« La Terre/Troisième partie/4 » : différence entre les versions

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Buteau avait dû louer Palmyre, pour aider. Françoise ne suffisait pas, et il n’avait point à compter sur Lise, qui était enceinte de huit mois. Cette grossesse l’exaspérait. Lui qui prenait tant de précautions ! comment ce bougre d’enfant se trouvait-il là ? Il bousculait sa femme, l’accusait de l’avoir fait exprès, geignait pendant des heures, comme si un pauvre, un animal errant se fût introduit chez lui, pour manger tout ; et, après huit mois, il en était à ne pouvoir regarder le ventre de Lise sans l’insulter : foutu ventre ! plus bête qu’une oie ! la ruine de la maison ! Le matin, elle était venue ramasser ; mais il l’avait renvoyée, furieux de sa lourdeur maladroite. Elle devait revenir et apporter le goûter de quatre heures.
 
Nom de Dieu ! dit Buteau, qui s’entêtait à finir un bout du champ, j’ai le dos cuit, et ma langue est un vrai copeau.
 
Il se redressa, les pieds nus dans de gros souliers, vêtu seulement d’une chemise et d’une cotte de toile, la chemise ouverte, à moitié hors de la cotte, laissant voir jusqu’au nombril les poils suants de la poitrine.
 
Faut que je boive encore !
 
Et il alla prendre sous sa veste un litre de cidre, qu’il avait abrité là. Puis, quand il eut avalé deux gorgées de cette boisson tiède, il songea à la petite.
 
Tu n’as pas soif ?
 
Si.
 
Françoise prit la bouteille, but longuement, sans dégoût ; et, tandis qu’elle se renversait, les reins pliés, la gorge tendue, crevant l’étoffe mince, il la regarda. Elle aussi ruisselait, dans sa robe d’indienne à moitié défaite, le corsage dégrafé du haut, montrant la chair blanche. Sous le mouchoir bleu dont elle avait couvert sa tête et sa nuque, ses yeux semblaient très grands, au milieu de son visage muet, ardent de chaleur.
Sans ajouter une parole, il se remit à la besogne, roulant sur ses hanches, abattant l’andain à chaque coup de faux, dans le grincement du fer qui cadençait sa marche ; et elle, de nouveau ployée, le suivait, la main droite armée de sa faucille, dont elle se servait pour ramasser parmi les chardons sa brassée d’épis, qu’elle posait ensuite en javelle, régulièrement, tous les trois pas. Quand il se relevait, le temps de s’essuyer le front d’un revers de main, et qu’il la voyait trop en arrière, les fesses hautes, la tête au ras du sol, dans cette posture de femelle qui s’offre, sa langue paraissait se sécher davantage, il criait d’une voix rauque :
 
Feignante ! faudrait voir à ne pas enfiler des pertes !
 
Palmyre, dans le champ voisin, où depuis trois jours la paille des javelles avait séché, était en train de lier des gerbes ; et, elle, il ne la surveillait pas, car, ce qui ne se fait guère, il l’avait mise au cent de gerbes, sous le prétexte qu’elle n’était plus forte, trop vieille déjà, usée, et qu’il serait en perte s’il lui donnait trente sous, comme aux femmes jeunes. Même elle avait dû le supplier, il ne s’était décidé à la prendre qu’en la volant, de l’air résigné d’un chrétien qui consent à une bonne œuvre. La misérable soulevait trois, quatre javelles, tant que ses bras maigres pouvaient en contenir ; puis, avec un lien tout prêt, elle nouait sa gerbe fortement. Ce liage, cette besogne si dure que les hommes d’habitude se réservent, l’épuisait, la poitrine écrasée des continuelles charges, les bras cassés d’avoir à étreindre de telles masses et de tirer sur les liens de paille. Elle avait apporté le matin une bouteille, qu’elle allait remplir, d’heure en heure, à une mare voisine, croupie et empestée, buvant goulûment, malgré la diarrhée qui l’achevait depuis les chaleurs, dans le délabrement de son continuel excès de travail.
Mais le bleu du ciel avait pâli, d’une pâleur de voûte chauffée à blanc ; et, du soleil attisé, il tombait des braises. C’était, après le déjeuner, l’heure lourde, accablante de la sieste. Déjà, Delhomme et son équipe, occupés, près de là, à mettre des gerbes en ruches, quatre en bas, une en haut, pour le toit, avaient disparu, tous couchés au fond de quelque pli de terrain. Un instant encore, on aperçut debout le vieux Fouan, qui vivait chez son gendre, depuis quinze jours qu’il avait vendu sa maison ; mais, à son tour, il dut s’étendre, on ne le vit plus. Et il ne resta dans l’horizon vide, sur les fonds braisillants des chaumes, au loin, que la silhouette sèche de la Grande, examinant une haute meule que son monde avait commencée, au milieu du petit peuple à moitié défait des ruches. Elle semblait un arbre durci par l’âge, n’ayant plus rien à craindre du soleil, toute droite, sans une goutte de sueur, terrible et indignée contre ces gens qui dormaient.
 
