbutée, deux ans auparavant, jeune fille encore. Un soir, son tourment fut tel, que, se glissant dans la bergerie, il vint la tirer par les pieds, entre le mari et un frère, qui ronflaient la bouche ouverte. Elle céda, sans défense. Ce fut une gloutonnerie muette, dans les ténèbres embrasées, sur le sol battu qui, malgré le râteau, avait gardé, de l’hivernage des moutons, une odeur ammoniacale si aiguë, que les yeux en pleuraient. Et, depuis vingt jours, il revenait toutes les nuits.
 
Dès la seconde semaine du mois d’août, la besogne s’avança. Les faucheurs étaient partis des pièces au nord, descendant vers celles qui bordaient la vallée de l’Aigre ; et, gerbe à gerbe, la nappe immense tombait, chaque coup de faux mordait, emportait une entaille ronde. Les insectes grêles, noyés dans ce travail géant, en sortaient victorieux. Derrière leur marche lente, en ligne, la terre rase reparaissait, les chaumes durs, au travers desquels piétinaient les ramasseuses, la taille cassée. C’était l’époque où la grande solitude triste de la Beauce s’égayait le plus, peuplée de monde, animée d’un continuel mouvement de travailleurs, de charrettes et de chevaux. A perte de vue, des équipes manœuvraient du même train oblique, du même balancement des bras, les unes si voisines, qu’on entendait le sifflement du fer, les autres en traînées noires, ainsi que des fourmis, jusqu’au bord du ciel. Et, en tous sens, des trouées s’ouvraient, comme dans une étoffe mangée, cédant de partout. La Beauce, lambeau à lambeau, au milieu de cette activité de fourmilière, perdait son manteau de richesse, cette unique parure de son été, qui la laissait d’un coup désolée et nue.
 
Les derniers jours, la chaleur fut accablante, un jour
Les derniers jours, la chaleur fut accablante, un jour surtout que Jean charriait des gerbes, près du champ des Buteau, dans une pièce de la ferme, où l’on devait élever une grande meule, haute de huit mètres, forte de trois mille bottes. Les chaumes se fendaient de sécheresse, et sur les blés encore debout, immobiles, l’air brûlait : on aurait dit qu’ils flambaient eux-mêmes d’une flamme visible, dans la vibration du soleil. Et pas une fraîcheur de feuillage, rien que l’ombre courte des hommes, à terre. Depuis le matin, sous ce feu du ciel, Jean en sueur chargeait, déchargeait sa voiture, sans une parole, avec un seul coup d’œil, à chaque voyage, vers la pièce, où, derrière Buteau qui fauchait, Françoise ramassait, courbée en deux.
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Les derniers jours, la chaleur fut accablante, un jour surtout que Jean charriait des gerbes, près du champ des Buteau, dans une pièce de la ferme, où l’on devait élever une grande meule, haute de huit mètres, forte de trois mille bottes. Les chaumes se fendaient de sécheresse, et sur les blés encore debout, immobiles, l’air brûlait : on aurait dit qu’ils flambaient eux-mêmes d’une flamme visible, dans la vibration du soleil. Et pas une fraîcheur de feuillage, rien que l’ombre courte des hommes, à terre. Depuis le matin, sous ce feu du ciel, Jean en sueur chargeait, déchargeait sa voiture, sans une parole, avec un seul coup d’œil, à chaque voyage, vers la pièce, où, derrière Buteau qui fauchait, Françoise ramassait, courbée en deux.
 
Buteau avait dû louer Palmyre, pour aider. Françoise ne suffisait pas, et il n’avait point à compter sur Lise, qui était enceinte de huit mois. Cette grossesse l’exaspérait. Lui qui prenait tant de précautions ! comment ce bougre d’enfant se trouvait-il là ? Il bousculait sa femme, l’accusait de l’avoir fait exprès, geignait pendant des heures, comme si un pauvre, un animal errant se fût introduit chez lui, pour manger tout ; et, après huit mois, il en était à ne pouvoir regarder le ventre de Lise sans l’insulter : foutu ventre ! plus bête qu’une oie ! la ruine de la maison ! Le matin, elle était venue ramasser ; mais il l’avait renvoyée, furieux de sa lourdeur maladroite. Elle devait revenir et apporter le goûter de quatre heures.
— Tu n’as pas soif ?
 
