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Sir Henry Sumner Maine et son livre sur le gouvernement populaire

Sir Henry Sumner Maine et son livre sur le gouvernement populaire
Revue des Deux Mondes3e période, tome 75 (p. 192-203).

L’éloge de sir Henry Sumner Maine n’est plus à faire. Ses remarquables travaux lui ont acquis, dans son pays, une autorité qui s’impose même à ses adversaires, et quoi qu’il dise, il est sûr d’être écouté. Tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de la législation ont là ses livres et les ont médités avec fruit. Il a employé une rare sagacité à débrouiller le mystère des origines religieuses du droit, à nous faire connaître les ingénieuses actions, les ruses légales auxquelles les peuples antiques avaient recours pour modifier des institutions qui les gênaient, pour tromper leurs dieux sans les offenser, pour accommoder les vieux codes aux besoins nouveaux et concilier le respect de la tradition avec les changemens qui s’étaient accomplis dans leurs mœurs comme dans leur conscience. Sir Henry Maine n’est pas seulement un grand savant, un éminent professeur, il a siégé jadis dans le conseil exécutif de Calcutta, et il a été nommé depuis membre du conseil de l’Inde à Londres. Il joint la pratique des affaires à l’originalité des vues, à la supériorité de l’esprit. Il est de ces hommes qui excellent également dans deux métiers fort différens, et il s’est servi de ses expériences pour contrôler son érudition. Quand l’Académie des sciences morales et politiques lui offrit, en 1883, la succession d’Emerson, en l’appelant à prendre place parmi ses associés étrangers, elle s’honora par son choix et rendit hommage à une renommée qui avait depuis longtemps passé la Manche. Sir Henry Maine avait publié récemment, dans une Revue anglaise, quatre essais intitulés : les Perspectives du gouvernement populaire, la Nature de la démocratie, l’Age du progrès, la Constitution des États-Unis. Il vient de réunir en volume ces essais, après les avoir retouchés, mais pas assez pour en élaguer quelques répétitions inutiles et quelques contradictions qui étonnent [1]. Nous n’avons pas besoin de dire que son nouveau livre mérite d’être là ; mais nous oserons avouer que, l’ayant ouvert avec beaucoup de curiosité, notre attente a été trompée en quelque mesure. L’auteur est un sage, l’auteur a beaucoup d’esprit et, à la vigueur du raisonnement, il unit la vivacité du style et un grand talent pour l’épigramme. Mais nous l’attendions impatiemment à ses conclusions, et, pour la première fois peut-être dans sa vie, il a oublié de conclure.

M. Maine est peu satisfait de ce qui se passe aujourd’hui dans le monde en général, dans son pays en particulier. Il se plaint que les peuples sont travaillés par de stériles inquiétudes et par de vaines espérances ; il les raille sur leurs chimères, sur les déceptions qu’ils se préparent ; il regrette le temps où ils étaient plus raisonnables, plus tranquilles et plus heureux. Mais des railleries, des plaintes, des regrets ne sont pas une conclusion. M. Maine regarde les idées démocratiques comme une maladie très dangereuse, et il en détaille les signes diagnostiques avec une merveilleuse subtilité. Il tâte le pouls au malade, il l’ausculte, lui décrit exactement son mal, ses embarras, ses angoisses, ses souffrances, et il le quitte en lui disant : « Mon ami, vous êtes bien bas. — Que dois-je faire, docteur, pour guérir ? » Le docteur secoue mélancoliquement la tête, ne répond mot, et il s’en va sans laisser aucune ordonnance et même sans prescrire aucun régime. Les gens qui souffrent sont souvent fort injustes pour ceux qui les soignent, et un médecin célèbre disait à ce propos : « Mes cliens disent beaucoup de mal de moi. Ah ! si j’osais dire ce que je pense d’eux ! » Mais il faut convenir qu’un docteur qui condamne ses malades sans avoir essayé de les guérir ou de les soulager n’a pas le droit de se plaindre de leur ingratitude, et qu’un illustre légiste, qui emploie près de trois cents pages à prouver que la démocratie est le pire des gouvernemens, sans indiquer comment il faut s’y prendre pour se préserver de ce fléau ou pour en adoucir les conséquences, est exposé à s’entendre dire par ses lecteurs : « Vous êtes un sage, mais à quoi nous sert votre sagesse ? »

