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Science de l’arrosement du globe

Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 5 (p. 1031-1039).
SCIENCES




DE L'ARROSEMENT DU GLOBE.




Ingenti motu stupefactus aquarum (Virgile)
Étonné du mouvement immense des eaux.
Καί σφιν Διὸς ὄμϐρος ἀέξει (Homère)
Les plantes croissent par la pluie du ciel


La chaleur et l’humidité, ou plus poétiquement le feu et l’eau, voilà la fertilité. Cette fertilité pour les plantes se traduit immédiatement en populations d’espèces animales, en passant des animaux qui se nourrissent de végétaux à ceux qui se nourrissent d’autres animaux. Dans les races supérieures, tout le monde connaît les herbivores et les carnassiers ; c’est donc en définitive la production des végétaux qui est la base et le régulateur de la vie sur toute la terre. Depuis le petit nombre de siècles où l’homme civilisé a parcouru la terre entière, il a pu, aidé de la vaste science qui porte aujourd’hui le nom de météorologie, jeter un coup d’œil sur l’ensemble des phénomènes que la nature déploie sur ce grand théâtre, et souvent même l’art a pu aider la nature dans les localités où l’espèce humaine, assez forte par sa population, par ses lumières, par ses travaux, par ses machines, n’était pas réduite à l’impuissance de la faiblesse ou à celle de l’ignorance. Comme il est toujours bon de définir par énumération, je rappellerai au lecteur que la météorologie de notre globe avait été déjà esquissée en partie dans les diverses blanches des sciences d’observation qui portaient les noms de géographie physique, de physique du globe, de connaissance dis climats, de statistique des productions du globe, sans compter les divisions de l’économie politique, de la botanique, de la zoologie, de la géologie, de la physique, de la chimie, de la mécanique, qui avaient pour objet la vie et l’espace sur la surface de notre terre.

En circonscrivant aujourd’hui ces notions générales et en se renfermant dans le cadre déjà bien étendu de l’arrosement ou irrigation superficielle de notre planète, nous examinerons par quelles voies la nature soulève les eaux des océans pour les répandre ensuite en pluies fertilisantes sur les diverses régions continentales et en former ensuite les rivières, qui ramènent à l’océan le surplus des eaux qui n’ont point été reprises par l’air ou employées aux besoins de la végétation. Dans cet examen, nous supposerons connues toutes les lois de la physique et de la météorologie, et nous admettrons encore que le lecteur a sous les yeux ou dans sa mémoire la disposition géographique des mers et des terres depuis le nord jusqu’au sud, et tout autour du globe depuis l’orient jusqu’à l’occident.

C’est un fait parfaitement établi que toute masse d’eau maritime, fuviatile ou marécageuse émet à tout degré de chaleur des vapeurs invisibles qui se mêlent à l’air qui repose sur ces eaux ou même sur les terrains humides. Ces vapeurs deviennent sensibles en bien des cas par les brouillards, par les nuages, qui souvent dessinent en l’air par un temps calme la forme des rivières, des étangs, des marécages, qui ont fourni en amas de vapeurs devenues visibles. Je n’ai pas besoin de dire que plus la chaleur est grande, plus l’évaporation qui fait passer l’eau dans l’atmosphère est active, et que l’air des pays chauds contient beaucoup plus de vapeur d’eau que celui des zones glaciales. L’air à 30 degrés du thermomètre centigrade contient six fois plus de vapeur que l’air où le thermomètre est à zéro.

De même que la chaleur fait passer sous forme de vapeur invisible l’eau dans l’atmosphère, le refroidissement fait repasser cette vapeur à l’état d’eau liquide et sensible. C’est ce qu’on voit tous les jours lorsque l’on apporte dans une chambre échauffée des objets refroidis dans une pièce voisine où règne un froid vif ; on voit tous ces objets se couvrir d’humidité. C’est ainsi que les riches cristaux apportés au dessert sur une table servie dans une pièce dont l’air est plein de vapeur par l’évaporation des mets, la respiration des convives et la combustion des lumières de toute sorte, sont immédiatement, ternis par une épaisse couche de rosée fournie par la vapeur invisible de l’air environnant. Souvent, en entrant dans une salle de spectacle, les verres des lunettes refroidis par l’air du dehors sont obscurcis par un semblable dépôt d’humidité, qui est un véritable dépôt de rosée. Enfin les physiciens, en entourant un grand entonnoir de métal d’un réfrigérant convenable, en font ruisseler l’eau comme d’une petite source continue.

