Silas Marner/1

Traduction par Auguste Malfroy.
Librairie Hachette et Cie (p. 7-28).


CHAPITRE PREMIER


Au temps où les rouets bourdonnaient activement dans les fermes, — où les grandes dames elles-mêmes, vêtues de soie et de dentelles, avaient leurs petits rouets de chêne poli, on pouvait voir, soit dans les chemins des districts éloignés, soit dans le sein profond des collines, certains hommes pâles et rabougris qui, auprès des gens vigoureux de la campagne, semblaient être les vestiges d’une race déshéritée. Le chien du berger aboyait avec fureur, lorsque l’un de ces hommes à la physionomie étrangère, apparaissait sur les hauteurs, et que sa silhouette noire se dessinait sur le ciel, au coucher hâtif du soleil d’hiver ; car, quel est le chien qui aime une figure courbée sous un sac pesant ? — et ces hommes pâles quittaient rarement leur pays sans ce fardeau mystérieux. Le berger lui-même, bien qu’il eût de bonnes raisons de croire que le sac ne contenait rien autre chose que du fil de lin, ou bien les longs rouleaux de grosse toile tissée avec ce fil, n’était pas très sûr que ce métier de tisserand, tout indispensable qu’il était, pût s’exercer entièrement sans le secours de l’esprit malin. À cette époque reculée, la superstition s’attachait facilement à tout individu ou à tout fait tant soit peu étrange. Et pour qu’une chose parût telle, il suffisait même qu’elle revînt périodiquement ou accidentellement, comme les visites du colporteur ou du rémouleur. Personne ne savait où demeuraient ces hommes errants, ni de qui ils descendaient ; et comment pouvait-on dire ce qu’ils étaient, à moins de connaître quelqu’un qui connût leur père et leur mère ? Pour les paysans du temps jadis, le monde, au delà de l’horizon de leur expérience personnelle, était une région vague et mystérieuse. Pour leur pensée restée stationnaire, une vie nomade était une conception aussi obscure que l’existence, pendant l’hiver, des hirondelles qui revenaient avec le printemps. Même l’étranger fixé définitivement parmi eux, s’il était venu d’une région éloignée, ne cessait presque jamais d’être regardé avec un reste de défiance. Cette circonstance eût empêché les gens d’être le moins du monde étonnés, dans le cas où il aurait commis un crime après de longues années d’une conduite inoffensive, — particulièrement s’il avait quelque réputation d’être savant, ou s’il montrait une certaine habileté dans un métier. Tout talent, soit dans l’usage rapide de cet instrument difficile, la langue, soit dans quelque autre art peu familier aux villageois, était en lui-même suspect : les gens honnêtes, nés et élevés aux yeux de tous, n’étaient pour la plupart ni trop instruits ni trop habiles, — du moins leur science ne s’étendait pas au delà des signes des changements de temps, — et les moyens d’acquérir la rapidité ou l’habileté dans un art quelconque, étaient si complètement inconnus, que ces talents semblaient tenir du sortilège. Il arrivait ainsi que ces tisserands dispersés — émigrés de la ville à la campagne — étaient considérés toute leur vie comme des étrangers par les paysans leurs voisins, et contractaient généralement les habitudes excentriques, inhérentes à une existence solitaire.