Ah, zut, j’ai la peau qui pète, dit Buteau.
 
Et, se tournant vers Françoise :
 
Dormons, hein ?
 
Il chercha du regard un peu d’ombre, n’en trouva pas. Le soleil, d’aplomb, tapait partout, sans qu’un buisson fût là pour les abriter. Enfin, il remarqua qu’au bout du champ, dans une sorte de petit fossé, le blé encore debout projetait une raie brune.
 
Eh ! Palmyre, cria-t-il, fais-tu comme nous ?
 
Elle était à cinquante pas, elle répondit d’une voix éteinte, qui arrivait pareille à un souffle :
 
Non, non, pas le temps.
 
Il n’y eut plus qu’elle qui travaillât, dans la plaine embrasée. Si elle ne rapportait point ses trente sous, le soir, Hilarion la battrait ; car non seulement il la tuait de ses appétits de brute, il la volait aussi à présent pour se griser d’eau-de-vie. Mais ses forces dernières la trahissaient. Son corps plat, sans gorge ni fesses, raboté comme une planche par le travail, craquait, près de se rompre, à chaque nouvelle gerbe ramassée et liée. Et, le visage couleur de cendre, mangé ainsi qu’un vieux sou, vieille de soixante ans à trente-cinq, elle achevait de laisser boire sa vie au brûlant soleil, dans cet effort désespéré de la bête de somme, qui va choir et mourir.
Brusquement, comme elle serrait les yeux, Buteau l’empoigna.
 
Cochon ! cochon ! bégaya-t-elle en le repoussant.
 
Lui, ricanait d’un air fou, répétait tout bas :
 
Bête ! laisse-toi faire !… Je te dis qu’ils dorment, personne ne regarde.
 
A ce moment, la tête blême et agonisante de Palmyre apparut au-dessus des blés, se tournant au bruit. Mais elle ne comptait pas, celle-là, pas plus qu’une vache qui aurait allongé son mufle. Et, en effet, elle se remit à ses gerbes, indifférente. On entendit de nouveau le craquement de ses reins, à chaque effort.
 
Bête ! goûtes-y donc ! Lise n’en saura rien.
 
Au nom de sa sœur, Françoise qui faiblissait, vaincue, se raidit davantage. Et, dès lors, elle ne céda pas, tapant des deux poings, ruant de ses deux jambes nues, qu’il avait déjà découvertes jusqu’aux hanches. Est-ce qu’elle voulait les restes d’une autre ?
 
Va donc avec ma sœur, cochon ! crève-la, si ça l’amuse ! fais-lui un enfant tous les soirs !
 
Buteau, sous les coups, commençait à se fâcher, grondait, croyait qu’elle avait seulement peur des suites.
 
Foutue bête ! quand je te jure que je m’ôterai, que je ne t’en ferai pas, d’enfant !
 
D’un coup de pied, elle l’atteignit au bas-ventre, et il dut la lâcher, il la poussa si brutalement, qu’elle étouffa un cri de douleur.
Il était temps que le jeu finît, car Buteau, lorsqu’il se mit debout, aperçut Lise qui revenait, apportant le goûter. Il marcha à sa rencontre, la retint, pour permettre à Françoise de rabattre ses jupes. L’idée qu’elle allait tout dire, lui donnait le regret de ne pas l’avoir assommée d’un coup de talon. Mais elle ne parla pas, elle se contenta de s’asseoir au milieu des javelles, l’air têtu et insolent. Et, comme il recommençait à faucher, elle resta là, oisive, en princesse.
 
Quoi donc ? lui demanda Lise, allongée aussi, lasse de sa course, tu ne travailles pas ?
 
Non, ça m’embête ! répondit-elle rageusement.
 
Alors Buteau, n’osant la secouer, tomba sur sa femme.
Qu’est-ce qu’elle foutait encore là, étendue comme une truie, à chauffer son ventre au soleil ? Ah ! quelque chose de propre, une fameuse courge à faire mûrir ! Elle s’égaya de ce mot, ayant gardé sa gaieté de grasse commère : c’était peut-être bien vrai que ça le mûrissait, que ça le poussait, le petiot ; et, sous le ciel de flamme, elle arrondissait ce ventre énorme, qui semblait la bosse d’un germe, soulevée de la terre féconde. Mais, lui, ne riait pas. Il la fit se redresser brutalement, il voulut qu’elle essayât de l’aider. Gênée par cette masse qui lui tombait sur les cuisses, elle dut s’agenouiller, elle ramassa les épis d’un mouvement oblique, soufflante et monstrueuse, le ventre déplacé, rejeté dans le flanc droit.
 
