Scènes et souvenirs de la vie politique et militaire en Orient/02

SCÈNES ET SOUVENIRS
DE
LA VIE POLITIQUE
ET MILITAIRE EN ORIENT

II.
OMER-PACHA ET LA GUERRE SUR LE DANUBE.
LES RUSSES ET LES AUTRICHIENS DANS LES PRINCIPAUTÉS.


La campagne d’Omer-Pacha et de l’armée turque sur les bords du Danube plaça le vainqueur des insurgés bosniaques[1] en présence de l’ennemi qu’il désirait le plus combattre. Les succès militaires qu’il obtint à cette époque critique de sa vie mirent le sceau à la réputation de l’homme de guerre, et furent suivis cependant de nouveaux échecs pour l’administrateur appelé à organiser la victoire. Si ferme dans ses opérations contre l’armée russe, Omer-Pacha, une fois entré à Bucharest, se montra impropre à la grande tâche que la situation des principautés lui imposait. Avec un peu de la décision qu’il portait sur le champ de bataille, il n’eût pas laissé grandir les obstacles qu’il rencontra, peu après son arrivée, dans les provinces du Danube. Il eût saisi l’occasion qui s’offrait à lui de donner aux principautés une organisation provisoire qui eût prévenu l’intervention d’influences d’autant plus redoutables, que la Russie, pendant le séjour d’Omer-Pacha en Bosnie, n’avait négligé aucune occasion d’affaiblir l’ascendant politique de la Porte-Ottomane à Bucharest comme à Jassy. La marche des événemens nous montrera le développement de ces influences, et les complications diplomatiques qui précédèrent l’heureuse campagne du général turc n’expliqueront que trop aisément les graves mécomptes qui la suivirent. Il y a la des faits peu connus à indiquer, et dont l’histoire, même après la paix récemment conclue, n’a rien perdu de son intérêt.


I

Lors de l’évacuation des principautés, en 1851, les officiers russes avaient annoncé aux populations danubiennes qu’ils ne tarderaient pas à revenir. L’état des principautés après leur départ fit bientôt comprendre la portée de cette parole. Dès le mois d’août 1851, du côté de l’Autriche comme du côté de la Russie, des réclamations impérieuses venaient assaillir la Porte. L’internonciature autrichienne à Constantinople protestait vivement contre la libération des internés magyars, que le divan avait résolue. En même temps la presse autrichienne, complètement placée sous le contrôle du gouvernement impérial, attaquait la Turquie dans toutes les langues de l’empire avec une singulière vivacité. Un peu plus tard, en octobre de la même année, le prince de Valachie (Stirbey) et le prince de Moldavie (Ghika) recevaient une communication du consul-général de Russie, par laquelle cet agent leur demandait, au nom de l’empereur son maître, de payer une somme de plusieurs millions de francs, comme indemnité pour l’entretien des troupes russes en Moldavie et en Valachie sur le pied de guerre, depuis le jour de leur entrée dans les principautés en 1848 jusqu’au mois d’avril 1850. Il ajoutait que les frais d’occupation, à partir de cette époque jusqu’au moment de l’évacuation totale, feraient l’objet d’un compte séparé.

L’origine de cette réclamation était le consentement donné une première fois par les gouvernemens des principautés à une mesure financière qu’ils avaient pu croire transitoire. Le général Duhamel avait déclaré en 1848 au prince Michel Stourdza, à Jassy, et plus tard au caïmakan Constantin Cantacuzène, à Bucharest, que la volonté de l’empereur Nicolas était que l’on affectât à l’entretien de ses troupes deux dixièmes additionnels de l’impôt, payés une fois pour toutes. La mesure avait été soumise en Moldavie à l’assemblée générale, qui l’avait votée ; en Valachie, où l’assemblée était dissoute, elle avait été exécutée purement et simplement. Tout cela s’était fait sans que la Porte reçût aucun avis, soit des gouvernemens de Jassy et de Bucharest, soit du commissaire russe. La Porte aurait eu le droit de se montrer offensée, et son commissaire dans les principautés, Fuad-Effendi, s’était même adressé à sa cour pour lui demander des instructions ; mais le divan résolut d’user de patience et engagea Fuad-Effendi à ne faire aucune opposition, ajoutant que si les boyards jugeaient à propos de faire supporter cette charge au pays, la Porte n’avait rien à dire. En 1849, une seconde demande analogue à la première avait été présentée par le général Duhamel. Accueillie sans objection par le prince de Valachie, elle trouvait le prince de Moldavie (Grégoire Ghika, qui avait succédé à Michel Stourdza) moins facile. — La première communication du général Duhamel portait, dit l’hospodar, que le paiement des deux dixièmes suffirait une fois pour toutes. — Sur une nouvelle injonction de la Russie, le prince tourna la difficulté ; il prit à sa charge les bons et les quittances donnés par les officiers russes, en demandant à Constantinople l’autorisation, qui lui fut accordée, de porter au chiffre de la dette nationale la somme nécessaire pour l’acquittement des obligations ainsi contractées. On aimait à espérer que là se borneraient les exigences de la cour protectrice. Il n’en fut rien cependant, et vers la fin de 1850, lors de son passage à Jassy, le consul-général de Russie fit connaître au prince de Moldavie qu’il aurait bientôt un nouveau compte à lui présenter pour le paiement des troupes russes sur le pied de guerre.

Tels étaient les faits qui avaient précédé la dernière communication de la Russie, celle d’octobre 1851, par laquelle le consul-général de cet empire, à la suite des réunions des deux souverains de Russie et d’Autriche à Varsovie et à Olmütz, déclarait aux hospodars, avec une certaine solennité, que le moment était enfin venu pour les gouvernemens des deux principautés de remplir leurs obligations envers l’armée de sa majesté impériale.

La communication confidentielle d’un ukase concernant les quarantaines de la Mer-Noire coïncida avec la déclaration relative au paiement des troupes russes : le désir de la cour protectrice était que les prescriptions appliquées à ces quarantaines fussent étendues aux quarantaines moldo-valaques. La conduite du prince Stirbey, qui fit de l’ukase impérial l’objet d’une communication officielle à son divan, causa cette fois un sérieux mécontentement à la Porte ; celle du prince Ghika, qui, sans mentionner l’ukase, se borna à en faire transcrire et discuter les prescriptions, la satisfit au contraire pleinement. Les plaintes qu’éleva le consul-général de Russie à ce sujet provoquèrent une réponse concluante et modérée du prince Ghika, affirmant qu’il s’était borné à respecter les apparences du pouvoir de la Porte-Ottomane, tandis que la Russie disputait à la Turquie les apparences mêmes du pouvoir.

En même temps que les exigences de la Russie grandissaient, on pouvait remarquer un progrès dans l’activité de ses préparatifs militaires, et le mot des officiers russes sur leur prochain retour dans les principautés paraissait près de se justifier. Au commencement de l’année 1852, on voyait se concentrer des troupes autrichiennes dans le Banat, des troupes russes en Bessarabie et dans la Russie méridionale. Une grande inquiétude régnait à Jassy comme à Bucharest. Toute la flotte de la Mer-Noire était réunie dans le port de Nicolaïef et à l’embouchure du Bug ; un corps expéditionnaire était même campé près de la ville sous des tentes. On expliquait ces rassemblemens de troupes par la présence prochaine de l’empereur Nicolas dans la Russie méridionale, par l’insurrection de Bosnie et le mécontentement que causait à l’Autriche l’agitation qui régnait au sein des populations slaves de l’empire ottoman. Les hospodars cherchaient ainsi à se faire illusion sur les projets de la Russie, et allaient jusqu’à compter sur la munificence de l’empereur Nicolas pour terminer le débat relatif à indemnité réclamée par ses troupes. Cette erreur ne fut pas de longue durée. Le prince Stirbey ayant envoyé son budget à Saint-Pétersbourg, ce budget fut mis sous les yeux du tsar, qui décida lui-même que la Valachie paierait 30 millions de piastres (plus de 11 millions de francs), et la Moldavie, £ millions et demi (plus de 2,400,000 fr.), représentant les dépenses occasionnées par le pied de guerre.

Les voyages successifs de l’empereur d’Autriche et de l’empereur de Russie dans les pays voisins des principautés ne tardèrent pas à préciser la nature des relations qui existaient entre les gouvernemens des hospodars et les deux empires. Le prince Stirbey, sachant que l’empereur François-Joseph était à Hermanstadt, s’y rendit pour le complimenter. Il était porteur d’une lettre autographe du sultan, qu’il avait sollicitée afin de pouvoir paraître devant le jeune empereur en qualité d’ambassadeur extraordinaire. Quels que fussent les motifs pour lesquels cette faveur avait été sollicitée par un prince assez peu soucieux d’ordinaire de ses devoirs envers la cour suzeraine, la démarche du prince Stirbey ne fut pas vue avec plaisir par l’empereur d’Autriche, qui aurait préféré sans doute recevoir un hospodar plutôt qu’un ambassadeur du sultan, caractère qui, en cette occasion, amoindrissait le prince de Valachie : c’est du moins ce que l’on peut conjecturer de l’accueil bien différent fait au prince Alexandre de Servie, qui se présenta, peu de jours après, simplement comme hospodar, et qui fut traité avec une distinction et des égards qu’on n’accorde guère qu’aux têtes couronnées.

On cessait à peine de s’entretenir du voyage de l’empereur d’Autriche, que l’on sut que l’empereur Nicolas était au moment d’exécuter un projet annoncé depuis longtemps et de venir passer à Wosnesensk une grande revue de cavalerie. Le prince de Moldavie, dont la principauté est limitrophe de l’empire de Russie, demanda à la fois à Constantinople et à Pétersbourg l’autorisation d’aller présenter ses devoirs au souverain protecteur des principautés danubiennes. Cette double demande fut accueillie avec faveur. Cependant, le prince Stirbey ayant sollicité de nouveau l’honneur de porter une lettre autographe du sultan à l’empereur Nicolas et l’ayant obtenu, le prince Grégoire Ghika fut également chargé d’une mission identique par le divan. Les deux hospodars se trouvèrent ainsi munis de lettres autographes et revêtus du caractère d’ambassadeur extraordinaire. Cela déplut à la cour de Saint-Pétersbourg, auprès de laquelle la Turquie n’a pas le droit d’entretenir de représentant, et qui ne reçoit de missions extraordinaires de la Porte qu’après en avoir été prévenue et les avoir agréées. Le tsar fit savoir qu’il ne pouvait pas recevoir les hospodars à Wosnesensk ; il autorisa seulement l’envoi d’une députation de boyards moldaves, parmi lesquels le prince Stirbey chercha vainement à faire admettre son fils aîné et son gendre préféré. Les deux hospodars furent vivement contrariés du refus de l’empereur de Russie, qui inspirait alors aux boyards, dans les principautés, une crainte respectueuse ; mais leur inquiétude se changea en une profonde tristesse quand ils connurent les détails de la réception faite à la députation moldave. Cette députation avait précédé l’empereur à Wosnesensk. Dès que le tsar fut arrivé, M. Nicolo Mavrocordato, gendre du prince Ghika, se rendit chez le comte Orlof, et, lui annonçant qu’il était porteur d’une lettre de son altesse pour l’empereur, il le pria de solliciter une audience pour lui et pour les autres membres de la députation. Le comte Orlof, qui porte un nom illustre en Russie, jouissait de toute la confiance de son maître, et avait pour ainsi dire une sorte de reflet de sa puissance. « Ah çà ! dit-il à M. Mavrocordato, quelle idée a donc eue votre prince de demander à remplir une mission de la part du sultan auprès de sa majesté ? — Mille pardons, monsieur le comte, le prince n’a rien demandé. — Comment, rien demandé ! Est-ce que nous ne savons pas toutes les intrigues qu’a faites à Constantinople M. Aristarki pour arriver à ce but ? — Mais M. Aristarki n’est pas l’agent du prince Ghika ; il représente le prince de Valachie. Le prince Ghika s’est borné à demander, dès le printemps l’autorisation d’envoyer une députation à Wosnesensk, pour y présenter ses hommages à l’empereur. Ce n’est que plus tard, et à la suite des démarches du prince Stirbey, que la Porte a eu l’idée de charger notre prince d’une mission personnelle auprès de sa majesté impériale de la part du sultan. Le prince a dû nécessairement l’accepter. — Ah ! s’il en est ainsi, reprit le comte Orlof, la question change complètement de face. Je ne manquerai pas de répéter à sa majesté tout ce que vous venez de me dire. Quant au prince Stirbey, il n’aura eu que ce qu’il a mérité. »

Le lendemain matin, le général Niépokoëtchinski vint annoncer à la députation qu’elle serait reçue par le tsar à onze heures avant la revue et au camp même, attendu, ajouta-t-il, que le voyage de l’empereur à Wosnesensk n’ayant qu’un but purement militaire, la volonté du souverain était que tout s’y passât sur le pied de guerre, comme dans un camp. Ces explications indiquaient déjà que l’empereur semblait être revenu de sa première humeur contre le prince Ghika, et promettaient un bienveillant accueil à la députation. Celle-ci put paraître bientôt en présence du tsar, qui n’avait auprès de sa personne que le comte Orlof et deux ou trois officiers supérieurs. Le reste de la suite était demeuré à une centaine de pas en arrière. Le tsar, avec cette bienveillance pleine de grâce, qui venait quelquefois tempérer la sévère grandeur de son attitude, adressa quelques questions à l’hetman Mavrocordato un des principaux membres de la députation, sur la milice moldave qu’il commandait. Il invita ensuite les boyards députés à le suivre, et monta à cheval pour passer l’armée en revue.