Dans les premières années de ce siècle, un de ces tisserands, nommé Silas Marner, exerçait sa profession dans une chaumière bâtie en pierres, située au milieu des haies de noisetiers, près du village de Raveloe, et non loin des bords d’une carrière abandonnée. Le bruit vague de son métier, si différent du trot naturel et joyeux de la machine à vanner ou du rythme plus simple du fléau, exerçait un charme presque terrible sur les enfants de Raveloe, qui se passaient souvent d’aller cueillir des noisettes ou chercher des nids, afin de regarder par la fenêtre de la chaumière. Le mouvement mystérieux du métier leur inspirait une certaine crainte respectueuse ; toutefois, cette crainte était contre-balancée par le sentiment agréable de supériorité dédaigneuse qu’ils éprouvaient, en se moquant des bruits alternatifs de la machine, ainsi que du tisserand, dont l’attitude ressemblait à celle du forçat employé au moulin de discipline. Mais il arrivait parfois que Marner, s’arrêtant pour rajuster quelque fil irrégulier, s’apercevait de la présence des petits marauds. Quoiqu’il fût avare de son temps, il aimait si peu à être importuné par ces intrus, qu’il descendait de son métier, ouvrait la porte, et fixait sur eux un regard qui suffisait toujours pour les faire fuir de terreur. Car, comment croire que ces grands yeux bruns et saillants du pâle visage de Silas Marner, ne voyaient en réalité bien distinctement que les choses très rapprochées ? Combien n’était-il pas plus probable que leur regard fixe et effrayant pût lancer une crampe, le rachitisme, ou distordre la bouche à tout enfant venant à rester en arrière ? Ils avaient peut-être entendu leurs parents dire à demi-mot que Silas Marner avait le don de guérir les rhumatismes des gens s’il le voulait, et ajouter, plus mystérieusement encore, que, si l’on savait seulement bien prendre le diable, il pourrait vous éviter les frais du médecin. De tels échos étranges et attardés de l’ancien culte du démon, seraient peut-être encore perçus, même de nos jours, par celui qui écouterait attentivement au milieu des paysans aux cheveux gris ; car l’esprit inculte associe difficilement l’idée de puissance avec celle de douceur. La conception obscure d’un pouvoir susceptible d’être amené, avec beaucoup de persuasion, à s’abstenir d’infliger le mal, est la forme que le sentiment de l’invisible crée le plus facilement dans l’esprit des hommes qui ont toujours été étroitement pressés par les premiers besoins, et dont la vie de dur labeur n’a jamais été illuminée par l’enthousiasme d’aucune foi religieuse. La douleur et l’infortune offrent à ces gens un domaine de possibilités beaucoup plus vaste que celui de la joie et du plaisir : le champ de leur imagination est presque stérile en images qui alimentent les désirs et les espérances, tandis qu’il est tout recouvert des souvenirs qui sont l’éternelle pâture de la crainte. « Y a-t-il quelque chose qu’à votre idée vous désireriez manger ? » dis-je un jour à un vieux paysan qui faisait sa dernière maladie, et qui avait refusé tous les aliments que sa femme lui avait présentés. « Non, répondit-il, je n’ai jamais été habitué qu’à la nourriture ordinaire, et je ne puis plus en prendre. » Son genre de vie n’avait fait naître en lui aucun désir capable d’évoquer le fantôme de l’appétit.

Et Raveloe était un endroit où beaucoup des anciens échos s’étaient attardés, sans être étouffés par les voix nouvelles. Non point que ce fût une de ces paroisses stériles, reléguées sur les confins de la civilisation, où vivaient de maigres moutons et de rares bergers. Au contraire, c’était un village situé dans la riche plaine centrale du pays que nous nous plaisons à nommer la Joyeuse Angleterre, ayant des fermes qui, considérées au point de vue spirituel, payaient au clergé des dîmes fort désirables. Mais il était niché dans un vallon tranquille et bien boisé, à une heure entière de toute grande route pour un cavalier, dans un lieu où ne pouvaient arriver ni les vibrations du cor de la diligence[1], ni celles de l’opinion publique. C’était tin village d’un aspect important, au cœur duquel se trouvaient une belle et ancienne église, avec un vaste cimetière, ainsi que deux ou trois grandes habitations construites en pierres et en briques, dont les toits étaient ornés de girouettes et les vergers bien entourés de murs. Ces habitations étaient situées tout près de la route, et leurs façades se dressaient avec plus de majesté que le presbytère, dont le sommet émergeait au milieu des arbres, de l’autre côté du cimetière. Raveloe était une paroisse indiquant immédiatement le rang de ses principaux habitants. Elle informait l’œil expérimenté qu’il n’y avait ni grand parc ni manoir dans le voisinage, mais qu’elle comptait plusieurs chefs de famille pouvant, à leur aise, mal faire valoir leurs fermes, tout en retirant dans ces temps de guerre [2] assez d’argent de leur mauvaise exploitation, pour mener une vie joyeuse et célébrer gaiement les fêtes de Noël, de la Pentecôte et de Pâques.

