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Mme Baudu l’embrassa, très émue.
 
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Ma pauvre fille, répondit-elle, si je n’avais pas d’autres peines, tu me verrais plus gaie.
 
Ma pauvre fille, répondit-elle, si je n’avais pas d’autres peines, tu me verrais plus gaie.
 
— Bonsoir, ma cousine, reprit Denise, en baisant la première Geneviève sur les joues.
— Père, dit Geneviève, gênée pour Denise, voulez-vous que je ferme la fenêtre ? Ça ne sent pas bon.
 
Lui,
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ne sentait rien. Il resta surpris.
 
Lui, ne sentait rien. Il resta surpris.
 
— Ferme la fenêtre, si cela t’amuse, répondit-il enfin. Seulement, nous manquerons d’air.
Une sourde colère le soulevait peu à peu. Il brandit tout d’un coup sa fourchette.
 
— Mais jamais le Vieil Elbeuf ne fera une concession !… Entends-
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Entends-tu, je l’ai dit à Bourras : « Voisin, vous pactisez avec les charlatans, vos peinturlurages sont une honte. »
 
— Mange donc, interrompit Mme Baudu, inquiète de le voir s’allumer ainsi.
— La boutique est seule, dit-elle enfin, en quittant la table, désireuse de faire cesser la scène. Voyez donc, Colomban, j’ai cru entendre quelqu’un.
 
On avait fini, on se leva. Baudu et Colomban allèrent causer avec un courtier, qui venait prendre des ordres. Mme Baudu emmena Pépé, pour lui montrer des images. La bonne, vivement, avait desservi, et Denise s’oubliait près de la fenêtre, intéressée par la petite cour, lorsque, en se retournant, elle aperçut Geneviève, toujours à sa place,
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à sa place, les yeux sur la toile cirée, humide encore d’un coup d’éponge.
 
— Vous souffrez, ma cousine ? lui demanda-t-elle.
La jeune fille respira fortement. Elle eut un faible sourire. Puis, d’une voix affaiblie de convalescente :
 
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Je voudrais bien un verre d’eau… Excusez-moi, je vous dérange. Tenez, là, dans le buffet.
 
Je voudrais bien un verre d’eau… Excusez-moi, je vous dérange. Tenez, là, dans le buffet.
 
Et, lorsqu’elle tint la carafe, elle vida d’un trait un grand verre. De la main, elle écartait Denise, qui craignait qu’elle ne se fit du mal.
D’une main tremblante, elle avait repris la carafe. Sa cousine voulut l’empêcher de boire.
 
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Non, j’ai trop soif, laissez-moi.
 
Non, j’ai trop soif, laissez-moi.
 
On entendit s’élever la voix de Baudu. Alors, cédant à une poussée de son cœur, Denise s’agenouilla, entoura Geneviève de ses bras fraternels. Elle la baisait, elle lui jurait que tout irait bien, qu’elle épouserait Colomban, qu’elle guérirait et serait heureuse. Vivement, elle se releva. L’oncle l’appelait.
Il sortit une minute, et revint dîner, car Mme Baudu ne voulait absolument pas qu’il repartît sans manger au moins une soupe. Geneviève avait reparu, dans son silence et son effacement habituels. Colomban sommeillait à demi, derrière un comptoir. La soirée coula triste et lente, animée uniquement par les pas de l’onde, qui se promenait d’un bout à l’autre de la boutique vide. Un seul bec de gaz brûlait, l’ombre du plafond bas tombait à larges pelletées, comme la terre noire d’une fosse.
 