Si.
==[[Page:Emile Zola - La Terre.djvu/234]]==
Si.
 
Françoise prit la bouteille, but longuement, sans dégoût ; et, tandis qu’elle se renversait, les reins pliés, la gorge tendue, crevant l’étoffe mince, il la regarda. Elle aussi ruisselait, dans sa robe d’indienne à moitié défaite, le corsage dégrafé du haut, montrant la chair blanche. Sous le mouchoir bleu dont elle avait couvert sa tête et sa nuque, ses yeux semblaient très grands, au milieu de son visage muet, ardent de chaleur.
— Feignante ! faudrait voir à ne pas enfiler des pertes !
 
Palmyre, dans le champ voisin, où depuis trois jours la paille des javelles avait séché, était en train de lier des gerbes ; et, elle, il ne la surveillait pas, car, ce qui ne se fait guère, il l’avait mise au cent de gerbes, sous le prétexte qu’elle n’était plus forte, trop vieille déjà, usée, et qu’il serait en perte s’il lui donnait trente sous, comme aux femmes jeunes. Même elle avait dû le supplier, il ne s’était décidé à la prendre qu’en la volant, de l’air résigné d’un chrétien qui consent à une bonne œuvre. La misérable soulevait trois, quatre javelles, tant que ses bras maigres pouvaient en contenir ; puis, avec un lien tout prêt, elle nouait sa gerbe fortement. Ce liage, cette besogne si dure que les hommes d’habitude se réservent, l’épuisait, la poitrine écrasée des continuelles charges, les bras cassés d’avoir à étreindre de telles masses et de tirer sur les liens de paille. Elle avait apporté le matin une bouteille, qu’elle allait remplir, d’heure en heure, à une mare voisine, croupie et empestée, buvant goulûment, malgré la diarrhée qui l’achevait depuis les chaleurs, dans le délabrement de son continuel excès de travail.
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bouteille, qu’elle allait remplir, d’heure en heure, à une mare voisine, croupie et empestée, buvant goulûment, malgré la diarrhée qui l’achevait depuis les chaleurs, dans le délabrement de son continuel excès de travail.
 
Mais le bleu du ciel avait pâli, d’une pâleur de voûte chauffée à blanc ; et, du soleil attisé, il tombait des braises. C’était, après le déjeuner, l’heure lourde, accablante de la sieste. Déjà, Delhomme et son équipe, occupés, près de là, à mettre des gerbes en ruches, quatre en bas, une en haut, pour le toit, avaient disparu, tous couchés au fond de quelque pli de terrain. Un instant encore, on aperçut debout le vieux Fouan, qui vivait chez son gendre, depuis quinze jours qu’il avait vendu sa maison ; mais, à son tour, il dut s’étendre, on ne le vit plus. Et il ne resta dans l’horizon vide, sur les fonds braisillants des chaumes, au loin, que la silhouette sèche de la Grande, examinant une haute meule que son monde avait commencée, au milieu du petit peuple à moitié défait des ruches. Elle semblait un arbre durci par l’âge, n’ayant plus rien à craindre du soleil, toute droite, sans une goutte de sueur, terrible et indignée contre ces gens qui dormaient.
— Non, non, pas le temps.
 
Il n’y eut plus qu’elle qui travaillât, dans la plaine embrasée. Si elle ne rapportait point ses trente sous, le soir, Hilarion la battrait ; car non seulement il la tuait de ses appétits de brute, il la volait aussi à présent pour se griser d’eau-de-vie. Mais ses forces dernières la trahissaient. Son corps plat, sans gorge ni fesses, raboté comme une planche par le travail, craquait, près de se rompre, à chaque nouvelle gerbe ramassée et liée. Et, le visage couleur de cendre, mangé ainsi qu’un vieux sou, vieille de soixante ans à trente-cinq, elle achevait de laisser boire sa vie au brûlant soleil, dans cet effort désespéré de la bête de somme, qui va choir et mourir.
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se griser d’eau-de-vie. Mais ses forces dernières la trahissaient. Son corps plat, sans gorge ni fesses, raboté comme une planche par le travail, craquait, près de se rompre, à chaque nouvelle gerbe ramassée et liée. Et, le visage couleur de cendre, mangé ainsi qu’un vieux sou, vieille de soixante ans à trente-cinq, elle achevait de laisser boire sa vie au brûlant soleil, dans cet effort désespéré de la bête de somme, qui va choir et mourir.
 