Dans la soirée du jour où il avait reçu les députés moldaves, deux courriers arrivèrent de Constantinople et de Jassy au camp de Wosnesensk, et le tsar trouva sans doute dans les dépêches qu’ils apportèrent l’explication complète de la conduite du prince de Moldavie, car le lendemain matin le général Niépokoëtchinski vint annoncer aux boyards moldaves qu’ils ne devaient considérer l’audience de la veille que comme un moyen dont l’empereur avait bien voulu se servir pour les faire assister à la revue, mais qu’ils seraient reçus officiellement le jour même et invités à la table de l’empereur. La présentation eut lieu, et les boyards eurent à table des places d’honneur. Après le dîner, le général Niépokoëtchinski demanda quel était le chef de la députation, et on lui indiqua le doyen d’âge, le boyard George Ghika. Celui-ci fut conduit devant l’empereur, qui le prit à l’écart et lui parla ainsi : « Dites au prince Ghika que je suis très content de son administration honnête et sage ainsi que de ses rapports personnels avec mon cabinet, mais que je lui recommande beaucoup de surveiller la jeunesse. J’ai eu occasion de voir quelques Moldaves à Berlin, à la chapelle russe, et j’ai été fort peu édifié sur leur compte. Ils ne savent même pas faire le signe de la croix [2]. Le prince devrait leur refuser des passe-ports et les retenir dans le pays. Qu’il s’applique à organiser de bonnes écoles, à y perfectionner l’enseignement de manière à ce que la jeunesse puisse y recevoir une instruction solide. Dites-lui aussi que mes universités sont à sa disposition, et que je verrais avec beaucoup de plaisir les jeunes Moldaves y venir faire leurs études. Il peut être sûr qu’ils ne rapporteront pas, comme de l’Allemagne et de la France, des idées immorales et subversives. Dites-lui enfin que je vois avec peine qu’il emploie des hommes de 1848, tous ces sans-culottes qui ont troublé la tranquillité de leur pays. » L’empereur avait prononcé le mot de sans-culottes avec beaucoup de vivacité. M. George Ghika voulut excuser ses compatriotes, et en voisin peu charitable il le fit en blâmant la conduite de la jeunesse valaque et en essayant un parallèle favorable aux Moldaves. « Pas de comparaison avec la Valachie ! répondit vivement l’empereur. Les Valaques, je les déteste, ce sont des communistes ; mais les Moldaves, je les aime, et c’est pour cela que je recommande à votre prince de mettre de côté tous ces jeunes écervelés. Je désire qu’il suive mes conseils, car autrement je me verrais forcé d’y mettre ordre moi-même, et si mes troupes vont encore une fois occuper la Moldavie, les conséquences en seront des plus graves pour votre pays. »

On peut facilement se représenter l’émotion et la crainte que ces paroles, répétées par le boyard George Ghika, répandirent en Moldavie et surtout en Valachie. Elles jetèrent un jour soudain sur les projets de la cour de Russie, et, dès le mois de décembre 1852, on put comprendre que le prince Stirbey appréhendait une nouvelle occupation des principautés par la Russie. À cette époque en effet, l’empire ottoman se trouvait dans les conjonctures les plus graves ; le Monténégro s’était soulevé, et l’influence russe n’avait pas été étrangère à ce mouvement, qui venait augmenter la faiblesse de la Porte à la veille même de la mission du prince Menchikof. Les agens russes disaient hautement que la cour de Saint-Pétersbourg soutiendrait les Monténégrins. Oubliant les déprédations commises sur le territoire de Cattaro par ces montagnards, qui, à plusieurs reprises, n’avaient échappé aux rigueurs de l’Autriche que grâce à l’intercession de la Russie, la cour de Vienne prenait cette fois leur parti contre les Turcs, et blâmait l’expédition du Monténégro, dont le commandement avait été confié à Omer-Pacha, qui avait déjà remporté sur les rebelles quelques avantages. Toute la presse autrichienne attaquait le général en chef ottoman avec la même animosité que lorsqu’il combattait les Bosniaques. En même temps les agens russes et autrichiens, avec un ensemble qui faisait honneur à leur esprit de discipline, représentaient la Turquie comme livrée à une complète dissolution. Jamais on n’avait vu régner plus d’inquiétude sur le présent, plus de doute sur l’avenir ; jamais les opinions sur l’impossibilité de régénérer cet empire, ou de réussir à en étayer longtemps encore l’édifice chancelant, ne s’étaient exprimées avec plus de force et malheureusement avec moins de contradictions. La détresse de l’empire ottoman était mise à nu sans ménagement par des centaines de correspondances, et les choses représentées sous le jour le plus sombre. La Russie agitait la Bulgarie par son influence ; des brigands descendaient en grand nombre de la Servie, se répandaient dans les Balkans, s’éparpillaient en bandes dans tout le pays, et commettaient des actes de rapine pour lesquels ils trouvaient en Bulgarie des adhérens ou des protecteurs. Les discussions qui se poursuivaient à Constantinople sur l’affaire des lieux saints devenaient de plus en plus sérieuses, et les nombreux agens que la Russie entretenait dans les principautés poursuivaient leurs menées avec un redoublement d’activité. Au milieu de circonstances aussi critiques, aggravées par les éloquentes attaques du plus puissant organe de la presse anglaise, la Porte ottomane cherchait à faire face à toutes les difficultés. Elle poursuivait imperturbablement son expédition contre le Monténégro, et chose toute nouvelle dans les fastes de son histoire militaire, la direction de la campagne partait de Constantinople, les ordres émanaient du séraskiérat, comme ils émanaient du conseil aulique dans les guerres de l’Autriche contre le général Bonaparte. On alléguait pour raison de cette conduite à Constantinople la nécessité de rendre les généraux plus hardis, en les débarrassant du poids de la responsabilité, et de former un véritable état-major, celui de la Turquie n’existant que de nom. Cependant les véritables causes pour lesquelles le séraskier avait adopté la méthode du conseil aulique étaient le désir de surveiller Omer-Pacha et la crainte de lui laisser tout le mérite de l’expédition. Quoi qu’il en soit, le séraskier, au mois de janvier 1853, avait donné à Ismaïl-Pacha, qui était dans l’Herzégovine, l’ordre de marcher sur Droubniak, afin de faire sa jonction avec Omer-Pacha dans la vallée de la Moracca. Il espérait ainsi, par un coup vigoureux, mettre fin à l’insurrection du Monténégro, lorsque la mission du comte de Linange à Constantinople vint arrêter Omer-Pacha au moment où de nouveaux succès allaient sans doute grandir sa renommée militaire.

On sait quel était l’objet de la mission du comte de Linange. Outre le but spécial qu’elle poursuivait par l’intermédiaire de cet agent extraordinaire, l’Autriche avait un but plus général et moins connu. Elle tenait à prouver qu’au besoin, pour faire écouter sa voix, elle pouvait se passer du concours de la Russie. De 1826 à 1828, le cabinet de Vienne avait souvent contribué à diriger la politique du divan par la correspondance que le conseiller de cour Frédéric de Gentz, un homme d’un esprit rare et le publiciste le plus éminent de l’Allemagne, entretenait avec les hospodars de Valachie et de Moldavie, notamment avec Grégoire Ghika. À cette époque, la cour de Vienne était loin de subir entièrement l’influence de celle de Saint-Pétersbourg, et quelques-unes des lettres de Gentz, écrites peu avant la déclaration de guerre en 1828, s’exprimaient sur le compte de l’empereur Nicolas avec une sévérité railleuse qui montrait plus que de l’indépendance. Le portrait du tsar y était tracé d’une main hardie, et les plaisanteries sur son infériorité comme militaire faisaient plus d’honneur à la verve intempérante du bel esprit qu’à la prudence du diplomate. Dans ces lettres, Gentz défendait habilement la cause des Turcs et peignait les dangers de l’ambition russe avec la profondeur d’un homme d’état [3]. Après la campagne de 1829, le traité d’Andrinople, la révolution de 1830, et surtout après les désastreux événemens de 1848, l’ascendant de la Russie avait considérablement grandi, et l’Autriche se souvint des remarquables conseils de Gentz. À la fin de 1852 surtout, on aurait été bien aise à Vienne de secouer une influence qui pesait, et qui laissait des souvenirs non moins blessans pour la nation que pour son jeune souverain. Les agens et les partisans de l’Autriche firent entendre à Constantinople et dans les principautés des discours où ils insistaient sur le danger qu’il y avait à resserrer l’accord de l’Autriche et de la Russie, lorsque la première de ces puissances ne demandait pas mieux que d’être rendue à elle-même. La Porte-Ottomane jugea sans doute à propos de subir les dures conditions que l’Autriche mettait à sa neutralité dans le conflit qui se préparait entre la Turquie et la Russie, et qui s’annonçait à l’horizon comme un orage. Le comte de Linange obtint par des moyens empruntés aux Russes tout ce qu’il avait exigé, et il partit sans vouloir attendre le prince Menchikof, qui aurait presque pu voir, en arrivant dans le Bosphore, la fumée du bateau à vapeur qui emportait le diplomate allemand dans la mer de Marmara. Il convenait également à l’Autriche et à la Porte-Ottomane que les représentans des deux empereurs ne se trouvassent pas ensemble sur les rives du Bosphore. Les Autrichiens auraient semblé devoir leur succès à une nouvelle intervention des Russes, et le comte de Linange n’aurait pas pu refuser, s’il fût demeuré à Péra, de se joindre au prince Menchikof dans ses demandes et ses attaques contre le divan.

Une plume habile a raconté ici même [4] toutes les péripéties de la mission du prince Menchikof et le rôle si considérable joué dans ce grand drame diplomatique par lord Stratford de Redcliffe et Rechid-Pacha, à qui revient l’honneur d’avoir démontré avec évidence la nécessité où était l’Europe de résister par le glaive à la Russie. Les conséquences qu’allait entraîner cette démonstration pour la Turquie même n’étaient plus douteuses. La guerre devenait inévitable, et c’était sur les principautés qu’elle allait peser d’abord, replaçant ainsi en présence Omer-Pacha et les généraux russes sur un théâtre où ils s’étaient déjà connus.


II

On sait que les principautés furent envahies plusieurs mois avant la déclaration de guerre. Dès le mois de décembre 1852, les hospodars avaient de justes motifs de craindre une occupation, et au mois de mars 1853 les appréhensions croissantes du prince de Valachie lui dictèrent une lettre à Rechid-Pacha, alors hors des affaires, mais toujours regardé comme un ministre nécessaire, dans laquelle il lui conseillait de préférer l’amitié de la cour de Pétersbourg à celle de l’Occident.

Vers le 20 mai 1853, on sut à Bucharest que les troupes russes, concentrées le long du Pruth, avaient terminé tous leurs préparatifs pour le passage de cette rivière. La plus pénible agitation régnait à Bucharest et à Jassy dans les régions du pouvoir, et les inquiétudes du prince Stirbey furent vivement augmentées par la question que lui adressa un diplomate étranger, qui lui demanda quelle marche il comptait suivre, comment il espérait concilier ses obligations envers le protecteur avec ses devoirs envers le suzerain. Il crut ne devoir faire aucune réponse, mais ces simples paroles dessinèrent à ses yeux les difficultés de sa situation avec une netteté qu’elles n’avaient peut-être pas encore dans son esprit, elles déchirèrent un voile qu’il se plaisait à épaissir. Au milieu des incertitudes qui le troublaient, l’hospodar se décida à envoyer à Jassy, — pour féliciter sur sa convalescence le prince Ghika, qui avait été gravement malade, — son cousin, le colonel Nicolas Bibesco, en lui donnant l’ordre de voir ce qui se passait au-delà du Pruth ; mais le consul-général de Russie, qui savait le peu d’intérêt que le prince Stirbey portait à son collègue de Moldavie, dont il avait à plusieurs reprises déclaré l’état incurable, et dont il avait même sollicité la succession provisoire à Constantinople, lui interdit cette attention inopportune, en s’engageant à lui faire connaître lui-même le moment où le premier bataillon russe passerait le Pruth.

Ce moment ne se fit pas attendre. Presque en même temps on apprit à Bucharest le départ du prince Menchikof, puis la remise de l’ultimatum du comte Nesselrode, enfin le refus de la Porte. Il devint alors évident pour le prince Stirbey que les principautés allaient devenir un gage entre les mains de la Russie. Il s’accommoda néanmoins de sa nouvelle et difficile position. Ayant reçu du prince Gortchakof l’ordre de prendre les mesures nécessaires pour l’approvisionnement des troupes impériales, qui se disposaient à occuper la Valachie, il répondit par des expressions de dévouement inutilement exagérées, au dire même de ses amis. En même temps il expédia le major Nicolesco vers les pachas ottomans commandant les districts riverains, pour les prier d’empêcher les bandes turques de passer le Danube. Le vassal du sultan traçait donc sur le territoire même de l’empire la limite où devaient s’arrêter les sujets de son suzerain ! Dès que l’on connut à Bucharest le refus de la Porte-Ottomane d’accepter l’ultimatum du cabinet russe, M. Khalchinski, consul-général de Russie dans les deux principautés, qui avait mérité la confiance entière de sa cour par son habileté, partit pour Kichenef, où était le prince Gortchakof, mais non sans laisser l’hospodar sous la surveillance de son propre directeur du département de l’intérieur [5]. Enfin le 27 juin le prince reçut du quartier-général de Kichenef la nouvelle que les troupes allaient passer la frontière des principautés, et fut averti en même temps d’avoir à organiser les approvisionnemens qui n’étaient provisoirement demandés que pour une division.

L’armée russe passa le Pruth le 2 juillet sous les ordres du général en chef prince Gortchakof : elle était forte de 91,000 hommes et de 240 pièces de campagne ; il y avait 60,500 hommes d’infanterie, 17,640 de cavalerie, et 4,504 artilleurs. Elle avait en outre 92 pièces de siège et 1,738 artilleurs pour les servir [6]. Le parc des munitions, les équipages de ponts, l’intendance pour les subsistances et l’administration des hôpitaux avaient reçu l’organisation la plus parfaite qu’on pût leur donner alors en Russie et à une grande distance de la capitale de l’empire, le gouvernement impérial ayant mis à profit les années 1851 et 1852 pour compléter le quatrième et le cinquième corps, qui composaient l’armée du prince Gortchakof. Il y avait dans cette armée des régimens qui s’étaient mis en marche de la Finlande dès le mois de février, et qui étaient épuisés de fatigue en arrivant à Jassy.

Le consul-général de Russie, revenu de Kichenef à Bucharest avant l’arrivée du prince Gortchakof, communiqua au prince Stirbey une dépêche du comte de Nesselrode dont il avait déjà donné connaissance à l’hospodar de Moldavie, et ajouta qu’il y trouverait les indications les plus précises « sur la conduite qu’il aurait à tenir à l’égard de la Porte-Ottomane. » La dépêche défendait entre autres choses toutes relations avec le ministère turc et Constantinople, et ordonnait la suspension du paiement des tributs à la Porte. L’hospodar de Moldavie fit connaître immédiatement cette défense à Rechid-Pacha avec la peine la plus sensible, « afin, disait-il, que le grand-vizir avisât dans sa haute sagesse et de la manière qu’il jugerait convenable. » Il fit en même temps part de sa démarche au prince Gortchakof, qui lui répondit par un silence significatif. L’hospodar de Valachie mit la dépêche du comte de Nesselrode dans son portefeuille, et se tut.