Il y avait déjà quinze ans que Silas Marner était à Raveloe. Ce n’était, dans le principe, qu’un jeune homme pâle, aux yeux bruns, saillants et myopes, dont la physionomie n’aurait rien eu d’étrange pour des gens d’une culture et d’une expérience ordinaires ; seulement, pour les villageois auprès desquels il était venu s’établir, elle avait quelque chose de particulier et de mystérieux qui répondait à la nature exceptionnelle de sa profession, et à son arrivée d’une région inconnue appelée « le Nord ». Il en était de même de sa manière de vivre : il n’invitait aucun de ceux qui se présentaient à franchir le seuil de sa porte, et il n’allait jamais flâner dans le village pour boire un pot de bière à l’auberge de l’Arc-en-Ciel, ou bavarder chez le charron. Il ne recherchait ni homme ni femme, excepté pour les besoins de sa profession, ou afin de se procurer ce qui lui était nécessaire ; et les jeunes filles de Raveloe furent bientôt persuadées qu’il n’en obligerait jamais aucune à l’épouser malgré elle, — tout comme s’il les avait entendues déclarer qu’elles ne se marieraient jamais avec un mort revenu à la vie. Cette manière d’envisager la personne de Marner avait un autre motif que son visage pâle et ses yeux extraordinaires ; car Jacques Rodney, le taupier, affirmait ce qui suit : Un soir, en revenant chez lui, il avait vu Silas appuyé contre une barrière, ayant laissé sur ses épaules un sac pesant, au lieu de le poser sur cette barrière, comme un homme jouissant de ses facultés l’aurait fait ; puis, s’approchant, il avait vu que les yeux du tisserand étaient immobiles comme ceux d’un mort ; ensuite, il lui avait parlé, l’avait secoué, et avait trouvé que ses membres étaient roides, et que ses mains serraient le sac comme si elles eussent été de fer ; mais, juste au moment où il venait de conclure que Marner était mort, celui-ci avait repris tout à fait ses sens, en un clin d’œil, pour ainsi parler, lui avait dit « bonsoir », et s’en était allé. Jacques jurait qu’il avait été témoin de tout cela ; c’était d’autant plus vrai que, ajoutait-il, la chose avait eu lieu le jour même où il avait été faire la chasse aux taupes sur les terres du squire[3] Cass, là-bas, près de la vieille fosse des scieurs de long[4]. Quelques personnes disaient que Marner devait avoir eu une « attaque », mot qui semblait expliquer des choses incroyables autrement ; mais M. Macey, grand argumentateur et chantre de la paroisse, secouait la tête avec incrédulité, et demandait si l’on avait jamais vu quelqu’un perdre ses facultés dans une attaque sans tomber par terre. Une attaque était une paralysie, il n’y avait pas à en douter ; et il était dans la nature d’une paralysie de priver en partie un individu de l’usage de ses membres, et de le mettre à la charge de la paroisse, s’il n’avait point d’enfants pour lui venir en aide. Non, non, ce n’était pas une paralysie qui vous laisserait quelqu’un debout sur ses jambes, comme un cheval entre les limons d’une voiture, et lui permettrait ensuite de s’en aller, aussitôt qu’on pourrait dire « Hue ! » Mais, peut-être bien y avait-il une chose telle que l’âme de l’homme, qui s’affranchirait du corps, en sortirait et y rentrerait, ainsi qu’un oiseau quitte son nid et y revient. C’était de cette manière que les gens devenaient trop instruits ; car, délivrés alors de leur dépouille corporelle, ils allaient à l’école auprès de ceux qui pouvaient leur enseigner plus de choses que leurs voisins n’étaient à même d’en apprendre avec leurs cinq sens et le pasteur. Et où maître Marner avait-il acquis sa connaissance des plantes — et aussi celle des charmes, quand il lui plaisait de les donner ? Il ne se trouvait rien dans l’histoire de Jacques Rodney qui pût surprendre quiconque avait vu comment Marner avait guéri Sally Oates, et l’avait fait dormir comme un enfant, alors que le cœur de cette femme battait à lui faire éclater la poitrine depuis deux mois et plus qu’elle recevait les soins du docteur. Marner était capable de guérir d’autres personnes s’il le voulait ; en tous cas, il y avait avantage à lui parler avec douceur, ne fût-ce que pour l’empêcher de faire du mal.