Côte à côte, Buteau et Françoise s’étaient couchés. Ils fumaient de sueur, maintenant qu’ils ne bougeaient plus, silencieux, les yeux clos. Tout de suite, un sommeil de plomb les accabla, ils dormirent une heure ; et la sueur ne cessait pas, coulait de leurs membres, sous cet air immobile et pesant de fournaise. Lorsque Françoise rouvrit les yeux, elle vit Buteau, tourné sur le flanc, qui la regardait d’un regard jaune. Elle referma les paupières, feignit de se rendormir. Sans qu’il lui eût encore rien dit, elle sentait bien qu’il voulait d’elle, depuis qu’il l’avait vue pousser et qu’elle était une vraie femme. Cette idée la bouleversait : oserait-il, le cochon, que toutes les nuits elle entendait s’en donner avec sa sœur ? Jamais ce rut hennissant de cheval ne l’avait irritée à ce point. Oserait-il ? et elle l’attendait, le désirant sans le savoir, décidée, s’il la touchait, à l’étrangler.
— Bête ! goûtes-y donc ! Lise n’en saura rien.
 
Au nom de sa sœur, Françoise qui faiblissait, vaincue, se raidit davantage. Et, dès lors, elle ne céda pas, tapant des deux poings, ruant de ses deux jambes nues, qu’il avait déjà découvertes jusqu’aux hanches. Est-ce qu’elle voulait les restes d’une autre ?
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se raidit davantage. Et, dès lors, elle ne céda pas, tapant des deux poings, ruant de ses deux jambes nues, qu’il avait déjà découvertes jusqu’aux hanches. Est-ce qu’elle voulait les restes d’une autre ?
 
— Va donc avec ma sœur, cochon ! crève-la, si ça l’amuse ! fais-lui un enfant tous les soirs !
Alors Buteau, n’osant la secouer, tomba sur sa femme.
 
Qu’est-ce qu’elle foutait encore là, étendue comme une truie, à chauffer son ventre au soleil ? Ah ! quelque chose de propre, une fameuse courge à faire mûrir ! Elle s’égaya de ce mot, ayant gardé sa gaieté de grasse commère : c’était peut-être bien vrai que ça le mûrissait, que ça le poussait, le petiot ; et, sous le ciel de flamme, elle arrondissait ce ventre énorme, qui semblait la bosse d’un germe, soulevée de la terre féconde. Mais, lui, ne riait pas. Il la fit se redresser brutalement, il voulut qu’elle essayât de l’aider. Gênée par cette masse qui lui tombait sur les cuisses, elle dut s’agenouiller, elle ramassa les épis d’un mouvement oblique, soufflante et monstrueuse, le ventre déplacé, rejeté dans le flanc droit.é
==[[Page:Emile Zola - La Terre.djvu/238]]==
pis d’un mouvement oblique, soufflante et monstrueuse, le ventre déplacé, rejeté dans le flanc droit.
 
— Puisque tu ne fiches rien, dit-elle à sa sœur, rentre au moins à la maison… Tu feras la soupe.
— Dame ! répondit-elle, tu te caches, on ne te voit pas.
 
Alors, il se plaignit du mauvais accueil qu’on lui faisait maintenant chez les Buteau. Mais elle n’avait pas la tête à cela, elle se taisait, elle ne lâchait que des paroles brèves. D’elle-même, elle s’était laissée tomber sur la paille, au fond du trou, comme brisée de fatigue. Une seule chose l’emplissait, était restée dans sa chair, matérielle, aiguë : l’attaque de cet homme au bord du champ, là-bas, ses mains chaudes dont elle se sentait encore l’étau aux cuisses, son odeur qui la suivait, son approche de mâle qu’elle attendait toujours, l’haleine coupée, dans une angoisse de désir combattu. Elle fermait les yeux, elle suffoquait.
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seule chose l’emplissait, était restée dans sa chair, matérielle, aiguë : l’attaque de cet homme au bord du champ, là-bas, ses mains chaudes dont elle se sentait encore l’étau aux cuisses, son odeur qui la suivait, son approche de mâle qu’elle attendait toujours, l’haleine coupée, dans une angoisse de désir combattu. Elle fermait les yeux, elle suffoquait.
 
