Sacrifiés !/02

Sacrifiés !
Revue des Deux Mondes3e période, tome 102 (p. 241-284).
II  ►


DEUXIÈME PARTIE.


IX.

Ce fut un mercredi, vers quatre heures, par une de ces chaudes journées de novembre, comme on en a quelques-unes en Provence, que Jean de Vair pénétra dans le superbe hôtel de Mme Marbel.

Depuis plusieurs semaines déjà, trop lentes à s’enfuir, Marseille était devenue sa garnison. Ses camarades, secouant l’engourdissement de leur morne séjour au fond des Alpes et avec cette intensité de vie qui succède d’ordinaire à la compression d’un isolement prolongé, aimaient déjà passionnément cette cité si riche en ses aspects multiples, si vivante en sa race, en ses allures de grande commerçante, en son pêle-mêle cosmopolite, si abandonnée dans sa frénésie de plaisirs. Lui, ne l’avait même pas regardée. Hors celle qu’il s’était promis d’y retrouver, qu’y eût-il vu qui l’eût intéressé ? Mireille n’était pas revenue.

Tout ce qu’il avait appris, c’est qu’elle avait suivi sa sœur à Paris et, depuis, l’accompagnait dans une tournée de châteaux en Normandie, que par conséquent il était difficile d’assigner un terme précis à leur absence.

Alors il avait vécu comme à l’affut, en quête du moindre indice de ce retour, et souvent on l’eût surpris guettant l’entrée en gare du rapide, oubliant que l’heure de son arrivée coïncidait avec le déjeuner à la pension.

En ce moment il touchait au but ; il entrait, décidé aux grandes résolutions. Et voilà que l’émotion ralentissait ses pas et arrêtait ses yeux sur les mille détails d’un luxe d’ameublement tel qu’il n’en avait jamais soupçonné.

L’escalier à double révolution, avec sa rampe en bronze Louis XIII forgé et curieusement ajouré, ses tapisseries flamandes du même style, recevait une lumière amortie de hautes baies aux vitraux anciens, drapés de stores très lâches en soie réséda. Il aboutissait à un vaste hall tendu de cuir de Cordoue à fond d’or. Ses grands lustres de cuivre, ses divans étroits et bas courant tout autour de la pièce, son piano à queue recouvert d’une peluche japonaise brodée de monstres d’or aux yeux de corail, disaient assez qu’il était aménagé pour des fêtes. La pièce eût paru sévère sans une profusion d’arbustes, de fleurs, de plantes rares, qui l’égayaient comme un jardin d’hiver. Le vaste manteau de la haute cheminée en était rempli et aussi la large baie vitrée qui servait d’unique fenêtre ; de merveilleuses orchidées se nichaient un peu partout, tandis qu’en tous les coins des échappées de feuillage escaladaient des treillages d’or.

Le salon de Mme iMarbel, qui succédait au hall, frappait par son contraste.

L’on y avait accumulé les bibelots rares, les tableaux de maîtres, les meubles précieux. Les murs très rians, avec leurs lampas vert d’eau à bouquets tissés d’argent, les draperies pareilles, un fouillis de stores en crêpe de Chine blanc brodé ; sur ce fond clair, saisissantes de relief, quelques toiles des écoles espagnole et hollandaise rajeunissant dans une profusion de joyeuse lumière ; par terre des peaux d’ours blancs, et, sur elles, jetés dans un désordre artistique des meubles bas, aux soies changeantes très pâlies avec leurs broderies de tons effacés, tous dissemblables et pourtant très heureusement fondus dans l’harmonie générale. En angle, au fond de la pièce, sur une table en onyx transparent, une haute lampe de cuivre, supportant un immense parasol de dentelles, semblait placée là pour jeter tous ses feux sur un divan arabe recouvert de peaux de tigres et enfoui sous un amoncellement de coussins aux mille formes, aux nuances multiples, aux chatoiemens infinis. Leur pile montait, s’étageant jusqu’au portrait de la maîtresse de maison ; œuvre sans prix ce portrait, montrant dans leur nudité superbe les épaules sculpturales de Mme Marbel et accusant sur un fond sombre sa fine tête légèrement moqueuse, malgré l’étrange opposition des yeux d’un bleu si profond.