Des mois se passèrent. Denise entrait presque tous les jours égayer un instant Geneviève. Mais la tristesse augmentait chez les Baudu. Les travaux d’en face étaient un continuel tourment qui avivait leur malchance. Même lorsqu’il avaient une heure d’espoir, une joie inattendue, il suffisait du fracas d’un tombereau de briques, de la scie d’un tailleur de pierres ou du simple appel d’un maçon, pour la leur gâter aussitôt. Tout le quartier, d’ailleurs, en était secoué. De l’enclos de planches longeant et embarrassant les trois rues, sortait un
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et embarrassant les trois rues, sortait un branle d’activité fiévreuse. Bien que l’architecte se servît des constructions existantes, il les ouvrait de toutes parts, pour les aménager ; et, au milieu, dans la trouée des cours, il bâtissait une galerie centrale, vaste comme une église, qui devait déboucher par une porte d’honneur, sur la rue Neuve-Saint-Augustin, au centre de la façade. On avait eu d’abord de grandes difficultés à établir les sous-sols, car on était tombé sur des infiltrations d’égout et sur des terres rapportées, pleine d’ossements humains. Ensuite, le forage du puits avait violemment préoccupé les maisons voisines, un puits de cent mètres, dont le débit devait être de cinq cents litres à la minute. Maintenant, les murs s’élevaient au premier étage ; des échafauds, des tours de charpentes, enfermaient l’île entière ; sans arrêt, on entendait le grincement des treuils montant les pierres de taille, le déchargement brusque des planchers de fer, la clameur de ce peuple d’ouvriers, accompagnée du bruit des pioches et des marteaux. Mais, par-dessus tout, ce qui assourdissait les gens, c’était la trépidation des machines ; tout marchait à la vapeur, des sifflements aigus déchiraient l’air ; tandis que, au moindre coup de vent, un nuage de plâtre s’envolait et s’abattait sur les toitures environnantes, ainsi qu’une tombée de neige. Les Baudu désespérés regardaient cette poussière implacable pénétrer partout, traverser les boiseries les mieux closes, salir les étoffes de la boutique, se glisser jusque dans leur lit ; et l’idée qu’ils la respiraient quand même, qu’ils finiraient par en mourir, leur empoisonnait l’existence.
 
Du reste, la situation allait empirer encore. En septembre, l’architecte, craignant de ne pas être prêt, se décida à faire travailler la nuit. De puissantes lampes électriques furent établies, et le branle ne cessa plus : des équipes se succédaient, les marteaux n’arrêtaient pas, les
les magasins dormaient dans l’ombre du passage Sainte-Anne. On craignait même l’apoplexie pour le bimbelotier, car il ne dérageait pas, en voyant le Bonheur afficher les porte-monnaie à trente pour cent de rabais. Les marchands de meubles, plus calmes, affectaient de plaisanter ces calicots qui se mêlaient de vendre des tables et des armoires ; mais des clientes les quittaient déjà, le succès du rayon s’annonçait formidable. C’était fini, il fallait plier l’échine : après ceux-là, d’autres encore seraient balayés, et il n’y avait plus de raison pour que tous les commerces ne fussent tour à tour chassés de leurs comptoirs. Le Bonheur seul, un jour, couvrirait le quartier de sa toiture.
 
À présent, le matin et le soir, lorsque les mille employés entraient et sortaient, ils s’allongeaient en une queue si longue sur la place Gaillon, que le monde s’arrêtait pour les regarder, comme on regarde défiler un régiment. Pendant dix minutes, les trottoirs en étaient encombrés ; et les boutiquiers, devant leurs portes, songeaient à l’unique commis, qu’ils ne savaient déjà comment nourrir. Le dernier inventaire du grand magasin, ce chiffre de quarante millions d’affaires, avait aussi révolutionné le voisinage. Il courait de maison en maison, au milieu de cris de surprise et de colère. Quarante millions ! songeait-on à cela ? Sans doute, le bénéfice net se trouvait au plus de quatre pour cent, avec leurs frais généraux considérables et leur système de bon marché. Mais seize cent mille francs de gain était encore une jolie somme, on pouvait se contenter du quatre pour cent, lorsqu’on opérait sur des capitaux pareils. On racontait que l’ancien capital de Mouret, les premiers cinq cent mille francs augmentés chaque année de la totalité des bénéfices, un capital qui devait être à cette heure de quatre millions, avait ainsi passé dix fois en marchandises, dans les comptoirs. Robineau, quand il se livrait à
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à ce calcul devant Denise, après le repas, restait un instant accablé, les yeux sur son assiette vide : elle avait raison, c’était ce renouvellement incessant du capital qui faisait la force invincible du nouveau commerce. Bourras seul niait les faits, refusait de comprendre, superbe et stupide comme une borne. Un tas de voleurs, voilà tout ! Des gens qui mentaient ! Des charlatans qu’on ramasserait dans le ruisseau, un beau matin !
 