Jean, alors, ne parla plus. A la voir ainsi, renversée, s’abandonnant, le sang de ses veines battait à grands coups. Il n’avait point calculé cette rencontre, il résistait, dans son idée que ce serait mal d’abuser de cette enfant. Mais le bruit de son cœur l’étourdissait, il l’avait tant désirée ! et l’image de la possession l’affolait, comme dans ses nuits de fièvre. Il se coucha près d’elle, il se contenta d’abord de sa main, puis de ses deux mains, qu’il serrait à les broyer, en n’osant même les porter à sa bouche. Elle ne les retirait pas, elle rouvrit ses yeux vagues, aux paupières lourdes, elle le regarda, sans un sourire, sans une honte, la face nerveusement allongée. Et ce fut ce regard muet, presque douloureux, qui le rendit tout d’un coup brutal. Il se rua sous les jupes, l’empoigna aux cuisses, comme l’autre.
Il fit un saut brusque, et cette semence humaine, ainsi détournée et perdue, tomba dans le blé mûr, sur la terre, qui, elle, ne se refuse jamais, le flanc ouvert à tous les germes, éternellement féconde.
 
Françoise rouvrit les yeux, sans une parole, sans un mouvement, hébétée. Quoi ? c’était déjà fini, elle n’avait
Françoise rouvrit les yeux, sans une parole, sans un mouvement, hébétée. Quoi ? c’était déjà fini, elle n’avait pas eu plus de plaisir ! Il ne lui en restait qu’une souffrance. Et l’idée de l’autre lui revint, dans le regret inconscient de son désir trompé. Jean, à son côté, la fâchait. Pourquoi avait-elle cédé ? elle ne l’aimait pas, ce vieux ! Il demeurait comme elle immobile, ahuri de l’aventure. Enfin, il eut un geste mécontent, il chercha quelque chose à lui dire, ne trouva rien. Gêné davantage, il prit le parti de l’embrasser ; mais elle se reculait, elle ne voulait plus qu’il la touchât.
==[[Page:Emile Zola - La Terre.djvu/240]]==
Françoise rouvrit les yeux, sans une parole, sans un mouvement, hébétée. Quoi ? c’était déjà fini, elle n’avait pas eu plus de plaisir ! Il ne lui en restait qu’une souffrance. Et l’idée de l’autre lui revint, dans le regret inconscient de son désir trompé. Jean, à son côté, la fâchait. Pourquoi avait-elle cédé ? elle ne l’aimait pas, ce vieux ! Il demeurait comme elle immobile, ahuri de l’aventure. Enfin, il eut un geste mécontent, il chercha quelque chose à lui dire, ne trouva rien. Gêné davantage, il prit le parti de l’embrasser ; mais elle se reculait, elle ne voulait plus qu’il la touchât.
 
— Faut que je m’en aille, murmura-t-il. Toi, reste encore.
— Ah ! garce ! ah ! salope ! c’est avec ce gueux que tu couches, et tu me flanques des coups de pied dans le ventre, à moi !… Nom de Dieu ! nous allons bien voir.
 
Il la tenait déjà, elle lut clairement sur sa face congestionnée qu’il voulait profiter de l’occasion. Pourquoi pas lui, maintenant, puisque l’autre venait d’y passer ? Dès qu’elle sentit de nouveau la brûlure de ses mains, elle fut reprise de sa révolte première. Il était là, et elle ne le regrettait plus, elle ne le voulait plus, sans avoir elle-même conscience des sautes de sa volonté, dans une protestation rancunière et jalouse de tout son être.
==[[Page:Emile Zola - La Terre.djvu/241]]==
dans une protestation rancunière et jalouse de tout son être.
 
— Veux-tu me laisser, cochon !… Je te mords !
Il ne disait plus rien, il avançait d’un pas ralenti, ennuyé, ne sachant comment rattraper ses violences, avant de rejoindre sa femme. Enfin, il se décida.
 