Puis, proche la cheminée, le coin intime : la petite table en peluche saumon à double étage, le livre commencé, deux roses thé trempant dans un verre de Bohême, la bonbonnière en Saxe, la glace à main étincelante dans son auréole de brillans, la vieille bergère de soie bouton d’or avec son coussin bossué, le paravent de cristal enguirlandé de broderies anciennes, très passées, pour tamiser le soleil qui promenait curieusement les rayons rougis de son couchant sur l’étalage de ces splendeurs.

Malgré la fièvre de son attente et l’absorbante préoccupation qui lui serrait le cœur, de Vair ne pouvait s’empêcher d’examiner et d’admirer.

Mme Marbel vint à lui les mains tendues :

— Ah ! enfin, c’est vous ! dit-elle, en lui montrant un siège et s’asseyant près de lui.

— C’est à moi plutôt à dire : enfin ! reprit-il sans lui laisser le temps de continuer.

— Vous m’en voulez d’être revenue si tard ?

— Je ne puis cacher que j’en ai souffert.

— Est-ce bien à mon sujet ? Ne répondez pas, je ne veux mettre ni votre franchise, ni votre politesse à une trop rude épreuve. Dites-moi plutôt : comment trouvez-vous Marseille ? Qu’y devenez-vous ? Je lis dans vos yeux une déception. Ces pauvres Marseillais, avez-vous donc déjà cueilli leurs ridicules au passage, monsieur l’observateur ? Pour moi, à ne vous rien celer, j’aime autant vous recevoir ici qu’aux Sorguettes.

— Que vous dirai-je ? madame ; depuis que je suis à Marseille, j’éprouve un saisissement analogue à celui que je viens de ressentir en pénétrant dans votre hôtel. Je promène partout mon admiration, sans prendre le temps de la fixer sur les merveilles sans nombre que j’y rencontre.

— Vous êtes décidément un nébuleux ! exclama Mme Marbel dans un éclat de rire.

— Qu’y faire ? répondit de Vair qui ne pouvait se défendre d’un peu de solennité, je sais seulement que le nuage dans lequel j’entrevois votre ville natale est éblouissant. Plus tard je me retrouverai. Mais actuellement n’exigez pas de moi d’avoir sur elle des idées et encore moins d’en former un jugement. Le passé, sachez-le, m’a absorbé au point de me cacher le présent ; mon temps s’est écoulé à revivre par le souvenir mes heures si heureuses des Sorguettes, me demandant si la grande ville m’en rendrait jamais d’aussi douces…

Les confidences qu’une telle ouverture promettait n’étaient pas pour désobliger Mme Marbel.

Elle se tut et attendit.

De Vair poursuivit :

— Quand j’ai quitté si brusquement Colmars, j’avais le cœur lourd d’un secret dont je vous devais l’aveu. Il m’a fallu, comme vous voyez, ajourner longtemps cette confession.

Et, avec une émotion mal contenue, les yeux brillans, la voix parfois tremblante, il conta fidèlement son histoire d’amour, si simple et qu’elle savait si bien. Elle le laissa cependant aller jusqu’au bout, avec cette curiosité du cœur de l’homme innée chez la femme ; et qui sait si, pour un instant, elle ne se prêta pas à l’illusion mélancolique que cette mélodie qui la berçait lui était destinée ?

Pelotonnée dans sa causeuse, un sourire énigmatique sur les lèvres, elle écoutait, les yeux mi-clos. Lui, qui l’avait crue gagnée à sa cause, devant cette immobilité silencieuse, craignait presque de s’être trompé. Il acheva :

— Vous avez eu la première confidence de mon amour. À elle, je n’ai rien dit, — elle m’a entendu pourtant… j’en suis certain. Moi de même. Quels sermons de fiançailles eussent valu celles de nos âmes ? Un jour j’ai compris que c’était indissoluble. Elle aussi. Nos regards ont-ils parlé plus clairement ce jour-là ? Peut-être, quoique je ne le croie pas. Toutes les affinités mystérieuses de nos êtres venaient de se joindre, de se prendre pour la vie, pour l’éternité, sublime caresse d’amour à laquelle les yeux, les lèvres, les sens restent étrangers et cependant d’une volupté ineffable !…

Il cacha son front dans ses mains comme pour rappeler ses idées ; son cœur battait à l’étouffer.

Lorsqu’il releva la tête, Mireille était devant lui.

