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La Revue de Paris, année 44, t. 7, 1937
Constantin Photiadès

SOIRÉES MUSICALES
Septième symphonie d’Anton Bruckner




Introuvables en France, rares même chez les peuples de race germanique, les amis d’Anton Bruckner constituent, à travers le monde, une secte assez restreinte, forte néanmoins par sa constance et sa vitalité sereine. Les adeptes, loin de gémir sur leur petit nombre, s’en feraient gloire plutôt. Comme tant de cénacles, ils se comptent pour une élite, et cette agréable conviction satisfait leur amour-propre.

Approuvons-les de rendre à la Septième symphonie d’Anton Bruckner [1] un culte reconnaissant. Elle en est digne. Que l’ouvrage reste donc associé, dans leur souvenir, à la seule joie qui ait illuminé, sur le tard, une carrière vouée à des travaux immenses et décevants ! L’histoire citerait à peine ce musicien d’un village de Haute-Autriche, en qui le paysan et le régent de collège faisaient un si bizarre contraste avec le maître organiste, avec le persévérant bâtisseur de messes et de symphonies à grand orchestre, si la Septième symphonie ne l’eût imposé à la longue aux Viennois. Elle sut plaire. Et, dès lors, soixante années de disgrâces et d’humbles tâtonnements se trouvèrent effacées en une heure de triomphe.

Bruckner était loin de s’y attendre. Cette dangereuse épreuve de Vienne, il l’avait crainte au point d’en solliciter l’ajournement par écrit. Odieux aux réactionnaires comme affilié à la révolution wagnérienne, comme un véritable boute-feu, il tâchait de se faire oublier, cherchant fortune au dehors. L’Allemagne paraissait offrir à cet égard des chances plus favorables. C’est ainsi qu’Arthur Nikisch accepta de conduire la Septième symphonie à Leipzig, le 30 décembre 1884. Hermann Lévi la présenta ensuite aux Munichois, le 10 mars 1885. Cette double expérience ayant réussi, les organisateurs s’enhardirent. Ils rendaient grâces à Hermann Lévi d’avoir porté, après l’exécution de Munich, un toast vibrant « au second Beethoven ». Ce petit discours eut un retentissement prodigieux. Et les conservateurs à outrance, débordés, connurent avec dépit que leurs persécutions n’avaient servi qu’à faire des prosélytes.

Néanmoins, la symphonie en exil dut courir les grands chemins une année entière avant de pouvoir rentrer dans sa patrie, la terre promise du Beau Danube bleu. L’auteur n’osait affronter les critiques de Vienne. Quel supplice que leurs comptes rendus et leurs feuilletons ! Le cruel Hanslick n’allait-il pas le mettre en pièces ? D’hésitation en hésitation, la Septième symphonie en mi majeur ne fut jouée à la « Philharmonie », sous la baguette de Hans Richter, que le 21 mars 1886. Ici encore, le succès passa toute espérance. Et cette fois, elle eut une portée si décisive que les braves Autrichiens, après avoir tant querellé Bruckner sur « sa musique d’ivrogne », se mirent à l’exalter comme le plus digne héritier de Schubert, puis, insensiblement, comme leur compositeur national.

Pendant les dix années qui suivirent, les dernières, Anton Bruckner, décoré, pensionné, reçu en audience par François-Joseph à la « Hofburg », nommé docteur de l’Université de Vienne, voyait enfin venir à lui ces titres et ces avantages pécuniaires qu’un bureaucrate appelle respectueusement les honneurs. On l’engageait à déposer au pied du trône sa prochaine symphonie, la Huitième, dont Sa Majesté Apostolique l’Empereur et Roi daignait agréer la dédicace. Et comme toutes ces faveurs découlaient de la Septième symphonie, celle-ci passait naturellement pour un chef-d’œuvre.

Après le mémorable concert du 21 mars 1886, les adeptes, dit-on, s’étaient joints à leur bon maître pour fêter joyeusement sa victoire. La bière, le vin, le punch, ces amis fidèles de l’éloquence, les amenèrent à prolonger leur réunion fort au delà de minuit. Bruckner était abasourdi et harassé lorsqu’on le reconduisit enfin chez lui. Quelques poignées de mains, et, soudain, l’artiste se retrouva seul, dans son logis de vieil étudiant sans famille et sans fortune, dans ce gîte banal où tout paraissait minable, jusqu’à l’ordre et à la propreté. Une dépêche l’attendait sur son bureau. Elle émanait, ô surprise ! de Johann Strauss. Celui-ci, ravi de la Septième symphonie qu’il venait d’entendre, tenait à manifester immédiatement son enthousiasme. Et voici que, malgré l’heure tardive, la fatigue se dissipait. Bruckner, les mains tremblantes, lisait, relisait sans trêve, comme en extase, le texte de cette dépêche. Volontiers, il fût tombé à genoux pour remercier le bon Dieu d’un hommage où le musicien du Beau Danube bleu avait su mettre tout son cœur.

