Sans amie

Magasin d’Éducation et de Récréation, Tome XIII, 1901
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SANS AMIE



Une fillette de douze ou treize ans était installée près d’une fenêtre ouverte d’où elle surveillait avec intérêt les mouvements d’une dame à cheveux blancs qui allait et venait dans un jardin plein de fleurs.

La jardinière improvisée plantait de petits héliotropes en bordure autour d’un massif de géraniums blancs et roses, et l’adroite façon dont elle renversait chaque vase pour en frapper le rebord contre une des marches du perron, puis déposait la motte dans le trou préparé à l’avance, excitait l’admiration de l’enfant. Un léger accident se produisit à la huitième opération : la plante avait dû être mise en pot trop récemment, car la motte n’était pas compacte comme les autres, et elle s’émietta sous les doigts, laissant à nu la racine entière…

Une exclamation échappa à la fillette :

« Oh ! quel dommage ! c’était le plus joli ! »

La vieille dame leva la tête avec un sourire :

« Vous voilà de bien bonne heure à votre poste, mademoiselle Marie ? dit-elle. Si le jardinage vous intéresse tant, demandez donc à votre maman la permission de me rejoindre. Vous verrez mieux et vous pourrez m’aider. »

En un instant, la petite fille fut en bas, mais elle s’arrêta dans son élan et se présenta timide et souriante :

« Maman m’a chargée de vous remercier mille fois, madame ; elle est enchantée que je puisse prendre l’air et m’amuser. C’est aujourd’hui jeudi et, au lieu de me faire travailler, elle est occupée à serrer ses lainages et elle ne veut pas que je l’aide, parce que le poivre me fait tousser.

— Prendre l’air, dit la dame, à la rigueur, le jardin n’est pas bien grand, mais vous amuser, c’est autre chose ! Enfin, essayons ; vous pourrez arroser à mesure que je planterai ; tenez, remplissez cet arrosoir-là ; il est léger et ne vous fatiguera pas. »

La petite Marie se mit tout de suite à l’œuvre en personne habituée à ce genre de travail et, tout en faisant tomber l’eau en fine pluie, elle entama l’éloge du jardin, de la pelouse, des fleurs.

« Papa aurait bien aimé trouver un appartement comme le vôtre ; à Angers nous avions un rez-de-chaussée, nous aussi, et un très joli jardin, mais il paraît qu’à Toulouse il y en a peu. Papa a visité trente-cinq ou quarante maisons avant de voir celle-ci, et, s’il s’est décidé à y louer le premier, c’est à cause de votre jardin et du boulevard, pour que nous ayons de l’air, maman et moi.

— Il n’est pas bien gai, le boulevard Saint-Pierre, avec ce grand vilain mur de l’arsenal…

— Oui, mais il y a les arbres ; maman dit qu’il faut les regarder et ne pas penser au mur ; mais j’ai beau faire, je le vois tout de même. »

Marie Larivière causait pour la première fois avec Mme de Clermont, l’aimable voisine qui de toutes sortes de manières avait aidé la mère de l’enfant pendant les jours difficiles de l’installation dans une ville inconnue pour elles et très différente de la dernière résidence. Mais elle l’avait tant regardée, s’était si complètement associée à ses petits travaux de jardinage qu’il lui semblait la connaître déjà.

D’ailleurs le front paisible, les yeux très doux, le sourire indulgent de la vieille dame avaient quelque chose qui appelait la confiance.

Au bout de dix minutes, les plantations finies et l’arrosage terminé, Marie, assise sur un banc à côté de Mme de Clermont, racontait les chagrins du départ, les illusions de l’arrivée et les déceptions du moment présent. Bien gros, ces chagrins, bien amères, ces déceptions : Marie avait laissé à Angers deux cousines très aimées, trois amies archi-intimes, quatre intimes seulement, et cinq autres amies, pas intimes du tout, mais gentilles quand même, des amies du cours Massot.

