Souvenirs d’une actrice/Tome 1/19

Dumont (Tome 1p. 257-275).

XIX

Le 10 août. — Michot, Fusil et Baptiste cadet dans cette journée. — Le petit Pierre. — Les deux poissardes. — Anecdotes. — M. Coupigny. — M. de Sercilly.


J’étais de retour à Paris à l’époque du 10 août ; cette époque appartient à l’histoire, mais les épisodes qui s’y rattachent sont relatifs à ceux qui en ont été témoins ; car il y avait un drame dans chaque situation. Ces mouvants tableaux qui ont effrayé ma jeunesse repassent devant moi comme des ombres et sont aussi présents à ma mémoire que s’ils étaient encore récents. Chaque circonstance de cette terrible scène portait un intérêt particulier. Qui de nous n’avait là des parents, des amis ou des connaissances intimes ? Chacun voit les choses du point où il est placé. Mais n’anticipons point sur les détails de ces malheureuses journées ! Je les prévoyais si peu le 9 août, que je n’avais jamais été, je crois, dans une aussi parfaite sécurité depuis mon retour de Lille. La capitale était tranquille, on s’occupait de plaisirs, de toilette ; les bals du Wauxhall, du Ranelagh, étaient brillants ; on portait des modes à la Coblentz ; on parlait assez librement sur toutes choses ; enfin on dansait sur un volcan sans en prévoir l’éruption.

Mon père était à Paris depuis quelques jours pour y terminer des affaires ; il logeait rue Saint-Honoré, en face de moi : nous habitions, ainsi que plusieurs autres artistes, un logement dans l’enceinte du théâtre Richelieu. Il paraît que ce jour même du 9 août on s’attendait à quelque chose d’inquiétant, car la garde nationale était commandée pour occuper différents postes.

Michot et mon mari étaient de la même section ; je les vis arriver en uniforme, ainsi que quelques autres de leurs camarades, mais je n’y fis pas grande attention, attendu qu’ils étaient souvent de service. Je travaillais à une écharpe, en attendant le souper (on soupait encore) ; plusieurs de ces messieurs causaient à voix basse dans la pièce voisine. Mon mari se mit à écrire à mon bureau et mon père se promena d’un air soucieux ; Michot vint regarder mon ouvrage.

— C’est donc cela, me dit-il, qu’on appelle une écharpe à la Coblentz ?

Comme il s’amusait souvent à me contrarier, je ne répondis rien.

— Comment, continua-t-il en se retournant vers mon mari, tu souffres que ta femme porte des écharpes à la Coblentz ?

— Est-ce que je prend garde aux chiffons des femmes, répondit celui-ci en continuant d’écrire.

— Enfin, ajouta Michot, vous finissez cela pour aller demain au Ranelagh : êtes-vous bien sûre d’y aller ?

— Je voudrais bien savoir ce qui pourrait m’en empêcher ?

— Le mauvais temps peut-être.

On apporta le souper. Mon mari prit Michot à part et se remit à son bureau ; il ne voulut pas venir à table, quoiqu’on lui fît observer qu’il devait passer la nuit. J’entre dans ces petits détails pour faire voir que, lorsque notre pauvre esprit n’est pas sur la voie de ce qui peut nous donner des appréhensions, nous ne devinons rien : il arrive même quelquefois que nous ne sommes jamais plus gais que lorsqu’un grand malheur nous menace à notre insu ; tandis que, si nous craignons un mal souvent imaginaire, tout ce qui y a rapport nous semble un pressentiment.

Michot se mit à table à côté de moi et me raconta mille folies, que sa manière de dire rendait encore plus comiques. Je crois n’avoir jamais tant ri ; je ne m’aperçus pas le moins du monde des chuchotements et de la préoccupation des autres, ni que l’on courait à la porte chaque fois que l’on sonnait, pour prévenir sans doute de ne parler de rien devant moi. Baptiste cadet, qui était dans les grenadiers, arriva, son fusil à la main ; il logeait dans la maison.

— Mais vous êtes donc tous de garde aujourd’hui ?

— De garde ? me dit-il avec cet air niais qui le rendait si drôle, je ne sais pas trop si nous serons de garde.

Mon mari engagea mon père à coucher dans sa chambre, qu’il avait fait arranger à cet effet.

— Mais pourquoi donc déranger mon père ? il n’est pas bien loin de moi ; ce n’est pas la première fois qu’il n’y a pas d’homme la nuit dans la maison.

Enfin, mon père m’ayant dit lui-même qu’il préférait rester près de moi, je passai dans sa chambre pour voir si rien n’y manquait. Ces messieurs partirent vers onze heures ; mon mari alla embrasser sa fille dans son berceau, et revint sur ses pas pour m’embrasser aussi.