L’avant-garde russe, commandée par le général comte Anrep, fit son entrée à Bucharest le 15 juillet 1853. Cette entrée fut solennelle, et le métropolitain bénit les troupes russes à leur défilé. Le prince Gortchakof fut reçu avec le même cérémonial, et l’hospodar, par ordre supérieur, lui fit la première visite [7]. À la fin du mois de juillet, les forces russes, ayant leur quartier-général à Bucharest, occupaient toute la ligne de Galatz à Giurgevo. Un corps de dix à douze mille hommes, sous les ordres du général Fischbach, avait été envoyé vers Slatina, sur l’Olto, et à Craïova, chef-lieu de la Petite-Valachie, pour observer les mouvemens des Turcs à Widdin. Les populations au milieu desquelles s’installaient ces troupes étaient plongées dans la stupeur ; elles se souvenaient des charges que leur avait imposées l’occupation de 1848-51. Les traces du premier séjour des Russes étaient à peine effacées, les moissons reparaissaient à peine dans les sillons dévastés, et déjà les lourds chariots de l’artillerie foulaient de nouveau les épis, les cavaliers cosaques ravageaient de nouveau les champs de maïs, sans pitié pour la doubleur des paysans roumains, qui pouvaient s’écrier comme leurs ancêtres :

Barbarus has segetes !

À cette époque, la Turquie était à la merci d’un coup de main des Russes : elle n’avait à leur opposer en Bulgarie que dix-huit ou vingt mille hommes de troupes régulières depuis Malchin jusqu’à Widdin. Les fortifications de Routschouk, de Silistrie, de Choumla et de Varna étaient dans un état déplorable, le divan ne les ayant pas fait réparer depuis 1828 [8]. Déjà les émissaires russes, qui travaillaient la population bulgare depuis des années, affirmaient que les rayas n’attendaient que le passage du Danube par l’armée impériale pour se soulever contre l’oppression des Turcs.

Il n’y avait en Turquie qu’un seul général qui fût en état d’organiser et de concentrer en toute hâte une armée capable de lutter contre une excellente armée russe commandée par les généraux les plus expérimentés [9]. Ce fut à Omer-Pacha, dont l’Autriche venait d’arrêter le bras au moment où il espérait porter des coups décisifs au Monténégro, que la Porte confia la défense de son empire contre l’agression des Russes.

Le général ottoman se mit aussitôt à l’œuvre et fit marcher les troupes turques de tous les points de la Turquie d’Europe : de Constantinople, d’Andrinople, de Monastir, de la Bosnie et de l’Herzégovine. En attendant l’arrivée de ces troupes en Bulgarie, il se rendit immédiatement à Choumla et ordonna la construction de batteries pour la défense de Routschouk et de Silistrie. Un vaste camp retranché fut établi à Choumla même. Omer-Pacha était puissamment aidé dans ces travaux par les officiers prussiens qui depuis plusieurs années se trouvaient au service de la Porte, et surtout par le colonel Magnan, officier français d’un caractère plein de fermeté et d’une rare intelligence [10] ; mais la meilleure défense de la Turquie n’était pas sur son propre territoire : elle était dans les vices de l’administration de l’armée russe. Trois mois ne s’étaient pas écoulés depuis que cette armée occupait les plaines du Danube, et déjà elle était incapable de tenter un mouvement agressif contre celle d’Omer-Facha. Pendant que l’armée turque se renforçait en Bulgarie, celle du prince Gortchakof s’amoindrissait en Valachie ; les dilapidations de l’intendance, ce cancer de l’empire russe, les chaleurs excessives de l’été de 1853, les exhalaisons malsaines des marais du Danube, qu’on ne s’inquiéta point d’éviter, la mauvaise nourriture des soldats, le désordre qui régnait au sein de l’abondance, toutes les causes de faiblesse d’une armée russe, si connues et si souvent décrites, avaient mis dans l’armée du prince Gortchakof, au bout de trois mois, près de trente mille hommes hors d’état d’entreprendre une invasion de la Bulgarie. Une autre cause était venue d’ailleurs paralyser les mouvemens du général en chef russe. L’empereur Nicolas pensait que le déploiement d’un appareil formidable obligerait les Turcs à céder et empêcherait la guerre elle-même ; il croyait donc devoir se borner à la menace, quand il pouvait frapper un coup, sinon décisif, au moins terrible. C’était là une grave erreur, et quand la guerre fut devenue inévitable, ses moyens d’agression se trouvèrent momentanément diminués par les causes que nous venons de signaler, tandis que les moyens de défense des Turcs s’étaient augmentés.

À la fin de septembre 1853, Omer-Pacha avait réuni en Bulgarie soixante mille hommes. Sa situation était, il est vrai, très difficile. Ce n’était pas seulement contre l’ennemi campé en face de lui qu’il avait à lutter, mais contre les généraux mêmes qui étaient placés sous ses ordres. Leur infériorité les rendait envieux, et l’envie prenait le masque du fanatisme. Les lieutenans d’Omer-Pacha exprimaient tout haut leur éloignement pour un chef qui était giaour. Le serdar était en lutte continuelle avec le mejlis (conseil de guerre), à qui appartenait exclusivement l’approvisionnement de l’armée, et qui, comme l’intendance russe, commettait des vols crians. Le ministre de la guerre avait adjoint à Omer-Pacha un état-major à la tête duquel était placé Ahmed-Pacha, mais cet état-major, ne figurait que de nom. Rendu excessivement soupçonneux par les trahisons semées sur sa route, le serdar avait établi dans sa maison à Choumla une chancellerie composée d’une douzaine d’écrivains auxquels il dictait les instructions les plus minutieuses, qu’il adressait aux différens corps d’armée, aux régimens et même aux bataillons. Ces instructions concernaient les mouvemens, les approvisionnemens, l’habillement des troupes, l’établissement des hôpitaux et des magasins. Il faisait mouvoir ses troupes, posait aux divers régimens de continuels changemens de résidence, et se servait de ces manœuvres compliquées pour dérouter ses propres généraux et les espions russes qui infestaient la Bulgarie. En vain M. Mavros, inspecteur général des quarantaines en Moldo-Valachie, s’évertuait-il à dresser des états de situation des forces ottomanes : chaque semaine, il fallait donner des états entièrement contraires à ceux qui avaient précédé. Tantôt l’armée d’Omer-Pacha était réduite à trente mille hommes, tantôt le double même de ce chiffre était dépassé. M. Mavros remplaçait les données exactes qu’il ne pouvait obtenir par des conjectures ; il croyait montrer beaucoup de pénétration et éviter toute erreur en acceptant pour vraie l’évaluation la plus faible. Le prince Gortchakof fut donc toujours mal renseigné sur le chiffre des troupes ottomanes, et jusqu’au grand conseil de guerre tenu à Varna entre le maréchal Saint-Arnaud, lord Raglan et le serdar, ce chiffre resta inconnu, Omer-Pacha ayant poussé la méfiance au point de ne pas même envoyer au ministère de la guerre à Constantinople le tableau détaillé de son ordre de bataille, que lui avait demandé à plusieurs reprises le séraskier Méhémet-Ali-Pacha, le seul des dignitaires turcs pour qui il témoignât de l’amitié.

Pour s’assurer de l’exécution de ses ordres multipliés, le serdar employait seize aides-de-camp, presque tous officiers magyars ayant pris part à l’insurrection hongroise, et qui étaient entrés au service de la Turquie. Ces officiers montraient un grand zèle et un grand dévouement à la personne d’Omer-Pacha, et de plus une rare activité. Le seul homme qui pendant toute cette guerre ait joui de la confiance du généralissime ottoman et qui ait été chargé de l’ensemble des travaux de sa chancellerie a été le Polonais Wolski, connu sous le nom de colonel Rustem-Effendi, bien qu’il n’ait pas changé de religion.

Cependant la Porte avait déclaré la guerre à la Russie dans un grand conseil qui fut tenu le 27 septembre 1853, bien que la publication de son manifeste n’ait eu lieu que le 4 octobre suivant. D’après les ordres qu’il avait reçus de Constantinople, Omer-Pacha adressa le 8 octobre au prince Gortchakof une lettre pour le sommer d’évacuer les principautés dans un délai de quinze jours. En même temps il dirigea de douze à quinze mille hommes sur Routschouk et une force égale sur Widdin. Le général en chef russe fit une réponse négative, mais modérée, tandis que ses lieutenans lui prêtaient le langage de Léonidas, et se prépara de son côté aux hostilités. Il lui importait d’avoir quelques bâtimens légers à Ibraïla ; il donna l’ordre au commandant de la flottille qui se trouvait à Ismaïl de forcer le passage sous le canon d’Isaktcha avec une partie de sa petite escadre, Isaktcha est un petit fort qui commande un bras du Danube, le seul où il y ait pendant la saison des chaleurs assez d’eau pour remonter le fleuve. Ce fort n’était alors armé que de deux canons de petit calibre ; deux bateaux à vapeur et une chaloupe canonnière russes forcèrent le passage avec une perte d’environ cinquante hommes. Le général Lüders, qui occupait sur la rive gauche du fleuve et presqu’en face d’Isaktcha le village de Satanof en Bessarabie, protégea de son artillerie le passage de la flottille [11].

Malgré ce premier engagement, où les Russes avaient été les agresseurs, les ambassadeurs de France et d’Angleterre obtinrent de la Porte-Ottomane que les hostilités seraient suspendues pendant un mois, et des ordres furent en conséquence expédiés dans ce sens aux commandans en chef des armées d’Europe et d’Asie. Omer-Pacha voyait pourtant la saison déjà avancée ; il voulait en outre s’emparer d’un point stratégique sur le Danube pour empêcher toute communication de l’armée russe avec la Servie, où elle trouvait de grandes sympathies, et pour assurer son flanc gauche. Aussi ne tint-il aucun compte des ordres qu’il avait reçus de Constantinople, et commanda-t-il à Ismaïl-Pacha de passer le Danube de Widdin à Kalafat. Pour assurer le succès de cette manœuvre hardie ainsi que des travaux qu’il se proposait de faire à Kalafat, Omer-Pacha dirigea de vingt à vingt-cinq mille hommes sur Turtukaï, afin de faire une démonstration contre le centre de l’armée russe. Néanmoins, comme il avait eu soin de réunir à Routschouk une force égale, le prince Gortchakof fut induit en erreur, et crut que le serdar voulait tenter le passage du Danube à Giurgevo. Le gros de l’armée russe fut donc échelonné sur la route de Bucharest à Giurgevo. Ainsi le prince Gortchakof semble s’être laissé tromper deux fois : il ne croyait pas que le but principal d’Omer-Pacha fût de s’établir dans la Petite-Valachie, où il n’avait envoyé qu’une division d’infanterie pour renforcer le général Fischbach, et il se portait sur Giurgevo, tandis que le serdar allait faire une descente à Oltenitza. Peut-être le généralissime russe n’avait-il pas de forces suffisantes pour empêcher les Turcs de s’établir soit dans la haute, soit dans la Basse-Valachie.

Dans la nuit du 2 novembre 1853, le serdar fit occuper l’île située en face de Turtukaï, au confluent de l’Ardgis et du Danube, par des soldats d’infanterie et y fit élever des batteries. Le lendemain, ses troupes s’installèrent dans le bâtiment de la quarantaine, au pied du village même d’Oltenitza, sur la rive gauche du Danube. Le prince Gortchakof n’attachait d’abord aucune importance à l’occupation de ces points par les Turcs ; mais le jour suivant, ayant appris que des travaux considérables avaient été exécutés par eux, il donna l’ordre au général Dannenberg, commandant le quatrième corps, de rejeter les Turcs de l’autre côté du Danube. Ce fut le général de division Pavlof qui fut chargé de cette opération. Il avait sous ses ordres la brigade du général Ochterlone, composée de huit bataillons d’infanterie, un régiment de hulans, et douze bouches à feu.

Le village d’Oltenitza est situé sur une longue colline entre l’Ardgis et le Danube. De ce village jusqu’au bâtiment de la quarantaine s’étend une plaine d’une portée et demie de canon, bordée à droite, du côté de l’Ardgis, par des broussailles et un marais [12]. En vingt-quatre heures, les Turcs avaient élevé des parapets au-delà du bâtiment de la quarantaine, entre l’Ardgis et le Danube, et les avaient armés de huit pièces de canon ; mais ces travaux n’étaient pas encore achevés au moment où commença l’attaque des Russes. De chaque côté du Danube et de l’Ardgis, il restait un intervalle qui pouvait être franchi par cinquante soldats de front. Le 4 novembre au matin, les forces russes, s’élevant à neuf mille hommes environ, marchèrent à l’attaque de ces travaux inachevés des Turcs, qui n’avaient à leur opposer sur la rive valaque du Danube que trois mille quatre cent quarante-six hommes. Dans ce nombre, il est vrai, outre cent vingt cavaliers, on comptait deux cents chasseurs formés à l’instar de ceux de Vincennes, et qui avaient été exercés par un brave officier français, d’Anglars, mort depuis en Crimée. Omer-Pacha, placé sur une colline près de Turtukaï, sur la rive droite du Danube, ayant à ses côtés l’habile et audacieux général espagnol Prim, observait les mouvemens de l’ennemi. Le serdar craignait beaucoup que ses troupes, dont il connaissait l’exaltation, et qui se trouvaient pour la première fois en face des Russes, ne montrassent trop de précipitation : il avait donc ordonné à ses officiers de laisser approcher l’ennemi jusqu’à portée de fusil. Ses ordres furent exécutés avec une grande précision et un admirable sang-froid ; mais aucun pacha ne fut présent pendant le combat : ils s’étaient tous furtivement retirés à Turtukaï, et l’honneur de la journée resta tout entier au colonel Osman-Bey. Les Russes marchèrent à l’assaut sur trois colonnes, et les Turcs ne répondirent à leur canonnade que par l’artillerie qu’ils avaient dans l’île située en face de Turtukaï. Quand les Russes furent à soixante pas des parapets, les Turcs les reçurent avec la mitraille et la fusillade la mieux nourrie. Les chasseurs ne visaient que les officiers. Le choc fut terrible. Au bout de dix minutes, tous les colonels et tous les majors russes étaient tués ou blessés, et l’effectif des officiers du tsar réduit à tel point, que le régiment de hulans était hors de combat. Le général Ochterlone, Écossais d’origine, racontant cette affaire quelques jours plus tard au consul-général d’Angleterre à Bucharest, avouait que pendant dix minutes la stupéfaction de ses troupes avait rendu tout commandement impossible, et qu’il regardait comme un miracle d’être revenu sans blessure. Les Russes laissèrent près de quatre mille hommes morts ou blessés sur le champ de bataille. L’état-major russe, frappé de consternation, porta à quarante mille hommes l’effectif de l’armée turque à Oltenitza ; on craignit même un moment de voir Omer-Pacha à Bucharest, où rien n’aurait pu l’empêcher de faire une pointe. Les ministres valaques (le prince était parti) vinrent trouver le consul-général de France et le prier de leur prêter son appui et sa protection auprès du serdar dans le cas où il entrerait à Bucharest : ils se reconnaissaient coupables envers le sultan et redoutaient la colère du vainqueur. La plus grande confusion régnait dans les ordres du prince Gortchakof. Ce désastre refroidit l’enthousiasme des soldats russes et tempéra la jactance de leurs officiers [13]. Telle était l’étrange confiance des troupes du tsar dans leur fortune, qu’après cinq mois de séjour à Bucharest, rien n’était préparé dans les hôpitaux pour le traitement des hommes atteints par le fer de l’ennemi. La charpie, les bandages, les objets les plus nécessaires manquaient entièrement, et les malheureux blessés restèrent abandonnés pendant quatre ou cinq jours avant de recevoir les premiers soins ; il n’y eut pas même d’exception pour les officiers, dont quelques-uns se plaignirent amèrement [14]. La population de Bucharest, à l’exception de quelques grands fonctionnaires et de l’entourage de l’hospodar, salua avec bonheur le triomphe des Turcs.

