Différences entre versions de « Aurore (Nietzsche)/Livre troisième »

m
Correction des redirects après renommage
m (Correction des redirects après renommage)
m (Correction des redirects après renommage)
{{TextQuality|75%}}<div class="text">
{{Navigateur|[[Aurore - Livre troisième - §206173]]|[[Aurore/Livre troisième]]|[[Aurore - Livre quatrièmetroisième - § 208175]]}}
 
Comment se comportent les Allemands vis-à-vis de la morale. - Un Allemand est capable de grandes choses, mais il est peu probable qu'il les accomplisse, car il obéit où il le peut, comme il convient aux esprits paresseux par essence. S'il est placé dans la situation périlleuse de demeurer seul et de secouer sa paresse, s'il ne lui est plus possible de se tapir comme un chiffre dans un nombre (en cette qualité, il a infiniment moins de valeur qu'un Français ou un Anglais) - il découvrira ses forces : alors il devient dangereux, méchant, profond, audacieux et il apporte à la lumière le trésor d'énergie latente qu'il porte en lui, un trésor auquel, par ailleurs, personne ne croit (ni lui, ni un autre). Lorsque, dans un cas pareil, un Allemand s'obéit à lui-même - c'est la grande exception - il le fait avec la même lourdeur, la même inflexibilité, la même endurance qu'il met généralement à obéir à son souverain et à ses devoirs professionnels : il est alors à la hauteur de grandes choses, qui ne sont nullement en proportion avec la « faiblesse de caractère » qu'il se prête lui-même. En temps habituels, cependant, il craint de dépendre de lui tout seul, il craint d'improviser (c'est pourquoi l'Allemagne use tant de fonctionnaires, tant d'encre). - La légèreté de caractère lui est étrangère, il est trop craintif pour s'y abandonner; mais dans des situations toutes nouvelles qui le tirent de sa torpeur il est presque d'esprit frivole; il jouit alors de la rareté de sa nouvelle situation comme d'une ivresse, et il s'entend à l'ivresse! C'est ainsi que l'Allemand est maintenant presque frivole en politique; si, là aussi, il a pour lui le préjugé de la profondeur et du sérieux, et s'il s'en sert en abondance dans ses rapports avec les autres puissances politiques, il est cependant secrètement plein de présomption pour avoir eu le droit de s'exalter une fois, d'être une fois fantasque et novateur, et de changer de personnes, de partis et d'espérances comme de masques. - Les savants allemands, qui semblaient être jusqu'à présent les plus Allemands parmi les Allemands, étaient, et sont peut-être encore, aussi bons que les soldats allemands, à cause de leur penchant à obéir, profond et presque enfantin, dans toutes les choses extérieures, grâce aussi à l'obligation d'être très isolés dans la science et de répondre de beaucoup de choses; s'ils savent protéger leur attitude fière, simple et patiente, et leur indépendance des folies politiques, en des temps où le vent souffle autrement, on peut encore attendre d'eux de grandes choses; tels qu'ils sont (ou tels qu'ils étaient), ils représentent, à l'état embryonnaire, quelque chose de supérieur. - L'avantage et le désavantage des Allemands, même chez leurs savants, c'est qu'ils se trouvaient jusqu'à présent plus près de la superstition et du besoin de croire que les autres peuples; leurs vices demeurent, aujourd'hui comme hier, l'ivrognerie et le penchant au suicide (ce dernier est un signe de la lourdeur d'un esprit qui se laisse facilement pousser à abandonner les rênes); le danger pour eux se trouve dans tout ce qui lie les forces de la raison et déchaîne les passions (comme, par exemple, l'usage excessif de la musique et des boissons spiritueuses) : car la passion allemande se retourne contre ce qui lui est personnellement utile, elle est destructive d'elle-même, comme celle de l'ivrogne. L'enthousiasme lui-même a moins de valeur en Allemagne qu'ailleurs, car il est stérile. Si jamais un Allemand a accompli quelque chose de grand, cela a été dans le danger, en état de bravoure, avec les dents serrées, l'esprit tendu et souvent avec un penchant à la générosité. - Il serait à conseiller de se mettre en rapports suivis avec les Allemands, - car chacun a quelque chose à donner, si l'on sait le pousser à le trouver, à le retrouver (car il est foncièrement désordonné). - Mais si un peuple de cette espèce s'occupe de morale : quelle sera la morale qui justement le satisfera? II voudra certainement avant tout que son penchant cordial à l'obéissance y paraisse idéalisé. « Il faut que l'homme ait quelque chose à quoi il puisse obéir d'une façon absolue » - c'est là un sentiment allemand, une déduction allemande : on le rencontre au fond de toutes les doctrines morales allemandes. Combien différente est l'impression que l'on ressent en face de toute la morale antique! Tous les penseurs grecs, quelle que soit la multiplicité sous laquelle nous apparaisse leur image, semblent ressembler, en tant que moralistes, au maître de gymnastique qui apostrophe un jeune homme: « Viens! Suis-moi! Abandonne-toi à ma discipline! Tu arriveras peut-être alors à remporter un prix sur tous les Hellènes. » La distinction personnelle - voilà la vertu antique. Se soumettre, obéir publiquement ou en secret, - voilà la vertu allemande. - Longtemps avant Kant et son impératif catégorique, Luther avait dit, guidé par le même sentiment, qu'il fallait qu'il y eût un être en qui l'homme pût avoir confiance d'une façon absolue, - c'était là sa preuve de l'existence de Dieu; il voulait, plus grossier et plus plébéien que Kant, que l'on obéisse aveuglément, non à une idée, mais à une personne, et, en fin de compte, Kant n'a pris son détour par la morale que pour en arriver à l'obéissance envers la personne : car c'est là le culte de l'Allemand, quelle que soit la trace imperceptible de culte qui soit restée dans sa religion. Les Grecs et les Romains avaient d'autres sentiments et se seraient moqués d'un tel « il faut qu'il y ait un être »: il appartenait à leur liberté de sentiment toute méridionale de se défendre contre la « confiance absolue » et de retenir dans le dernier repli de leur cœur un petit scepticisme contre tout et chacun, fût-il dieu, homme, ou idée. Le philosophe antique va plus loin encore! Nil admirari' - dans ce mot il voit toute philosophie. Et un Allemand c'est-à-dire Schopenhauer, va jusqu'à dire au contraire : Admirari, id est philosophari. - Que sera-ce donc, si l'Allemand, comme cela arrive parfois, se trouve dans les conditions où il est capable de grandes choses? Si l'heure de l'exception arrive, l'heure de la désobéissance? - Je ne crois pas que Schopenhauer dise avec raison que le seul avantage des Allemands sur les autres peuples soit qu'il y ait parmi eux plus d'athées qu'ailleurs, - mais je sais une chose : lorsque l'Allemand est placé dans la condition où il est capable de grandes choses, il s'élève chaque fois au-dessus de la morale! Et pourquoi ne le ferait-il pas? Maintenant il est dans le cas de faire quelque chose de nouveau, c'est-à-dire commander - à soi ou bien aux autres! Mais c'est commander que sa morale allemande ne lui a pas appris! L'art de commander y a été
oublié!
 
