Deuxième partie : Le Retour
VIII
La Délivrance
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« Revenons maintenant aux décombres où je travaillais avec le courage que donne la passion. Ce dévouement auquel Saphira avait fait appel, j’allais donc avoir à le lui donner tout entier ! Peut-être pourrais-je lui dire pourquoi je m’étais battu avec le comte…malgré moi il me semblait que la mort de cet homme devait avoir un résultat favorable pour la nièce du vice-roi, et, tout en ayant manqué au rendez-vous, je pouvais l’avoir servie par ma victoire.

« Le travail de déblaiement avançait. J’essayai de juger de la profondeur qui nous restait encore, en jetant quelques mots aux pauvres captives qui attendaient de nous leur délivrance.

— Courage, criai-je, vous allez être sauvées !

— Hâtez-vous répondit une voix qui n’était pas la sienne : il y a une personne évanouie. Comment savoir si c’est elle ? Dans l’espoir d’une autre réponse sortie peut-être de sa bouche, je jetai un second appel :

— Nous aurons fini dans une heure…secourez la personne comme vous pourrez, en attendant…

— Elle revient à elle, répondit la même voix…il nous arrive un peu d’air ; courage !

« Au bout d’une heure, tout était fini. Au moyen d’une courte échelle que j’envoyai chercher aux environs, les pauvres femmes ranimées par l’air extérieur, purent, une à une et lentement, sortir de l’excavation. Elles étaient quatre. La troisième était doña Saphira, pâle et abattue. Sa suivante monta après elle. Je ne connaissais pas les deux autres. Quand, placé près du degré le plus élevé de l’échelle, je vis venir à moi celle qui jadis, en entrant dans l’église, avait pour jamais attaché mon âme à son âme, mille sensations diverses vinrent me bouleverser. Comme elle montait lentement, j’eus le tems de me remettre. Je comprimai les battements de mon cœur ; je préparai ma voix à ne pas trop trembler devant les hommes qui étaient restés là pour voir jusqu’au bout. Elle allait atteindre le sol. Je lui tendis la main pour l’aider. Pour la première fois sa main toucha la mienne. En même tems, elle me regarda et devint plus pâle encore que ne l’avait faite le danger et les souffrances.

— Vous !..dit-elle…

« Elle n’avait donc pas reconnu ma voix, quand j’avais appelé à plusieurs reprises.

— Moi ! répondis-je en serrant sa main qui tremblait…

— Je souffre, ajouta-t-elle sans me regarder…voulez-vous envoyer chercher une voiture ?

« Je dépêchai aussitôt le travailleur qui se trouvait le plus près de moi. Je donnai aux autres leur salaire et les congédiai. Les pauvres femmes brisées de fatigue et d’émotion, s’étaient assises sur une poutre, à quelques pas. Nous étions pour ainsi dire seuls. Je mourais de lui parler enfin…et je ne trouvais pas un mot…

— Qui vous a conduit vers nous, me demanda-t-elle ?

— Quelque chose qui n’a pas de nom, répondis-je : peut-être un sens de l’âme qui pousse…où l’on aime !..

« Je la fis asseoir sur une pierre et restai debout auprès d’elle.

— Vous n’êtes pas blessée, lui dis-je ?

— Non…Le grand air me fait du bien : je me trouve mieux…mais vous, ajouta-t-elle en me jetant un de ces regards qui font oublier toutes les souffrances, vous avez été blessé…dans ce duel !

— Oui ; mais ce n’était rien. Le comte, je ne sais pourquoi, a voulu me faire assassiner.