C’était en partie à cette crainte vague que Marner était redevable d’être à l’abri des persécutions que sa singularité aurait pu lui attirer, mais plus encore à une circonstance particulière. Le vieux tisserand de Tarley, paroisse voisine de Raveloe, était mort ; en conséquence, la profession de Silas, lorsqu’il s’était établi, l’avait fait très bien venir des plus riches ménagères des environs, et même des paysannes les plus prévoyantes, pourvues de leur petite provision de fil, à la fin de l’année. Le sentiment qu’elles éprouvaient de son utilité, aurait neutralisé toute répugnance ou tout soupçon à son égard, qui n’eût pas été confirmé par un manque dans la qualité ou dans la quantité du tissu qu’il leur faisait. Et les années s’étaient écoulées sans produire aucun changement dans l’impression que les voisins avaient conçue de lui, si ce n’est le passage de la nouveauté à l’habitude. Au bout de quinze ans, les gens de Raveloe disaient de Marner exactement les mêmes choses qu’au commencement : ils ne les disaient pas aussi souvent, mais ils y croyaient plus fermement lorsqu’il leur arrivait de les dire. Les années n’avaient ajouté qu’un seul fait important : à savoir, que maître Marner s’était amassé quelque part une jolie somme d’argent, et qu’il pourrait acheter les biens de personnes qui faisaient plus d’embarras que lui.

Mais, tandis que l’opinion publique était restée presque stationnaire à son sujet, et que ses habitudes quotidiennes n’avaient guère présenté de changements appréciables, la vie intérieure du tisserand avait eu son histoire ou sa métamorphose, comme la vie intérieure de toute nature ardente, qui a recherché la solitude ou qui y a été condamnée, doit nécessairement avoir la sienne. Son existence, avant son arrivée à Raveloe, s’était trouvée remplie par le mouvement, l’activité d’esprit, et les relations intimes qui, en ce temps-là comme de nos jours, distinguaient l’existence d’un artisan incorporé de bonne heure dans une secte religieuse aux vues étroites, où le laïque le plus pauvre a des chances de se faire remarquer par le talent de la parole, et où, au pis aller, il influe par son vote silencieux sur le gouvernement de la communauté. Marner était fort estimé dans ce petit monde retiré qui, pour ses membres, constituait l’Église de la Cour de la Lanterne. On le regardait comme un jeune homme d’une vie exemplaire et d’une foi ardente ; et un intérêt particulier s’était toujours concentré sur lui depuis que, dans une réunion pieuse, il était tombé dans un état mystérieux de roideur et d’insensibilité, état qui avait duré une heure ou davantage, et qu’on avait pris pour la mort. Si l’on eût cherché à donner à ce phénomène une explication médicale, cela eût été considéré par Silas lui-même, par le pasteur et les autres membres de la congrégation, comme un abandon volontaire de la signification spirituelle que le fait pouvait impliquer. Silas était évidemment un frère élu pour un ministère particulier, et, bien que les efforts pour en interpréter la nature fussent découragés par l’absence de toute vision spirituelle pendant son extase extérieure, cependant, il croyait avec les autres, que le résultat se manifestait dans son âme par un accroissement de lumière et de ferveur. Un homme moins sincère que Marner aurait pu être tenté de créer ensuite une vision ayant les apparences du ressouvenir, et un esprit moins sain aurait pu croire à une telle création. Mais Silas était à la fois sain d’esprit et honnête ; seulement, chez lui, comme chez beaucoup d’hommes fervents et sincères, la culture intellectuelle n’avait pas tracé un cours particulier au sentiment du mystérieux, de sorte que celui-ci se répandait sur la voie exclusivement réservée à la recherche et à la science. Il avait hérité de sa mère une certaine connaissance des plantes médicinales et de leur préparation, — petit fonds de sagesse qu’elle lui avait transmis comme un legs solennel. Toutefois, depuis quelques années, il avait eu des doutes au sujet du droit de faire usage de cette science, croyant que les plantes ne pouvaient produire aucun effet sans la prière, et que la prière devait suffire sans les plantes ; aussi, ses délices héréditaires d’errer à travers les champs pour y recueillir la digitale, le pissenlit et le pas-d’âne, commencèrent à revêtir à ses yeux les formes de la tentation.