Sir Henry Maine, comme beaucoup de ses compatriotes, éprouve une invincible aversion pour toute la race des politiciens à systèmes, pour les abstracteurs de quintessence, pour tous ceux qui se piquent de résoudre par des raisonnemens d’une rigueur géométrique des questions où la géométrie n’a rien à voir. Certains architectes construisent des maisons de fort belle apparence, dont le seul défaut est d’être inhabitables. Certains législateurs sacrifient le bonheur d’un peuple et ses vrais intérêts à leur passion innée pour les édifices réguliers, pour les arrangemens symétriques. Sir Henry Maine ne croit qu’à l’histoire, à la tradition, et se défie beaucoup des principes abstraits. Il s’est longtemps flatté que l’abus de la logique en matière de législation était un vice continental dont la contagion ne s’étendrait pas jusqu’à l’Angleterre, que son détroit la défendrait de cette invasion comme de toutes les autres. Les idées finissent toujours par passer les détroits ; le radicalisme soi-disant scientifique compte aujourd’hui dans le royaume-uni de nombreux adeptes, qui ont à peu près la même façon de raisonner que les radicaux de France, de Suisse ou d’Italie. M. Maine prétend a que la politique abstraite, après avoir énervé l’intelligence française, est en train d’affaiblir considérablement l’intelligence anglaise. » Il ressent de vives inquiétudes pour l’avenir de son pays ; il estime que si les loirs sont la peste des jardins, les réformateurs de constitutions sont la peste des états.

A la vérité, si on le laissait faire, il serait lui-même assez disposé à retoucher la constitution anglaise, en la ramenant à ses vrais principes, à ses origines, dont elle a dégénéré. Il n’y a, selon lui, de vraie monarchie qu’à la condition que les prérogatives de la royauté demeurent intactes, que le souverain conserve quelque liberté dans le choix de ses ministres, exerce dans toute son étendue le droit de veto et nomme à son gré les ambassadeurs, les juges et tous les grands fonctionnaires. « L’Angleterre, a dit M. Bagehot, est gouvernée par un comité choisi dans la législature, lequel prend le nom de cabinet. » Ce mode de gouvernement répugne à M. Maine, et quoiqu’il ne s’en exprime qu’à mots couverts, le régime qu’il préfère à tous les autres est la monarchie, telle que l’entendait George III, telle qu’elle existait dans la tête de cet élève de lord Bute.

Malheureusement c’est d’un autre genre de réformes qu’il est question aujourd’hui en Angleterre. Loin de restaurer les anciennes prérogatives de la couronne, on prétend rogner encore le peu de franchises qui lui restent et sinon abolir, du moins transformer la chambre haute en la rendant élective, et il faut compter, dit-on, avec la démocratie. C’est une marée montante ; on ne résiste pas à la marée. » A quoi M. Maine répond quelquefois : « Vous nous représentez la démocratie comme une puissance irrésistible ; il est des événemens qu’on rend inévitables à force de les prédire. » Mais souvent aussi, il passe condamnation, il confesse qu’il y a des fatalités auxquelles on ne peut se soustraire, et il répète tristement le mot de la pythie : « Les dieux eux-mêmes sont soumis à la destinée. » — « Nous nous acheminons, dit-il, vers un type de gouvernement dont l’idée éveille de sinistre ? souvenirs. Nous serons soumis aux caprices d’une assemblée unique, remaniant les lois constitutionnelles à sa guise. Ce sera une nouvelle Convention, omnipotente en principe, gouvernée par un comité de salut public, omnipotent de fait. En vain s’efforcera-t-elle de se dérober à ses maîtres par l’obstruction ; ils viendront à bout de ses résistances en inventant quelque nouvelle espèce de guillotine morale. » Voilà de lugubres prophéties ; mais peindre la figure du diable sur la muraille n’est pas le meilleur moyen de le chasser ; les Allemands prétendent qu’au contraire c’est un moyen assuré de le faire venir.