D’un bond il se dressa et lui prit les mains, presque défaillant d’émotion. Le choc avait été trop rude, il ne comprenait plus. Elle non plus ne s’expliquait pas bien qu’il fût si bouleversé, mais demeurait sans voix, saisie par la joie brusque de le retrouver là sans s’y attendre. Très doucement elle était venue, sa marche étouffée par les tapis, soulevant légèrement les portières, toute à l’idée de surprendre sa sœur. Et c’était elle la très surprise, et lui donc ! Comme il avait bondi à sa rencontre ; combien pâle ; et quelle brûlante étreinte ! Que se passait-il donc et qu’allait-elle apprendre ?

Mme Marbel s’était aussi levée, et s’adressant au jeune capitaine :

— L’arrivée de Mireille, dit-elle, enlève tout attrait à notre tête-à-tête et vous en fait souhaiter un autre. Pendant que je change de toilette, redites-lui donc, cher monsieur, ce que vous me contiez si bien tout à l’heure. Puis-je faire une meilleure réponse à votre confidence ?

Et elle s’échappa très vive, suivie de leurs regards reconnaissans, sans qu’ils fissent effort pour la retenir.

— C’est donc de moi que vous parliez ? murmura Mireille.

— Et de qui donc parler, sinon de ce qui fait vivre ma pensée ! répliqua-t-il. Je vous attendais, Mireille, je soupirais après votre venue, passionnément, éperdument… Ah ! quel besoin fou j’avais de vous répéter, les yeux dans les yeux, tout ce que mon culte ardent vous adressait de loin ! Vous voilà, c’est bien vous, ma chère bien-aimée, et maintenant mes longues litanies d’amour ne savent plus monter vers vous, ma volonté m’abandonne, les paroles meurent sur mes lèvres, et je ne puis rien, non, je ne puis rien autre que de vous contempler.

— Regardez-moi donc, soupira-t-elle, penchant ses yeux vers ceux de son ami, regardez-moi avec toute votre âme, vous en avez le droit, car elle est bien à vous, votre Mireille, certes et depuis longtemps, ne le saviez-vous pas ?

Maintenant ils ne parlaient plus, envolés du monde réel, repris par celui du rêve. Lui eût voulu rester là toujours, ses lèvres sur les mains de Mireille, abîmé à ses pieds ; elle, perdue dans sa radieuse extase.

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

X.

Comme tous les dîners où le nombre des couverts fait rêver d’un banquet, celui-là se traînait.

Languissantes, les conversations tombaient et se relevaient péniblement. À Marseille, l’usage veut qu’on se mette tard à table ; ce soir-là, on en avait abusé. La tradition de la maison étant en outre somptueuse, le raffinement du service et la recherche des mets avaient été poussés jusqu’à l’invraisemblance.

À ces causes de lassitude et d’énervement s’ajoutait la présence d’un virtuose espagnol dont on fêtait le passage avec tout l’apparat dû à un sujet aussi rare. L’air était chargé de toasts, une attente lourde pesait sur l’assistance. Hypnotisées, les femmes buvaient la parole du maestro et s’extasiaient sur sa jeunesse, sa bonne mine, et l’aisance exquise dont il se tirait d’affaire en son français mâtiné d’espagnol.

Deux personnes cependant ne s’apercevaient ni de la durée du repas, ni des allures moribondes de la conversation.

Profitant de cet isolement que procure le grand nombre, Mireille et Jean, quoique placés aux bouts opposés de la table, en dirigeant adroitement leur rayon visuel par-dessus les corbeilles, le long des surtouts, au travers des candélabres, réussissaient à se voir.

C’était la première fois que de Vair dînait chez les parens de Mireille. Son intérêt était donc grandement surexcité et son observation très aiguisée.

M. et Mme Valtence occupaient une des premières situations à Marseille, autant par leur fortune que par l’honorabilité très ancienne de leurs familles.

Mme Valtence avait été très belle ; cela se voyait encore, bien qu’elle en parlât comme d’une histoire du temps passé. Elle semblait même oublier qu’elle montrait de superbes épaules émergeant de sa robe de velours noir, et que ses yeux de gazelle démentaient, par leur jeunesse victorieuse, les rides légères et les fils d’argent qu’elle dédaignait de dissimuler. Souvent ses regards s’arrêtaient comme une caresse amoureuse sur ses deux filles, tout ce qui lui était resté, car elle avait vu mourir plusieurs enfans ; et cette douloureuse ressouvenance hantait son cœur encore davantage aux jours où triomphait la beauté de ceux qui ne lui avaient point été ravis. Elle avait tout de suite accueilli de Vair comme un ami : lui l’en avait aimée aussitôt.