Puisque tu ne fiches rien, dit-elle à sa sœur, rentre au moins à la maison… Tu feras la soupe.
 
Françoise, sans une parole, s’éloigna. Dans la chaleur encore étouffante, la Beauce avait repris son activité, les petits points noirs des équipes reparaissaient, grouillants à l’infini. Delhomme achevait ses ruches avec ses deux serviteurs ; tandis que la Grande regardait monter sa meule, appuyée sur sa canne, toute prête à l’envoyer par la figure des paresseux. Fouan alla y donner un cou d’œil, revint s’absorber devant la besogne de son gendre, erra ensuite de son pas alourdi de vieillard qui se souvient et qui regrette. Et Françoise, la tête bourdonnante, mal remise de la secousse, suivait le chemin neuf, lorsqu’une voix l’appela.
 
Par ici ! viens donc !
 
C’était Jean à demi caché derrière les gerbes, que, depuis le matin, il charriait des pièces voisines. Il venait de décharger sa voiture, les deux chevaux attendaient, immobiles au soleil. On ne devait se mettre à la grande meule que le lendemain, et il avait simplement fait des tas, trois sortes de murs entre lesquels se trouvait comme une chambre, un trou de paille profond et discret.
 
Viens donc ! c’est moi !
 
Machinalement, Françoise obéit à cet appel. Elle n’eut pas même la méfiance de regarder en arrière. Si elle s’était tournée, elle aurait aperçu Buteau qui se haussait, surpris de lui voir quitter la route.
Jean plaisanta d’abord.
 
Tu es bien fière, que tu passes sans dire bonjour aux amis !
 
Dame ! répondit-elle, tu te caches, on ne te voit pas.
 
Alors, il se plaignit du mauvais accueil qu’on lui faisait maintenant chez les Buteau. Mais elle n’avait pas la tête à cela, elle se taisait, elle ne lâchait que des paroles brèves. D’elle-même, elle s’était laissée tomber sur la paille, au fond du trou, comme brisée de fatigue. Une seule chose l’emplissait, était restée dans sa chair, matérielle, aiguë : l’attaque de cet homme au bord du champ, là-bas, ses mains chaudes dont elle se sentait encore l’étau aux cuisses, son odeur qui la suivait, son approche de mâle qu’elle attendait toujours, l’haleine coupée, dans une angoisse de désir combattu. Elle fermait les yeux, elle suffoquait.
Jean, alors, ne parla plus. A la voir ainsi, renversée, s’abandonnant, le sang de ses veines battait à grands coups. Il n’avait point calculé cette rencontre, il résistait, dans son idée que ce serait mal d’abuser de cette enfant. Mais le bruit de son cœur l’étourdissait, il l’avait tant désirée ! et l’image de la possession l’affolait, comme dans ses nuits de fièvre. Il se coucha près d’elle, il se contenta d’abord de sa main, puis de ses deux mains, qu’il serrait à les broyer, en n’osant même les porter à sa bouche. Elle ne les retirait pas, elle rouvrit ses yeux vagues, aux paupières lourdes, elle le regarda, sans un sourire, sans une honte, la face nerveusement allongée. Et ce fut ce regard muet, presque douloureux, qui le rendit tout d’un coup brutal. Il se rua sous les jupes, l’empoigna aux cuisses, comme l’autre.
 
Non, non, balbutia-t-elle, je t’en prie… c’est sale…
 
Mais elle ne se défendit point. Elle n’eut qu’un cri de douleur. Il lui semblait que le sol fuyait sous elle ; et, dans ce vertige, elle ne savait plus : était-ce l’autre qui revenait ? elle retrouvait la même rudesse, la même âcreté du mâle, fumant de gros travail au soleil. La confusion devint telle, dans le noir incendié de ses paupières obstinément closes, qu’il lui échappa des mots, bégayés, involontaires.
 