— Oh ! mon Dieu, lui dis-je en riant, mais comme tu es tendre aujourd’hui ; ton voyage ne sera probablement pas bien long cependant.

Rien ne pouvait me faire sortir de ma sécurité : hélas ! si je me fusse doutée de ce qui devait arriver et de ce qui était peut-être déjà, quelle affreuse nuit j’aurais passée. On voulait me laisser des forces pour le lendemain. Ma fidèle Marianne, une bonne Languedocienne qui avait sevré ma fille, une de ces femmes qui nous aiment comme si elles étaient de la famille, notre pauvre Marianne, dis-je, se doutait, d’après tout ce qu’elle avait entendu dire, qu’il devait y avoir du bruit ; elle appelait cela du bruit ! mais elle me laissa dormir, car on lui avait bien recommandé de se taire.

De grand matin elle entre dans ma chambre et ouvre mes rideaux ; elle était si pâle, la pauvre fille, qu’elle me fit peur.

— Que se passe-t-il donc ? lui dis-je tout effrayée, en jetant une robe de chambre sur moi ; où est mon père ?

— Il est sorti depuis plus d’une heure.

Je courus à la porte et voulus descendre, mes genoux fléchissaient sous moi.

— Où voulez-vous aller, madame, vous ne trouverez pas M. Fleury, et l’on promène des têtes jusque sous les galeries du théâtre.

J’ouvris précipitamment mon secrétaire, me rappelant que mon mari avait écrit toute la soirée : que devins-je lorsque je vis que cet écrit était un testament et des renseignements sans fin, que je ne pus même lire, tant ma vue était troublée et ma tête en feu.

J’étais folle, ma pauvre petite criait dans son berceau ; enfin, je m’échappai des mains de Marianne, et descendis les escaliers telle que j’étais. Des enfants, des femmes aussi effrayées que moi, encombraient les marches et ne pouvaient me donner aucun renseignement ; seulement on me dit que les grilles étaient fermées et que l’on tirait sur la maison comme sur un château fort dont on voudrait faire le siège. Je fus jusqu’en bas et j’appris qu’il y avait un passage ouvert sur la rue Saint-Honoré ; j’y courus. Heureusement, je vis mon père, qui, me trouvant dans cet état, me fit remonter et remonta avec moi ; mais ce ne fut que pour un moment, car on appelait tous les hommes aux armes ; l’on venait les chercher jusque dans les maisons, et quoique nous fussions au cinquième étage, il craignait d’y attirer ces furieux ; il n’eut que le temps de me dire que la section de mon mari était aux Champs-Élysées. Je rapportai ma pauvre enfant, qui avait trouvé moyen de sortir de son berceau et pleurait au haut de l’escalier. Son grand-père avait pris un fusil, mais il m’avait promis de ne pas quitter la rue Saint-Honoré tant que cela lui serait possible, ou du moins les alentours de la Cour-des-Morts. C’était ainsi qu’on appelait le côté que nous habitions ; il n’était, hélas ! que trop bien nommé en ce moment, car c’était là qu’il y avait le plus de malheurs. Marianne avait eu la précaution d’aller chercher du pain et des provisions dès le matin, prévoyant bien que plus tard elle trouverait les boutiques fermées. C’est en sortant dans cette intention qu’elle avait rencontré des misérables portant au bout des piques la tête de Duvigier et celle de l’abbé de Bouillon, qu’elle connaissait très bien et qu’elle voyait souvent à la maison ; ce furent les deux premières victimes de cette affreuse journée.

Le plus grand tumulte était près de nous, à cause du voisinage des Tuileries ; ceux qui étaient parvenus à se sauver s’étaient réfugiés derrière les grilles, et l’on tirait des deux côtés. Malgré cela cependant, la petite Sophie, femme de Michot, trouva le moyen d’arriver jusque chez moi avec une de ses amies qui demeurait dans la même maison. Ces deux jeunes dames, toutes frêles, toutes mignonnes, étaient d’une intrépidité qu’on n’aurait pas supposée à les voir. Une d’elle s’intéressait vivement à un officier de service chez le roi, ce qui lui causait de grandes inquiétudes. Elles avaient été obligées de passer au milieu des boulets, de la fusillade, des dangers de toute espèce, dans l’espoir d’apprendre quelque chose. Une personne que Sophie me nomma lui avait dit que son mari et le mien avaient failli être massacrés par le peuple pour avoir voulu sauver des Suisses ; mais qu’il était arrivé du renfort, et qu’ils étaient parvenus à enfermer ces malheureux Suisses dans l’écurie d’une maison du Faubourg-Saint-Honoré, où ils les gardaient avec ceux qui étaient venus à leur aide, ayant dit au peuple qu’ils en répondaient. La foule s’était enfin portée ailleurs ; nous ne sûmes rien de plus sur eux de tout le jour.