— Assassiner ! le misérable…je le sais, moi, dit-elle en rougissant…

Tenez, dis-je, en prenant subitement une résolution, il me reste peut-être peu de tems pour vous dire bien des choses…. Laissez-moi délivrer mon cœur du poids qui l’opresse depuis quelque tems…. Vous le savez, doña saphira, je vous aime ! oh ! ne détournez pas les yeux…. La première fois que je vous ai vue, toute mon âme a volé vers vous et je me suis trouvé sans force…la première fois que je vous ai touchée pour vous arracher au péril, ma raison s’est abîmée dans un amour sans bornes…laissez-moi dire !..je ne sais où je vais, ce que je veux, ce que je ferai demain…. Le comte que j’ai tué a un nom puissant : peut-être irai-je pourir dans un cachot ou mourir en quelque lieu écarté ! Qu’au moins je vous dise que je vous aime ! qu’au moins je sache…si vous m’aimez ! Vous m’avez écrit un jour : “Le dévouement mène à tout.” J’ai manqué à votre appel pour obéir à un préjugé ; mais j’ai bien expié ma faute par le supplice de l’incertitude. Vous aviez besion de moi…je ne sais ni pourquoi, ni comment…je suis à vous tout entier, envers et contre tout et tous…parlez…dites ce qu’il me faut faire…

— Plus rien maintenant, me répondit-elle…. Attendre et être prudent ! Le comte d’Amora était un infâme et le vice-roi, je ne sais pourquoi, était l’exécuteur très humble des volontés de cet homme. Ou j’étais à lui ou j’étais ignomineusement chassée, livrée à la misère, à l’abandon, moi qu’il dit sa nièce et qui ne lui suis rien !… Mais un jour vous avez appelé parce que mon choix était fait entre l’abandon et l’infâmie d’appartenir de force à l’homme que vous avez tué. Aujourd’hui rien ne presse. J’ai en Espagne un frère qui a le grade de capitaine dans les troupes royales. Je lui ai écrit lettre sur lettre. On les a peut-être interceptées ; mais la dernière a dû lui être remise par une main fidèle, et…

— Une main fidèle…y en a-t-il beaucoup, dis-je malgré moi avec une sorte de jalousie ?

— Oh ! celle-là c’est ma meilleure amie : je compte sur elle comme sur moi.

« Je respirai plus à l’aise : cette main fidèle était une main de femme !

« A ce moment, je vis revenir vers moi l’homme que j’avais envoyé. je n’avais plus que quelques minutes !

— Saphira, lui dis-je précipitamment, je vous ai dit comme je vous aime et vous ne m’avez pas répondu ! Je vais vous quitter, qui sait pour combien de tems…qu’un signe, qu’un mot, un regard, quelque chose enfin me réponde — et je pris en tremblant sa main qu’elle laissa dans les miennes — Voyez, cet homme revient et vous allez partir !

« Alors, et d’un mouvement plein de noblesse et de confiance, elle se leva, tira de son doigt une large bague légère qu’elle porta à ses lèvres…

— Prenez, dit-elle ensuite en me la tendant et en détournant la tête…peut-être pour cacher sa rougeur.

« Le messager était près de nous. La voiture qu’il avait été chercher ne pouvait arriver à cause des décombres et attendait à quelque distance. J’offris mon bras à la jeune fille pour la conduire jusque là.

— Non, me dit-elle : pas d’imprudence…si vous m’accompagniez, vous pourriez être reconnu…et votre captivité augmenterait ma peine !

— Au revoir donc, lui dis-je, en donnant à sa bague le baiser que j’adressais à ses yeux…

« Et elle partit en me jetant tout bas : “Courage et espoir !”

« Je restai quelques instants abattu sous le poids de mon bonheur…désormais j’avais un but…j’avais un amour !

« Deux jours s’écoulèrent, aussi pleins que ceux de l’incertitude avaient été longs. Que de châteaux ne bâtissais-je pas sur le sable mouvant de l’avenir ! que de rêves dorés, dans les nuages de l’espérance ! comme nous étions heureux, après une fuite concertée, de vivre à deux dans quelque retraite ombreuse et paisible ! Saphira était à moi, à moi seul sur la terre, et le paradis du ciel était trouvé !… Douce illusion perdue…pauvres rêves évanouis…phare éteint à l’horizon de mon âme.

