Solness le Constructeur

Traduction par Maurice Prozor.
(p. --275).

NOTICE
SUR
SOLNESS LE CONSTRUCTEUR




Ce drame n’est pas une simple tentative artistique. C’est une œuvre de courage et de sincérité. Elle n’est point difficile à comprendre, et les symboles qu’on y rencontre sont assez transparents.

Maître Solness, c’est le poète lui-même.

Hilde, c’est la jeunesse, et c’est aussi l’imagination qu’il est dangereux d’écouter.

Mme Solness, c’est le passé avec sa tristesse et ses puérilités.

Le vieux Brovik, c’est la routine que Solness a détruite.

Le jeune Brovik, c’est l’utilitarisme moderne longtemps refoulé par l’Idéal, par l’Art, et triomphant enfin lorsque l’Art, entraîné sur la pente des rêves, emporté par un vent de folie, s’élance vers les nuages.

Puis, si l’on passe aux idées, les églises que Solness construisait au début de sa carrière, ce sont les drames philosophiques d’Ibsen, et, en général, les œuvres religieuses ou mystiques par lesquelles ont commencé tant de poètes de son pays ; les demeures familiales qu’il s’est mis à bâtir plus tard, après une crise de désespérance et de révolte, ce sont les tendances humanitaires qui, à l’époque où Ibsen, dans ses drames modernes, essayait de réformer la société par le théâtre, achevaient de triompher, en Scandinavie, de la vieille foi mystique. Celle-ci, en disparaissant, leur a légué le culte de l’Idéal et l’amour du Beau dont tous les mouvements sociaux de ces contrées, même le mouvement ouvrier actuel, portent invariablement l’empreinte.

C’est ainsi que Solness donne aux demeures qu’il construit une vague apparence de temple.

Enfin, la résolution qu’il prend de ne plus jamais bâtir que des châteaux enchantés, mais de les faire reposer sur de fortes assises, symbolise la dernière évolution du génie d’Ibsen, et peut-être de celui de notre siècle.

Ne voit-on pas, depuis quelque temps, le goût du mystère et du rêve s’introduire peu à peu dans tous les domaines, sans que l’esprit renonce aux méthodes positives et aux procédés réalistes ?

Cependant, Ibsen ne paraît voir là qu’un phénomène passager, un crépuscule, non une aurore. La race, comme Solness, est incapable d’arriver aux sommets qu’elle vise. Elle n’a pas l’esprit assez dégagé du passé. Elle ne peut s’élever à une certaine hauteur sans retomber, prise de vertige.

Elle périra, et nos rêves avec elle.

Déjà, nous voyons poindre un avenir dont l’idéal ne sera pas le nôtre, qui n’aura que faire de nos systèmes.

Pour l’humanité en marche, il ne faut que des pied-à-terre. À quoi bon construire autre chose ?

En somme, le progrès, qui détruit tout ce que nous imaginons, tout ce qui nous enthousiasme aujourd’hui, paraît à Ibsen une chose triste et effrayante pour les réformateurs.

Aussi n’est-ce pas sans un mélancolique regret qu’il pense maintenant à ce passé dont il a tant souhaité la destruction, alors qu’il croyait encore à la beauté des horizons nouveaux, et qui a emporté dans sa chute, à côté de choses mortes ou futiles, des objets chers à son cœur.

La maison qui a brûlé et dont Solness parle à Hilde, ce sont les traditions, les mœurs, les vieux usages, tout ce que pleurent les cœurs humbles et timorés comme celui de Mme Solness, tout ce dont les fières volontés, comme celle de son mari, appelaient la destruction, et qui a disparu même sans leur concours et autrement qu’ils ne se l’étaient figuré.

Mais, à la suite de cet incendie, sont mortes des idées nationales, objets de foi, d’espérance et d’amour. Il n’est pas défendu de supposer qu’Ibsen, jadis ardent panscandinaviste et ami de la Suède, a pensé au triste sort de l’Union, détruite, si ce n’est en réalité du moins dans l’affection des deux peuples-frères.

Minée par la destruction de l’ancien ordre de choses, par l’avènement de tendances nouvelles, par le cosmopolitisme envahissant, la vieille idée Scandinave ne représentait plus qu’un beau passé ; elle n’avait plus d’avenir.

Le maître-constructeur en arrive à se reprocher ce désastre. Bien qu’il n’ait fait que le concevoir en idée, sa conscience le tourmente. Cette conscience inquiète et débile est celle du chrétien, en général, ou plutôt de l’homme né chrétien, ayant cessé de l’être et ne pouvant cependant tuer en lui ce sentiment de culpabilité que le christianisme implante dans les âmes, et redevenir jeune et fort comme un viking païen.

Je ne dois pas oublier, en résumant les idées incarnées dans ce drame, la figure du médecin. Elle fait penser à ces observateurs myopes, à ces critiques bornés, à tous ces sages qui, guidés par ce qu’ils appellent le simple bon sens, ne savent ni interpréter le passé, ni prévoir l’avenir, ni comprendre ce qui se passe sous leurs yeux. Ce sont eux cependant dont on réclame l’assistance en cas de danger, c’est à eux qu’on demande de retenir dans leur élan les fous que l’amour de l’Idéal ou le rêve d’un grand avenir fait courir à leur perte.

Ainsi, le naïf docteur s’approche, avec son imperturbable sourire, de l’être étrange et complexe, du phénomène humain dont il est incapable de se rendre compte. Il interroge, il écoute, il interprète à sa manière les confidences qui lui sont faites. Et, plus tard, il assiste, impuissant, à la catastrophe qu’il n’a pas su ni pu empêcher, n’ayant rien pris au sérieux jusqu’au dernier moment.

Aussi, lorsque ses yeux se dessillent devant l’évidence du danger, manque-t-il absolument d’autorité pour arrêter les folies et les étourderies qui précipitent le terrible dénoûment.

On a dit qu’il y avait, dans Solness le Constructeur, « plusieurs couches de symboles superposées », ce qui signifie apparemment plusieurs idées que la marche du drame, le dialogue et les caractères éveillent en même temps : telle scène, telle image nous suggérera à la fois de soudains aperçus politiques ou sociaux et le tableau des révolutions intimes qui ont pour théâtre l’âme ou le cerveau d’un poète. Fixer et analyser toutes ces suggestions serait aussi difficile et aussi fastidieux que de décrire, par exemple, les images et les pensées de divers ordres que telle ou telle autre symphonie de Beethoven évoque en nous, et qui, elles aussi, se superposent en quelque sorte. J’aime mieux faire trêve à cette exégèse, et, après avoir parlé des idées que représente le dernier drame d’Ibsen, dire quelques mots de l’inspiration qui semble l’avoir dicté.

Est-ce vraiment un besoin pour toutes les imaginations, de revêtir d’idées concrètes les dispositions qu’une œuvre d’art fait naître en nous ?

Peut-être les vrais initiés se contentent-ils d’en jouir sans penser à rien. Il est permis de supposer que certains lecteurs ou spectateurs s’intéresseront à l’aventure de Maître Solness et de la petite Hilde qu’il a ensorcelée jadis et qui vient l’ensorceler à son tour et le perdre, sans chercher aucun symbole dans cette fantaisie dramatique.

La pauvre Mme Solness, qui se soumet pieusement aux décrets de la Providence quand il s’agit de la perte de ses enfants, en songeant seulement qu’ils sont plus heureux qu’elle, mais qui, en revanche, se sent détruite « par les petits deuils de l’existence », qui ne peut se souvenir sans déchirement de ses vieilles poupées, victimes de l’incendie, rappellera certainement à plus d’un quelque âme féminine puérile et désemparée qu’il a connue. Ceux-ci se soucieront médiocrement de savoir qu’Aline représente les charmes flétris du passé. Ils se contenteront d’admirer la délicieuse scène où elle dévoile à Hilde son âme naïve et souffrante.

D’autres, qui aiment l’espèce de férocité avec laquelle Ibsen s’acharne contre les influences débilitantes que recèle la morale vulgaire, applaudiront le passage cruellement satirique où la malheureuse femme, ne sachant à quel devoir se vouer, court, affolée, au plus futile.

Pour aller recevoir des visites, elle abandonne à Hilde le soin d’arracher son mari à un danger de mort, vers lequel celle-ci le pousse, au contraire, plutôt que le voir faible ou lâche.

Et Solness, lui-même ? Que l’on confie ce rôle à un artiste de talent, capable de faire valoir la belle étude psychologique qu’il contient. Avant tout, il nous montrera le germe de folie qui gît au fond de ce cerveau tourmenté.

Dans la première scène avec Kaia, on verra l’influence troublante qu’exerce, sur cette fille chétive et hystérique, une nature étrange qu’elle ne comprend pas, mais dont elle sent, avec une sorte d’extase, la puissance dominatrice, l’irrésistible volonté, à laquelle elle cède, pleine d’une adoration soumise.

Qui n’a rencontré dans sa vie, surtout dans les milieux où règne le mysticisme, des cas d’affolement qui lui feront comprendre le personnage de Kaia Fosli ? Qui ne s’intéressera à la représentation scénique d’une de ces ténébreuses relations ?

Il suffit qu’elle soit rendue avec le sentiment de la réalité que le poète avait en la décrivant, que l’hypnotiseur et l’hypnotisée trahissent, l’une et l’autre, l’état pathologique où ils se trouvent, que le phénomène apparaisse entouré de tout le mystère qui plane réellement sur le sujet si magistralement effleuré par Ibsen, pour que cet épisode produise, dès le début, une impression puissante, en harmonie avec le caractère de l’œuvre.

En tout cas, il préparera on ne peut mieux aux scènes où la folie naissante de Solness se dessine plus clairement, à son dialogue avec le médecin et à sa conversation avec sa femme : dans l’un comme dans l’autre, l’architecte, tout en niant cette folie avec la violence habituelle des individus qui se croient suspectés, épie les paroles, les gestes de ses interlocuteurs, tremblant d’y lire un arrêt, et animé cependant de l’envie fébrile de savoir la vérité coûte que coûte. Et surtout il s’étudie, il s’épie lui-même, il plonge ses regards jusqu’au fond de son âme et de son cerveau, et ce qu’il y trouve, que ce soit du bien ou du mal, il l’en retire, il l’étale, il demande à l’un et à l’autre ce qu’ils en pensent, car il est arrivé à cet état où l’on ne peut plus vivre avec soi-même, où l’homme silencieux, passionné et génial, se sent étouffé par un engorgement de sentiments et d’idées inexprimées qui fermentent en lui, où il crache et vomit, en quelque sorte. tous les mystères de son esprit, de son cœur, de sa conscience, intuitions lumineuses, rêves prophétiques, superstitions, faiblesses, lâchetés même, tout cela pêle-mêle, sans rien pouvoir retenir et quoi qu’on doive penser de ce spectacle.

Ces confessions, faites souvent au premier venu, alors que l’âme est trop pleine, plus d’un de nous en a entendu de pareilles, et cela dans les mêmes conditions, à la génialité près. Et encore — si je m’en rapporte à mes propres souvenirs, — que manquait-il à quelques-uns de ces malheureux pour être des génies ? Du caractère, je crois, justement ce qui fait défaut à Solness : Hilde le lui dit et le lui prouve bien. Si ce sont des artistes, leurs productions révèlent souvent, par certaines étrangetés, une idée folle — ou peut-être sublime — qui les possède en secret. Quiconque a approché de tels êtres et examiné leurs œuvres, ne verra plus dans les hautes tours que Maître Solness ajoute à ses constructions, une simple image dont le poète se sert pour dire qu’on ne doit pas reléguer l’Idéal dans son domaine spécial, religieux ou autre, qu’il faut le répandre dans la vie. Oui, un artiste comme Solness est possible ; il est vrai, il n’est même pas trop rare, et on peut le faire comprendre sur la scène, pour peu que l’interprète du rôle soit un observateur intelligent, et qu’il ait connu de tels hommes.

Encore une fois, il n’est pas si difficile d’en rencontrer. Que l’acteur fouille dans sa mémoire et qu’il y trouve l’image de quelque halluciné, de quelque mystique convaincu, passionné et violent, qui ait foi en son art et qui lui ait tout sacrifié. Qu’il suppose que cet homme regrette son sacrifice et que, d’un autre côté, après avoir eu du succès, de la célébrité, il se sente dépassé et s’attache en désespéré à la position conquise (tout cela est-il vraiment si rare ?), il comprendra et rendra intelligible le déséquilibre de son esprit, sa folie, la conscience qu’il en a, la peur qu’elle lui inspire, enfin ce qu’il y a de tragique et ce qu’il y a de vrai dans la figure de Halvard Solness. Il faut, en un mot, que l’artiste chargé de ce rôle oublie son côté symbolique, qu’il ne fasse pas de philosophie, qu’il ne fasse que de l’art.

Demain, Solness le Constructeur sera donné à Copenhague, à Berlin, à Vienne. Nous verrons l’effet qu’il produira.

Quant à moi, j’ai la conviction que cette œuvre, contrairement à la plupart des drames philosophiques, a besoin de la scène pour se bien faire valoir. Voici mes raisons pour le croire.

Si Ibsen, pour nous raconter son âme et tout ce qui s’y presse, ses espérances, ses regrets, ses aversions, ses tristesses, nous parle en langage symbolique, c’est que ce langage est, d’après lui, le seul capable de nous communiquer, sous forme de drame, l’impression totale que lui fait la vie, sa manière de la comprendre, la vision qu’il a du temps où nous vivons.

C’est par ce moyen seulement qu’il croit pouvoir nous entraîner à penser avec lui, à sentir avec lui, à deviner ce qu’il aime, ce qu’il hait, ce qu’il veut, à l’aimer, à le haïr, à le vouloir avec lui. Il espère, en un mot, agir sur nous comme Solness agit sur Kaia Fosli. Car cette œuvre reflète étrangement, et comme malgré lui, tout ce qu’il pensait en l’écrivant. Il commencera donc par évoquer lui-même avec tant d’intensité, tant d’obstination, les figures qu’il fera défiler et agir devant nous, qu’elles deviendront pour lui une réalité.

Qu’on se souvienne de ce qu’il dit des aides et des serviteurs qui accourent à son appel, et des démons qui viennent l’obséder. Il déchaînera, si vous voulez, dans son propre cerveau, une folie qu’il sait contagieuse, afin qu’elle s’empare de plus d’un d’entre nous.

Il veut que nous vivions avec lui dans le rêve où il sera plongé, et il traduit sa pensée en langage de rêve, c’est-à-dire par l’intermédiaire de figures obsédantes et précises. Elles accomplissent des actes dont on ne saisit pas de suite l’enchaînement, mais nous les voyons si actives et douées d’un tel relief, que nous ne pouvons en détacher les yeux et que nous les comprenons à la fin, par intuition.

De temps en temps seulement, un personnage exprime la pensée du poète en quelques mots, ou même en un seul mot qui, dans ces conditions, fait l’effet d’un trait de lumière. N’est-ce pas de la même façon que les choses se passent en rêve ? Un mot, la façon dont il est prononcé, dont il frappe nos oreilles ne nous découvre-t-il pas tout un abîme de pensées, dont ne gardons, en nous réveillant, qu’une vague souvenance. Quelquefois, pourtant, l’impression qui nous en reste est assez forte pour influencer non seulement notre esprit mais même nos actions. J’exprime imparfaitement, je le sais, ce que je veux dire. Mais peut-être quelques personnes me comprendront-elles et sauront-elles mieux formuler des idées qui se rapportent directement au dernier drame d’Ibsen.

Car la pensée du poète norvégien s’est vraiment incarnée dans un rêve, dans une hallucination qu’il tâche de nous communiquer en la reproduisant aussi fidèlement que possible. Cette reproduction est même si fidèle, qu’elle nous fait comprendre la théorie psychologique d’après laquelle nos rêves sont des dramatisations de notre moi. Il se dédouble, se multiplie, nous apparaît sous plusieurs formes à la fois, chacune d’elles se présentant avec des mobiles souvent contradictoires, dont la résultante nous fait penser et agir. C’est ainsi que dans nos rêves, nous assistons, pour ainsi dire, au drame de notre conscience. Ce drame est-il susceptible d’être transporte sur la scène ? Ibsen a pensé que oui ; il a voulu le prouver, et, comme tel héros de la science, il a expérimenté d’abord sur lui-même.

Cette expérience c’est Solness le Constructeur. Le théâtre peut-il donc servir, comme la poésie, comme la musique, à objectiver notre moi ? Le poète atteindra-t-il son but suprême (qui est de communiquer aux autres sa disposition d’esprit) non par la persuasion mais en se mettant lui-même en scène avec une entière franchise, sans même voiler ses défaillances — afin de créer de la sorte, entre lui et ceux à qui il s’adresse, un courant sympathique qui les force à l’imitation ? Les avis, là-dessus, peuvent être partagés. Ce qu’on ne saurait nier, en tout cas, c’est que ce procédé, qu’on dirait emprunté aux pratiques de l’hypnotisme, est nouveau, hardi et d’un intérêt passionnant.

Il est certain, maintenant, que le langage usuel ne suffit pas à une âme qui veut se dévoiler dans toute sa complexe vérité. Je n’ai pas besoin d’insister sur l’impossibilité où nous sommes d’expliquer clairement, par la parole, ce que nous pensons, ce que nous sentons, ce que nous sommes. Il faut d’autres moyens pour communiquer son état d’âme à son entourage. Il faut lui suggérer ses propres idées, et cette suggestion ne peut s’exercer que sur des imaginations qu’on arrache au milieu dans lequel elles vivent, pour les transporter dans un milieu tout différent, dans son milieu à soi.

Ibsen vit dans le rêve ; il nous transportera donc dans le rêve. Dans sa tête de dramaturge les idées se revêtent d’images, tout un monde la peuple, et, ce monde, il nous y entraînera à sa suite. Par quelle force accomplira-t-il ce miracle ? Je l’ai déjà dit, en nous présentant ses figures et ses milieux symboliques avec une extrême précision, ainsi que cela se passe dans les rêves et dans les hallucinations. De là, la minutie des détails de la mise en scène lés, pour Solness le Constructeur, en vue des mouvements, des attitudes, ainsi que pour bien préciser la vision, telle qu’elle s’est présentée à l’imagination de l’auteur.

Ainsi le langage parlé étant insuffisant pour exprimer l’idée, il a pour premier complément une action qui la représente, c’est-à-dire un symbole. En outre, il est corroboré par l’impression que nous fait le milieu où cette action se passe. Enfin, les intonations, les gestes, les mouvements contribuent puissamment à cette sorte d’initiation.

Voilà pourquoi j’affirme que, dans une pièce comme Solness, l’interprétation a une énorme importance. Elle seule peut donner à ces personnifications de la vie cérébrale du poète l’obsédante netteté avec laquelle elles se présentent à son imagination. Ses interprètes doivent comprendre en outre que le rêve d’Ibsen est un rêve d’artiste où tout a du relief, où tout est plein non seulement de vérité mais de charme. Il en donne involontairement jusqu’aux figures les plus effacées et à celles que leur rôle devrait rendre antipathiques.

Si Maître Solness, Aline, Kaia Fosli et les autres personnages de la pièce ne doivent nullement nous être présentés comme des êtres de raison, s’il est essentiel de les faire vivre sur la scène d’une vie réelle, inquiétante même, jusqu’à un certain point, par son intensité, cette condition s’impose encore plus quand il s’agit de Hilde. L’auteur a soin de l’indiquer, par la façon dont il expose le caractère de la petite Wangel, dès son entrée. Il multiplie les détails qui nous la font connaître, avec une profusion qui peut paraître oiseuse, quelquefois même ridicule. Il la fait parler de ses jupons, de son linge sale, dans une espèce de slang norvégien fleuri d’expressions comme celle que j’ai rendue par zut, et qui est beaucoup trop libre dans l’original pour pouvoir être traduite littéralement, bien qu’elle fasse partie du vocabulaire héroïque et qu’il arrive même de l’entendre dans les Parlements.

Et le coup de théâtre qui fait apparaître la jeune fille, dans son éblouissante fraîcheur, au moment même où Solness, qu’elle subjuguera du premier coup, exprimait sa peur d’entendre, d’un moment à l’autre, la jeunesse frapper à sa porte, et demander qu’il lui cède de la place, comme l’auteur semble préoccupé d’effacer ce qu’il peut y avoir là de trop fantastique !

Nous apprenons aussitôt que Hilde est une ancienne connaissance du médecin. Ils évoquent ensemble des souvenirs communs, un petit tableau de vie ordinaire, qui sert, en même temps, à nous révéler le caractère libre et espiègle de la jeune fille, sa coquetterie, son insouciance. Puis son entrée dans la maison de Solness est expliquée par une circonstance toute naturelle. Au cours de ses pérégrinations, cette infatigable touriste a également rencontré la pauvre Aline, qui faisait une cure d’air sur les hauts plateaux, et Mme Solness, par devoir de politesse (toujours ces malheureux devoirs !) l’a invitée à venir la voir un jour.

Quant à la figure même de Hilde Wangel, que la Dame de la Mer nous avait déjà fait connaître, elle n’est pas faite pour étonner, de prime abord, quiconque a rencontré de ces jeunes Norvégiennes aux allures indépendantes, vives et prime-sautières, qui voyagent seules, comme les misses américaines, mais se distinguent de ces dernières par je ne sais quel enthousiasme dans l’âme, que leurs yeux traduisent. Il n’y a pas jusqu’à cette expression vague et énigmatique qu’on voit passer de temps en temps sur les traits de Hilde, qui ne soit copié d’après nature. Ce n’est souvent, chez les jeunes filles de son pays, qu’un artifice de coquetterie. Mais cela peut être aussi, comme chez elle, un symptôme de névrose, de folie latente couvant sous une apparence de vigueur et de santé.

Cette folie s’accentue peu à peu au contact de celle de Solness. Elles se comprennent, s’attirent et se stimulent l’une l’autre, et voilà qu’Ibsen nous montre, une fois de plus, dans un drame charpenté à l’antique, l’action inexorable d’une de ces lois absolues et cruelles qui remplacent, chez lui, l’aveugle fatalité des anciens.

À peine cette loi est-elle en œuvre, que nous voyons se précipiter ses effets, sans que rien puisse les enrayer. Il ne nous reste qu’à constater l’impuissance des tentatives faites dans ce but, au nom de la raison ou de la morale, la vanité des influences étrangères et des résistances du cœur.

Ainsi que Solness ne peut échapper aux « serres » de Hilde, le poète ne se dérobe pas à son génie, ni le siècle à l’esprit qui le mène. Car Hilde, on l’a compris, personnifie la puissance fatale, irrésistible, torturante de l’inspiration, quelquefois généreuse et naïve comme un enfant, quelquefois subversive et folle. Au fond, elle n’a d’autre fonction que de se satisfaire elle-même. Le personnage de Hilde incarne ce qu’il y a, dans l’âme d’Ibsen, de hardi et de jeune. Il l’a tiré, pour ainsi dire, de sa propre substance. À la faveur de ce dédoublement, il a vu clairement tout le danger qu’un tel élément fait courir à son intelligence pleine encore d’idées empruntées au passé.

N’importe, il écoute la voix qui le pousse à oser, malgré sa faiblesse, et, si le vertige le prend, s’il succombe, tant pis ! Il ne pouvait agir autrement. La voix de Hilde est comme une voix intérieure. Il faut le faire sentir dans la partie du dialogue où elle devine et achève la pensée de Solness, et dans celle où Solness adopte sa pensée à elle et ne voit plus que par ses yeux, dût-il voir, comme elle, une réalité dans ce qui n’est qu’un rêve. On doit marquer, par moments, que les deux ne font qu’un, qu’ils sont indissolublement liés l’un à l’autre. Ce sont les seuls passages du drame où le jeu des artistes doit nous révéler la pensée secrète du poète. Cela suffira pour nous donner l’intuition de tout ce qui est enfermé dans cette œuvre.

On a dit qu’Ibsen était indifférent au succès. Ce n’est pas exact. Mais le succès qu’il vise ne se traduit pas en applaudissements.

Quand un homme comme lui nous ouvre son cœur et son âme, on ne l’applaudit pas, et souvent on ne le comprend même pas. Mais, de ceux qui le comprennent, quelques-uns rentrent en eux-mêmes et trouvent au fond de leur propre nature les forces et les faiblesses, les élans et les amertumes dont ils viennent de recevoir l’émouvante confidence. C’est là le charme de ces confessions et le genre de succès qu’elles appellent.

Solness est, je crois, la première confession qu’un poète nous ait faite au théâtre.

Ceux qu’elle intéressera, pour la raison que je viens de dire, sont-ils assez nombreux pour constituer un public ? Je compte sur les cérébraux de tous les pays, qui composent la clientèle spéciale d’Ibsen, et dont les rapports intellectuels avec ce poète me font penser à ceux de l’architecte avec Hilde Wangel.