Pas d’enfant… ôte-toi…
 
Il fit un saut brusque, et cette semence humaine, ainsi détournée et perdue, tomba dans le blé mûr, sur la terre, qui, elle, ne se refuse jamais, le flanc ouvert à tous les germes, éternellement féconde.
Françoise rouvrit les yeux, sans une parole, sans un mouvement, hébétée. Quoi ? c’était déjà fini, elle n’avait pas eu plus de plaisir ! Il ne lui en restait qu’une souffrance. Et l’idée de l’autre lui revint, dans le regret inconscient de son désir trompé. Jean, à son côté, la fâchait. Pourquoi avait-elle cédé ? elle ne l’aimait pas, ce vieux ! Il demeurait comme elle immobile, ahuri de l’aventure. Enfin, il eut un geste mécontent, il chercha quelque chose à lui dire, ne trouva rien. Gêné davantage, il prit le parti de l’embrasser ; mais elle se reculait, elle ne voulait plus qu’il la touchât.
 
Faut que je m’en aille, murmura-t-il. Toi, reste encore.
 
Elle ne répondit point, les regards en l’air, perdus dans le ciel.
 
N’est-ce pas ? attends cinq minutes, qu’on ne te voie pas reparaître en même temps que moi.
 
Alors, elle se décida à desserrer les lèvres.
 
C’est bon, va-t’en !
 
Et ce fut tout, il fit claquer son fouet, jura contre ses chevaux, s’en alla à côté de sa voiture, d’un pas alourdi, la tête basse.
Cependant, Buteau s’étonnait d’avoir perdu Françoise derrière les gerbes, et lorsqu’il vit Jean s’éloigner, il eut un soupçon. Sans se confier à Lise, il partit, courbé, en chasseur qui ruse. Puis, d’un élan, il tomba au beau milieu de la paille, au fond du trou. Françoise n’avait point bougé, dans la torpeur qui l’engourdissait, ses yeux vagues toujours en l’air, ses jambes restées nues. Il n’y avait pas à nier, elle ne l’essaya pas.
 
Ah ! garce ! ah ! salope ! c’est avec ce gueux que tu couches, et tu me flanques des coups de pied dans le ventre, à moi !… Nom de Dieu ! nous allons bien voir.
 
Il la tenait déjà, elle lut clairement sur sa face congestionnée qu’il voulait profiter de l’occasion. Pourquoi pas lui, maintenant, puisque l’autre venait d’y passer ? Dès qu’elle sentit de nouveau la brûlure de ses mains, elle fut reprise de sa révolte première. Il était là, et elle ne le regrettait plus, elle ne le voulait plus, sans avoir elle-même conscience des sautes de sa volonté, dans une protestation rancunière et jalouse de tout son être.
 
Veux-tu me laisser, cochon !… Je te mords !
 
Une seconde fois, il dut y renoncer. Mais il bégayait de fureur, enragé de ce plaisir qu’on avait pris sans lui.
 
Ah ! je m’en doutais que vous fricassiez ensemble !…
 
J’aurais dû le foutre dehors depuis longtemps… Nom de Dieu de cateau ! qui te fais tanner le cuir par ce vilain bougre !
Et le flot d’ordures continua, il lâcha tous les mots abominables, parla de l’acte avec une crudité, qui la remettait nue, honteusement. Elle, enragée aussi, raidie et pâle, affectait un grand calme, répondait à chaque saleté, d’une voix brève :
 
Qu’est-ce que ça te fiche ?…. Si ça me plaît, est-ce que je ne suis pas libre ?
 
Eh bien ! je vas te flanquer à la porte, moi ! Oui, tout à l’heure, en rentrant… Je vas dire la chose à Lise, comment je t’ai trouvée, ta chemise sur la tête ; et tu iras te faire tamponner ailleurs, puisque ça t’amuse.
 
Maintenant, il la poussait devant lui, il la ramenait vers le champ, où sa femme attendait.
 
Dis-le à Lise… Je m’en irai, si je veux.
 
Si tu veux, ah ! c’est ce que nous allons voir !… A coups de pied au cul !
 
Pour couper au plus court, il lui faisait traverser la pièce des Cornailles restée jusque-là indivise entre elle et sa sœur, cette pièce dont il avait toujours retardé le partage ; et, brusquement, il demeura saisi, une idée aiguë lui était sautée au cerveau : il avait vu dans un éclair, s’il la chassait, le champ tranché en deux, la moitié emportée par elle, donnée au galant peut-être. Cette idée le glaça, fit tomber net son désir exaspéré. Non ! c’était bête, fallait pas tout lâcher pour une fois qu’une fille vous laissait le bec en l’air. Ça se retrouve, la gaudriole ; tandis que la terre, quand on la tient, le vrai est de la garder.
Il ne disait plus rien, il avançait d’un pas ralenti, ennuyé, ne sachant comment rattraper ses violences, avant de rejoindre sa femme. Enfin, il se décida.
 
