Sept pour un secret/10

Traduction par Maurice Rémon.
Éditions du siècle (p. 117-133).

CHAPITRE X

Le cœur brûlant.


Trewern Coed était le type du village frontière, pas très sûr de sa nationalité, où les langues étaient mélangées, où se rencontraient les cottages blancs à toits bleus du pays de Galles et les rouges à toits de chaume du Shropshire. Il était situé dans un creux des collines qui l’enlaçaient comme un bras, vêtu de vert, et une rivière large et peu profonde arrosait ses jardins. De loin, Robert découvrit la forge avec son hangar et, quand il fut au sommet de la côte, il entendit le bruit clair du marteau et aperçut la gerbe d étincelles qui jaillissait quand Gruffydd appuyait sa main lourde sur le soufflet. Un homme de haute taille se tenait sur la porte ouverte de la forge : les yeux de Robert se posèrent un moment sur lui puis le quittèrent : ce n’était pas Gruffydd. Il portait un beau manteau, des leggings élégants et des bottines faites au cirage et non au dégras : un gentleman. À coup sûr, il n’avait rien de Gruffydd, le rude, le sauvage Gruffydd qui, quand il jouait de la harpe, avait l’air, disait-on, d’une loutre déchirant le cœur de sa proie. Dans l’ombre rougeâtre, Robert vit ce qui expliquait la présence de l’étranger, un grand cob bai qui avait perdu un fer. Il tourna vers Robert des yeux limpides, comprenant que c’était un ami.

— Bonjour, dit l’étranger.

— Bonsoir, dit Robert, car à partir de midi, dans le Shropshire, on dit le soir.

— Eh bien, mon garçon, cria Gruffydd de sa voix harmonieuse et tonnante, qui, quand il chantait, semblait lancer des gerbes de mélodie au gré du puissant soufflet qu’il portait dans sa poitrine, eh bien, vous êtes, pas vrai, l’homme de Gwlfas qui m’a envoyé une lettre et qui veut que je lui apprenne la musique ?

— Oui, c’est moi, monsieur, dit Robert.

Les deux grands gaillards taillés à la hache se dévisagèrent mutuellement, s’étudièrent. Du seuil, l’autre les regardait.

— C’est le pennillion, pas vrai, le petit pennillion que vous voulez apprendre, qui va si bien avec les cordes ?

— Ah oui.

— Mais il faut les chanter en Gallois, en tout cas, et vous m’avez dit que vous n’en saviez pas un mot, garçon ?

— Non. Mais je ne les chanterai pas sur la harpe. Je ne peux pas en jouer.

— Oh, le petit pennillion est marié avec la harpe, cria Gruffydd, pourquoi voulez-vous les séparer ?

— Je me les chanterai simplement à moi-même en allant et venant sur la ferme. Et peut-être que, quand je serai vieux, je les écrirai dans un livre.

— Vingt milles pour venir et vingt pour s’en retourner, murmura Gruffydd, pour s’asseoir chez le forgeron et apprendre à faire un pennillion… Mais il ne veut pas le jouer et non plus le chanter. Quelle femme vous a mis cette idée-là en tête, mon gars ? Je vois bien que ce que vous demandez, c’est la manière de faire aisément un pennillion.

« Écoutez :

Sortant de la cendre blanche sept petites flammes bleues ;
la chaleur n’est pas bien terrible.
Sortant de mon cœur brûlant sept pennillions ;
et mon cœur est soulagé.


Robert rougit. L’étranger rit gauchement, comme s’il réprimait son émotion. Mais Gruffydd ne fit pas attention à lui. Pendant tout l’entretien, il le traita uniquement comme le cavalier du cob et nullement comme un personnage. Pour atténuer sa timidité, Robert se tourna vers l’étranger et lui dit :

— Vous allez loin ?

— Un bout de chemin. Joli pays d’herbages par ici.

— Oui.

— Bon marché ? — Assez. Dans certains coins perdus et oubliés, on n’a guère qu’à demander pour obtenir.