Parmi les membres de son Église, se trouvait un jeune homme un peu plus âgé que lui, avec lequel il vivait depuis longtemps dans une amitié si intime, que les frères de la Cour de la Lanterne avaient l’habitude de les appeler David et Jonathas[5]. Le véritable nom de cet ami était William Dane. Lui, également, était regardé comme un modèle brillant de piété juvénile, bien qu’il fût disposé à se montrer un pou trop sévère à l’endroit des frères plus jeunes que lui, et à être si ébloui par ses propres lumières, qu’il se croyait plus sage que ses maîtres. Mais, quelles que fussent les imperfections que d’autres découvrissent chez William, dans l’esprit de son ami il était parfait ; car Marner était une de ces natures impressionnables et doutant d’elles-mêmes, qui, à un âge inexpérimenté, admirent l’autorité et se font un appui de la contradiction. L’expression de simplicité confiante de la physionomie de Marner — expression rehaussée par cette absence d’observation particulière, par ce regard sans défense, ce regard de daim, qui appartiennent aux grands yeux proéminents — formait un contraste frappant avec la répression volontaire de cette satisfaction intérieure, qui se dissimulait à peine dans les petits yeux obliques et les lèvres pincées de William Dane. Un des sujets de conversation les plus fréquents entre les deux amis, était la certitude du salut : Silas avouait ne pouvoir jamais arriver qu’à une espérance mêlée de crainte, et écoutait William avec une admiration pleine de désir, lorsque celui-ci déclarait qu’il avait toujours eu la conviction inébranlable de son salut, depuis que, à l’époque de sa conversion, il avait rêvé que les mots « appelé et certainement élu[6] » se présentaient seuls à ses regards sur une page blanche de la Bible ouverte. De tels dialogues ont occupé maint couple de tisserands au pâle visage, dont les âmes incultes[7] ressemblaient à de petites créatures nouvellement ailées, voletant abandonnées dans le crépuscule.