M. PROZOR.


Saint-Pétersbourg, janvier 1893.








SOLNESS LE CONSTRUCTEUR



PERSONNAGES

HALVARD SOLNESS, maître-constructeur.

Madame SOLNESS.

Le docteur HERDAL.

KAIA FOSLI.

HILDE WANGEL.

KNUT BROVIK,

RAGNAR BROVIK, son fils,

employés chez Solness.

La Foule.

Quelques dames.

ACTE PREMIER


Chez Solness. Un cabinet de travail simplement meublé. À gauche, une porte à deux battants donnant sur le vestibule. À droite, une porte conduisant à l’appartement particulier des Solness. Au fond, une porte ouverte sur la salle de dessin. Au premier plan, à gauche, un haut pupitre chargé de livre de papiers et de tout ce qu’il faut pour écrire. Plus au fond, un poêle. Dans le coin de droite, un sofa, une table et des chaises ; sur la table, une carafe et des verres. Au premier plan, à droite, une table plus petite, un fauteuil et une chaise à bascule. Une lampe de travail allumée et posée sur la grande table de la salle de dessin, une autre sur la table du coin, une troisième sur le pupitre.

Dans la salle de dessin, Knut Brovik et son fils Ragnar dessinent et calculent. Debout au pupitre, Kaia Fosli écrit dans le grand livre. Knut Brovik est un vieillard maigre, à la barbe et aux cheveux blancs. Il est vêtu d’une redingote noire convenable, quoique un peu usée, et porte lunettes. Sa cravate est d’un blanc légèrement jauni. Ragnar Brovik est un homme blond d’une trentaine d’années, bien mis, un peu voûté. Kaia Fosli est une frêle jeune fille de vingt et quelques années, mise avec soin, mais d’apparence maladive. Ses yeux sont protégés par un abat-jour vert. Tous trois travaillent quelque temps en silence.


KNUT BROVIK se lève subitement, comme saisi d’angoisse, et s’avance en haletant jusqu’à la porte du cabinet de travail

Non ! cela ne durera pas longtemps !


KAIA, s’approchant de lui.

Tu te sens donc bien mal ce soir, mon oncle ?


BROVIK

Oh ! je sens que cela empire de jour en jour.


RAGNAR se lève et s’approche de son père.

Tu ferais mieux de rentrer, père, et de tâcher de dormir.


BROVIK, avec irritation.

Me mettre au lit, peut-être ? Tu veux donc que je m’achève ?


KAIA

Eh bien ! essaye de faire un bout de promenade.


RAGNAR

Oui, c’est cela. Je t’accompagnerai.


BROVIK, vivement.

Je ne sortirai pas avant qu’il soit rentré. Il faut que je m explique ce soir même… (Avec une sourde colère) avec lui… avec le patron !


KAIA, anxieusement.

Oh ! non, mon oncle ! Attends encore, je t’en prie !


RAGNAR

Oui, père, tu ferais mieux d’attendre.


BROVIK, respirant avec peine.

Ah ! ah ! c’est que je n’ai pas le temps d’attendre.


KAIA, l’oreille tendue.

Chut ! J’entends son pas sur l’escalier.

(Ils se remettent tous trois au travail. Un silence. — Halvard Solness entre par la porte du vestibule. C’est un homme d’un certain âge, d’apparence saine et robuste, aux cheveux courts et crépus, à la barbe noire taillée en pointe, aux sourcils noir et épais. Il est vêtu d’un veston vert sombre, à col droit et à plastron, coiffé d’un chapeau gris en feutre mou, et porte des cartons sous le bras.)


SOLNESS, au moment d’entrer, indique du doigt la salle de dessin et demande à voix basse :

Ils sont partis ?


KAIA, doucement, avec un mouvement de tête

Non.

(Elle enlève son abat-jour. Solness s’avance, ôte son chapeau, qu’il jette sur une chaise, dépose les cartons sur la table devant le sofa et s’approche du pupitre. Kaia continue à écrire, mais on voit qu’elle est inquiète et nerveuse.)


SOLNESS, haut.

Qu’écrivez-vous donc là, mademoiselle Fosli ?


KAIA, tressaillant

Oh ! tout simplement…


SOLNESS

Voyons un peu, mademoiselle. (il se penche vers elle, fait semblant de regarder dans le grand-livre et murmure :) Kaia !…


KAIA, bas, continuant à écrire :

Quoi ?


SOLNESS

Pourquoi ôtez-vous votre abat-jour chaque fois que j’entre ?


KAIA, sans changer de ton.

Parce que cela me rend laide.


SOLNESS, souriant.

Et vous ne voulez pas paraître laide, Kaia ?


KAIA, tournant à demi la tête vers lui.

Pour rien au monde. Du moins à vos yeux.


SOLNESS, passant légèrement la main sur les cheveux de Kaia.

Pauvre, pauvre petite Kaia…


KAIA, baissant la tête.

Chut ! On peut vous entendre.

(Solness fait quelques pas vers la droite, puis il se retourne, s’avance jusqu’à la porte de la salle de dessin et s’arrête.)


SOLNESS

Il n’est venu personne en mon absence ?


RAGNAR, se levant.

Si ; le jeune couple qui veut faire construire une villa à Lœvstrand.


SOLNESS, d’un ton maussade.

Ah ! ces deux-là ? Ils peuvent attendre. Je n’ai pas encore fait mon plan.


RAGNAR, avec hésitation, s’approchant de Solness.

Ils tiennent tant à ce que cela ne dure pas trop longtemps.


SOLNESS, sans changer de ton.

Oui, oui, c’est toujours la même chanson.


BROVIK, levant la tête.

Il leur tarde tant d’être établis, disent-ils.


SOLNESS

C’est bien, c’est bien, on connaît cela. Après cela, ils se contentent de n’importe quoi, d’une… d’un simple pied-à-terre. Il ne s’agit plus d’un vrai foyer. Ah ! non, merci ! Qu’ils s’adressent à un autre. Dites-leur cela quand ils reviendront.


BROVIK, levant ses lunettes et jetant à Solness un regard interrogateur.

À un autre ? Comment ? vous laisseriez échapper cette commande ?


SOLNESS, avec impatience.

Oui, oui, oui, le diable m’emporte ! Puisque c’est ainsi… Plutôt cela que de bâtir en l’air, n’importe comment. (Avec éclat.) Est-ce que je les connais, ces gens ?


BROVIK

Ce sont des gens sérieux. Ragnar, lui, les connaît. Il fréquente même la maison. Des gens très sérieux


SOLNESS

Bah ! sérieux… sérieux. D’ailleurs ce n’est pas de cela que je parle. Mon Dieu ! Est-ce que vous ne me comprenez plus, vous aussi ? (Avec violence.) Je ne veux pas avoir affaire à ces étrangers. Qu’ils s’adressent à qui ils veulent ! Cela m’est égal.


BROVIK, se levant vivement.

C’est sérieux, ce que vous dites ?


SOLNESS, avec ténacité.

Ma foi, oui ; c’est dit.

(Il fait quelques pas dans la chambre. — Brovik échange un regard avec Ragnar qui fait un geste comme pour le dissuader ; puis il passe dans l’autre chambre.)


BROVIK

Puis-je causer un instant avec vous ?


SOLNESS

Parfaitement, si vous voulez


BROVIK, à Kaia.

Va dans l’autre chambre, toi.


KAIA, inquiète

Oh ! mais, mon oncle…


BROVIK

Fais ce que je te dis, enfant, et ferme la porte derrière toi.

(Kaia passe à contre-cœur dans la salle de dessin, jette à Solness un regard anxieux et suppliant et ferme la porte derrière elle.)


BROVIK, d’une voix légèrement contenue.

Je ne veux pas que ces pauvres enfants sachent où j’en suis.


SOLNESS

C’est vrai ! Vous avez mauvaise mine ces jours-ci.


BROVIK

Je suis un homme fini ! Mes forces diminuent de jour en jour.


SOLNESS

Asseyez-vous.


BROVIK

Merci… Si vous permettez…


SOLNESS, faisant un geste pour lui avancer le fauteuil

Allons, prenez place. Eh bien ?..


BROVIK, s’asseyant péniblement.

Ah ! c’est à Ragnar que je pense… C’est à lui que je pense… C’est lui qui me fait le plus de peine. Que deviendra-t-il, mon Dieu ?


SOLNESS

Votre fils ? Naturellement je le garderai chez moi, aussi longtemps qu’il le voudra lui-même


BROVIK

C’est justement ce dont il ne veut pas. Il trouve que c’est de moins en moins possible.


SOLNESS

Je crois cependant qu’il est bien rétribué. Mais, s’il voulait davantage, je ne serais pas éloigné de…


BROVIK

Non, non. Il ne s’agit pas de cela. (Avec impatience.) Mais il voudrait enfin travailler pour son compte… lui aussi.


SOLNESS, sans le regarder.

Croyez-vous que Ragnar ait assez de talent pour cela ?


BROVIK

Non, et c’est là ce qu’il y a de plus affreux : je commence à douter de mon garçon. Car jamais vous ne m’avez dit sur son compte un mot qui… qui eût l’air d’un encouragement. Et pourtant il me semble que c’est impossible. Il faut qu’il ait du talent !


SOLNESS

Hem ! c’est qu’il n’a jamais rien étudié à fond, excepté le dessin.


BROVIK, le regardant avec une sourde haine, dit d’une voix rauque :

Vous non plus, vous ne saviez pas grand’chose du métier, à l’époque où vous étiez employé chez moi. Vous n’en avez pas moins fait votre chemin, vous. (Il respire péniblement.) Vous vous êtes élevé et vous nous avez écrasés tous, moi… et bien d’autres.


SOLNESS

Eh ! voyez-vous, j’ai eu de la chance.


BROVIK

Vous avez bien raison… de la chance en tout. Mais vous ne pouvez pas avoir le cœur de me laisser mourir… sans avoir vu ce que vaut Ragnar. Et puis, je voudrais tant les voir mariés… avant de m’en aller.


SOLNESS, brusquement.

Est-ce aussi son idée, à elle ?


BROVIK

Non, ce n’est pas tant l’idée de Kaia que… Enfin, Ragnar en parle tout le temps. (Suppliant.) Il faut… il faut que vous lui trouviez quelque travail indépendant. Il faut que je voie quelque ouvrage de lui, de mon pauvre garçon, il le faut, entendez-vous !


SOLNESS, agacé.

Je ne puis lui faire descendre des commandes de la Lune, que diable !


BROVIK

Justement il pourrait avoir une belle commande en ce moment, un grand travail.


SOLNESS, tressaillant.

Lui ?


BROVIK

Oui, si vous y consentez.


SOLNESS

Quel est ce travail ?


BROVIK, avec ua peu d’hésitation.

Il pourrait construire cette villa à Lœvstrand.


SOLNESS

Cette villa ? Mais c’est moi qui dois la bâtir.


BROVIK

Oh ! vous n’y tenez pas.


SOLNESS, bondissant.

Je n’y tiens pas ? Moi ! Qui ose le prétendre ?


BROVIK

Vous venez de le dire vous-même.


SOLNESS

Bah ! n’écoutez donc pas tout ce que je dis, comme cela. Vous dites que Ragnar pourrait construire cette villa ?


BROVIK

Oui. Il connaît la famille. Et puis il a fait… oh ! simplement pour s’amuser… il a fait les dessins, le devis, enfin tout le plan…


SOLNESS

Et ses dessins, ils en sont contents, les gens qui veulent faire bâtir ?


BROVIK

Oui. Si vous vouliez seulement les examiner et les approuver…


SOLNESS

Ils confieraient la commande à Ragnar ?


BROVIK

Son idée leur a extrêmement plu. C’est quelque chose de tout nouveau, ont-ils dit.


SOLNESS

Vraiment ! quelque chose de tout nouveau ? Ce n’est pas du vieux comme ce que je bâtis, moi ?


BROVIK

Ils trouvent que c’est autre chose, voilà tout.


SOLNESS, avec une amertume concentrée.

Ainsi, c’est chez Ragnar qu’ils sont venus…pendant que j’étais absent !


BROVIK

Ils sont venus vous voir et vous demander si vous consentiez à vous désister.


SOLNESS, bondissant.

Me désister ? Moi ?


BROVIK

Dans le cas où les dessins de Ragnar vous paraîtraient…


SOLNESS

Moi ? Céder la place à votre fils ?


BROVIK

Non, mais lui céder l’affaire. C’est ainsi qu’ils l’entendent.


SOLNESS

Cela revient au même. (Avec un amer sourire.) Ah ! c’est ainsi ! Halvard Solness… commencerait à céder la place ! Faire place aux jeunes, aux tout jeunes peut-être ! On veut qu’il fasse place ! Place ! place !


BROVIK

Mon Dieu ! il y a de la place pour plus d’un…


SOLNESS

Eh ! il n’y en a pas tant que cela. Mais ce n’est pas là la question. Sachez que je ne reculerai jamais, jamais, devant personne, jamais de plein gré ! Jamais au monde, vous dis-je !


BROVIK, se levant avec difficulté.

Ainsi je devrai m’en aller sans emporter avec moi aucune certitude, aucune joie, aucune confiance en Ragnar ? Je n’aurai pas vu un seul ouvrage de lui ? Vous voudriez cela ?


SOLNESS, se détournant à demi, dit d’une voix sourde :

Hem ! Laissez là ces questions.


BROVIK

Non, il me faut une réponse. Voulez-vous que je quitte ce monde après avoir tout perdu ?


SOLNESS, paraît en proie à une lutte intérieure et dit enfin d’une voix sourde, mais ferme :

Vous le quitterez comme vous pourrez et comme il vous plaira.


BROVIK

C’est bien.

(Il fait quelques pas dans la chambre.)


SOLNESS, le suit et dit d’un ton presque désespéré :

C’est que, voyez-vous, je ne puis agir autrement ! Je suis ainsi fait ! Je ne puis changer de nature !


BROVIK

Non, non, j’entends bien, vous ne pouvez pas… (Il chancelle et s’arrête devant la table placée près du sofa.) Puis-je prendre un verre d’eau ?


SOLNESS

Certainement.

(Il remplit un verre qu’il lui tend.)


BROVIK

Merci.

(Il boit, puis dépose le verre. Solness va ouvrir la porte de la salle de dessin.)


SOLNESS

Ragnar ! venez reconduire votre père chez lui.

(Ragnar, se lève vivement et entre dans le cabinet de travail, ainsi que Kaia.)


RAGNAR

Qu’avez-vous, père ?


BROVIK

Donne-moi le bras et partons.


RAGNAR

Oui, mets ton manteau, Kaia.


SOLNESS

Mlle Fosli vous suivra dans un petit instant. Il y a une lettre à écrire.


BROVIK, jetant un regard à Solness.

Bonne nuit, dormez bien… si vous pouvez.


SOLNESS

Bonne nuit.

(Brovik et Ragnar sortent par le vestibule. Kaia s’approche du pupitre. Solness se tient près du fauteuil, baissant la tête.)


KAIA, d’une voix mal assurée.

Il y a une lettre ?…


SOLNESS, d’un ton bref

Non. (Il la regarde durement.)


KAIA, d’une voix basse et anxieuse.

Ah !


SOLNESS, faisant du doigt un signe impératif.

Venez ici ! Tout de suite !


KAIA, hésitant.

Oui..


SOLNESS, même jeu.

Plus près.


KAIA, obéissant.

Que me voulez-vous ?


SOLNESS, la regardant un instant.

Est-ce à vous que je dois cela ?


KAIA

Non, non, comment pouvez-vous le croire ?


SOLNESS

Il paraît cependant que vous voulez vous marier.


KAIA, doucement.

Ragnar et moi sommes fiancés depuis quatre… cinq ans… et…


SOLNESS

Et vous trouvez qu’il faut que cela finisse, n’est-ce pas ?


KAIA

Ragnar et l’oncle disent qu’il le faut. Que me reste-il à faire ?


SOLNESS, d’un ton plus doux.

Ecoutez, Kaia ; avouez qu’au fond vous l’aimez bien un peu votre Ragnar.


KAIA

Je l’aimais beaucoup, Ragnar… avant de venir chez vous.


SOLNESS

Et maintenant ? Plus du tout ?


KAIA, avec passion, tendant vers lui ses mains jointes.

Oh ! vous savez bien que je n’aime plus qu’un être au monde. Jamais je n’en aimerai un autre, jamais.


SOLNESS

Oui, vous le dites, mais cela ne vous empêche pas de me quitter, de me laisser ici à me débattre seul au milieu de tout cela.


KAIA

Mais ne pourrais-je donc pas rester près de vous, même si Ragnar ?…


SOLNESS, avec un geste de dénégation.

Non, non, non, c’est tout à fait impossible. Si Ragnar me quitte et va travailler pour son propre compte, il aura besoin de vous pour son entreprise.


KAIA, se tordant les mains.

Oh ! je crois que je ne pourrai pas me séparer de vous ! Cela me semble tout à fait, tout à fait impossible.


SOLNESS

En ce cas, tâchez de détourner Ragnar de ces sottes lubies. Epousez-le tant que vous voulez… (Se reprenant.) Je veux dire… persuadez-lui de conserver la bonne place qu’il a chez moi. En ce cas, chère Kaia, je pourrai vous garder, vous aussi.


KAIA

Oh ! oui. Quel bonheur si cela pouvait s’arranger ainsi !


SOLNESS, lui prenant la tête entre les deux mains, dit doucement.

C’est que je ne puis me passer de vous, Kaia. Il faut que je vous aie toujours près de moi.


KAIA, dans une exaltation nerveuse.

Oh ! Dieu !… Oh ! Dieu !


SOLNESS, lui baisant les cheveux.

Kaia !… Kaia !…


KAIA, s’affaissant devant lui.

Que vous êtes bon pour moi ! Que vous êtes donc bon !


SOLNESS, violemment

Levez-vous, levez-vous donc, de par le… Il me semble entendre quelqu’un.

(Il l’aide à se relever. Elle se dirige en chancelant vers le pupitre. — Madame Solness entre par la porte de droite. C’est une femme maigre, qui semble rongée par le chagrin et à qui il reste des traces de beauté. Des boucles blondes tombent sur ses épaules. Elle est vêtue avec élégance, tout de noir. Elle parle assez lentement, d’une voix plaintive.)


MADAME SOLNESS, dans la porte.

Halvard !


SOLNESS, se retournant

Ah ! c’est toi, chère !


MADAME SOLNESS, regardant Kaia.

Il me semble que je viens mal à propos.


SOLNESS

Pas du tout. Mlle Fosli a simplement une petite lettre à écrire.


MADAME SOLNESS

Oui, je vois bien.


SOLNESS

Tu as quelque chose à me dire, Aline ?


MADAME SOLNESS

Rien, si ce n’est que le docteur Herdal est dans le petit salon du coin. Peut-être voudrais-tu le voir ?


SOLNESS, la regardant avec méfiance.

Hein ?… Il tient donc bien à me voir, le docteur, hein ?


MADAME SOLNESS

Non, il n’y tient pas absolument… Il est venu chez moi et il voudrait en profiter pour te faire sa visite.


SOLNESS, avec un calme sourire.

Très bien. En ce cas, tu le prieras d’attendre un peu.


MADAME SOLNESS

Tu viendras un peu plus tard, n’est-ce pas ?


SOLNESS

Peut-être. Plus tard, mon amie, plus tard… Dans un instant.


SOLNESS, jetant un nouveau regard vers Kaia.

N’oublie pas de venir, au moins, Halvard.

(Elle se retire et ferme la porte derrière elle.)


KAIA, bas.

Oh ! mon Dieu, mon Dieu… Mme Solness pense du mal de moi, bien sûr.


SOLNESS

Oh ! pas du tout. Du moins, pas plus que d’habitude. Cependant, Kaia, il vaut mieux que vous partiez maintenant.


KAIA

Oui, oui, il faut que je parte.


SOLNESS, sévèrement.

Et vous m’arrangerez cette autre affaire, entendez-vous ?


KAIA

Oh ! si cela dépendait de moi, je…


SOLNESS

Je veux que l’affaire s’arrange, vous dis-je ! Et pas plus tard que demain !


KAIA, anxieusement.

S’il n’y a pas d’autre moyen, je consens à rompre avec lui.


SOLNESS, bondissant.

Rompre ! Ah çà ! vous êtes folle ! Vous voulez rompre ?


KAIA, au désespoir.

Oui, j’aime mieux cela. Il faut… il faut que je reste chez vous. Je ne puis vous quitter ! C’est impossible, impossible !


SOLNESS, n’y tenant plus.

Et Ragnar, donc, de par le diable ! Mais c’est à Ragnar que je…


KAIA, le regardant avec épouvante.

C’est donc pour Ragnar avant tout que… que vous ?…


SOLNESS, se reprenant.

Mais non, bien sûr ! Vous ne comprenez donc rien. (D’une voix douce et caressante.) C’est vous que je veux garder. C’est vous avant tout, Kaia. Mais c’est justement pour cela que vous devez décider Ragnar à ne pas quitter sa place. Allons, allons, rentrez, maintenant.


KAIA

Oui, oui, bonne nuit.


SOLNESS

Bonne nuit. (La retenant.) Écoutez ! Les dessins de Ragnar sont là, n’est-ce pas ?


KAIA

Oui, je n’ai pas vu qu’il les ait emportés.


SOLNESS

Trouvez-les moi, en ce cas. Je voudrais tout de même les parcourir un peu.


KAIA, joyeusement.

Oh ! oui, faites cela !


SOLNESS

Pour vous, chère Kaia. Allons, trouvez les moi bien vite, entendez-vous !

(Kaia passa vite dans la salle de dessin, fouille anxieusement dans le tiroir de la table, y trouve un carton et l’apporte.)


KAIA

Voici tous les dessins.


SOLNESS

C’est bien. Posez-les sur la table.


KAIA, déposant le carton.

Bonsoir. (D’une voix suppliante.) Et pensez à moi avec bonté.


SOLNESS

Oh ! je le fais toujours. Bonsoir, chère petite Kaia (Regardant la porte de droite.) Allez, allez !

(Madame Solness et le docteur Herdal entrent par la porte de droite. Le docteur est un homme d’un certain âge, replet, au visage rond, satisfait, entièrement rasé, à la chevelure blonde, clairsemée. Il porte des lunettes d’or.)


MADAME SOLNESS, dans la porte.

Écoute, Halvard. Le docteur veut s’en aller.


SOLNESS

Allons, entrez.


MADAME SOLNESS, à Kaia qui éteint la lampe du pupitre.

Vous avez fini votre lettre, mademoiselle ?


KAIA, troublée.

Ma lettre ?…


SOLNESS

Oui, il n’y avait que quelques mots à écrire.


MADAME SOLNESS

Bien peu, à ce que je vois.


SOLNESS

Vous pouvez partir, mademoiselle Fosli. Et venez de bonne heure demain.


KAIA

Oui, monsieur. Bonsoir, madame.

(Elle sort par la porte du vestibule.)


MADAME SOLNESS

Tu dois être content, Halvard, d’avoir trouvé cette demoiselle ?


SOLNESS

Certainement. Elle s’entend atout.


MADAME SOLNESS

On le voit.


LE DOCTEUR HERDAL

Elle sait aussi tenir les livres ?


SOLNESS

Eh ! elle a acquis un peu de pratique dans l’espace de ces deux années. Et puis elle est gentille et pleine de bonne volonté.


MADAME SOLNESS

Oui, cela doit être bien agréable.


SOLNESS

Sans doute. Surtout quand on n’est pas gâté sous ce rapport.


MADAME SOLNESS, avec un doux reproche.

Est-ce à toi de dire cela, Harvard ?


SOLNESS

Oh ! non ! non ! chère Aline. Je te demande pardon.


MADAME SOLNESS

Il n’y a pas de quoi. C’est dit, docteur ; vous reviendrez tantôt prendre le thé avec nous.


LE DOCTEUR HERDAL

Dès que j’aurai fait cette visite, je reviendrai.


MADAME SOLNESS

Merci.

Elle sort par la porte de droite.)


SOLNESS

Vous êtes pressé, docteur ?


LE DOCTEUR HERDAL

Du tout.


SOLNESS

En ce cas, puis-je causer un instant avec vous ?


LE DOCTEUR HERDAL

J’en serai enchanté !


SOLNESS

Asseyons-nous donc.

(Il indique au docteur la chaise à bascule, et s’assied dans la fauteuil.)


SOLNESS, avec un regard scrutateur.

Dites-moi… N’avez vous rien remarqué chez Aline ?


LE DOCTEUR HERDAL

Tout à l’heure ?


SOLNESS

Oui. Quand elle était là devant moi… n’avez-vous rien remarqué ?


LE DOCTEUR HERDAL, souriant.

Pardieu ! Il n’était pas difficile de voir que… votre femme… hem !…


SOLNESS

Allons !


LE DOCTEUR HERDAL

Que votre femme regarde de travers cette demoiselle Fosli.


