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Sigismond de Justh

SIGISMOND DE JUSTH




En ce temps de snobisme cosmopolite où chacun s’efforce de faire valoir ce qu’il possède ou ce qu’il croit posséder comme les joailliers font valoir sur le velours des vitrines, leurs pierreries, vraies ou fausses — la rencontre d’une âme vraiment droite est une surprise délicieuse. Sigismond de Justh avait déjà conquis à Budapest une réputation méritée et la Jeune-Hongrie littéraire était tout près de le reconnaître pour son chef, que ses amis de Paris ignoraient encore jusqu’aux titres de ses ouvrages. Il ne leur en parlait point ; auprès du moindre d’entre eux, il se faisait disciple, écoutant beaucoup et de préférence, s’attardant aux confidences qu’on lui faisait. Sa nature tendre et sensible les provoquait ; il s’associait aux joies d’autrui, mais plus volontiers aux déboires et aux souffrances ; son sourire de sœur de charité aimait à panser ces plaies compliquées, profondes, illogiques faites par la civilisation d’aujourd’hui. Car lui-même était un « cérébral » ; le travail perpétuel de la pensée l’usait lentement… Que la maladie intellectuelle ait ainsi attaqué et dévoré une nature si noble, si pure, si élevée, voilà qui suffirait à établir la grandeur du péril dont elle nous menace et la nécessité d’un vaccin pour en préserver nos enfants. Je n’ose dire comment le mal se déclara. Je ne le sais point d’une manière certaine.

Il y avait chez Sigismond de Justh — chez Zsiga pour lui donner par delà la mort le diminutif gracieux dont se servaient en parlant de lui, les paysans de Szabad Szent Tornya, un peu de cet étonnement douloureux avec lequel Tolstoï contemple les injustices de ce monde — et au lieu de la sublime folie de redressement qui a amené le grand seigneur russe à vivre une existence d’exception et de bizarrerie, il en résultait chez lui, un sentiment d’impuissance à rien réformer qui se traduisait en accablement et en désespérance. Le premier hiver qu’il passa à Paris — ce devait être 1882 ou 1883 — il suivait des cours de science sociale et étudiait avec une consciencieuse persévérance les remèdes anodins que l’économie politique et la sociologie tiennent en réserve pour les grands désordres de l’humanité. Cette homéopathie l’ennuyait. Son instinct et ses goûts le ramenaient sans cesse à l’observation silencieuse et inactive des phénomènes intellectuels. Il regardait couler le fleuve de la vie, comme il avait, là-bas, regardé couler le grand fleuve national, majestueux et inexorable entre les campagnes immobiles. Et peu à peu l’artiste étouffa l’homme d’action, le rêve chassa le calcul ; il ne songea plus à civiliser ses paysans ; il se contenta de les aimer.