« Le jour de mes douze ans, maman a invité douze petites filles — c’était joli, n’est-ce pas, madame ? et chacune d’elles m’a apporté un souvenir parce que c’était la fin de nos réunions. Et à la dernière classe où j’ai assisté, tout le monde a pleuré. Mlle Eugénie Massot s’est figuré que c’était à cause d’une poésie qu’elle nous avait lue, mais personne ne l’avait écoutée, sa poésie, on trouvait mon départ bien plus triste que toutes les poésies… et moi, j’ai pleuré encore le reste de la journée. Alors papa m’a donné à faire un très drôle de problème : « Puisque, à Angers où il a 77 000 habitants, tu as douze amies, combien en auras-tu à Toulouse où il y a 149 000 habitants ? » J’ai obtenu 23 amies et 35 centièmes d’amie… Ça m’a tant fait rire que ça m’a un peu consolée. Mais, à pré sent, je commence à croire que je n’en aurai aucune. Voilà six semaines que nous sommes arrivés ; papa et maman ont déjà fait bien des visites, à la Préfecture, chez tous les fonctionnaires de l’enregistrement, puisque papa est directeur, et chez bien d’autres. Et chaque fois, en rentrant, papa me répète : « Pas la moindre amie à l’horizon, pauvrette. »

— Je crois, dit Mme de Clermont, qu’à la Préfecture, il n’y a que des garçons…

— Oui, madame, sept garçons ! dit Marie, très dolente. Les inspecteurs et les contrôleurs de papa n’ont que des bébés tout petits, le directeur des contributions directes n’est pas marié ; chez celui des contributions indirectes, il n’y a que de grandes demoiselles de vingt ans ; le trésorier général n’a que des filles mariées et le conservateur des hypothèques n’a que des garçons, comme le préfet. C’est désolant ! Qu’est-ce que je vais devenir sans amie ? »

Et Marie tourna vers Mme de Clermont un visage navré.

« Vous en trouverez, dit la vieille dame d’un ton encourageant.

— Oh ! pas de longtemps, madame ! Maman ne veut plus faire de visites : les dames sont parties ou n’ont plus de jour ; elle ne finira sa tournée qu’en novembre. Moi, je n’irai en classe qu’à la rentrée, dans trois mois et demi ! Encore s’il y avait les bains de mer comme d’habitude, mais, après notre voyage et notre installation, on y renonce pour cette année. Mon grand frère, le sous-lieutenant, ne viendra nous voir qu’en novembre ou décembre. Je serai tout à fait abandonnée…

— Mon enfant, dit Mme de Clermont, je vais vous faire une proposition : voulez-vous être ma petite amie, et devenir du même coup celle de beaucoup de petites filles encore plus malheureuses que vous ? »

Marie regarda la vieille dame avec de grands yeux si étonnés que celle-ci ne put s’empêcher de sourire.

« Vous ne me comprenez pas, cela ne m’étonne guère… Demandez à madame votre mère de me recevoir un instant, vers deux heures, et je vous expliquerai à toutes deux mon idée. Et maintenant, courez rejoindre votre maman — voilà Catherine qui m’apporte mon courrier — c’est de la besogne pour la fin de ma journée. »

Mme de Clermont, restée seule, toutes ses filles mariées, avait accepté de faire partie d’un patronage d’école sans se douter des conséquences que cette décision aurait sur son genre de vie, et, après cinq ans d’activité, elle voyait grandir tous les jours les tâches qui s’étaient en quelque sorte imposées d’elles-mêmes à son esprit et à son cœur. En s’occupant des enfants pauvres de l’école qu’elle protégeait, elle constata qu’un grand nombre d’entre eux souffraient de la privation d’air et de bonne nourriture et qu’à vivre toujours dans des maisons trop pleines, dans des ruelles étroites et des cours sombres et mal odorantes, ils s’étiolaient misérablement. Elle commença par envoyer une nichée de cinq enfants sans mère chez un de ses fermiers, dans la région haute de l’Ariège. Ils en revinrent transformés, avec de belles mines roses, une augmentation de poids très sensible et un appétit qu’ils n’avaient jamais connu. Quelques amies firent les frais d’une autre colonie de vacances que l’on installa chez un frère du fermier, et peu à peu l’œuvre agrandie se constitua solidement sous la présidence de Mme de Clermont. Puis on s’aperçut que la plupart des petits protégés manquaient de vêtements pour se mettre en route, et Mme de Clermont organisa un vestiaire ; enfin, un dispensaire compléta l’entreprise. Au début, de nombreuses dames avaient partagé le travail de la fondatrice, mais leur zèle s’était ralenti, et la présidente se trouvait chargée à peu près seule des enquêtes sur les enfants, de la correspondance avec les montagnards à qui on envoyait les petits citadins, de la distribution des vêtements et parfois même du soin de réunir les fonds nécessaires. Les forces de la vieille dame suffisaient à peine à ces besognes multiples, et, si elle s’imposait les travaux de jardinage qui avaient excité l’intérêt de Marie, c’était pour reposer sa tête et sa main lassées par de fastidieuses écritures.

