Souvenirs d’une morte vivante/01

Librairie A. Lapie (p. i-vii).


PRÉFACE


J’avais d’abord conseillé à notre amie Victorine B…, ambulancière pendant le Siège et combattante sous la Commune, de ne pas faire suivre de points l’initiale de son nom et d’imprimer celui-ci tout net, afin d’apprendre d’emblée au lecteur, que la main qui tient aujourd’hui la plume, est la même main qui se crispait, il y a trente huit ans, sur la hampe du drapeau rouge.

Puis, à la réflexion, j’ai approuvé Victorine B… de vouloir rester obscure, anonyme, et de se ranger ainsi, courageusement, parmi les compagnes, les filles et les sœurs de ces insurgés au sujet desquels Alexandre Dumas fils écrivait, dans son impardonnable Lettre sur les choses du jour :

« Nous ne dirons rien de leurs femelles, par respect pour les femmes à qui elles ressemblent, quand elles sont mortes ! »

Comme si le discours de l’intrépide vide-bidet du Demi-Monde et de la dame aux camélias, ne s’adressait pas davantage à sa faisanderie d’héroïnes qui n’ont jamais rêvé, elles, plus haut que le nombril !

Donc l’auteur de ces Souvenirs avait raison contre moi. Du moment qu’elle ne les signait pas — étant vivante — Une Femelle, elle ne pouvait les signer que Victorine B… Il ne faut pas chercher de littérature en ce livre. La femme, bientôt septuagénaire qui l’a écrit, se borne à nous raconter sincèrement, ingénument, ce qu’elle a vu, ce qu’elle a fait, ce qu’elle a vécu.

On ne demande pas d’exercices de style, pas de figures de rhétorique, pas d’enjolivements, aux militaires de la grande armée dont nous lisons les Cahiers de soldats, Cahiers qui sont aussi, au point de vue de la forme, des cahiers d’écoliers.

Pourquoi se montrerait-on plus exigeant envers l’ouvrière enrôlée dans l’armée de la Révolution, où elle fit son devoir ?

Félicitons-nous plutôt qu’elle ne fignole pas. Un modique vocabulaire et des rudiments de syntaxe, suffisent à quiconque n’a pas l’intention de mentir ou d’épater.

Je me rappelle mon contentement le jour où Victorine B… me révéla qu’elle avait été à la fois ambulancière et cantinière d’un bataillon fédéré. J’allais donc entendre une nouvelle déposition relative à l’abus de la boisson parmi les défenseurs de la Commune !

Tous alcooliques ! est encore le mot d’ordre. C’est l’alcoolisme qui les jeta dans le délirium tremens insurrectionnel et aida heureusement l’armée régulière à réduire des gens qui cuvaient leur ivresse dans le ruisseau, derrière les barricades. Aux uns on passa la camisole de force, aux plus furieux, on n’eut qu’à donner le coup de grâce.

Agacé comme moi, un beau jour, par ces affirmations mensongères, Nadar, tout chaud tout bouillant, comme s’il avait non pas quatre-vingts ans, mais quatre fois vingt ans, protesta ab irato contre l’absurde légende.

« Il n’y eut, dit-il, ni plus ni moins d’ivrognes sous la Commune, que lorsque les grands restaurants de nuits sont ouverts… Vers ce Montmartre où la boutique du liquoriste n’alterne que trop avec celle du marchand de vin, et où m’appelait souvent mon service de nuit, il ne m’arriva pas une seule fois de rencontrer dans mon trajet l’ivrogne coutumier, non plus que la fille errante. Il nous fut alors donné, à nous et à tous autres, de voir ce que nous avons de nos yeux vu, l’insupposable, l’inoubliable spectacle de Paris — sans gaz comme sans police, sobre et chaste[1]. »

Un homme dont le témoignage n’est pas moins précieux, le Dr J. Bach, ancien chirurgien des bataillons de la garde nationale, écrivait lui-même, peu de temps après Nadar.