— Silverton est à une bonne distance, je suppose ?

— Un fameux morceau de ruban. C’est pas mal loin de chez nous et nous sommes à vingt milles d’ici.

— Comment ça s’appelle-t-il, chez vous ?

— Dysgwlfas.

— Dysgwlfas… j’ai déjà entendu ce nom-là. Ma foi, bien sûr, c’est là qu’habite Lovekin, l’éleveur de mou tons ?

— Oui, c’est mon maître.

— La terre est bonne par là ?

— Ah oui, et pas chère.

— Je le pensais bien. Je me fie à Lovekin pour trouver un bon lopin et s’y tenir. Jamais rien vu de meilleur comme qualité que les moutons de Lovekin.

— Vous êtes marchand de bestiaux vous-même ? demanda Gruffydd, penché sous le cob pour noircir le fer neuf.

— Oui, je travaille dans cette partie-là.

— Bêtes mortes ou sur pied ?

— Sur pied. J’achète pour revendre. Un peu de culture aussi.

— Vous venez de loin ?

— Du côté de Dolgelly.

— Bons pâturages ?

— Rien à dire contre. Marchés très médiocres.

— Pas de chemins de fer près de chez vous ?

— Non.

— C’est une des choses dont le maître se réjouit toujours, dit Robert, d’être si près de l’embranchement.

Quand sa vie en aurait dépendu, il n’aurait pu retenir la rougeur et le sourire provoqués par ce nom, et Gruffydd, qui sortait le cob de la forge, rit sous cape et se mit dans la tête que le jeune homme de Gwlfas avait une petite amie à l’embranchement.

— J’ai bonne envie, dit l’étranger en sautant en selle avec aisance, de faire mes paquets et de passer la frontière pour aller de vos côtés ; on y fait de bon élevage de moutons.

— Et que dirait votre bourgeoise de quitter comme ça ses amies ? dit Gruffydd tout en soufflant le feu pour achever la besogne qu’il avait interrompue.

L’étranger, se tournant à moitié sur sa selle, regarda en face le feu de la forge et dans ses yeux, scintillant à la lueur d’un rouge sombre, passa un instant une expression curieuse, pas positivement timide, pas absolument revêche, pas tout à fait brutale. Elle anima quelque temps son visage, puis les lignes rudes qui entouraient sa bouche se détendirent en un sourire et cette expression disparut.

— Une bourgeoise ? je me garderais bien d’en prendre une. Mon affaire à moi, c’est une ménagère, toujours, une femme qui travaille pour tenir la maison et qui ne veuille pas faire la dame dans l’après-midi et se mettre au piano pour jouer La dernière rose de l’automne. Quelqu’un qui s’occupe sérieusement de son affaire.

— Et vous les gardez longtemps ? demanda le forgeron en ricanant.

— Oui, celle que j’ai est avec moi depuis cinq ans et je ne compte pas en changer.

— Eh bien, vous êtes un rude homme, ma parole, dit l’autre avec l’amabilité qui précédait toujours ses propos les plus mordants, oui un type merveilleux. Des enfants ?

— Non.

— Oh, vous laisserez bien votre nom à quelqu’un, pas de danger, mais c’est une bonne chose pour vous, monsieur… je ne sais pas comment, de ne pas être embêté par des moutards. Vous pourriez avoir à dépenser un penny par jour pour les nourrir, oh là là !

La figure de l’étranger était cramoisie de fureur, mais il ne répliqua rien.

Robert avait pitié de lui et lança, tout en mâchonnant un peu de blé qu’il avait tiré de sa poche :

— Si vous venez jamais par chez nous, monsieur, ma mère sera heureuse de vous offrir un verre de sa bière de ménage.

— Merci bien, dit l’étranger. C’est un bon coin, mais pas de maisons libres, probablement ?

— Ma foi, Dieu me damne, dit Robert, c’est drôle : on conduit demain la pauvre Mme Thatcher au cimetière et Le Repos de la Sirène sera à louer.