À l’heure dite, Mme de Clermont entrait chez sa voisine. Celle-ci, à qui l’enfant avait rapporté le message assez énigmatique de la vieille dame, en avait tout de suite pénétré le sens, mais se demandait quels services il serait possible d’obtenir d’une aide aussi inexpérimentée.

« Des services de toute nature, chère ma dame, répondit Mme de Clermont ; et le premier serait de m’accorder parfois sa seule présence, de devenir ma petite amie. J’ai besoin, par moments, d’une légère détente, d’un rayon de soleil dans mon cabinet de travail ; une bonne causerie, de gentilles confidences comme celles de ce matin, feraient un bien infini à une pauvre vieille solitaire qui risque de devenir grognon dans son coin. »

Mme Larivière voulut placer un bout de compliment… Mme de Clermont l’arrêta aussitôt :

« Non, non, chère madame, pas de flatteries ! je viens à vous en quémandeuse, je l’avoue franchement. Ces jours-ci, notre secrétaire étant absente, je suis surchargée, et si Mlle Marie, qui me paraît un peu embarrassée de ses loisirs, veut m’accorder aussi une aide matérielle, je lui en serai reconnaissante. Il y a toujours pour les œuvres dont je m’occupe des travaux de paperasserie, des circulaires à mettre sous bande, des timbres à coller, des adresses à écrire, des copies à faire.

— Ma petite Marie a une écriture assez laide et son orthographe laisse beaucoup à désirer…

— Elles vaudront bien celles de nos bons paysans de l’Ariège. Mais ne croyez pas que je veuille transformer votre chère petite en une machine à écrire. Ces dames du comité ont de grands projets : une loterie, une vente, une fête enfantine… la chose n’est pas définitivement arrêtée encore ; ce qu’il y a de certain, c’est que nous aurons des réunions pendant lesquelles nos jeunes filles chiffonneront des robes de poupées, fabriqueront des babioles amusantes ; nous enrôlerons Mlle Marie et elle fera d’agréables connaissances ; rien ne rapproche comme d’avoir un but commun et de se donner de la peine ensemble. Et puis… pardonnez-moi, si j’ai l’air de vous faire la leçon, chère madame, je vous proposerai aussi de mettre votre fillette en rapport avec des enfants moins heureux, moins gâtés qu’elle ; je me reproche tous les jours de n’avoir pas su compléter l’éducation de mes filles en éveillant leur sympathie pour les déshérités de ce monde, par la vue, par le contact personnel. D’après la conversation de votre enfant, j’ai cru comprendre que vous lui aviez fait une existence partagée entre les études et d’agréables délassements, et à présent que ses petits plaisirs lui manquent, la voilà toute désemparée, tout attristée ; elle ne sait à quoi se rattacher… »

Mme Larivière, qui avait écouté ce long discours avec un vif intérêt, convint qu’en effet elle n’avait pas pensé pour sa fille à cette sorte d’apprentissage de la charité, qu’elle-même s’était contentée de faire du bien par procuration, mais qu’elles seraient heureuses toutes deux de s’enrégimenter dans l’armée active sous la conduite d’un chef comme Mme de Clermont…

« Eh bien ! dit celle-ci, voici ce que je vous propose : nous allons faire partir samedi, c’est-à-dire après-demain, un détachement de quatorze petites filles ; nous n’avons d’argent que pour douze déplacements, mais il nous est arrivé un don spécial pour deux de plus, et les offres de places à la montagne dépassent nos demandes. Il s’agit donc de choisir parmi les candidates les deux qui ont le plus besoin de quitter la ville. On m’a signalé une certaine Armandine Noël qui a été passer un mois dans l’Ariège l’été dernier, mais qui, à la suite d’une mauvaise bronchite, se trouve de nouveau très affaiblie ; on m’adresse, d’un autre côté, une demande pour une petite Juliette Fouré, la fille d’une veuve très pauvre. Il m’est impossible d’aller aujourd’hui prévenir les mères qui demeurent assez loin d’ici, et pourtant la chose presse. Ne pensez-vous pas que votre Marie aurait du plaisir à porter à ces deux petites filles une nouvelle qui sera certainement accueillie avec bonheur ? Inutile de vous dire qu’il n’v aura ni danger, ni inconvénient pour votre enfant à entrer dans ces deux maisons qui sont propres et bien tenues. »

Mme Larivière se déclara prête à conduire Marie auprès d’Armandine et de Juliette. Restait à mettre l’enfant au courant des propositions de Mme de Clermont. Ce fut une joie pour cette dernière de voir la reconnaissance charmée de la fillette.