« Du 2 avril à la fin de la décade sanglante, j’ai été constamment en contact avec les fédérés et principalement avec les Marins de la Commune, et je puis affirmer qu’au point de vue de l’abus des boissons alcooliques, je n’ai rien observé de particulier… L’influence de l’alcoolisme sur l’état moral de la population qui défendait Paris au nom d’un gouvernement régulièrement élu, n’est qu’une légende inventée pour atténuer l’horreur des massacres commis par les gens dits de l’ordre. — absolument comme le pillage organisé et les incendies au pétrole. »

Quant à moi, je m’étonnais seulement que le fédéré réduit pour vivre aux trente sous de sa solde, les bût régulièrement, sous prétexte que l’alcool est un aliment dispensant de toute autre nourriture. Car Louis Lazare dit bien que les débitants n’ouvrirent pas un œil plus grand à leur clientèle sous la Commune que sous l’Empire, et que beaucoup d’entre eux rendirent des galons imprudemment acceptés, en se voyant exposés, par reconnaissance, « à vider leurs caves, sans remplir leur caisse[2]. »

Il ne semble pas non plus que Kropotkine ait altéré la vérité, lorsqu’il a déposé : « Je fus frappé de l’influence moralisante exercée par l’Internationale. La plupart des internationalistes parisiens s’abstenaient presque complètement de boire, et tous avaient renoncé à fumer[3]. »

Victorine B…, bien placée, elle aussi, pour savoir à quoi s’en tenir, confirme les déclarations de Nadar, du Dr Bach et de Kropotkine. Cantinière aux avant-postes, elle y a été respectée par des hommes entre deux feux, souvent, — entre deux vins, jamais !

Il était bon que cela fût répété.

Je sais gré à Victorine B… de contribuer à détruire d’autres fables accréditées par Maxime Du Camp et consorts.

Car l’observateur des Convulsions de Paris n’a pas été plus tendre que son confrère ou compère Dumas fils, pour les femmes qui participèrent au mouvement communaliste.

« Elles n’eurent, fulmine-t-il, qu’une seule ambition : s’élever au-dessus de l’homme en exagérant ses vices… Elles furent mauvaises et lâches… Comme ambulancières, elles abreuvèrent les blessés d’eau-de-vie sous prétexte de les « remonter… Elles se déguisèrent en soldats…, et ainsi vêtues en chienlits, elles s’armèrent, firent le coup de feu et furent implacables. Elles se grisèrent du sang versé par elles et eurent une ivresse furieuse qui fut horrible à voir… Elles étaient toutes là, s’agitant et piaillant, les pensionnaires de St-Lazare en vacances, les natives de la petite Pologne et de la grande Bohème, les marchandes de tripes à la mode de Caen, les couturières pour messieurs, les chemisières pour hommes, les institutrices pour étudiants majeurs, les bonnes pour tout faire, les vestales du temple de Mercure et les vierges de Lourcine… »

J’abrège la citation qui paraîtra, telle quelle, trop copieuse encore. Mais ne faut-il pas que le lecteur de bonne foi soit mis à même de confronter ces portraits de femmes de la Commune, aux modèles qui s’appelaient Louise Michel, Maria La Cécilia, Marie Ferré, Nathalie Le Mel, Aline Jacquier, Beatrix Excoffon, Blanche Lefèvre, V. Tinayre, Marceline Leloup. Elisabeth Dmitrieff, Adèle Gauvin, Malvina Poulain, André Lèo, Paul Mink, Augustine Chiffon, Elisabeth Rétif, Suétens, Papavoine, Marchais, Deletras, Jarry, Jaclard, A. Desfossés, Blin, Poirier, Danguet, Goullé, Smith, Cailleux, Dupré, etc.

La citation que je demande pardon d’écourter, la voilà ! Mais Victorine B…, anonyme, sera l’interprète des centaines de pétroleuses que j’ai le regret d’omettre.