SOLNESS

Rien d’autre ? Je l’avais remarqué moi-même.


LE DOCTEUR HERDAL

Il n’y a là, après tout, rien de bien étonnant.


SOLNESS

Que voulez-vous dire ?


LE DOCTEUR HERDAL

Il n’est pas étonnant qu’elle n’aime point à voir sans cesse une autre femme à vos côtés.


SOLNESS

Non, non, vous avez peut-être raison et Aline aussi. Mais à cela… il n’y a rien à faire.


LE DOCTEUR HERDAL

Ne pournez-vous pas prendre un commis ?


SOLNESS

Le premier galopin venu ? Merci, cela ne ferait pas mon affaire.


LE DOCTEUR HERDAL

Mais si votre femme.. faible comme elle est… ne peut pas supporter cela ?


SOLNESS

Ma foi, tant pis… Kaia Fosli doit rester ici… il le faut… Je ne puis la remplacer par personne.


LE DOCTEUR HERDAL

Par personne ?


SOLNESS, d’un ton bref.

Non, par personne.


LE DOCTEUR HERDAL, approchant son siège de celui de Solness.

Écoulez-moi, mon cher monsieur Solness, me permettez-vous de vous poser une question d’ami ?


SOLNESS

Parlez.


LE DOCTEUR HERDAL

Les femmes, voyez-vous… ont un vrai flair dans certaines matières…


SOLNESS

Oui, vous avez raison, mais ?…


LE DOCTEUR HERDAL

Écoutez-moi. L’aversion que votre femme éprouve pour cette Kaia Fosli ?…


SOLNESS

Eh bien ?


LE DOCTEUR HERDAL

Cette aversion insurmontable serait-elle tout à fait… tout à fait sans motif ?


SOLNESS, le regarde et se lève de son siège.

Ah ! nous y voilà donc !


LE DOCTEUR HERDAL

Ne m’en veuillez pas pour cette question, mais n’y en aurait-il vraiment aucun ?


SOLNESS, d’un ton bref et décidé.

Non.


LE DOCTEUR HERDAL

Ainsi, pas le moindre motif ?


SOLNESS

Il n’y en a pas d’autre que le caractère soupçonneux de ma femme.


LE DOCTEUR HERDAL

Je sais que vous avez connu plus d’une femme dans votre vie.


SOLNESS

Oui, j’en ai connu assez.


LE DOCTEUR HERDAL

Et vous avez trouvé goût à plusieurs d’entre elles.


SOLNESS

Eh ! oui, je n’en disconviens pas.


LE DOCTEUR HERDAL

Voyons… n’y aurait-il rien de pareil dans… le cas présent ? Je parle de Mlle Fosli.


SOLNESS

Non, rien du tout… de mon côté.


LE DOCTEUR HERDAL

Et du sien ?


SOLNESS

Je crois, docteur, que vous n’avez aucun droit à me poser cette question.


LE DOCTEUR HERDAL

Nous parlions du flair de votre femme.


SOLNESS

Soit ! Et, quanta cela… (Baissant la voix.) Aline a assez bon flair, comme vous dites.


LE DOCTEUR HERDAL

Hé bien ! que vous disais-je ?


SOLNESS, se rasseyant.

Écoutez-moi, docteur Herdal.., je vais vous conter une histoire étrange. Voulez-vous ?


LE DOCTEUR HERDAL

J’aime bien les histoires étranges.


SOLNESS

Vous vous souvenez peut-être que j’ai pris à mon service Knut Brovik et son fils, dans un moment où le vieux était complètement coulé ?


LE DOCTEUR HERDAL

Oui, j’ai entendu parler de cela.


SOLNESS

Il faut dire que ce sont au fond d’habiles gaillards l’un et l’autre, très bien doués chacun à sa façon. Mais voilà que le fils a l’idée de se fiancer. Et naturellement, une fois marié, il se mettrait à bâtir pour son propre compte. Ils ont tous la même chose en tête, les jeunes.


LE DOCTEUR HERDAL, souriant.

Oui, ils ont la mauvaise habitude de vouloir se marier.


SOLNESS

Mais cela ne ferait pas mon affaire. Ragnar m’est utile ; son père aussi. Il a un talent du diable pour calculer la résistance, le cubage, pour toute cette sacrée besogne, voyez-vous.


LE DOCTEUR HERDAL

Oui, oui, cela appartient au métier, cela aussi.


SOLNESS

Eh ! oui. Or, Ragnar tenait absolument à travailler pour son compte. Il n’y avait pas à dire non.


LE DOCTEUR HERDAL

Et cependant il continue à servir chez vous.


SOLNESS

Oui, vous allez voir. Un jour Kaia Fosli est venue les trouver pour une affaire quelconque. Elle n’était encore jamais venue ici. En les voyant tout bêtes l’un devant l’autre, une idée me vint : si je pouvais la décider à travailler chez moi, je pourrais peut-être garder Ragnar.


LE DOCTEUR HERDAL

Celait assez bien imaginé.


SOLNESS

Oui, mais, ce jour-là, il n’y eut pas un mot d’échangé à ce sujet. Tout ce que je fis, ce fut de la regarder bien en face… avec le désir formel de l’avoir ici, près de moi. Puis je lui dis quelques paroles aimables… à propos de n’importe quoi. Après cela, elle s’en alla.


LE DOCTEUR HERDAL

Et après ?


SOLNESS

Mais voilà que, le lendemain, vers le soir, après le départ du vieux Brovik et de Ragnar, elle revint chez moi et se comporta tout comme si nous nous étions mis d’accord.


LE DOCTEUR HERDAL

D’accord ? sur quoi ?


SOLNESS

Mais sur tout ce que j’avais pensé, rien que pensé, sans en dire un seul mot.


LE DOCTEUR HERDAL

C’est vraiment bien étrange.


SOLNESS

N’est-ce pas ? Elle m’a simplement demandé quelles seraient ses occupations, si elle devait commencer son service dès le lendemain matin, et d’autres choses du même genre.


LE DOCTEUR HERDAL

Ne pensez-vous pas qu’elle a fait cela pour rester auprès de celui qu’elle aime ?


SOLNESS

C’est ce que j’ai commencé par croire ; mais non, ce n’était pas cela. Elle semble lui avoir glissé des mains, en entrant chez moi.


LE DOCTEUR HERDAL

Vous voulez dire qu’elle a glissé dans les vôtres.


SOLNESS

Absolument. Quand je me tiens derrière elle et que je la regarde, j’ai remarqué qu’elle le sent. Elle a des frissons, des tressaillements sitôt que je l’approche. Que dites-vous de cela ?


LE DOCTEUR HERDAL

Hem !… Ce n’est pas si difficile à expliquer.


SOLNESS

Et ce que je viens de vous raconter ? Sa conviction d’avoir entendu de ma bouche ce que je m’étais contenté de penser et de vouloir… en silence, à part moi, dans mon for intérieur. Qu’en dites-vous ? Pouvez-vous m’expliquer cela, docteur ?


LE DOCTEUR HERDAL

Je ne m’en charge pas.


SOLNESS

J’en étais sûr d’avance. Aussi n’ai-je jamais voulu en parler avant aujourd’hui. Mais tout cela, voyez-vous, m’embarrasse diablement à la longue : je suis là, du matin au soir, feignant de… Et cela me donne des torts envers elle, la pauvre fille. (Avec violence.) Mais je ne puis faire autrement. Si elle m’échappe, je perds Ragnar.


LE DOCTEUR HERDAL

Et vous n’avez pas expliqué tout cela à votre femme ?


SOLNESS

Non.


LE DOCTEUR HERDAL

Oh ! mais, pourquoi ne pas l’avoir fait ?


SOLNESS, le regardant fixement, dit d’une voix étouffée.

Parce que… parce que, en laissant Aline être injuste avec moi, il me semble que je m’impose une sorte de torture bienfaisante.


LE DOCTEUR HERDAL, secouant la tête.

Je ne comprends pas un traître mot à ce que vous dites.


SOLNESS

Tenez c’est comme une espèce d’acompte qui réduirait, ne fût-ce que de quelques sous, une énorme, une terrible dette…


LE DOCTEUR HERDAL

Envers votre femme ?


SOLNESS

Oui. Et cela soulage toujours un peu. On peut respirer un instant, vous comprenez.


LE DOCTEUR HERDAL

Non ; Dieu me damne, si je comprends un mot…


SOLNESS, brusquement, en se levant

Allons, c’est bon… nous n’en parlerons plus. (Il gagne le fond, revient sur ses pas et s’arrête près de la table. Regardant le docteur et souriant avec malice.) Dites donc, docteur ! Vous croyez m’avoir tiré les vers du nez, cette fois ?


LE DOCTEUR HERDAL, avec un peu d’humeur.

Tiré les vers du nez ? Je continue à ne pas saisir, maître Solness.


SOLNESS

Eh ! avouez-le donc ! Je l’ai assez remarqué, vous savez.


LE DOCTEUR HERDAL

Qu’avez-vous remarqué ?


SOLNESS, lentement, baissant la voix.

Que vous venez ici en douceur, pour avoir les yeux sur moi.


LE DOCTEUR HERDAL

Moi ? Et pourquoi ferais-je cela, grand Dieu !


SOLNESS

Parce que vous me croyez… (Avec explosion.) Eh ! de par le diable ! Vous croyez ce que croit Aline.


LE DOCTEUR HERDAL

Et que croit-elle donc, elle ?


SOLNESS, se maîtrisant de nouveau.

Elle commence à croire que je suis… Comment dire… que je suis… malade.


LE DOCTEUR HERDAL

Vous, malade ? Jamais elle ne m’en a dit un mot. Voyons, qu’avez-vous donc, mon ami ?


SOLNESS, se penchant sur le dossier du siège où est assis le docteur, lui dit à l’oreille :

Aline croit que je suis fou. Voilà ce qu’elle croit.


LE DOCTEUR HERDAL, se levant.

Voyons ! mon cher monsieur Solness.


SOLNESS

Que Dieu me vienne en aide… C’est ainsi. Et elle vous l’a persuadé, à vous. Et moi, docteur, je puis vous assurer que je… que je vous ai bien observé, allez. On ne me met pas si facilement dedans, sachez-le.


LE DOCTEUR HERDAL, le regardant avec étonnement.

Jamais, maître Solness… jamais pareille idée ne m’est entrée en tête.


SOLNESS, avec un sourire de doute.

Vraiment ? Jamais ?


LE DOCTEUR HERDAL

Non, jamais ! Ni à votre femme non plus assurément. J’en prêterais serment.


SOLNESS

Je ne vous le conseillerais pas. Car jusqu’à un certain point, voyez-vous, elle pourrait… elle pourrait avoir ses raisons pour le croire !


LE DOCTEUR HERDAL

Ah ! non. Je vous dirai à la fin…


SOLNESS, faisant un geste pour l’interrompre.

C’est bien, cher docteur… N’en parlons plus. Il vaut mieux que chacun garde son idée.

(Changeant de ton, avec calme et gaîté.) Mais alors docteur,… dites-donc ?…


LE DOCTEUR HERDAL

Quoi ?


SOLNESS

Puisque vous ne me croyez pas… comment dirai-je… malade… dérangé… enfin fou… ou quelque chose d’approchant…


LE DOCTEUR HERDAL

Eh bien ?


SOLNESS

Eh bien ! vous devez vous imaginer que je suis un bien heureux mortel, dites ?


LE DOCTEUR HERDAL

M’imaginer seulement ?


SOLNESS

Non, non, pardieu ! Comment ? Solness, le constructeur Halvard Solness… Excusez du peu !


LE DOCTEUR HERDAL

En effet, je dois dire que vous avez été, à mon avis, singulièrement favorisé par la fortune.


SOLNESS, réprimant un amer sourire.

C’est vrai ; je n’ai pas le droit de me plaindre.


LE DOCTEUR HERDAL

D’abord l’incendie de ce vieux nid de chouettes. Ce fut une vraie chance pour vous.


SOLNESS, gravement.

N’oubliez pas que, pour Aline, ce fut la destruction du foyer de sa famille.


LE DOCTEUR HERDAL

Oui, elle en a éprouvé un profond chagrin, elle.


SOLNESS

Elle n’en est pas encore remise. Ces douze ans n’y ont rien fait.


LE DOCTEUR HERDAL

Le coup le plus dur, c’est ce qui est venu après.


SOLNESS

Les deux coups réunis l’ont abattue.


LE DOCTEUR HERDAL

Mais vous, vous-même, votre triomphe date de là. D’un pauvre garçon de la campagne que vous étiez au début, vous voici le premier parmi vos confrères. Vraiment, maître Solness, la fortune vous a été propice.


SOLNESS, avec un regard inquiet.

C’est justement là ce qui me tourmente.


LE DOCTEUR HERDAL

Ce qui vous tourmente ! D’avoir eu de la chance ?


SOLNESS

Cela ne me laisse pas un instant de repos… pas un. Car il faut bien qu’un jour le revirement arrive.


LE DOCTEUR HERDAL

Des balivernes ! Comment arriverait-il ?


SOLNESS, fermement.

Par la jeunesse.


LE DOCTEUR HERDAL

Bast ! La jeunesse ! Vous n’êtes pas encore une ruine, que je sache. Ah ! non. Vous êtes plus solidement établi ici que vous ne l’avez jamais été.


SOLNESS

Le revirement viendra, j’en ai le pressentiment. Je le sens approcher. D’abord tel ou tel autre me demandera de lui céder la place. Et tous se précipiteront derrière lui en criant : Place, place, place ! Vous allez voir, docteur, vous allez voir ! Un jour, la jeunesse viendra frapper à ma porte.


LE DOCTEUR HERDAL, souriant.

Eh bien, après ! Quoi ?


SOLNESS

Quoi ?… C’en sera fait, alors, du constructeur Solness.

(On frappe à la porte de gauche.)


SOLNESS, tressaillant.

Qu’est-ce que c’est ! Vous avez entendu ?


LE DOCTEUR HERDAL

On frappe à la porte.


SOLNESS, élevant la voix.

Entrez !

(Hilde Wangel entre par la porte du vestibule. Elle est de taille moyenne, svelte et bien faite. Son visage est légèrement bruni par le soleil. Elle porte un costume de touriste, jupe un peu retroussée, col et chapeau marin, havresac au dos, et s’appuie sur un bâton alpin.)


HILDE WANGEL, se dirigeant vers Solness, les yeux brillants de joie.

Bonsoir !


SOLNESS, la regardant étonné.

Bonsoir.


HILDE, souriant.

Je crois que vous ne me reconnaissez pas.


SOLNESS

Non… je dois avouer que…


LE DOCTEUR HERDAL

Mais moi, mademoiselle, je vous reconnais.


HILDE, gaîment.

Comment ! c’est vous qui…


LE DOCTEUR HERDAL

Mais oui, c’est moi. (A Solness.) Nous nous sommes rencontrés cet été là-haut, dans un chalet. (A Hilde.) Et ces autres dames ? Que sont-elles devenues ?


HILDE

Oh ! elles ont continué leur chemin vers l’Est.


LE DOCTEUR HERDAL

Elles auront été choquées du tapage que nous avons fait ce soir-là.


HILDE

Je crois que oui.


LE DOCTEUR HERDAL, la menaçant du doigt.

Avouez que vous avez été un peu coquette avec nous.


HILDE

C’est plus amusant que de tricoter des bas en compagnie de vieilles dames.


LE DOCTEUR HERDAL, souriant.

Vous avez parfaitement raison.


SOLNESS

Vous êtes arrivée ce soir ?


HILDE

J’arrive en ce moment.


LE DOCTEUR HERDAL

Vous êtes seule, mademoiselle Wangel ?


HILDE

Eh ! oui


SOLNESS

Wangel ? Vous vous appelez Wangel ?


HILDE, le regardant avec un étonnement comique.

Mais oui, avec votre permission.


SOLNESS

Votre père n’est-il pas médecin de district à Lysanger ?


HILDE, même jeu.

Que serait-il sans cela ?


SOLNESS

En ce cas, nous nous sommes rencontrés là-haut, l’été où j’ai ajouté une tour à votre vieille église.


HILDE, d’un ton plus sérieux.

Oui, ce fut cet été-là.


SOLNESS

Eh ! il est écoulé du temps depuis lors.


HILDE, le regardant fixement.

Juste dix ans.


SOLNESS

Vous étiez enfant, je suppose.


HILDE, négligemment.

Oh ! j’avais douze à treize ans tout de même.


LE DOCTEUR HERDAL

C’est la première fois que vous venez ici, mademoiselle Wangel ?


HILDE

Certainement.


SOLNESS

Et vous n’y connaissez personne, sans doute !


HILDE

Personne d’autre que vous. C’est vrai, je connais aussi votre femme.


SOLNESS

Vraiment ? Vous connaissez ma femme ?


HILDE

Oh ! très peu. Nous avons été quelques jours ensemble à l’établissement où elle faisait sa cure.


SOLNESS

Ah ! oui, là-haut.


HILDE

Elle m’a engagée à venir la voir si je passais par ici. (Souriant.) Elle n’avait pas besoin, d’ailleurs, de m’y inviter.


SOLNESS

Cela m’étonne, qu’elle ne m’en ait jamais parlé.

(Hilde dépose son bâton près du poêle. Puis elle détache son havresac et le pose sur le sofa, ainsi que son plaid. Herdal essaie de l’aider. Solness la regarde faire, sans bouger.)


HILDE, s’approchant de Solness.

Très bien. Maintenant, je vous demanderai de me loger ici cette nuit.


SOLNESS

Cela pourra très bien s’arranger.


HILDE

C’est que je n’ai pas d’autre costume que celui que je porte sur moi. Rien que des vêtements de dessous dans mon sac. Encore sont-ils bien sales, et faut-il les faire nettoyer.


SOLNESS

Allons, allons. On vous arrangera cela. Il faut seulement que je dise à ma femme…


LE DOCTEUR HERDAL

Pendant ce temps, j’irai voir mon malade.


SOLNESS

Oui, allez et revenez.


LE DOCTEUR HERDAL, gaîment, en jetant un regard à Hilde.

Vous pouvez y compter. (Souriant.) Vous avez deviné juste, tout de même, monsieur Solness.


SOLNESS

Comment cela ?


HERDAL

La jeunesse est venue frapper à votre porte.


SOLNESS, s’animant.

Oui ; ce n’est pas ainsi que je l’entendais.


HERDAL

Non, non, c’est juste.

(Il sort par la porte du vestibule. Solness ouvre celle de droite.)


SOLNESS, le dos tourné.

Aline ! viens, je t’en prie. Il y a ici une demoiselle Wangel que tu connais.


MADAME SOLNESS, paraissant dans la porte.

Qui cela ? (Apercevant Hilde.) Ah ! c’est vous mademoiselle ! (Elle s’approche de Hilde et lui tend la main.) Vous voici donc dans notre ville ?


SOLNESS

Mlle Wangel vient d’arriver et elle demande à passer la nuit chez nous.


MADAME SOLNESS

Chez nous ? J’en serais charmée.


SOLNESS

Tu comprends… pour avoir le temps de mettre ses vêtements en ordre.


MADAME SOLNESS, à Hilde.

Je tâcherai de vous aider de mon mieux. C’est le moins que je puisse faire. On apportera sans doute votre malle ?


HILDE

Je n’ai pas de malle.


MADAME SOLNESS

Enfin, cela s’arrangera, j’espère. Mais attendez-moi un peu chez mon mari. Je tâcherai de vous préparer une bonne chambre.


SOLNESS

Ne pourrions-nous pas donner une des chambres d’enfant ? Elles sont toutes prêtes.


MADAME SOLNESS

Oh ! oui. Il y a là plus déplace qu’il n’en faut. (A Hilde.) Asseyez-vous et reposez-vous un peu.

(Elle sort par la droite. — Hilde, les mains croisées derrière le dos, se promène dans la chambre, regardant tantôt un objet, tantôt un autre. Solness, les mains également croisées derrière le dos, la regarde faire, debout près de la table).


HILDE, s’arrêtant et le fixant du regard.

Vous avez plusieurs chambres d’enfant, vous ?


SOLNESS

Il y a trois chambres d’enfants dans la maison.


HILDE

Tant que cela ? Vous avez donc toute une masse d’enfants ?


SOLNESS

Non, nous n’avons pas d’enfants. Mais vous nous en tiendrez lieu un moment.


HILDE

Oui, cette nuit. Vous ne m’entendrez pas crier J’essaierai de dormir comme une souche.


SOLNESS

Vous êtes bien fatiguée, je pense.


HILDE

Pas du tout ! mais cela n’empêche pas… C’est si bon de rêver, couchée dans son lit.


SOLNESS

Vous rêvez donc quelquefois la nuit ?


HILDE

Bien sûr ! Presque toujours.


SOLNESS

Et à quoi rêvez-vous, en général ?


HILDE

Je ne vous dirai pas cela ce soir. Une autrefois… peut-être.

(Elle se remet à parcourir la chambre, s’arrête devant le pupitre, feuillette négligemment les livres et regarde lei papiers.)


SOLNESS, s’approchant d’elle.

Vous cherchez quelque chose ?


HILDE

Non, je regarde. (Se tournant vers lui.) On n’en a pas le droit, peut-être ?


SOLNESS

Si, faites toujours.


HILDE

C’est vous qui écrivez dans ce grand registre ?


SOLNESS

Non, c’est la teneuse de livres.


HILDE

Une femme ?


SOLNESS, souriant.

Apparemment.


HILDE

Une femme qui est, comme ça, à votre service ?


SOLNESS

Oui.


HILDE

Elle est mariée, cette femme ?


SOLNESS

Non, elle est demoiselle.


HILDE

Ah ! très bien.


SOLNESS

Mais elle va probablement se marier bientôt.


HILDE

Je l’en félicite.


SOLNESS

Mais on ne peut pas m’en féliciter, moi, Car cela me privera de son aide !


HILDE

Vous ne pouvez trouver personne qui la vaille ?


SOLNESS

Voudriez-vous prendre sa place et tenir mes livres ?


HILDE, le toisant.

Ah ! bien, oui !… Merci, n’y comptes pas.

(Elle recommence sa promenade et finit par s’asseoir dans la chaise à bascule. Solness reprend sa place près de la table.)


HILDE, comme si elle continuait la phrase.

… Car j’ai bien autre chose à faire. (Elle le regarde en souriant.) N’êtes-vous pas du même avis ?


SOLNESS

Naturellement. D’abord vous devez faire le tour des magasins pour tâcher de vous équiper.


HILDE, gaîment.

Non, je préfère m’en abstenir.


SOLNESS

Pourquoi ?


HILDE

C’est que, voyez-vous, j’ai dépensé mon dernier sou.


SOLNESS, souriant.

Ainsi, pas plus d’argent que de malle !


HILDE

Non. Mais, zut !… je m’en moque à présent.


SOLNESS

Savez-vous que vous me plaisez ainsi


HILDE

Seulement ainsi ?


SOLNESS

De toutes les façons. (Il s’assied dans le fauteuil.) Votre père vit-il encore ?


HILDE

Oui, mon père est en vie


SOLNESS

Et vous venez probablement étudier ici ?


HILDE

Non, je n’y ai jamais songé.


SOLNESS

Mais vous comptez y demeurer quelque temps, je pense ?


HILDE

Cela dépend des circonstances.

(Elle se balance quelques instants, en regardant Solness tantôt sérieusement, tantôt en réprimant un sourire. Puis elle ôte son chapeau et le dépose sur la table).


HILDE

Maître Solness ?


SOLNESS

Quoi ?


HILDE

Vous êtes bien oublieux, n’est-ce pas ?


SOLNESS

Oublieux ? Pas que je sache.


HILDE

Alors vous ne voulez pas que nous recausions de ce dont nous avons parlé là-haut ?


SOLNESS, un instant interloqué.

Là-haut ? À Lysanger ? (Avec indifférence.) Il n’y a pas de quoi parler, me semble-t-il.


HILDE, avec un regard de reproche.

Voyons ! pourquoi dites-vous cela ?


SOLNESS

Eh bien ! Parlez-m’en vous-même.


HILDE

Quand la tour fut achevée, il y eut grande fête chez nous.


SOLNESS

Oui, c’est un jour que je n’oublierai jamais.


HILDE, souriant.

Vraiment ? C’est gentil à vous !


SOLNESS

Gentil ?…


HILDE

Il y avait musique devant l’église, et des centaines, des centaines de gens. Nous autres fillettes de l’école, nous étions vêtues de blanc et chacune de nous tenait un drapeau.


SOLNESS

Ah ! oui, ces drapeaux, je m’en souviens bien !


HILDE

Vous montâtes sur l’échafaudage, jusqu’en haut, tout en haut. Et vous teniez une grande couronne de feuillage à la main. Et, cette couronne, vous la suspendîtes à la girouette.


SOLNESS, l’interrompant d’un ton bref.