 
 
''Mode morale d'une société commerçante''. – Derrière ce principe de l'actuelle mode morale : « les actions morales sont les actions de la sympathie pour les autres », je vois dominer l'instinct social de la crainte qui prend ainsi un déguisement intellectuel : cet instinct pose comme principe supérieur, le plus important et le plus prochain, qu'il faut enlever à la vie le caractère dangereux qu'elle avait autrefois, et que chacun doit aider à cela de toutes ses forces. C'est pourquoi seules les actions qui visent à la sécurité générale et au sentiment de sécurité de la société peuvent recevoir l'attribut « bon » ! – Combien peu de plaisirs les hommes doivent-ils avoir dès lors à leur propre aspect, pour qu'une telle tyrannie de la crainte leur prescrive la loi morale supérieure, pour qu'ils se laissent ainsi recommander sans objection de lever ou de détourner le regard de leur propre personne, mais d'avoir des yeux de lynx pour toute misère, pour toute souffrance étrangères ! Avec notre intention, poussée jusqu'à l'énormité, de vouloir raboter toutes les aspérités et tous les angles de la vie, ne sommes-nous pas en bonne voie de réduire l'humanité jusqu'à en faire du sable ? Du sable ! Du sable fin, mou, granuleux, infini ! Est-ce là votre idéal, ô héros des affections sympathiques ? – En attendant, reste à savoir si l'on sert davantage son prochain en courant immédiatement et sans cesse à son secours et en l'aidant, – ce qui ne peut se faire que très superficiellement à moins de devenir une main-mise tyrannique –, ou en faisant de soi-même quelque chose que le prochain voit avec plaisir, par exemple un beau jardin tranquille et fermé qui possède de hautes murailles contre la tempête et la poussière des grandes routes, mais aussi une porte hospitalière.
</div>
{{A3}}
313 808

modifications