« Oh ! madame, que vous êtes bonne de vouloir de moi pour votre petite amie ! Et que je serai contente de vous aider ! Et combien j’aime mieux aller chez ces petites filles que de retourner à cette ennuyeuse musique du Grand Rond où je ne connais personne et où des garçons impolis se sont moqués de moi en disant que je parlais pointu ! »

Malgré cette déclaration, Marie eut un air fort embarrassé lorsqu’elle se trouva dans une étroite loge de concierge de la rue Pharaon, en présence de Mme Noël et de ses filles aînées occupées toutes trois à des ouvrages de couture. Elle n’aurait jamais osé entrer en matière, si Mme Larivière ne lui avait pas facilité la chose par un mot sur Mme de Clermont.

À ce nom, les visages s’illuminèrent.

« Quelque bonne nouvelle, sans doute », dit la mère.

À peine Marie eut-elle transmis son message, qu’une petite noiraude très pâle et très maigre surgit tout à coup au milieu de la loge.

« Oh ! mademoiselle, dites-le encore ! cria-t-elle dans ce drôle de parler toulousain qui amusait toujours Marie. C’est bien vrai qu’on veut de nouveau m’envoyer à la montagne ? Si vous savez chez qui, dites-le moi, pour l’amour de Dieu !

— Je crois que ce sera dans la même famille que l’an dernier…

— Oh ! quel bonheur ! quel bonheur ! et Armandine se mit à sauter dans la loge encombrée. Je mangerai du pain de maïs et de la bonne soupe aux choux et de l’oseille toute fraîche ! Papa Florentin m’emmènera à la forêt ramasser des framboises. J’aiderai maman Alexandrine à traire les vaches et je boirai du lait chaud ! Je garderai les chèvres avec Jeannette !

— Ne fais pas la folle comme ça, dit la mère ; tu vas marcher sur les pieds de ces dames. Il faut l’excuser, mesdames, je vous prie. Pensez donc, une enfant qui ne sort que pour aller à l’école et quelquefois, pas souvent, jusqu’au moulin du Bazacle à la rencontre de son père… »

Marie n’écoutait pas ces explications ; elle était préoccupée d’un bruit venant de la chambre d’où avait bondi Armandine, de petits reniflements mêlés à de faibles soupirs, et tout à coup un sanglot éclata, un sanglot désolé, un de ces sanglots d’enfant qui font du mal à entendre.

« C’est Angèle ! » dit la mère en se levant. Mais une des grandes jeunes filles avait déjà passé dans la pièce à côté et elle en ramenait une petite créature, encore plus pâle et plus maigre qu’Armandine et dont le pauvre visage était couvert de larmes. Mme Noël prit sa benjamine sur ses genoux et l’embrassa, l’aînée des sœurs lui offrit quelques cerises, la seconde lui promit de lui raconter une histoire, et Armandine, qui avait attrapé un gros chat couché dans les cendres, lui faisait danser une sorte de polka grotesque, mais aucun de ces moyens ne réussissait à arrêter les pleurs de la petite.

« Je voudrais voir les vaches et les chèvres… je voudrais boire du bon lait… je voudrais ramasser des pois comme Armandine », répondit-elle enfin aux questions de son entourage, et un sanglot souleva une fois de plus le cœur gonflé.

La mère expliqua que, depuis le retour de la chaleur, son Angèle avait perdu l’appétit, que sa sœur, en parlant sans cesse des bonnes choses qu’on lui avait données à la ferme, augmentait encore son dégoût pour la nourriture quotidienne :

« Elle languit après la montagne, la pauvre, quoiqu’elle n’y ait jamais été. »

Marie jeta sur sa mère un regard suppliant que celle-ci comprit parfaitement, mais la promesse sollicitée ne vint pas. Mme Larivière se borna à remettre à Mme Noël une petite note contenant les instructions pour le voyage, et quitta la loge en annonçant que Marie reviendrait bientôt savoir des nouvelles d’Armandine.