Le Repos de la Sirène ? C’est pour sûr la vieille auberge sur la route de la Croix-des-PIeurs au Donjon Mallard ?

— Tout juste.

— J’y suis passé une fois, je me le rappelle bien. J’y ai bu une pinte. Une bizarre enseigne marine… est-ce qu’on ne l’appelle pas La Femme Nue ?

— Oui.

— C’est un cabaret pour les copains, pour sûr.

— Oh, il n’en vient pas beaucoup.

— Je pourrais marchander un peu pour le prix, hein ?

— Pour le loyer, probable ?

— Non, je ne loue pas, j’achète.

— Vous l’aurez pour un morceau de pain.

— Merci du renseignement. J’y prendrai un verre ce soir, si on veut me recevoir.

— Trop contents, je pense, si ça ne vous fait rien qu’il y ait une morte dans la maison.

— Un cadavre ? fit le marchand en riant. Non, les moutons morts ne bêlent plus. Puis-je vous accompagner quand vous partirez ?

Robert lui plaisait, pourquoi, il n’aurait su le dire. Peut-être était-ce une certaine simplicité en lui qui donnait une impression —- tout à fait fausse — de crédulité, de facilité à se laisser manœuvrer. Peut-être était-ce la même chose qui poussait le cob à se frotter les naseaux contre le manteau du jeune berger. Quoi qu’il en fût, Robert lui plaisait bien plus qu’il n’attirait Robert.

— Je ne rentrerai que tard dans la nuit, dit celui-ci. N’aimeriez-vous pas mieux prendre les devants ? Le temps va changer probablement d’ici minuit.

— Non, j’attendrai. Je n’aime pas faire des milles et des milles sans une âme à qui parler. J’attendrai à l’auberge à côté.

— Bon.

— Je m’appelle Elmer, Ralph Elmer.

— Et moi Robert Rideout.

Un peu plus tard, quand Gruffydd eût été chercher sa harpe dans le coin de la cuisine où elle était soigneusement enveloppée, il dit :

— Des rogatons, voilà ce qu’il vend ; et voici ce qu’il est : un pas grand’chose.

Robert, qui avait l’impression de subir l’influence qui agit sur des gens même moins sensibles que lui quand ils sont^en présence^d’une forte personnalité, approuva ce jugement et se le grava dans la mémoire, puis, quand retentirent les premiers accords et que la grande voix de Gruffydd remplit le cottage de sa mâle douceur, sévère et gracieuse, irrésistible, il oublia tout le reste.

Ce n’est que quand leur entretien fut terminé et que les poèmes, qui l’illustraient comme exemples, eurent résonné avec une douce monotonie dans l’obscurité qu’éclairait le feu et se furent tus que Robert eut une pensée à donner à autre chose dans le ciel ou sur la terre.

Alors la femme de Gruffydd entra, circulant sans bruit de la cuisine au petit salon — où on avait allumé du feu en l’honneur de l’après-midi du samedi et de Robert — avec son plateau chargé de porcelaines bleues, d’un gros pain bis et d’un pot de miel en terre brune entouré d’osier, et Robert songea à l’heure.

— Il faut que vous mangiez un morceau, dit Gruffydd, car s’il y a un effet que me produisent la musique et les petits pennillions, c’est de me creuser l’appétit. Quand j’ai chanté, j’ai besoin de manger : ça va de soi, pour l’homme comme pour l’oiseau.

Là-dessus, Mme Conwy versa le bon thé bien fort et la crème épaisse, coupa du pain et le beurra, regardant les deux hommes avec des yeux tendres, de mère pour Robert, d’épouse pour Gruffydd, et parla un peu, pas trop, car elle avait le double don de la bonté et du silence. Et quand le calme de la campagne eut été accentué par la nuit de plus en plus profonde, que les champs de la lande furent argentés par la lueur de la lune et que les chouettes se mirent en chasse, alors seulement Robert, passant le dos de sa main sur sa bouche, se leva en disant : « Merci beaucoup, monsieur et madame Conwy. »

— Revenez, mon garçon, revenez, lui cria Gruffydd avec la gentillesse empressée d’un artiste.