C’était mon habitude, en ce temps-là, une vieille tradition.


HILDE

Cela faisait un tel effet de vous voir ainsi, d’en bas. « S’il allait tomber, lui, le constructeur ! »


SOLNESS, avec une certaine répugnance.

Oui, oui, oui, cela aurait bien pu arriver. Car un de ces diables de petites filles en blanc se démenait tant et criait si fort en me regardant…


HILDE, avec une joie exubérante

« Vive maître Solness !» Oh ! oui


SOLNESS

Et agitait si bien son drapeau que je… que j’en eus presque le vertige.


HILDE, gravement, baissant la voix.

Ce diable de petite fille… c’était moi.


SOLNESS, la regardant fixement.

J’en suis sûr, maintenant. C’était bien vous.


HILDE, s’animant de nouveau.

C’est qu’il y avait là quelque chose de si beau, de si émouvant ! Je ne croyais pas qu’il y eût un autre constructeur, dans le monde entier, qui pût bâtir une aussi haute tour. Et de vous voir là, tout en haut ! en chair et en os ! Et de voir que vous n’aviez pas le plus petit vertige ! C’est cela surtout… c’est cela… qui était vertigineux.


SOLNESS

Mais comment pouviez-vous être sûre que je…


HILDE, l’arrêtant du geste.

Ah bien ! Par exemple ! Je le sentais intérieurement. Comment auriez-vous fait, autrement, pour chanter là-haut ?


SOLNESS, la regardant avec étonnement.

Pour chanter ? J’aurais chanté moi ?


HILDE

Certainement.


SOLNESS, secouant la tête.

Je n’ai jamais chanté de ma vie.


HILDE

À ce moment-là, vous avez chanté, on entendait dans l’air des accords de harpe.


SOLNESS, pensif.

Tout cela est bien étrange.


HILDE, après un instant de silence, regarde Solness et dit d’une voix contenue :

Mais c’est après cela,… c’est après cela qu’est venu l’essentiel.


SOLNESS

L’essentiel ?


HILDE, les yeux pétillants.

Il est inutile que je vous le rappelle, n’est-ce pas ?


SOLNESS

Si, si, rappelez-le-moi un peu.


HILDE

Vous devez vous souvenir du grand dîner qu’on vous donna au cercle ?


SOLNESS

Je m’en souviens très bien. C’était le même soir, sans doute, puisque je suis parti le lendemain.


HILDE

Vous étiez invité à passer la soirée chez nous, après le cercle.


SOLNESS

Parfaitement, mademoiselle. C’est étonnant comme tous ces petits faits se sont gravés dans votre mémoire.


HILDE

Ces petits faits ! Vous êtes bon, vous ! C’est peut-être un petit fait aussi que je me sois trouvée seule dans la chambre quand vous êtes entré ?


SOLNESS

C’était donc vous ?


HILDE, sans répondre.

Cette fois-là vous ne m’avez pas appelée diable de petite fille.


SOLNESS

Non, je me serais gardé de le faire.


HILDE

Vous me dites que j’étais délicieuse dans ma robe blanche et que j’avais l’air d’une petite princesse.


SOLNESS

Cela devait être vrai, mademoiselle Wangel. Et puis, je me sentais, ce jour-là si joyeux, si libre.


HILDE

Et vous avez ajouté que, lorsque je serais grande, je serais votre princesse.


SOLNESS, avec un demi-sourire.

Tiens, tiens, j’ai dit cela aussi ?


HILDE

Oui, vous l’avez dit. Et quand je vous demandai combien de temps je devais attendre, vous me répondîtes que, dans dix ans vous reviendriez, comme un troll, pour m’enlever, pour me conduire en Espagne, ou je ne sais où. Une fois là, vous me promettiez de m’acheter un royaume.


SOLNESS, avec le même sourire qu’avant.

Oui, après un bon repas on est très généreux. Mais est-ce donc vrai que j’ai dit tout cela !


HILDE, avec un sourire discret.

Oui. Et vous avez même dit le nom de ce royaume.


SOLNESS

Vraiment ?


HILDE

Il devait s’appeler le Royaume d’Orangia.


SOLNESS

Un nom très appétissant, ma foi !


HILDE

Il m’a déplu. Vous aviez l’air de vous moquer de moi.


SOLNESS

Et ce n’était certes pas le cas.


HILDE

Non, on n’aurait pu le croire après ce que vous avez fait ensuite.


SOLNESS

Qu’ai-je donc pu faire, grand Dieu ?


HILDE

Il ne manquerait plus que vous l’eussiez oublié ! On se souvient de pareille chose, à ce qu’il me semble.


SOLNESS

Oui, oui, mettez-moi un peu sur la voie et il est probable que… Voyons ?


HILDE, le regardant fixement.

Vous m’avez prise dans vos bras et vous m’avez embrassée, monsieur Solness.


SOLNESS, ouvrant la bouche et se levant.

Comment ? J’ai fait cela ?


HILDE

Vous l’avez fait ; parfaitement. Vous m’avez prise dans vos deux bras, penchée en arrière et embrassée je ne sais combien de fois.


SOLNESS

Voyons, chère mademoiselle Wangel !..,


HILDE, M levant.

Vous n’allez pas nier cela, au moins ?


SOLNESS

Si, je le nie absolument !


HILDE, le regardant d’un air railleur.

C’est parfait.

(Elle lui tourne le dos, s’en va lentement jusqu’au poêle et reste là, immobile, les mains derrière le dos, sans se retourner. Un court silence.)


SOLNESS, la suivant avec hésitation.

Mademoiselle Wangel ? (Hilde se tait et ne bouge pas.) Ne restez donc pas là, comme pétrifiée. Ce que vous venez de dire, il faut que vous l’ayez rêvé. (Posant la main sur le bras d’Hilde.) Écoutez-moi.

(Hilde fait du bras un mouvement d’impatience.)


SOLNESS, comme frappé d’une pensée.

Ou plutôt… Attendez donc !… Il y a là quelque chose de plus mystérieux. Vous allez voir !

(Hilde ne bouge pas.)


SOLNESS, sourdement, mais en appuyant sur les mots.

Il faut que j’aie pensé tout cela. Il faut que je l’aie voulu, que je l’aie désiré, que j’en aie eu envie. Et alors… Ne serait-ce pas ainsi que cela s’est passé ?

(Hilde continue à se taire.)


SOLNESS, avec impatience.

Eh bien, oui ! le diable m’emporte ! Je l’ai fait, voilà !


HILDE, tournant à demi la tête sans le regarder.

Vous avouez donc ?


SOLNESS

Oui. Tout ce que vous voudrez.


HILDE

Que vous m’avez prise dans vos bras ?


SOLNESS

Oui, oui.


HILDE

Que vous m’avez penchée en arrière ?


SOLNESS

Presque jusqu’à terre.


HILDE

Que vous m’avez embrassée


SOLNESS

Oui, je vous ai embrassée.


HILDE

Plusieurs fois ?


SOLNESS

Autant de fois qu’il vous plaira


HILDE, se tournant vivement vers Solness, les yeux brillants de joie comme avant.

Vous voyez bien que j’ai fini par vous faire tout avouer.


SOLNESS, souriant,

Et dire que j’ai pu oublier une chose pareille !


HILDE, de nouveau un peu boudeuse, s’éloignant de lui.

Oh ! vous en avez tant embrassé dans votre vie, j’imagine !


SOLNESS

Non, vous méjugez mal.

(Hilde s’assied dans le fauteuil. Solness se tient debout, en s’appuyant sur la chaise à bascule.)


SOLNESS, la regardant attentivement.

Mademoiselle Wangel ?


HILDE

Eh bien ?


SOLNESS

Voyons ! que s’est-il passé ensuite ? Comment tout cela a-t-il fini… entre nous ?


HILDE

Il ne s’est plus rien passé. Vous le savez bien. Les invités sont venus et alors… Non !


SOLNESS

Oui, c’est juste ! Les invités. Dire que je l’avais également oublié.


HILDE

Allons donc ! Vous n’avez rien oublié. Vous avez un peu honte, voilà tout. Pareilles choses ne s’oublient pas, que je sache.


SOLNESS

Non, on ne devrait pas les oublier.


HILDE, avec une nouvelle animation, regardant Solness.

Auriez-vous également oublié la date de ce jour ?


SOLNESS

La date ?


HILDE

Oui. la date du jour où vous avez suspendu la couronne en haut de la tour ? Allons ! dites-la vite !


SOLNESS

Hem !… la date même, je l’ai oubliée. Je sais seulement qu’il y a dix ans de cela. C’était vers l’automne.


HILDE, inclinant la tête à plusieurs reprises.

Il y a dix ans. Le 19 septembre.


SOLNESS

Oui, c’est à peu près cela. Vous vous en souvenez, vous ! (Frappé.) Mais attendez donc !… Oui, c’est bien le 19 septembre aujourd’hui.


HILDE

Oui, c’est le 19 septembre. Et les dix ans sont écoulés. Et vous n’êtes pas venu, comme vous l’aviez promis.


SOLNESS

Promis. Vous voulez dire comme je vous en avais menacée, pour vous effrayer.


HILDE

Il n’y avait pas là de quoi m’effrayer, que je sache.


SOLNESS

Eh bien ! Pour me moquer de vous, si vous aimez mieux.


HILDE

Était-ce là tout ce que vous vouliez ? Vous moquer de moi ?


SOLNESS

Ou plutôt plaisanter un peu. Aussi vrai que j’existe, je ne me souviens pas de tout cela. Mais cela doit s’être passé ainsi. Vous n’étiez qu’une enfant à cette époque.


HILDE

Oh ! peut-être pas si enfant que cela. Pas le bébé que vous croyez.


SOLNESS, la regardant d’un air scrutateur.

Avez-vous pu sérieusement croire, tout ce temps, que je reviendrais ?


HILDE, dissimulant un sourire à moitié moqueur.

Oui, bien sûr ! Je croyais que vous reviendriez.


SOLNESS

Que je reviendrais près de vous pour vous prendre avec moi ?


HILDE

Comme un troll… Oui.


SOLNESS

Pour vous faire princesse ?


HILDE

Puisque vous me l’aviez promis.


SOLNESS

Et enfin pour vous donner un royaume ?


HILDE, les yeux au plafond.

Pourquoi pas ? Pas absolument un royaume ordinaire, un royaume comme les autres.


SOLNESS

Mais quelque chose qui vaut tout autant.


HILDE

Au moins. (Elle le regarde un instant.) Qui peut bâtir les plus hautes tours du monde peut bien donner un royaume, d’une façon où d’une autre : voilà ce que je me disais.


SOLNESS, hochant la tête.

Je ne vous comprends guère, mademoiselle Wangel.


HILDE

Vraiment ? Il me semble pourtant que je parle si clairement !


SOLNESS

Non, je ne sais si vous pensez tout ce que vous dites, ou si vous plaisantez…


HILDE

Si je me moque ? Moi aussi !


SOLNESS

Justement, si vous vous moquez de nous deux. (il la regarde.) Y a-t-il longtemps que vous me savez marié ?


HILDE

Oui, je l’ai su tout de suite. Pourquoi me demandez-vous cela ?


SOLNESS, négligemment.

Pour rien… Une idée… (Il la regarde gravement et dit, d’une voix contenue :) Pourquoi êtes-vous venue ?


HILDE

Je veux mon royaume. Le terme est échu.


SOLNESS, souriant malgré lui.

Vous êtes bien bonne, vous !


HILDE, gaiment,

En avant le royaume, maître Solness ! (Frappant la table du doigt.) Allons ! Servez le royaume !


SOLNESS, attirant la chaise à bascule et s’asseyant.

Sérieusement, pourquoi êtes-vous venue ? Que venez-vous faire ici, à vrai dire ?


HILDE

Oh ! d’abord, je veux parcourir la ville et voir tout ce que vous y avez bâti.


SOLNESS

En ce cas, vous avez beaucoup de chemin à faire.


HILDE

C’est vrai. Vous avez fait une telle masse de constructions !


SOLNESS

Oui, surtout depuis quelques années.


HILDE

Et beaucoup de tours d’églises, n’est-ce pas ? Bien, bien hautes ?


SOLNESS

Non. Je ne construis plus de tours d’églises, et plus d’églises.


HILDE

Que bâtissez-vous, en ce cas ?


SOLNESS

Des maisons où les hommes puissent abriter leurs foyers.


HILDE

Et ces maisons, vous ne pourriez pas leur ajouter une petite… petite tour ?


SOLNESS, frappé.

Que voulez-vous dire ?


HILDE

Je pense à quelque chose… qui s’élève… qui s’élève librement dans les airs, et dont la girouette tourne à une hauteur vertigineuse.


SOLNESS, après un instant de méditation.

C’est singulier. Ce dont vous me parlez, c’est ce qui me tente le plus.


HILDE, avec impatience.

Mais alors, pourquoi ne le faites-vous pas ?


SOLNESS, hochant la tête.

Parce que les hommes n’en veulent pas.


HILDE

C’est bien étonnant ! Ils n’en veulent pas ?


SOLNESS, avec un soulagement.

Mais maintenant je travaille à un foyer neuf pour moi-même. Ici, en face.


HILDE

Pour vous-même ?


SOLNESS

Oui. La maison est presque bâtie. Et celle-ci est surmontée d’une tour.


HILDE

D’une haute tour ?


SOLNESS

Oui.


HILDE

Très haute ?


SOLNESS

Le monde dira sans doute qu’elle est trop haute… pour une maison, pour un foyer.


HILDE

Cette tour, je veux aller la voir dès demain matin.


SOLNESS, le menton appuyé sur la main et regardant Hilde.

Dites-moi, mademoiselle Wangel… comment vous appelez-vous ?… de votre prénom, s’entend.


HILDE

Je m’appelle Hilde… Vous le savez.


SOLNESS, même jeu.

Hilde, dites-vous ?


HILDE

Comment ! Vous l’avez oublié ? Vous m’avez appelée par mon nom de Hilde… le jour où vous avez été si impertinent.


SOLNESS

Vraiment ? j’ai fait cela ?


HILDE

Vous avez même dit : petite Hilde. Et cela m’a déplu.


SOLNESS

Vraiment, mademoiselle Hilde, cela vous a déplu ?


HILDE

Oui. Dons cette circonstance, cela m’a déplu. Du reste « princesse Hilde », je crois que cela sonnera très bien.


SOLNESS

Oui. « Princesse Hilde de… de… » Comment direz-vous ?


HILDE

Fi ! je ne veux pas de ce sot royaume-là. J’en veux un tout autre, moi !


SOLNESS, qui s’est renversé dans son fauteuil, continue à la regarder.

Est-ce étonnant ?… Plus j’y pense, plus il me semble que, pendant toutes ces longues années, je me suis torturé à… Hem !…


HILDE

À quoi !


SOLNESS

À tâcher de me rappeler quelque chose qui m’était arrivé, à ce que je croyais, et que j’avais oublié. Mais je ne suis jamais tombé sur la trace de ce que c’était.


HILDE

Vous auriez dû faire un nœud à votre mouchoir, monsieur Solness.


SOLNESS

Pour me demander ensuite ce que ce nœud signifiait ?


HILDE

Oh ! oui. Il arrive de ces prodiges dans le monde !


SOLNESS, se levant lentement.

C’est bien que vous soyez venue me trouver en ce moment.


HILDE, le regardant d’un regard profond.

Vraiment ? C’est bien ?


SOLNESS

C’est que j’étais là, si seul, à regarder devant moi, sans rien pouvoir contre tout ce… (Baissant la voix.) Il faut que je vous dise… il me prend une telle peur… une si horrible peur de la jeunesse.


HILDE, négligemment.

Bast ! cela peut-il faire peur, la jeunesse ?


SOLNESS

Oh ! oui, assurément. Et voilà pourquoi je m’enferme ici à double tour. (Mystérieusement.) Sachez que la jeunesse veut assiéger ma porte ! Faire irruption chez moi !


HILDE

Il me semble que vous devriez, en ce cas, aller lui ouvrir, à la jeunesse.


SOLNESS

Lui ouvrir ?


HILDE

Oui. Pour que la jeunesse puisse entrer chez vous. En amie, vous comprenez.


SOLNESS

Non, non, non ! La jeunesse, voyezvous… c’est l’expiation. Elle vient à la tête du revirement. Elle arrive, pour ainsi dire, avec un nouveau drapeau.


HILDE, se lève, regarde Solness et dit, la lèvre contractée légèrement tremblante :

Pensez-vous m’employer à quelque chose, maître Solness.


SOLNESS

Oui, je le puis ! Juste en ce moment ! Car, vous aussi, vous arrivez, pour ainsi dire, avec un nouveau drapeau. Jeunesse contre jeunesse alors !…

(Le docteur Herdal entre par la porte du vestibule.)


LE DOCTEUR HERDAL

Eh bien, vous voici encore là, tous les deux ?


SOLNESS

Oui. Nous avions bien des choses à nous dire, mademoiselle et moi.


HILDE

Du vieux et du nouveau.


LE DOCTEUR HERDAL

Vraiment ? Tant de choses que cela


HILDE

Oh ! c’était si amusant ! Vous ne pouvez vous faire une idée d’une mémoire comme celle de maître Solness. Il se souvient de tout, jusqu’aux moindres bagatelles.

(Madame Solness entre par la porte de droite.)


MADAME SOLNESS

Voilà qui est fait, mademoiselle Wangel. Votre chambre est prête.


HILDE

Oh ! comme vous êtes gentille pour moi !


SOLNESS, à sa femme.

Une des chambres d’enfant ?


MADAME SOLNESS

Oui, celle du milieu. Mais, d’abord, nous allons nous mettre à table.


SOLNESS, faisant un signe de tête a Hilde.

Allons ! Hilde aura une chambre d’enfant.


MADAME SOLNESS, regardant son mari.

Hilde ?


SOLNESS

Oui, Mlle Wangel se nomme Hilde. Je l’ai connue enfant.


MADAME SOLNESS

Vraiment, Halvard ? Hé bien ! faites-moi le plaisir… Nous sommes servis.

(Elle prend le bras du docteur et sort avec lui par la porte de droite. Pendant ce temps, Hilde a rassemblé les objets qu’elle avait déposés.)


HILDE

C’est vrai, ce que vous m’avez dit ? Vous pourrez m’employer à quelque chose ?


SOLNESS, la débarrassant de ce qu’elle tient en mains.

Vous êtes ce qui me manquait le plus.


HILDE, le regarde avec des yeux pleins de joie et d’étonnement et joint vivement les mains.

Oh ! joie et triomphe !…


SOLNESS, frappé et ému.

Eh bien ?…


HILDE

Je tiens donc mon royaume !


SOLNESS, poussant une exclamation involontaire.

Hilde !


HILDE, les lèvres contractées comme avant.

Je le tiens… presque, voulais-je dire.

(Elle sort par la droite, suivie de Solness.)

ACTE DEUXIÈME


Un petit salon agréablement meublé chez Solness. Dans le fond, une porte donnant sur une véranda, derrière laquelle s’étend un jardin. À droite, dans un pan coupé, une grande fenêtre, devant laquelle est placée une jardinière pleine de fleurs. À gauche, dans un autre pan coupé, une petite porte. Portes latérales. Sur le premier plan, à droite, une glace à console. Fleurs et plantes. Sur le premier plan, à gauche, un sofa, une table et des chaises. Plus au fond, une armoire à livres. Devant le pan coupé de droite, une petite table et deux ou trois chaises. — Le matin.

Solness est assis devant la petite table, sur laquelle est posé le portefeuille contenant les dessins de Ragnar Brovik. Il les regarde et en examine quelques-uns plus attentivement. Madame Solness, un petit arrosoir à la main, va et vient sans bruit, arrosant les fleurs. Elle est vêtue de noir comme au premier acte. Son chapeau, son manteau et son ombrelle, sont posés sur une chaise près de la glace. Solness, à plusieurs reprises, lève la tête et la suit des yeux à la dérobée. Ils gardent tous deux le silence.

Kaia Fosli entre doucement par la porte de gauche.



SOLNESS, tourne la tête et dit d’un ton indifférent !

Ah ! c’est vous.


KAIA

Je voulais vous dire seulement que je suis là.


SOLNESS

C’est bien, c’est bien. Et Ragnar ? Pas encore venu ?


KAIA

Non. Il s’est arrêté un instant pour attendre le docteur. Il devait venir ensuite demander si…


SOLNESS

Comment va le vieux, aujourd’hui ?


KAIA

Mal. Il vous prie de l’excuser, s’il est obligé de garder le lit.


SOLNESS

Très bien. Qu’il se soigne. Et vous, allez à votre travail.


KAIA

Oui. (Elle s’arrête au moment de sortir.) Peut-être voudriez-vous parler à Ragnar, quand il viendra.


SOLNESS

Non… Je n’ai rien de particulier à lui dire.

(Kaia sort par la porte de gauche. Solness se remet à regarder les dessins.)


MADAME SOLNESS, tout en continuant à soigner les fleurs.

Oui sait s’il ne mourra pas, lui aussi…


MADAME SOLNESS, la regardant.

Lui aussi ?… Et qui encore ?


MADAME SOLNESS, sans répondre.

Oui, oui. Le vieux Brovik… Encore un qui mourra bientôt. Tu verras cela, Halvard.


SOLNESS

Chère Aline,… ne devrais-tu pas faire un tour de promenade ?


MADAME SOLNESS

Oui, je devrais sortir.

(Elle continue à arroser les fleurs.)


SOLNESS, penché sur les dessins.

Elle dort encore ?


MADAME SOLNESS, le regardant.

Est-ce à Mlle Wangel que tu penses ?


SOLNESS, avec indifférence.

Oui, je me suis souvenu d’elle.


MADAME SOLNESS

Il y a longtemps que Mlle Wangel est levée ?


SOLNESS

Vraiment ? elle est levée ?


MADAME SOLNESS

Quand je suis entrée chez elle, elle arrangeait ses vêtements.

(Elle va se placer devant la glace et commence lentement à mettre son chapeau.)


SOLNESS, après un court silence.

Nous avons donc fini par utiliser une des chambres d’enfant, Aline ?


MADAME SOLNESS

Oui, c’est vrai.


SOLNESS

Cela vaut mieux, je crois, que de les voir vides toutes les trois.


MADAME SOLNESS

Oh ! ce vide est si effrayant ! Tu as bien raison.


SOLNESS, ferme le portefeuille, se lève et s’approche de sa femme.

Tu vas voir, Aline, que, dorénavant, tout ira mieux. La vie sera bien plus agréable, plus facile… surtout pour toi.


MADAME SOLNESS, le regardant.

Dorénavant ?…


SOLNESS

Oui, crois-moi, Aline…


MADAME SOLNESS

Dis-tu cela… parce qu’elle est venue ?


SOLNESS, se contenant.

Non, je pense, bien entendu,… à la nouvelle maison où nous irons bientôt nous installer.


MADAME SOLNESS, prenant son manteau

Vraiment, Halvard ?… Tu crois que cela ira mieux là-bas ?


SOLNESS

Je n’en doute pas,… ni toi non plus, n’est-ce pas ?


MADAME SOLNESS

Cette nouvelle maison ne me dit absolument rien.


SOLNESS, avec découragement

Il m’est bien pénible de t’entendre parler ainsi. Car, si je l’ai bâtie, c’est surtout pour toi.

(Il veut l’aider à mettre son manteau. Madame Solness ne se laisse pas faire.)


MADAME SOLNESS

Oh ! tu fais tant de choses pour moi.


SOLNESS, assez vivement.

Non, Aline, non, tu ne dois pas parler ainsi ! je ne puis le souffrir !


MADAME SOLNESS

C’est bien. Halvard, je me tairai.


SOLNESS

Et moi, je n’en démordrai pas. Tu verras que tout ira bien pour toi dans cette nouvelle maison.


MADAME SOLNESS

Oh ! mon Dieu… pour moi !…


SOLNESS, s’animant.

Oui, moi, te dis-je ! Tu trouveras là tant de choses qui te rappelleront ton ancien foyer…


MADAME SOLNESS

Le foyer de mon père, de ma mère… Tout ce qui a brûlé.


SOLNESS, d’une voix sourde.

Oui, oui, pauvre Aline. Cela a été un coup bien rude, pour toi.


MADAME SOLNESS, avec une explosion de douleur.

Tu peux bâtir tout ce que tu voudras, Halvard,.., jamais tu ne me rendras un vrai foyer !


SOLNESS, traversant la chambre.

Eh bien, alors ! n’en parlons plus !


MADAME SOLNESS

Nous n’avons vraiment pas l’habitude d’en parler. Tu repousses toujours ces souvenirs.


SOLNESS, s’arrêtant brusquement et la regardant.

Moi ? Et pourquoi le ferais-je ? Pourquoi ?


MADAME SOLNESS

Oh ! je te comprends bien, Halvard. Tu tiens tant à m’épargner, et à m’excuser aussi. Tu fais tout ce que tu peux.


