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Michel Lévy frères (p. 29-55).

II.

Le voyage se fit, on peut le croire, au milieu de rêves enivrants. La lettre de maître Jolibois avait surexcité les appétits de M. Levrault. Les hyperboles qui foisonnaient dans cette épître, comme des coquelicots dans un champ de blé ? n’avaient pas toutes échappé à la pénétration de Laure ; seulement, la jeune fille n’avait pas saisi l’intention railleuse. Comment se fût-elle défiée de maître Jolibois ? Elle ignorait qu’il eût osé prétendre à sa main. Dans les compliments exagérés du tabellion, elle n’avait vu qu’un hommage rendu à la richesse ; Laure ne demandait rien de plus. Disons, en passant, que mademoiselle Levrault ne prenait pas au sérieux toutes les prétentions de son père. Elle les flattait pour s’en servir, mais elle en faisait bon marché d’ailleurs. Elle était sa complice sans être sa dupe. Ainsi que l’écrivait Étienne Jolibois au vicomte de Montflanquin, son unique préoccupation était d’échanger le nom roturier de sa famille contre un nom qui lui ouvrît les portes du monde et de la cour ; elle se promettait charitablement, ce but une fois atteint, de reléguer l’auteur de ses jours sur le second plan de sa destinée. Quant à M. Levrault, plus fier de ses écus qu’un Montmorency de ses aïeux, il trouvait tout simple que la noblesse de Bretagne se préparât à l’accueillir et à le fêter. Il comptait bien traiter avec elle de puissance à puissance, l’humilier à l’occasion, et prendre le haut du pavé. Il tenait de Turcaret pour le moins autant que de M. Jourdain. Non-seulement il n’admettait point qu’il pût venir à l’idée de personne de se railler d’un homme qui possédait trois millions, mais encore il n’avait pas découvert, dans toute la lettre de maître Jolibois, une seule expression dont sa modestie se fût effarouchée. Il la savait par cœur et se la récitait à lui-même pendant que les chevaux galopaient le long de la Loire. Le printemps s’annonçait avec splendeur. Depuis Blois jusqu’à Saumur, la route est un enchantement perpétuel. Tout entier à ses projets de grandeurs, M. Levrault ne voyait rien et parlait à peine. Son ambition, qui, pour se mettre à l’aise, avait besoin autrefois du mystère de la nuit et des illusions du sommeil, ne se gênait plus et s’épanouissait librement en plein jour. Appuyé sur son gendre, il montait d’un pas majestueux l’escalier du Luxembourg. On rétablissait tout exprès pour lui, le chapeau à la Henri IV et le manteau d’hermine. Par son dévouement, par son assiduité, par ses votes silencieux et fidèles, il méritait la reconnaissance du ministère, quel qu’il fût ; sa propriété de Bretagne était érigée en baronnie. Il vivait dans l’intimité des princes. Le roi, du plus loin qu’il l’apercevait, allait à lui en s’écriant : Eh ! voici le baron Levrault ! Il ne restait plus qu’à tirer l’échelle.

Laure, de son côté, ne prêtait guère d’attention aux beautés du paysage. Elle se sentait emportée rapidement vers les rivages désirés. Déjà l’image du vicomte de Montflanquin flottait vaguement autour d’elle. Laure ne s’inquiétait pas de savoir s’il était digne d’être aimé ; elle cherchait à deviner l’effet de ses armoiries sur le panneau d’une calèche. Ce lion léopardé de sable, avec sa queue fourchue et passée en sautoir, lui avait tourné la cervelle. Quelle réponse aux impertinences héraldiques de mademoiselle de R… et de mademoiselle de C… ! Jeune, belle, éblouissante de parure, elle se réjouissait des jalousies qu’éveillait sa présence. Elle rencontrait ses anciennes compagnes, qui l’avaient humiliée de leurs dédains ; elle les écrasait à son tour de son luxe et de l’éclat de son nom : les délices de la vengeance assaisonnaient pour elle les triomphes de la vanité. Tandis que M. Levrault et sa fille rêvaient ainsi, les brises d’avril secouaient sur leur passage le parfum des feuilles naissantes. Les bourgeons éclataient. Les haies étaient en fleurs. Les oiseaux chantaient à plein gosier, La Loire déroulait ses nappes d’argent à travers les vertes savanes de la Touraine et de l’Anjou, et c’était la première fois que M. Levrault et sa fille se trouvaient en pleine nature, à plus de six lieues de Paris.