À l’auberge, près du gué, se tenait Elmer, le bras passé dans les rênes, dans l’attitude du paysan à la patience inlassable.

— À chacun son tour de monter, voulez-vous ? dit-il en désignant la selle.

— Ce n’est pas de refus, pour sûr, et merci bien.

— À vous d’abord.

Il regarda attentivement Robert sauter en selle et son ton se fit alors plus cordial.

— Vous avez l’habitude du cheval, dit-il.

— Ah, depuis toujours.

— Vous me faites l’effet d’avoir appris à monter à poil.

— Vous parlez d’or, dit Robert.

— Et pourquoi ça ?

— Eh bien, dit-il avec un sourire prudent, il y avait une fille qui trouvait qu’un garçon n’est bon à rien s’il ne peut pas monter à poil la pire des carnes.

— Et alors, vous l’avez fait ?

— Et comment ?

— Qu’a-t-elle dit ? Elle vous a donné ce que vous vouliez, hein ?

— Elle n’a rien dit parce qu’elle ne l’a pas su, et je ne voulais rien.

— On ne donne et on ne prend pas grand’chose par chez vous, fit Elmer avec un lire bruyant. Elle habite de ces côtés-ci ?

— Non.

— Où donc alors ?

— Je ne m’occupe ni de ce qu’elle fait ni de savoir où elle demeure, dit fièrement Robert. Si ça ne vous fait rien, je vais galoper un peu puis revenir : le cob est assez chaud.

Et le voilà parti dans la plaine argentée où la lumière faisait l’effet de s’être congelée en gros lingots. Elmer réfléchissait tout en marchant seul. C’était une bonne région, bien meilleure que le hameau niché au repli d’une montagne dont sa ferme était un avant-poste isolé. Sa vie domestique aussi demandait des améliorations — et pourtant aucune force humaine ne le lui aurait fait avouer. Ce garçon au sourire agréable, ce serait une bonne chose de l’avoir pour compagnon le soir, surtout quand Ruth était dans ses jours d’humeur sombre. Il aurait des rideaux rouges dans la salle du bar et quantité de cuivre et d’étain (pour quoi Ruth était-elle là, sinon pour astiquer ?) et du bon whisky. Il inviterait quelquefois le vieux Lovekin pour des entretiens sérieux, et d’autre fois Rideout pour une bonne partie de rire et de beuverie. Ce Rideout, malgré ses allures graves et innocentes, devait savoir s’amuser et lui, Ralph, le régalerait de quelques-unes de ses histoires de haute graisse. Et puis il y aurait toujours cette énorme rigolade d’habiter à La Femme Nue. D’ailleurs c’était plus central. Il pourrait, sur son cob, se rendre à plus de foires et de ventes aux enchères qu’à présent et, pour les très lointaines, il prendrait le train à l’embranchement.

Il se mit à siffler entre ses dents, très bas, comme un oiseau, ainsi que faisait Robert. Il allongeait le pas avec la grâce souple, élastique, rappelant un peu celle d’une belette, qui caractérisait tous ses mouvements. De temps à autre il frappait ses guêtres brunes et sa culotte en whipcord de Bedford avec sa cravache, — refusée par Robert, — et dans la façon dont il le faisait quelque chose évoquait l’image d’une Ruth lointaine, sauvage, maussade et larmoyante, qui subissait, la fustigation au lieu des leggings. Une chouette franchis sait-elle une haie d’un vol bas, une chauve-souris « couinait »-elle tout près de lui, les oreilles pointues de Ralph semblaient chauvir légèrement, ses yeux pâles et vifs, secs et durs comme des cailloux, dardaient un regard mauvais sur l’intruse puis se détournaient avec impatience.

Robert revenait au galop.