M. Maine est disposé à croire que nous vivons dans un âge de décadence, que nos goûts inconstans, nos inquiétudes d’esprit, la mobilité de nos pensées et de nos désirs sont les tristes symptômes d’une santé profondément altérée. Il combat vivement les novateurs téméraires qui, glorifiant toute mutation comme un progrès, exhortent les peuples à se défaire de toutes leurs habitudes, à réformer tous leurs usages, à rompre avec leurs traditions, à chercher leur bonheur en mettant à droite ce qui était à gauche et dessus ce qui était dessous. Il est fermement convaincu qu’une nation est d’autant plus heureuse qu’elle demeure plus fidèle à son passé, et tout homme de bon sens lui accordera sans peine que l’instabilité n’est pas un bien, que non-seulement il est de funestes changemens, mais que les meilleurs ont leur rançon, et que le progrès n’est que relatif, que tout gain est accompagné d’une perte. Les progressistes eux-mêmes en conviennent pour peu qu’ils soient philosophes.

Nous lisions l’autre jour, dans un volume de Mélanges de M. Frédéric Harrison, quelques pages aussi brillantes que spirituelles, où l’auteur a résumé tout le bien et tout le mal qu’on peut dire de notre siècle, prouvant ainsi à M. Maine qu’un esprit très avancé lui accorde sans peine tout ce qu’il est bon de lui accorder [2]. Auguste Comte a remarqué qu’il y a dans l’histoire des époques d’effervescence destinées à développer dans l’humanité des forces nouvelles, et des âges d’harmonie dont toute l’activité s’emploie à régler ces forces incohérentes par de sages tempéramens, à les concilier avec nos vrais besoins, à les ordonner dans un ensemble où notre raison a le plaisir de se reconnaître. M. Harrison convient que notre siècle, possédé du démon de la découverte scientifique et des inventions industrielles, n’est pas un âge d’harmonie ; que, s’il faut remonter jusqu’au temps d’Homère, le monde, tel qu’il nous apparaît dans l’Odyssée, réunissait quelques avantages que nous avons perdus, qu’il surpassait celui où nous vivons en beauté et peut-être en sagesse, en bonheur, « quoiqu’il ne connût ni la vapeur, ni les chemins de fer, ni les manufactures, ni le charbon, ni le gaz, ni l’électricité, ni les presses d’imprimerie, ni les gazettes, ni les railways souterrains, ni la poste à un penny, ni même les cartes postales. » M. Harrison en conclut que le XIXe siècle, ce grand poseur de problèmes, nous en laisse beaucoup à résoudre, que la société nouvelle devra se soumettre à un dur labeur pour accorder la civilisation raffinée et les découvertes dont elle est fière avec les besoins moraux de l’humanité : « Suffoqué par la fumée, abasourdi par les sifflets de locomotives, il y eut un moment où ce siècle écoutait avec une grande égalité d’âme les plus vulgaires de ses flatteurs. Si pourtant la machine était réellement son dernier mot, il ne nous resterait plus qu’à nous précipiter dans la mer, comme le troupeau de porcs de l’évangile où les démons étaient entrés. » On n’en peut dire davantage ; mais M. Harrison croit à l’avenir de notre race, M. Maine semble quelquefois en douter.

La mauvaise humeur pousse au paradoxe. Dans la chaleur de sa dispute avec les progressistes à outrance, M. Maine va jusqu’à prétendre que la condition naturelle de l’humanité n’est pas le changement, que l’immobilité est sa loi comme le repos est son bonheur, que la disposition à changer est une maladie ignorée du monde entier, sauf de l’Europe occidentale, où elle n’a commencé que fort tard à exercer ses ravages. S’il faut l’en croire, la nature humaine n’a jamais varié dans son fond, et l’homme primitif se retrouve tout entier dans le civilisé : « Comme le sauvage, l’Anglais, le Français, l’Américain fait la guerre, chasse et danse ; comme le sauvage, il se plaît aux délibérations qui n’en finissent pas et il attribue une valeur exorbitante à la rhétorique ; comme le sauvage, il est homme de parti ; s’il ne porte pas une marque de tatouage sur le front ou sur le bras, un journal lui tient lieu de totem, et, en vrai sauvage, il est disposé à se faire de son totem un dieu. » Oui, nous dansons, nous chassons, nous guerroyons trop souvent, et nous avons nos signes de ralliement, nos mots d’ordre, nos superstitions, nos totems souvent plus ridicules que ceux des habitans des îles Fidji. Avec tout cela, le principal résultat des études préhistoriques est de nous démontrer toujours plus combien les sociétés primitives nous ressemblaient peu, qu’elles reposaient sur des principes qui à la fois offensent notre raison et scandalisent notre conscience, que leurs institutions différaient des nôtres autant que le mammouth antédiluvien a pu différer de notre éléphant d’Afrique et d’Asie. Rousseau avait tort de dire : « Le premier qui osa clore et cultiver un terrain fut l’ennemi du genre humain. » Mais, comme le prouvent les récits des voyageurs, des missionnaires et l’étude plus attentive des premiers historiens, Rousseau avait raison de croire qu’il fut un temps où les terrains n’étaient pas clos, où l’usufruit était à tous, où personne ne possédait rien en propre, et nous ne pouvons plus douter que les peuples qui adoptèrent la propriété privée ne fussent des innovateurs hardis, que le mariage, la famille, ainsi que l’art de pétrir le pain et de forger le fer, ne soient des inventions relativement récentes dans le cours infini des âges.