Mon père montait de temps en temps ; je le vis arriver vers trois heures avec un nommé Molin, avocat, de notre connaissance, homme de beaucoup d’esprit, qui travaillait aux Actes des Apôtres. Ce n’était pas une recommandation dans ce moment ; il était avec M. Coupigny[1], que je connaissais peu alors ; il arrivait d’Amérique. Nous accueillions avec empressement tous ceux qui se présentaient, car nous espérions toujours apprendre quelque chose de nouveau ; mais les récits sont si peu fidèles dans les premiers instants de trouble ! on répète ce que l’on a entendu, on accueille ce que l’on désire ou ce que l’on craint ; la même circonstance se redit de vingt manières différentes : ces versions ne servaient qu’à nous alarmer davantage. Coupigny et Molin n’étaient rien moins que rassurants ni rassurés, bien qu’ils aient voulu me persuader depuis qu’ils n’avaient pas eu la moindre peur ; mais c’est toujours ainsi lorsque le danger est passé : tout le monde veut y avoir pris part ou l’avoir supporté courageusement.

Il y avait à la maison un petit Savoyard, âgé tout au plus de huit ans, dont j’avais fait un jockey. C’était un enfant intelligent et dévoué qui n’avait peur de rien. Depuis le matin il me tourmentait pour le laisser aller du côté des Champs-Élysées, parce qu’il avait entendu dire que Monsieur y était.

« — Mais, mon pauvre enfant, tu te feras tuer, lui disais-je, tu vois bien que l’on tire des coups de fusil, ça attrape tout le monde.

« — Oh ! que non, je passerai entre les jambes des chevaux. N’ayez pas peur, Madame.

« — Eh bien, puisque tu veux absolument sortir, va au Faubourg-Saint-Germain, chez mes belles-sœurs qui doivent être bien inquiètes de nous. »

De ce côté d’ailleurs il ne courait pas autant de danger. Il y alla en effet, mais il commença par les Champs-Élysées, ce que je ne sus que le lendemain. Toute la soirée il ne fit qu’aller et venir du Carrousel à la place du Louvre ; il se fourrait partout, il écoutait tout. C’est lui qui nous a donné les nouvelles les plus exactes. La fureur et l’aveuglement étaient tels, qu’on tuait ceux qui portaient des habits rouges. Ces habits ayant été à la mode un an auparavant, beaucoup de personnes en avaient encore. Les malheureux restaurateurs auxquels l’on donnait le nom de Suisses, les concierges des grandes maisons, rien ne fut épargné. Il n’était pas possible de faire entendre la moindre raison à ces furieux : les hommes sont comme les tigres, lorsqu’ils ont senti l’odeur du sang, l’on ne peut plus les arrêter.

Il était aussi très dangereux d’être rencontré en habit militaire ; M. de Sercilly et M. D…[2] étaient renfermés avec le roi dans la salle des députés.

« — Ils seront massacrés, disait cette pauvre petite dame, s’ils traversent la place du Louvre en uniforme : mon Dieu, que faire ?

« — Nous déguiser toutes les deux en poissardes, lui dit madame Michot, et leur porter des habits bourgeois dans nos tabliers. »

Elle lui sauta au cou et se disposa à aller rue Saint-Thomas du Louvre chercher des habits pour ces deux officiers. Elle savait que M. D… ne voudrait pas quitter son ami, s’il courait quelque danger. On fit ce que l’on put pour détourner ces deux têtes exaltées d’un projet aussi dangereux, car, malgré leur dévouement, elles pouvaient ne point parvenir jusqu’à eux, et, si elles eussent été reconnues, travesties de cette manière, elles eussent été perdues. Elles ne voulurent rien entendre. La jeune dame courut chercher tout ce qu’il fallait et revint habillée avec les vêtements de sa cuisinière. Sophie mit ceux de Marianne, qui voulait lui donner les plus beaux et s’indignait fort qu’elle voulût prendre son bonnet enfumé. Elles se salirent la figure et les mains ; malgré cela elles avaient bien de la peine à n’être pas jolies.

Elles prirent les allures poissardes le mieux qu’il leur fut possible. On jouait encore dans ce temps des pièces de Vadé. Elles se disposèrent à partir après avoir mis les habits d’homme dans un mauvais tablier de cuisine. Nous les vîmes descendre en frémissant, car en vérité nous ne croyions pas les revoir, et cette idée était affreuse. Je dis à mon petit Pierre de les suivre de loin et d’attendre pour nous en donner quelques nouvelles. Le ciel protégea leur bonne action ; elles eurent le bonheur, à la faveur du désordre, de parvenir jusqu’à ces Messieurs, par des corridors obscurs, et de leur faire savoir l’endroit où elles s’étaient réfugiées.