Les Baudu, cependant, malgré leur volonté de ne rien changer aux habitudes du Vieil Elbeuf, tâchaient de soutenir la concurrence. La clientèle ne venant plus à eux, ils s’efforçaient d’aller à elle, par l’intermédiaire des courtiers. Il y avait alors, sur la place de Paris, un courtier, en rapport avec tous les grands tailleurs, qui sauvait les petites maisons de draps et de flanelles, lorsqu’il voulait bien les représenter. Naturellement, on se le disputait, il prenait une importance de personnage ; et, Baudu, l’ayant marchandé, eut le malheur de le voir s’entendre avec les Matignon, de la rue Croix-des-Petits-Champs. Coup sur coup, deux autres courtiers le volèrent ; un troisième, honnête homme, ne faisait rien. C’était la mort lente, sans secousse, un ralentissement continu des affaires, des clientes perdues une à une. Le jour vint où les échéances furent lourdes. Jusque-là, on avait vécu sur les économies d’autrefois ; maintenant, la dette commençait. En décembre, Baudu, terrifié par le chiffre des billets souscrits, se résigna au plus cruel des sacrifices : il vendit sa maison de campagne de Rambouillet, une maison qui lui coûtait tant d’argent en réparations continuelles, et dont les locataires ne l’avaient pas même payé, lorsqu’il s’était décidé à en tirer parti. Cette vente tuait le seul rêve de sa vie, son cœur en saignait comme de la perte d’une personne chère. Et il dut céder, pour soixante-dix mille francs, ce qui lui en coûtait plus de deux cent mille. Encore fut-il heureux de trouver les
Mme Baudu restait toujours immobile. Après une grande minute, elle déclara seulement de son air réfléchi :
 
 
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Ce mariage avec Colomban, je crois qu’il vaudrait mieux en finir.
 
Ce mariage avec Colomban, je crois qu’il vaudrait mieux en finir.
 
Il la regarda, puis il se remit à marcher. Des faits lui revenaient : Était-ce possible que sa fille tombât malade, à cause du commis ? Elle l’aimait donc au point de ne pouvoir attendre ? Encore un malheur de ce côté ! Cela le bouleversait, d’autant plus qu’il avait lui-même des idées arrêtées sur ce mariage. Jamais il n’aurait voulu le conclure dans les conditions présentes. Pourtant, l’inquiétude l’attendrissait.
 
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Non, il ne disait rien, il ne trouvait rien à dire. Alors, le drapier reprit avec lenteur :
 
— C’est incroyable ! répétait-il, une fille si bien élevée !
 
Mme
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Baudu n’ajouta rien. Sans doute elle avait deviné les tortures jalouses de Geneviève ; mais elle n’osa les confier à son mari. Une singulière pudeur de femme l’avait toujours empêchée d’aborder avec lui certains sujets de tendresse délicate. Quand il la vit muette, il tourna sa colère contre les gens d’en face, il tendait les poings dans le vide, du côté du chantier, où l’on posait, cette nuit-là, des charpentes de fer, à grands coups de marteau.
 
Madame Baudu n’ajouta rien. Sans doute elle avait deviné les tortures jalouses de Geneviève ; mais elle n’osa les confier à son mari. Une singulière pudeur de femme l’avait toujours empêchée d’aborder avec lui certains sujets de tendresse délicate. Quand il la vit muette, il tourna sa colère contre les gens d’en face, il tendait les poings dans le vide, du côté du chantier, où l’on posait, cette nuit-là, des charpentes de fer, à grands coups de marteau.
 
Denise allait rentrer au Bonheur des Dames. Elle avait compris que les Robineau, forcés de restreindre leur personnel, ne savaient comment la congédier. Pour tenir encore, il leur fallait tout faire par eux-mêmes ; Gaujean, obstiné dans sa rancune, allongeait les crédits, promettait même de leur trouver des fonds ; mais la peur les prenait, ils voulaient tenter de l’économie et de l’ordre. Pendant quinze jours, Denise les sentit gênés avec elle ; et elle dut parler la première, dire qu’elle avait une place autre part. Ce fut un soulagement, Mme Robineau l’embrassa, très émue, en jurant qu’elle la regretterait toujours. Puis, lorsque, sur une question, la jeune fille répondit qu’elle retournait chez Mouret, Robineau devint pâle.
— Il retournera chez Mme Gras, répondit Denise. Elle l’aimait beaucoup.
 