« Oh ! maman ! s’écria Marie dès qu’elle fut dans la rue, pourquoi n’as-tu pas dit qu’on enverrait aussi la petite Angèle à la montagne ? Elle en a certainement plus besoin que sa sœur ; quand on peut sauter comme ça, on ne doit pas être bien faible. Je n’ai jamais vu rien de si misérable que cette figure et ces bras maigres ! Et pendant que les autres faisaient chacune quelque chose pour la consoler, nous, nous étions là sans rien dire.

— Chère enfant, répliqua Mme Larivière, nous n’étions que des messagères, nous ne devons pas engager ces dames, faire des promesses peut-être irréalisables. »

Marie ne répondit rien, mais elle prit vis-à-vis d’elle-même un engagement solennel, celui de trouver le moyen d’envoyer Angèle respirer l’air pur et boire le bon lait de Boussenac.

Chez Mme Fouré, les choses se passèrent tout autrement : la petite Juliette n’avait jamais quitté sa mère, et l’idée d’un voyage avec des inconnus, d’un séjour chez des étrangers ne lui souriait nullement. Marie essaya de l’allécher en lui racontant la joie d’Armandine et en lui parlant des vaches, des bois où l’on cueillait des framboises…

« J’aime mieux maman », répondait la pauvrette en s’accrochant au tablier maternel. Et la vieille grand’mère, qui n’avait plus bien ses idées, après avoir demandé de quelle manière on faisait le voyage, se mit à répéter comme un refrain :

« Le chemin de fer, ah ! la mauvaise mécanique ! Il ne faut pas mettre les enfants au chemin de fer, c’est une mauvaise mécanique, une mécanique bien mauvaise. »

Mme Fouré seule accueillit joyeusement l’offre du comité, le médecin lui ayant toujours dit que le grand air ferait plus de bien à son enfant que des litres d’huile de foie de morue ou de vin de quinquina ; elle promit que la petite serait à la gare à l’heure dite avec son mince bagage.

Il n’y eut pas à presser Marie pour la faire rentrer à la maison ; elle marcha d’un pas alerte qui ne ressemblait en rien à l’allure languissante adoptée depuis l’arrivée à Toulouse ; il lui tardait de rendre compte de la mission dont elle s’était acquittée et de plaider la cause de sa protégée particulière. Grande fut sa déception en apprenant que Mme de Clermont avait été obligée de sortir.

« C’est toujours comme cela. Ces dames ont fait des embrouillages pour le départ des petites filles, et c’est la pauvre madame qui doit réparer les boulettes des autres. »

Un peu plus tard, second désappointement : la vieille dame était rentrée si lasse de ses courses qu’elle s’était couchée et ne pouvait voir personne.

Le lendemain matin, Marie sauta de son lit au premier appel et se tint prête à descendre aussitôt que Mme de Clermont paraîtrait dans son jardin ; sa mère consentait à retarder, pour une fois, l’heure de la leçon.

« Ma chère petite, dit la bonne dame, vous voyez une personne bien ennuyée, bien perplexe. Je croyais toutes les mesures prises pour demain, et voilà que la demoiselle sur qui je comptais n’est pas disponible : une de nos dames avait compris que le départ n’aurait lieu que lundi. Il faudra prévenir tous les enfants et télégraphier à nos gens de là-haut qui devaient venir les uns à une gare, les autres au-devant d’une diligence. Il va y avoir des anicroches, le télégraphe n’allant pas partout.

— Maman et moi nous pourrons retourner chez Mme Noël et chez Mme Fouré… Armandine sera désolée, mais la petite Juliette sera ravie… »

Et Marie raconta les deux visites, et ajouta :

« Je voudrais tant que l’on fit partir Angèle ; elle a si grande envie d’aller à la montagne.

— Ce ne sera qu’un petit retard », dit Mme de Clermont distraitement. Elle cherchait un moyen de ne pas remettre le départ, mais ne trouvait aucune combinaison et n’entendait qu’à moitié ce qu’on lui disait.

« Il faut que je rédige mes dépêches au plus vite ; ce ne sera pas commode.

— Maman me permet de rester ce malin, dit Marie.