Moi, je n’aime pas les mauvais cœurs, c’est parce que tu as l’air d’être dégoûtée de moi, que ça me vexe… Autrement, je n’ai guère envie de faire du chagrin à ma femme, dans sa position…
 
Elle s’imagina qu’il craignait d’être vendu à Lise, lui aussi.
 
Ça, tu peux en être sûr : si tu parles, je parlerai.
 
Oh ! je n’en ai pas peur, reprit-il avec un aplomb tranquille. Je dirai que tu mens, que tu te venges de ce que je t’ai surprise.
 
Puis, comme ils arrivaient, il conclut d’une voix rapide :
 
Alors, ça reste entre nous… Faudra voir à en recauser tous les deux.
 
Lise, pourtant, commençait à s’étonner, ne comprenant pas comment Françoise revenait ainsi avec Buteau. Celui-ci raconta que cette paresseuse était allée bouder derrière une meule, là-bas. D’ailleurs, un cri rauque les interrompit, on oublia l’affaire.
 
Quoi donc ? qui a crié ?
 
C’était un cri effrayant, un long soupir hurlé, pareil à la plainte de mort d’une bête qu’on égorge. Il monta et s’éteignit, dans la flamme implacable du soleil.
 
Hein ? qui est-ce ? un cheval bien sûr, les os cassés !
 
Ils se tournèrent, et ils virent Palmyre encore debout, dans le chaume voisin, au milieu des javelles. Elle serrait, de ses bras défaillants, contre sa poitrine plate, une dernière gerbe, qu’elle s’efforçait de lier. Mais elle jeta un nouveau cri d’agonie, plus déchiré, d’une détresse affreuse ; et, lâchant tout, tournant sur elle-même, elle s’abattit dans le blé, foudroyée par le soleil qui la chauffait depuis douze heures.
Lise et Françoise se hâtèrent, Buteau les suivit, d’un pas moins empressé ; tandis que, des pièces d’alentour, tout le monde aussi arrivait, les Delhomme, Fouan qui rôdait par là, la Grande qui chassait les pierres du bout de sa canne.
 
Qu’y a-t-il donc ?
 
C’est la Palmyre qui a une attaque.
 
Je l’ai bien vue tomber, de là-bas.
 
Ah ! mon Dieu !
 
Et tous, autour d’elle, dans l’effroi mystérieux dont la maladie frappe le paysan, la regardaient, sans trop oser s’approcher. Elle était allongée, la face au ciel, les bras en croix, comme crucifiée sur cette terre, qui l’avait usée si vite à son dur labeur, et qui la tuait. Quelque vaisseau avait dû se rompre, un filet de sang coulait de sa bouche. Mais elle s’en allait plus encore d’épuisement, sous des besognes de bête surmenée, si sèche au milieu du chaume, si réduite à rien qu’elle n’y était qu’une loque, sans chair, sans sexe, exhalant son dernier petit souffle dans la fécondité grasse des moissons.
Cependant, la Grande, l’aïeule, qui l’avait reniée et qui jamais ne lui parlait, s’avança enfin.
 
Je crois bien qu’elle est morte.
 
Et elle la poussa de sa canne. Le corps, les yeux ouverts et vides dans l’éclatante lumière, la bouche élargie au vent de l’espace, ne remua pas. Sur le menton, le filet de sang se caillait. Alors, la grand-mère, qui s’était baissée, ajouta :
 
Bien sûr qu’elle est morte… Vaut mieux ça que d’être à la charge des autres.
 
Tous, saisis, ne bougeaient plus. Est-ce qu’on pouvait la toucher, sans aller chercher le maire ? Ils parlaient d’abord à voix basse, puis ils se remirent à crier, pour s’entendre.
 
Je vas quérir mon échelle, qui est là-bas contre la meule, finit par dire Delhomme. Ça servira de civière… Un mort, faut jamais le laisser par terre, ce n’est pas bien.
 
Mais, quand il revint avec l’échelle, et qu’on voulut prendre des gerbes et y faire un lit pour le cadavre, Buteau grogna.
 
On te le rendra, ton blé !
 
J’y compte, fichtre !
 
Lise, un peu honteuse de cette ladrerie, ajouta deux javelles comme oreiller, et l’on y déposa le corps de Palmyre, pendant que Françoise, dans une sorte de rêve, étourdie de cette mort qui tombait au milieu de sa première besogne avec l’homme ne pouvait détacher les yeux du cadavre, très triste, étonnée surtout que cela eût jamais pu être une femme. Elle demeura ainsi que Fouan, à garder, en attendant le départ ; et le vieux ne disait rien non plus, avait l’air de penser que ceux qui s’en vont sont bien heureux.
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