Toutefois du ménage elle restait la moitié sacrifiée ou tout au moins effacée, et son attitude disait l’humilité de sa soumission envers son mari.

C’était certes un rude homme que M. Valtence, un remueur d’idées, un acharné travailleur, un mâle caractère et aussi un jouteur heureux, sachant mettre la fortune de son bord dans ces luttes du commerce, où sombrent les uns et s’élèvent les autres. Gros et grand, la tête rejetée en arrière, la face colorée, des yeux enfoncés, perçans et scrutateurs, des cheveux gris plantés dru, des favoris arrêtés court, sa personne respirait la force, la rudesse, l’autorité, l’impérieux besoin de commander, d’affirmer sa domination. On le devinait bon, à condition que tout pliât devant lui, en revanche terrible dès qu’on lui résistait. Il avait vécu adulé, craint, obéi. À sa femme il n’avait ménagé ni les cadeaux, ni les voyages, ni luxe d’aucune sorte, mais, en la comblant, il exigeait qu’elle le laissât libre de ses actes et surtout n’entendait jamais la trouver en travers de ses desseins, même de ses caprices, quand, plus jeune, il s’était passé quelques fantaisies, avec la désinvolture d’un pacha et le sans-gêne d’un Marseillais. Qu’elle en eût souffert, cela ne lui était même pas venu à l’idée ; mais, l’eût-il su, qu’il eût passé outre, non par cruauté, rien que pour manifester son omnipotence. Le cœur est un lest que jettent vite les conquérans de tout ordre qui veulent monter très haut.

Très cordial pour le jeune capitaine, lorsque son gendre Marbel le lui avait présenté, il lui avait débité trois ou quatre protestations de chaleureuse amitié, et l’avait oublié. Si de Vair, avec son pressentiment d’amoureux, jugeant que le bon vouloir de ce terrible homme était un atout indispensable à la partie qu’il méditait, s’était présenté à différentes reprises au bureau de M. Valtence, toujours il l’avait trouvé pressé, dédaigneux des vaines formules de politesse, très peu causeur, en négociant habitué à ne pas se gêner pour le peuple de courtiers qui l’assiège et qu’il fait vivre.

Cependant M. Valtence, d’un air délibéré, mais avec l’inexpérience de parole de l’homme du monde, avait porté la santé du violoniste en termes quelque peu diffus, où l’on avait surtout démêlé que l’Espagne n’avait plus rien à envier à l’Italie, puisqu’elle possédait son Paganini. À quoi le prince de l’archet avait répondu que son émotion l’empêchait de répondre.

Ensuite, comme d’usage, un froid polaire s’abattit sur l’assistance, puis, non sans peine, les conversations s’amorcèrent à nouveau, chacun n’y allant que du bout des lèvres, les hommes tourmentés par la tyrannie du cigare, les femmes par le besoin de changer de place et aussi par la curiosité du musicien prodige.

Entre hommes, au fumoir, d’emblée les langues furent débridées, les fronts déridés, cela se réchauffa vraiment et l’exubérance méridionale reprit ses droits. La transformation s’était opérée chez tous ces gens, complète et subite. Tant qu’une stricte correction de tenue et de langage, imposée par un cercle de femmes, avait dû être observée, leur esprit, leur gaîté, leur verve étaient demeurés comme cristallisés. Maintenant qu’ils avaient retrouvé la piste du potin commencé au club, qu’ils contaient une drôlerie de café-concert ou refaisaient la statistique de tous les faux ménages de la ville, leur entrain s’était réveillé. Ils apparaissaient sous leur vrai jour, d’un naturel bon enfant, très communicatifs, pleins d’avances pour l’étranger, et réellement amusans avec la réjouissance de leur esprit si alerte, aidé du stimulant de leur mimique et de leur accent.

Le capitaine formulait sur eux son jugement, en décidant qu’il y avait chez tout Marseillais deux incarnations très distinctes : l’homme de bureau peu abordable, en dehors des questions de sésames et d’arachides, et l’homme de cercle toujours prêt à fraterniser sur la note polissonne. Quant à l’homme de foyer, il lui paraissait difficile qu’il put se glisser entre les deux autres, mais il se faisait une si haute opinion de la souplesse, de la malléabilité, de la joyeuse humeur de ce tempérament marseillais, qu’à tout prendre il n’eût point conclu à une impossibilité.