M. Levrault apprit à Nantes que maître Jolibois était parti la veille et l’attendait à la Trélade. Le lendemain, il quittait Nantes dans l’après-midi, afin d’arriver ponctuellement à l’heure qu’il avait indiquée. Il s’attendait à quelque galanterie de la part de maître Jolibois, et voulait, en bon prince, y prêter la main. La chaise avait brûlé le pavé des faubourgs et roulait sur la route de Clisson. La tête à la portière, M. Levrault interrogeait le paysage d’un regard avide et demandait des châteaux à tous les points de l’horizon. Il avait compté qu’à partir de Nantes, il voyagerait entre deux haies de tours et de créneaux. Latire eut bien de la peine à lui faire comprendre que, même en Bretagne, les châteaux ne se trouvent pas, comme les auberges, sur le bord du chemin. Au coucher du soleil, les postillons laissaient la grande route pour prendre un sentier enfoncé dans les terres ; au bout d’une heure, ils sonnèrent une fanfare bruyante, à laquelle répondirent tous les chiens et tous les échos d’alentour. La grille du château de la Trélade s’ouvrit comme par enchantement, l’avenue s’illumina en verres de couleur, les chevaux s’arrêtèrent tout fumants au pied du perron. Maître Jolibois, en grande tenue, descendit gravement les degrés entre deux rangées de laquais armés de torches flamboyantes, et vint recevoir le nouveau châtelain. Il ouvrit lui-même la portière et abaissa le marchepied.

— C’est bien, Jolibois, c’est bien, dit négligemment M. Levrault, qui crevait dans sa peau, mais qui voulait se donner des airs de grand seigneur habitué à de pareilles réceptions.

Et, s’appuyant sur le bras de sa fille, il monta lentement les marches du perron.

— Bonjour, mes enfants, bonjour, dit-il d’un ton protecteur aux laquais qui saluaient jusqu’à terre. Il s’en trouva deux ou trois qui crièrent : Vive M. Levrault !

Précédé de maître Jolibois, dont le sang-froid imperturbable ne se démentit pas un seul instant, il pénétra dans une salle à manger richement décorée, où l’attendait un splendide souper. La table était chargée de cristaux, de bougies et de fleurs. Assis entre le notaire et sa fille, M. Levrault maîtrisait à grand’peine son émotion ; il admirait malgré lui la décoration de la salle et l’ordonnance du festin. Les mets les plus exquis, les vins les plus savoureux, se succédaient avec rapidité. Trois valets de pied, en gants blancs, vêtus d’une livrée bleue à galons pistache et d’une culotte de peluche jaune, se mouvaient comme des ombres autour des convives. Laure elle-même se sentait troublée. Quant à Jolibois, il buvait et mangeait comme un homme qui n’est pas sûr de retrouver en dix ans une pareille aubaine. Le repas achevé, ils descendirent au parc, où maître Jolibois leur avait ménagé une nouvelle surprise. Ils se promenaient sur une vaste pelouse, quand tout à coup une fusée sillonna le ciel, et M. Levrault aperçut a cinquante pas devant lui une muraille de feu. Douze soleils tournoyaient et vomissaient des torrents d’étincelles. Les flammes de Bengale éclairaient toutes les profondeurs des avenues. Des chandelles romaines s’élançaient du feuillage comme des serpents lumineux et retombaient en pluie d’étoiles. M. Levrault, qui jusque-là avait fait bonne contenance, ne résista pas à ce dernier coup. Il prit la main de Jolibois, et d’une voix où l’émotion ne cherchait plus à se contenir :