Ceux-ci le lui rendaient. Szabad Szent Tornya est, au cœur de l’Alfôld, une commune magyare que jadis, les ancêtres de Sigismond de Justh créèrent sur leur terre nobiliaire de Szent Tornya. Le village prit le nom de Szabad qui veut dire libre parce que ses habitants, bien avant l’abolition du servage en Hongrie, jouissaient des droits seigneuriaux. Aujourd’hui ils sont les fermiers collectifs du domaine. De voir ainsi leur Zsiga courir le monde, passer d’un climat rude à des contrées chaudes, de le sentir surtout préoccupé, labouré par un souci qu’ils ne pouvaient comprendre, mais dont ses traits amaigris leur dénonçaient l’existence, inquiéta ces braves gens au point qu’ils lui écrivirent pour le prier de choisir parmi eux « quelqu’un qui pût l’accompagner toujours et partout dans ses lointains et dangereux voyages ». Zsiga courait de Londres à Palerme en passant par Paris et Cannes, et rentrait chez lui par Vienne. C’étaient là ses itinéraires habituels. Le danger n’était pas grand. Néanmoins, Istvan Ivanyi, le « délégué » du village, avait conscience de sa mission et tout dans son attitude donnait l’impression d’un péril toujours menaçant. Ce garçon « trapu, musculeux, au visage pâle, aux sourcils épais et dont la puissante moustache ombrait le menton carré et couvrait de petites dents pointues » ne perdait jamais de vue son maître. « Il attachait sur moi, a écrit Justh, des yeux gris bleu, d’un air de défi, comme s’il m’eût aperçu entouré d’ennemis et certains soirs, il prenait sa grande fourrure de mouton et quand j’étais au lit, l’étendait par terre et se couchait en travers de ma porte, de manière qu’on ne put entrer sans lui passer sur le corps ». L’instinct d’Istvan Ivanyi ne le trompait pas, puisqu’à Cannes, un soir, l’ennemi vint et entra malgré lui, l’ennemi que nulle affection n’arrête, dont nul dévouement n’a raison… Et quand la triste nouvelle parvint au pays natal, je gage que les habitants de Szabad Szent Tornya s’en prirent aux paperasses du jeune seigneur, à ces paperasses qu’Istvan Ivanyi soulevait « avec le soin qu’il eût apporté à toucher les ailes d’une libellule », mais auxquelles il en voulait néanmoins parce qu’elles troublaient Zsiga et mettaient des nuages sur ses yeux. Et nous autres, ses amis, qui pouvions voir l’autre côté des choses, nous regrettions, au contraire, qu’il pensât trop et n’écrivit pas assez ; s’astreindre à donner une forme précise à chacune de ses pensées, à suivre jusqu’au bout chacun de ses raisonnements, à analyser chacune de ses impressions, c’eut été pour lui le travail régulier, la vie normale ; le salut. Au lieu de cela il se perdait dans les méandres d’un effort imprécis, toujours renouvelé et jamais satisfait.

Le sang hongrois qui coulait dans ses veines rendait cet effort épuisant, extrême, démesuré. Le sang hongrois est un feu liquéfié, chaque goutte en est une flamme ; il a les poussées de la sève printanière ; il n’a point les dépressions calmantes des hivers. La jeunesse hongroise ignore l’équilibre ; l’excès est sa normale. Je n’ai jamais mieux senti cela qu’en cherchant à m’expliquer l’antipathie que faisait naître autour de lui un jeune hongrois auquel vraiment on n’avait rien à reprocher… rien que la mesure qu’il apportait en toutes choses, la sagesse de son esprit, la modération de ses actes ; cela seul rendait son commerce désagréable : s’il eût été anglais, on l’en eût loué et admiré. Ce n’est pas un vrai Hongrois celui que les vibrations du tsimbalom ne jettent pas hors de lui-même, celui que la czardas n’affole pas ! Justh sentait cet affolement, mais à la czardas raffinée des salons éblouissants de Budapest, il préférait celle des bals populaires. C’est elle qu’il a si bien décrite dans une nouvelle intitulée Foins coupés où se silhouette l’âme mi-poétique, mi-sensuelle du peuple magyar. « La czardas est impétueuse ; le tsimbalom chante, le violon gémit à travers les grondements de la contre-basse… D’abord la mélodie se répand avec lenteur, la danse affecte une marche posée. Puis, les accords s’accélèrent et les talons se rejoignent plus fréquemment. Mais les danseurs restent graves même dans leur joie débordante. Car ils savent qu’elle est toujours amère la chanson qui célèbre l’amour et le bonheur. Ils sentent la tristesse de la passion effervescente qu’exprime le déchaînement de cette musique ; ils sentent que le temps est court et l’éternité longue et pourtant tantôt l’un, tantôt l’autre pousse ce cri qui les rassure : Jamais nous ne mourrons ! Là-bas, un gars danse seul. Il se tient devant les tsiganes, le bras levé, mêlant parfois ses cris aux accents de la musique. Sa belle humeur l’entraîne. Il fait sonner les éperons de ses bottes, brandit ses larges manches en l’air, rabaisse sur ses yeux son chapeau…. Jean Guba, ce danseur effréné, est le gars le plus fort, le plus fier et le plus difficile du village. Il danse seul parce qu’il a trois bien-aimées et qu’il ne faut qu’une danseuse pour la czardas. » Cette « amertume de la chanson qui célèbre l’amour et le bonheur » cette « tristesse de la passion effervescente » Zsiga savait aussi les traduire sur un simple piano, malgré que le piano soit un instrument bien aride dont les sons meurent tout de suite au lieu de s’en aller comme ceux du tsimbalom, portés par le vent, s’éteindre loin, bien loin, dans l’immensité de la pousta.