Puis, quand, renversant les rôles, il s’interrogeait sur l’effet qu’il produisait lui-même, il se voyait très raide dans son armure de principes. Sur sa foi religieuse qu’il avait gardée intacte, s’était greffé son culte du drapeau. Son âme était donc bien d’un soldat, pleine de croyances et de dévoûment, par cela même ouverte à la sauvage poésie de la guerre. Jeter sa vie en toutes les aventures, à tous les sacrifices, eût été sa folie. C’était s’être attardé à deux cents ans en arrière ; il le sentait et se trouvait frappé d’anachronisme en cette fin de siècle boursicotière et mercantile, dont ce milieu sceptique, sans attache avec le passé, élevé pour les idées nouvelles et par elles, lui présentait la vivante image.

— Mon infériorité est choquante ! pensait-il.

Involontairement, il se comparait à un grand jeune homme brun, d’une beauté réelle quoique dépourvue de distinction, à la mine insolente, qui s’affirmait bruyamment comme clubman et homme de fête.

Ne l’avait-il pas déjà remarqué à table, où il était assis près de Mireille, pour son affectation outrecuidante à se pencher vers sa voisine lorsqu’il lui parlait ? Manières et propos trahissaient une infatuation excessive. Cependant, cette pose récoltait des admirateurs, on riait de ses mots, on adoptait ses appréciations, on enviait les bonnes fortunes qu’il contait gaillardement, et M. Valtence même, cet homme vraiment supérieur et peu susceptible d’engouement, lui marquait une attention flatteuse et comme une secrète prédilection.

— Décidément, il est bien en cour, songeait de Vair en rentrant dans le salon.

Déjà le violoniste initiait le public à quelques-unes de ses compositions et déployait une virtuosité rare. C’était une musique vive, sautillante, pailletée de petites notes alertes comme un cliquetis de castagnettes, gentil tournoi d’esprit qui ne disait rien au cœur absolument. Même lorsque la phrase s’égarait un instant à soupirer une romance amoureuse, bien vite elle retombait en une cascatelle d’éclats de rire, comme pour noyer dans une moquerie l’émotion qu’elle avait trahie. L’on écoutait recueilli, puis on applaudissait avec transports. Il était évident que l’assistance comprenait et qu’elle vibrait à l’unisson de l’artiste.

Cette fois, il fallait que de Vair s’y résignât : la musique et les devoirs de l’hospitalité lui avaient pris Mireille pour toute la soirée. Non sans humeur, il se mit à regarder autour de lui. Cette foule mondaine n’était pas peu curieuse à étudier.

Brillante de toilettes, de pierreries, et d’élégance, elle éblouissait. Toutes les femmes étaient jolies, phénomène rare et charmant, que Marseille partage avec Bucharest, cette graine latine poussée en plein Orient, où les nobles Roumaines ont hérité la beauté et la grâce disséminées dans la variété infinie des types de l’Europe. Une griserie montait de ces épaules nues, de ces nuques troublantes, des torsades fauves ou bleuâtres de ces cheveux pleins de reflets, sous l’incendie des lustres, dans la dorure des meubles. L’alanguissement des poses légèrement abandonnées, les sourires et coups d’œil courant derrière les éventails, le bruissement des étoffes, le mélange des parfums, caressaient les sens, allumaient le cerveau.

— Voilà bien le monde, tel qu’il passe devant une imagination de vingt ans, pensait de Vair, le monde qui éveille le désir et stimule l’ambition. Ce n’est guère celui que j’ai connu jusqu’ici. Oui, cela ne le ramenait pas du tout aux bals campagnards de sa province, aux soirées compassées et vieillottes de l’ancien faubourg Saint-Germain, où l’avait parfois promené sa mère ; vraiment cela ne lui rappelait rien de déjà vu.