À la suite de la retraite d’Oltenitza, le prince Gortchakof donna ordre au général Osten-Sacken, qui commandait le troisième corps d’armée, réparti dans la Bessarabie et dans la Russie méridionale, de lui envoyer des renforts dans les principautés. Lui-même, il se porta avec quarante mille hommes, qu’il avait réunis de divers points, et dont les pluies torrentielles avaient retardé la marche, sur Oltenitza, afin d’attaquer de nouveau les Turcs ; mais il se contenta d’observer leurs mouvemens. Le 12 novembre, Omer-Pacha, voyant que le Danube grossissait, ramena ses troupes des positions qu’elles occupaient, et les fit repasser sur la rive droite. On fit ensuite par ses ordres une descente dans l’île de Mokan, située à une demi-lieue en aval de Giurgevo, et qui devint pendant tout l’hiver le théâtre de continuelles escarmouches.


III

Pendant qu’Omer-Pacha absorbait l’attention du prince Gortchakof par son coup de main hardi sur Oltenitza, Ismaïl-Pacha passait sans aucun obstacle de Widdin à Kalafat et s’y établissait. La campagne, ainsi commencée, promettait d’être rude, et il importait aux Russes d’avoir entre leurs mains les rênes de l’administration des principautés. Déjà quelques mesures avaient préparé, à Bucharest comme à Jassy, l’installation d’un nouveau pouvoir. Il fallut procéder sans plus de retard à cette installation. En ordonnant aux hospodars, le 15 juin 1853, de suspendre le paiement du tribut à la Porte, la Russie n’ignorait certainement pas les conséquences de la conduite qu’elle leur imposait. Sans que la Russie désirât l’éloignement immédiat des hospodars, elle ne pouvait se dissimuler qu’il était de son intérêt de faire dans les principautés ce qu’elle avait fait en 1806, lorsqu’elle avait retiré le pouvoir au prince Ypsilanti, qui lui était cependant tout dévoué, et en 1828, lorsque l’hospodar Grégoire Ghika s’était retiré devant l’armée d’occupation. Néanmoins la Russie voulait éviter l’initiative d’une pareille mesure, odieuse de la part d’un gouvernement protecteur : elle voulait que la Porte-Ottomane fût amenée à se prononcer la première au nom de son autorité méconnue. Fidèle à ses instructions, le prince Gortchakof souleva pour le prince Stirbey un des coins du voile qui couvrait les projets de la cour protectrice. L’hospodar, mis en demeure de provoquer sa destitution par une résistance ouverte à la Porte, voulut un ordre écrit, et mit en œuvre pour l’obtenir toutes les finesses de la diplomatie. Les agens russes refusèrent d’engager ainsi leur gouvernement, et on vit alors l’hospodar les menacer de partir, non pour satisfaire la Russie, mais pour donner un témoignage d’obéissance à la Porte. Il résolut ensuite de porter la question devant le gouvernement russe lui-même. Il présenta au consul-général de Russie une lettre adressée au comte de Nesselrode et annonçant son prochain départ [15], lettre que le consul jeta sur la table en déclarant qu’il ne se prêterait jamais à servir d’intermédiaire pour faire connaître une décision hostile à la Russie. L’hospodar, décidé à rompre la glace, envoya la lettre le lendemain au prince Gortchakof, en le priant de la faire parvenir à son adresse. S’il espérait ainsi faire fléchir l’inexorable taciturnité officielle qui lui refusait l’ordre écrit qu’il sollicitait, il se trompa. Le prince Gortchakof pressa dès-lors l’hospodar de se prononcer ; il refusa même l’invitation à dîner que lui adressait Stirbey, disant qu’il ne pouvait l’accepter tant qu’il ne saurait pas s’il avait affaire a un ami ou à un ennemi de la Russie. La lettre au comte de Nesselrode fut cependant expédiée, et l’hospodar effrayé voulut alors lui en faire parvenir une seconde pour rétracter la première. Le prince Gortchakof refusa de faire parvenir cette nouvelle lettre avant que le divan ad hoc convoqué par le prince Stirbey ne se fût prononcé sur le parti à prendre [16]. La Porte prit enfin une décision. Elle permit, on le sait, aux hospodars [17] de rester tant qu’ils seraient en mesure de faire respecter les attributions essentielles de l’autorité du pouvoir suzerain. L’échéance du tribut arriva le 13 octobre. Le prince Stirbey ne paya pas et prétendit rester. Il fallut alors que la Russie intervînt, et le gouvernement du tsar dut lui donner à entendre qu’il était temps qu’il se retirât. Le prince Gortchakof, tout en lui faisant à ce sujet une ouverture non équivoque, apporta assez de ménagemens dans ses communications pour laisser à l’hospodar Stirbey les apparences de la liberté du choix. Celui-ci comprit le sens des paroles qui lui étaient adressées : il ne demanda que deux concessions, la première qu’on voulût bien soustraire encore pour quelques jours le fait de sa retraite à la publicité, la seconde qu’on lui permît de se retirer sous le prétexte d’un voyage en Autriche et en remettant provisoirement les rênes du pouvoir au conseil administratif. L’hospodar savait que l’opinion publique à Bucharest saurait gré aux Russes de délivrer la Valachie d’un gouvernement impopulaire : il voulait éviter le spectacle pénible de la satisfaction causée par son départ. Ses deux demandes lui furent accordées, et une pension de mille ducats par mois fut allouée à chacun des hospodars [18]. Le prince Stirbey s’empressa alors d’écrire à Rechid-Pacha une lettre en date du 13 octobre, dans laquelle il représentait sa décision de quitter le pays comme dictée par la conviction qu’il avait acquise de ne pouvoir remplir ses devoirs envers la Porte. Cette lettre se terminait par la prière que l’hospodar faisait à Rechid-Pacha de déposer aux pieds de sa majesté le sultan l’hommage respectueux de son sincère dévouement et de son inviolable attachement à son auguste personne. La retraite des hospodars étant ainsi un fait accompli, le baron Budberg fut nommé gouverneur-général des principautés ; il eut sous ses ordres en Valachie le consul-général et conseiller d’état Khalchinski, et en Moldavie le prince Orousof.

Cependant l’armée russe, au moyen d’une partie du troisième corps d’armée, avait réparé ses vides et avait été portée à quatre-vingt-dix mille hommes, dont vingt-quatre mille de cavalerie ; elle disposait de trois cent cinquante bouches à feu. L’armée turque avait aussi été considérablement augmentée, et Omer-Pacha se trouvait à la tête de forces qui égalaient presque celles de l’ennemi. Il commença donc à harceler les Russes tout le long du Danube, et à faire des descentes à l’improviste à Kalarache, à Mokan, à Giurgevo, à Zimnitza, à Tournou et à Islas. Ces descentes étaient reçues vigoureusement par les Russes, et les pertes étaient presque toujours égales, mais elles tenaient l’armée ennemie dans une constante alerte, et mettaient le général en chef dans l’obligation de diviser ses forces. Le plan d’Omer-Pacha s’exécutait avec une suite et une fermeté qui lui font honneur, et qui en Allemagne et parmi les généraux russes mêmes, qui avaient deviné ses intentions, ont été l’objet d’une juste admiration. Il s’était retiré avec le gros de son armée dans le camp retranché de Choumla, et il avait fait passer un corps de près de trente mille hommes à Kalafat, où les Turcs avaient élevé de vastes et formidables fortifications. L’établissement des Turcs à Kalafat et la forte position qu’ils s’y étaient faite inquiétaient l’armée russe et dérangeaient les plans du prince Gortchakof, qui projetait une campagne en Bulgarie pour le printemps de 1854 ; de plus, ses desseins sur la Servie, dont il espérait beaucoup, étaient traversés. Le général en chef russe se décida donc à prendre Kalafat, et dirigea contre ce village, devenu une place forte entre les mains des Turcs, trois divisions d’infanterie, six batteries légères, douze batteries de gros calibre, quatre régimens de cavalerie et huit régimens de cosaques, en tout de quarante à quarante-cinq mille hommes qui devaient cerner et attaquer le camp retranché et très étendu des Turcs. Cette force considérable, dont on connut bientôt la composition et le nombre dans le camp des Turcs, les remplit d’inquiétude, parce que ceux qui étaient à Kalafat ne s’étaient pas encore mesurés avec les Russes, et que l’effet moral produit par le combat d’Oltenitza s’était déjà affaibli. Les avant-postes turcs étaient dans des alarmes constantes. Pour faire cesser cette fâcheuse situation, Omer-Pacha appela Iskender-Bey à commander les avant-postes. Le lieutenant qui avait franchi avec tant d’audace et de bonheur les défilés de l’Herzégovine habitua peu à peu la cavalerie turque et les bachi-bouzouks non-seulement à ne pas craindre les lances des cosaques, mais à prendre l’offensive alors même que l’ennemi était supérieur en nombre. Iskender-Bey, qui parle parfaitement le turc et qui s’est complètement identifié avec la vie et les habitudes de l’Orient, parvint à organiser des régimens de bachi-bouzouks et à les soumettre à la discipline militaire. C’est jusqu’à ce jour la seule tentative de ce genre qui ait réussi, et Iskender-Bey est le seul qui ait transformé ces bandes sauvages et à demi nues en soldats réguliers. À la tête de ses cavaliers, Iskender-Bey harcelait les Russes sur tous les points de leur ligne, et tombait quelquefois même au milieu de leurs cantonnemens, à Tchoupercheni, à Poyana, à Skripéty ; ses bachi-bouzouks répandirent bientôt la terreur parmi les cavaliers russes, qui peu de temps auparavant méprisaient ces hordes indisciplinées.

Dans la plaine de Kalafat, à droite de la route qui mène de ce petit bourg à Radovan, où se trouvait le quartier-général de l’armée russe, est situé le village de Tchetaté, sur des collines qui s’élèvent à une distance de cinq ou six lieues de Kalafat et à une lieue du Danube. L’aide-de-camp général Anrep, un des plus brillans officiers de l’armée russe, se servit habilement de cette position pour tendre aux Turcs un piège qui, sans leur bravoure, leur aurait été fatal. Une division d’infanterie russe prit position à Tchetaté et établit une batterie sur une colline qui domine la plaine devant ce village. Ismaïl-Pacha, commandant de la garnison de Kalafat, inquiet de voir les Russes s’établir sur son flanc gauche, appréhendant de les voir descendre le Danube pour prendre Kalafat à revers et le cerner, se décida à sortir de son camp retranché et à marcher contre la position de Tchetaté. Le 6 janvier 1854, douze bataillons d’infanterie, trois régimens de cavalerie et quatre bataillons d’artillerie, sous les ordres d’Ismaïl-Pacha, d’Ahmed et de Mustafa-Pacha, attaquèrent de bon matin les Russes rangés en bataille devant le village. Après un combat d’une heure, l’infanterie russe plia ; Iskender-Bey fit une charge de cavalerie, pénétra dans le village et sabra les artilleurs jusque sur leurs pièces. L’artillerie russe, ayant perdu presque tous ses chevaux, laissa dix canons au pouvoir des Turcs. L’infanterie se rallia derrière le village, protégée par les tranchées et par la batterie établie sur la colline, et un nouveau combat très meurtrier s’engagea. Les Russes furent encore enfoncés et se retirèrent avec précipitation ; mais Ismaïl-Pacha, Mustafa-Pacha et Iskender-Bey furent blessés, et l’hésitation se mit dans les rangs des Turcs ; néanmoins ils se préparaient à poursuivre vivement les Russes, lorsqu’une colonne forte de deux régimens d’infanterie, sous les ordres du colonel russe Baumgartner, qui avait été lancée par les ordres de l’aide-de-camp général Anrep, prit les Turcs à revers et leur coupa la route de Kalafat. Les Turcs, voyant le danger qui les menaçait, abandonnent Tchetaté, se pressent en colonnes serrées et se précipitent avec une indomptable énergie sur l’ennemi, dont ils enfoncent les rangs à la bayonnette. Les Russes sont dispersés, et les Turcs regagnent Kalafat, emportant leurs morts et leurs blessés, ceux des Russes, et des milliers de fusils et de gibernes. Faute de chevaux, ils ne purent enlever les pièces russes, qu’ils enclouèrent. C’était la première fois que les Turcs se battaient à l’arme blanche contre les Russes et avec une vigueur qu’aiguillonnait la certitude d’une destruction totale, s’ils n’avaient pas réussi à passer au travers des rangs ennemis. Les Russes eurent dans cette journée près de cinq mille hommes hors de combat, et de ce jour-là ils se bornèrent à des démonstrations qui ne furent pas suivies d’attaques, bien que le prince Gortchakof eût annoncé publiquement à Bucharest qu’il avait ordre de prendre Kalafat coûte que coûte, et de jeter les Turcs dans le Danube.

En Bulgarie cependant, Omer-Pacha avait à lutter avec des difficultés intérieures plus redoutables peut-être que les attaques des Russes. Le ministre de la guerre Méhémet-Ali-Pacha excitait le fanatisme musulman. Des volontaires arrivaient par milliers du fond de l’Asie et des déserts de l’Arabie. Chaque jour, on pouvait voir ces hordes barbares, avec leurs coiffures étranges, armées de vieux tromblons ou d’énormes pistolets, la ceinture chargée de larges poignards, de yatagans d’une longueur démesurée, traverser les rues de Constantinople, défiler sous les yeux du ministre de la guerre, sur la vaste place du séraskiérat et se rendre aussitôt à l’armée d’Omer-Pacha. Sans solde, ne recevant qu’un pain par jour pour toute nourriture, n’obéissant qu’aux ordres du chef de leur tribu, ces volontaires infestaient toute la Bulgarie et étaient devenus la terreur des musulmans comme des chrétiens de cette vaste province. Parmi leurs chefs se distinguait une princesse kurde à la tête de sa tribu. Elle était vêtue et armée comme un homme, et aucun voile ne cachait des traits qui malheureusement ne gagnaient rien à se montrer, et où ne se peignait que l’intrépidité. C’était une Clorinde presque noire, sans beauté et sans distinction. Elle n’attirait guère que les regards des Européens, les Orientaux affectant de ne témoigner ni surprise ni curiosité. Le correspondant du Times s’étant approché pour la lorgner, elle cracha sur lui. En 1850, j’avais connu à Bucharest une héroïne magyare plus poétique que cette princesse kurde : elle s’appelait Ferroh ; elle avait servi comme officier dans l’armée insurrectionnelle hongroise et avait reçu plusieurs blessures. Elle avait suivi dans les rangs son père et son frère, qui passèrent ensuite dans l’armée ottomane en Bulgarie. Son courage, sa beauté mâle, bien qu’un peu commune, avaient frappé l’imagination des Turcs, et plusieurs pachas avaient cherché, par des offres considérables, à la faire entrer dans leur suite. Omer-Pacha lui avait fait offrir à plusieurs reprises d’entrer au service turc avec le grade et la paie d’officier. Il avait aussi vivement pressé l’intrépide Magyare de quitter au moins momentanément le sabre pour des ornemens plus appropriés à son sexe ; mais elle avait toujours énergiquement repoussé toutes les offres. Le mari de cette héroïne servait dans l’armée autrichienne ; il avait peut-être contribué à en faire une rebelle. Il était intéressant d’entendre raconter la guerre de Hongrie par cette femme ; elle assurait avoir vu dans les rangs des insurgés plus de six cents jeunes filles du peuple et seize femmes du monde qui servaient comme officiers. La passion et le patriotisme donnaient à son langage de la couleur et de l’élévation.

