Souvenirs d’une actrice/Tome 1/16

Dumont (Tome 1p. 217-233).

XVI

Aventure comique de Dugazon. — Les costumes de Talma. — Son début dans Henri VIII, en 1791. — Mademoiselle Desgarcins ; son talent, ses amours. — Mesdemoiselles Sainval aînée et cadette ; leur frère, officier ; anecdote.


Lorsque Talma voulut décidément profiter du décret sur la liberté des théâtres, pour quitter celui du Faubourg-Saint-Germain, il y eut de grands débats. Dugazon et Nauderse provoquèrent, et un duel eut lieu entre eux.

On attaqua Talma sur l’engagement qu’il avait contracté avec la Comédie-Française ; on voulut lui intenter un procès, et l’on commença par mettre arrêt sur ses costumes, qui, selon l’usage, étaient renfermés dans la loge où il s’habillait.

C’eût été une perte immense, mais on ne voyait trop par quel moyen on aurait pu engager les sociétaires du Théâtre-Français à renoncer à leurs prétentions. On craignait qu’ils n’employassent tous ceux avoués par la loi.

La discussion et l’arrêt mis sur la garde-robe de Talma se terminèrent de la manière la plus burlesque, grâce à la folle imagination de Dugazon.

Une assemblée avait été convoquée pour discuter les intérêts respectifs. Les avocats des deux parties, les huissiers, étaient sous le péristyle, où l’on disputait déjà par avance, attendant que l’assemblée fût ouverte. Pendant tout ce tumulte, Dugazon monte au théâtre ; il y trouve les comparses qui attendaient le capitaine des gardes qui devait les exercer ; mais le capitaine des gardes avait bien autre chose à faire : il était en bas à écouter ce qui allait se décider. Dugazon ne perd pas de temps ; il prend huit figurants auxquels il montrera, dit-il, ce qu’ils ont à faire ; il les emmène au magasin des costumes, qui est désert, les fait habiller en licteurs, leur fait prendre quatre de ces grandes corbeilles qui servent à transporter les habits, puis il monte à la loge de Talma, dont il s’était procuré les clés, dépose les cuirasses, les armes, les casques dans les corbeilles qu’il drape avec des manteaux et des toges, s’affuble lui-même du costume d’Achille, la visière basse, le bouclier et la lance au poing, fait prendre les corbeilles par ses gardes, descend et passe gravement à travers ce monde rassemblé, qui, tout ébahi et ne sachant ce que cela veut dire, le laisse gagner la porte.

Il était déjà sur la place, avant qu’ils fussent revenus de leur surprise, et informés du mot de cette énigme en action. On conçoit que la foule qui commençait à les suivre sur la place s’augmentait à mesure qu’ils avançaient. Enfin ils arrivent au théâtre du Palais-Royal, où Dugazon fait déposer les dépouilles opimes. Le duc d’Orléans, informé de ce bruit, qui ne ressemble en rien à une émeute, puisque tout le monde rit, veut voir Dugazon, qui lui conte ses exploita de la manière la plus comique. Le lendemain, Paris retentissait de cette folie. Le théâtre du faubourg Saint-Germain n’osa pas donner suite à une aussi burlesque comédie, dans la crainte du ridicule. Ce qu’il y a de charmant, c’est que Talma n’en savait rien lui-même.

Talma débuta quelque temps après dans le rôle de Henri VIII, avec un succès extraordinaire. Je n’insisterai pas là-dessus, parce qu’il est des admirations qui s’expriment mieux par le silence. Le costume, le physique, étaient du temps ; tout avait ce cachet qui n’appartenait qu’à Talma. Madame Vestris jouait le rôle d’Anne de Boulen, madame Desgarcins celui de lady Seymour. La pièce obtint le plus grand succès, et fit prévoir un bel avenir de poète pour Marie-Joseph Chénier.

Talma joua peu de temps après le Maure de Venise, où mademoiselle Desgarcins remplissait le rôle d’Hédelmone, c’est moi qui chantais la romance du saule, dans la coulisse. L’auteur, M. Ducis, trouvait que ma voix était la seule qui pût s’harmonier avec l’organe de mademoiselle Desgarcins. C’est une singulière remarque à faire, qu’une personne qui possède un joli organe a souvent la voix fausse, et rarement le sentiment du chant, tandis qu’une chanteuse, douée d’une voix sensible, harmonieuse, n’a point d’onction dans l’organe en parlant. On me demandait cette romance chaque fois que j’arrivais chez Talma.