Il avait semblé au confiant Silas que cette amitié n’avait point été refroidie, même après qu’une nouvelle affection, d’une nature plus intime, était née dans son cœur. Depuis quelques mois, il était fiancé à une jeune servante, et tous deux n’attendaient, pour se marier, que le moment où leurs économies seraient un peu plus grandes. Silas éprouvait un vif plaisir que Sara ne fit aucune objection à la présence accidentelle de William pendant leurs entrevues du dimanche. Ce fut à cette époque de leur histoire que l’attaque de catalepsie de Silas eut lieu pendant la réunion pieuse. Parmi les questions et les marques d’intérêt variées que les membres de la congrégation lui adressèrent ou lui exprimèrent, il n’y eut que l’opinion suggérée par William qui fut en désaccord avec la sympathie générale témoignée à un frère ainsi élu pour un ministère particulier. Il fit observer, qu’à son avis, cette extase ressemblait plutôt à une manifestation de Satan qu’à une preuve de la faveur divine, et il exhorta son ami à rechercher s’il ne cachait rien de maudit dans son cœur[8]. Silas, se sentant obligé d’accepter le blâme et l’avertissement comme un service fraternel, n’en éprouva aucun ressentiment. Il n’eut que du chagrin en voyant les doutes que William entretenait à son égard. À cela vint s’ajouter une certaine inquiétude, lorsqu’il découvrit que la conduite de Sara envers lui commençait à trahir une étrange fluctuation : tantôt elle faisait des efforts pour lui montrer une plus grande affection ; tantôt elle laissait apercevoir des signes involontaires de répulsion et de dégoût. Il lui demanda si elle désirait rompre leur engagement ; mais elle dit que non : leur engagement était connu de l’Église et avait été confirmé dans les réunions pieuses. Pour le rompre, il eût fallu une enquête sévère, et Sara n’avait aucune raison à donner, qui pût être sanctionnée par le sentiment de la communauté. À cette époque, le doyen des diacres tomba dangereusement malade. Comme il était veuf et sans enfants, il fut soigné nuit et jour par plusieurs des plus jeunes frères ou sœurs de la congrégation. Silas et William venaient fréquemment veiller à leur tour pendant la nuit, l’un remplaçant l’autre à deux heures du matin. Le vieillard, contrairement à l’attente de tous, semblait être en voie de guérison, quand une nuit Silas, assis au chevet du malade, s’aperçut que la respiration de celui-ci, qui était ordinairement perceptible, avait cessé. La chandelle était presque brûlée : il dut la soulever pour voir distinctement le visage du diacre. Cet examen le persuada que le vieillard était mort, — mort depuis quelque temps, car ses membres étaient roides. Silas se demanda s’il ne s’était pas endormi, et regarda l’horloge : il était déjà quatre heures du matin. Comment se faisait-il que William n’était pas venu ? Rempli d’inquiétude, il alla chercher du secours. Bientôt, plusieurs amis, le pasteur entre autres, se trouvèrent rassemblés dans la maison. De son côté, Silas retourna à son travail, regrettant de ne pas avoir rencontré William afin de connaître le motif de son absence. Mais, à six heures du matin, comme il songeait à aller chercher son ami, William arriva, et le pasteur avec lui. Ils venaient inviter Marner à se rendre à la Cour de la Lanterne, — à l’assemblée des membres de la congrégation. Comme il demandait la cause de cette convocation, on lui répondit simplement : « Vous verrez. » Aucune autre parole ne fut prononcée, avant que Silas fût assis dans la sacristie, en face du pasteur et sous les regards fixes et solennels de ceux qui, à ses yeux, représentaient le peuple de Dieu. Alors le pasteur, sortant un couteau de sa poche, le montra à Silas et lui demanda s’il se rappelait où il avait laissé ce couteau ? Silas répondit qu’il ne se souvenait pas de l’avoir laissé autre part que dans sa poche ; toutefois, cette étrange interrogation le fit trembler. On l’exhorta alors à ne pas cacher son péché, mais à le confesser et à se repentir. Le couteau avait été trouvé dans le bureau placé près du lit du diacre défunt, à l’endroit où avait été déposé le petit sac contenant l’argent de l’église, et que le pasteur lui-même avait vu le jour précédent. Quelqu’un avait enlevé le sac ; et qui pouvait-ce être, sinon celui à qui le couteau appartenait ? Pendant quelque temps. Silas resta muet d’étonnement. Puis il dit :

« Dieu me justifiera ; je ne sais rien au sujet de la présence du couteau dans cet endroit, ni de la disparition de l’argent. Cherchez sur moi ; cherchez dans ma demeure : vous ne trouverez que trois livres sterling et cinq shillings[9] fruit de mes économies, somme que je possède depuis six mois, comme William le sait. »

À ces paroles, William fit entendre un murmure de désapprobation, mais le pasteur dit à Silas :

« Les preuves contre vous sont accablantes, mon frère Marner. L’argent a été pris cette dernière nuit, et il n’y avait pas d’autre personne que vous avec notre frère défunt ; car William Dane nous déclare qu’une indisposition soudaine l’a empêché d’aller veiller à son tour comme à l’ordinaire. Vous-même, vous avez dit qu’il n’était point venu ; de plus, vous avez négligé le corps du défunt.