— Je suis content, dit-il ; c’est le plus beau jour de ma vie. Et pourtant, ajouta-t-il en changeant brusquement de ton, ces fusées, ces soleils, réveillent dans mon cœur un bien cruel souvenir. Mon fils, mon pauvre enfant ! mon cher Timoléon !…

Et M. Levrault porta son mouchoir à ses yeux.

— Grand Dieu ! dit Jolibois en se frappant le front, j’avais oublié cet épouvantable malheur.

— Hélas ! depuis cette soirée funeste, je n’ai jamais pu voir une chandelle romaine sans éprouver là quelque chose d’affreux.

— C’est bien naturel, ajouta Jolibois.

— Un si bel enfant ! reprit M. Levrault d’une voix étouffée ; si blanc, si blond, si rose ! un esprit si précoce ! une intelligence si vive !

— Ah ! monsieur, qu’ai-je fait ? s’écria Jolibois en prenant sa tête à deux mains par un geste de désespoir. Pardonnez à l’étourderie de mon zèle. Je vais donner des ordres pour qu’on ne tire pas le bouquet.

— Du tout, du tout, s’écria vivement M. Levrault en remettant son mouchoir dans sa poche ; je veux voir le bouquet.

— Mais, monsieur, c’est vouloir aggraver ma faute et prolonger votre supplice.

— Je veux voir le bouquet, répéta M. Levrault avec insistance. Je suis content, je le répète ; malgré ce souvenir douloureux, c’est le plus beau jour de ma vie. Voyons le bouquet, Jolibois.

Sur un signal de maître Jolibois, le bouquet s’alluma, et pendant quelques secondes M. Levrault put croire que tous les astres du firmament étaient descendus dans son parc. Sa large face, épanouie et radieuse, semblait faire partie du feu d’artifice, Laure, secrètement flattée, ne pouvait pourtant s’empêcher de sourire en pensant que c’était son père qui payait la poudre, et qu’en réalité la fête se donnait pour maître Jolibois. La soirée était fraîche. Comme ils se dirigeaient vers le château, ils virent, à la lueur des feux de Bengale qui brûlaient encore, un petit groom, haut comme une botte à l’écuyère, qui s’avançait à leur rencontre.

— Qu’est-ce ? que me veut-on ? dit M. Levrault de l’air d’un ministre qu’on dérange et qui n’a pas un moment à lui.

— C’est Galaor, dit maître Jolibois, je le reconnais.

— Galaor ! s’écria M. Levrault qui ouvrait de grands yeux.

— M. Levrault ? demanda Galaor en abordant avec assurance le groupe des promeneurs.

— Que lui veux-tu, l’ami ? c’est moi.

Galaor tira de sa poche une lettre, et la remit en silence à M. Levrault, qui tomba en arrêt sur un cachet armorié. C’était le premier qui passât par ses mains. Après avoir examiné les armes comme pour les reconnaître, il brisa la cire, et lut à haute voix ce qui suit, pendant que le jeune esclave présentait à Laure, qui déjà rougissait de plaisir, un énorme bouquet de roses et de jasmin :

« Le vicomte Gaspard de Montflanquin est impatient de savoir comment M. Levrault et sa fille ont fait le voyage. Il sollicite la faveur de se présenter demain, sur le coup de deux heures, au château de la Trélade, et prend la liberté de mettre aux pieds de mademoiselle Levrault quelques roses de son jardin. »

— Vous le voyez, Monsieur, dit maître Jolibois, vous arrivez à peine, et déjà les plus grands noms du pays s’empressent au-devant de vous.