Mademoiselle Desgarcins n’était pas moins remarquable que Talma dans cette tragédie, et ce n’était pas sa beauté qui faisait une si grande impression sur les spectateurs, tant il est vrai qu’une actrice peut se dispenser d’être jolie, lorsqu’elle a du charme, de la sensibilité et une voix touchante. Lord Byron a dit :

« L’amour n’a pas dans son carquois une flèche qui pénètre le cœur aussi avant qu’un charmant organe. »

C’était une des qualités que possédait le plus éminemment mademoiselle Desgarcins ; sa voix était une douce mélodie ; elle avait une expression de mélancolie dans le regard, un mol abandon dans sa démarche, quelque chose de suave qui l’embellissait en parlant. C’était surtout dans le rôle d’Hédelmone et dans celui de Saléma d’Abufar, qu’elle était entraînante. Talma, qui avait alors toute la verdeur de la jeunesse, toute la fougue des passions, faisait un contraste parfait avec elle ; aussi, dans leur scène de jalousie, ces deux mots si simples : «  Hédelmone, — Othello,  » produisaient-ils toujours un grand effet, et dans son récit, lorsqu’elle lui dit que son père l’a menacée de se tuer à ses yeux si elle ne signait ce billet,


…J’ai signé.
— Sans lire ?
— Oui ! sans lire.


ce peu de mots avait un accent si vrai, si persuasif, qu’on se sentait indigné que le jaloux Othello ne fût pas convaincu.

Mademoiselle Desgarcins a fait naître des passions très vives, et j’en suis peu surprise ; elle devait faire passer dans l’âme ce qu’elle exprimait si vivement. Notre grand acteur s’était lui-même inspiré de son amour pour la touchante Hédelmone ; plus tard, à son tour, elle éprouva une de ces passions qui peuvent porter aux dernières extrémités celles qui en sont malheureusement atteintes, mais qui fatiguent bientôt celui qui en est l’objet. C’était pour un jeune jurisconsulte d’une figure et d’une tournure agréables, homme d’esprit, de goût, et enthousiaste du talent de cette charmante actrice.

Leur liaison dura longtemps, mais enfin M. Allard se lassa tellement de l’exigence de sa maîtresse, de cet esclavage de tous les instants qui l’arrachait à ses études, à sa société habituelle, qu’il songea sérieusement à s’en affranchir. Il employa tous les moyens capables d’amener une rupture sans trop d’éclat, mais ce fut inutilement. Il feignit une absence dont elle devina promptement le motif ; elle écrivit lettres sur lettres. Il prit le parti de ne plus répondre à ses continuelles doléances, à ses reproches sans fin. L’on est cruel lorsqu’on n’aime plus. Quelques semaines se passèrent sans qu’il entendit parler de sa jalouse amante ; il espérait que la fierté était enfin venue en aide à l’amour outragé ; dans d’autres moments cependant il craignait qu’elle n’eût succombé à l’excès de sa douleur, car il ne la voyait plus annoncée dans les rôles qu’elle jouait le plus habituellement. Il n’osait prendre des informations trop directes, car il appréhendait de témoigner un intérêt qui aurait pu amener une réconciliation.

Tandis qu’il se perdait en conjectures, espérant pourtant que tout était enfin terminé, il entend un matin frapper violemment à la porte de la rue. Il demeurait sur la place Dauphine, à l’entresol ; il met la tête à la fenêtre, et reconnaît sa belle dans un état d’exaspération qui le fait frémir de la scène qui ne peut manquer de s’ensuivre. Elle entre, et tombe éperdue sur un fauteuil placé près de la croisée. Il se fait un moment de silence que le pauvre amant se garde bien d’interrompre le premier ; bientôt elle semble se recueillir et réfléchir profondément.

« Êtes-vous bien décidé, dit-elle enfin, à rompre tous liens entre nous ? Réfléchissez bien à ce que vous allez répondre ! »

M. Allard voulut commencer par ces lieux communs employés en pareille circonstance.

— Pas un mot de plus, oui ou non ?

— Eh bien, puisque vous ne voulez accueillir aucune raison, oui ; mais…

— Assez, assez, lui dit-elle.

Puis reprenant une espèce de calme :

— Je veux avoir mes lettres, il me les faut sur-le-champ !