Quand on voit l’océan de loin, il apparaît comme une nappe d’eau tranquille et dormante. C’est une illusion, il est dans sa nature d’être toujours agité, et même dans ses heures de calme son sourd grondement témoigne de l’éternelle inquiétude qui le travaille. M. Maine considère le goût du changement comme une passion particulière au petit coin du monde que nous habitans. A mesure que nous pénétrons davantage dans la connaissance des peuples de l’Orient, dont l’existence nous semblait un sommeil sans histoire, nous découvrons qu’elle a eu ses vicissitudes, ses troubles et ses crises. Nous savons aujourd’hui que les immobiles Chinois ont été parfois fort remuans, que Confucius fut un grand restaurateur, tout occupé de les ramener à d’antiques usages dont ils s’étaient dégoûtés. Nous commençons à savoir aussi de combien de catastrophes la sommeillante Egypte a été le théâtre, et quand les hiéroglyphes nous auront livré tous leurs secrets, on pourra raconter les révolutions religieuses et politiques de la terre des pharaons comme on raconte celles de la Grèce et de Rome. Mieux nous apprenons à connaître l’histoire d’un pays, plus nous y remarquons de changemens d’un siècle à l’autre. On n’a plus besoin de nous dire qu’un Athénien du temps de Démosthène ressemblait peu à un Athénien du temps de Solon, et qu’un contemporain de saint Louis aurait trouvé le monde fort changé s’il avait pu revivre dans le siècle de Louis XI.

Le cœur de l’homme ne change guère ; sauf la pitié, qui est la plus jeune des vertus, plante délicate qui ne fleurit qu’au soleil d’une civilisation avancée, nous retrouvons partout, si loin qu’il nous plaise d’aller, nos passions et nos sentimens. Ce qui change continuellement, ce sont nos opinions, lesquelles modifient à la longue nos mœurs, nos coutumes et nos lois. L’homme est de sa nature infiniment curieux, et ses curiosités, heureuses ou malheureuses, jouent un grand rôle dans sa destinée. Il ne peut apercevoir une porte fermée sans avoir envie de l’ouvrir, et quelque grimoire qu’on mette sous ses yeux, il est tenté de le déchiffrer. Accroissant de jour en jour ses connaissances, il éprouve tôt ou tard le besoin de conformer ses institutions à l’idée qu’il se fait du monde et de lui-même. Les Grecs, qui ont soupçonné les premiers que l’univers se gouvernait par des lois, sont aussi le premier peuple qui ait substitué dans l’organisation de ses cités l’empire de la loi à la volonté d’un maître. Depuis que les sciences exactes ou naturelles nous ont fourni l’explication raisonnée de phénomènes qui excitaient jadis l’émerveillement ou la terreur, depuis que les ignorans eux-mêmes n’admettent plus l’action occulte des astres et des comètes ni l’intervention incessante des puissances surnaturelles dans les affaires des particuliers ou des états, la politique a perdu son mystère, et nous avons peine à croire à la sainte ampoule et au droit divin. A ses curiosités irrésistibles l’homme joint beaucoup d’industrie et d’art inventif, et, comme ses idées, ses inventions ont une influence considérable sur la vie et le gouvernement des peuples. L’emploi presque abusif des machines dans ce siècle a profondément modifié les habitudes domestiques et civiles des classes ouvrières. M. Maine se plaint de la mobilité de notre humeur ; petits ou grands, tout nous invite à nous mouvoir. Autrefois, il fallait avoir beaucoup de temps et d’argent à dépenser pour se donner le plaisir de voyager, de sortir de sa case ou de son trou. Grâce aux chemins de fer, aux locomotives, le voyage n’est plus un privilège ; le goût du déplacement s’est répandu de proche en proche dans toutes les couches de la société, et on ne peut administrer des hommes qui courent comme on administre des hommes qui restent chez eux. Si M. Maine avait employé la première moitié de son livre à signaler tous les changemens intellectuels et sociaux qui poussent les peuples vers la démocratie, il aurait fait œuvre de philosophe. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas le progrès, il est permis de croire que les sociétés modernes, d’où a disparu toute trace de servage et dans lesquelles les différences d’une classe à une autre vont sans cesse s’atténuant, veulent être gouvernées autrement que des empires ou des républiques où les inégalités étaient consacrées par les mœurs et par les croyances avant de l’être par les lois. On n’endigue pas les torrens avec des plaintes et des regrets.