Nous signalerons donc, comme première cause d’arrosement de la terre, le dépôt d’humidité qui se fait de l’air chargé de vapeur sur la terre refroidie par son exposition à un ciel bien découvert où le sol envoie en pure perte la chaleur qu’il a prise le jour, et se refroidit par suite au point de provoquer le dépôt de la vapeur contenue dans l’air. On trouve cette puissante cause de refroidissement indiquée dans les écrivains de la plus haute antiquité, et notamment dans Homère. Avant la conquête française de l’Algérie, une des plus grandes souffrances des Européens captifs en Afrique était le froid des nuits claires, et cette cause y occasionne encore, comme en Égypte, en Perse et dans toute la zone torride, une quantité d’ophthalmies qui dégénèrent en cécité complète. Dans tous les pays où il ne pleut pas, la seule source d’arrosement naturel est donc cette rosée, qui, tout abondante qu’elle est dans certaines localités où l’air très chaud est par là même très chargé de vapeurs, ne peut cependant être considérée que comme un bien faible arrosement, quand on la compare à ce qui résulte de la pluie. Dans plusieurs expéditions de nos troupes en Algérie, quand il s’agissait de châtier le brigandage des tribus insoumises, on ne pouvait mettre le feu à leurs champs de céréales qu’à une heure assez avancée de la journée, car les plantes étaient tellement imbibées de, la rosée de la nuit, qu’il fallait attendre qu’elles eussent été desséchées par les rayons du soleil. Homère, cet excellent observateur, mentionne très exactement cette rosée fécondante, cette thélus éersé, qui, dans les nuits des saisons les plus chaudes et dans l’absence de la pluie, humecte la terre d’une, manière avantageuse.

Une cause de refroidissement bien autrement puissante et déjà indiquée dans un de nos précédens articles [1], c’est le transport d’une masse d’air humide dans les régions supérieures. Cet air, déchargé du poids des couches qui pesaient sur lui, se dilate considérablement, et, d’après une loi de physique bien connue, cette dilatation est accompagnée d’un refroidissement très grand. Ainsi, pour refroidir l’air et lui faire abandonner, sous forme de pluie, la vapeur qu’il contient, il suffit de l’élever à une certaine hauteur. Si cet air est déjà très humide, il suffira d’un très petit soulèvement pour qu’il abandonne par son refroidissement l’eau qu’il contient en abondance. C’est ainsi que dans nos contrées où règne le vent d’ouest qui nous arrive, après s’être chargé des vapeurs exhalées des courans chauds de l’Atlantique, il suffit de la saillie même du sol de la France et de l’arrêt qu’elle produit dans les courans de l’air maritime pour fournir les pluies qui alimentent le bassin de la Seine, celui de la Loire et celui de la Garonne, comme aussi les bassins moins étendus de la Somme, de la Charente et de l’Adour ; mais c’est ici et d’après ce principe que l’on reconnaît l’action puissante des montagnes pour déterminer la production des nuages et les pluies qui alimentent la source de toutes les rivières dont le bassin s’étend jusqu’au pied de ces immenses saillies des continens.

En effet les masses d’air des mers et des plaines portées par les courans atmosphériques vers les montagnes glissent le long de leurs flancs et s’élèvent par suite à d’immenses hauteurs. Dès lors, ces masses se dilatent et se refroidissent prodigieusement. Deux cents mètres d’élévation donnent déjà 3 degrés de froid ; qu’on juge d’après cela du froid qui doit résulter d’un soulèvement égal à la hauteur des Alpes, des Pyrénées, du Caucase, de la Cordillère occidentale des deux Amériques, ou de l’Himalaya d’Asie ! Voilà la cause très simple qui fait des chaînes de montagnes le berceau et l’origine des grands fleuves, et déjà, avant de parcourir le globe entier, nous voyons les Alpes d’Europe donner, par le vent humide de sud-ouest, naissance à deux fleuves : le Rhône et le Rhin. Par le vent d’est, ces mêmes Alpes font déposer l’eau qui alimente l’immense bassin du Danube, et enfin, par le vent chaud et humide du sud, la barrière élevée des monts qui sont au nord de l’Italie fait déposer toute l’eau du bassin du Pô et des autres tributaires de l’Adriatique. Le Psalmiste a dit très bien : Rigans montes de superioribus suis ; c’est l’élévation du sommet des montagnes qui est la cause de leur irrigation.