— Moi, je n’aime pas les mauvais cœurs, c’est parce que tu as l’air d’être dégoûtée de moi, que ça me vexe… Autrement, je n’ai guère envie de faire du chagrin à ma femme, dans sa position…
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Moi, je n’aime pas les mauvais cœurs, c’est parce que tu as l’air d’être dégoûtée de moi, que ça me vexe… Autrement, je n’ai guère envie de faire du chagrin à ma femme, dans sa position…
 
Elle s’imagina qu’il craignait d’être vendu à Lise, lui aussi.
— Qu’y a-t-il donc ?
 
— C’est la Palmyre qui a une attaque.
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la Palmyre qui a une attaque.
 
— Je l’ai bien vue tomber, de là-bas.
— J’y compte, fichtre !
 
Lise, un peu honteuse de cette ladrerie, ajouta deux javelles comme oreiller, et l’on y déposa le corps de Palmyre, pendant que Françoise, dans une sorte de rêve, étourdie de cette mort qui tombait au milieu de sa première besogne avec l’homme ne pouvait détacher les yeux du cadavre, très triste, étonnée surtout que cela eût jamais pu être une femme. Elle demeura ainsi que Fouan, à garder, en attendant le départ ; et le vieux ne disait rien non plus, avait l’air de penser que ceux qui s’en vont sont bien heureux.
==[[Page:Emile Zola - La Terre.djvu/244]]==
pendant que Françoise, dans une sorte de rêve, étourdie de cette mort qui tombait au milieu de sa première besogne avec l’homme ne pouvait détacher les yeux du cadavre, très triste, étonnée surtout que cela eût jamais pu être une femme. Elle demeura ainsi que Fouan, à garder, en attendant le départ ; et le vieux ne disait rien non plus, avait l’air de penser que ceux qui s’en vont sont bien heureux.
 
Quand le soleil se coucha, à l’heure où l’on rentre, deux hommes vinrent prendre la civière. Le fardeau n’était pas lourd, ils n’avaient guère besoin d’être relayés. Pourtant, d’autres les accompagnèrent, tout un cortège se forma. On coupa à travers champs, pour éviter le détour de la route. Sur les gerbes, le corps se raidissait, et des épis, derrière la tête, retombaient et se balançaient, aux secousses cadencées des pas. Maintenant, il ne restait au ciel que la chaleur amassée, une chaleur rousse, appesantie dans l’air bleu. A l’horizon, de l’autre côté de la vallée du Loir, le soleil, noyé dans une vapeur, n’épandait plus sur la Beauce qu’une nappe de rayons jaunes, au ras du sol. Tout semblait de ce jaune, de cette dorure des beaux soirs de moisson. Les blés encore debout avaient des aigrettes de flamme rose ; les chaumes hérissaient des brins de vermeil luisant ; et, de toutes parts, à l’infini, bossuant cette mer blonde, les meules moutonnaient, paraissaient grandir démesurément, flambantes d’un côté, déjà noires de l’autre, jetant des ombres qui s’allongeaient, jusqu’aux lointains perdus de la plaine. Une grande sérénité tomba, il n’y eut plus, très haut, qu’un chant d’alouette. Personne ne parlait, parmi les travailleurs harassés, qui suivaient avec une résignation de troupeau, la tête basse. Et l’on n’entendait qu’un petit bruit de l’échelle, sous le balancement de la morte, rapportée dans le blé mûr.
 