Malgré l’intérêt qui s’attachait aux volontaires de toute nation réunis sous les drapeaux d Omer-Pacha, le serdar ne pouvait fermer les yeux sur les violences qu’ils commettaient chaque jour. En vain il écrivit plusieurs fois à Constantinople pour qu’on ne lui envoyât plus des auxiliaires aussi incommodes ; en vain, à la demande de lord Stratford de Redcliffe, un firman du sultan menaça des punitions les plus sévères les auteurs des désordres commis en Bulgarie : Omer-Pacha ne pouvait parvenir à discipliner ces bandes sauvages, qui, au printemps de 1854, atteignaient le chiffre de cinquante mille hommes.

Les rédifs [19], convoqués de tous les points de l’empire, venaient aussi renforcer l’armée d’Omer-Pacha. Depuis l’ouverture de la guerre jusqu’à l’entrée des Russes en Bulgarie, au mois de mars 1854, Omer-Pacha avait reçu successivement soixante-dix mille hommes de troupes régulières, soixante mille rédifs et cinquante mille bachi-bouzouks, en tout cent quatre-vingt mille combattans. Mais quel était l’état de cette armée ? Les hommes étaient sans solde, les uns depuis six mois, les autres depuis dix ; ils étaient déplorablement mal vêtus, et Omer-Pacha demandait inutilement à Constantinople de nouveaux habillemens pour ses troupes. Riza-Pacha, qui avait succédé comme séraskier à Méhémet-Ali-Pacha, et qui s’était fait une grande réputation comme organisateur de l’armée ottomane, passait pour un ennemi d’Omer-Pacha, et lui répondait froidement que le drap ne manquait pas en Bulgarie. Les escarmouches avec les Russes sur le Danube et les campemens pendant un hiver rigoureux dans la neige, sur les bords du fleuve, avaient occasionné un grand nombre de maladies parmi les Turcs. On avait établi des hôpitaux, des médecins étaient venus de tous les points de l’Europe ; mais les médicamens manquaient ou étaient pour la plupart falsifiés [20]. Le général en chef voyait avec effroi son armée dépérir sous ses yeux. Il se décida donc à écrire directement au sultan, pour lui exposer, dans son affreuse vérité, le triste état de cette armée, et le conjurer de prendre des mesures sérieuses afin d’y remédier, ou de daigner accepter sa démission. Sans se concerter avec ses ministres, sans prendre conseil de personne, le sultan nomma Omer-Pacha serdar-ekraem (généralissime de toutes les armées ottomanes en Europe), et lui envoya, sur sa cassette privée, 60 millions de piastres pour payer l’arriéré de ses troupes.

Aux approches du printemps de 1854, les Russes se préparèrent à exécuter le plan de campagne projeté pour l’invasion de la Bulgarie. Le prince Paskiévitch fut désigné pour prendre en personne le commandement suprême. Tout le troisième corps d’infanterie, les réserves des troisième, quatrième et cinquième corps d’armée, les régimens de dragon set les remplaçans pour tous les régimens étaient arrivés sur le théâtre de la guerre. Depuis Ismaïl jusqu’à Kalafat, l’armée russe comptait cent trente-sept mille sept cent soixante-dix hommes d’infanterie, trente-cinq mille hommes de cavalerie, cinq cent vingt bouches à feu, avec dix mille cinq cent soixante-dix artilleurs. En tout, avec les parcs de munitions, les équipages de ponts, les employés des transports et de la chancellerie, le prince Gortchakof commandait le long du Danube une armée de cent quatre-vingt-onze mille neuf cent quarante-huit hommes, sous la direction suprême du prince de Varsovie.

D’après des ordres venus de Saint-Pétersbourg [21], la plus grande partie des troupes russes qui se trouvaient en Petite-Yalachie furent ramenées en-deçà de l’Olto. On ne laissa devant Kalafat qu’un petit corps d’environ quinze mille hommes commandés par le général Liprandi. Toutes les forces russes, à l’exception de ce petit corps du général Liprandi, furent concentrées sur trois points : Kalarache, Braïla et Ismaïl. De ces trois positions, on menaçait les Turcs d’un passage du Danube.

Cette difficile opération commença le 22 mars sur deux des points indiqués. Le prince Gortchakof, qui se trouvait à Braïla, dirigea en personne le passage et l’attaque contre Matchine ; le général Ouchakof fut chargé du passage d’Ismaïl à Toultcha. À six heures du matin, les Russes jetèrent les ponts au-dessus de Braïla, vis-à-vis de Gitschel et au-dessus de Matchine, sous la protection de deux bateaux à vapeur et de leurs chaloupes canonnières. Les fortifications de Matchine étaient en très mauvais état ; la garnison n’était que de trois mille hommes. Le passage ne pouvait donc pas être longtemps disputé aux Russes. Néanmoins des pertes si sensibles leur furent causées par les tirailleurs turcs et par une batterie placée devant Matchine, qu’ils ne purent achever leurs travaux le même jour. Le lendemain 23 mars, la canonnade recommença vivement contre la ville de Matchine, et dans l’après-midi une partie de l’armée russe débarqua sur le territoire bulgare. En même temps le général Lüders parvenait à jeter un second pont au-dessus de Galatz, à Zatoka, et à effectuer le passage du fleuve. La faible garnison de Matchine continuait cependant à résister aux Russes, dix fois plus nombreux, et le prince Gortchakof, qui dans la campagne du Bas-Danube a souvent montré une grande indécision, causée par les ordres divergens de sa cour et par une politique beaucoup moins belliqueuse au fond qu’elle ne le paraissait, remit l’assaut de la forteresse au lendemain, malgré les pressantes instances du général Schilder, récemment arrivé au quartier-général, qui ne voulait pas que l’on donnât aux Turcs le temps de se retirer. Ce qu’avait prévu le général Schilder arriva, et le 24 au matin une députation de Bulgares vint annoncer au général en chef que la garnison turque avait quitté Matchine dans la nuit.

Dans cette expédition contre Matchine figuraient cinq mille stavrophores (croisés) qui avaient été levés et formés en corps dans les principautés par les soins des autorités russes et moldo-valaques avec les souscriptions des hégoumènes des couvens et des riches propriétaires grecs. Ce corps, levé ostensiblement pour défendre la religion chrétienne contre les musulmans, et dont la véritable destination était de fomenter des insurrections parmi les chrétiens de la Turquie, portait une coiffure sur laquelle brillait la croix. Il n’était en réalité composé que d’aventuriers grecs, bulgares, serbes, bohémiens, petits marchands ruinés, domestiques chassés, cuisiniers sans place, réunis par l’espoir du pillage ou l’attrait des vengeances personnelles. Ces croisés parcouraient les rues de Bucharest montés dans des birges (petites calèches), faisant retentir la ville de coups de pistolet et répandant la terreur parmi la population. La police fut même obligée de défendre aux habitans de Bucharest de sortir le soir pendant les offices du carême, parce qu’elle ne répondait pas de pouvoir empêcher les désordres et les violences. Dans les villes de district et les villages, les stavrophores commettaient les plus horribles excès, pillant et violant quand la population n’avait pas réussi à fuir et à emporter tout ce qu’elle avait de précieux. Tels étaient les défenseurs de la foi orthodoxe que les Russes n’avaient pas craint de prendre à leur service, et parmi lesquels s’étaient enrôlés comme officiers ou avaient figuré comme souscripteurs quelques-uns des fonctionnaires valaques ou des affidés de l’administration actuelle. Les cinq mille stavrophores qui avaient passé sur le territoire bulgare avec le prince Gortchakof commirent tant d’excès en entrant dans Matchine, envers leurs propres coreligionnaires, que dès le lendemain le général en chef russe les renvoya sur la rive gauche. Ce fut à l’intervention de l’Autriche que l’on dut dans les provinces danubiennes le désarmement de ces bandes, qui n’avaient pas craint d’abriter leurs violences sous un glorieux souvenir.

Le général Ouchakof fut moins heureux à Toultcha que le prince Gortchakof à Matchine. Il trouva de ce côté une grande résistance. Omer-Pacha pendant l’hiver avait fait élever par Mustafa-Pacha des redoutes hors de Toultcha, sur le point où le Danube se divise en plusieurs bras dont l’un conduit directement à Ismaïl. Ces redoutes étaient défendues par deux mille cinq cents hommes, dont douze cents d’infanterie régulière, et par huit pièces de campagne. Les Russes opérèrent le passage sur des radeaux, et bien qu’ils fussent au nombre de quinze mille, ils ne parvinrent à se rendre maîtres, des retranchemens turcs que lorsque des douze cents soldats réguliers il ne restait plus que cent soixante combattans. Les Turcs dans cette chaude affaire eurent quinze cents morts ou blessés, et les Russes, près de quatre mille hommes hors de combat, dont soixante-seize officiers.

Osman-Pacha, qui commandait environ quatre mille hommes à lsaktcha et aux environs, se retira sans brûler une amorce et sans même chercher à porter secours autour de lui. Les garnisons turques de Babadagh et de Hirsova battirent en retraite dans le plus grand désordre et ne s’arrêtèrent qu’à Karasou, derrière le rempart de Trajan, où Mustafa-Pacha eut la plus grande peine à rétablir l’ordre dans son corps de douze mille hommes. En un jour, l’armée russe avait occupé la Dobroudja. Quinze mille hommes passèrent le Danube d’Ismaïl sur la rive droite, vingt-cinq mille de Galatz à Zatokar et douze mille de Braïla à Matchine, en tout cinquante mille hommes, dont quarante-deux mille d’infanterie avec cent soixante bouches la feu. Le commandement supérieur de ces troupes fut confié à l’aide-de-camp général Lüders. Avec l’invasion russe commencèrent les dévastations de la Dobroudja ; les Ottomans, les Tartares, les cosaques nekrasowtsi et zaporogues [22], qui habitaient cette contrée, fuyaient devant les Russes ; les Grecs et les Bulgares se retiraient devant les bachi-bouzouks, qui n’attendaient que l’invasion russe pour se livrer à leur instinct de rapine. Les villages furent pillés et saccagés, les habitans furent massacrés sans distinction de sexe ni d’âge. Les musulmans eux-mêmes n’épargnaient pas leurs coreligionnaires fuyant devant l’invasion ennemie. Dans l’espace de dix jours, la Dobroudja tout entière et la Bulgarie occidentale, en y comprenant la ville de Bajarzik, furent complètement dévastées.

La Dobroudja est cette contrée marécageuse qui s’étend entre le Danube et la Mer-Noire. Elle est semée de lacs, mais aucune rivière un peu considérable n’arrose cette vaste plaine, et les eaux, ne trouvant pas à s’écouler vers la mer, deviennent stagnantes, et répandent dans l’air au printemps des exhalaisons pestilentielles. L’aide-de-camp général Lüders, qui avait reçu l’ordre de se rendre devant Silistrie après avoir expulsé les Turcs de la Dobroudja, commit l’imprudence de s’arrêter avec son armée dans cette contrée malsaine pendant deux semaines. Cette imprudence lui coûta cher : près de dix mille hommes furent obligés d’entrer dans les hôpitaux. Enfin il se mit en marche en côtoyant le Danube, et suivi de la flottille russe, qui remonta ce fleuve en même temps que son corps d’armée, auquel elle rendit de grands services. De son côté, le général turc commit une grande faute au commencement de la guerre, en négligeant d’établir une place forte à Isaktcha, point de la plus haute importance dans le Bas-Danube, placé au confluent de ce fleuve et du Pruth, et qui pourrait jouer le même rôle que la forteresse de Modlin, au confluent de la Naref et de la Vistule. Si la Russie n’abandonnait ni Reni ni Ismaïl, la construction d’une grande forteresse à Isaktcha serait la meilleure manière de neutraliser à l’avenir l’action russe dans le Bas-Danube. Au moyen d’une forte artillerie à Isaktcha, les Turcs auraient pu rendre à peu près nulle la coopération de la flottille russe du Danube.

Avant de prendre position devant Silistrie, l’armée de l’aide-de-camp général Lüders s’arrêta à deux lieues de la place. On commença aussitôt à jeter des ponts pour passer le Danube entre Kalarache et Silistrie. Le bord du Danube sur lequel est située cette dernière ville est plat, et une enceinte de murailles assez faible la défend ; mais derrière Silistrie, à une distance d’une demi-lieue environ, est bâtie, sur le monticule le plus élevé de la petite chaîne de collines qui domine ses murs, la citadelle de Medjidié, armée de quarante pièces d’artillerie. Dès le commencement de la guerre, un officier prussien qui était depuis longtemps au service de la Turquie, le colonel Grach, fit élever autour de Silistrie une couronne de batteries en terre (tabia). Dans l’hiver de 1853, Omer-Pacha, étant venu visiter les travaux exécutés à Silistrie, fit remarquer au colonel Grach un point plus avancé que la ligne des ouvrages en terre récemment construits, et ordonna de le fortifier, attendu que si les Russes parvenaient à s’en rendre maîtres, ils pourraient faire beaucoup de mal à la place. La construction de cette batterie fut exécutée par des Égyptiens, d’où elle prit le nom d’Arab-Tabia. Ce fut cette batterie qui devint dans la suite l’objet des vives attaques des Russes. Arab-Tabia fut construit sur le prolongement d’une colline à la droite de Silistrie ; ce terrain très étroit ne permettant pas d’élever une redoute régulière, on fit des parapets en zigzag, qui se resserraient à mesure que l’on arrivait à l’extrémité de la colline, et qui furent armés de six canons. Un détachement de cent Égyptiens gardait cette position.

