Souvenirs d’une morte vivante/13

Librairie A. Lapie (p. 81-86).


CHAPITRE XI


Mon fils allait de mieux en mieux, nous étions heureux. Hélas ! ce ne fut pas de longue durée.

Nous étions au mois de novembre, l’automne était beau, ma mère prolongea son séjour au delà de nos désirs, croyant bien faire. Il fut décidé qu’ils reviendraient le 15 novembre, ce jour-là, il faisait très froid, ma mère enveloppa mon petit garçon dans des vêtements excessivement chauds, pour le garantir contre l’air glacé ; il était trop chaudement enveloppé, malheureusement. Je suis allée à la gare pour le chercher, à huit heures du soir environ. Je voulus embrasser mon chéri, il était dans une telle transpiration, qu’on eût dit qu’il était dans un bain de vapeur, j’en fus effrayée, il paraissait si fatigué, que nous primes un fiacre. Dès notre arrivée je le mis au lit, il ne voulut rien prendre, dans la nuit il eut une forte fièvre, le lendemain il n’allait pas mieux, le médecin vint le voir, mon cher petit avait une fluxion de poitrine.

Avec de grands soins nous pûmes le rétablir, mais il était très faible, et de nouveau, il cessa de marcher, malgré cela, il était gai, spirituel ; il commençait à lire, nous espérions que le printemps le remettrait complètement.

Les premiers jours de janvier, il tomba de nouveau malade, le médecin venait plusieurs fois par jour, l’enfant était toujours souriant ; un soir, il m’appela et me dit :

— Petite mère, je vais mourir.

— Tais-toi, lui dis-je, dors mon chéri, ne dis pas de si vilaines choses, tu ne mourras pas. Tu nous fais de la peine, lorsque tu dis des bêtises.

Je voulais qu’il restât tranquille, je pensais que c’était un caprice d’enfant. Je l’ai même un peu grondé pour qu’il s’endormît.

Il me réitéra les mêmes paroles, enfin il s’endormit, sa respiration était assez régulière, rien ne semblait inquiétant ; il aura eu un mauvais rêve sans doute, pensais-je.

Pourtant je n’étais pas rassurée, je me reprochais de l’avoir grondé, il avait l’air si fâché contre moi ; j’attendais le jour avec anxiété pour dissiper mes tristes pensées. Si cela était vrai, s’il allait mourir ; j’en deviendrais folle.

À son réveil, il ne paraissait pas plus mal ; mais lorsque je lui fis sa toilette, je m’aperçus qu’il avait la jambe gauche paralysée, je fus foudroyée. Il me dit « Petite mère, si je meurs, n’est-ce pas, tu mourras aussi ? »

Vers les trois heures, ce même jour, il eut une crise, le docteur prévenu, vint en hâte, il ordonna une potion. S’il prend à temps cette médecine l’enfant pourra être sauvé.

Immédiatement mon mari partit.

Le temps de son retour me semblait bien long, la distance était assez éloignée de notre maison à la pharmacie.

— Petite mère, grand’mère, papa, je vais mourir.

Cette fois, je n’ai plus de doute, il sentait qu’il allait mourir, le cher enfant.

— Mon cher ange, ne meurs pas, je t’en prie, ton petit père va venir, et tu seras sauvé.

Le cher petit ne parla plus, mais il prit avec ses deux petites mains, les deux montants de son lit, il s’y cramponna avec une telle volonté, qu’il put résister ainsi jusqu’à l’arrivée de son père.

Hélas ! la potion arriva trop tard, lorsqu’il vit son père, de grosses larmes coulèrent de ses beaux yeux, ses mains lâchèrent prises, il soupira et tout était fini. Il mourut le 28 janvier 1868.

J’étais surprise, atterrée, je ne puis dire si je souffrais ou non, je n’avais pas conscience de ce qui m’arrivait, je ne pouvais me convaincre de la réalité.

Lui, qui avait été ma seule espérance, ma seule joie, c’était fini à jamais. Il était si doux, si intelligent, dans sa candeur naïve. Il mourut à l’âge béni où les enfants sont adorables. Lorsque je fus forcée de me rendre à l’évidence, je voulus seule m’occuper de mon cher trésor ; je lui fis sa toilette, je lui mis ses plus beaux habits, sa jolie robe de cachemire blanc ; il était si beau couché dans son lit garni de rideaux de dentelles, il semblait sourire et dormir ; si j’avais pu le garder ainsi toute ma vie, cela aurait été encore du bonheur !

Pourquoi était-il né ? pour souffrir et mourir ? lui le pauvre ange, n’avait jamais fait de mal à personne, de quelle faute ce Dieu de bonté l’avait-il puni ?

De ce jour ce fut fini entre moi et Dieu. Jusqu’alors il était ma seule croyance ; mystique, je n’avais jamais éprouvé le besoin d’une foi quelconque. J’aimais la vie, je croyais au bien, je faisais mes efforts pour m’approcher le plus possible de la justice et de la vérité. Ce fut là toute ma religion, je ne crois pas à la mort, mais à la transformation éternelle de la matière, des êtres et des choses, à la perfectibilité de l’individu dans l’humanité. Si j’eusse voulu inventer un Dieu, j’aurais voulu qu’il fût vraiment bon, qu’il ne fût pas toujours disposé à punir les enfants des fautes des parents, si faute il y a.

C’est trop monstrueux !

J’ai horreur de la haine et de la vengeance. Je ne puis donc concevoir un Dieu vengeur.

Enfin le troisième jour, il fallut mettre mon fils bien aimé dans cette affreuse boîte qu’on nomme cercueil, quel horrible moment !!!…

Par une pluie battante, lentement nous nous acheminâmes vers le cimetière de la Chapelle. Au bord d’une allée une fosse de six pieds de profondeur était creusée. C’est là que l’on enfouit mon trésor.

Le retour était triste, cette maison vide et silencieuse semblait un tombeau. J’avais lutté inconsciemment, la détente se fit, je sentais mon cerveau épuisé, je pensais devenir folle. C’était la première fois que je voyais la mort de si près. Ce mort, était mon fils bien aimé !

Ma mère s’entendait de moins en moins avec mon mari, elle résolut de nous quitter. On lui proposa une place de concierge, quoiqu’elle n’eût jamais rempli cette fonction, elle l’accepta. C’était dans la rue de Beaune, maison Astiers dont le propriétaire tenait un magasin, rue Tronchet, près de la Madeleine (j’entre dans ce détail, qui aura une grande importance dans l’avenir.)

Nous avons quitté notre appartement, tout nous y rendait si malheureux ! Nous sommes allés, mon mari et moi, habiter place St-Georges, ainsi commença le premier trimestre de l’année 1868, une vie nouvelle allait survenir.

Je travaillais pour une maison de luxe, rue de la Grange-Batelière, j’étais plus rapprochée de mon ouvrage et j’étais dans le centre de la ville. Pendant quelque temps, j’étais restée indifférente à toute chose, je travaillais, je lisais chaque jour les journaux, j’allais très rarement à la rue Mirrha. Tous nos beaux rêves semblaient s’évanouir.