— Il faut que j’aie dormi, dit Silas, ou bien que j’aie été sous l’influence d’une manifestation spirituelle semblable à celle dont j’ai été l’objet aux yeux de vous tous, de sorte que le voleur doit être entré et sorti tandis que je n’étais pas avec mon corps, mais sans mon corps[10]. Cependant, je le dis de nouveau, cherchez sur moi ; cherchez dans ma demeure, car je ne suis pas allé autre part. »

Les perquisitions furent faites, et se terminèrent par la découverte que William fit du sac bien connu, vide et fourré derrière la commode de la chambre de Silas. Là-dessus, William exhorta son frère à confesser sa faute et à ne pas la cacher plus longtemps. Silas dirigea sur son ami un regard de vif reproche, en lui disant :

« William, depuis neuf ans que nous vivons ensemble, m’avez-vous jamais entendu dire un mensonge ? Mais Dieu me justifiera.

— Mon frère, lui dit William, comment aurais-je appris ce que vous pouvez avoir accompli dans les cellules secrètes de votre cœur, pour donner à Satan l’avantage sur vous ? »

Silas regardait toujours son ami. Soudainement, une profonde rougeur se répandit sur son visage, et il allait parler avec impétuosité, lorsqu’une commotion intérieure, qui fit rentrer cette rougeur et le fit trembler, parut l’arrêter de nouveau. Enfin, il dit d’une voix faible, en fixant William :

« Je me souviens maintenant : le couteau n’était pas dans ma poche. »

William répondit :

« Je ne sais pas ce que vous voulez dire. »

Cependant, les autres personnes présentes se mirent à demander à Silas, où, suivant lui, le couteau se trouvait ; mais il ne voulut pas donner d’autre explication. Il ajouta seulement :

« Je suis cruellement frappé, je ne puis rien dire. Dieu me justifiera. »

L’assemblée, revenue dans la sacristie, délibéra de nouveau. Tout recours aux mesures légales, à l’effet d’établir la culpabilité de Silas, était contraire aux principes de l’Église de la Cour de la Lanterne. D’après ces principes, les poursuites étaient défendues aux chrétiens, lors même que le fait eût été moins scandaleux pour la communauté. Toutefois, il était du devoir des membres de prendre d’autres mesures, afin de découvrir la vérité, et ils résolurent de prier et de jeter le sort[11]. Cette résolution ne peut causer de l’étonnement qu’aux personnes étrangères à cette obscure vie religieuse qui se passe dans les ruelles de nos villes. Silas s’agenouilla avec ses frères, comptant sur l’intervention directe de la divinité pour prouver son innocence, mais sentant que, malgré tout, de l’affliction et des chagrins lui étaient réservés, et que sa confiance dans l’humanité venait d’être cruellement meurtrie. Le sort déclara que Silas Marner était coupable. Il fut solennellement exclu de la secte, et sommé de rendre l’argent volé : ce serait seulement après avoir avoué sa faute en signe de repentir, qu’il pourrait être reçu de nouveau dans le giron de son Église. Marner écouta en silence. Enfin, lorsque tout le monde se leva pour partir, il s’avança vers William Dane, et, d’une voix que l’agitation faisait trembler, il lui dit :

« La dernière fois que je me suis servi de mon couteau, je m’en souviens, c’est quand je l’ai pris pour vous couper une bande. Je ne me rappelle pas l’avoir remis dans ma poche. C’est vous qui avez volé l’argent, et tramé un complot pour m’imputer ce péché[12]. Mais vous pouvez prospérer malgré cela ; il n’y a pas de Dieu de justice gouvernant la terre avec équité ; il n’existe qu’un Dieu de mensonge, portant de faux témoignages contre l’innocent. »

Il y eut un frémissement général, à ce blasphème.