SOLNESS, ouvrant de grands yeux.

Toi ! Est-ce bien de toi que tu parles, Aline ?


MADAME SOLNESS

Oui, c’est bien de moi.


SOLNESS, à demi-voix, et malgré lui.

Il ne manquait plus que cela.


MADAME SOLNESS

Car la vieille maison… mon Dieu ! ce qui est arrivé est arrivé… Puisque ce malheur devait venir…


SOLNESS

Oui, tu as raison. On n’empêche pas… le malheur de venir.


MADAME SOLNESS

Mais les suites de l’incendie… ces affreuses suites !… Oh ! c’est cela ! c’est cela ! qui !…


SOLNESS, avec violence.

Tu ne dois pas y penser, Aline !


MADAME SOLNESS

Si, si, il faut que j’y pense. Et il faut que j’en parle, à la fin. Je n’y tiens plus. Dire que jamais je n’aurai le droit de me pardonner à moi-même…


SOLNESS, s’écrie.

À toi-même !…


MADAME SOLNESS

Oui, car j’avais des devoirs de deux côtés. Envers toi et envers les petits. J’aurais dû me raidir. Ne pas me laisser abattre par la peur ni par la douleur d’avoir perdu mon foyer. (Se tordant les mains.) Ah ! si j’avais pu, Harvard !


SOLNESS, bas, secoué d’un frisson, et s’approchant d’elle.

Aline,… il faut me promettre de ne plus jamais te laisser aller à ces pensées. Promets-le moi, dis !


MADAME SOLNESS

Oh ! Dieu.… Promettre… promettre ! On peut tout promettre…


SOLNESS, serrant les poings et traversant la chambre.

Oh ! c’est à ne pas y tenir ! Jamais de soleil ! Jamais le plus petit rayon à ce foyer !


MADAME SOLNESS

Mais ce n’est pas un foyer, Halvard.


SOLNESS

Ah ! non, tu peux bien le dire. (D’une voix sourde.) Et Dieu sait si tu n’as pas raison, et si cela ira mieux dans la nouvelle demeure…


MADAME SOLNESS

Cela n’ira jamais mieux. Ce sera toujours le même vide, le même désert, là comme ici.


SOLNESS, avec violence.

Mais alors, pourquoi l’avoir bâtie, celle maison ? Peux-tu me le dire ?


MADAME SOLNESS

Non, réponds toi-même.


SOLNESS, lui jetant un regard méfiant.

Que veux-tu dire, Aline ?


MADAME SOLNESS

Ce que je veux dire ?


SOLNESS

Oui, que diable !… Tu avais l’air si drôle. On dirait une arrière-pensée…


MADAME SOLNESS

Non, je t’assure que…


SOLNESS, s’approchant d’elle.

Allons donc ! On sait ce qu’on sait. J’ai bons yeux et bonnes oreilles, Aline. Tu peux t’y fier !


MADAME SOLNESS

Mais qu’y a-t-il donc, mon Dieu ?


SOLNESS, se plaçant devant elle.

Avoue que tu trouves quelque chose de sournois, d’insidieux dans chacune de mes paroles, même les plus innocentes.


MADAME SOLNESS

Moi ?


SOLNESS, riant.

Ha, ha, ha ! Cela se comprend, Aline. Quand on doit vivre avec un homme malade…


MADAME SOLNESS, saisie d’angoisse.

Malade ?… Tu es malade, Halvard !


SOLNESS, avec éclat.

Un demi-fou, quoi !… un homme qui n’a plus sa tête à lui. Eh ! oui.


MADAME SOLNESS, cherche le dossier du fauteuil pour s’y appuyer, puis s’assied.

Halvard… Au nom de Dieu !…


SOLNESS

Mais vous vous trompez l’un et l’autre, le médecin et toi. Je n’en suis pas où vous croyez.

(Il va et vient dans la chambre. Madame Solness le suit anxieusement des yeux. Puis il s’approche d’elle.)


SOLNESS, tranquillement.

Au fond, je n’ai absolument rien.


MADAME SOLNESS

Non, n’est-ce pas ? Mais alors d’où te viennent ces idées ?


SOLNESS

D’où elles me viennent ? C’est que, de temps, en temps, je me sens écrasé par cette terrible dette.


MADAME SOLNESS

Une dette ? Mais tu ne dois rien à personne, Halvard.


SOLNESS, ému, baissant la voix.

Si, je suis en dette, terriblement en dette, envers toi… toi… toi, Aline.


MADAME SOLNESS, se levant lentement.

Qu’est-ce que cela signifie ? Je préfère que tu me le dises tout de suite.


SOLNESS

Mais il n’y a rien ! Je ne t’ai jamais fait aucun mal. En tout cas, pas exprès, pas consciemment… et pourtant… je sens comme une dette qui m’écrase.


MADAME SOLNESS

Une dette envers moi ?


SOLNESS

Surtout envers toi.


MADAME SOLNESS

C’est donc vrai, Halvard… tu es… tu es malade…


SOLNESS, péniblement.

C’est possible, ou du moins cela y ressemble. (Il regarde la porte de droite qui s’ouvre.) Ah ! voici un rayon de lumière.

(Hilde Wangel entre. Elle a légèrement modifié son costume et allongé sa jupe.)


HILDE

Bonjour, monsieur Solness !


SOLNESS, avec un signe de tête.

Vous avez bien dormi ?


HILDE

Admirablement. Comme dans un berceau. Ah !… je me suis étirée dans mon lit comme… comme une princesse.


SOLNESS, avec un demi-sourire.

Bien à votre aise, n’est-ce pas ?


HILDE

Oh ! oui.


SOLNESS

Et vous avez probablement fait un rêve ?


HILDE

Oui, bien sûr. Mais un vilain rêve.


SOLNESS

Vraiment ?


HILDE

Oui. J’ai rêvé que je tombais d’un roc à pic terriblement haut. Ne rêvez-vous jamais rien de pareil, vous ?


SOLNESS

Si… quelquefois.


HILDE

C’est si émotionnant… tomber, tomber toujours…


SOLNESS

Il me semble plutôt que cela glace.


HILDE

Repliez-vous vos jambes quand cela vous arrive ?


SOLNESS

Oui, autant que je peux.


HILDE

Moi aussi.


MADAME SOLNESS, prenant son ombrelle.

Maintenant, Halvard, il faut que j’aille en ville. (A Hilde.) Je tâcherai de vous procurer certaines petites choses dont vous pourriez avoir besoin.


HILDE, faisant un mouvement pour se jeter à son cou.

Oh ! chère, adorable madame Solness ! Vous êtes vraiment bien gentille. Que vous êtes donc gentille !…


MADAME SOLNESS, se reculant et se dégageant.

Pas du tout. Je ne fais que mon devoir, et j’aime à m’en acquitter.


HILDE, contrariée avec une moue.

Il me semble, du reste, que je puis parfaitement me montrer dans la rue… maintenant que je me suis fait un beau costume… Vous ne trouvez pas ?


MADAME SOLNESS

Franchement, je crois qu’on se retournerait de temps ne temps.


HILDE, avec gaminerie.

Eh bien après ? C’est cela qui m’amuserait !


SOLNESS, réprimant un mouvement d’humeur.

Oui, mais, on croirait peut-être que, vous aussi, vous êtes folle.


HILDE

Folle ? Y a-t-il donc tant de fous dans cette ville ?


SOLNESS, indiquant son front.

En voici toujours un devant vous.


HILDE

Vous ?… monsieur Solness.


MADAME SOLNESS

Voyons… mon cher Harvard… voyons.


SOLNESS

Vous ne l’avez pas encore remarqué ?


HILDE

Non, Vraiment. (Se ravisant, avec un demi-sourire.) Cependant, si ! Peut-être bien, tout de même


SOLNESS

Tu entends, Aline ?


MADAME SOLNESS

Et qu’avez-vous donc remarqué, mademoiselle Wangel ?


HILDE

Je ne le dirai pas.


SOLNESS

Si, dites-le.


HILDE

Non, non… Je ne suis pas si folle que cela.


MADAME SOLNESS

Quand vous resterez seuls, Mlle Wangel et toi, elle te le dira, Halvard.


SOLNESS

Vraiment ?… Tu crois ?…


MADAME SOLNESS

Oui, oui… Tu la connais depuis si longtemps, depuis son enfance, m’as-tu dit.

(Elle sort par la porte de gauche.)


HILDE, après un court silence.

Elle ne peut pas me souffrir, votre femme ?


MADAME SOLNESS

Auriez-vous remarqué quelque chose ?


HILDE

Ne vous en êtes-vous pas aperçu vous-même ?


MADAME SOLNESS, évitant de répondre.

Aline est devenue si sauvage depuis quelques années !…


HILDE

Vraiment ?


MADAME SOLNESS

Mais, si vous la connaissiez mieux… elle est si gentille… si bonne, au fond…


HILDE, avec impatience.

Si c’est vrai, pourquoi a-t-elle donc parlé de devoir, comme elle l’a fait tout à l’heure ?


MADAME SOLNESS

De devoir ?


HILDE

Quand elle a dit qu’elle allait m’acheter quelque chose. C’est son devoir, a-t-elle ajouté. Ah ! je ne puis souffrir ce vilain mot, cet odieux mot !


SOLNESS

Pourquoi donc ?


HILDE

Il est si pointu, si aigu, si froid. Devoir, devoir, devoir ! On dirait des coups d’épingle, ne trouvez-vous pas ?


SOLNESS

Hem !… je n’y ai jamais réfléchi.


HILDE

Bien sûr que oui ! Et, si elle était aussi bonne… que vous l’affirmez,… elle ne parlerait pas ainsi.


SOLNESS

Mais, bon Dieu, que vouliez-vous donc qu’elle dit ?


HILDE

Elle aurait pu me dire qu’elle faisait cela parce qu’elle m’aimait bien. Quelque chose de bon, d’aimant, de cordial !


SOLNESS, la regardant.

C’est ainsi que vous voulez qu’on vous parle ?


HILDE

Oui, c’est ainsi. (Elle fait le tour de la chambre, s’arrête devant l’armoire à livres et regarde les volumes.) Vous avez beaucoup de livres, dites donc.


SOLNESS

Oui, j’en ai une petite collection.


HILDE

Les lisez-vous, tous ces livres ?


SOLNESS

J’ai essayé de le faire, dans le temps. Et vous, lisez-vous beaucoup ?


HILDE

Ah ! non. Plus jamais, jamais ! J’aurais beau lire, le sens m’échapperait toujours.


SOLNESS

C’est justement ce qui m’arrive

(Hilde recommence à marcher ; puis elle s’arrête devant la petite table, ouvre le portefeuille et regarde les dessins.)


HILDE

C’est vous qui avez dessiné tout cela ?


SOLNESS

Non, c’est un jeune homme qui travaille dans mon atelier.


HILDE

Un jeune homme que vous avez formé ?


SOLNESS

Eh oui ! Il a sans doute appris quelque chose chez moi.


HILDE, s’asseyant.

Il doit être bien habile, hein ? (Regardant un dessin.) Est-ce vrai, dites ?


SOLNESS

Oh ! pas tant que cela. Assez pour m’être utile…


HILDE

Si ! Il doit être excessivement habile.


SOLNESS

Sont-ce ces dessins qui vous le font croire ?


HILDE

Quoi ? Ce barbouillage ? Non ! mais, puisqu’il a étudié chez vous…


SOLNESS

Ah ! c’est cela !… Il y en a eu plus d’un qui ont étudié chez moi… sans en être devenus plus forts.


HILDE, le regardant et secouant la tête.

Eh bien, vraiment ! que je meure si je vous croyais si bête !


SOLNESS

Si bête ? vous me croyez donc bête ?


HILDE

Oui, en vérité. Pour perdre votre temps à instruire tous ces étourneaux…


SOLNESS, ébahi.

Comment ? Qu’y a-t-il de si extraordinaire ?


HILDE, se lève et dit, moitié plaisantant, moitié sérieusement :

Allons donc, monsieur Solness ! À quoi bon ? Vous seul devriez avoir le droit de bâtir. Voilà ?


SOLNESS, malgré lui.

Hilde !…


HILDE

Eh bien ?


SOLNESS

D’où vous viennent ces idées ?


HILDE

Les croyez-vous donc si folles ?


SOLNESS

Non, ce n’est pas cela. Mais il faut que je vous dise quelque chose.


HILDE

Quoi ?


SOLNESS

Je suis là tout le temps… à retourner silencieusement dans ma tête… la pensée que vous venez d’exprimer.


HILDE

Il me semble que c’est tout naturel.


SOLNESS, la regardant avec une certaine inquiétude.

Et vous l’avez tout de suite remarquée, ma préoccupation ?


HILDE

Pas du tout.


SOLNESS

Mais… quand vous disiez que vous me trouviez… dérangé sur un point ?


HILDE

Oh ! je pensais à tout autre chose.


SOLNESS

À quoi ?


HILDE

Qu’est-ce que cela peut vous faire ?


SOLNESS, arpentant la chambre.

Rien… rien… Peu importe !… (il s’arrête devant la fenêtre du coin.) Venez ici, que je vous montre quelque chose.


HILDE, s’approchant de lui.

Quoi donc ?


SOLNESS

Vous voyez… là, dans le jardin ?


HILDE

Eh bien ?


SOLNESS, indiquant du doigt.

Là, devant vous, toutes ces pierres ?…


HILDE

La nouvelle maison ?


SOLNESS

Oui, celle qu’on construit et qui est presque achevée.


HILDE

Elle a une très haute cour, à ce qu’il me semble.


SOLNESS

L’échafaudage est encore debout.


HILDE

C’est votre nouvelle maison, cela ?


SOLNESS

Oui.


HILDE

Celle où vous comptez vous transporter bientôt ?


SOLNESS

Oui.


HILDE, le regardant.

Y aura-t-il des chambres d’enfant, là aussi ?


SOLNESS

Trois, comme ici.


HILDE

Et pas d’enfants ?


SOLNESS

Il n’y en aura jamais.


HILDE, avec un demi-sourire.

Eh bien ? n’est-ce pas comme je vous le disais ?


SOLNESS

Quoi ?


HILDE

Que vous êtes tout de même… un peu… fou ?…


SOLNESS

C’est donc là ce qui vous a frappée ?


HILDE

Oui, ce sont toutes ces chambres d’enfant où je suis logée.


SOLNESS, baissant la voix.

Nous avons eu des enfants,… Aline et moi.


HILDE, le regardant, saisie.

Vous avez eu ?…


SOLNESS

Deux petits garçons du même âge.


HILDE

Des jumeaux ?…


SOLNESS

Oui, des jumeaux ?… Il y a près de treize ans…


HILDE, avec ménagement.

Et ils sont tous les deux ?… Ils ne sont plus, les petits jumeaux ?…


SOLNESS, avec une émotion contenue.

Nous ne les avons gardés qu’une quinzaine de jours. Pas même autant. (Avec éclat.) Oh ! Hilde, que vous avez bien fait de venir ! Quel bonheur pour moi ! Enfin, j’ai à qui parler !


HILDE

Ne pouvez-vous donc pas lui parler,… à elle ?


SOLNESS

Pas de cela. Pas comme je le voudrais… comme j’ai besoin d’en parler. (Soupirant.) Ni de cela, ni de tant d’autres choses !


HILDE, d’une voix contenue.

Est-ce là tout ce que vous pensiez en disant que vous aviez besoin de moi ?


SOLNESS

Cela avant tout. Hier, du moins. Car aujourd’hui je ne suis plus sûr (S’interrompant) Venez, Hilde, asseyons-nous. Mettez-vous sur le sofa, de façon à avoir le jardin devant vous.

(Hilde s’assied dans un coin du sofa.)


SOLNESS, approchant une chaise.

Êtes-vous disposée à écouter ce que je vais vous dire ?


HILDE

Oh ! j’ai grand envie de vous écouter.


SOLNESS, s’asseyant.

En ce cas, je vous dirai tout.


HILDE

Voilà. Je suis assise. J’ai le jardin et vous devant les yeux. Voyons, parlez ! Vite !


SOLNESS, indiquant du doigt le jardin, par la fenêtre du coin

Là-bas, sur la hauteur, là où vous voyez la nouvelle maison.


HILDE

Eh bien ?


SOLNESS

C’est là qu’Aline et moi avons passé les premières années de notre mariage. Il y avait là une vieille maison ayant appartenu à sa mère. Nous en avions hérité, ainsi que de ce grand jardin.


HILDE

Avait-elle une tour, cette maison ?


SOLNESS

Non. C’était, à l’extérieur, une grande, sombre et vilaine bâtisse en bois. Mais, intérieurement, tout y était confortable et cossu.


HILDE

Vous l’avez abattue, cette vieille baraque.


SOLNESS

Non. Elle a brûlé.


HILDE

Entièrement ?


SOLNESS

Oui.


HILDE

Cela a-t-il été un grand malheur pour vous ?


SOLNESS

C’est selon. Comme constructeur, je suis parti de là pour faire mon chemin.


HILDE

Mais alors ?


SOLNESS

C’est arrivé quelques jours après la naissance de nos deux petits garçons…


HILDE

Des petits jumeaux…


SOLNESS

Ils étaient si frais, si gaillards, en venant au monde. Et ils grandissaient à vue d’œil, c’était un vrai plaisir.


HILDE

Les petits enfants grandissent si vite, les premiers jours.


SOLNESS

C’était le plus beau spectacle du monde que de voir Aline couchée entre les deux petits. Mais voici qu’une nuit le feu prit.


HILDE, tout émue.

Qu’arriva-t-il ? Dites ? Y eut-il quelqu’un de brûlé ?


SOLNESS

Non, tout le monde a été heureusement sauvé.


HILDE

Mais alors ?…


SOLNESS

La peur avait terriblement ébranlé Aline. L’alarme… la fuite précipitée… et cela par une nuit glacée… Car il fallut les emporter comme ils étaient, tous les trois, Aline et les petits.


HILDE

Et ils n’ont pu supporter cela ?…


SOLNESS

Si, mais Aline fut atteinte d’une fièvre de lait. Elle voulut absolument les nourrir quand même. C’était son devoir, disait-elle. Alors, les deux pauvres petits… (Se tordant les mains.) Oh !…


HILDE

Ils n’y ont pas résisté ?


SOLNESS

Non. Ils n’y ont pas résisté. Cela les a emportés.


HILDE

Vous en avez horriblement souffert ?


SOLNESS

Oui, j’en a bien souffert, mais Aline encore plus, Oh ! mille fois. (Serrant les poings avec une sourde rage.) Et dire que de pareilles choses peuvent se passer dans ce monde ! (D’une voix ferme et brève.) Du jour où je les ai perdus, je n’ai plus bâti d’églises qu’à contrecœur.


HILDE

En ce cas, cela vous a sans doute répugné de construire la tour de notre église ?


SOLNESS

En effet. Et je me souviens de ma joie, le jour où je l’eus achevée.


HILDE

Je m’en souviens aussi.


SOLNESS

Et maintenant… je n’en bâtis jamais… plus jamais ! Ni églises, ni clochers.


HILDE, hochant la tête.

Rien que des maisons, pour servir de demeure aux hommes ?


SOLNESS

Des foyers, Hilde.


HILDE

Oui, mais des foyers surmontés de hautes tours et de flèches.


SOLNESS

De préférence, c’est vrai. (D’un ton plus léger.) Oui, voyez-vous… c’est comme je vous l’ai dit… Cet incendie, j’en ai tiré grand profit. Comme constructeur, s’entend.


HILDE

Pourquoi ne vous intitulez-vous pas architecte, comme les autres ?


SOLNESS

Je n’ai pas assez étudié pour cela. Presque tout ce que je sais, je l’ai appris tout seul.


HILDE

Cela ne vous a pas empêché d’arriver.


SOLNESS

Grâce à l’incendie, oui. J’ai converti presque tout le jardin en terrain à bâtir, et j’en ai fait des lots, où j’ai construit des villas à ma fantaisie. Depuis, tout a marché comme sur des roulettes.


HILDE, le scrutant du regard.

Vous devez être un homme bien heureux, vous, quand on y songe.


SOLNESS, dont le front s’est rembruni.

Heureux ! vous dites cela, vous aussi, comme les autres !


HILDE

Oui, il me semble qu’on peut le dire. Si vous cessiez seulement de penser à ces deux petits enfants…


SOLNESS, lentement.

Ces deux petits enfants… Il n’est pas facile de les oublier.


HILDE, avec hésitation.

Vous préoccupent-ils si fort jusqu’à présent… après tant, tant d’années ?


SOLNESS, sans répondre, la regardant fixement.

Un homme heureux, avez-vous dit…


HILDE

Comment ? Ne l’êtes-vous pas,… à part cela ?


SOLNESS, continuant a la regarder.

Quand je vous parlais de cet incendie… hem !…


HILDE

Eh bien ?


SOLNESS

Ne vous est-il pas venu une idée, une idée qui vous aura spécialement frappée ?


HILDE, réfléchissant en vain.

Non. Qu’est-ce que ce serait ?


SOLNESS, sourdement, mais en appuyant sur les mots.

C’est à cet incendie que je dois d’avoir pu donner des foyers aux hommes, de leur avoir construit des demeures claires, où l’on est bien, où il fait bon vivre, où père, mère et enfants passent leur existence dans la joyeuse certitude qu’on est vraiment heureux d’être de ce monde, et surtout de s’appartenir les uns aux autres,… dans les petites choses comme dans les grandes.


HILDE, vivement.

Mais n’est-ce donc pas un grand bonheur pour vous, que d’avoir construit d’aussi doux foyers ?


SOLNESS

Songez, Hilde, à ce que je l’ai payé, ce bonheur, à l’effroyable prix qu’il m’a coûté !


HILDE

Vous est-il donc impossible de vaincre ce souvenir ?


SOLNESS

Oui, cela m’est impossible. Pour arriver à donner ces foyers aux autres, il m’a fallu renoncer… renoncer pour toujours à en posséder un moi-même. Je parle d’un foyer où il y ait des enfants… où père et mère puissent vivre heureux.


HILDE, avec ménagement.

Y avez-vous vraiment renoncé ? Et pour toujours, dites-vous ?


SOLNESS, hochant lentement la tête.

Oui, tel a été le prix de ce qu’on appelle mon bonheur, (il respire péniblement.) Ce bonheur, Hilde… ce bonheur, je n’ai pu l’obtenir à moins.


HILDE

Mais dans l’avenir ?…


SOLNESS

Jamais. Non. Jamais. Toujours grâce à cet incendie et à la maladie d’Aline, qui en a été la suite.


HILDE

Mais alors pourquoi toutes ces chambres d’enfant ?


SOLNESS, gravement.

N’avez-vous jamais remarqué, Hilde, qu’il y a dans l’impossible quelque chose… qui sollicite et qui attire ?


HILDE, réfléchissant.

Dans l’impossible. (Avec animation.) Je crois bien ! Vous connaissez cela, vous aussi ?


SOLNESS

Oui, je connais cela.


HILDE

Il y a donc aussi de la sorcellerie en vous ?


SOLNESS

De la sorcellerie ? Que voulez-vous dire ?


HILDE

Je ne trouve pas d’autre mot.


SOLNESS, se levant.

Non, non, c’est peut-être juste. (Avec violence.) Mais ne devient-on pas sorcier à la longue… quand on a comme moi cette chance constante en tout ! en tout !


HILDE

Que voulez-vous dire ?


SOLNESS

Écoutez-moi bien, Hilde : tout ce que j’ai réussi à faire, à bâtir, à créer, à rendre beau, solide et doux à habiter,… et noble cependant… (Serrant les poings.) Oh ! n’est-ce pas terrible à penser ?


HILDE

Quoi donc ?


SOLNESS

Tout cela, j’ai dû l’acheter, le payer, pas avec de l’argent, mais avec du bonheur humain. Non seulement avec mon propre bonheur, mais aussi avec le bonheur d’autrui. Oui, oui, Hilde, c’est ainsi ! Voilà le prix que m’a coûté ma situation d’artiste,… et ce n’est pas tout. Tous les jours de la vie, je vois comment on paie pour moi, encore et toujours !


HILDE, se levant et le regardant fixement.

C’est à elle que vous pensez en disant cela.


SOLNESS

Oui. C’est surtout à Aline que je pense. Car Aline avait aussi sa vocation, tout comme moi. (Avec un tremblement dans la voix.) Mais il a fallu que cette vocation fût abîmée, brisée, et détruite…, pour que j’arrive, moi,… à une espèce de triomphe. Car il faut que vous sachiez qu’Aline aussi était un architecte à sa manière.


HILDE

Elle ? un architecte ?…


SOLNESS, secouant la tête.

Il ne s’agissait pas, bien entendu, de bâtir, comme moi, des maisons et des tours.


HILDE

De quoi s’agissait-il donc ?