— À votre tour, maintenant, Monsieur, dit-il.

— Vous pouvez dire Elmer, si ça vous chante, dit l’autre — et sous son ton rude se devinait le souci de l’âme inquiète de son isolement, de l’âme égoïste qui ne veut pas se fier aux profondeurs de la mer humaine et qui, restée au sec sur le sable du rivage, éprouve parfois des craintes — ou Ralph, ajouta-t-il, en s’étonnant lui-même.

— Alors pour moi ce sera Bob, mais si vous devez être un ami du patron, je ne vois pas le moyen de nous appeler comme ça par nos prénoms, ça vexerait le vieux.

— Nous ne le ferons pas devant lui, voilà tout. Faut pas contrarier les anciens. Mais quand nous serons seuls, mon garçon, je vous apprendrai une ou deux petites choses, je ne vous dis que ça. Nous aurons peut-être un piano à La Femme Nue et on fera venir des poulettes.

Il donna une tape dans le dos à Robert et sauta en selle à son tour. Robert, marchant d’un pas machinal, espérait que Gillian resterait longtemps à Silverton. C’était une idée qui ne lui était pas encore venue ; maintenant, il s’y attachait de toutes ses forces. Les étincelles qui luisaient dans les yeux froids d’Elmer en parlant des « poulettes » se communiqueraient en une seconde à ceux de Gillian et allumeraient Dieu sait quel incendie dans son cœur ardent.

« Le Seigneur seul pourrait dire ce qui arrivera s’ils se connaissent, pensait-il. J’aurais bien dû tenir ma langue. Il faudra lui faire un prix si raide qu’il ne, puisse pas le payer. »

Et, de façon à moitié consciente, tout en avançant, de son allure disgracieuse de laboureur, sur les fougères odorantes qu’il écrasait, sa main gauche s’enfonça sous la manche de sa veste du dimanche, de sa rude chemise bleue et blanche jusqu’au muscle qui battait docilement, dur et plein comme une balle de cricket, entre sa lourde épaule et son coude couleur d’acajou.

Ainsi, montant le cob à tour de rôle, ils parcoururent rapidement les vingt milles. Quand ils arrivèrent au sommet de la descente qui conduisait au Repos de la Sirène, Robert était à cheval et Elmer le vit se profilant sur le ciel pâle, sans élégance, mais avec une vigueur rassurante. Au-dessous de lui, l’auberge, avec son amas confus de toits, son carré brillant de choux d’hiver d’un vert pâle et la tache bleu foncé du verger, ses petites fenêtres qui luisaient pitoyablement, tout son aspect qui proclamait qu’on ne trouverait à l’intérieur ni une fête, ni une chambre nuptiale, ni un enfant nouveau-né, mais la corruption. Avec un vague malaise moral, Ralph laissa errer son regard sur la campagne environnante. Là, plus bas que l’auberge, séparée par un champ du ruban de route d’un blanc brunâtre, s’étendait la friche, une longue bande d’un noir sale soulignée d’une non moins longue ligne d’eau argentée. Il se raidit un peu, comme un chien à une odeur nouvelle, pointa légèrement les oreilles et regarda fixement. Et de partout et de nulle part, comme le faible gémisse ment d’un mouton provenant d’une hauteur nuageuse, lui vint la conviction que ce séjour était préparé pour lui, l’avait toujours attendu, tranquillement, discrète ment et ne le laisserait pas partir avant que ne fût accompli ce qui devait être.

Avec une expression sinistre, alarmée, il releva les yeux sur le visage de Robert qu’éclairait la lune et qui contemplait le même site. Pas un bruit ne sortait de la vaste étendue environnante, du ciel mystérieux, de la demeure qu’habitait la mort. Eux-mêmes, les deux hommes, si vivants, si réels, le sang aux joues et la sueur de la galopade encore sous les aisselles, retenaient leur respiration, se fouillant mutuellement l’âme mais ne voyant que la terre en friche. Puis soudain, comme un ressort se détend, Elmer détourna ses yeux, cessa de prêter l’oreille et de raidir ses muscles, et dit en se forçant à rire, malgré son étrange mélancolie :

— Qui est-ce qui est pour entrer boire un verre de whisky à la Femme Nue ?