Paris n’entend point de vrais tsiganes ; les autres capitales n’en entendent pas davantage. Peut-être même les touristes qui traversent rapidement Budapest ne recueillent-ils qu’un écho bien affaibli de la musique nationale… Je ne veux pas dire que les tsiganes qui jouent dans l’ouest de l’Europe soient des imposteurs ; beaucoup, je n’en doute pas, sont de race très pure ; mais ils jouent tout autrement que chez eux. Comment s’en étonner ? Lorsqu’on sait ce qu’est la mélodie Hongroise, à quel point elle vous prend non l’âme toute entière, mais l’esprit tout entier, quel unisson elle établit entre celui qui l’interprète et celui qui l’absorbe, quand on analyse les subtilités de cet art qui s’empare de vos nerfs de par les nerfs d’une autre créature de façon à rendre les uns esclaves des autres, comment s’étonner que les tsiganes ne puissent se sentir inspirés par le banal décor d’un bal Londonien ou d’un restaurant du boulevard ? Regardez-les quand ils attaquent les premières mesures d’une valse à la mode ? Il y a dans leurs yeux un sourire de dédain… ils riraient de pitié s’ils entendaient les propos des jeunes couples sitôt essoufflés, mais émus déjà par le rythme puissant… Ah ! pauvres colombes, diraient-ils vous ne savez pas ce que c’est que la Hongrie !… Et c’est toute la Hongrie, en effet, qui passe dans leur musique lorsque le cadre leur convient et qu’ils sentent sous leurs pieds le vieux sol magyar : la Hongrie avec ses épopées grandioses et ses folies sinistres, avec ses splendeurs et ses misères, ses rires et ses larmes, ses vices et sa foi : Et très vite, quel que soit le diapason de gaîté auquel la circonstance les a élevés, une pensée sombre circule à travers les refrains joyeux ; très vite arrivent les chants de détresse, les mélancolies lentes, les enchevêtrements interminables, la nostalgie de la Pousta.

La finesse exagérée de sa nature, l’acuité habituelle de ses sensations faisaient que dans les mélodies de Zsiga, cette nostalgie se manifestait plus vite que dans celles d’un autre. Les demi-tons se succédaient sous ses doigts ralentis ; ses yeux, ses grands yeux si clairs et si inquiets à la fois se fixaient vers un horizon invisible et nous nous disions les uns aux autres : le voilà dans sa Pousta ; lui-même nous y attirait bientôt.