De nouveau, ils se turent. Elle l’aurait préféré furieux, jurant, tapant du poing ; ce vieillard suffoqué, écrasé, la navrait. Mais il se remettait peu à peu, il recommençait à crier.
 
— Mille francs, ça ne se refuse pas… Vous
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navrait. Mais il se remettait peu à peu, il recommençait à crier.
irez tous. Partez donc, laissez-moi seul. Oui, seul, entendez-vous ! Il y en aura un qui ne pliera jamais la tête… Et dites-leur que je gagnerai mon procès, quand je devrais y manger ma dernière chemise !
 
— Mille francs, ça ne se refuse pas… Vous irez tous. Partez donc, laissez-moi seul. Oui, seul, entendez-vous ! Il y en aura un qui ne pliera jamais la tête… Et dites-leur que je gagnerai mon procès, quand je devrais y manger ma dernière chemise !
 
Denise ne devait quitter Robineau qu’à la fin du mois. Elle avait revu Mouret, tout se trouvait réglé. Un soir, elle allait remonter chez elle, lorsque Deloche, qui la guettait sous une porte cochère, l’arrêta au passage. Il était bien heureux, il venait d’apprendre la grande nouvelle, tout le magasin en causait, disait-il. Et il lui conta gaiement les commérages des comptoirs.
— Un drôle de goût, n’est-ce pas ? reprit-il. Une femme qui ressemble à un cheval… La petite lingère qu’il avait eue deux fois, l’an passé, était gentille au moins. Enfin, ça le regarde.
 
Denise, rentrée chez elle, se sentit défaillir. C’était sûrement d’avoir monté trop vite. Accoudée à la fenêtre, elle eut la brusque vision de Valognes, de la rue déserte, au pavé moussu, qu’elle voyait de sa chambre d’enfant ; et un besoin la prenait de revivre là-bas, de se réfugier dans l’oubli et la paix de la province. Paris l’irritait, elle haïssait le Bonheur des Dames, elle ne savait plus pourquoi elle avait consenti à y retourner. Certainement, elle y souffrirait encore, elle souffrait déjà d’un malaise inconnu, depuis
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inconnu, depuis les histoires de Deloche. Alors, sans motif, une crise de larmes la força de quitter la fenêtre. Elle pleura longtemps, elle retrouva quelque courage à vivre.
 
Le lendemain, au déjeuner, comme Robineau l’avait envoyée en course et qu’elle passait devant le Vieil Elbeuf, elle poussa la porte, en voyant Colomban seul dans la boutique. Les Baudu déjeunaient, on entendait le bruit des fourchettes, au fond de la petite salle.
Denise, rudement, releva ce mensonge. Elle avait senti que la moindre insistance du jeune homme déciderait l’oncle. Quant à la surprise de Colomban, elle n’était pas feinte : il ne s’était réellement jamais aperçu de la lente agonie de Geneviève. Ce fut, pour lui, une révélation très désagréable. Tant qu’il ignorait, il n’avait pas de reproches trop gros à se faire.
 
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Et pour qui ? reprenait Denise, pour une rien du tout !… Mais vous ignorez donc qui vous aimez ? Je n’ai pas voulu vous chagriner jusqu’à présent, j’ai évité souvent de répondre à vos continuelles questions… Eh bien ! oui, elle va avec tout le monde, elle se moque de vous, jamais vous ne l’aurez, ou bien vous l’aurez comme les autres, une fois, en passant.
 
Et pour qui ? reprenait Denise, pour une rien du tout !… Mais vous ignorez donc qui vous aimez ? Je n’ai pas voulu vous chagriner jusqu’à présent, j’ai évité souvent de répondre à vos continuelles questions… Eh bien ! oui, elle va avec tout le monde, elle se moque de vous, jamais vous ne l’aurez, ou bien vous l’aurez comme les autres, une fois, en passant.
 
Très pâle, il l’écoutait ; et, à chacune des phrases qu’elle lui jetait à la face, entre ses dents serrées, il avait un petit tremblement des lèvres. Elle, prise de cruauté, cédait à un emportement dont elle n’avait pas conscience.
— Vraiment, dit enfin Mme Bourdelais, il faut me mieux traiter, autrement, j’irai en face, comme les autres.
 
Alors,
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il perdit la tête, il cria, secoué de colère contenue :
 
Alors, il perdit la tête, il cria, secoué de colère contenue :
 
— Eh bien ! allez en face !
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