Si M. Maine est sévère pour les progressistes, il l’est plus encore pour les démocrates ; il les larde de ses épigrammes, et il faut convenir qu’il en est dans le nombre de fort déplaisans. Il y a d’abord le démocrate dogmatique et pontifiant, qui considère la démocratie comme une religion, qui revêt l’aube, l’étole et la chasuble pour nous faire adorer les grands mystères et ne se lasse pas de déclarer que le peuple est un être sacro-saint, que tous ses désirs sont raisonnables, que tous ses verdicts sont justes, que sa sagesse est infaillible, que ses décisions doivent être tenues pour inspirées. La voix du peuple n’est-elle pas la voix de Dieu ? Cependant Rousseau lui-même a protesté dans son Contrat social contre ces rêveries de visionnaires : « Comment une multitude aveugle, écrivait-il, qui souvent ne sait ce qu’elle veut, parce qu’elle sait rarement ce qui lui est bon, exécuterait-elle d’elle-même une entreprise aussi grande, aussi difficile qu’un système de législation ? De lui-même, le peuple veut toujours le bien ; mais de lui-même il ne le voit pas toujours. La volonté générale est toujours droite, mais le jugement qui la guide n’est pas toujours éclairé. »

Au surplus, comme le remarque sir Henry Maine, si le peuple est infaillible, comment faut-il expliquer ses brusques variations, ses soudains retours ? L’être sacro-saint se déjuge, s’inflige à lui-même d’éclatans démentis. On dira qu’il y a plusieurs façons de le consulter, qu’il en est de bonnes et de mauvaises. Quelle est la bonne ? Est-ce le scrutin d’arrondissement ? est-ce le scrutin de liste ? est-ce le plébiscite, ou ne fait-il entendre sa véritable voix, sa voix divine, que dans ces assemblées tumultueuses où personne ne peut s’entendre ? « En réalité, les dévots de la démocratie sont dans le même embarras que les Grecs avec leurs oracles. Tous pensaient que la voix d’un oracle était la voix d’un dieu ; maison se plaignait que la divinité ne s’expliquât pas toujours d’une manière intelligible et personne ne savait bien nettement s’il était plus sûr d’aller à Delphes ou à Dodone. » Dodone, c’est le scrutin de liste ; Delphes, c’est le scrutin d’arrondissement, et Delphes et Dodone se contredisent quelquefois. Mais on s’arrange en conséquence. Quand un Grec avait reçu des chênes sacrés de l’Épire une réponse qui lui déplaisait, il allait en demander une autre au trépied de la pythie, et c’est pour cela que, dans les démocraties, on s’occupe sans cesse de remanier, de perfectionner la loi électorale. On tâtonnera, on cherchera jusqu’au jour où l’on croira posséder un moyen certain d’obtenir de l’oracle en toute occurrence la réponse qu’on désire et qu’on lui souffle. Le peuple souverain est un dieu qui ne travaille bien qu’avec l’aide de son teinturier.