Il avait connu la société qui s’éteint, — ici, il voyait celle qui commence. Elle datait d’hier assurément, cela s’apercevait à bien des nuances ; un peu tapageuse en tout, insuffisamment affinée, nul bagage de traditions, un minimum d’étiquette, les hommes trop distancés par les femmes ; — mais comme elle était vivante et attirante ! Qu’aurait pu lui opposer l’autre, la décrépite ? Ses blasons et ses parchemins ? Cela se fabrique au poids, cela se vend et s’achète, ou mieux encore cela se prend tout simplement. À part ce passé qui vaut son prix, sans doute, mais qui n’est qu’un souvenir, elle n’offrait rien qu’un incommensurable ennui et ses prétentions surannées. Aussi qu’arrivait-il ? Ce qu’elle possédait d’élémens jeunes l’avait désertée et était venu mendier le mouvement et la vie à ce monde nouveau, où la richesse seule donne droit de cité. Cela disait-il assez son état moribond ? Encore quelques années, ce qui fut une puissance, il y a un siècle, l’ancienne société française sera allée rejoindre au néant tous ces brimborions de l’invention humaine, qui n’avaient rien à voir avec la marche ascendante de l’humanité.

Cela pouvait-il se passer autrement ? Non ; depuis qu’il raisonnait, tout le lui criait qu’il assistait à la fin d’un monde et à l’aurore d’un autre. Lui le comprenait certes par surabondance, lui, à son début, et devant qui s’ouvraient encore tous les chemins de la vie. Mais les autres, ceux sur le déclin, enfoncés dans leur voie jusqu’à la tombe, tout ce passé auquel ils s’étaient consacrés, au risque d’annihiler leur présent, ne leur commandait-il pas de repousser les raisonnemens, l’évidence même, qui s’acharnaient à leur démontrer leur prochaine et rapide disparition ? Aujourd’hui pourtant l’heure était venue d’ouvrir les yeux à ses parens, il le fallait, quelque incertain que parût le succès. Il était nécessaire qu’ils comprissent qu’une caste n’a aucun droit à subsister, aucun droit à enfermer les siens, quand elle n’a plus de rôle dans la nation, que c’était bon au temps où la noblesse française tenait seule l’épée de la France, tandis qu’actuellement le sceptre de l’esprit et du goût était même tombé de ses mains impuissantes. Assurément, l’heure était venue, car comment taire plus longtemps cet amour qui l’engageait devant Dieu à Mireille et n’avait d’autre issue que leur union ? D’avance il redoutait qu’au lieu d’y voir le don sacré de deux âmes, les siens ne l’interprétassent comme une victoire de cette société nouvelle sur l’ancienne, sur la leur ! Si cette dernière hypothèse l’emportait, alors la lutte était certaine.

Jamais autant que ce soir-là il n’avait envisagé nettement une telle conséquence ; et, connaissant combien son père surtout se montrait intraitable, en toute discussion, sur le chapitre des idées, des hommes et des choses du jour, il se demandait si son bonheur ne courait pas au-devant de terribles orages.

Lorsqu’il rentra chez lui, il était décidé à en finir tout de suite avec les incertitudes. Toute la nuit il écrivit, et le courrier du lendemain emporta, pour sa mère, sa longue confession, le est de son cœur, et le secret de sa destinée.

XI.

Tempête et mistral. Au port, les navires dansaient sur leurs ancres, avec de brusques oscillations de leur mâture ; d’un air qui ne promettait rien de bon, l’eau furieuse se ruait sur les jetées avec des clameurs de foule déchaînée et crachait contre l’obstacle immobile l’écume de sa colère.

Dans la cité, par les rues, passaient des cyclones de poussière, les toitures criaient, violemment ébranlées, leurs tuyaux tordus, leurs zincs arrachés. À l’horizon très pur, où le jour pointait à peine, se promenaient pourtant quelques zébrures de plomb contre lesquelles s’acharnait ce vent enragé. Et le voilà, pour en nettoyer le ciel, qui s’emmaliçait.

À cette heure matinale, sur la place d’Arenc, balayée par l’ouragan, fouettée sous un tourbillon de pierraille, se mouvaient les signes sombres des pelotons de chasseurs à pied.

Découpée par rectangles dans l’attente de maisons qui ne sont pas venues, avec ses trous, ses défoncemens, ses cailloux blancs, cette place présente l’aspect d’un immense terrain vague, sorte de lande perdue au milieu d’une ville. Toujours vide de passans, elle ne sert qu’à sécher des chiffons ou bien aux exercices de la troupe.