Sigismond de Justh a aimé la steppe hongroise d’un amour étrangement exclusif, presque sensuel. Le seul de ses écrits qui soit traduit en français, Le Livre de la Pousta[1] en témoigne à chaque page. En vain s’entraîne-t-il à peindre des tableaux de genre dont quelques-uns indiquent un sens très fin du ridicule ; en vain s’arrête-t-il à noter les mœurs pittoresques, les raisonnements naïfs, les élégances naturelles de ceux qu’il croise sur sa route, c’est toujours la Pousta qui se lève dans son souvenir et qui peu à peu, chasse de son esprit toute autre préoccupation. Il la décrit sous tous ses aspects successifs et dans les regards de ses habitants, c’est encore son reflet qu’il cherche. Il y pénètre avant que le jour ne soit levé « En haut des myriades d’étoiles sèment une lueur blafarde sur la buée légère qui s’envole vers elles. En bas est la surface obscure et infinie du sol… peu à peu cependant les étoiles pâlissent ; un souffle zézayant vient doucement caresser les herbes, mettre un frisson dans l’air. Soudain, une voix d’alouette, rien qu’un son d’abord, traverse l’espace, réveille la vie et se perd ensuite dans le chant de cent et cent autres alouettes et bientôt lien mystérieux entre le ciel et la terre, de joyeuses psalmodies emplissent l’immensité du vide. Les millions de microscopiques grenouilles qui peuplent la prairie accompagnent de leur coassement doux et continu comme un murmure, le concert des alouettes… les couleurs aussi se réveillent et sur le toit de chaume encore grisâtre, quelques points dorés brillent. » À présent, c’est midi. « Pas un bruit, pas un mouvement. La Pousta, immense, sommeille. Une chaleur intense pèse sur la nature et en arrête momentanément la vie. Le cercle infini de l’horizon n’est interrompu que par la bascule d’un puits en fer ou quelque tanya[2] isolée dont le mur sans crépi met une tache sombre sur le fond verdâtre des pâturages desséchés, où les grands « bœufs blancs ruminent ». C’est l’heure des mirages née des jeux du soleil avec l’atmosphère vacillante et la terre verdâtre, la fée Morgane peuple le vide de multiples et fantaisistes images. C’est elle, la douce fallacieuse, qui promet des sources et des lacs à celui qui a soif, des champs de blé et des arbres chargés de fruits à celui que la faim tourmente, des églises à celui que la vie a lassé et dont l’âme aspire à des régions plus hautes. C’est-elle qui suggère les rêves, les beaux rêves féeriques à celui que la réalité accable… voici que les couleurs s’accentuent, s’échauffent, atteignent un éclat et de plus en plus puissant, une exubérance dont le paroxysme affirme la richesse et la magnificence de cette nature ». — Le soir est venu : Justh est encore dans la steppe à respirer « les senteurs d’acacias », à contempler « les larges taches violettes que fait le thym fleuri se détachant sur la terre blanchie par la soude » tandis que « les bœufs s’avancent vers l’abreuvoir, traînant lentement leurs ombres longues ». Soudain « un vent violent » a déchiré la pousta, balayant un épais tourbillon de poussière qui voile les splendeurs du couchant. Des milliers d’oiseaux se lèvent effarés, à ras du sol ; les outardes se meuvent par masses lourdes. Au dessus d’elles tournoient des éperviers qui poussent de petits cris aigus. Plus haut encore plane un aigle énorme. Le rayon d’adieu perce le nuage et le soleil s’enfonce dans un lit de poussière. Le vent se calme. On n’entend plus que la musique monotone et plaintive de la pousta, faite du frisson des herbes et du chant des grillons, mêlés à des sons de lointaines cloches, aux pipeaux des bergers, à toutes les vibrations de la nature. Déjà l’étoile du soir pointe au firmament et des feux de bergers s’allument à tous les coins de l’horizon… un susurrement persiste, léger et triste… » Dans ce cadre grandiose se meut le pâtre appuyé sur son grand bâton, vêtu de sa bunda, coiffé de sa calotte de peau, la pipe en terre cuite entre ses dents. « Le monde qui l’entoure lui appartient. Il ne sent personne au dessus de lui. Son troupeau le connaît, son chien lui est fidèle, sa femme l’aime. Chacune des étoiles du firmament est à lui ; à lui le soleil qui donne la vie, à lui les fleurs de la pousta sans fin : il règne sur les aigles et les milans parce qu’ici lui seul est l’homme ; lui seul sait rire et pleurer. La grandeur simple, le bonheur calme et harmonieux d’une race entière se lisent dans ses yeux limpides ; sa poésie est la poésie du sens naturelle : la terre maternelle lui a donné la vie, la terre maternelle fera pousser des fleurs sur sa tombe. »