La démocratie a ses dévots, elle a aussi ses exploiteurs, gens d’un esprit fort dégourdi, qui disent la finesse sans y croire. C’est leur métier, et qui sert à l’autel doit vivre de l’autel. Les gouvernemens, comme tous les êtres vivans, ont leurs parasites, souvent fort incommodes, qu’ils logent dans leurs parties malades et engraissent de leur substance. Autrefois, on arrivait parla faveur des rois ; aujourd’hui, c’est au peuple qu’on fait sa cour. On l’adule, on l’encense, on le flagorne, on lui répète sur tous les tons qu’il est beau, qu’il est charmant, qu’il a toutes les grâces et toutes les vertus, et surtout qu’il est tout-puissant, qu’il est un souverain seigneur, que la rosée du ciel, la graisse de la terre lui appartiennent de droit, que le monde est sa ferme. Saint-Simon a fait le portrait du démagogue en peignant d’Autin, le parfait courtisan, qui joignait, nous dit-il, à la patience infinie la gasconne impudence : « Application sans relâche, fatigues incroyables pour se trouver partout à la fois, assiduité prodigieuse en tous lieux différens, soins sans nombre, vues en tout et cent à la fois, adresses, souplesses, flatteries sans mesure, attention continuelle et à laquelle rien n’échappait, bassesses infinies, rien ne lui coûta, rien ne le rebuta vingt ans durant. » Les rois se laissent prendre aux flatteries, aux prosternations ; elles ne déplaisent pas au roi du jour, quoiqu’il n’en soit pas toujours dupe : « O mon bon petit peuple ! s’écriait le Cléon d’Aristophane, tu ne sauras jamais assez combien je t’aime ! Essuie tes doigts à mes cheveux. » Mais, comme les monarques à couronnes, le bon petit peuple est sujet aux caprices, aux inconstances, aux dégoûts, à l’ingratitude, et c’est Aristophane qui nous le dit : tel marchand de saucisses supplante quelquefois Cléon dans ses bonnes grâces. Tout métier a ses chagrins.

La démocratie n’est pas une religion, ni un dogme, ni un saint mystère ; la démocratie est une forme de gouvernement, qui a ses avantages et ses inconvéniens, ses qualités utiles et ses vices. Sir Henry Maine ne voit que les vices, et bien qu’il accorde à Bentham que la fonction propre de tout gouvernement est de travailler sans relâche au plus grand bonheur de tous, il s’empresse d’ajouter que les peuples sont si ignorans de leurs vrais intérêts qu’ils doivent s’en remettre aux autres du soin de les rendre heureux. Quand ils s’avisent de faire eux-mêmes leur ménage, ils se condamnent à de cruels mécomptes. La maison n’est jamais bien tenue, et vient-elle à menacer ruine, il ne se trouve personne pour la réparer. La démocratie est, selon M. Maine, la machine la plus exposée aux accidens, la plus sujette à se démonter, à se détraquer. Dans une monarchie constitutionnelle, à la façon de George III, le pouvoir dirigeant est retenu par d’autres pouvoirs qui lui font contrepoids et le préservent de ses propres entraînemens. Quand on croit à la souveraineté du peuple, on fabrique des constitutions où la volonté des plus nombreux, qui sont souvent les moins éclairés, n’est tenue en échec par rien. Si le peuple se trompe, comme il arrive quelquefois, qui se chargera de le faire revenir sur ses décisions ou d’en ajourner les effets ? S’il s’obstine dans son erreur, il en sera puni par des calamités ; s’il vient à résipiscence, ses repentirs mettront tout en confusion, et la confusion est une de ces maladies dont on meurt.

Par une singulière contradiction, M. Maine, l’ennemi juré du progrès, reproche à la démocratie d’être non seulement le plus fragile des gouvernemens, mais le moins progressif, le plus routinier, le plus contraire aux réformes sages et utiles. Les peuples n’aiment pas qu’on les dérange dans leurs habitudes, ils veulent faire aujourd’hui ce qu’ils faisaient hier, et ne croient qu’aux vieux procédés ; ils se défient des inventeurs et des inventions, qui imposent de nouveaux apprentissages à leur paresse naturelle, toujours prompte à se rebuter. « Tout ce qui a rendu l’Angleterre glorieuse et riche a été l’œuvre de minorités souvent très faibles. Je tiens pour certain que si, durant quatre siècles, nous avions en dans notre pays des franchises électorales très étendues au lieu du vote restreint, c’en était fait de la réforme religieuse, de la révolution dynastique de 1689, de la tolérance pour les dissidens, et même de la réforme du calendrier. La machine à battre, le métier à tisser, le métier à filer et peut-être la machine à vapeur auraient été prohibés. Même de nos jours, la vaccination est toujours en danger d’être supprimée, et nous pouvons affirmer qu’en général l’avènement graduel des masses au pouvoir est une menace pour toute législation fondée sur des opinions scientifiques et qui demande un effort d’esprit pour la comprendre, une certaine abnégation pour s’y soumettre. » Tout cela peut être vrai ; mais quand on maudit le progrès, on est tenu d’avoir du goût pour les gouvernemens improgressifs.