Pas une lumière à l’auberge.

— Tambourinez à la porte, dit Robert. Ralph frappa et le bruit roula dans les corridors vides, puis une tête furieuse se montra à une des fenêtres du haut et Thatcher demanda :

— Qui est-ce qui fait ce potin à la porte ?

— Moi, dit Robert, et voilà un copain qui voudrait un coup de raide et un pot de bière ou quelque chose de ce genre, et il ne refuse pas de payer ce qu’il demande, alors, vu les dépenses que vous venez d’avoir, j’ai pensé que ça ne vous déplairait pas.

— Vous êtes le bienvenu, monsieur, dit Thatcher, et si ma pauvre défunte ne vous fait pas peur, vous pouvez entrer, à la fortune du pot, et je vous donnerai mon lit, car c’est tout ce qui nous reste, mis à part celui des petits. Rideout que voilà sait que les meubles sont partis un par un, car les temps sont durs.

— Et où est le corps, alors ? demanda Robert

— Sur une paillasse, sur une table de la salle. On ne pouvait pas la garder en haut avec les gosses près d’elle. Vous pouvez la voir, si ça vous dit. Robert accepta avec la courtoisie villageoise. Ils montèrent dans la salle par le vieil escalier de chêne vermoulu qui y menait de la cuisine carrelée. Sur la table gisait, couverte d’un drap, la forme rigide ; entre ses mains croisées son mari avait mis un rameau de buis. « Pour une femme honnête et ordonnée, ah oui, c’en était une, fit-il avec un gros soupir. C’est dur de rester avec un enfant de deux ans, sans personne pour laver seulement un torchon. »

— Ah oui !

— Faudra que j’en prenne une autre, que j’me dis, mais une meilleure que ma pauvre Minnie, je n’en trouverai pas. Quand le moment sera venu de choisir, Bob, prenez garde de ne pas vous laisser pincer par un œil vif, une joue brillante et une gorge blanche. Observez-la, mon garçon, guettez-la deux, trois semaines, deux, trois mois… Voyez-la un lundi à la lessive, voyez-la avec un enfant. Écoutez-la marchander à la foire, appelez-la pour la tirer du lit de bonne heure, et, si elle pique une colère, laissez-la pour compte.

Robert, debout près de la forme voilée de la parfaite épouse, voyait, évoquée par l’amour dans la pièce fermée qui sentait la mort, Gillian la désirée, la rayonnante, Gillian dont la joue flambait, dont l’œil étincelait, dont la gorge… ah, il ne fallait pas penser à cela ! — Gillian. qui n’aurait répondu à aucune de ces exigences.

— Je vais aller chercher pour vous le souper de M. Elmer, si vous voulez, dit-il avec empressement ; et je voudrais pouvoir faire plus. Inutile de baisser votre prix, ajouta-t-il, il a le moyen de payer ce qu’il désire.

Elmer, assis sur un coin du banc fumait devant le feu qui se mourait. Robert apporta un fagot et la flamme ronfla dans la vaste cheminée, ensuite il aida Thatcher à se faire un lit par terre au premier étage, puis, ouvrant l’énorme armoire de chêne foncé qui remplissait une niche de la cuisine, il en tira un repas rustique. Elmer n’était pas difficile : il vidait verre sur verre du whisky assez faible, jetant sur toute la pièce des regards appréciateurs, remarquant les mesures d’étain qui garnissaient le dressoir, le four à pain en briques, placé dans un angle, les placards, les solides poutres encrassées de suie.

— Il soufflera quelques tempêtes avant que la baraque soit démolie, fit-il en retirant sa pipe de sa bouche pour cracher dans le feu.

— Ah, elle n’a pas été construite pour un jour.

— Qui est-ce qui fréquente surtout ici ?