Zsiga qui vient de traverser les cercles concentriques de la société de Londres, de se mouvoir au milieu des joies factices du peuple de Paris ou bien de se heurter aux mensonges ensoleillés de l’Italie, Zsiga retrouve avec délices le contact de cette droiture et de cette simplicité ; et son enthousiasme s’exalte jusqu’au lyrisme. Chacun de ces retours au foyer lui inspire quelque protestation contre les mesquineries de nos existences occidentales, contre « la camisole de force de la fausse pudeur ». — Voici l’un de ces morceaux, le plus beau peut-être qui se soit échappé de sa plume. « Sous la pluie des rayons solaires du midi brûlant baigne le plus fameux d’entre les lacs de soude du Bas-Pays Hongrois : le Gyaparos. Les lumineuses flèches, verticalement, plongent en ses eaux inertes, s’y réfléchissent et inondent d’un éblouissement de clarté l’immensité incandescente. Là se baigne la paysannerie de trois comitats. Voici un jeune gars tout nu sur le dos d’un cheval qu’il maîtrise d’une main, tenant de l’autre le licou de ses trois poulains. Il entre dans l’eau parmi le clapotement des éclaboussures. Sur ses membres sculpturaux luisent les reflets huileux qu’y mit la chaleur du bon Dieu. Pas un muscle qui ne soit à la place qu’a voulu la nature dans sa large bonne humeur. Tout en lui est harmonieux comme le glorieux sourire de ses lèvres. Derrière lui ses deux sœurs cadettes en chemise de lin. Oh ! pudeur virginale plus nue dans le lin blanc que la nudité même ! Elles avancent à petits pas, serrant leurs chemises autour des seins sans se douter que ce geste les fait remonter le long des cuisses. Mais elles ne baissent les yeux ni l’une ni l’autre. Et pourtant le gars bruni qui sort du milieu du lac tout droit sur le devant d’une charrette dans le vêtement paradisiaque de notre père Adam les épaules crânement cambrées, c’est l’aimé de la plus jeune. Ils se regardent, se sourient avec fierté, se caressent le corps du front aux chevilles, y soufflant par leurs regards la chaleur éternelle qu’expriment les milliards de rayons dansants de ce soleil d’été, se sentant avec une inconscience sublime aussi bien l’un à l’autre, ici, sous les doux jeux des éléments que lorqu’un jour ils seront devant le prêtre en costume de fête… Plus loin un groupe d’enfants tout nus se tenant par la main tourbillonne au milieu des eaux lourdes. Hommes, filles, femmes, vieillards se baignent ici pêle-mêle ; tranchant les flots, vivant la vie de toute la puissance de leurs fibres et jetant à l’air frais des baisers de joie. Ils répandent autour d’eux cette joie que chantent aussi les joncs du marais, qu’exhalent les odorantes fleurs d’été, que célèbrent les arbres chargés de fruits, les lourds épis de blé, le gazouillement continu des hirondelles : leur présence est un hymne disant que la vie est belle, belle, que l’éternité réside dans le chardon, dans la fleur, dans l’homme, que tout ce qui vit est beau et que ce qui est né a droit à sa part dans l’épanouissement des fleurs, dans la maturité des fruits. » Ne croirait-on pas réentendre l’ode immortelle qui inspira à Beethoven le dernier morceau de sa neuvième symphonie ? Tous ceux qu’a émus cette mélodie sans pareille remplie d’extases et d’emportement sublimes l’entendront chanter au fond d’eux-mêmes en lisant cette prose exaltée du jeune hongrois, même à travers les maladresses et les incertitudes inhérentes à la traduction de choses qui ont été senties et vécues.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que la pensée humaine tue les hommes. Les contemporains s’imaginent volontiers qu’ils innovent, même en fait de maladies : ils croient que leurs sensations sont neuves, que le monde avant eux, n’était point capable d’en éprouver de pareilles, d’en vivre et d’en mourir. Quel est pourtant le poète, vraiment digne de ce nom, que sa propre impuissance n’ait désespéré ? Quelle est surtout l’âme vraiment noble qui n’ait gémi douloureusement devant la briéveté du temps. Mais il est vrai que, de nos jours, certains contrastes rendent ces constatations plus pénibles, plus terrassantes. C’est d’abord la métamorphose des forces sociales ; elles ont cessé d’être aux mains de quelques individus pour devenir collectives et anonymes, comme le sont les forces naturelles, et malgré cela elles n’ont pas acquis cette stabilité, cette permanence, cette régularité dans l’évolution qui distinguent les forces de la nature. Ainsi se trouve rendue plus sensible encore l’infériorité de l’homme en face de la création dont il est le roi. L’éternité ultra-terrestre qui lui fut promise, les objets qui l’entourent n’y ont point droit. Mais ils ont la durée, ici-bas : cette durée que lui cherche en vain et qu’il n’atteint jamais. Il pouvait espérer du moins que la société lui en donnerait l’illusion, que le tout aurait ce que la partie ne peut obtenir : mais non ! il a beau s’absorber dans la société, il ne parvient pas à la rendre une et durable ; elle n’a point, elle n’aura jamais ce qu’a la végétation, la certitude du lendemain !