Les neiges perpétuelles qui couvrent les sommets des hautes montagnes et dont la fonte alimente abondamment les rivières n’ont point d’autre origine. L’air soulevé à ces grandes hauteurs se refroidit tellement qu’il y dépose non-seulement de la pluie, mais même de la neige. Aussi les rivières dont la source remonte jusqu’aux neiges perpétuelles ont-elles une crue d’été provenant de la fonte de ces neiges, comme une crue d’hiver résultant des pluies de cette saison. Sans entrer dans les théories physiques où l’on trouverait la raison du froid qui accompagne l’expansion de l’air qui, poussé par le vent, aborde les sommets des montagnes, nous citerons l’expérience des mines de Schemnitz, où l’air humide jaillit d’un réservoir dans lequel il est fortement comprimé. Au sortir du robinet qui lui donne issue, cet air, débarrassé de la pression énorme qui pesait sur lui, se dilate tout à coup avec un sifflement intense. Au moment où il sort, et près de l’orifice du robinet, le courant d’air est encore transparent et invisible. Un peu plus loin, il s’est dilaté et refroidi, et c’est déjà un nuage ou brouillard. Plus loin encore et plus dilaté, il donne les gouttes d’eau d’une véritable pluie. Enfin, quand il a pris toute son expansion, il laisse échapper de la neige et de la glace qui s’attache aux corps qu’on lui présente. Ainsi une masse d’air transparente dans la plaine et poussée par le vent de bas en haut le long des flancs d’une montagne devient nuage à une certaine hauteur. Cette masse, à une hauteur plus grande, donne de la pluie, et si la montagne est assez haute, elle en couvre le sommet d’une couche de neige. Pour ne laisser rien d’indécis dans une si importante question, je dirai que M. le colonel d’état-major Rozet, dans ses admirables travaux géodésiques des Pyrénées, a bien voulu, à ma prière, s’assurer expressément que l’air poussé par le vent se refroidit considérablement en montant le long des pentes des flancs des montagnes. Ayant placé deux observateurs munis de thermomètres, l’un en bas, l’autre en haut d’une vaste pente bien graduée et par un vent bien constant et bien réglé, il a vu que l’air, en passant de la station inférieure à la station supérieure, baissait d’un grand nombre de degrés. Ainsi cette belle et concluante observation montre que sans théorie aucune, sans avoir recours à des expériences de cabinet d’une assimilation contestable, en l’absence de tout nuage, sans autre influence que l’ascension de l’air, celui-ci se refroidit considérablement, et dans les premières hauteurs ce refroidissement, comme nous l’avons déjà dit, est d’environ 3 degrés pour 200 mètres. Nous regarderons donc désormais les montagnes et en général toutes les causes de soulèvement des masses atmosphériques comme la cause du refroidissement de ces masses et de la pluie et de la neige qu’elles déposent. Avec ces principes et la connaissance des vents régnans dans chaque région du globe, nous sommes en mesure d’en reconnaître l’arrosement universel.