Par cette froidure aiguë, souillée par le vent qui courait sous les vêtemens et raidissait les doigts, les yeux aveuglés, le cerveau lassé sous la répétition des rafales, les hommes alternaient le maniement d’armes avec des mouvemens de pas gymnastique. L’on souffrait dur à manœuvrer dans cette tempête, et les gradés n’avaient pas trop de toute leur énergie pour réveiller les bonnes volontés. Dans ces occasions-là, le capitaine de Vair exerçait une surveillance particulièrement sévère, il exigeait que ses chasseurs restassent insensibles à toutes les intempéries, s’endurcissant en vue des misères de la guerre. Cette fois pourtant il se promenait à l’écart comme désintéressé de l’exercice, et sa compagnie, qui le connaissait bien, se demandait quelle préoccupation grave pouvait occasionner une indifférence aussi extraordinaire.

Il allait à grands pas, indifférent au sable qui le frappait au visage, forcé parfois de s’arrêter pour résister à la bourrasque, mais toujours tête haute, aspirant avec frénésie cet air glacé qui calmait sa fièvre. C’était la veille, quand il avait lu la réponse qu’il attendait si anxieusement, qu’un délire l’avait pris, et, depuis, le sang lui battait aux tempes. Connaissant son père, il était préparé pour un refus, mais si sec, si cassant, inexorable et méprisant, non, il n’eût jamais pensé qu’un enfant pût en essuyer un semblable !

Il avait dit : non, froidement, brutalement, comme pour se débarrasser d’un importun, sans daigner s’apercevoir que tout le cœur de son fils, de son unique enfant, palpitait dans les pages brûlantes où il contait son pauvre amour. Les avait-on seulement achevées, dès qu’on s’était heurté à cette roture ? Qu’importait le charme exquis, la valeur rare de celle qu’il voulait sienne, du moment que son nom ne sonnait pas aristocratique ! Qu’il l’aimât, lui, à en mourir, qu’importait ! Sa vie plutôt qu’une mésalliance ! Férocité de l’orgueil et inconséquence du préjugé. Cette race, leur fierté, à laquelle ils immolaient hautement tous autres sentimens, ne s’éteignait-elle pas alors fatalement en lui, Jean, le dernier du nom ? « S’éteindre, oui, avait écrit le comte de Vair, mais non forligner. »

Il souffrait, oh ! il souffrait atrocement. Quoi ! sa mère elle-même, si tendre d’ordinaire, n’avait pas trouvé une parole pour le soutenir au moins dans sa détresse, pour bercer sa désespérance ? Dérision que cette folie de l’amour maternel, qui n’éclate qu’à bon escient ! L’enfant est là-bas, au loin, perdu et seul, le cœur à l’agonie, et on trouve la force de s’empêcher de voler à lui, même de lui crier qu’on pleure de sa souffrance ! Le préjugé de caste a donc cette force de faire taire l’amour de la mère ? Alors il est monstrueux, car il s’insurge contre la nature même ; il est funeste surtout, car il arrête net les irrésistibles élans qui font les grandes actions. Et comme depuis longtemps il l’exécrait en secret, ce vieil attirail du passé qu’il sentait si ridicule, si usé, dès qu’on osait le sortir dans la pleine lumière du temps présent ! Avait-il eu assez raison de le haïr ! À son tour, il en était saisi, il en était meurtri, et il comprenait qu’on n’échappe jamais tout à fait au milieu dans lequel le sort nous a jetés, et qu’il irait, traînant le boulet des fautes, des erreurs et de l’imbécillité de ceux qui l’avaient précédé…

Cependant, une résolution implacable dominait son angoisse : cesser d’écrire, — n’était-ce pas peine perdue ? — aller trouver son père et parler, parler avec la force que lui donnaient son droit, son amour et son caractère méconnus. Si le sang d’un gentilhomme doit avoir les révoltes hautaines, on connaîtrait, par les siennes, qu’il n’avait pas dégénéré…

Les clairons sonnaient l’assemblée, l’exercice était fini. Machinalement, le capitaine de Vair avait retrouvé sa place de bataille ; il fit les commandemens habituels et prit la tête de sa compagnie, toujours perdu dans ses pensées.

Le mistral continuait à s’acharner sur la longue colonne, la prenant de flanc, la pourchassant en queue, barrant sa marche, l’enveloppant de poussière, et la grande plainte du vent courait par la ville comme un strident sanglot.

XII.