— Je suis touché, je ne m’en défends pas. Galaor, remercie pour nous le vicomte Gaspard de Montflanquin, ton maître. Dis-lui que nous avons fait le voyage en chaise de poste attelée de quatre chevaux, et que demain, à quelque heure qu’il se présente, nous serons heureux de le recevoir.

Galaor s’inclina respectueusement ; ses guêtres de drap, son chapeau galonné et ses boutons de métal au chiffre couronné du vicomte, disparurent bientôt au détour de l’allée.

— Eh bien ! mon cher Jolibois, il paraît que j’étais attendu ? dit M. Levrault en prenant le bras du notaire avec une familiarité charmante.

— Avant huit jours, monsieur, Vous verrez toute l’aristocratie des environs se presser dans vos salons et sous les ombrages de ce parc. Vous entendrez retentir autour de vous de bien grands noms, des noms bien illustres ; mais sachez bien qu’à vingt lieues à la ronde, il n’y en a pas de plus grand ni de plus illustre que celui du vicomte Gaspard de Montflanquin.

— Je le crois. Ne m’avez-vous pas écrit qu’il est d’une maison qui se rattache, par ses alliances, aux Baudoin et aux Lusignan ? À ce compte, il serait un peu parent du vieillard qui s’exprime en si beaux vers dans la tragédie de Zaïre ?

— Précisément, monsieur.

— Je serai fier, je l’avoue, de lui toucher la main.

— Ajoutez que, s’il est le dernier de sa race, il méritait d’en être le premier. Jamais plus noble cœur ne battit dans la poitrine d’un gentilhomme. Disons le mot, c’est un caractère antique. Il se rallia, voilà quelques années, à la branche cadette. Les motifs qui le décidèrent ne sont pas encore bien connus. Soit qu’il désespérât du retour de la légitimité, soit qu’il fût ébranlé par d’augustes instances, soit enfin qu’il voulût fermer le gouffre des discordes civiles, toujours est-il que le vicomte de Montflanquin ne pensa pas devoir refuser plus longtemps l’appui de son nom au trône de juillet. Quelques-uns l’ont blâmé, d’autres l’ont approuvé.

— Il a bien fait, dit vertement M. Levrault ; je n’aurais pas agi autrement à sa place.

— Savez-vous, monsieur, ce qui fut dit entre le roi et le vicomte de Montflanquin, quand celui-ci se présenta pour la première fois à la cour ?

M. Levrault devint tout oreille ; Laure, qui marchait en avant, le long des charmilles, se l’approcha de maître Jolibois. Sûr de son auditoire, maître Jolibois poursuivit :

— C’est une scène qui appartient à l’histoire. Le vicomte de Montflanquin, qui m’honore de sa bienveillance, me l’a racontée plus d’une fois. La présentation eut lieu dans la salle du trône, en présence de la reine, des princes, des princesses et de tous les grands dignitaires de l’État. — Sire, dit le vicomte sans hauteur et sans humilité, je me rallie franchement à votre dynastie. Que votre majesté daigne pourtant souffrir que j’y mette une condition. À ces derniers mots, le roi fronça le sourcil, et tous les visages passèrent en moins d’un instant de l’étonnement à la stupeur. — Vicomte Gaspard de Montflanquin, dit à son tour le roi, nous imposons des conditions, nous n’en acceptons pas. Cependant parlez : pour attacher un fleuron si précieux à notre couronne, il n’est rien que nous ne fassions. — Sire, répliqua le vicomte je me rallie à votre dynastie à la condition que votre majesté ne fera rien pour moi, et qu’il me sera permis de rester pauvre comme par le passé.

— C’est beau, dit Laure.

— C’est trop beau, ajouta M. Levrault. Que répondit le roi ?