SOLNESS, avec émotion.

De construire de petites âmes d’enfants, Hilde, des âmes d’enfants fortes, nobles et belles, qui pussent devenir des âmes d’hommes, droites et élevées. Tels étaient les talents d’Aline… Et tout cela est à terre. Cela ne sert plus, cela ne peut plus servir. Jamais,… à rien. Comme les décombres d’une maison brûlée.


HILDE

Oui, mais si même il en était ainsi ?…


SOLNESS

Il en est ainsi. Je le sais ! je le sais !


HILDE

Fort bien ; mais tout cela n’est pas de votre faute.


SOLNESS, la regardant fixement et hochant lentement la tête.

Ah ! c’est là, voyez-vous, c’est là fa terrible question, le doute qui me travaille nuit et jour.


HILDE

Ce que vous venez de dire ?


SOLNESS

Oui, supposez un instant que je sois fautif.… d’une façon ou d’une autre.


HILDE

Vous !… Fautif de l’incendie ?…


SOLNESS

De tout ce qui est arrivé. Et peut-être… innocent tout de même.


HILDE, le regardant d’un œil soucieux.

Oh ! monsieur Solness ! Pour parler ainsi… il faut qu’eu réalité vous soyez malade !


SOLNESS

Hem !… je crois que, sous ce rapport, je ne me remettrai jamais.

(Ragnar Brovik ouvre avec précaution la petite porte du coin de gauche. — Hilde arpente la chambre.)


RAGNAR, apercevant Hilde.

Oh !.… excusez-moi, monsieur Solness…

(Il veut se retirer.)


SOLNESS

Non, non, attendez un peu. Il vaut mieux en finir.


RAGNAR

Oh !… je le voudrais bien ?


SOLNESS

Votre père ne va donc pas mieux, à ce que j’entends dire ?


RAGNAR

Mon père baisse d’instant en instant. Et cela m’engage à vous supplier avec d’autant plus d’insistance, d’écrire sur une de ces feuilles quelques bonnes paroles !… quelque chose que je puisse montrer à mon père avant qu’il…


SOLNESS

Je ne veux plus que vous me parliez de tous ces dessins !


RAGNAR

Les avez-vous regardés ?


SOLNESS

Oui,… je les ai regardés.


RAGNAR

Et ils ne valent rien ? Et je ne vaux rien non plus ?


SOLNESS, évitant de répondre.

Ecoutez, Ragnar, restez chez moi. Vous poserez vous-même vos conditions. Vous épouserez Kaia. Vous n’aurez pas de soucis. Peut-être même serez-vous heureux. Mais renoncez à travailler pour votre propre compte.


RAGNAR

Oui, oui, je retournerai chez moi porter votre réponse à mon père. Je le lui ai promis… Faut-il vraiment que je dise cela à mon père, avant qu’il meure ?


SOLNESS, avec agitation.

Eh ! dites-lui… dites-lui ce que vous voudrez. Vous ferez mieux de ne rien lui dire du tout ! (Avec éclat.) Je ne puis agir autrement, Ragnar !


RAGNAR

En ce cas puis-je emporter les dessins ?


SOLNESS

Oui, emportez-les ! Ils sont là, sur la table.


RAGNAR, se dirigeant vers la table.

Merci.


HILDE, mettant la main sur le portefeuille

Non, non, laissez-les là.


SOLNESS

Pourquoi ?


HILDE

Je veux les voir.


SOLNESS

Mais vous les avez déjà vus. (A Ragnar.) Allons ! laissez-les là.


RAGNAR

Volontiers.


SOLNESS

Et retournez vite auprès de votre père.


RAGNAR

Puisque vous me le permettez…


SOLNESS, avec une sorte de désespoir.

Il ne faut pas me demander l’impossible, Ragnar ! Vous entendez, Ragnar… il ne le faut pas !


RAGNAR

Non, excusez-moi.

(Il salue et se retire par la porte du coin. — Hilde va s’asseoir sur une chaise près de la glace)


HILDE, regardant Solness d’un air fâché.

C’est bien mal, ce que vous venez de faire.


SOLNESS

Ah ! vous le croyez aussi ?


HILDE

Oui, c’est bien vilain. C’est dur, c’est méchant, et c’est cruel.


SOLNESS

Oh ! vous ne voyez pas où j’en suis.


HILDE

C’est égal… Non, vous ne devriez pas agir ainsi.


SOLNESS

Tout à l’heure, vous disiez vous-même que, seul, je devrais avoir le droit de bâtir.


HILDE

Je puis dire cela, mais pas vous.


SOLNESS

Ce serait surtout à moi de le dire. Songez au prix que ma place m’a coûté.


HILDE

Je sais bien ! Elle vous a coûté la joie du foyer, comme vous dites, et tout ce qui s’ensuit.


SOLNESS

Sans compter la paix de mon âme.


HILDE, se levant.

La paix de votre âme ! (D’un ton pénétré.) Oui, oui, vous avez raison… Pauvre monsieur Solness ! C’est vrai ! Vous vous figurez que…


SOLNESS, riant doucement.

Rasseyez-vous donc, Hilde. Vous allez entendre quelque chose de drôle.


HILDE, s’assied, étonnée et attentive.

Quoi donc ?


SOLNESS

Au premier abord, cela a l’air d’une petite plaisanterie. Figurez-vous qu’il s’agit tout simplement d’une fente dans un tuyau de cheminée.


HILDE

Et voilà tout ?


SOLNESS

Pour commencer, oui.

(Il approche une chaise de celle de Hilde et s’assied.)


HILDE, avec impatience, en tambourinant sur ses genoux.

Vous dites : une fente dans un tuyau de cheminée ?…


SOLNESS

Je l’avais remarquée longtemps, très longtemps avant l’incendie. Chaque fois que je montais au grenier, j’allais voir si elle n’avait pas disparu.


HILDE

Et vous la retrouviez toujours ?


SOLNESS

Oui, car j’étais seul à la connaître.


HILDE

Vous n’aviez prévenu personne ?


SOLNESS

Non.


HILDE

Et vous n’avez pas songé à faire réparer la cheminée.


SOLNESS

Si.... j’y ai bien songé.... mais c’est tout. Chaque fois que je voulais m’en occuper, c’était comme si quelque chose m’eût retenu de force. Pas aujourd’hui, pensais-je. Demain. Et il n’y eut jamais rien de fait.


HILDE

Mais pourquoi cette lambinerie !


SOLNESS

Parce que j’avais Une idée. (Lentement, contenant sa voix.) Par cette fissure, la fortune pouvait m’arriver.


HILDE, regardant fixement devant elle.

Oh ! que cela devait être émotionnant !


SOLNESS

Il m’était impossible, — oui, impossible d’agir autrement. Je trouvais cela si simple, si naturel. Je voulais que cela arrivât en hiver… un peu avant midi. Nous serions dehors avec Aline. Nous ferions une partie de traîneau ensemble. À la maison, les gens auraient fait un bon feu.


HILDE

Oui, caria journée serait très froide…


SOLNESS

Une forte gelée, oui. Ils auraient fait un bon feu pour le retour d’Aline.


HILDE

… Qui est naturellement frileuse.


SOLNESS

Oui, elle est frileuse. Et ce serait en rentrant que nous verrions une fumée…


HILDE

Une fumée seulement ?


SOLNESS

D’abord. Mais à peine aurions-nous atteint la porte du jardin, que toute la baraque serait en flammes… Voilà comment je voulais que cela vint.


HILDE

Mon Dieu ! pourquoi n’est-ce pas arrivé ainsi !


SOLNESS

Oui, Hilde, pourquoi ?


HILDE

Mais êtes-vous bien sûr que ce fut cette petite fente dans la cheminée qui ait causé l’incendie ?


SOLNESS

Au contraire : je suis certain qu’elle n’y a été pour rien.


HILDE

Comment cela ?


SOLNESS

Il est parfaitement établi que le feu a éclaté dans une garde-robe, située à l’extrémité opposée de la maison.


HILDE

Mais alors que me chantez-vous là, avec votre cheminée ?


SOLNESS

Me permettez-vous d’aller jusqu’au bout, Hilde ?


HILDE

Allez, pourvu que vous disiez des choses raisonnables.


SOLNESS

J’essaierai.

(Il rapproche encore sa chaise de celle de Hilde.)


HILDE

Voyons, dites tout.


SOLNESS, d’un ton confidentiel.

Ne croyez-vous pas comme moi, Hilde, qu’il y a certains élus, certains hommes à part qui ont reçu la grâce, la faculté, le pouvoir de souhaiter une chose, de la désirer, delà vouloir… avec tant d’âpreté… si impitoyablement… qu’à la fin ils l’obtiennent. Le croyez-vous ?


HILDE, avec une singulière expression dans les yeux.

S’il en est ainsi, on verra, un jour… si je suis du nombre de ces élus.


SOLNESS

Ces puissants effets, on ne les obtient pas seul. Oh ! non… Pour y arriver, il faut avoir des aides, des serviteurs. Ceux-ci ne se présentent pas d’eux-mêmes. Il faut les appeler avec persistance pour qu’ils arrivent. Les appeler en pensée, vous comprenez.


HILDE

Qu’est-ce donc que ces aides, que ces serviteurs ?


SOLNESS

Nous en parlerons une autre fois. Pour le moment, ne nous occupons que de cet incendie.


HILDE

Croyez-vous que, si vous ne l’aviez pas désiré, il eût éclaté tout de même ?


SOLNESS

Admettons que la maison eût appartenu au vieux Knut Brovik, jamais elle n’aurait brûlé si à propos. C’est certain. Car il ne sait pas, lui, appeler à son secours les aides, ni les serviteurs. (Il se lève très agité.) Vous voyez bien, Hilde, que c’est tout de même ma faute si la vie des deux petits a été sacrifiée. Et puis, n’est-ce pas à moi qu’Aline doit de n’être pas ce qu’elle aurait pu, ce qu’elle aurait dû devenir… et ce qu’elle aurait voulu être.


HILDE

Mais puisque ce sont ces aides et ces serviteurs qui…


SOLNESS

Qui les a appelés, ces aides, ces serviteurs ? Moi ! C’est à ma volonté qu’ils sont venus se soumettre. (Avec une exaltation croissante.) Voilà ce qu’on appelle avoir de la chance. Eh bien ! je vais vous dire ce qu’on ressent quand on la possède, cette chance. C’est comme si on avait là, sur la poitrine, une plaie vive. Et les aides, les serviteurs, vont coupant des morceaux de peau à d’autres hommes pour les greffer sur cette plaie. Mais la plaie ne guérit pas. Jamais.... jamais ! Ah ! si vous saviez comme elle peut cuire et faire mal par moment.


HILDE, le regardant attentivement.

Vous êtes malade, monsieur Solness, très malade.


SOLNESS

Dites fou. C’est ce que vous pensez.


HILDE

Non, je ne crois pas que vous ayez l’esprit dérangé.


SOLNESS

Qu’ai-je donc ? Voyons, dites !


HILDE

Qui sait si vous n’êtes pas venu au monde avec une conscience débile.


SOLNESS

Une conscience débile ? Qu’est-ce encore que cette diablerie ?


HILDE

Je veux dire que vous avez la conscience extrêmement délicate, d’une complexion trop fine. Elle ne supporte rien. Elle est incapable de soulever le moindre fardeau.


SOLNESS, d’un ton maussade.

Hem !… Et comment doit-elle donc être faite, d’après vous, la conscience ? Pouvez-vous me le dire ?


HILDE

Votre conscience à vous, je la voudrais, comment dirai-je ?… robuste.


SOLNESS

Robuste ? Et vous ? Avez-vous la conscience robuste, dites ?


HILDE

Il me semble que oui. Je ne me suis jamais aperçue du contraire.


SOLNESS

Elle n’a pas eu trop d’épreuves à subir, j’imagine.


HILDE, dont la bouche se contracte et tremble un peu.

Oh ! cela n’a pas été si simple d’abandonner mon père que j’aime de toutes mes forces.


SOLNESS

Allons donc ! Pour un ou deux mois…


HILDE

Je ne reviendrai probablement jamais à la maison.


SOLNESS

Jamais ? Quelle a donc été la cause de votre départ ?


HILDE, d’un ton moitié sérieux, moitié plaisant.

Et les dix ans révolus ? Vous les oubliez de nouveau ?


SOLNESS

Quelles sornettes ! Il y avait donc à la maison quelque chose qui ne vous convenait pas ? dites.


HILDE, très sérieusement.

Non. Ce qui m’en a chassée est en moi. Je me suis sentie éperonnée et poussée jusqu’ici. C’était si attrayant, d’ailleurs.


SOLNESS, vivement.

Voyez-vous, Hilde, voyez-vous ! il y a de la sorcellerie en vous tout comme en moi. C’est une sorcellerie qui fait agir les puissances du dehors. Et il faut s’y prêter. Qu’on le veuille ou non, il le faut.


HILDE

Je crois presque que vous avez raison.


SOLNESS, allant et venant dans la chambre.

Oh ! Hilde, il y a de par le monde une telle quantité de démons que nous ne voyons pas !…


HILDE

De démons aussi ?


SOLNESS, s’arrêtant.

Oui, de démons, les uns bons, les autres méchants. Démons aux cheveux blonds, démons aux cheveux noirs. Si seulement on savait toujours de quels démons on dépend ! (Recommençant à marcher.) Bah ! il serait alors facile de s’arranger !


HILDE, le suivant des yeux.

Ou si Ton avait une conscience saine et forte ! Si l’on osait tout ce qu’on veut !


SOLNESS, s’arrêtant devant la console.

Je crois que, sous ce rapport, la plupart des gens sont aussi infirmes que moi.


HILDE

C’est bien possible.


SOLNESS, s’appuyant à la console.

Dans les Sagas… Avez-vous jamais lu les Sagas ?


HILDE

Oh ! oui… Du temps où je lisais des livres.


SOLNESS

Dans les Sagas il est question de ces vikings qui faisaient voile vers les pays lointains, où ils allaient piller, incendier, tuer les hommes…


HILDE

Et enlever les femmes…


SOLNESS

Qu’ils gardaient captives…


HILDE

Sur leurs bateaux, et qu’ils conduisaient chez eux…


SOLNESS

Se comportant envers elles comme de vrais sorciers.


HILDE, fixant devant elle un regard demi-voilé.

Il me semble que cela devait être bien émotionnant !


SOLNESS, avec un petit rire guttural.

D’enlever des femmes ? n’est-ce pas ?


HILDE

D’être enlevée…


SOLNESS, la regardant un instant.

Ah ! très bien.


HILDE, comme pour changer d’entretien.

Mais où vouliez-vous en venir avec vos vikings ?


SOLNESS

C’était là des gaillards à conscience robuste ! Quand ils rentraient chez eux, ils pouvaient manger et boire. Et ils étaient avec cela, gais comme des enfants. Et les femmes, donc ! Souvent elles ne voulaient plus les quitter. Comprenez-vous cela, Hilde ?


HILDE

Ces femmes ? Ah ! comme je les comprends !…


SOLNESS

Tiens, tiens ! Peut-être auriez-vous fait comme elles ?


HILDE

Et pourquoi pas ?


SOLNESS

Vous auriez consenti à vivre avec un de ces hommes brutaux ?


HILDE

Si je m’étais mise à l’aimer, ce brutal…


SOLNESS

Pourriez-vous aimer un homme de cette espèce ?


HILDE

Mon Dieu ! On ne choisit pas qui l’on veut en amour.


SOLNESS, la regardant d’un air concentré.

Oh ! non, cela dépend du sorcier qui est en nous.


HILDE, avec un demi-sourire.

Et de tous ces démons que vous connaissez si bien,… démons aux cheveux blonds, démons aux cheveux noirs.


SOLNESS, d’un ton doux et pénétré.

S’il en est ainsi, Hilde, je souhaite que les démons fassent un bon choix pour vous.


HILDE

Leur choix est fait. Définitivement.


SOLNESS, fixant sur elle un regard profond.

Hilde… vous êtes comme un oiseau des bois.


HILDE

Non. Je ne me cache pas dans les branches.


SOLNESS

C’est vrai. Il y aurait plutôt en vous quelque chose d’un oiseau de proie.


HILDE

Oui… peut-être. (Avec une énergie sauvage.) Et pourquoi pas ! Pourquoi ne chercherais-je pas une proie, moi aussi ? Pourquoi ne saisirais-je pas le butin qui me plaît ? Si je pouvais seulement le prendre dans mes serres… ah ! si je pouvais l’enlever !


SOLNESS

Hilde… savez-vous ce que vous êtes ?


HILDE

Oui, oui, un oiseau étrange ?


SOLNESS

Non. Vous êtes un jour naissant. Quand je vous regarde, je crois voir un lever de soleil.


HILDE

Dites-moi, monsieur Solness… êtes-vous bien sûr de ne m’avoir jamais appelée… en pensée ?


SOLNESS, lentement, à demi-voix.

Je suis presque sûr de l’avoir fait.


HILDE

Que me vouliez-vous ?


SOLNESS

Vous êtes la jeunesse, Hilde.


HILDE

Cette jeunesse dont vous aviez si peur ?


SOLNESS, hochant légèrement la tête.

Et vers laquelle j’aspire tant, au fond.

(Hilde se lève, s’approche de la petite table et prend le portefeuille de Ragnar Brovik.)


HILDE, tendant le portefeuille à Solness.

Voici donc ces dessins…


SOLNESS, d’un ton bref et déclamatoire.

Laissez là ces barbouillages.


HILDE

Et les quelques mots que vous deviez écrire…


SOLNESS

Écrire ?… Jamais de la vie !


HILDE

Puisque le vieux père est à la mort ! Ne pourriez-vous pas leur faire cette joie à son fils et à lui ? Et puis, ces dessins pourront peut-être lui servir.


SOLNESS

Je crois bien. Il bâtirait d’après ce plan. C’est une occasion qu’il s’est réservée là… ce monsieur !


HILDE

Eh ! mon Dieu !… s’il en est ainsi… ne pourriez-vous pas commettre un tout petit mensonge ?


SOLNESS

Un mensonge ? (Avec fureur.) Hilde,… allez-vous-en avec ces maudits dessins !


HILDE, tirant légèrement le carton à elle.

Là, là, là… vous n’allez pas me mordre, au moins… Vous parlez de sorciers. Je crois vraiment que vous agissez comme si vous en étiez un. (Regardant au tour d’elle. Où avez-vous une plume et de l’encre ?


SOLNESS

Il n’y en a pas ici.


HILDE, se dirigeant vers la porte.

Mais j’en trouverai là, chez cette demoiselle.


SOLNESS

Restez, Hilde !… Je devrais mentir, dites-vous. Oh ! oui. Je pourrais le faire à cause de son vieux père que j’ai démoli dans le temps… jeté par-dessus bord.


HILDE

Comme les autres ?


SOLNESS

Il me fallait de la place. Mais, quant à ce Ragnar… je ne veux pas qu’il s’élève. Pour rien au monde !


HILDE

Pauvre garçon ! Il n’est pas probable qu’il le fasse. Puisqu’il n’est bon à rien…


SOLNESS, s’approchant d’elle, dit à voix basse :

Si Ragnar Brovik arrive, il me jettera par terre. Il me démolira,… comme j’ai démoli son père.


HILDE

Il vous démolira ! Il vaut donc quelque chose ?


SOLNESS

Ah ! oui, vous pouvez y compter ! Il est la jeunesse, celle qui est toute prête à frapper à ma porte,… à en finir avec le grand constructeur Solness.


HILDE, tranquillement, fixant sur lui un regard de reproche.

Et pourtant vous ne vouliez pas lui ouvrir. Fi donc !


SOLNESS

J’ai payé ma victoire de mon sang !… Et puis, j’ai peur de perdre mes aides et mes serviteurs.


HILDE

Hé ! vous travaillerez seul, s’il n’y a pas d’autre moyen.


SOLNESS

Ce serait en vain, Hilde. Le revirement viendra quand même. Un peu plus tôt, un peu plus tard… L’expiation, voyez-vous, ne se laisse pas conjurer.


HILDE, saisie d’angoisse, se bouchant les oreilles.

Ne parlez pas ainsi ! Vous voulez donc me tuer !… m’enlever ce qui m’est plus cher que la vie ?…


SOLNESS

Qu’est-ce donc ?


HILDE

Le bonheur de vous voir grand, de vous voir une couronne en mains. Bien haut, tout en haut d’une tour d’église. (Se calmant.) Allons, vite un crayon ! Vous avez, au moins, un crayon sur vous ?…


SOLNESS, tirant un carnet de sa poche.

Il y en a un là.


HILDE, posant le portefeuille sur la table devant le sofa.

C’est bien. Maintenant, asseyons-nous.

(Solness s’assied devant la table.)


HILDE, derrière lui, se penchant par-dessus le dossier de sa chaise.

Et puis, écrivons. Gentiment, de tout notre cœur. Car ce vilain Roar… n’est-ce pas ainsi qu’il s’appelle ?


SOLNESS, écrit quelques lignes, tourne la tête et regarde Hilde.

Dites-moi, Hilde…


HILDE

Quoi ?


SOLNESS

Pendant les dix années que vous m’avez attendu…


HILDE

Eh bien ?


SOLNESS

Pourquoi ne m’avez-vous pas écrit ? Je vous aurais répondu.


HILDE, vivement.

Non, non, non. C’est justement ce que je ne voulais pas.


SOLNESS

Pourquoi ?


HILDE

Cela aurait pu tout gâter… Mais il s’agit maintenant d’écrire un mot sur ces dessins.


SOLNESS

Oui… oui…


HILDE, se penchant au-dessus de lui et le regardant écrire.

Gentiment et de tout notre cœur. Oh ! que je le hais, ce Roar… que je le hais !


SOLNESS, écrivant.

N’avez-vous jamais aimé personne, Hilde ? Là, vraiment aimé ?


HILDE, durement.

Qu’est-ce que vous dites ?


SOLNESS

Je demande si vous n’avez jamais aimé personne.


HILDE

Quelqu’un d’autre, voulez-vous dire ?


SOLNESS, la regardant.

Oui, quelqu’un d’autre. Jamais, dites ? pendant ces dix ans ?… Jamais ?


HILDE

Oh ! si, de temps en temps. Quand j’étais bien furieuse contre vous, de ce que vous ne veniez pas.


SOLNESS

Ainsi, vous vous êtes intéressée à d’autres ?


HILDE

Un tout petit peu. Cela durait une quinzaine de jours. Mon Dieu, vous savez bien comment ces choses se passent.


SOLNESS

Écoutez, Hilde : pourquoi êtes-vous venue ?


HILDE

Ne perdons pas notre temps à bavarder. Le pauvre vieux pourrait mourir, en attendant.


SOLNESS

Répondez-moi, Hilde. Que me voulez-vous ?


HILDE

Je veux mon royaume.


SOLNESS

Hem !…

(Il jette un rapide coup d’œil du côté de la porte de gauche, et continue d’écrire. — Madame Solness entre au même instant, portant quelques paquets.)


MADAME SOLNESS

Je vous ai apporté quelques petites choses, mademoiselle Wangel. On enverra les grands paquets plus tard.


HILDE

Oh ! que vous êtes donc gentille, tout de même.


MADAME SOLNESS

Je ne fais que mon devoir, rien de plus.


SOLNESS, relisant ce qu’il a écrit.

Aline !


MADAME SOLNESS

Halvard ?


SOLNESS

As-tu vu si elle… si la teneuse de livres est là ?


MADAME SOLNESS

Oui, elle est là. Naturellement.


SOLNESS, remettant les dessins dans le portefeuille.

Hem !…


MADAME SOLNESS

Elle était au pupitre, comme toujours… quand je traverse la chambre.


SOLNESS, se levant.

En ce cas, je vais lui remettre ceci et lui dire que…


HILDE, lui ôtant des mains le portefeuille.

Oh ! non, laissez-moi cette joie ! (Elle s’approche de la porte, mais se retourne avant de l’ouvrir.) Comment s’appelle-t-elle ?


SOLNESS

Mlle Fosli.


HILDE

Fi donc ! cela a l’air si froid. Je veux savoir son petit nom.


SOLNESS

Je crois… qu’elle s’appelle Kaia


HILDE, ouvrant la porte et appelant.

Kaia !… Venez ici ! Dépêchez-vous !… M. Solness veut vous parler.

(Kaia apparaît dans la porte.)


KAIA, regardant Solness d’un air effrayé.

Me voici…


HILDE, lui tendant le portefeuille.

Fermez, Kaia ! Vous pouvez emporter ceci. M. Solness a écrit ce qu’il fallait.


KAIA

Oh ! enfin !


SOLNESS

Donnez cela au vieux le plus tôt que vous pourrez.


KAIA

Je vais le faire tout de suite.


SOLNESS

Oui, oui. De cette façon, Ragnar pourra se mettre à bâtir.