Ce fut M. de Sercilly qui vint le premier et qui fit un signe à son ami. Leur changement s’opéra sans inconvénient, mais il s’agissait de rapporter les uniformes qui auraient pu mettre sur la trace de ceux auxquels ils appartenaient. Les deux amis voulaient absolument s’y opposer. Comme on n’avait pas beaucoup de temps pour délibérer, elles s’enfuirent en les emportant. Il n’y a pas de doute que, si elles eussent été arrêtées en chemin par quelques-unes de ces horribles femmes, plus cruelles encore que les hommes, elles eussent été massacrées. La Providence veillait sur elles ! nous les vîmes revenir saines et sauves. Je courus les embrasser ; j’en pleurais de joie et je sentais mon cœur soulagé d’un grand poids. C’était une crainte de moins, il nous en restait encore assez !

J’admirais le courage de l’une de ces dames, mais je blâmais l’imprudence de l’autre, qui n’avait pas pour s’exposer à une mort presque inévitable un aussi puissant intérêt. Les femmes ont montré dans toutes ces funestes occasions une abnégation d’elles-mêmes qui était vraiment admirable. Mon petit Pierre m’avait apporté une lettre de mes belles-sœurs. On ne connaissait encore aucun détail au Faubourg-Saint-Germain ; toutes les issues étaient gardées et l’on y abordait difficilement. Elles m’écrivaient qu’elles entendaient dire des choses qu’elles ne pouvaient croire. Malheureusement il était difficile de rien inventer qui ne fût surpassé par une triste réalité. Les places, les rues étaient jonchées de morts, la place du Palais-Royal surtout. Il faut tirer le rideau sur ces détails ; le souvenir de cette journée pèse encore sur mon cœur en la retraçant. Nous n’étions pas éloignés cependant de tableaux encore plus funestes, car si ce 10 août était une fièvre de rage, l’on pouvait au moins vendre cher sa vie ; mais les 2 et 3 septembre on égorgeait de sang-froid des malheureux sans défense, et cela a duré trois jours !

Aussi je passerai rapidement sur ces horribles époques, je dirai seulement que M. de Sercilly et M. D…, que ces pauvres femmes avaient sauvés du danger, au péril de leur vie, se trouvaient alors à Sainte-Pélagie. N’étant point sortie de chez moi, je ne savais aucun détail précis. Quelques jours après, je priai mon mari de s’en informer, autant qu’on pouvait le faire cependant sans se compromettre. On lui dit que M. D… avait été vu parmi les morts ; un garde national assura qu’il l’avait reconnu. Lorsqu’on put aborder les prisons, cette jeune dame, qui n’avait encore aucune certitude qu’il eût été arrêté, vint me supplier d’y aller avec elle. On lui avait donné des nouvelles directes de M. de Sercilly qui était à Sainte-Pélagie, et elle espérait avoir de lui quelques éclaircissements. Nous nous assurâmes d’abord de la possibilité d’entrer dans cette prison, et nous nous hasardâmes enfin à demander M. de Sercilly. Il vint dans une cour où l’on nous avait permis de l’attendre ; il nous fit un horrible récit de ce qu’il avait vu et souffert dans ces affreuses journées, puis il ajouta :

« — Je n’ai pas la certitude que mon ami ait été arrêté en même temps que moi ; il aura peut-être eu le bonheur de se sauver. Mais il me fit un signe qui me confirma ce qui m’avait été dit[3]. » Je revins chez moi la tête en feu.

« — Si je reste ici, dis-je à mon mari, je deviendrai folle.

« — Mais je le crois bien, tu vas dans un endroit qui ne peut te rappeler que d’horribles scènes ; ça ne change rien aux événements et cela te fait beaucoup de mal : retourne à Lille chez lady Montaigue, si tu le veux.

C’était bien mon projet, mais je ne pus l’exécuter dans ce moment, car je tombai très malade. J’étais à peine remise, lorsque Dumouriez arriva de la Belgique, et qu’une fête lui fut donnée chez Talma. Julie voulut absolument que je ne partisse qu’après, et je lui fis volontiers ce sacrifice.

  1. Pendant près de vingt ans que j’ai rencontré M. Coupigny à différentes époques, jusqu’à celle de sa mort, il n’avait changé ni de figure ni de tournure ; il semblait ne s’être pas décoiffé ni déshabillé depuis la première fois que je l’avais vu.
  2. Celui auquel s’intéressait cette jeune dame, amie de madame Michot.
  3. Bien des années après, me promenant aux Tuileries, je me trouvai en face de M.D.. J’en fus tellement saisie, que je me trouvai mal et qu’on fut obligé de m’emporter dans un café. En revenant à moi, la première personne que mes yeux rencontrèrent c’était lui. Nous revînmes nous asseoir dans l’allée, et il me conta avec détail ce qui avait pu donner lieu à croire qu’il avait péri dans les journées de septembre.