Le jeune homme passe dans sa chambre à coucher pour les prendre dans son secrétaire. Pendant ce temps, elle dépose un papier sur une table placée à côté d’elle, tire de son sein un couteau et se frappe à plusieurs reprises. Si la scène était tragique, le poignard l’était malheureusement aussi, car c’était un véritable poignard. M. Allard, entendant du bruit, accourt et trouve mademoiselle Desgarcins étendue sur le parquet et baignée dans son sang ; on peut juger de son effroi. Il appelle du secours à grands cris. L’on monte en tumulte. Quelques marchandes étalagistes qui se tenaient sur la place Dauphine s’imaginent que c’est le beau jeune homme qui a tué la dame blonde ; elles allaient lui faire un mauvais parti, si l’officier de police et le médecin, qu’on avait envoyé chercher, ne fussent arrivés à temps. Pendant que ce dernier donnait ses soins à la blessée, l’officier de police avait ouvert le papier déposé sur la table ; elle y déclarait que c’était de sa propre et libre volonté qu’elle avait voulu en finir avec la vie. Ceci calma un peu les amantes du quartier, d’autant plus que le médecin assura que les blessures n’étaient pas mortelles. L’on ébruita le moins possible cette affaire, et l’on ne nomma point la dame, qui resta chez M. Allard, attendu qu’il était impossible de la transporter sans danger. Il lui donna tous ses soins pendant le cours de la maladie et de la convalescence, qui fut longue, et qu’elle prolongea peut-être pour en jouir plus longtemps ; mais, inutile espoir ! cette catastrophe, bien loin d’avoir ramené l’amant de la délaissée, l’en avait éloigné plus que jamais. Le danger une fois passé, il l’avait prise dans une aversion qui ne se conçoit pas ; il fut peu touché, peu reconnaissant de cette preuve d’amour.

Mademoiselle Desgarcins fut longtemps avant de reparaître sur la scène, et quoiqu’on ait voulu attribuer son absence à une maladie ordinaire, cela transpira dans le public. Elle reparut dans le rôle de Saléma et fut accueillie froidement ; elle eut la maladresse de vouloir adresser au public ces vers de son rôle :

Ainsi donc mes funestes amours
Ont de la renommée occupé tes discours.

Il y eut une espèce de murmure. L’on n’aime pas les scènes tragiques hors du théâtre. Si l’on eut fait des feuilletons à cette époque, cette anecdote eût été répétée de bien des manières, et du moins l’on eût évité les erreurs qu’on a commises lorsqu’on a fait un vaudeville sur mademoiselle Desgarcins. Ce n’était point une jolie femme, et elle n’était pas élève de Florence, mais de Larive. C’est au théâtre de la République qu’elle a joué Hédelmone dans Othello, et non au Théâtre-Français.

Mademoiselle Desgarcins resta quelques années encore au théâtre de la République, et finit par se retirer à la campagne, par raison de santé. On sait que, destinée aux grandes catastrophes, elle fut attaquée dans sa maison par les compagnies de Jésus et les chauffeurs. Elle se jeta à leurs pieds pour les conjurer d’épargner sa fille, jeune enfant de cinq à six ans. Ces brigands enfermèrent les femmes, ainsi que les domestiques dans une cave, et pendant ce temps dévalisèrent la maison. Après leur départ, les cris de ces malheureuses ayant attiré les paysans du voisinage, elles furent délivrées, mais mademoiselle Desgarcins avait éprouvé une telle commotion par la frayeur et la crainte de voir égorger son enfant devant elle, que sa tête en fut dérangée. Elle avait des crises nerveuses qui lui faisaient voir sans cesse les brigands. Elle leur parlait, les implorait ; c’était un spectacle déchirant.

Je ne puis terminer les portraits des artistes sans parler des demoiselles Sainval qui jouissaient d’une égale réputation, quoique dans un genre différent. L’aînée, dans les rôles de reine, avait un talent remarquable, d’après ce que j’en ai entendu dire aux acteurs qui l’avaient connue dans le temps le plus brillant de sa carrière, mais sa diction était emphatique. Lorsque je l’ai vue, elle jouait en représentation ; il ne lui restait plus que des éclairs de ce talent, souvent admirable à la vérité, mais accompagné de tous les ridicules qui peuvent exciter l’hilarité des jeunes gens qui ne prennent pas la peine de rien voir au-delà. Elle était tellement facile à contrefaire, que nous nous donnions volontiers ce plaisir.