Tout le monde sait que dans la zone torride, de part et d’autre de l’équateur et entre les deux tropiques, il règne un vent d’est constant, lequel est connu sous le nom de vent alisé. Ce courant aérien, après avoir balayé l’Atlantique en allant de l’Europe et de l’Afrique jusqu’à l’Amérique tropicale, arrive à l’immense bassin de l’Amazone, qu’il remonte jusqu’à la Cordillère du Pérou. En s’élevant à l’immense hauteur de celle barrière, qui va du nord au sud, il dépose presque toute son humidité, et le résultai de ce dépôt, ce sont les deux grands fleuves connus sous les noms d’Orénoque et d’Amazone. Par-delà la Cordillère sont les plaines de Lima, où l’air redescend sec et comprimé par cette descente, et où par suite il ne pleut jamais. Après avoir traversé l’immense Océan Pacifique et avoir repris de l’humidité, le vent alisé, toujours marchant à l’ouest, aborde la Cochinchine et le pays de Siam et y dépose d’immenses cours d’eau. Enfin, traversant la mer des Indes, il atteint en Afrique la contrée montagneuse où sont les sources du Nil, et s’y dépouille de la vapeur qu’il contenait pour souffler ensuite à l’état de vent sec sur les déserts de l’Afrique intérieure. On aura de même l’explication de l’arrosement du bassin du Gange en se rapportant à la mousson qui porte pendant la moitié de l’année l’air chaud des mers de l’Inde vers les versans méridionaux de l’Himalaya, pour y déposer l’énorme masse, de vapeur que cet air contient en vertu de sa chaleur très grande. L’air qui part du golfe du Mexique et qui remonte au nord au travers de l’Amérique septentrionale pour aller rejoindre le courant d’air dirigé en sens contraire, et qui souffle des États-Unis vers la France et l’Europe, donne naissance au Mississipi, au Missouri et à tous leurs affluens, dont la masse d’eau rivalise avec celle de l’Amazone. En un mot, partout où les vents dominans amèneront un air chaud et humilie, destiné à s’élever dans l’atmosphère, il y aura pluie et irrigation du sol.

La limite de hauteur des neiges éternelles qui couronnent les hauts sommets des chaînes de montagnes offre cette particularité, que des deux côtés de la chaîne souvent la licite ne se tient pas à la même hauteur. C’est ainsi que les pentes méridionales de l’Himalaya, qui regardent la mer des Indes, sont beaucoup plus chargées de neiges que les pentes opposées, et que les neiges commencent à une bien plus petite hauteur. Il en est de même des Alpes Scandinaves, dont les flancs occidentaux, qui font face à l’Atlantique, ont la neige éternelle à une bien moindre hauteur que les pentes orientales, qui regardent la Russie. Dans l’un et dans l’autre de ces cas, c’est le côté qui reçoit l’air chaud et humide qui se couvre le plus abondamment de neige, car la mer des Indes d’une part est à un degré de chaleur bien supérieur à celui des plaines élevées et froides du Thibet, qui borde au nord la chaîne de l’Himalaya, et d’autre part les vents d’ouest, qui arrivent chauds et humides après avoir passé sur les courans chauds du nord de L’Atlantique, sont bien supérieurs en température et en quantité de vapeur aux vents secs et froids qui arrivent de l’est aux Alpes de Norvège.

Quand on considère l’ensemble de notre globe, on reconnaît que la nature a tout fait pour établir une distribution égale de chaleur et d’humidité, ou plutôt pour compenser les inégalités qui existent et les restreindre dans certaines limites. Ainsi les couches d’air intertropicales soulevées par la chaleur d’un soleil vertical vont se déverser vers les deux pôles par-dessus les couches intermédiaires, et par contre des masses d’air frais arrivent pour les remplacer des deux pôles vers l’équateur en rasant le sol près de la surface. Les masses déversées supérieurement portent vers les pôles leur chaleur et leur humidité surabondante, et celles qui reviennent vers l’équateur y tempèrent l’excès de la chaleur solaire. Tous ces grands mouvemens de la chaleur et des eaux y sont variés de mille manières par la forme du terrain, la présence des montagnes, et par la distribution bizarre des mers et des continens. Au reste, comme sur notre terre les continens ne sont à peu près que le quart de la surface totale, on voit que c’est principalement sur le régime des mers que doit se régler la distribution de la chaleur et des eaux. Ainsi les vents d’ouest, qui donnent à l’Europe un climat si exceptionnellement beau et qui permettent de cultiver l’orge jusque dans les latitudes élevées du Cap-Nord, parce qu’ils nous apportent la chaleur du gulf-stream, dont ils touchent les eaux dans leur course, font exactement le même effel pour le fertile climat de l’Orégon, sur lequel ils apportent la chaleur du contre-courant d’eau chaude qui occupe le nord de l’Océan Pacifique, comme le gulf-stream américain occupe le nord de l’Atlantique.