M. Maine reproche aux démocraties la fureur qu’elles ont de tout simplifier, en se débarrassant de ce qui les gêne et de tout contrôle incommode : c’est pourquoi, nous dit-il, elles aboutissent si souvent à la dictature, qui est de beaucoup le plus simple des gouvernemens et se résume en ce mot : Je veux. Il se plaint aussi que, dans les pays de suffrage universel, la souveraineté politique se répartit sur un si grand nombre de têtes que la quote-part réservée à chaque citoyen est insignifiante, se réduit presque à rien, ou du moins n’a pas de prix évaluable. Il en résulte que les gens éclairés ou occupés, se désintéressant de plus en plus de la lutte des partis, se tiennent à l’écart, laissent le champ libre aux oisifs, aux énergumènes et aux intrigans. « En Angleterre, on vendrait volontiers ses droits, si la loi le permettait ; en Amérique, on les vend, en dépit de la loi ; en France et même en Angleterre à un moindre degré, le nombre croissant des abstentions témoigne du peu de valeur qu’on attribue à son vote. »

Enfin M. Maine déplore le système de corruption qui est la plaie secrète, le cancer intérieur des états démocratiques. Promesses de chemins de fer, de ponts et de canaux, promesses de places aux amis dont on veut récompenser le zèle ou aux ennemis dont on veut désarmer l’animosité, promesses électorales, par lesquelles on s’engage à supprimer de ce monde la misère, la nielle et la grêle, tels sont les artifices habituels dont on use pour surprendre la bonne foi du peuple-dieu et obtenir de lui des oracles favorables. On dit que les rois coûtent cher. Prodigues des deniers publics, les démocraties, quoiqu’elles soient dispensées de subvenir aux frais d’une cour, sont toujours endettées, tant elles ont de cliens affamés à mettre à l’abri du besoin, de bouches inutiles à nourrir, et du même coup M. Maine les accuse de travailler à l’abêtissement des nations en les repaissant d’espérances chimériques, de veut et de fumée, en s’appliquant à leur persuader que les drogues de charlatan guérissent de toutes les maladies. Que deviendraient les tribuns si les peuples étaient moins badauds ?

Toutes les institutions humaines étant fatalement imparfaites, il est aisé d’en médire, et sir Henry Maine n’a pas épuisé son sujet. On pourrait ajouter à la liste de ses griefs qu’un gouvernement démocratique, trop sujet à confondre la volonté générale d’une nation avec les arrêts changeans du suffrage universel, manque trop souvent de cet esprit de suite et de patiente combinaison qu’un grand pays doit apporter dans ses relations étrangères. Une nation qui a le souci de sa grandeur et du rang qu’elle occupe dans le monde doit avoir le souci de ses traditions ; elle ne saurait s’écarter de certaines règles de conduite sans s’exposer à des périls ou à de tristes abaissemens. Les peuples vivent d’honneur autant que de pain ; mais ils l’oublient quelquefois. Tout entiers à leur idée du moment et tour à tour amoureux d’entreprises ou chérissant trop leur repos, tantôt dépensiers jusqu’à la folie, tantôt économes jusqu’à l’avarice, ils ont besoin qu’on les protège contre leurs fantaisies ou leurs oublis, et il peut arriver que l’homme qui les gouverne représente seul contre tous la véritable volonté générale.

Il importe à un grand pays de laisser au pouvoir exécutif une certaine liberté d’action et de mouvement. Mais Montesquieu l’a dit, une démocratie est ombrageuse, défiante, tracassière, et ses délégués, s’inspirant de son humeur, « ne peuvent souffrir le pouvoir même qu’ils confient et veulent tout faire par eux-mênes, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats. » Un gouvernement qui se résigne à ces ingérences indiscrètes et pernicieuses perd toute autorité ; il compromet par de déplorables transactions les grands intérêts dont il a la garde ; c’est lui qui répond de tout, ce sont les irresponsables qui gouvernent. Si au contraire il résiste, comme le veut sa dignité, il se met cent ennemis sur les bras, on lui suscite des difficultés sans nombre ; sa principale occupation est de prolonger sa misérable existence, toujours menacée, et les dangers prochains lui font oublier les autres. Ainsi que le disait un homme d’esprit, « il ne peut plus faire que de la politique de quinze jours, » et cette politique très courte est indigne d’un pays qui compte ses années par siècles.