Ce soir-là, Hourdequin régla le compte de ses moissonneurs, qui avaient fini la besogne convenue. Les hommes emportaient cent vingt francs, les femmes soixante, pour leur mois de travail. C’était une année bonne, pas trop de
Ce soir-là, Hourdequin régla le compte de ses moissonneurs, qui avaient fini la besogne convenue. Les hommes emportaient cent vingt francs, les femmes soixante, pour leur mois de travail. C’était une année bonne, pas trop de blés versés où la faux s’ébrèche, pas un orage pendant la coupe. Aussi fut-ce au milieu de grands cris que le capitaine, accompagné de son équipe, présenta la gerbe, la croix d’épis tressés, à Jacqueline, qu’on traitait en maîtresse de la maison ; et la « ripane », le repas d’adieu traditionnel, fut très gai : on mangea trois gigots et cinq lapins, on trinqua si tard, que tous se couchèrent en ribote. Jacqueline, grise elle-même, faillit se faire prendre par Hourdequin, au cou de Tron. Étourdi, Jean était allé se jeter sur la paille de sa soupente. Malgré sa fatigue, il ne dormit point, l’image de Françoise était revenue et le tourmentait. Cela lui causait de la surprise, presque de la colère, car il avait eu si peu de plaisir avec cette fille, après tant de nuits passées à la vouloir ! Depuis, il se sentait tout vide, il aurait bien juré qu’il ne recommencerait pas. Et voilà qu’à peine couché, il la revoyait se dresser, il la désirait encore, dans une rage d’évocation charnelle : l’acte, là-bas, renaissait, cet acte auquel il n’avait pas pris goût, dont les moindres détails, maintenant, fouettaient sa chair. Comment la ravoir, où la tenir le lendemain, les jours suivants, toujours ? Un frôlement le fit tressaillir, une femme se coulait près de lui : c’était la Percheronne, la ramasseuse, étonnée qu’il ne vînt point, cette nuit dernière. D’abord, il la repoussa ; puis, il l’étouffa d’une étreinte ; et il était avec l’autre, il l’aurait brisée ainsi, les membres serrés, jusqu’à l’évanouissement.
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Ce soir-là, Hourdequin régla le compte de ses moissonneurs, qui avaient fini la besogne convenue. Les hommes emportaient cent vingt francs, les femmes soixante, pour leur mois de travail. C’était une année bonne, pas trop de blés versés où la faux s’ébrèche, pas un orage pendant la coupe. Aussi fut-ce au milieu de grands cris que le capitaine, accompagné de son équipe, présenta la gerbe, la croix d’épis tressés, à Jacqueline, qu’on traitait en maîtresse de la maison ; et la « ripane », le repas d’adieu traditionnel, fut très gai : on mangea trois gigots et cinq lapins, on trinqua si tard, que tous se couchèrent en ribote. Jacqueline, grise elle-même, faillit se faire prendre par Hourdequin, au cou de Tron. Étourdi, Jean était allé se jeter sur la paille de sa soupente. Malgré sa fatigue, il ne dormit point, l’image de Françoise était revenue et le tourmentait. Cela lui causait de la surprise, presque de la colère, car il avait eu si peu de plaisir avec cette fille, après tant de nuits passées à la vouloir ! Depuis, il se sentait tout vide, il aurait bien juré qu’il ne recommencerait pas. Et voilà qu’à peine couché, il la revoyait se dresser, il la désirait encore, dans une rage d’évocation charnelle : l’acte, là-bas, renaissait, cet acte auquel il n’avait pas pris goût, dont les moindres détails, maintenant, fouettaient sa chair. Comment la ravoir, où la tenir le lendemain, les jours suivants, toujours ? Un frôlement le fit tressaillir, une femme se coulait près de lui : c’était la Percheronne, la ramasseuse, étonnée qu’il ne vînt point, cette nuit dernière. D’abord, il la repoussa ; puis, il l’étouffa d’une étreinte ; et il était avec l’autre, il l’aurait brisée ainsi, les membres serrés, jusqu’à l’évanouissement.
 
A cette même heure, Françoise, réveillée en sursaut, se leva, ouvrit la lucarne de sa chambre, pour respirer. Elle avait rêvé qu’on se battait, que des chiens mangeaient la porte, en bas. Dès que l’air l’eut rafraîchie un peu, elle se retrouva avec l’idée des deux hommes, l’un qui la voulait, l’autre qui l’avait prise ; et elle ne réfléchissait pas plus loin, cela tournait simplement en elle, sans qu’elle jugeât ni décidât rien. Mais elle tendit l’oreille, ce n’était donc pas un rêve ? un chien hurlait au loin, au bord de l’Aigre. Ensuite, elle se souvint : c’était Hilarion, qui, depuis la tombée du jour, hurlait près du cadavre de Palmyre. On avait tenté de le chasser, il s’était cramponné, avait mordu, refusant de lâcher ces restes, sa sœur, sa femme, son tout ; et il hurlait sans fin, d’un hurlement qui emplissait la nuit.
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Palmyre. On avait tenté de le chasser, il s’était cramponné, avait mordu, refusant de lâcher ces restes, sa sœur, sa femme, son tout ; et il hurlait sans fin, d’un hurlement qui emplissait la nuit.
 
Françoise, frissonnante, écouta longtemps.
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