Les orates électriques ont été comptés par plusieurs ailleurs parmi les plus puissans moyens d’irrigation de la terre. Il est certaines localités, la Jamaïque par exemple, où, dans certaines saisons, tous les jours à heure fixe, il éclate un violent orage de foudre qui se termine par une pluie abondante. Sans doute l’électricité, dont le principal rôle, est de tenir écartés les corps qui on sont chargés, peut en se retirant laisser la voie ouverte au rapprochement des globules de vapeur et en permettre la précipitation ; mais si l’on fait attention que dans toutes les localités à orages électriques, on voit à une certaine heure de l’après-midi monter l’air échangé par le soleil du matin. et que cet air porté dans les hautes régions de l’atmosphère doit s’y refroidir énormément, on comprendra qu’il est inutile de recourir à l’électricité pour avoir la cause de la pluie qui suit cette ascension de l’air des plaines. C’est aussi cette même ascension qui produit l’électricité, car si l’on place au bout d’un bâton un corps quelconque bien isolé, par un temps bien clair et dans un lieu découvert, on verra qu’en élevant ce corps seulement de quelques décimètres, il donnera des signes manifestes d’électricité et même des étincelles, s’il est assez volumineux, et si on l’élève de quelques mètres au-dessus de la position qu’il occupait primitivement.

Ainsi, pour ne point passer trop légèrement sur ces pluies d’orages, si fertilisantes pour le sol, nous répéterons que la chaleur intense des rayons solaires, dilatant l’air de la surface du sol ou de la mer, le rend plus léger que l’air supérieur, et lui fait prendre ainsi un mouvement ascendant, en vertu duquel il s’élève en se dilatant et se refroidissant de plus en plus, et donnant, par suite, une précipitation d’eau abondante et presque subite. Telle est aussi l’origine des trombes, des tornados, et de tous ces météores désastreux produits par une violente aspiration de l’air opérée de haut en bas, tandis que l’air avoisinant, qui se précipite avec furie vers l’espace laissé vide par le soulèvement des couches devenues trop légères, renverse tout sur son passage. Quand on lit les mille relations des ouragans des Antilles et des typhons de la mer des Indes, où des forêts entières sont enlevées dans les airs, les plus solides édifices rasés jusqu’à leurs fondemens. les vaisseaux portés dans les terres, les poutres et les pierres lancées avec la vitesse des boulets de canon, enfin où le sol lui-même est dénaturé par le comblement des vallées, la destruction des collines et l’anéantissement des rivières, on a besoin de se rappeler que l’air, bien plus léger que l’eau, compense par une bien plus grande vitesse ce qui lui manque du côté du poids, et que, dans le choc des corps élastiques, la vitesse influe encore plus que la masse.

Ceci nous conduit à l’arrosement des pays qui ont ce qu’on appelle une saison des pluies. Ce sont les contrées situées entre les tropiques, et où le soleil, deux fois l’an, passe perpendiculairement sur la tête des habitans, occasionnant en ces jours un excès de chaleur qui naturellement doit se traduire par une raréfaction énergique des couches qui reposent sur le sol, par l’élévation de ces couches, devenues trop légères pour porter les couches supérieures, et enfin par le refroidissement et la pluie qui suivent toujours ces effets produits par une cause quelconque. La plupart des gens du monde se figurent que c’est au moment où le soleil s’éloigne vers le midi que tombent dans l’Abyssinie les pluies diluviennes que les crues du Nil portent ensuite à la Méditerranée par ce débordement si célèbre qui fait la fertilité de l’Égypte.

Il n’en est rien. C’est au moment où le soleil arrive à être perpendiculaire au-dessus d’une localité intertropicale, que la chaleur détermine la rupture d’équilibre qui occasionne, l’élévation des couches et la pluie, comme nous l’avons déjà dit et répété plusieurs fois. Il est impossible de se faire une idée de la masse, d’eau que versent les pluies de saison dans les bassins de l’Amazone et de l’Orénoque. Après les débordemens de ces fleuves et de leurs affluens, à plusieurs dizaines de mètres de hauteur, toute une contrée vaste comme l’Europe devient à la lettre une mer d’eau douce, dont l’écoulement dans l’océan le dessale à une grande distance des côtes, et près de laquelle les immenses lacs de l’Amérique septentrionale ne sont que de petits étangs. Dans ce grand déploiement des forces physiques, où la nature, impérieuse et irrésistible dans son action, commande l’attention à l’homme, dont l’existence est menacée, la science d’observation progresse forcément, et les meilleurs physiciens sont les habitans eux-mêmes, dont la conservation dépend de la connaissance des vicissitudes des saisons. On a dit que les peuplades sauvages avaient recueilli plusieurs données scientifiques, invitées qu’elles étaient par le spectacle grandiose des eaux, des vents, des orages, et de tous les météores dans les régions tropicales. Il est bien plus probable que, leur pays devant être envahi tous les ans par les inondations ou par les pluies, elles en ont plus par nécessité que par sentiment poétique, observé les effets, la marche et les pronostics.