Le prince Gortchakof fit passer le Danube à son armée sur un pont appuyé à deux îles, et dont les extrémités reliaient les îles aux deux rives du fleuve. Des batteries armées de pièces de siège furent élevées sur la rive gauche et sur l’une des îles : on les dirigea contre la ville de Silistrie. Dans les deux camps russes établis devant Silistrie et à Kalarache, le prince Gortchakof avait réuni cent vingt mille hommes, mais cette masse imposante manquait de direction. Le général en chef et le général Kotzebue, son chef d’état-major, étaient d’avis de faire un siège en règle, tandis que le général du génie Schilder et l’aide-de-camp général Lüders voulaient élever des batteries, foudroyer la ville par un bombardement vigoureux, puis donner l’assaut avec toutes les forces réunies. L’avis du général en chef l’emporta, et un siège en règle fut commencé, si l’on peut donner ce nom à une opération dans laquelle la place assiégée n’est pas investie. En effet la route de Silistrie à Turtukaï resta ouverte pendant presque tout le temps du siège, et ne fut interceptée que deux semaines avant la retraite des Russes. Il devint bientôt évident que le principal objet des Russes était de prendre Arab-Tabia. Les cheminemens se poursuivaient avec activité, mais la garnison, quoique forte de huit mille hommes seulement, déploya un courage qui semblait grandir avec les dangers. Moussa-Pacha, commandant de Silistrie, modèle de probité et d’énergie bien rare parmi les hauts fonctionnaires ottomans, eut le bon esprit d’écouter et de suivre les conseils du colonel Grach et de faire exécuter tous ses plans. Le capitaine du génie anglais Butler se rendit aussi très utile dans les derniers temps du siège. Les Russes avaient élevé sur les collines qui entouraient Arab-Tabia douze batteries qui foudroyaient sans relâche les ouvrages en terre de cette redoute. Le prince Paskiévitch, arrivé au camp russe au fort même des opérations du siège, ordonna l’assaut d’Arab-Tabia. Le colonel Grach avait recommandé aux artilleurs turcs de surveiller attentivement le travail des mines pratiquées par les Russes, et de tâcher de deviner dans quelle direction ces mines s’étendaient. Un jour, les artilleurs l’avertirent que les Russes travaillaient à l’extrémité gauche et sous la redoute même. Aussitôt Grach fait élever un parapet à soixante pas derrière celui qui existait à l’extrémité de la redoute, et sous lequel travaillaient les mineurs russes. Les deux canons furent enlevés et placés sur le nouveau parapet. Deux factionnaires voués à une mort certaine restèrent impassibles sur le parapet le plus voisin de la mine. Le 11 mai fut livré le premier assaut. La mine fit explosion, mais n’emporta que les deux factionnaires, et la colonne russe se trouva en face du second parapet, où elle fut reçue par une mitraille et une fusillade si bien nourries, qu’après un combat d’une demi-heure, elle fut forcée de se retirer avec une perte de douze cents hommes.

Le 21 mai, un second assaut fut tenté dans les mêmes conditions, et les Russes essuyèrent de nouvelles pertes, plus considérables encore que la première fois. Malheureusement la garnison de Silistrie commençait à manquer de vivres, et le bombardement, les maladies, l’avaient réduite à cinq mille hommes. On lui préparait toutefois des renforts, et c’est pendant le siège de Silistrie qu’on vit arriver à Choumla le premier noyau des cosaques ottomans. Ils étaient commandés par Sadyk-Pacha. L’histoire de cet aventureux condottiere est curieuse. Michel Chaïkoski, gentilhomme polonais, chevalier de Malte et grand propriétaire en Ukraine, avait émigré en 1831, à la suite de l’insurrection de Pologne. Il vint en France, et se mit à écrire en polonais des romans qui lui ont valu dans sa patrie le surnom de Walter Scott de l’Ukraine, dont il raconta les scènes historiques. Plus tard, il fut envoyé à Constantinople comme agent de l’émigration polonaise, s’y distingua par sa sagacité, son aptitude pour les affaires politiques, et parvint à acquérir sur les hauts fonctionnaires ottomans une influence qui ne fut pas inutile même aux ambassadeurs d’une grande puissance, qui se servirent plus d’une fois de lui. Néanmoins la protection française, qui l’avait souvent défendu contre les persécutions russes, lui fit défaut à la fin de 1850, et, pour ne pas abandonner le terrain de ses luttes et de ses succès diplomatiques, le chevalier de Malte se fit musulman sous le nom de Sadyk-Bey. Au commencement de la guerre, ce génie inventif proposa à la Porte d’organiser une légion de cosaques vieux-croyans de la Dobroudja, et d’y attirer les Polonais qui voudraient servir la cause des Turcs. Cette légion fut créée, et Sadyk-Pacha, nommé chef des cosaques ottomans. Il arriva à Choumla avec six cents cavaliers cosaques, bulgares et polonais, dont l’uniforme montrait la réunion de la croix et du croissant. Le serdar confia à Sadyk-Pacha le commandement de l’avant-garde de son armée.

Pendant que le siège de Silistrie était la principale préoccupation des généraux russes, l’armée anglo-française commençait à arriver en Turquie. Omer-Pacha souhaitait vivement de voir les troupes alliées débarquer en Bulgarie ; mais elles prirent position à Gallipoli. Peu après, les commandans en chef des armées alliées donnèrent rendez-vous au serdar à Varna, où se tint un conseil de guerre vers la fin de mai. C’est là que, pour la première fois, Omer-Pacha dévoila sa position critique et fit connaître ses véritables forces. Il ne pouvait opposer à une marche des Russes contre Choumla que quarante-cinq mille hommes de troupes régulières. Il fut aussitôt décidé qu’Omer-Pacha ne sortirait de son camp retranché de Choumla qu’après l’arrivée des troupes alliées à Varna, et qu’alors il tenterait de dégager Silistrie en livrant bataille aux Russes. Les membres du grand conseil de guerre qui venait de se tenir à Varna, et parmi lesquels figurait le séraskier Riza-Pacha, se rendirent à Choumla pour inspecter les troupes ottomanes. Ils témoignèrent au serdar leur satisfaction de la promptitude avec laquelle ses troupes exécutaient les manœuvres. Riza-Pacha, étant resté au camp après le départ des généraux étrangers, reçut d’Omer-Pacha l’ordre de quitter Choumla dans les douze heures, s’il ne voulait se voir conduit par la force à Constantinople. Le serdar avait été instruit que le séraskier, pendant son séjour à Choumla, avait engagé plusieurs pachas à porter plainte au sultan contre le général en chef, en leur promettant de faire donner le commandement de l’armée à un véritable Osmanli.

Le maréchal Paskiévitch avait résolu de tenter un coup décisif contre Silistrie avant l’arrivée des alliés à Varna. Le bombardement avait fait plusieurs brèches dans les murs de la ville ; les ouvrages d’Arab-Tabia ne présentaient plus que des monceaux informes de terre, les parallèles russes contre cette batterie n’étaient plus qu’à vingt mètres : tout faisait présager un triomphe ; mais le moral des Russes était déjà ébranlé par la nouvelle de l’arrivée des forces alliées sur le sol ottoman. L’ordre fut donné d’attaquer à la fois plusieurs batteries, et de diriger les principaux efforts contre Arab-Tabia. Le 25 mai, à huit heures du soir, par un temps sombre et orageux, une canonnade générale commença contre Silistrie. Les éclairs des bouches à feu se confondaient avec les éclairs qui déchiraient la nue. Le colonel Grach porta immédiatement quinze cents hommes à Arab-Tabia pour renforcer cette position, et Moussa-Pacha se rendit de sa personne à Ilahi-Tabia, qui flanquait Arab-Tabia. Vers les dix heures du soir, les Russes s’élancèrent à l’assaut. Trente mille hommes s’ébranlèrent au son du tambour et au retentissement de plusieurs centaines de bouches à feu ; ils marchèrent sur trois colonnes ayant en tête les généraux Schilder, Lüders et le jeune Orlof. Le choc fut terrible, la résistance héroïque. Malgré la mitraille qui décimait les colonnes russes, elles parvinrent à escalader les retranchemens d’Arab-Tabia. Là, une lutte sanglante s’engagea à l’arme blanche, et trois cents bachi-bouzouks, venus de l’Arabie, armés de longs yatagans, montrèrent une audace féroce. Après un combat d’un quart d’heure, les Russes battirent en retraite, laissant près de quatre mille morts devant Arab-Tabia et emportant un nombre égal de blessés dans leur camp. Le général Selvan fut tué, les généraux Orlof-Denizof et Schilder grièvement blessés, et le dernier ne tarda pas à mourir de ses blessures. Quelques jours après ce mémorable fait d’armes, le maréchal Paskiévitch quitta le camp de Silistrie, et un éclat d’obus vint enlever aux Turcs leur brave chef Moussa-Pacha. Les Russes, qui dans la campagne de 1828-29 s’étaient fait ouvrir plus d’une ville avec la clé d’or, avaient vainement cherché à gagner Moussa-Pacha, dont l’incorruptibilité égalait le courage, et qui mourut pauvre, gardant jusqu’à la dernière heure la stoïque résignation qui pour les musulmans remplace, dans les épreuves suprêmes de la vie, l’aiguillon et l’amour de la gloire.

Le prince Gortchakof, resté seul à la tête des Russes, prit le parti de faire cerner Silistrie du côté de l’ouest, et donna l’ordre aux dix-huit bataillons qui se trouvaient à Oltenitza de passer le Danube et de se réunir à Turtukaï. Les premières troupes françaises, composant la division du général Canrobert, commençaient d’arriver, et Omer-Pacha résolut de porter secours à la garnison de Silistrie. Cinq mille hommes, escortant une quantité considérable de vivres, parvinrent à se frayer un passage à travers l’avant-garde et à pénétrer dans la ville assiégée. Sadyk-Pacha, avec trois brigades d’infanterie et quelques régimens de cavalerie, harcelait l’avant-garde russe. Les cosaques ottomans insultaient constamment les avant-postes russes et y répandaient l’alarme. Le serdar sortit lui-même le 4 juin de Choumla, et se mit en marche vers Silistrie ; mais, toujours fidèle à son système de prudence et de temporisation, que justifiait d’ailleurs dans ces conjonctures la supériorité des forces russes, il s’arrêtait après avoir fait cinq lieues, et faisait élever des camps retranchés garnis de batteries, afin de donner le temps d’arriver aux troupes qui étaient à Kalafat, et dont il avait rappelé la plus grande partie depuis que les Russes avaient renoncé à s’emparer de cette place. De son côté, après le premier échec de l’armée russe devant Silistrie, le maréchal Paskiévitch avait ordonné au général Liprandi d’évacuer complètement la Petite-Valachie, et de venir renforcer le camp de Kalarache. Le général Liprandi, avant d’évacuer la Petite-Valachie, organisa le désordre en forçant toutes les autorités valaques à quitter leurs postes et à le suivre à Bucharest ; il voulait priver les Turcs, qui allaient entrer dans cette province après lui, du concours des autorités constituées, qui en général s’étaient montrées peu sympathiques aux Russes. L’armée turque occupa Craïova presque aussitôt après le départ de l’armée russe, Liprandi fut le dernier général russe qui repassa le Pruth. Il était encore en Moldavie quand les Autrichiens entraient dans les principautés, et il put cependant se trouver au meurtrier combat de Balaklava du 25 octobre 1854.

Deux événemens considérables, qui eurent une grande influence sur la carrière d’Omer-Pacha et sur le sort des principautés, eurent lieu au mois de juin 1854. L’Autriche, préoccupée de l’arrivée des armées alliées sur le territoire bulgare et appréhendant de voir les provinces danubiennes devenir le théâtre de la guerre, se hâta de conclure la convention du 14 juin 1854, qui ferma aux armées alliées un champ de bataille sur lequel elles pouvaient remporter des avantages sûrs et rapides. Cette convention eut, il faut le dire, des conséquences funestes pour la campagne même de Crimée. D’autre part, le prince de Varsovie, avant qu’il fût question de la signature de la convention du 14 juin, avait vu d’un coup d’œil toute la gravité des conjonctures au milieu desquelles se trouvait l’empire russe par suite de l’alliance que la guerre venait de sceller entre la France et l’Angleterre, comme aussi des justes inquiétudes que la présence des armées impériales devant Kalafat et Silistrie donnait à l’Autriche, en réveillant le sentiment national parmi les Slaves de Bulgarie et de Servie. Le prince Paskiévitch n’était pas seulement un général consommé, c’était un homme politique de premier ordre, et la modération était un des signes de sa supériorité. Il comprit que le premier intérêt de la Russie était de se ménager la neutralité de l’Autriche et de l’Allemagne, que cette neutralité était la meilleure barrière que le tsar pût mettre entre lui et ses puissans adversaires, et que cette barrière rendait la Russie invulnérable partout ailleurs qu’à ses extrémités, c’est-à-dire la même où elle pouvait offrir le plus de résistance ; Le prince de Varsovie adressa donc à l’empereur Nicolas un mémoire qui fut connu de quelques personnes honorées de sa confiance, et dont voici la substance :

« 1° L’empereur de Russie devait avant toutes choses prendre des mesures de nature à lui concilier le bon vouloir et le concours amical des cours de Vienne et de Berlin, en évitant soigneusement de froisser aucun intérêt allemand ou autrichien. Il devait donc sans hésitation cesser la guerre offensive sur le Danube, évacuer les principautés, faire repasser le Pruth à ses armées, et n’apporter aucune entrave à la navigation du Danube ;

« 2° Il devait cesser toute guerre offensive en Europe, et se tenir sur une défensive formidable, mais se préparer à prendre avec vigueur l’offensive en Asie, où la Russie trouverait des millions de coreligionnaires qui avaient accueilli avec transport ses étendards en 1829, et qui pouvaient former le noyau d’un état chrétien considérable ;

« 3° Il devait fomenter l’insurrection parmi les populations chrétiennes de l’empire ottoman, et soulever la Grèce au moyen de subsides régulièrement payés par des émissaires qui se tiendraient en Italie, à Naples, à Livourne, à Florence ;

« 4° L’empereur Nicolas devait enfin se résoudre à abandonner le rôle de monarque conservateur qu’il jouait depuis tant d’années avec éclat, et se servir, pour lutter contre la coalition, des idées libérales et même des aspirations populaires. »

Tel est le résumé de ce mémoire, qui, à peine connu de l’empereur Nicolas, devint le véritable programme de la politique russe ; du moins les événemens autorisèrent à le penser. La levée du siège de Silistrie fut décidée, comme celle du siège de Kalafat l’avait été peu de temps auparavant, par des raisons plus politiques que stratégiques. Dans la nuit du 20 au 21 juin, l’armée russe abandonna le siège au moment où la place ne pouvait plus résister, suivant le témoignage d’officiers dignes de foi, et repassa le Danube à Kalarache. De ce jour commença l’évacuation des principautés. On peut dire sans exagération que les Russes ont eu devant Silistrie près de trente mille hommes hors de combat. La vue de leurs immenses travaux et de leurs camps retranchés semblait faire croire qu’avant d’avoir pris la résolution de ne faire qu’une guerre défensive en Europe, l’empereur Nicolas avait voulu d’abord que le maréchal Paskiévitch acceptât devant Silistrie la bataille que les alliés se préparaient à venir lui offrir ; mais l’Autriche, inquiète de voir le théâtre de la guerre se rapprocher de ses frontières, donna habilement un autre cours aux événemens, en obtenant de la Porte la signature d’une convention qui la substituait à la Russie dans l’occupation des provinces danubiennes. La levée du siège de Silistrie mit fin à une suite de combats sanglans entrecoupés de courtes trêves, pendant lesquelles les soldats russes et les soldats turcs échangèrent des procédés d’une courtoisie toute chevaleresque. Les Turcs manquaient de pain, les Russes leur en jetaient par-dessus les tranchées, et en retour les Turcs leur faisaient passer du tabac. Ils étaient quelquefois si près les uns des autres, qu’ils pouvaient se parler ; mais, loin de se provoquer à la façon des héros d’Homère, ils s’exprimaient leur mutuelle admiration pour la vigueur de l’attaque et l’héroïsme de la défense.