Mademoiselle Sainval était laide ; elle avait une si grande conviction de sa laideur, que son geste le plus habituel semblait toujours vouloir lui cacher le visage ; elle avançait le bras à la hauteur de la figure, comme on le fait lorsque les rayons du soleil vous fatiguent les yeux. Elle avait souvent des transitions spontanées qui entraînaient les applaudissements et qui n’appartenaient qu’à elle, car les autres actrices ne s’en étaient pas même doutées et ne pouvaient concevoir qu’un mot produisit un tel enthousiasme ; mais ce mot était préparé par un silence, par un coup-d’œil, un jeu de physionomie, et c’était admirable. Malheureusement elle reprenait bientôt sa diction ampoulée et son ton déclamatoire qu’elle ne quittait pas même dans la vie privée. Elle recevait souvent du monde dans sa maison de la Cour-des-Fontaines. Comme Monvel en occupait un étage, c’est chez lui que j’ai vu plus intimement mademoiselle Sainval ; elle était tellement préoccupée du sentiment de sa laideur, qu’elle portait un voile épais et ne le soulevait que jusqu’à la bouche, se tenant de préférence dans l’endroit le plus obscur de l’appartement. Cependant elle allait dans le monde ; elle y portait son originalité et son voile, sous prétexte que le jour ou la lumière lui fatiguait les yeux. Elle n’en était pas moins fort recherchée comme une personne d’un mérite supérieur. Les étrangers, et particulièrement les Russes, en faisaient le plus grand cas. Le prince Baratinsky l’avait connue lorsqu’il était ambassadeur en France, et dans les plus beaux jours de son talent ; il en avait souvent parlé à sa fille, la princesse Dolgourouky. Lorsqu’elle vint à Paris pendant la paix d’Amiens, il s’empressa d’inviter cette actrice célèbre, et lui fit l’accueil le plus distingué. C’est mademoiselle Sainval qui m’avait présentée chez la princesse, qui recherchait les chanteuses et en général tous les artistes avec empressement. Mademoiselle Sainval y disait souvent des scènes avec une extrême complaisance, et nous nous faisions un plaisir de lui donner les répliques.

Mademoiselle Sainval cadette était loin d’être jolie, mais cependant moins laide que sa sœur. Je ne lui ai jamais vu jouer que le rôle de la comtesse, du Mariage de Figaro ; on dit qu’elle était admirable de sensibilité et d’âme dans les jeunes princesses, mais surtout dans les Iphigénies. Sa physionomie était expressive ; elle avait de la dignité, quoique petite, maigre et noire.

Elle fit un voyage en Russie au commencement du règne de l’empereur Alexandre. Elle y fut accueillie d’après sa réputation, comme tous les artistes de talent l’ont toujours été dans ce pays. On fit arranger pour elle un théâtre au palais de la Tauride ; elle y joua Iphigénie en Tauride.

Dix ans plus tôt, ce voyage lui eût mieux réussi. Cette jeune cour l’applaudit, par égard pour ce qu’elle montrait encore avoir été, mais on la trouva un peu trop vieille pour ce genre de rôles, d’autant plus qu’elle avait conservé ses costumes d’autrefois, sauf la poudre et les paniers. Ces habits lui donnaient une tournure si grotesque, que l’on eut de la peine à s’empêcher de rire en la voyant entrer. Elle n’en revint pas moins comblée d’honneurs et de présents.

Ces deux demoiselles Sainval étaient de bonne famille ; leur mère avait été attachée au service de la reine Marie Leczinska ; leur père était chevalier de Saint-Louis, et leur frère, officier. Ce jeune homme eut une horrible affaire, que j’ai entendu raconter par Monvel et par mon père ; il fut accusé d’avoir tué un de ses amis, officier dans le même régiment. Ils avaient pris querelle pour un passe-droit, à l’occasion d’une promotion ; le jeune Sainval avait, disait-on, plongé son épée dans le cœur de son camarade, avant qu’il n’eût le temps de se mettre en garde. Comme il n’y avait aucun témoin de cette malheureuse affaire, il fut mis à la question et supporta ce supplice sans jamais rien avouer. Il persista à dire qu’il s’était battu loyalement, qu’il n’avait frappé que par une juste défense, qu’il n’avait point attaqué le premier dans cette querelle, dont la mort de son ami avait été la suite. Il fut livré aux tribunaux civils, supporta toutes les douleurs avec un courage extraordinaire, ne voulant pas, disait-on, déshonorer sa famille.

On le mit à une nouvelle épreuve, en faisant paraître tout-à-coup le corps de son camarade, caché par un rideau. On pensait que l’émotion de son visage pourrait le trahir… Mais avec une présence d’esprit rare en semblable moment, il se précipita sur ce corps afin de cacher son trouble, en s’écriant :

« Que ne peux-tu revenir à la vie, pour me justifier et confondre mes ennemis !… Tu leur dirais que, si j’ai eu le malheur de tuer mon ami, c’est en me défendant en homme d’honneur !… »

Il ne put être condamné à mort, mais il fut estropié pour le reste de sa vie. Je l’ai vu une seule fois chez sa sœur ; il marchait avec des béquilles.