En examinant le grand nombre de théories qui ont été avancées sur l’origine des rivières comme sur la cause de la pluie, on voit que la plupart des raisonneurs ont été préoccupés de l’idée que la masse, d’eau qui tombe en pluies chaque année, était insuffisante pour alimenter les vastes cours d’eau que nous offrent les divers bassins physiques qui partagent le globe ; mais autant l’imagination est prompte à s’égarer dans des aperçus primesautiers, comme dirait Montaigne, autant le calcul mathématique est froid et infaillible dans ses déductions. Or nous savons dans plusieurs localités combien il tombe d’eau par an, et tenant compte de l’étendue de la contrée ainsi arrosée, on trouve cent fois plus d’eau qu’il n’en faudrait pour alimenter les rivières. On n’est donc plus embarrassé de trouver de l’eau ; on n’est plus en peine de savoir ce que devient celle qui tombe, et dont une minime part s’écoule par les fleuves vers la mer. On voit facilement du reste que l’évaporation des terrains humectés doit renvoyer immédiatement dans l’atmosphère la majeure partie de l’eau qui tombe, et qui en général pénètre peu dans la terre quand celle-ci n’est pas très sablonneuse ou caillouteuse. Cette masse d’eau, dont le poids mathématique confond l’imagination, reste donc toujours ballottée de l’atmosphère à la terre, tombant sans cesse en pluie pour remonter sans cesse en vapeur, retombant, remontant indéfiniment, ce qui, d’après la remarque d’un de mes auditeurs de salon (remarque produite avec la plus profonde conviction), doit être un rôle fort ennuyeux imposé à cette malheureuse masse d’eau !

Le lecteur a sans doute deviné que ce qui précède a été dit pour arriver à l’explication des fontaines, qui ne sont autre chose que des eaux de puits infiltrées dans des terrains sablonneux ou perméables, et arrêtées par des couches impénétrables de roc, de craie ou d’argile, sur lesquelles elles glissent jusqu’à ce qu’elles trouvent dans la pente une issue où elles viennent sourdre. C’est ainsi que les eaux des puits forés nous arrivent, entre deux couches imperméables, des extrémités de la Champagne à plusieurs centaines de kilomètres de Paris. On a beaucoup écrit sur les fontaines qui se trouvent placées au sommet de certaines collines ou montagnes, et notamment sur les trois ou quatre fontaines indigentes d’eau qui se voient sur la butte Montmartre. Tout calcul fait, la quantité de pluie tombée sur cette petite localité, d’après les indications des pluviomètres, est bien plus que suffisante pour alimenter les maigres sources, et là comme ailleurs on se demande ce que devient le surplus. On cite l’exemple d’un terrain pavé où l’on avait entassé des décombres qui, ayant été imbibés d’eau pendant tout l’hiver, produisirent pendant l’été une petite source permanente. C’était, comme pour les fontaines ordinaires, un réservoir d’eau où ce liquide s’était accumulé dans la saison pluvieuse, et qui se vidait peu à peu par un écoulement gradué.

J’arrive maintenant à la conclusion pratique de ces pages, — je veux dire à la formation des fontaines artificielles. C’est une des plus importantes applications de la météorologie, et, chose surprenante, qui n’a jamais été mise à exécution, malgré mes indications offertes au public ou réclamées par divers propriétaires, ou par diverses communes désireuses de se procurer cet indispensable objet d’universelle consommation, — de l’eau !

J’exposerai à mes lecteurs, que j’engage à tenter ces utiles essais, la construction des fontaines artificielles d’après le fameux Bernard de Palissy, lequel, il y a cent cinquante ans, est venu me prendre à moi, modeste académicien du XIXe siècle, cette découverte que je m’étais donné bien de la peine à faire. Il y a de quoi décourager tous les inventeurs, puisqu’on trouve des plagiaires dans le passé comme dans l’avenir ! Pour donner plus de poids à mon devis, j’emprunte les bases de mes assertions à M. Seguin aîné, de notre académie des sciences de l’Institut, oracle qu’on peut consulter en toute sûreté.