— Le roi ouvrit ses bras au vicomte de Montflanquin et le tint longtemps sur son cœur. Je n’ai pas besoin d’ajouter que ses yeux étaient mouillés de larmes. Nous ne ferons rien pour vous, lui dit-il enfin avec bonté ; puisque vous l’exigez, vous ne serez rien, pas même pair de France. Seulement, quoique vous demandiez, soit pour vos proches, soit pour vos amis, vous l’obtiendrez, noble jeune homme, de notre royale gratitude.

— En vérité ! s’écria M. Levrault ; le roi a dit cela ?

— Et ce n’étaient pas des paroles en l’air, reprit Jolibois en élevant la voix. Ruiné par les révolutions, retiré dans le château de ses aïeux, qu’il ne quitte que de loin en loin pour aller passer quelques semaines aux Tuileries ou chasser à Chantilly avec les princes, vivant de peu, presque sans patrimoine, le vicomte de Montflanquin est pourtant l’homme de France le plus influent et le plus puissant à la cour. Je sais plus d’un gros bonnet qui se carre dans les hautes fonctions publiques et qui lui doit sa position. À plusieurs reprises, il m’a offert une préfecture, car, je vous l’ai dit, il me veut du bien. Tout récemment encore il me disait : Jolibois, vous n’êtes pas à votre place. J’ai toujours refusé, mes opinions politiques ne me permettant pas de rien accepter de ce gouvernement.

— En effet, Jolibois, de tout temps je vous ai soupçonné de tendances républicaines. Vous ne m’avez pas dit si le vicomte est en famille ?

— Le vicomte de Montflanquin n’est pas marié, repartit maître Jolibois.

Et, après quelques instants de silence, pendant lesquels il put voir le visage de M. Levrault s’épanouir comme une pivoine, maître Jolibois ajouta :

— Le vicomte de Montflanquin ne se mariera jamais.

— Pas possible ! s’écria M. Levrault.

— Et pourquoi ? demanda Laure en souriant. Le vicomte de Montflanquin est-il entré dans l’ordre des chevaliers de Malte ?

— Mademoiselle, reprit Étienne Jolibois, c’est une simple et touchante histoire, qui voudrait être racontée par une voix plus poétique que celle d’un pauvre notaire de province. Le vicomte Gaspard de Montflanquin avait vingt-deux ans à peine ; il aimait une jeune fille, noble comme lui, belle comme vous, mademoiselle Fernande Edmée de Chanteplure. Tous ceux qui l’ont connue s’accordent à dire que jamais créature plus adorable ne posa le pied sur la terre. Aussi Gaspard adorait Fernande. Sa passion était partagée, et Fernande adorait Gaspard, La veille du jour où ils devaient s’unir, ces deux beaux enfants se promenaient sur le bord de la Sèvre avec le marquis et la marquise de Chanteplure. Fernande était suspendue, comme une liane, au bras de sa mère ; Gaspard et le marquis les suivaient à quelque distance. Le marquis avait la goutte et marchait difficilement ; Gaspard le soutenait avec la sollicitude d’un fils. Tout à coup des cris perçants se font entendre, Gaspard vole, et qu’aperçoit-il ? Madame de Chanleplure se tordant les bras sur la rive, et Fernande se débattant dans la rivière. En voulant cueillir un nénuphar, son pied avait glissé, et le courant l’entraînait vers les écluses d’un moulin. Que fait Gaspard ? Il se jette à l’eau ; plus rapide que le courant, il saisit Fernande d’une main de fer, la dispute au flot ravisseur, l’arrache aux dents de la roue qui allait broyer son corps charmant, et, après des efforts surhumains, la ramène évanouie sur le bord. Fernande, hélas ! ne se réveilla pas. Déjà les pâles violettes de la mort étaient répandues sur ses lèvres. Vous pouvez vous représenter la douleur du marquis et de la marquise ; rien ne saurait vous donner une idée du désespoir de Gaspard, Agenouillé près de sa fiancée, il l’épousa solennellement dans son cœur, et, prenant le ciel à témoin, jura de lui rester fidèle ; Gaspard a tenu son serment.