William dit avec humilité :

« Je laisse à nos frères le soin de juger si cela est la voix de Satan ou non. Je ne puis que prier pour vous, Silas. »

Le pauvre Marner sortit avec ce désespoir dans l’âme, — avec cet ébranlement de la confiance en Dieu et dans l’humanité, qui touche presque à la folie chez une nature aimante. Le cœur amèrement blessé, il se dit : « Elle aussi me rejettera. » Et il pensa que si Sara ne croyait pas le témoignage porté contre lui, la foi entière de cette jeune fille devait être bouleversée comme l’était la sienne. Pour des personnes accoutumées à raisonner sur les formes que leurs sentiments religieux ont revêtues, il est difficile d’entrer dans cet état d’esprit simple et naturel, où forme et le sentiment n’ont jamais été séparés par un acte de la réflexion. Nous sommes inévitablement portés à croire qu’un homme dans la position de Marner, aurait commencé par mettre en doute la validité d’un appel fait à la justice divine en jetant le sort. Mais, pour lui, c’eût été un effort de libre pensée tel qu’il n’en avait jamais connu ; et il lui eût fallu faire cet effort dans un moment où toute son énergie était absorbée par les angoisses de sa foi déçue. S’il y a un ange qui enregistre les chagrins des hommes aussi bien que leurs péchés, il sait combien sont nombreuses et intenses les peines qui naissent de fausses idées dont personne n’est coupable.

Marner s’en retourna chez lui. Pendant une journée entière, il resta assis, seul, étourdi par le désespoir, sans éprouver aucun désir d’aller trouver Sara pour essayer de lui faire croire à son innocence.

Le second jour, il chercha un refuge contre l’incrédulité qui l’engourdissait, en se mettant à son métier et en travaillant sans relâche, comme de coutume. Peu d’heures après, le pasteur et l’un des diacres venaient lui apporter un message de Sara, l’informant qu’elle considérait son engagement envers lui comme rompu. Silas reçut le message en silence. Détournant ensuite ses regards qu’il avait fixés sur les messagers, il se remit au travail à son métier. Au bout d’un peu plus d’un mois, Sara épousa William Dane ; et bientôt les frères de la Cour de la Lanterne apprirent que Silas avait quitté la ville.


  1. Le cor annonçait l’arrivée de la diligence dans un village ou dans une ville. (Note du traducteur.)
  2. Allusion à la guerre avec la France à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci. (N. du Tr.)
  3. Principal propriétaire d’une paroisse, sorte de petit seigneur de village. (N. du Tr.)
  4. Fosse au-dessus de laquelle les scieurs de long posent les pièces de bois qu’ils débitent, et où se place l’un des ouvriers pour tirer la scie. Cette disposition dispense d’élever les pièces de bois sur des tréteaux, comme cela se pratique très souvent en France, procédé qui présente de grandes difficultés. (N. du Tr.)
  5. I, Les Rois, XVIII, XIX, XX, XXIII, 16 et 18 ; et II, Les Rois, I. (N. du Tr.)
  6. II, Saint Pierre, I, 10 ; et Saint Matthieu, XX, 16. (N. du Tr.)
  7. Le Livre de la Sagesse, XVII, 1.
  8. Texte : no accursed thing within his soul. — Accursed thing, chose maudite, condamnable, exécrable. Expression biblique que Ostervald traduit par interdit. — Voy. Josué, VI, 18 ; VII, 1, 11, 13, 15 ; et XXII, 20. (N. du Tr.)
  9. Voy. page 44, note 1, et page 35, note 1.
  10. II, Corinthiens XII, 2 et 3. (N. du Tr.)
  11. Coutume en grand usage chez les Juifs, et dont la Bible rapporte de nombreux exemples. (N. du Tr.)
  12. Texte : to lay the sin at my door, pour mettre le péché à ma porte. Expression biblique. — Voy. Genèse ; IV, 7. (N. du Tr.)