Deux hectares dans la France, et notamment dans les environs de Paris, reçoivent à peu près par an 10,000 mètres cubes d’eau, dont la moitié peut être utilisée pour la fontaine artificielle, c’est-à-dire environ 5,000 mètres cubes. Or ce que les fontainiers appellent pouce d’eau est une fontaine, qui fournirait aisément aux besoins de deux forts villages, hommes et bestiaux. Une fontaine donnant un demi-pouce d’eau fournit par an 3,650 mètres cubes d’eau (à raison de 20 mètres cubes par jour pour le pouce d’eau). C’est beaucoup moins que les 5,000 mètres cubes d’eau de pluie que l’on peut utiliser avec deux hectares, en admettant une perte de moitié. Il faudrait donc bien moins de deux hectares préparés, comme nous allons le dire d’après M. Seguin, pour obtenir infailliblement une belle et utile fontaine. Voici en un mot mon extrême conclusion.

Choisissez un terrain de deux hectares ou de un hectare, et demi, dont le sol soit sablonneux comme le bois de Boulogne et les autres bois qui entourent Paris, et qui offre de plus une légère pente vers un côté quelconque pour fournir ensuite un écoulement aux eaux, faites dans toute sa longueur et au plus haut une tranchée d’un mètre et demi à deux mètres de profondeur sur environ deux mètres de large. Aplanissez le fond de cette tranchée et rendez-le imperméable par un pavé, un macadamisage, un fond de bitume, ou, ce qui est plus simple et moins coûteux, par une couche de terre glaise, substance commune dans les environs de Paris. À côté de cette tranchée, faites-en une autre pareille dont vous rejetterez la terre pour combler la première, et ainsi de suite jusqu’à ce que vous ayez pour ainsi dire rendu tout le sous-sol de votre terrain imperméable à l’eau de pluie. Plantez le tout d’arbres fruitiers et surtout d’arbres à basse tige, qui ombragent le terrain sablonneux et arrêtent les courans d’air qui tendraient à réabsorber la pluie ; enfin pratiquez dans la partie la plus basse du terrain une espèce de mur ou contre-fort en pierre avec une issue au milieu. Vous aurez infailliblement une bonne et belle source qui coulera sans intermittence et suffira aux besoins d’un village entier ou d’un vaste château. Je n’ai pas sous les yeux le prix de revient calculé d’après le prix de la main-d’œuvre et des transports pour Paris et les départemens ; mais je me souviens très bien que cette dépense était accessible à toutes les fortunes des particuliers dans l’aisance et de toutes les communes privées d’eau. La spéculation pouvait même s’en emparer pour faire le bien public avec l’utilité privée. Dans la forêt de Fontainebleau, si pauvre de fontaines pour les hommes et pour le gibier, où le sol est si sablonneux et la terre glaise si à proximité, comment n’a-t-on point encore pratiqué de fontaines artificielles ? Dans un voyage que j’y fis vers 1845, je croyais avoir fait adopter cette idée à plusieurs des notables habitans ou des autorités de cette délicieuse résidence [2]. Il est mille autres localités des environs de Paris que je pourrais également indiquer. Le sol, bien loin d’être rendu infertile par ces opérations, en devient plus meuble, plus facile à amender, et les arbres qu’il porte pour le protéger contre l’évaporation sont d’un bon produit et plantés dans les conditions les plus avantageuses. Tout particulier, toute commune, toute administration qui aura établi, n’importe à quels frais et sur quelle échelle, une fontaine artificielle, et qui pourra dire à tous : « Faites comme moi, et même mieux que moi, en évitant les inconvéniens que j’ai rencontrés et que je vous signale, » aura bien mérité de la société entière, et pourra se dire : J’ai fait quelque chose d’utile !


BABINET, de l’Institut.

  1. Voyez la livraison du 15 décembre 1853.
  2. C’est surtout en Hollande que l’on déviait construire les fontaines artificielles de Bernard de Palissy, dans ce pays sans fontaines,
    Quà Batavi fontem nescit arena soli,
    suivant l’expression très exacte d’Huygens le père.