— L’histoire est touchante, dit Laure. C’est un héros de roman, le vicomte de Montflanquin.

— Je vous l’ai dit, mademoiselle, c’est un caractère antique : ses pareils ne se trouvent que dans Plutarque.

— Bah ! bah ! s’écria M. Levrault ; le vicomte de Montflanquin finira par se marier.

— Vous ne le connaissez pas, monsieur, répliqua Jolibois avec fermeté. Les plus riches partis, les partis les plus magnifiques lui ont été offerts, car vous pensez bien que ce ne sont pas les occasions qui lui manquent ; il les a tous refusés sans pitié.

— C’est de la folie, Jolibois. Moi aussi, j’ai vu mourir une jeune fille que j’aimais avec passion : cela ne m’a pas empêché d’épouser madame Levrault, qui m’apportait cent mille écus comptant. Le vicomte n’est pas raisonnable.

— Eh ! mon Dieu, monsieur, je suis de votre avis. Comme homme, j’admire Gaspard ; comme notaire, je le blâme. Autant que je le puis, je pousse mes clients à l’hyménée ; j’ai mon étude à payer. — Monsieur le vicomte, il faut vous marier, lui disais-je encore l’autre jour. — Jolibois, me répondit-il avec une expression de visage que je n’oublierai jamais, on peut rompre avec les vivants, on ne rompt pas avec les morts.

— Bah ! répéta M. Levrault, il se mariera. Quel âge a-t-il ?

— Vingt-huit ans au plus ; mais de nobles ennuis ont pâli son front avant l’âge.

— Et, dites-moi, monsieur Jolibois, ce modèle de fidélité posthume a-t-il la figure de son emploi ? demanda Laure en effeuillant d’un air distrait une des roses qu’elle avait à la main.

— Mademoiselle, il est beau, triste et fier. Je sais des gens qui le trouvent laid ; mais ce sont tous gens du commun et qui n’ont pas le sentiment de la vraie beauté. Il est impossible de n’être pas frappé du feu sombre de son regard, de la noblesse de ses traits, de la grâce de ses manières. Pour ma part, je me raille assez volontiers du pur sang des aïeux ; je n’admets d’autre aristocratie que celle de l’intelligence. Eh bien ! quand je vois le vicomte de Montflanquin, je suis obligé de reconnaître que la race n’est pas un vain mot.

Ainsi causant, ils étaient rentrés au logis. Après avoir donné un coup d’œil au salon, Laure se retira dans son appartement. Maître Jolibois voulait partir au point du jour ; des affaires urgentes le rappelaient dans son étude. Le reste de la soirée fut employé à visiter aux flambeaux le château de la Trélade et ses dépendances. Toutes les instructions de M. Levrault avaient été suivies fidèlement : sa maison était montée sur un grand pied. Dix chevaux piaffaient dans les écuries ; un coupé, une calèche et un char-à-banc se prélassaient sous la remise. Les chenils regorgeaient de chiens, les antichambres de laquais, les cuisines de marmitons. Plus d’une fois M. Levrault daigna exprimer sa satisfaction à maître Jolibois, qui marchait près de lui, le chapeau à la main, dans une altitude modeste et respectueuse.

— C’est bien, Jolibois, c’est bien, répétait-il de temps à autre en lui frappant amicalement sur l’épaule. Il trouva bien quelque chose à reprendre dans la physionomie du château, dont l’architecture n’avait rien de militaire : ni tours, ni créneaux, ni meurtrières. Cette demeure lui paraissait un peu bourgeoise ; mais, en résumé, il n’avait qu’à se louer du zèle de son intendant.

Le lendemain, au soleil levant, maître Jolibois bridait lui-même son cheval, et quittait la Trélade en se frottant les mains, joyeux comme un renard qui sort d’un poulailler en se pourléchant les babines.