Et puis, il y a le cosmopolitisme, non pas celui des snobs et des sans-patrie mais celui des gens honnêtes et sensés devant qui les transformations du monde moderne ont opéré un formidable recul d’horizon, sans leur donner le moyen de satisfaire les besoins nouveaux qui en sont nés. La capacité de savoir est-elle plus grande que par le passé ? A-t-on plus de temps à consacrer à l’étude ? Le champ est plus vaste, voilà tout ; mais l’instrument de labour est resté le même et la journée de travail demeure aussi courte. Voilà pourquoi nous sentons aujourd’hui plus profondément que nos pères ne le sentaient hier et notre impuissance et notre briéveté. Sigismond de Justh qui n’avait point, pour résister à ces influences, une santé suffisamment solide, et qui n’avait pas su acquérir sur les rives de la Tamise, un peu de cette robuste philosophie possibiliste qui constitue le seul et unique remède contre les nervosités du siècle, Sigismond de Justh était condamné d’avance. Dès les premiers temps de sa vie cérébrale, la grande nostalgie le prit et le « bruissement des platanes » commença de lui rappeler « que les feuilles à reflet d’argent tomberont, que le premier vent d’automne les emportera sur ses ailes, au loin, avec la mélodie dont il ne restera que le souvenir… » Bientôt les hivers au pays natal lui furent interdits. Il lui fallut « abandonner la simplicité de la pousta qui règne dans le cœur humain comme dans les lignes du paysage, errer encore dans les contrées lointaines où il n’y a pas de printemps, où il n’y a de réveil ni dans la vie des champs ni dans la vie de l’homme ». Il fit bonne contenance. Le sourire ne disparut pas de ses lèvres ; il demeura l’homme du monde, raffiné qui ne traite point à la légère l’urbanité conventionnelle des salons. Dans ses lettres — de grandes feuilles de papier pelure couvertes en biais par son écriture raide et un peu gauche — on chercherait en vain une plainte, un apitoiement sur son destin. Sa détresse interne ne se révélait que par un empressement maladif à faire de nouvelles connaissances. Le charme d’une silhouette, la grâce d’un maintien, la profondeur apparente d’une pensée suffisaient à l’attirer. Il cherchait… quoi ? Un secours quelconque, un appui, un imprévu. Mentalement il adressait à tous l’appel irraisonné des enfants qui ont peur. Bien vite l’espérance fugitive se retirait et l’abime reparaissait à ses côtés, sombre et béant. Un jour, il écrit en s’écartant, déçu, d’une amitié improvisée. « Je sens, je comprends qu’il ne peut rien, absolument rien pour moi ». C’est là une pensée de naufragé dans laquelle la terreur et la résignation se combinent étrangement.

Le dénouement fut brusque. C’était vers la fin des froids. Il alla chercher le printemps — ce printemps qu’il aimait tant — aux confins de la Pousta Éternelle et apprendre, à la source de tout savoir, le secret de la naissance, de la vie et de la mort.

Pierre de COUBERTIN.
  1. 1 vol. Paris, 1892, Ollendorf.
  2. Habitations au milieu des terres.