« Le troisième jour, de grand matin, comme je me rendais secrètement à mon lieu d’observation pour l’apercevoir, je fus arrêté et conduit ici, d’où je sortirai, Dieu sait quand. »

Ici se termine, dit St-Denis, le récit de don Luis de Valossa. Seulement, j’ajouterai qu’à ma sortie de la gracieuse demeure que le vice-roi m’avait assignée pendant plusieurs mois, je vis quelques amis du pauvre chevalier, tous décidés à se dévouer à sa fuite. Aujourd’hui j’ignore s’il est libre ou prisonnier…j’avais tant hâte de revoir le Presidio, ajouta notre brave et digne héros, en regardant Angéla, que je partis de Mexico le plus vite que je pus le faire ! Peut-être un jour connaîtrons-nous la fin de cette histoire…

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Comme l’avait promis St-Denis à la tribu indienne que son éloquence avait ramenée, des mesures efficaces avaient été prises et la tranquillité était rendue aux cabanes. Aussi ces hommes avaient-ils voué une grande amitié au chevalier conciliateur et cherchaient-ils tous les moyens de lui prouver leur reconnaissance.

C’était un matin. Angéla n’était pas encore descendue. St-Denis et don Pedro se promenaient à pas lents dans les allées du Presidio. La conversation était amicale. Quelque chose de plus intime encore que de coutume régnait entre ces deux grands cœurs si bien à l’unisson des sentiments généreux.

— Eh bien, Chevalier, dit don Pedro ; voici venir Angéla ; montons au kiosque : elle viendra nous y trouver, et alors…

Ils étaient à peine assis, que la Perle du Presidio entra. Au premier coup d’oeil, la jeune fille devina entre son père et son fiancé quelque chose qui fit monter la rougeur à son beau front. Elle s’était coquettement coiffée ce jour-là : ses beaux cheveux noirs tombant en cascades frisées de chaque côté de son front, encadraient de leurs ondes mobiles l’ovale un peu brun de son visage où brillaient deux longs yeux aux cils recourbés. Une petite rose blanche à demi cachée dans ses cheveux, apparaissait comme un flocon de neige sur un fond sombre. Sa robe, d’une coupe moins sévère que de coutume, laissait voir des épaules gracieusement arrondies et de cette chaude couleur particulière aux belles races du Midi. Don Pedro la regardait avec tendresse ; St-Denis la contemplait avec amour. L’heure des douces paroles, l’heure de la promesse sacrée, toute pleine de bonheur, allait sonner…l’attente était pleine de charme…. Comme le lutteur se préparant au combat, recule le moment, pour goûter longtemps l’espérance de la victoire, ainsi St-Denis repaissait ses yeux et son cœur de la vue de sa belle amie et du doux embarras d’une réponse charmante.

“Assieds-toi entre nous deux, ma fille, dit le digne comandant…nous avons à causer.

— Angéla, dit St-Denis en se penchant un peu vers la jeune fille émue, vous savez si je vous aime et comment je vous aime ! Ai-je, dans votre cœur, une place assez douce pour que je puisse demander à votre père et à vous de me le donner tout entier, comme je vous offre mon âme et ma vie ?

La jeune fille était si heureuse, qu’elle ne pouvait répondre. Elle regarda St-Denis et ce regard en disait plus que toutes les paroles ; puis elle mit sa main droite dans la main de son père.

— Seigneur de Villescas, dit St-Denis en se levant, voulez-vous m’accorder la main de votre fille, doña Angéla ?

— Chevalier, répondit le vieillard en se levant à son tour en même tems que sa fille tremblante, qu’elle soit à vous si tel est son désir…pour moi, votre union fera mon bonheur !

— Bon père ! s’écria la jeune fille en se jetant dans les bras de don Pedro, que je vous aime !

Puis elle se retourna les yeux mouillés de douces larmes et tendant loyalement sa main à St-Denis :

— Je suis à vous, dit-elle ; la fille d’Espagne portera dignement le nom du chevalier français !

On était alors au mois d’août : cinq jours plus tard arrivait la fête de la jeune Espagnole : Maria Angéla de Villescas. La cérémonie du mariage fut arrêtée pour ce jour solennel, afin qu’il y eût deux fêtes au lieu d’une.






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