KAIA

Oh ! permettez-vous qu’il vienne vous remercier pour toute…


SOLNESS, durement.

Je ne veux pas de remercîments ! Dites-lui cela de ma part, s’il vous plaît.


KAIA

Oui, je…


SOLNESS

Et dites-lui aussi que dorénavant je n’ai pas besoin de ses services. Ni des vôtres.


KAIA, à voix basse et tremblante.

Ni des miens !…


SOLNESS

Vous avez maintenant d’autres soucis, d’autres occupations. Et tout est pour le mieux. Allons, emportez les plans et rentrez chez vous, mademoiselle Fosli. Vite ! entendez-vous !


KAIA, du même ton qu’avant.

Oui, maître Solness.

(Elle sort.)


MADAME SOLNESS

Dieu, qu’elle a l’air sournois !


SOLNESS

Elle ? Pauvre petite bécasse !


MADAME SOLNESS

Oh !… je vois ce que je vois, Harvard. Ainsi, tu les renvoies vraiment ?


SOLNESS

Oui.


MADAME SOLNESS

Elle aussi ?


SOLNESS

N’est-ce pas là ce que tu voulais ?


MADAME SOLNESS

Mais comment feras-tu sans elle ?… Ah ! oui, tu as quelqu’un en réserve, Halvard.


HILDE, gaîment.

S’il s’agit de moi, je ne suis vraiment pas bonne à mettre au pupitre.


SOLNESS

Allons, allons, Aline… tout s’arrangera. Ne pense plus qu’à hâter notre déménagement. Ce soir, on suspend la couronne… (Se tournant vers Hilde) tout au haut de la tour, Qu’en dites-vous, mademoiselle Hilde ?


HILDE, fixant sur lui un regard brillant.

Oh ! que ce sera beau de vous revoir à cette hauteur !


SOLNESS

Moi !…


MADAME SOLNESS

Oh ! Dieu ! mademoiselle Wangel, à quoi pensez-vous ? Mon mari !… Sujet, comme il l’est, au vertige !


HILDE

Au vertige ? Ah ! non, il ne l’est pas !


MADAME SOLNESS

Oh ! si.


HILDE

Mais je l’ai vu moi-même au sommet d’une tour !


MADAME SOLNESS

Oui, on m’en a parlé. Mais c’est impossible.


SOLNESS, avec violence.

Oui, oui ! c’est impossible ! N’empêche que j’y sois monté.


MADAME SOLNESS

Oh ! Halvard, ne dis donc pas cela. Toi, qui ne peux même pas te tenir sur le balcon du second étage. Tu as toujours été ainsi.


SOLNESS

Tu pourrais bien avoir une surprise ce soir.


MADAME SOLNESS, anxieusement.

Non, non, non ! Dieu m’en garde ! Tiens, je vais de ce pas écrire au docteur. Il saura bien te retenir


SOLNESS

Voyons, Aline !…


MADAME SOLNESS

Oui, Halvard, car tu es malade ! Ce ne peut être que cela ! Oh ! Dieu… oh ! Dieu.

(Elle sort précipitamment par la droite.)


HILDE, regardant fixement Solness.

Est-ce vrai, oui ou non ?


SOLNESS

Que je suis sujet au vertige ?


HILDE

Que mon architecte n’ose pas,… ne puisse pas monter aussi haut qu’il bâtit ?


SOLNESS

C’est ainsi que vous comprenez les choses ?


HILDE

Oui.


SOLNESS

On dirait que pas un recoin en moi ne vous échappe.


HILDE, jetant un regard par la fenêtre du coin.

Là-haut. Tout en haut…


SOLNESS, s’approchant d’elle.

Là, dans une chambre, tout au haut de la tour, vous pourriez demeurer, Hilde. Vous y seriez logée comme une princesse.


HILDE, d’un ton incertain, moitié sérieux, moitié plaisant.

Oui. C’est ce que vous m’aviez promis.


SOLNESS

Vous l’ai-je vraiment promis ?


HILDE

Fi donc ! Vous m’avez dit que je deviendrais princesse, que vous me donneriez un royaume. Et puis vous avez… Oh !


SOLNESS, la regardant attentivement.

Êtes-vous bien sûre que ce ne soit pas une espèce de rêve,… d’hallucination ?…


HILDE, d’un ton provoquant.

Quoi ! ce n’est peut-être pas arrivé ?


SOLNESS

Je n’en sais plus rien moi-même. (Plus bas.) Mais ce que je sais maintenant, c’est que…


HILDE

C’est que ?… Dites vite !


SOLNESS

…C’est que j’aurais dû le faire.


HILDE, avec audace et éclat.

Oh ! non, vous n’avez pas le vertige !


SOLNESS

Ce soir nous suspendons la couronne… princesse Hilde !


HILDE, avec un trait amer autour de la bouche.

Oui, au-dessus de votre nouveau foyer.


SOLNESS

Oui, au-dessus de la nouvelle maison… qui pour moi ne sera jamais un foyer.

(Il sort par la porte donnant sur le jardin).


HILDE, fixe droit devant elle un regard voilé et se parle à demi-voix. On n’entend que les mots :

Terriblement émotionnant !

ACTE TROISIÈME


Une grande véranda, attenante à la maison de Solness. À gauche, on aperçoit un coin de la maison et une porte donnant sur la véranda. À droite, une balustrade. Au fond un escalier conduisant de la véranda dans le jardin qu elle domine. De grands arbres de haute venue étendent leurs branches au-dessus de la véranda vers la maison. Au fond, à gauche, on aperçoit le rez-de-chaussée de la nouvelle villa. La tour est entourée d’un échafaudage dont on voit le bas. Au fond du jardin une vieille palissade. De l’autre côté, une rue bordée de maisons basses et délabrées.

Horizon du soir, voilé de nuages dorés par le soleil couchant.

Sur la véranda, un banc de jardin longe le mur de la maison. Devant le banc, une longue table. De l’autre côté de la table, un fauteuil et quelques tabourets en osier.

Madame Solness, enveloppée d’un grand châle en crêpe blanc, est assise dans le fauteuil. Elle a une attitude de repos. Ses regards sont dirigés vers le côté droit du jardin.

Au bout de quelques instants, Hilde Wangel, venant du jardin, monte l’escalier. Elle est en chapeau, et vêtue comme au second acte. Elle porte à son corsage un petit bouquet de fleurs des champs.


MADAME SOLNESS, tournant légèrement la tête.

Vous avez parcouru le jardin, mademoiselle Wangel ?


HILDE

Oui, je m’y suis promenée.


MADAME SOLNESS

Vous avez trouvé des fleurs, à ce que je vois ?


HILDE

Oui. Il y en a tant et plus sous les buissons.


MADAME SOLNESS

Si tard dans la saison ?… Il faut que je vous dise que je n’y vais presque jamais.


HILDE, s’approchant d’elle.

Comment ? J’y courrais tous les jours, à votre place.


MADAME SOLNESS, avec un pâle sourire.

Je ne cours guère, moi. Depuis longtemps.


HILDE

Mais, enfin, vous y descendez bien quelquefois ? Il y fait si bon.


MADAME SOLNESS

Je ne m’y sens plus chez moi. J’ai presque peur d’y aller.


HILDE

D’aller dans votre jardin ?


MADAME SOLNESS

Il me semble qu’il ne m’appartient plus.


HILDE

Pourquoi dites-vous cela ?


MADAME SOLNESS

Non, non, ce n’est plus mon jardin. Ce n’est plus le même que du temps de mon père et de ma mère. Ah ! mademoiselle Wangel, on l’a tellement mutilé, ce jardin. Ce ne sont plus que des morceaux. On y a construit des maisons pour des étrangers, pour des gens que je ne connais pas… et qui peuvent me voir de leurs fenêtres.


HILDE, avec un clair sourire.

Dites donc, madame Solness…


MADAME SOLNESS

Quoi ?


HILDE

Me permettez-vous de rester un instant près de vous ?


MADAME SOLNESS

Très volontiers, si cela vous fait plaisir.

(Hilde approche un tabouret du fauteuil et s’assied.)


HILDE

Ah ! on est bien là, pour se chauffer, comme un chat au soleil.


MADAME SOLNESS, posant doucement la main sur les cheveux de Hilde.

C’est bien gentil à vous de rester près de moi. Je croyais que vous alliez chez mon mari.


HILDE

Pourquoi faire ?


MADAME SOLNESS

Pour l’aider.


HILDE

Grand merci. D’ailleurs, il est là-bas, avec les ouvriers ! Je l’ai vu, mais il avait l’air si rogue, que je ne me suis pas risquée à l’aborder.


MADAME SOLNESS

Oh ! il est, au fond, si doux, si tendre de nature !


HILDE

Lui ?


MADAME SOLNESS

Vous ne le connaissez pas encore, mademoiselle Wangel.


HILDE, avec un regard affectueux.

Êtes-vous contente d’aller demeurer dans la nouvelle maison ?


MADAME SOLNESS

Je devrais l’être, puisque c’est le désir de Halvard.


HILDE

Oh ! ce n’est pas ainsi que je l’entends.


MADAME SOLNESS

Si, si, mademoiselle Wangel. C’est mon strict devoir, que de me ployer à sa volonté. Mais l’obéissance est souvent bien difficile.


HILDE

Oh ! oui, elle doit l’être.


MADAME SOLNESS

Je vous en réponds. Quand on ne vaut pas mieux que moi…


HILDE

Quand on a traversé tant d’épreuves…


MADAME SOLNESS

Comment le savez-vous ?


HILDE

Votre mari me l’a dit.


MADAME SOLNESS

Il s’ouvre si rarement à moi… Oui, mademoiselle Wangel, j’ai traversé bien des épreuves dans ma vie, allez !…


HILDE, la regardant avec intérêt, en hochant lentement la tête.

Pauvre madame Solness ! D’abord cet incendie.


MADAME SOLNESS, avec un soupir.

Oui, tout ce qui m’appartenait a brûlé.


HILDE

Et ce n’est pas encore là ce qu’il y a de plus triste.


MADAME SOLNESS, avec un regard interrogateur.

Ce n’est pas là ce qu’il y a de plus triste ?


HILDE

Non, ce n’est pas tout.


MADAME SOLNESS

Qu’y aurait-il encore ?


HILDE, baissant la voix.

Vous avez perdu deux petits enfants.


MADAME SOLNESS

Ah I oui, mais c’est tout différent. C’était un arrêt de la Providence. On doit s’y soumettre… en rendant grâces au ciel.


HILDE

Et vous le faites ?


MADAME SOLNESS

Pas toujours, malheureusement. Je sais bien que c’est mon devoir, mais cela m’est impossible.


HILDE

Je le crois sans peine.


MADAME SOLNESS

Combien de fois me suis-je dit, cependant, que ce fut là un juste châtiment.


HILDE

Pourquoi ?


MADAME SOLNESS

Pour n’avoir pas assez bien supporté mon malheur.


HILDE

Mais je ne vois pas…


MADAME SOLNESS

Si, si, mademoiselle Wangel… Ne me parlez plus de ces deux petits enfants. Nous ne devons penser qu’à leur bonheur. Ils sont si heureux… si heureux, maintenant. Non, ce qui déchire le cœur, ce sont les petites pertes de la vie, la perte de ce qui ne paraît presque rien aux autres.


HILDE, s’accoude sur les genoux de Mme Solness et la regarde avec une chaude sympathie.

Chère madame Solness,… parlez-moi de cela.


MADAME SOLNESS

Je le répète, des riens. Mon Dieu, tous ces vieux portraits accrochés aux murs, et les vieilles robes de soie. Elles étaient dans la famille depuis des temps immémoriaux. Et les vieilles dentelles faites par mère et grand’mère… Tout cela a brûlé ! Pensez donc jusqu’aux bijoux ! (avec un profond soupir.) Et toutes les poupées !…


HILDE

Les poupées ?…


MADAME SOLNESS, avec des larmes dans la voix.

J’avais neuf ravissantes poupées.


HILDE

Elles ont toutes brûlé ?


MADAME SOLNESS

Toutes. Oh ! cela m’a fait tant, tant de peine.


HILDE

Vraiment ! Vous aviez conservé toutes ces poupées ? depuis votre enfance ?


MADAME SOLNESS

Je ne les ai pas conservées. Les poupées et moi nous avons continué à vivre ensemble.


HILDE

Même quand vous êtes devenue grande ?


MADAME SOLNESS

Oui, longtemps après.


HILDE

Quand vous vous êtes mariée ?


MADAME SOLNESS

Oui, certainement. Quand il ne me voyait pas, je… Mais elles ont toutes brûlé, les pauvrettes ! Personne n’a songé à les sauver… Oh ! c’est si triste à penser. Il ne faut pas rire de moi, mademoiselle Wangel.


HILDE

Je ne ris pas du tout.


MADAME SOLNESS

Car elles avaient une espèce de vie. Je les portais sous mon cœur, comme de petits enfants à naître.

(Le docteur Herdal, son chapeau à la main, arrive, sortant de la maison, et aperçoit Mme Solness et Hilde.)


LE DOCTEUR HERDAL

Vous voici en train de prendre froid, madame.


MADAME SOLNESS

La journée m’a paru si belle et si chaude.


LE DOCTEUR HERDAL

Oui, oui. Mais que se passe-t-il ici ? J’ai reçu un billet de vous…


MADAME SOLNESS, se levant.

Oui, j’ai à vous parler.


LE DOCTEUR HERDAL

C’est bien, rentrons, en ce cas. (A Hilde.) Toujours en tenue de campagne, mademoiselle.


HILDE, gaîment, en se levant.

Eh ! oui, en tenue ! Mais aujourd’hui je ne suis pas d’humeur à me casser le cou. Vous et moi, docteur, nous resterons en bas, à regarder tranquillement le spectacle.


LE DOCTEUR HERDAL

Quel spectacle ?


MADAME SOLNESS, effrayée, dit à demi-voix, à Hilde.

Chut, chut !… pour l’amour de Dieu ! Le voici qui vient ! Essayez de lui ôter cette folie de la tête. Soyons amies, mademoiselle Wangel. Nous le pouvons, n’est-ce pas ?


HILDE, se jetant violemment à son cou.

Oh ! si nous le pouvons !…


MADAME SOLNESS, se dégageant doucement

Là, là, là ! Le voici, docteur. Allons causer un peu.


LE DOCTEUR HERDAL

C’est de lui qu’il s’agit ?


MADAME SOLNESS

Oui. Venez.

(Elle entre dans la maison, suivie du médecin. — Au bout d’un instant, arrive Solness, venant du jardin. Il monte l’escalier. La figure de Hilde prend une expression sérieuse.)


SOLNESS, jetant un coup d’œil sur la porte de la maison, qu’on referme prudemment.

Avez-vous remarqué, Hilde, qu’elle s’en va sitôt que je viens ?


HILDE

J’ai remarqué que, chaque fois que vous venez, elle se sent obligée de partir


SOLNESS

C’est possible, mais je n’y puis rien. (La regardant attentivement.) Avez-vous froid, Hilde ? On le croirait.


HILDE

Je sors d’un sépulcre.


SOLNESS

Que voulez-vous dire ?


HILDE

Que j’ai pris froid, monsieur Solness.


SOLNESS, lentement.

Je crois vous comprendre.


HILDE

Que venez-vous faire ici ?


SOLNESS

Je vous ai aperçue de loin


HILDE

En ce cas, vous l’avez vue… elle aussi.


SOLNESS

Je savais qu’elle s’en irait dès que je viendrais.


HILDE

Cela vous fait-il beaucoup de peine, qu’elle s’écarte ainsi de votre chemin ?


SOLNESS

C’est plutôt une sorte de soulagement.


HILDE

Que de ne pas l’avoir toujours devant les yeux ?…


SOLNESS

Oui.


HILDE

Opprimée par son chagrin et par le souvenir de ses petits enfants ?…


SOLNESS

Oui… C’est vrai.

(Hilde va et vient sur la véranda, les mains derrière le dos, puis s’arrête devant la balustrade, et se tourne vers le jardin.)


SOLNESS, après un instant de silence.

Avez-vous longtemps causé avec elle ? (Hilde reste immobile et ne répond pas.) Je demande si vous avez causé longtemps ? (Hilde continue à garder le silence.) De quoi vous a-t-elle parlé, Hilde ? (Hilde ne répond pas.) Pauvre Aline !… Des petits enfants, sans doute ?… (Hilde est secouée d’un frisson nerveux, puis elle hoche vivement la tête à plusieurs reprises en signe d’affirmation.) Jamais elle ne triomphera de son chagrin… Jamais !… (Rapprochant de Hilde.) Vous voici de nouveau pétrifiée, comme hier soir.


HILDE, se retournant, fixe sur lui un regard droit et sérieux.

Je veux partir.


SOLNESS, d’un ton bref.

Partir !…


HILDE

Oui.


SOLNESS

Je vous le défends.


HILDE

Que voulez-vous que je fasse ici maintenant ?


SOLNESS

Que vous soyez près de moi, Hilde ; c’est tout.


HILDE, le toisant du regard.

Merci bien. Les choses n’en resteraient pas là.


SOLNESS, malgré lui.

Tant mieux !…


HILDE, violemment.

Je ne puis faire de mal à une personne que je connais : je ne prendrai rien de ce qui lui appartient.


SOLNESS

Qui vous parle de cela ?


HILDE, continuant.

À une étrangère, c’est bien différent. À quelqu’un que je n’aurais jamais vu. Mais à une personne chez qui je suis venue !… Ah ! non, non ! fi !


SOLNESS

Mais je n’ai jamais dit le contraire !


HILDE

Allons donc ! Vous savez bien comment cela finirait. Voilà pourquoi je pars.


SOLNESS

Et que deviendrai-je, moi, quand vous serez partie ? Que ferai-je de mon existence ? Oui, qu’en ferai-je, après ?


HILDE, avec l’expression énigmatique que son regard prend de temps en temps.

Oh ! vous !… N’avez-vous pas vos devoirs envers elle ? Vivez pour ces devoirs.


SOLNESS

Trop tard ! Ces puissances… ces… ces…


HILDE

…Ces démons…


SOLNESS

Oui, ces démons ! Et le sorcier qui est en moi. Ils ont pris tout le sang de ses veines.

(Avec un sourire désespéré.) Pour que je sois heureux, moi ! Oui, oui ! (D’une voix oppressée.) Et la voici morte, morte à cause de moi. Et moi, je suis enchaîné vivant à une morte. (Saisi d’angoisse.) Moi, moi, qui ne puis vivre sans joie !


HILDE, va s’asseoir sur le banc, s’accoude à la table, appuie sa tête sur ses mains et regarde un instant Solness.

Qu’allez-vous construire maintenant ?


SOLNESS, secouant la tête.

Je ne ferai plus grand’chose, désormais.


HILDE

Ce ne sera pas une de ces demeures où père, mère et enfants peuvent vivre calmes et heureux ?


SOLNESS

Qui sait si désormais on voudra de ces demeures.


HILDE

Pauvre maître Solness ! Et vous qui, pendant ces dix années, n’avez vécu que pour cela !


SOLNESS

Oui, Hilde, c’est bien vrai


HILDE, avec éclat.

Oh ! que tout cela me semble insensé, absurde !


SOLNESS

Quoi ?


HILDE

Qu’on n’ose pas tendre la main pour saisir son bonheur ! Pour vivre ! Seulement parce qu’il y a sur votre chemin une personne qu’on connaît !


SOLNESS

Et qu’on n’a pas le droit d’oublier.


HILDE

Qui sait, si, au fond, on n’en aurait pas le droit ? Mais enfin… Ah ! si l’on pouvait s’endormir pour échapper à tout cela !

(Elle étend les bras sur la table, appuie sa joue gauche sur ses mains et ferme les yeux.)


SOLNESS, tourne le fauteuil et s’assied à la table.

Avez-vous connu le calme et le bonheur… là-bas, chez votre père, Hilde ?


HILDE, qui ne bouge pas et semble à moitié endormie.

J’étais en cage.


SOLNESS

Et vous ne voulez pas y rentrer ?


HILDE, sans changer de ton.

L’oiseau des bois ne veut jamais rentrer en cage.


SOLNESS

Il préfère fendre librement l’air.


HILDE, toujours du même ton.

L’oiseau de proie aime à fendre l’air.


SOLNESS, la suivant du regard.

Si l’on était hardi comme les vikings


HILDE, sans bouger, ouvre les yeux et reprend sa voix ordinaire.

Que faudrait-il encore, dites ?


SOLNESS

Une conscience robuste

(Hilde se redresse et s’anime. Ses yeux ont repris leur joyeux éclat.)


HILDE, hochant la tête et regardant Solness.

Je sais bien, moi, ce que vous construirez maintenant !


SOLNESS

En ce cas, Hilde, vous en savez plus que moi.


HILDE

Oui, oui, vous êtes si bête, vous !


SOLNESS

Eh bien, dites ! que croyez-vous que ce sera ?


HILDE, hochant la tête.

Le château.


SOLNESS

Quel château ?


HILDE

Le mien, naturellement.


SOLNESS

Vous voulez un château, maintenant ?


HILDE

Ne me devez-vous pas un royaume ?


SOLNESS

Eh bien ?


HILDE

À qui possède un royaume, il faut un château, n’est-ce pas ?


SOLNESS, s’animant de plus en plus.

Oui, oui ! C’est la coutume.


HILDE

Eh bien ! vite ! Construisez-le !


SOLNESS, souriant.

Comme cela ?… Sur l’heure ?


HILDE

Oui ! Les dix ans sont révolus, et je ne veux plus attendre. Allons, allons, vite mon château !


SOLNESS

Il ne fait pas bon vous devoir quelque chose, Hilde.


HILDE

Il fallait y réfléchir avant. Maintenant il est trop tard. Allons… (Frappant la table du doigt) en avant le château ! Il est à moi ! Je le veux, là, tout de suite !


SOLNESS, d’un ton plus sérieux, les bras sur la table et avançant la tête vers Hilde.

Comment vous l’êtes-vous représenté, ce château, Hilde ?

(Le regard de Hilde se voile peu à peu, comme si elle rentrait en elle-même.)


HILDE, lentement.

Mon château doit être bâti sur une grande hauteur, sur une très grande hauteur. La vue doit s’étendre librement de tous les côtés. Je veux voir loin, très loin.


SOLNESS

Et il doit être flanqué d’une haute tour ?


HILDE

D’une hauteur effrayante. Et, tout au sommet, il me faut un balcon. Et, sur ce balcon, je veux être debout…


SOLNESS, portant involontairement les main à son front.

Debout ! à cette hauteur vertigineuse ?…


HILDE

Oui ! je veux être là et regarder de haut tous ceux qui bâtissent les églises, — et tous ceux qui bâtissent des demeures pour les pères, les mères, les enfants. Et vous, il faudra que vous soyez près de moi et que vous les regardiez aussi.


SOLNESS, d’une voix contenue.

Sera-t-il permis au constructeur de monter jusque chez la princesse ?


HILDE

Si le constructeur le veut.


SOLNESS, plus bas.

En ce cas, je crois que le constructeur viendra.


HILDE, hochant la tête.

Oui… le constructeur viendra.


SOLNESS

Mais après cela il cessera de bâtir… ce pauvre constructeur.


HILDE, vivement.

Oh ! si. Nous bâtirons ensemble ce qu’il y a de plus délicieux au monde.


SOLNESS, entraîné.

Hilde !… Dites-moi ce que c’est.


HILDE, le regarde en souriant, secoue légèrement la tête, avance les lèvres, et parle comme à un enfant.

Ces constructeurs sont des gens bien… bien bêtes !


SOLNESS

Oui, c’est entendu. Mais, dites-moi, qu’allons-nous construire ensemble ?


HILDE, après un moment de silence, dit avec une expression vague dans les yeux :

Des châteaux en Espagne.


SOLNESS

Des châteaux en Espagne ?


HILDE, hochant la tête.

Oui, des châteaux en Espagne ! Savez-vous ce que c’est ?


SOLNESS

Vous l’avez dit. C’est ce qu’il y a de plus délicieux au monde.


HILDE, se levant brusquement et faisant de la main un geste dédaigneux.

Oui, vraiment ! Ils sont si accessibles, les châteaux en Espagne… Et si faciles à bâtir… Surtout pour les architectes dont la conscience est sujette au vertige.


SOLNESS, se levant.

Désormais, Hilde, nous bâtirons ensemble.


HILDE, avec un petit sourire de doute.

Un vrai château en Espagne ?


SOLNESS

Oui, mais bâti sur de fortes assises.

(Ragnar Brovik arrive, sortant de la maison. Il tient une grande couronne de feuillage ornée de fleurs et de rubans ds soie.)


HILDE, avec un cri de joie.

La couronne ! Oh ! ce sera beau !


SOLNESS, étonné.

C’est vous, Ragnar, qui apportez la couronne ?


RAGNAR

J’avais promis cela au contremaître.


SOLNESS, d’un ton soulagé.