Pétroleuses ! Aux derniers jours de la Commune, pendant la semaine rouge, cette désignation fut mortelle aux malheureuses qui la recevaient d’un concierge vindicatif, d’un voisin perfide, d’un passant halluciné, de n’importe qui… Mais plus tard, en exil, le mot marqua à l’épaule non seulement les réfugiées, mais les amies mêmes qu’elles avaient.

En 1871, oui, sept ans après l’écrasement de la Commune, lorsque l’ancien colonel commandant l’École Militaire, Razoua, mourut à Genève et fut enterré civilement, des femmes accompagnèrent sa dépouille au cimetière, comme elles accompagnaient, aussi bien, celle de tous les exilés qui décédaient. Or, un informateur du Courrier de Genève, offusqué de voir des femmes suivre le convoi, contrairement aux usages de son pays, rendait compte ainsi de la cérémonie :

« Immédiatement après le cercueil, venaient trente ou quarante femmes formant la tête du cortège composé d’environ trois cents personnes. Ces femmes-là étaient-elles des pétroleuses ? Le fait est que jamais Genève n’a vu des femmes à un cortège funèbre. »

Aux lecteurs de ce livre, Victorine B… dira qu’elle n’échappa elle-même que par miracle aux conséquences de la terreur habilement répandue dans Paris par les suppôts de la répression. Le titre : Souvenirs d’une morte vivante trouve son explication dans l’inadvertance des bourreaux, qui n’avaient pas le temps de vérifier l’identité des victimes.

Une inconnue qui, peut-être, ne ressemblait ni peu ni prou à Victorine B… fut collée au mur et fusillée à sa place, comme avaient été collés au mur et fusillés à la place de Vallès, de Billioray, d’Amouroux, d’Eudes, de Vaillant, de Mortier, de Gaillard, et de tant d’autres, on ne sait quels pauvres diables coupables d’un air de famille !

Lefrançais, le membre de la Commune, m’a souvent raconté la rencontre qu’il fit, étant proscrit, à Lausanne, d’un de ses amis stupéfait de retrouver vivant ce Lefrançais qu’il avait vu, de ses yeux, fusiller rue de la Banque, au coin de la rue Paul Lelong !…

Si bien que mon cher Lefrançais eût pu, lui aussi, intituler les Mémoires qu’il a laissés : Souvenirs d’un mort vivant[4].

Ai-je dit que l’infortunée, tuée par les soldats sous le nom de Victorine B… leur avait été signalée comme incendiaire, comme pétroleuse ?

Si l’accusation était fondée en ce qui concerne Victorine B…, je connais celle-ci, elle n’eût pas attendu trente-huit ans pour revendiquer la responsabilité de son acte.

J’ai, en Suisse également, un autre excellent ami, qui mit le feu à l’Hôtel de Ville. Il ne s’en cache pas, et je ne l’estime pas moins pour cela.

Tous les grands capitaines, tous les conquérants glorifiés, ont licence de déclarer qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

La défaite de la Commune vient peut-être de ce qu’elle n’en a pas cassé de quoi nourrir ses défenseurs et leurs familles.

Ah ! l’honnêteté de ces bougres-là, n’en parlons plus, voulez-vous ? Elle leur a été assez funeste.

L’honnêteté…, dans les guerres civiles, c’est la morphine qu’on administre aux vaincus, pour calmer leur douleur de s’être laissé battre !

Paris, Décembre 1908. LUCIEN DESCAVES

  1. Voir Chronique Médicale des 15 décembre 1901,15 janvier, 1er février, 15 mars 1902
  2. Louis Lazare. France et Paris, 1 vol. 1872.
  3. Kropotkine. Autour d’une vie.
  4. Gustave Lefrançais. Souvenirs d’un révolutionnaire. 1 vol. Bruxelles, 1902.