— Deux ou trois clients qui viennent pour les foires et les marchés, un pasteur qui vient dîner le dimanche, puis des gens de deux fermes par là, le soir, ainsi que mon beau-père et moi, et de temps à autre un roulier qui charroie de la chaux ou autre marchandise du Donjon, des Bohémiens, un ou deux colporteurs et, les vendredis, un messager : c’est tout, que je sache.

— Mais dans l’ancien temps, ç’a dû être une maison bien achalandée ?

— Ah pour sûr. Tout le monde alors voyageait par la route, et c’était à vingt milles de toute habitation, à part notre ferme. Il y avait un tas de gens qui venaient, dans ce temps-là, la diligence deux trois jours par semaine et des messagers, et des couples en escapade, et Dieu sait quoi encore… des voleurs de grand chemin qu’on y voyait aussi. On avait la cave et le garde-manger toujours pleins. Le grand-père de notre maître disait que- c’était un spectacle à voir quand, par une nuit froide, le patron, les servantes et les garçons sortaient pour recevoir la diligence. Ils entendaient la trompe sonner à travers la lande, la voiture arrivait à toute allure et alors, c’en était un remue-ménage ! Il fallait réchauffer et restaurer tout le monde.

— Et alors l’argent dansait ferme, je parie, dit Elmer. Mais j’aurais envie de voir si je ne pourrais pas faire quelques affaires, quoique ces temps-là soient passés. Ruth pourrait faire la barmaid et Fringal surveillerait tout quand je serais absent.

— De qui parlez-vous ?

— Ruth, c’est ma femme de charge et Fringal mon garçon.

— Alors vous seriez trois pour chasser les fantômes.

— Justement.

— Et quand vous vous marierez…

— Ça, jamais.

— Je pensais que vous pourriez avoir quelqu’un en tête, dit Robert avec intention. — Si seulement Elmer avait idée de se marier, lui Robert, n’avait pas à se tourmenter pour Gillian.

— Je ne me soucie pas de prendre femme. Discussions et chipotages : ceci déplaît à madame, et cela n’est pas à sa guise. Elle a droit au lit et à la table, elle gémit s’il n’y a pas de moutard et elle grogne s’il y en a trop. On n’est plus son maître, Rideout, quand on a une femme.

Avec une puissance contenue, torturante, un grand flot de désir envahit le cœur de Robert, aspiration à ces discussions et chipotages, à ces grogneries, à ces divins droits au lit et à la table. De nouveau, très délicate et bien vivante, Gillian se dressait devant lui, rouge comme dans ses accès de colère. Ah, Dieu, l’en tendre gémir… gémir de n’avoir pas d’enfant ! Il posa rudement la bouteille sur la table, à côté d’Elmer.

— Tenez, servez-vous, cria-t-il, je file. En s’élançant à grands pas dans la nuit songeuse, il se sentait malade de passion, fou de désir et de tendresse. Avec l’intuition aiguë du poète, il voyait que Gillian reviendrait sûrement, qu’elle connaîtrait Elmer, que les théories égoïstes de celui-ci s’effondreraient devant la passion qu’elle éveillerait en lui, que peut-être elle lui appartiendrait…

Quand il en arriva à cette conclusion, Robert s’arrêta au milieu de la lande. Une faiblesse, une défaillance lui brisait le cœur et les membres. Il tremblait comme un animal qui a vu un spectre.

— Ô mon Dieu, murmura-t-il avec angoisse, cela se prépare, je le vois, je l’entends. Misère de misère ! Et c’est moi qui ai amené ce bonhomme-là ici, imbécile que je suis !

La ferme et le cottage, les meules qui se confondaient, les grandes branches qui dans le verger s’entrelaçaient et se croisaient, sommeillaient, baignés de lunes. Au-dessous dormait la tache d’ombre d’un noir violacé. Seule l’effraie suivait sa route silencieuse, semblable à un esprit malfaisant, comme un fantôme du péché.