De tels souvenirs ont leur prix. Mais le prestige durable de la Septième symphonie tient à d’autres causes, et plus spécialement à son adagio. Outre que le flot musical s’épanche ici avec ampleur, un épisode assez intempestif mis à part, on y entrevoit, comme à travers le rideau d’une fenêtre éclairée dans les ténèbres, l’ombre souveraine de Richard Wagner.

Sur cette présence mystérieuse, l’auteur s’est expliqué. Son adagio, déclarait-il, mouvement solennel dans le style des marches funèbres, était conçu, dès l’origine, sous une oppression de cauchemar. Pour la première fois, Bruckner avait compris que son idole, ce génie sans pareil, la vive image du drame lyrique, l’homme qui prêtait à une petite ville bavaroise plus de splendeur que n’en eurent jamais les feux des Mages sur la montagne nocturne, il avait enfin compris que Richard Wagner lui-même pouvait mourir ! Depuis la création de Parsifal, une affection cardiaque, déjà ancienne, s’était réveillée dangereusement. Le malade, trop faible pour les rudes hivers de Bayreuth, cherchait désormais un refuge en Italie. Pour vaincre un héros il suffit de soixante-dix ans, et Wagner arrivait précisément à cet âge. Ses fidèles vivaient dans l’inquiétude, quand soudain, le 13 février 1883, un télégramme de Venise annonça la catastrophe. Bruckner éclata en sanglots. « J’ai pleuré, ce jour-là, disait-il plus tard, mon Dieu que j’ai pleuré !... » Et voilà comment l’adagio, tout d’abord pressentiment vague, s’est achevé bientôt sur une lamentation déchirants.

Le meilleur de Bruckner se trouve consigné dans ces pages. Aux regrets poignants, à cette révolte qui hérissait sa chair devant les adieux éternels et l’horreur de la destruction, il opposait chrétiennement ses espérances, la foi en un Dieu qui a bien voulu être notre Père, sa vision d’un Paradis où la beauté et la bonté rayonneront inépuisablement sur la sainte hiérarchie des élus. Pieux et candide à la manière de César Franck, Bruckner avait, comme lui, cette puissance de souffle qui permet d’atteindre aux régions supérieures. Et rien ne ressemble mieux à l’inspiration qu’une telle ferveur. Toutes deux se rejoignent dans l’enthousiasme. L’une vient librement du ciel, l’autre s’efforce d’y monter.

Mais Bruckner, avouons-le, est ignoré en France. À peine si les grands concerts ont joué certaines de ses symphonies, dont la Quatrième, souvent dénommée Symphonie romantique, et la Huitième, dédiée à l’empereur François-Joseph. On a bien essayé, après la guerre, de nous montrer sa Neuvième symphonie, en remplaçant le final inachevé par le grand Te Deum, qui fut composé entre 1883 et 1884, comme cela se fait en Autriche et en Allemagne. Malheureusement, le festival avait lieu à Notre-Dame et, comme l’acoustique de la vénérable basilique n’était pas moins défectueuse que l’exécution matérielle, on aboutit à un échec.

Il émane pourtant de Bruckner, cœur fervent et pur, une telle irradiation qu’on lui revient assez volontiers, une fois par lustre ou par décade, ne fût-ce que pour apprendre enfin à l’aimer. Si cette leçon d’amour ne va point sans lassitude, qu’importe ! M. Charles Münch et la « Société Philharmonique de Paris », malgré le fâcheux avertissement de Notre-Dame, ont bien osé afficher la Septième symphonie à la salle Pleyel, le 28 janvier 1937. Ce fut une soirée intéressante. Grâce à sa double culture, que favorisent ses atavismes et ses affinités d’Alsacien, M. Charles Münch pourrait devenir la Providence de ces partitions d’outre-Rhin, où la pensée égale trop souvent en densité les matériaux sonores qu’elles utilisent, mais dont la force et la grandeur sollicitent l’attention. Ce jeune chef réussit où ses prédécesseurs ont succombé. Il est en train d’acclimater Bruckner en France. Il le rendra plus accessible. Dans un temps où la musique, revendiquée par les nationalismes en armes, a presque cessé d’être une langue universelle, c’est un exploit surprenant d’avoir transporté à Paris la Septième symphonie tout entière, avec ses quatre panneaux aux dimensions colossales.