« Un prélat anglais disait que mieux vaut pour une nation être libre qu’être sobre. S’il faut faire son choix et si désormais la démocratie peut seule nous garantir la liberté, je dis : Mieux vaut pour une nation demeurer capable de déployer les vertus d’un grand peuple qu’être libre. » Ainsi s’exprime sir Henry Maine, et nous ne l’accuserons pas de mal résoudre les questions qu’il se posé, nous lui reprocherons seulement de les mal poser. Dans son réquisitoire contre la démocratie, il n’a voulu voir que les abus ; tout gouvernement a les siens, tout gouvernement est sujet à se corrompre : comparer une démocratie vicieuse et abandonnée à ses vices avec un état aristocratique dans sa fleur et dans sa gloire, avec un royaume administré par un homme supérieur, c’est faire une comparaison qui cloche, et les comparaisons boiteuses n’ont jamais rien prouvé. Le sénat romain, au temps des guerres civiles, l’oligarchique Venise dans sa décadence, la monarchie française dans les mauvais jours du règne de Louis XV ont offert au monde de tristes spectacles. N’est-ce pas le comte de Cavour qui a déclaré qu’il préférait une mauvaise chambre à la meilleure des anti chambres ?

La philosophie grecque enseignait à ses disciples, il y a quelque deux mille ans, que les gouvernerons mixtes sont les mieux appropriés aux besoins permanens des sociétés, les moins exposés aux funestes aventures. Aristote engageait les tyrans à s’occuper beaucoup des intérêts populaires, les oligarchies à se faire pardonner leurs privilèges en les faisant servir au bien commun, et il déclarait que la meilleure des démocraties n’est pas la plus démocratique, mais la plus durable Tout gouvernement, quelle que soit sa forme et son principe est tenu de réagir contre ses inclinations naturelles, de trouver quelque contrepoids pour garder son équilibre. Un état démocratique, incapable de produire quelques-unes de ces vertus qui font fleurir les aristocraties, se condamne à une fin précoce et peu glorieuse. M. Maine remarque « qu’il y a une contradiction inconciliable entre une armée scientifiquement disciplinée et un pays où tout le monde est électeur que la première des vertus militaires est l’obéissance, que le premier droit d’un électeur est de censurer tout ce que font ses gouvernans » Il y a des contradictions qui tuent, il en est d’autres qui font vivre et aussi longtemps que la France aura une véritable armée elle y trouvera un puissant correctif aux abus de cet esprit d’égalité extrême que Montesquieu considérait comme la perte assurée des républiques Si M. Maine avait employé son intelligence ingénieuse et sagace are chercher quelles institutions une démocratie doit adopter pour ne pas verser du côté où elle penche, comment elle doit s’y prendre pour se tempérer elle-même, quelle conduite doivent tenir ses classes dirigeantes pour conserver leur influence et donner du poids à leurs conseils, il aurait écrit un livre moins piquant peut-être, mais plus instructif, d’où l’on pourrait tirer quelque doctrine salutaire.

Un poète persan, d’humeur chagrine, disait : « La nuit dernière je passai dans le désert de Thous ; je vis un hibou perché à l’endroit où jadis perchait le coq. Je lui dis : « Quelle nouvelle m’apportes-tu du désert ? La nouvelle, me répondit-il, la voici : Malheur ! Malheur ! » — Le chant du coq, qui réveille les endormis dans un siècle où il est défendu de dormir, nous parait plus utile que le hôlement funèbre de la chouette, fût-elle une de ces chouettes savantes et lettrées oui aiment à nicher parmi les marbres du Parthénon, un de ces oiseaux nocturnes chers à Pallas Athéné et tout remplis de sa divine sagesse


G. VALBERT.


  1. Popular Government, four Essays, by sir Henry Sumner Maine, foreign Associais of the Institute of France, author of Ancient Law. London ; Murray, 1886.
  2. The Choice of books and other literary pieces, by Frederic Harrison. London ; Macmillan and C°, 1886.