— À merveille, mon enfant, je vais vous donner à copier quelques lettres pour la vile… on ne peut pas penser à courir chez tout le monde. »

La fillette se mit au travail avec zèle.

Tout à coup sa vieille amie l’interrompit ; comme il arrive quelquefois, une idée à moitié perçue lui revenait à l’esprit.

« Je n’ai pas compris ce que vous m’avez dit de Juliette Fouré… Pourquoi sera-t-elle contente ?

— Parce qu’elle était désolée de partir. Elle ne voudrait pas quitter sa maman. À tout ce que je lui racontais, elle répondait : « J’aime mieux maman. » Et moi, je pensais : « C’est dommage que les mères ne puissent pas accompagner les enfants ! »

— Eh ! chère petite ! s’écria Mme de Clermont en posant sa plume, quelle excellente idée vous me donnez-là ! Mme Fouré est la femme qu’il nous faut pour demain. Son mari était employé au chemin de fer, elle a voyagé de tous côtés ; elle est intelligente, consciencieuse… Si elle voulait passer quelques jours du côté de Boussenac, à aller de droite et de gauche, inspecter tout notre monde, ce serait parfait. Nous lui donnerons une bonne indemnité qui lui vaudra mieux que ses casquettes à border…

— Il y a donc encore de l’argent ? demanda Marie qui ne perdait pas de vue son idée.

— Heureusement ! il nous en faut pour notre convoi de garçons dans quelques jours.

— Est-ce qu’on ne pourrait pas envoyer une petite fille de plus, demain ? Cette pauvre Angèle Noël qui aurait tellement besoin d’aller à la montagne et qui est si pâle et si frêle !

— Angèle Noël !… elle est sur la liste…

— Mais non, madame, c’est Armandine, la grande de dix ans. Angèle est toute petite, cinq ans tout au plus, et elle est si gentille ! Elle a tant pleuré ! c’était pitoyable… Et papa m’a dit que si cinquante francs pouvaient aider à la faire partir, il les donnerait volontiers…

— Cinquante francs ! il y en aurait pour deux. Qu’est-ce qu’il se figure donc, votre cher père ? Est-ce qu’il croit que nous les mettons en premières, nos mioches, et qu’on les nourrit d’ortolans et de dindes truffées ? À cinquante centimes par jour, pour quarante jours, comptez ce que cela fait.

— Alors, madame, on la prendra ! Que je suis contente ! »

Mme Larivière, qui survint à ce moment, voyant sa fille toute rose d’émotion, les yeux brillants, les lèvres souriantes, se dit que Mme de Clermont avait mieux su qu’elle deviner ce qui manquait à son enfant, et elle se hâta d’annoncer qu’elle se chargeait de tout arranger pour le départ d’Angèle. Mme de Clermont elle-même était enchantée de découvrir chez sa jeune associée ce don précieux de l’attention par lequel la sympathie est décuplée et mise en valeur.

La journée commencée et celle du lendemain se trouvèrent fort remplies. La surprise amusante de la petite Angèle, lorsqu’elle se vit dans la grande glace d’un magasin de confections, vêtue de neuf de la tête aux pieds, son ravissement en recevant une des poupées de Marie en guise de compagne de voyage ; puis la scène à la gare, les allées et venues des fillettes ahuries et un peu larmoyantes, le joyeux babil d’Armandine réconfortant le jeune troupeau et l’alléchant par des promesses de toutes sortes ; Juliette Fouré, très fière de voir les autres enfants se grouper autour de maman, qui avait de la peine à répondre à tout le monde à la fois, mais trouvait cependant le moyen de rattacher des lacets de soulier, de consolider des petits paquets, de refermer un panier maladroitement déballé… Puis enfin le dernier coup d’œil sur le wagon : Angèle installée sur les genoux de Mme Fouré, et Armandine, debout sur la banquette, qui faisait avec son mouchoir un petit lapin pour distraire toute la bande…