Je vois que votre père va mieux.


RAGNAR

Non.


SOLNESS

Cela ne l’a-t-il pas réconforté de voir ce que j’ai écrit au bas de vos dessins ?


RAGNAR

C’est venu trop tard.


SOLNESS

Trop tard !


RAGNAR

Quand elle a apporté le portefeuille, il était sans connaissance. Il a eu un coup.


SOLNESS

Mais rentrez donc chez vous ! Allez soigner votre père.


RAGNAR

Il n’a plus besoin de moi.


SOLNESS

C’est égal ! vous devriez tenir à rester près de lui.


RAGNAR

Elle est là pour le veiller.


SOLNESS, avec un peu d’hésitation.

Qui cela ? Kaia ?


RAGNAR, fixant sur lui un regard sombre.

Oui, oui… Kaia.


SOLNESS

Rentrez chez vous, Ragnar, restez avec eux. Et donnez-moi la couronne.


RAGNAR, réprimant un sourire moqueur.

Ce n’est pas vous qui… ?


SOLNESS

C’est moi qui la pendrai… (Il prend la couronne des mains de Ragnar.) Et maintenant, rentrez. Nous n’avons pas besoin de vous aujourd’hui.


RAGNAR

Je sais que vous n’avez plus besoin de moi. Mais, aujourd’hui, je resterai.


SOLNESS

Restez donc, puisque vous y tenez tant.


HILDE, devant la balustrade.

C’est d’ici que je vous regarderai.


SOLNESS

Moi !…


HILDE

Ce sera terriblement émotionnant.


SOLNESS, d’une voix contenue.

Nous en reparlerons, Hilde. (Il descend, tenant la couronne, et disparaît dans le jardin.)


HILDE, le suit des yeux, puis elle se tourne vers Ragnar.

Vous auriez pu remercier, me semble-t-il.


RAGNAR

Le remercier ?… Lui ?…


HILDE

Eh ! oui. C’est ce que vous auriez dû faire.


RAGNAR

C’est plutôt vous que j’aurais dû remercier.


HILDE

Comment cela ?


RAGNAR, sans répondre.

Mais prenez garde, mademoiselle ! Vous ne le connaissez pas encore.


HILDE, avec feu.

Oh ! je le connais mieux que personne !


RAGNAR, avec un amer sourire.

Le remercier ! Lui, qui m’a tenu dans l’ombre pendant des années ! Lui, qui est cause que mon père a douté de moi… que j’ai douté de moi-même… Et tout cela parce que… !


HILDE, qui semble deviner sa pensée.

Parce que ?… Dites vite !


RAGNAR

Parce qu’il voulait la garder près de lui.


HILDE, avec un geste de défi.

La demoiselle du pupitre ?


RAGNAR

Oui.


HILDE, le menaçant du poing.

C’est faux ! Vous mentez !


RAGNAR

Je ne l’ai pas cru, jusqu’à ce qu’elle me l’eût dit… aujourd’hui même.


HILDE, hors d’elle.

Qu’a-t-elle dit ? Je veux le savoir ! Vite, vite !


RAGNAR

Elle m’a dit qu’il lui avait fait perdre la tête, qu’il s’était emparé de toutes ses pensées, que jamais elle ne pourrait s’éloigner de lui, qu’elle resterait toujours attachée à lui…


HILDE, avec un éclair dans les yeux.

Elle n’en a pas le droit !


RAGNAR, la scrutant du regard.

Qui le lui défend !


HILDE, brusquement.

Lui entre autres !


RAGNAR

Non, non,… je comprends tout. Désormais, elle serait à charge.


HILDE

Vous ne comprenez rien !… Je vous dirai, moi, pourquoi il tenait à elle.


RAGNAR

Oui, dites. Pourquoi ?


HILDE

Pour vous retenir, vous.


RAGNAR

Il vous l’a dit ?


HILDE

Non, mais c’est vrai ! Il faut que ce soit vrai ! (Avec emportement.) Je veux… je veux que ce soit vrai !


RAGNAR

Et c’est justement quand vous êtes arrivée,… qu’il l’a lâchée.


HILDE

C’est vous… vous, qu’il a lâché ! Croyez-vous qu’il se soucie de je ne sais quelle demoiselle ?


RAGNAR, réfléchissant.

Aurait-il eu peur de moi tout ce temps ?


HILDE

Peur ?… Lui ? Vous êtes vraiment bien outrecuidant.


RAGNAR

Oh ! il se sera douté depuis longtemps que, moi aussi, j’étais bon à quelque chose. Quant à la peur, il n’y est pas inaccessible.


HILDE

Lui ! Allons donc !


RAGNAR

Oui, c’est comme je vous le dis. Ce grand constructeur,… qui ne craint pas de détruire le bonheur des autres, d’agir comme il l’a fait envers mon père et envers moi… a peur de monter sur un simple échafaudage. Oh ! quant à cela, il ne l’oserait jamais !


HILDE

Ah ! vous auriez dû le voir à la hauteur où je l’ai vu, moi ! C’était à donner le vertige !


RAGNAR

Vous avez vu cela ?


HILDE

Oui, je l’ai vu, libre et fier, se tenir debout au sommet d’une tour d’église et y suspendre la couronne !


RAGNAR

Je sais qu’il a osé le faire une fois dans sa vie. Une seule fois. Il en a été souvent question entre nous, jeunes. Mais aucune force humaine ne le ferait recommencer.


HILDE

Vous verrez cela, aujourd’hui !


RAGNAR, d’un ton moqueur.

Ah ! oui, nous le verrons !


HILDE

Certainement.


RAGNAR

Jamais au monde.


HILDE, avec emportement.

Je veux le voir ! Je le veux et cela sera !


RAGNAR

Il n’osera pas. Il a le trac… le grand constructeur.

(Madame Solness arrive, venant de la maison.)


MADAME SOLNESS, cherchant des yeux son mari.

Il n’est pas ici ? Où est-il ?


RAGNAR

Monsieur Solness est avec les ouvriers.


HILDE

Il a pris la couronne avec lui.


MADAME SOLNESS, avec terreur.

La couronne ! Oh ! mon Dieu,… mon Dieu ! Allez le trouver, Browik ! Essayez de le ramener !


RAGNAR

Dois-je lui dire que vous désirez lui parler, madame ?


MADAME SOLNESS

Oui, mon ami… Ou plutôt non, ne le lui dites pas ! Dites-lui que quelqu’un l’attend,… et qu’il vienne tout de suite.


RAGNAR

C’est bien, madame, j’y vais.

(Il descend l’escalier, et disparaît dans le jardin.)


MADAME SOLNESS

Oh ! mademoiselle Wangel, vous ne pouvez vous figurer l’angoisse qu’il me cause.


HILDE

Qu’y a-t-il donc là de si effrayant ?


MADAME SOLNESS

Oh ! vous le comprenez bien. Pensez donc ! S’il s’est vraiment mis en tête de monter sur l’échafaudage !


HILDE, vivement.

Croyez-vous qu’il le fasse ?


MADAME SOLNESS

Oh ! on ne sait jamais ce dont il est capable !


HILDE

Vous le croyez donc… comment dire ?


MADAME SOLNESS

Je ne sais plus que croire, après tout ce que le docteur vient de m’apprendre et tout ce qu’il m’a dit lui-même.

(Le docteur Herdal se montre dans la porte.)


LE DOCTEUR HERDAL

Vient-il ?


MADAME SOLNESS

Je l’espère. En tout cas, on est allé le chercher.


LE DOCTEUR HERDAL, venant plus près.

Quant à vous, madame, il faut rentrer.


MADAME SOLNESS

Non, non, je veux rester ici et attendre Halvard.


LE DOCTEUR HERDAL

Mais il y a quelques dames au salon.


MADAME SOLNESS

Ah ! mon Dieu ! Dans un tel moment.


LE DOCTEUR HERDAL

Elles voudraient voir la fête, disent-elles.


MADAME SOLNESS

Oui, oui, il faut que j’aille leur faire les honneurs, c’est mon devoir.


HILDE

Ne pourriez-vous pas les renvoyer ces dames ?


MADAME SOLNESS

Non, c’est impossible. Elles sont là. C’est mon devoir de les recevoir. Mais vous, attendez-le ici.


LE DOCTEUR HERDAL

Et tâchez de l’amuser le plus longtemps possible.


MADAME SOLNESS

Oui, chère mademoiselle Wangel, retenez-le de toutes vos forces.


HILDE

Ne vaut-il pas mieux que vous le fassiez vous-même ?


MADAME SOLNESS

Mon Dieu ! oui, ce serait mon devoir. Mais quand on a des devoirs de tous les côtés.


LE DOCTEUR HERDAL, regardant du côté du jardin.

Le voici !


MADAME SOLNESS

Et dire que je suis obligée de rentrer !…


LE DOCTEUR HERDAL, à Hilde.

Ne lui dites pas que je suis ici.


HILDE

Soyez tranquille ! Je trouverai un autre sujet de conversation.


MADAME SOLNESS

Et retenez-le des deux mains, je vous en prie. Personne ne pourrait le faire aussi bien que vous.

(Mme Solness et le docteur Herdal entrent dans la maison, Hilde reste sur la véranda. — Solness, venant du jardin, monte l’escalier.)


SOLNESS

Il y a ici quelqu’un qui me demanda, m’a-t-on dit ?


HILDE

Oui, monsieur Solness : c’est moi.


SOLNESS

Ah ! c’est vous, Hilde. J’avais peur que ce ne fussent Aline et le docteur.


HILDE

Vous avez facilement peur, vous.


SOLNESS

Vous croyez ?


HILDE

Oui, on dit que vous avez peur d’escalader les échafaudages.


SOLNESS

Cela, c’est une autre affaire.


HILDE

C’est donc vrai ?


SOLNESS

Oui, c’est vrai.


HILDE

Vous avez peur de tomber et de vous tuer ?


SOLNESS

Non.


HILDE

Que craignez-vous donc ?


SOLNESS

Je crains l’expiation, Hilde.


HILDE

L’expiation ? (Elle secoue la tête.) Je ne comprends pas


SOLNESS

Asseyez-vous, je vais vous raconter quelque chose.


HILDE

Oui, oui, faites vite !

(Elle s’assied sur un tabouret, près de la balustrade, et fixe sur Solness un regard attentif.)


SOLNESS, jetant son chapeau sur la table.

Je vous ai dit que j’avais commencé par bâtir des églises.


HILDE, hochant la tête.

Je le sais.


SOLNESS

J’étais d’une famille pieuse de la campagne et rien ne me paraissait plus grand que de construire des églises.


HILDE

Oui, oui.


SOLNESS

Et j’ose dire que toutes ces pauvres petites églises, je les ai bâties avec tant de zèle, de ferveur, de piété, que… que…


HILDE

Que ?… Allons, achevez !


SOLNESS

Que je croyais vraiment l’avoir contenté.


HILDE

Qui cela ?


SOLNESS

Celui à qui les églises étaient offertes. Celui dont elles devaient célébrer la gloire.


HILDE

Ah ! très bien ? Mais comment savez-vous qu’il… n’était pas content de vous ?


SOLNESS, d’un ton sarcastique.

Lui ? Content de moi ? Comment pouvez-vous le croire, Hilde ! Lui, qui a déchaîné en moi toute cette sorcellerie ! Lui, qui a envoyé, pour me servir jour et nuit… tous ces… tous ces…


HILDE

Tous ces démons…


SOLNESS

Oui, ces démons de toute espèce. Ah ! non, j’ai bien senti qu’il n’était pas content de moi. (Mystérieusement.) C’est pour cela, voyez-vous, qu’il a livré la vieille maison aux flammes.


HILDE

Vraiment ? c’est pour cela ?


SOLNESS

Ne comprenez-vous donc pas ? C’était pour m’aider à devenir un vrai maître… afin que mes églises lui fissent plus d’honneur. Au commencement, je ne comprenais pas, mais, tout à coup, mes yeux se sont ouverts.


HILDE

À quelle époque ?


SOLNESS

Pendant que je bâtissais le clocher de Lysanger.


HILDE

J’en étais sûre.


SOLNESS

Là-bas, voyez-vous, dans ces parages lointains, j’ai longtemps et librement réfléchi, et j’ai fini par comprendre pourquoi il m’avait pris mes petits enfants. C’était pour m’enlever tout autre attachement, tel que l’amour et le bonheur, comprenez-vous. De cette façon, ma vie se serait passée à lui bâtir des églises. (Souriant.) Mais il n’en fut rien !


HILDE

Qu’avez-vous fait ?


SOLNESS

J’ai commencé par m’étudier, par me rendre compte de moi-même.


HILDE

Et après ?


SOLNESS

Après, j’ai fait l’impossible. Tout comme lui.


HILDE

L’impossible ?…


SOLNESS

Jusque-là, je n’avais jamais pu atteindre librement jusqu’aux sommets. Ce jour-là, je l’ai fait.


HILDE, se levant d’un bond.

Oui, vous l’avez fait ?


SOLNESS

Et, quand je fus tout en haut, au moment de suspendre la couronne, je lui dis : Ecoute-moi, Tout-Puissant ! Désormais, je veux être maître dans mon domaine, comme tu l’es dans le tien. Je ne te bâtirai plus d’églises ; je ne construirai que des demeures pour les hommes.


HILDE, dont le regard s’illumine.

Voilà le chant que j’entendais dans l’air.


SOLNESS

Mais tout cela a été de l’eau pour son moulin.


HILDE

Que voulez-vous dire ?


SOLNESS, la regardant d’un œil découragé.

Construire des demeures pour les hommes, Hilde,… cela ne vaut pas deux sous.


HILDE

Vous croyez ?


SOLNESS

Oui, car je vois maintenant que les hommes n’ont que faire de leurs foyers. Leur bonheur n’est pas là. Que ferais-je moi-même d’un foyer, si j’en possédais un ? (Avec un rire triste et amer.) Oui, aussi loin que je regarde en arrière, c’est tout ce que j’aperçois. Je n’ai rien bâti de solide, ni rien sacrifié pour construire quelque chose qui puisse durer. Rien, rien, rien.


HILDE

Et désormais, vous ne bâtirez plus ?


SOLNESS, s’animant.

Au contraire ! c’est maintenant que je vais commencer.


HILDE

Comment ? dites vite !


SOLNESS

Je veux bâtir un édifice pour y loger le bonheur humain… le seul où il puisse s’abriter.


HILDE, le regardant fixement.

Maître Soîness,… vous pensez à notre château en Espagne…


SOLNESS

Oui, je pense à notre château en Espagne…


HILDE

J’ai peur que le vertige vous prenne, avant que nous soyons à mi-chemin.


SOLNESS

Non, Hilde, pas si nous marchons la main dans la main, vous et moi.


HILDE, avec un sourd ressentiment.

Nous deux seulement ? Nous ne serons pas toute une troupe ?


SOLNESS

Qui donc nous accompagnerait ?


HILDE

Et la Kaia du pupitre ? Pauvre fille… vous ne la prendriez pas avec vous ?


SOLNESS

Tiens, tiens, c’est donc de cela qu’Aline vous parlait tout à l’heure ?


HILDE

Est-ce vrai, ou non ?


SOLNESS, avec violence.

Je ne réponds pas à une pareille question ! Il faut que vous ayez en moi une foi pleine et entière !


HILDE

Pendant dix ans, j’ai cru en vous.


SOLNESS

Il faut me croire toujours.


HILDE

Je le ferai, si je vous vois monter sans crainte jusqu’au sommet !


SOLNESS, avec un pénible soupir.

Non, Hilde, pareille chose ne se répète pas tous les jours.


HILDE, avec passion

Je le veux ! Je le veux ! (D’une voix suppliante.) Encore une fois, une seule, dites ! Faites encore une fois l’impossible !


SOLNESS, immobile, fixant sur elle un regard profond.

Si je le fais, Hilde, je me dresserai là-haut et je lui parlerai encore une fois.


HILDE, avec une émotion croissante.

Que lui direz-vous ?


SOLNESS

Je lui dirai : « Ecoute-moi, Seigneur tout-puissant ; juge-moi comme il te plaira. Mais, dorénavant, je ne veux plus construire qu’une chose… la plus douce qu’il y ait au monde ».


HILDE, avec exaltation.

Oui… oui… oui !…


SOLNESS

« … la construire en compagnie d’une princesse que j’aime… »


HILDE

Oui, oui, dites-lui cela !


SOLNESS

« Maintenant, lui dirai-je encore, je la prendrai dans mes bras et je la couvrirai de baisers… »


HILDE

… de mille baisers ! Dites-lui cela !


SOLNESS

«… de mille et mille baisers ! » Je le lui dirai !


HILDE

Et puis ?


SOLNESS

J’agiterai mon chapeau… je descendrai,… et je ferai comme je l’aurai dit.


HILDE, étendant les bras.

Ah ! c’est ainsi que vous m’êtes apparu quand j’entendais un chant dans l’air !


SOLNESS, baissant la tête et regardant Hilde.

Comment êtes-vous devenue ce que vous êtes, Hilde ?


HILDE

Comment m’avez-vous faite telle que je suis ?


SOLNESS, d’un ton bref et décidé.

La princesse aura son château.


HILDE, jubilant et battant des mains.

Oh ! maître !… Mon beau château !… Notre château !


SOLNESS

Bâti sur de fortes assises.

(Dans la rue, une foule s’est assemblée. On l’entrevoit entre les arbres. Une musique d’instruments de cuivre retentit derrière la nouvelle maison. — Madame Solness, un col de fourrure sur les épaules, le docteur Herdal, tenant le châle blanc qu’elle portait, puis quelques dames viennent, se placer sur la véranda. En même temps, Ragnar Brovik apparaît, venant du jardin.)


MADAME SOLNESS, à Ragnar.

Il y a donc de la musique ?


RAGNAR

Oui. La fanfare des ouvriers. (A Solness.) Le contre maître vous fait dire qu’il est prêt à monter pour suspendre la couronne,


SOLNESS, prenant son chapeau.

C’est bien. Je vais les rejoindre.


MADAME SOLNESS, effrayée.

Que vas-tu faire là-bas, Halvard ?


SOLNESS, d’un ton bref.

Je dois être au milieu de mes hommes.


MADAME SOLNESS

Oui, mais tu resteras en bas, dis ?


SOLNESS

N’est-ce pas mon habitude ?…

(Il descend l’escalier et disparaît dans le jardin.)


MADAME SOLNESS, lui crie par-dessus la balustrade :

Je t’en prie, dis à cet homme d’être prudent ! Promets-le moi, Halvard !


LE DOCTEUR HERDAL, à Madame Solness.

Vous voyez bien que j’avais raison. Il ne pense plus à ces folies.


MADAME SOLNESS

Oh ! quel soulagement ! Deux hommes sont tombés en couronnant nos maisons. Et tous deux sont morts sur place. (A Hilde.) Merci, mademoiselle Wangel, de l’avoir retenu. Je n’en serais jamais venue à bout.


LE DOCTEUR HERDAL, gaîment.

Oui, oui, mademoiselle Wangel, vous vous entendez à retenir les hommes, quand vous le voulez bien !

(Madame Solness et le docteur Herdal s’approchent des dames qui sont groupées au haut de l’escalier, les regards dirigés vers le jardin. Hilde demeure au premier plan, devant la balustrade. Ragnar s’approche d’elle.)


RAGNAR, à demi-voix, réprimant un sourire.

Vous voyez mademoiselle, tous ces jeunes gens là-bas ?


HILDE

Oui.


RAGNAR

Ce sont les camarades venus pour voir le Maître.


HILDE

Pourquoi veulent-ils le voir ?


RAGNAR

Parce qu’il a peur de monter sur sa propre maison, et qu’ils tiennent à le constater.


HILDE

Vraiment ! Les chers garçons !…


RAGNAR, avec un sarcasme envenimé.

Il nous a tenus si longtemps en bas. Nous l’y verrons lui-même aujourd’hui.


HILDE

Non, vous ne l’y verrez pas.


RAGNAR

Tiens ! Et que verrons-nous donc ?


HILDE

Vous le verrez là-haut, au sommet !


RAGNAR, souriant.

Lui ? Ah !… par exemple !


HILDE

Il le veut et vous l’y verrez.


RAGNAR

Il le veut ! Je crois bien ! Mais il ne le peut pas. La tête lui tournera avant qu’il atteigne le sommet. Il lui faudra travailler des genoux et des mains pour retourner en bas.


LE DOCTEUR HERDAL, indiquant du doigt la maison.

Tenez !… Voici le contremaître sur l’échelle.


MADAME SOLNESS

Il tient la couronne ! Oh ! pourvu qu’il prenne garde !


RAGNAR, regardant, ébahi, s’écrie

Mais c’est…


HILDE, avec une explosion de joie

Le constructeur lui-même !


MADAME SOLNESS

Oui, c’est Halvard ! Dieu tout-puissant ! Harvard ! Halvard !


LE DOCTEUR HERDAL

Chut ! Ne criez pas son nom !


MADAME SOLNESS, hors d’elle-même.

Je veux le rejoindre ! le forcer à descendre !


LE DOCTEUR HERDAL, la retenant

Que personne ne bouge !


HILDE, immobile, suivant Solness des yeux.

Il monte, il monte. Toujours plus haut. Toujours plus haut. Regardez ! regardez !


RAGNAR, pouvant à peine respirer.

Il faut qu’il redescende. Il ne peut pas continuer.


HILDE

Il monte, il monte. Il est presque au sommet.


MADAME SOLNESS

Ah ! je meurs d’angoisse ! Je n’y résisterai pas !


HERDAL

Détournez les yeux.


HILDE

Le voici debout sur les dernières planches ! Tout en haut !


LE DOCTEUR HERDAL

Que personne ne bouge !… entendez-vous !


HILDE, extasiée et ravie.

Enfin !… enfin ! Je le revois libre et grand !


RAGNAR, d’une voix atone.

Oh ! mais, c’est…


HILDE

Pendant dix ans, je l’ai vu ainsi. Comme il se tient ferme ! Oh ! que c’est émotionnant ! Regardez-le ! Le voici qui suspend la couronne !


RAGNAR

Ce que je vois me semble impossible.


HILDE

Eh oui ! c’est l’impossible ! (Son regard prend de nouveau une expression vague.) N’apercevez-vous pas quelqu’un d’autre, là-haut ?


RAGNAR

Non. Je ne vois personne


HILDE

Si !… Il se dispute avec quelqu’un.


RAGNAR

Vous vous trompez.


HILDE

N’entendez-vous pas un chant dans l’air ?


RAGNAR

C’est le vent qui passe sur le sommet des arbres.


HILDE

J’entends un chant… un chant puissant. (Elle crie, en proie à une exaltation et à une joie sauvages.) Voyez ! voyez ! Il lève son chapeau. Il envoie des saluts en bas ! Oh ! mais, saluez-le donc à votre tour ! Car l’œuvre est accomplie ! (Elle arrache au médecin le châle blanc de Mme Solness, l’agite en l’air et crie, en regardant le sommet de la tour :) Vive maître Solness !


LE DOCTEUR HERDAL

Taisez-vous ! taisez-vous ! au nom de Dieu !…

(Les dames, debout sur la véranda, agitent leurs mouchoirs On entend des vivats poussés dans la rue. Soudain tout se tait, puis la foule pousse un cri de terreur. On entrevoit indistinctement entre les arbres la chute d’un corps humain, tombant au milieu de poutres et de planches.)


MADAME SOLNESS ET LES DAMES, en même temps.

Il tombe ! Il tombe !

(Madame Solness chancelle et s’évanouit. Les dames la soutiennent, au milieu des cris et du tumulte. — La foule qui se tenait dans la rue rompt la barrière et se précipite dans le jardin. Le docteur Herdal court, comme les autres, vers l’échafaudage. — Un court ilence.)


HILDE, comme pétrifiée, continue à regarder le sommet de la tour, et dit :

Mon maître !…


RAGNAR, tremblant et s’appuyant à la balustrade.

Il doit être broyé… mort sur place !


UNE DAME, pendant qu’on emporte Mme Solness.

Courez chercher le médecin…


RAGNAR

Je ne puis faire un pas…


UNE AUTRE DAME

Appelez, au moins !


RAGNAR, essayant d’appeler.

Que se passe-t-il ?… Vit-il encore ?


UNE VOIX, venant du jardin.

Maître Solness est mort.


AUTRES VOIX, plus rapprochées.

La tête est broyée. Il est tombé sur les pierres.


HILDE, d’une voix calme se tournant vers Ragnar

Je ne le vois plus là-haut ?…


RAGNAR

Quelle épouvante !… Ainsi la force lui a manqué.


HILDE, immobile, avec une expression d’égarement et de triomphe.

Mais il a atteint le sommet. Et j’ai entendu des sons de harpe dans l’air. (Agitant le châle et criant, avec une passion concentrée et sauvage.) Mon maître !… mon maître !…



FIN