Chacune de ces parties vient d’être acclamée. On a goûté pleinement la noble introduction, allegro moderato, où le cor et les violoncelles suivent l’idée principale en ses alternatives de fougue et de mélancolie. L’adagio, tour à tour oraison funèbre et chant d’apothéose, a remué les cœurs. Le scherzo, lui-même, a bien des partisans. N’est-ce pas une musique pour un bal au village, que des trompettes guerrières traversent de leurs fanfares ? Seule, la conclusion déroute et déplaît. Les Parisiens ne lui pardonnent pas ses analogies avec le Venusberg. Ils condamnent ses réminiscences dé bacchanale, son clinquant de théâtre emprunté à Tannhäuser. Et le second motif ne les dispose pas non plus à l’indulgence. Que vient faire ici, demandent-ils, un choral religieux, murmuré pianissimo par les cordes ? Il est hors de place entre toutes ces diableries. Quant au paroxysme instrumental de la fin, son éclat, ne permet point d’oublier que ce déchaînement fait double emploi avec la fulgurante péroraison du premier morceau. On s’aperçoit même, en collationnant les textes, que les violons, à l’aigu, dessinent, de part et d’autre, des figurations identiques. Une symétrie si fastidieuse trouvera-t-elle des défenseurs ?

Bruckner se discrédite ainsi par des faiblesses qui mettent nos délicats à la torture. On peut même dire qu’elles le caractérisent. Personne n’est moins divers. Ignorant de la monotonie, il ignore la satiété. Ce besoin de renouvellement, auquel un Wagner, un César Franck sacrifiait sans cesse, à peine s’il le soupçonne. Certaines tonalités lui ont inspiré un attachement superstitieux : il y revient toujours. Sur neuf symphonies, il en écrit deux en mineur, trois en ut mineur, sans se douter qu’il y a peut-être là quelque abus. La plupart de ses ouvrages se ressemblent par la facture. Bruckner, issu d’une obscure lignée de paysans, devait attribuer une valeur immuable aux principes dont il s’était nourri lentement, avec effort. Chaque année, il revenait à son champ. Le même sol, il le retournait cent fois avec la même charrue, le même attelage, sans révolte. Et cette placidité, cette persévérance bovine, incroyables chez un artiste du XIXe siècle, font l’étonnement des historiens.

Une pâte si lourde eût-elle fini par lever sans l’influence de Wagner ? Qu’on nous permette d’en douter. Les intimes de Bruckner, ses disciples ou ses protecteurs, gémissaient entre eux, bien souvent, de ses insuffisances. Sa médiocrité intellectuelle ne transparaît que trop dans ses compositions. Dieu ! que leurs « développements » sont touffus ! À coup sûr, le sens de l’équilibre faisait défaut à leur auteur. Le mieux serait probablement de l’en tenir quitte. Acceptons donc, une fois pour toutes, cette idée : son goût n’était point le nôtre. Nul raffinement, nulle culture. Les disparates ne le choquaient en rien, puisque ses grandes tapisseries d’orchestre sont faites presque toujours de pièces et de morceaux. Les plus beaux éclairs surviennent chez lui après des remplissages sans intérêt, des mélodies redondantes et cotonneuses. Nous déplorions tantôt certain épisode qui dépare l’adagio de la Septième symphonie. Eh bien ! examinons-le ensemble, s’il vous plaît. Voyez comme ce moderato se fait insinuant, doucereux. Avec ses molles inflexions à la viennoise, son rythme ternaire qui s’oppose à la carrure du motif héroïque, il voudrait nous rappeler peut-être le céleste intermède en majeur qui transfigure, chez Beethoven, l’adagio de la Neuvième symphonie. Peine perdue, hélas !... Entre Bruckner et Beethoven, les Muses ont eu soin de laisser une distance incommensurable. Et le mot de Vauvenargues. se vérifie cette fois encore : « On ne peut contrefaire le génie. »

À la vérité, la grandeur de Bruckner est d’un autre ordre. L’essentiel se trouve ailleurs. L’écrirons-nous, au risque d’effaroucher ceux qui n’envisagent dans l’art des sons que le phénomène auditif à l’état brut, indépendamment de ses résonances intellectuelles ou affectives, comme si la musique n’était pas avant tout un langage ? Oui, certes, osons le dire : l’excellence d’Anton Bruckner n’a point tenu à sa maîtrise de la forme ou de la couleur ; elle tient à des éléments moraux et spirituels. Amour des humains, ses frères ; amour de la Création et du Très-Haut qui l’a voulue si belle ; amour de la religion, si chère à ce catholique fervent que la méditation, la prière et l’extase sont les véritables ailes de sa musique ; amour enfin de cette perfection idéale qui presque toujours le fuyait, mais dont il jouissait quand même en Dieu, avec une allégresse infinie : le chaud rayonnement de cette flamme exalte, dans ses moments heureux, la fougue du symphoniste. Ses fidèles le vénéraient, à la fois, pour son talent et pour son âme. Son prestige ressemblait à une vertu. C’était un cœur expansif, vibrant, que le froid de la vie, le froid impitoyable de l’expérience, n’avait pu altérer. Il existe ainsi des rêveurs, sur les lèvres de qui les vieux mots romantiques de vaillance, d’honneur, de foi, d’espoir et d’amour céleste, même prononcés avec le plus vif enthousiasme, ne rendent pas un son ridicule. Anton Bruckner fut l’un d’eux.



NoteModifier

  1. Partition de poche, dans Universal-Édition, Vienne et Leipzig (Fortin, Paris).