Rendu plus hardi par l’arrivée des alliés et par le départ précipité des Russes, le serdar occupa avec toute son armée Silistrie, Turtukaï et Routschouk. Il se décida ensuite à passer le Danube et à occuper les principautés, espérant par la prévenir les Autrichiens et rendre inutile l’exécution de la convention du 14 juin. Il ordonna à Hassan-Pacha, qui était à Routschouk avec vingt mille hommes, de passer le Danube et de s’emparer de Giurgevo. Hassan-Pacha voulut d’abord prendre position sur la grande île de Ramadan, située en face de Routschouk, et reliée à la rive valaque par deux ponts aboutissant à Giurgevo et à Slobozie. Malgré les dispositions défectueuses prises par le général turc, un combat terrible et acharné assura l’avantage aux Ottomans, qui enlevèrent les positions russes, occupées par douze bataillons d’infanterie, huit escadrons de cavalerie, dix pièces de campagne, six pièces de gros calibre. La perte fut très grande des deux côtés. On s’était battu en quelque sorte homme à homme, pendant toute une journée, dans les gigantesques roseaux qui croissent si nombreux à Ramadan comme dans la plupart des îles du Danube [23]. À la suite de ce combat, les Russes quittèrent les positions de Giurgevo et de Slobozie. Omer-Pacha, arrivé sur le théâtre du combat après la retraite des Russes, fit immédiatement construire un pont de radeaux pour le passage de ses troupes entre Routschouk et l’île de Ramadan. Rien ne mettait plus obstacle dès-lors au mouvement des Turcs sur Bucharest. Le prince Gortchakof ne songea plus à les vaincre, mais à les retarder du moins dans leur marche. Il concentra avec beaucoup de rapidité soixante mille hommes et deux cents bouches à feu sur les hauteurs de Doya-Fratechti. Les Turcs, trop peu nombreux pour accepter la bataille, durent attendre pendant quelques jours l’arrivée de leurs renforts. C’était tout ce que voulait le général Gortchakof, qui donna ordre à son armée le 28 juillet de commencer la retraite définitive. Dans cette retraite, les Russes détruisirent les ponts sur l’Ardgis et le Sabor. Ils forcèrent l’artillerie valaque à les suivre. Cette artillerie, composée de huit pièces de petit calibre, était un don du sultan. De son côté, l’armée turque, se trouvant au complet, put s’avancer sur le territoire évacué par les Russes, et fut bientôt concentrée près de Bucharest au nombre de cent vingt mille hommes.

Avant d’entrer à Bucharest, il semble qu’Omer-Pacha ait voulu donner un grand exemple ; du moins ce n’est qu’en lui prêtant cette intention qu’on peut expliquer l’acte d’inexorable sévérité devant lequel il ne recula pas. Les brigandages et les cruautés des bachi-bouzouks avaient inspiré une véritable terreur à la population valaque, et une députation de boyards était venue prier Omer-Pacha, encore à Giurgevo, d’épargner à la principauté la présence de ces dangereux défenseurs. Leur prière fut accueillie favorablement, et l’entrée du territoire valaque fut interdite aux bachi-bouzouks ; mais en même temps le serdar ne voulait pas les laisser maîtres de la Bulgarie, presque entièrement dégarnie de forces régulières. Il fit donc, sous divers prétextes, entrer dans l’île de Ramadan plusieurs milliers des plus dangereux bachi-bouzouks, les fit entourer par l’infanterie régulière, et braqua les canons sur les ponts qui unissaient l’île aux camps et qui avaient été rétablis. Il ordonna alors à cette horde d’irréguliers de mettre bas les armes. Ils refusèrent d’obéir, et ne furent mis à la raison que par la fusillade et la mitraille ; les plus jeunes furent incorporés dans l’armée, et les vieux, sans armes, renvoyés dans les montagnes du Kurdistan, de l’Asie-Mineure et dans les sables de l’Arabie. Après cette sanglante exécution, Omer-Pacha fit son entrée à Bucharest, où il fut reçu avec le plus vif enthousiasme, sous une pluie de fleurs ; les Valaques fraternisèrent avec les soldats turcs, accueillis en libérateurs. Un détachement de pontonniers français et anglais qui avait établi le pont de radeaux entre Routschouk et l’île de Ramadan fut l’objet d’une véritable ovation.


V

La campagne était terminée, mais une difficulté assez grave allait surgir. Il s’agissait pour le général victorieux de laisser l’armée autrichienne occuper les principautés à la place de l’armée turque. Le serdar avait déjà reçu à Giurgevo la visite des colonels autrichiens Löwenthal et Kalik, aides-de-camp du feldzeugmestre baron de Hess, commandant en chef des troisième et quatrième corps d’armée. Ces officiers, qui jouissaient d’une réputation distinguée dans l’armée impériale et royale, étaient venus annoncer à Omer-Pacha la prochaine entrée des forces de leur empereur sur le territoire des principautés, et l’inviter, d’une façon qui ressemblait fort à une sommation, à ne pas aller plus loin, à s’interdire l’occupation d’un territoire dont l’Autriche devait prendre militairement possession en vertu de la convention du 14 juin, et à repasser le Danube avec son armée. Le serdar ne tint aucun compte de ces observations et fit son entrée à Bucharest. Jamais commandant militaire ne fut à même d’exercer une action plus grande et plus utile à son pays et aux provinces occupées que celle que semblait indiquer à Omer-Pacha un rare concours de circonstances. Les Russes se retiraient devant lui, et surtout devant les Autrichiens, qu’ils étaient très heureux de voir entrer dans les principautés à la place des armées alliées ; la population l’accueillait comme un sauveur. Tout ce qu’il y avait de patriotes et d’honnêtes gens parmi les boyards le saluait avec acclamation et lui offrait de coopérer à l’organisation d’une milice nationale dont l’enthousiasme aurait rapidement grossi les rangs, qui non-seulement aurait eu le grand avantage de maintenir l’ordre dans les principautés au moyen des forces mêmes de la nation, mais aurait puissamment coopéré à protéger le territoire contre les invasions ennemies. Une adresse formelle fut remise à ce sujet à Omer-Pacha, et parmi les signataires de cette adresse les principautés comptaient quelques-uns de leurs citoyens les plus justement estimés à côté des représentans de leurs plus anciennes familles. Le serdar accueillit avec bienveillance les auteurs de l’adresse, mais il ne sut pas se résoudre à agir. Bien mieux, il laissa le gouvernement et l’administration aux hommes à qui les Russes les avaient confiés, quand il était le maître d’établir immédiatement, sans effort et sans violence, un gouvernement qui eût été dévoué à la Porte-Ottomane et aux puissances occidentales. Omer-Pacha ne sut ni organiser une force publique nationale, ni installer un gouvernement nouveau, conforme aux vœux et aux intérêts du pays et de l’alliance. Après la victoire, Omer-Pacha tomba dans une inaction funeste, et son impuissance à rien fonder au milieu des circonstances les plus favorables, éclatant à tous les yeux, lui fit perdre, ainsi qu’à la Porte-Ottomane, en très peu de jours, l’immense influence dont on se plaisait à l’investir, et qu’il ne tenait qu’à lui d’exercer.

On chercha à pénétrer les raisons de cette conduite étrange. Les uns crurent qu’Omer-Pacha, entouré de flatteurs subalternes qui s’étaient emparés de son esprit, plein d’illusions sur sa situation personnelle, avait rêvé, dans les principautés réunies sous sa main, un pouvoir qui aurait eu l’assentiment des puissances européennes, l’acclamation des Roumains, l’éclat d’une vice-royauté et la durée que Dieu réservait à son existence. De là une tendance systématique à ménager tous les partis. D’autres pensèrent qu’Omer-Pacha n’agissait que d’après les instructions de la Porte-Ottomane, préoccupée de complaire à l’Autriche, qui craignait elle-même le réveil d’une nationalité qu’elle voulait contenir dans les lisières d’une longue enfance ; mais alors pourquoi Omer-Pacha s’était-il tant hâté de faire flotter le drapeau turc dans les principautés, si ce n’était que pour en montrer l’impuissance ? Quoiqu’il en soit, le serdar, maître un moment de la situation, put bientôt voir que son heure était passée, que le premier rôle ne lui appartenait plus, et qu’il allait avoir tous les inconvéniens et tous les ennuis d’une position secondaire, après avoir hésité à s’emparer de celle qui s’était d’abord offerte à lui. Les Autrichiens, en vertu de la convention du 14 juin, occupèrent les principauté, et le feldzeugmestre baron de Hess débuta par une proclamation qui blessa les Turcs, provoqua les vaines et tardives réclamations de la Porte-Ottomane, et répandit le découragement parmi les Moldo-Valaques. Tandis que les populations et les boyards patriotes : s’attristaient d’une occupation militaire qui s’annonçait sous de tels auspices, les boyards rétrogrades, les vrais partisans russes, les amis des abus et de la corruption se réjouissaient instinctivement de l’entrée des Autrichiens, et chaque jour faisait croître leur sécurité, leur insolence, leur audace même en face des Turcs. Cette audace grandit encore lorsque l’hospodar Stirbey rentra à Bucharest malgré une opposition prononcée et malgré une enquête sur sa conduite politique et administrative commencée par le commissaire ottoman Dervich-Pacha, arrivé peu de temps après Omer-Pacha à Bucharest, à la suite des plaintes portées par les boyards contre l’hospodar, plaintes que le serdar avait fait parvenir au divan. Omer-Pacha chercha, mais trop tard, à lutter contre le courant qu’il aurait pu si aisément arrêter dès l’origine par la digue la plus faible ; il s’absenta au moment de l’arrivée de l’hospodar, et refusa, malgré la demande du général comte Coronini, qui avait pris le commandement des troupes autrichiennes après le départ du baron de Hess, de rendre des honneurs militaires au prince Stirbey, parce que l’hospodar, disait Omer-Pacha, était sous le coup d’une enquête, comme accusé d’avoir manqué à ses devoirs envers son suzerain. Il revint cependant peu de jours après pour être témoin d’actes qui lui firent toucher du doigt les écueils où il s’était brisé. Le gouvernement valaque fut réorganisé, à quelques rares exceptions près, avec les élémens qui le composaient dans le bon temps du protectorat russe. Il suffisait d’être soupçonné de tendances favorables aux puissances occidentales ou de dévouement à la Porte pour être éconduit et tenu en dehors des affaires actives. Le désappointement fut profond, et Omer-Pacha chercha vainement à élever une faible voix : il n’était plus écouté. Il ne put même pas mettre un terme aux exigences des généraux autrichiens, qui prétendaient, pour les officiers et les troupes placées sous leurs ordres, à un traitement hors de proportion avec les ressources du pays qu’ils occupaient. À ces exigences se joignirent, dès l’entrée des troupes impériales et royales, les excès, les violences, les meurtres, qui ont ensanglanté Bucharest, Craïova, Tirgovisht, Focchiani, presque toutes les villes et les villages occupés par les Autrichiens en Moldo-Valachie.

Omer-Pacha s’indignait, mais il n’osait faire aucune observation ; il voulut cependant montrer qu’il était aussi en état de faire sentir sa puissance, et il demanda quelques explications au gouvernement valaque sur la rentrée en Valachie d’hommes notoirement compromis avec les Russes, et qui même les avaient suivis au-delà des frontières. En même temps un de ses lieutenans avait fait arrêter dans une petite ville de Moldavie des individus qu’il soupçonnait d’espionnage. Le serdar fut vivement admonesté pour avoir agi de la sorte, et le comte Coronini lui signifia, dans des dépêches écrites avec le sentiment de la domination, que l’Autriche avait pris de fait, en occupant les principautés, le rôle de la puissance protectrice, et que les autorités ottomanes n’avaient nullement le droit de faire des arrestations ou d’ordonner des expulsions dans les provinces danubiennes pendant que les troupes impériales et royales les occupaient. Le serdar se le tint pour dit. Malgré des réponses où il cherchait à sauvegarder la dignité de son souverain et la sienne, il accepta le rôle qu’on lui assignait. Toutefois sa longanimité ne put le soustraire à une vive remontrance qui lui vint de Vienne, où la diplomatie, prenant sans doute les violences et les crimes commis par les Autrichiens sur les infortunés Valaques pour des crimes commis par les barbares Ottomans, s’émut et demanda au corps consulaire à Bucharest des explications en termes sévères pour les Turcs, qui assistaient l’arme au bras et assez humiliés aux exploits des Croates et des soldats du Banat. On crut même un instant à Vienne que c’étaient les malheureux soldats autrichiens qui tombaient sous le couteau des féroces Valaques, tandis que ceux-ci, battus, foulés, égorgés, n’avaient pas en Europe une voix qui s’élevât en leur faveur.