Ces souvenirs donnèrent à Marie un entrain extraordinaire pour ses travaux avec Mme de Clermont. Son père, qui s’intéressait à ce développement nouveau de sa fille, tint à offrir à celle-ci une serviette digne de ses fonctions de secrétaire, et rien ne l’amusait comme de voir l’air sérieux dont la fillette enfermait dans la vaste poche de maroquin ses feuilles de papier buvard, son transparent et les lettres venues de l’Ariège qu’elle empruntait à Mme de Clermont pour les lire à ses parents. C’était toujours elle qui dépouillait le courrier des montagnards et qui en donnait lecture à sa vieille amie obligée parfois de ménager sa vue, et bien vite elle en vint à s’intéresser à d’autres qu’à ses protégées particulières ; son excellente mémoire lui permit plus d’une fois de rappeler quelques détails à l’attention un peu surmenée de la présidente, et sa fraîcheur d’impressions fournissait à celle-ci une agréable diversion. Elle avait pris en grippe certain bonhomme grincheux dont les lettres étaient un vrai chapelet de plaintes, et son indignation contre le vieux père Grognibus, comme elle l’appelait, amusait toujours Mme de Clermont.

Malgré tout, c’étaient Angèle et Armandine qui restaient ses préférées, aussi fut-elle ravie de voir arriver un matin une lettre d’une grosse écriture parfaitement formée qui sentait bien son école primaire : c’était une missive d’Armandine Noël :


« Ma chère bienfaitrice,

« J’ai déjà écrit trois fois à mes chers parents et je leur ai dit bien des choses pour vous, mais maman Alexandrine m’a expliqué qu’il fallait toujours écrire à sa bienfaitrice. J’ai donc à vous dire que nous allons très bien et que nous sommes contentes au possible. Angèle a eu peur des vaches et des chèvres rapport à leurs cornes, et elle aime mieux les poules et les poussins et c’est elle qui leur porte le maïs. Je vous dirai aussi qu’Angèle déniche parfaitement bien les œufs et que maman Alexandrine lui permet quelquefois de les casser pour l’omelette ; c’est la récompense de la sagesse. Et je vous dirai qu’Angèle ne pleure plus quand elle doit manger quelque chose comme chez nous, où elle n’avait jamais d’appétit ; ce serait plutôt tout le contraire, car l’autre jour elle a dit comme ça à la collation : « J’ai mangé seulement deux tartines de fromage frais et je ne veux pas qu’Armandine en mange trois. » Et quand elle a vu que je mangeais la troisième, elle a pleuré parce qu’elle n’avait pas assez faim pour faire comme moi…

« Je n’ai plus rien à vous raconter et je reste, ma chère bienfaitrice en vous disant mille fois merci,

« Votre dévouée servante,

« Armandine Noël. »


Le plaisir suprême de l’été pour Marie, ce fut de voir de ses yeux l’installation des petites Toulousaines. Un conflit, né d’un incident sans importance, s’éleva entre Mme Fouré et le « père Grognibus » et, celle-ci manquant d’autorité, la chose risquait de s’allonger et de s’aggraver. M. Larivière, qui avait adopté de tout cœur l’œuvre des enfants à la montagne, s’offrit à régler lui-même le différend. Mme de Clermont, ravie d’amener à son comité un inspecteur bénévole de cette valeur, s’empressa de lui donner pleins pouvoirs, et il fut décidé que Marie accompagnerait son père.

« Cette enfant-là, disait-il, est un répertoire ambulant ; sans elle je ne me tirerais jamais de tous ces noms de fermes et de fermiers. »

Mme Larivière trouvait que la chaleur de Toulouse énervait la fillette et il lui semblait qu’elle avait besoin d’un changement d’air autant que ses protégées. L’expédition dura cinq jours. On calma « le père Grognibus » avec de bonnes paroles et une légère indemnité pour les dégâts commis par un petit pensionnaire trop turbulent, on visita tous les enfants patronnés par le comité, on remit à chacun quelques friandises apportées de la ville, et on rentra chez soi plus convaincu que jamais de l’utilité de l’entreprise.

À quelque temps de là, les ressources pécuniaires ayant baissé sans que les demandes eussent cessé d’arriver, Mme de Clermont pressa les jeunes filles de sa connaissance de donner suite à leurs projets, et Marie, en se mêlant à elles, eut l’occasion de faire d’agréables connaissances. Une fête enfantine eut lieu à la fin de juillet sous les auspices du comité, et quelqu’un qui aurait vu Marie à l’œuvre comme organisatrice des jeux, ne se serait jamais douté que c’était là la pauvre abandonnée qui avait versé ses doléances dans le cœur de Mme de Clermont.

La brave fillette n’a plus connu l’ennui : son cœur et son esprit ont été trop remplis de pensées pour le service des autres.


F. Dupin de Saint-André.