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José-Maria de Heredia

Salut à l’Empereur



À leurs Majestés l’Empereur et l’Impératrice de Russie.


 
Pax et Robur.


Très illustre Empereur, fils d’Alexandre Trois !
La France, pour fêter ta grande bienvenue,
Dans la langue des Dieux par ma voix te salue,
Car le poète seul peut tutoyer les rois.

Et Vous, qui près de Lui, Madame, à cette fête
Pouviez seule donner la suprême beauté,
Souffrez que je salue en Votre Majesté
La divine douceur dont votre grâce est faite.

Voici Paris ! Pour vous les acclamations
Montent de la cité riante et pavoisée
Qui, partout, aux palais comme à l’humble croisse,
Unit les trois couleurs de nos deux nations.

Pour vous, Paris en fête, au long du large fleuve
Qui roule dans ses flots les sons et les couleurs,
Gigantesque bouquet de flammes et de fleurs,
Met aux arbres d’automne une floraison neuve.

Et sur le ciel au loin, ce Dôme éblouissant
Garde encore des héros de l’époque lointaine
Où Russes et Français en un tournoi sans haine,
Prévoyant l’avenir, mêlaient déjà leur sang.

Sous ses peupliers d’or, la Seine aux belles rives
Vous porte la rumeur de son peuple joyeux ;
Nobles hôtes, vers vous les cœurs suivent les yeux.
La France vous salue avec ses forces vives !

La Force accomplira les travaux éclatants
De la Paix, et ce pont jetant une arche immense
Du siècle qui finit à celui qui commence,
Est fait pour relier les peuples et les temps.

Qu’il soit indestructible, hospitalier à l’hôte,
Que le ciment, la pierre, et que le métal pur
S’y joignent, et qu’il soit assez large et si sûr
Que les peuples unis y passent côte à côte.

Et quand l’aube du siècle à venir aura lui,
Paris, en un transport d’universelle joie,
Ouvrira fièrement la triomphale voie
Au couple triomphal qu’il acclame aujourd’hui.

Sur la berge historique avant que de descendre,
Si ton généreux cœur aux cœurs français répond,
Médite gravement, rêve devant ce pont,
La France le consacre à ton père Alexandre.

Tel que ton père fut, sois fort et sois humain.
Garde au fourreau l’épée illustrement trempée,
Et, guerrier pacifique appuyé sur l’épée,
Tsar, regarde tourner le globe dans ta main.

Le geste impérial en maintient l’équilibre ;
Ton bras doublement fort n’en est point fatigué.
Car Alexandre, avec l’Empire, t’a légué
L’honneur d’avoir conquis l’amour d’un peuple libre !

Oui, ton père a lié d’un lien fraternel
La France et la Russie en la même espérance ;
Tsar, écoute aujourd’hui la Russie et la France
Bénir, avec le tien, le saint nom paternel.

Achève donc son œuvre. Héritier de sa gloire,
De ta loyale main prends l’outil vierge encor,
Étale le mortier sous la truelle d’or,
Frappe avec le marteau d’acier, d’or et d’ivoire ;

Viens !... Puisse l’Avenir t’imposer à jamais
Le surnom glorieux de ton ancêtre Pierre,
Noble Empereur qui vas sceller la grande pierre,
Granit inébranlable où siégera la Paix !