C’est au milieu des difficultés de cette situation intolérable que des dépêches de l’armée anglo-française vinrent trouver Omer-Pacha. Les alliés appelaient le serdar à faire une diversion sur le Pruth, afin d’occuper les Russes sur leurs frontières pendant l’expédition de Crimée. Omer-Pacha parut impatient d’exécuter ce plan : au fond, la tâche qu’on lui proposait lui souriait peu. Il s’agissait d’une opération des plus difficiles. Omer-Pacha n’avait pas quarante mille hommes disponibles, le reste avait repassé le Danube, et une partie avait été échelonnée sur Varna, afin d’être prête à aller rejoindre les généraux en chef de l’armée alliée devant Sébastopol. Ses troupes étaient mal vêtues, mal chaussées ; les pluies torrentielles de l’automne avaient défoncé les chemins, et l’artillerie pouvait à peine se mouvoir. D’ailleurs Omer-Pacha craignait de compromettre, en attaquant les Russes dans des conditions défavorables, la réputation qu’il s’était acquise. Il se sentait et se disait mal à l’aise pour agir au milieu des troupes autrichiennes, et l’esprit des officiers de cette armée le préoccupait et l’inquiétait. Cet esprit était presque entièrement favorable aux Russes ; la nouvelle des batailles d’Alma et d’Inkerman avait été reçue avec froideur et sans aucune marque de sympathie pour les héroïques efforts des alliés. « L’armée autrichienne, disait Omer-Pacha, n’est pas belligérante, elle n’est même pas dans une attitude hostile vis-à-vis des Russes. Ses cantonnemens ne sont pas ceux d’une armée prête à résister à un ennemi. Les troupes sont distribuées dans les villes, les bourgades et les villages, non pas stratégiquement, mais uniquement au point de vue du bien-être du soldat. Deux régimens de cosaques enlèveraient sans la moindre difficulté tout l’état-major autrichien de Jassy, feraient une razzia sur les villages, et auraient repassé le Pruth avant que les Autrichiens eussent le temps de se reconnaître. Les officiers russes viennent de Reni à Galatz passer la nuit avec leurs maîtresses ou leurs amis, et quand on demande des explications au général Augustini, qui commande à Galatz, il répond que ce n’est pas de la politique, et qu’il ne s’agit que de galanterie ! C’est fort bien, mais les Russes connaissent tous nos mouvemens. »

Malgré toutes ces objections, le serdar se décida à faire partir Sadyk-Pacha avec une partie de l’avant-garde commandée par Ahmed-Pacha, qui se tenait à Ibraïla, et il lui ordonna de prendre position sur le Sereth, à Maximéni, village traversé par cette rivière, et d’où Omer-Pacha avait l’intention de faire des pointes le long du Pruth. Sadyk-Pacha, et après lui Ahmed-Pacha, rencontrèrent pour leurs mouvemens les plus grands obstacles de la part du commandant militaire autrichien, baron Augustini, et la plus curieuse des correspondances fut échangée à cette occasion. Dans une de ses lettres, le général Augustini défend formellement à Sadyk-Pacha d’envoyer des soldats turcs à Galatz. De son côté, le général Coronini semait d’entraves et de difficultés les mouvemens d’Omer-Pacha, qui s’en plaignait amèrement, mais qui au fond était bien aise, on peut le soupçonner, de se voir hors d’état de faire la diversion qu’on lui demandait. On eut recours à Vienne. Là on déclara que le cabinet autrichien ne s’opposait nullement à la marche d’Omer-Pacha : on fit mieux, on lui traça de Vienne même la route qu’il devait suivre, et on lui enjoignit de prévenir de ses mouvemens le commandant en chef autrichien. Omer-Pacha, avec tous les dehors de la plus vive contrariété, prouva très bien, d’après le sentiment des officiers européens qui l’entouraient, que la route qu’on lui assignait était matériellement impraticable. « Ce qu’on me demande, ajoutait-il, est contraire à toutes les lois de la guerre. Quelque honorable que soit le caractère du comte Coronini, il dit bien haut que son pays n’est point en guerre avec la Russie, que tant que les Autrichiens occuperont les principautés, la guerre est impossible dans le centre de l’Europe ; il est en correspondance suivie avec le prince Gortchakof, il le dit très nettement. Comment puis-je mettre ce général en chef dans la confidence de mes vues et de mes desseins ? »

Le serdar comprenait que les Autrichiens ne voulaient permettre à aucun prix une collision entre les Turcs et les Russes sur le Pruth, parce qu’ils ne voulaient à aucun prix être entraînés dans la guerre. M. de Bruck, peu habitué à cacher sa pensée, disait dans le même temps à Constantinople que, tant qu’il aurait l’honneur d’y représenter son pays, pas un seul Turc ne pourrait marcher vers le Pruth. Sur ces entrefaites, et pendant le vif des discussions entre le serdar et le comte Coronini, le traité du 2 décembre 1854 fut signé à Vienne, et une de ses premières conséquences fut le départ du serdar avec la plus grande partie de ses forces. Omer-Pacha quittait les bords du Danube pour la Crimée, et c’est un théâtre où le plan de ces études nous défend de le suivre.


EUGENE POUJADE.

  1. Voyez, sur la campagne de Bosnie et les premières années d’Omer-Pacha, la livraison du 15 décembre 1855.
  2. Il est malheureusement vrai qu’il y a fort peu de véritable piété dans les principautés comme dans la plupart des pays de religion grecque, et que la religion s’y borne à des pratiques extérieures et à des dons aux pauvres et aux établissemens religieux ; il y a la foi, mais le christianisme n’a pas pénétré dans les mœurs. Cela tient à l’ignorance et à la grossièreté du clergé, à son amour du lucre et au peu de respect qu’il inspire ; cela tient aussi à ce que la prédication est à peu près inconnue dans les pays de religion grecque. Il est également vrai que cette même indifférence religieuse chez la jeunesse fait qu’elle n’est nullement attachée à la Russie par le lieu de l’orthodoxie grecque, et de la sorte la seule cause de la puissante influence de la Russie sur les populations chrétiennes de l’Orient n’existe nullement dans les principautés en ce qui touche la jeunesse moldo-valaque. C’est là ce qui déplaisait au tsar.
  3. On peut voir dans le Journal des Travaux et des Lectures de Frédéric de Gentz (tome VI de ses œuvres en allemand) l’importance qu’il attachait à sa correspondance avec Bucharest et Jassy. Elle lui était payée très cher, et Gentz était insatiable. Il ne s’oubliait pas en servant sa cour.
  4. M. Eugène Forcade, dans la livraison du 1er mars 1854.
  5. Ce qui caractérise parfaitement cette époque et les acteurs qui y jouèrent un rôle, c’est que ce directeur fit savoir sérieusement à Kichenef qu’il avait surveillé l’hospodar, et qu’il l’avait surpris se rendant un soir mystérieusement et en habit de ville chez l’agent britannique ! Trop de zèle avait trompé l’honnête directeur, qui avait pris le secrétaire du prince pour le prince lui-même.
  6. Ces données sur l’effectif de l’armée d’occupation des principautés diffèrent de celles que les Russes cherchaient alors à répandre en Europe en représentant cette armée comme beaucoup moins forte qu’elle ne l’était réellement.
  7. L’hospodar Stirbey dut surmonter un profond découragement pour veiller au cérémonial de ces réceptions : au moment même où les Russes faisaient leur entrée, la nouvelle s’était répandue que la Porte allait inviter les hospodars à se démettre de leurs fonctions, vu leur empressement à se rendre aux réquisitions de l’armée envahissante.
  8. Ce n’est qu’à Widdin que toutes les redoutes étaient garnies de canons. À Choumla, il n’y avait que quinze canons pour six redoutes ; à Routschouk, il y avait des arsenaux, mais ils ne contenaient que vingt canons. L’arsenal de Varna n’en contenait pas cinquante.
  9. Suivant l’expression même des feuilles de Saint-Pétersbourg, l’état-major du prince Gortchakof était en effet des plus brillans ; plusieurs des généraux les plus distingués de la Russie se trouvaient dans les principautés. Le prince Gortcbakof, appartenant à une des plus anciennes familles de l’empire, était le lieutenant préféré du prince Paskiévitch. Il avait sous ses ordres les généraux Lüders, Liprandi, connus par leur audace, l’attachement qu’ils inspiraient aux soldats et leur habileté à les entraîner ; Buturlin, Pavlof, surnommé le Brave, Dannenberg, d’une intrépidité calme et doué d’un grand sens politique ; les princes Ourousof et Vasilchikof, noms auxquels la guerre de Crimée a ajouté un nouveau lustre.
  10. Le colonel Magnan est mort en Crimée. Il n’a pas assez vécu pour son pays, mais il a laissé un nom en Orient.
  11. Dans le bulletin qu’il publia pour rendre compte de cette affaire, il représenta le bourg d’Isaktcha comme ayant été réduit en cendres par ses boulets. L’auteur de ces souvenirs a passé à Isaktcha très peu de temps après le combat ; pas une maison n’avait été brûlée.
  12. C’est de ce point que le général Roth passa le Danube en 1829 avec quarante mille hommes.
  13. C’est à la suite du combat d’Oltenitza que les officiers russes revêtirent, les jours de bataille, la capote de soldat.
  14. Les Polonais surtout, qui étaient en grand nombre dans la cavalerie russe, murmuraient hautement. « On nous fait tuer, disaient-ils, pour rendre le saint-sépulcre aux Grecs ; mais l’empereur devrait d’abord nous rendre nos églises et nos couvens, dont on a fait des granges et des magasins. »
  15. En date du même jour, le prince écrivait à Rechid-Pacha pour lui annoncer son intention de rester ; c’est du moins ce qui fut divulgué par une personne de son intimité.
  16. On sait que dans cette occasion le divan valaque n’avait aucun droit au rôle que l’hospodar lui confiait, et qu’il s’attribua sans souci pour la dignité du sultan, à qui cette assemblée se permit même de faire des représentations.
  17. L’hospodar de Moldavie avait accueilli respectueusement la sommation de la Porte, en disant seulement qu’il croyait devoir soumettre la question à un nouvel examen du gouvernement ottoman. Il finit par se retirer, mais après avoir montré plus de franchise que le prince de Valachie.
  18. Le premier terme de la pension allouée par la Russie a l’hospodar Stirbey n’échut qu’en 1854, car l’hospodar avait touché d’avance le dernier trimestre de sa liste civile pour 1853. Quelques difficultés étant survenues à Bucharest sur le mode de paiement en or ou en argent de cette pension, le prince déclara qu’il y renonçait au profit de son pays. Ce généreux sacrifice fut néanmoins sans résultat pour la Valachie, et l’hospodar, de retour à Bucharest en octobre 1854, préleva, d’après les comptes présentés au divan ad hoc en 1855, une somme ronde de 1,062,281 piastres 31 paras pour 1854, tandis que le pays n’aurait dû avoir à dépenser que 785,333 piastres 13 paras, représentant les huit premiers mois de la pension de l’hospodar en 1854 et les quatre derniers de sa liste civile.
  19. On appelle ainsi la réserve, qui se compose de soldats ayant déjà servi sous les drapeaux, et qui, retirés dans leurs foyers, peuvent être convoqués en temps de guerre.
  20. Lorsque le ministère de la guerre d’Angleterre envoya un médecin en chef des armées en Bulgarie pour étudier les maladies de ce pays en prévision de la campagne que les Anglais se préparaient à faire, ce médecin demanda à Omer-Pacha : « Quelle est donc la maladie qui ravage vos troupes ? — C’est, répondit le serdar, Della Suda. — Quel est ce nom ? dit l’Anglais étonné. — C’est celui du pharmacien fournisseur des médicamens pour nos hôpitaux. »
  21. En donnant ces ordres, on avait eu égard aux conseils d’un diplomate adjoint au consul-général Khalchinski, vice-président du conseil administratif en Valachie, M. de Fonton, alors conseiller d’ambassade à Vienne, bien connu par une mission remplie en Servie, durant l’année 1853, à la satisfaction de sa cour, et par ses tendances à ménager l’Autriche. M. de Fonton était retiré à Tchorani, village de la Petite-Valachie, d’où il suivait les événemens militaires et politiques, et d’où il écrivit à son gouvernement sur la nécessité de faire repasser l’Olto au gros des corps qui occupaient la Petite-Valachie, afin de ne pas causer de mécontentement à la cour de Vienne, qui voyait d’un mauvais œil tout ce qui pouvait agiter la Servie.
  22. Après le premier démembrement de la Pologne, en 1772, une partie des cosaques qui habitaient sur les bords du Dnieper, et qu’on appelait cosaques zaporogues (le mot porogh signifiant une chute d’eau, un fort courant sur le Dnieper, et saporogh, au-delà des courans), ne voulurent pas se soumettre à la Russie. Ils émigrèrent en Turquie, où on leur donna les terres situées sur les bords du Danube, en leur permettant de se gouverner d’après leurs anciennes coutumes. Les Zaporogues choisissaient ainsi chaque année parmi eux un chef qui recevait le nom d’ataman, avec le droit de vie et de mort. Ces cosaques, qui étaient au nombre de vingt mille, étaient obligés de fournir un contingent militaire dans les guerres de la Turquie. Leur dernier ataman, Vladki, les trahit, et les vendit aux Russes en 1828. Ils furent transportés sur les bords de la Mer-Noire, d’où leur vient le nom de Czernomortze, qu’ils portent maintenant. Un grand nombre d’entre eux abandonna de nouveau les drapeaux russes et retourna sur les bords du Danube. On comptait, au commencement de la nouvelle guerre, six mille de ces émigrés, occupés à la pêche et disséminés dans toute la Dobroudja, depuis Routschouk jusqu’à Toultcha. Par le traité d’Andrinople, la Turquie s’était engagée à ne jamais leur accorder une administration séparée, ni à les réunir en corps d’armée. Se croit-elle maintenant libre d’en agir autrement ? Les Nekrasowtsi sont des cosaques du Don qui ont émigré en Turquie en 1736, à cause des persécutions dirigées contre les vieux croyant sous l’impératrice Anne. À cette époque, Ignace Nekrassa se mit à la tête des mécontens et quitta les bords du Don. Il se réfugia en Crimée et y mourut. Après l’occupation de cette province, ces cosaques sont venus sur les bords du Danube, d’où un grand nombre se sont transportés en Asie, près de Brousse, où ils forment encore un groupe de cinq mille hommes ayant une administration nationale sous un chef élu parmi eux (ataman). Près de Toultcha, on compte plusieurs villages, entre autres Siry-Kioï, Jourylowka, Novesielo, habités par les vieux croyans, parmi lesquels il y a beaucoup de cosaques nekrasowtsi. La masse de ces habitans s’appelle Lipovan, du nom que prennent les origénistes, secte très répandue en Russie, et qui a cherché un refuge dans la Dobroudja contre les justes sévérités de l’autorité russe. Les Zaporogues parlent la langue ruténienne, telle qu’on la trouve en Wolhynie, en Podolie et en Ukraine. Les Nekrasowtsi et les Lipovans parlent le vrai russe.
  23. Trois officiers anglais qui menaient bravement les Turcs furent tués dans cette affaire, — les capitaines Burke, du génie, Mommel, de l’infanterie, et Arnold, de l’armée des Indes. Ils furent enterrés dans l’île de Ramadan, sur les bords du Danube, où trois croix de bois indiquent seules la sépulture de ces nobles fils de l’Angleterre.