La poudre parle au champ du Pharo. Dans l’air, rien qui bouge ; une mousse de nuages blancs tamise discrètement le soleil ; le tir sera bon. Devant les cibles rondes, attirantes comme de grands yeux, avec leur iris noir, les fanions rouges des sapeurs tantôt se dressent, tantôt s’abaissent, tantôt s’agitent violemment, et, comme une cascade qui s’épivarde, les balles fines, oblongues, acérées, roulant sur elles-mêmes, la pointe en avant, en langues prêtes à mordre, s’incrustent frémissantes dans la butte massive et lui arrachent des flocons de poussière. Lorsque le clairon a eu lancé, comme un ordre bref, le : « Commencez le feu, » la scène a pris de la gravité, le silence s’est fait subit et profond, troublé seulement par le sifflement gémissant du plomb dans l’air et le claquement des projectiles lacérant les cibles. Sur elles cela tombe dru comme grêle : vraiment les marqueurs ont une rude journée, et, pendant que la noire palette signale l’empreinte du coup, l’infatigable fanion tressaute ou tournoie dans une sarabande effrénée.

Pourtant les coups s’espacent de plus en plus ; encore quelques retardataires qui tirent, puis plus rien : le clairon sonne la fin du feu, les sapeurs émergent de leurs trous et entourent les cibles ; les officiers les rejoignent, recherchant les balles qui n’auraient pas été signalées, et le résultat du tir est proclamé.

Maintenant la compagnie s’en retourne, les sapeurs remisent leur matériel, le champ de tir redevient désert. Quelques rares gamins rôdent sournoisement au pied de la butte avec l’idée de lui voler un peu du plomb qu’elle recèle.

Pourtant le capitaine est resté : il a gagné les rochers, là où la mer vient battre sous la terrasse du château de l’Empereur, et il attend…

Le mouvement des barques est grand dans le vieux port… Elles se croisent, se dépassent, s’arrêtent ou se sauvent effarées devant un gros remorqueur qui halète rageusement en prenant son élan. Enfin, l’une se détache : elle vient, ce n’est pas douteux, elle a mis le cap sur le Pharo ; un moment on aurait pu croire qu’elle voulait passer sous la batterie de côte, aux lourds canons de 24, mais elle a vraisemblablement reconnu que l’abordage serait meilleur au fond de la petite baie ; elle se jette à présent sur bâbord, et la voilà tout près. Malgré le tendelet qui lui dérobe ceux qu’il attend, le capitaine a deviné leur présence, car il descend en hâte à travers les rochers ; et, avant même que la barque n’accoste, il saute dedans, la repoussant ainsi de terre.

Au moment d’aller heurter de front la volonté des siens dans un choc suprême, de Vair avait voulu, une dernière fois, voir Mireille, et Mme Marbel avait consenti à prêter son égide à ce rendez-vous d’adieu sur la barque l’Étoile de la mer.

C’est un bel après-midi d’hiver qui finit : la mer boit le bleu du ciel, la ville la pourpre du soleil ; tout éclate, flamboie, resplendit au port dans une chaude couleur orientale. Devant l’éblouissante vision, le vieux marin, avec son sens artistique, a replié le tendelet, et la barque se noie tout entière dans l’embrasement général.

Les fenêtres du château de l’Empereur reflètent un incendie ; le phare Sainte-Marie se dresse comme un minaret de mosquée entre les ports de la Joliette et des Anglais. Dans son armure d’or, du haut de sa flèche byzantine, assise sur le piédestal de sa montagne grise, Notre-Dame-de-la-Garde domine la scène, éternel appel de la cité aux protections divines.

Le vieux port ouvre sa passe, entre le fort Saint-Nicolas, aux bastions aigus incrustés dans une assise de roc blanchâtre, et le fort Saint-Jean, dont le donjon crénelé et les vieilles tours, sous leur calotte sphérique, gardent une allure de chevalerie.

Là, proche, presque à raser le bordage, dort une barque italienne, une barque de pêche d’un rouge vieillot, montée par un nègre et deux blancs, vêtus de bardes brunes lavées par le soleil, les jambes nues et le béret enfoncé, qui surveillent les lièges de leurs filets barrant la mer jaspée.

Assise contre le mât, Mireille pense à l’absence prochaine :

— Sera-ce long ? interroge-t-elle anxieuse.

Elle ignore l’injure du refus formel dont elle a été l’objet ; Jean ne lui a parlé que de difficultés à aplanir, d’arrangemens à prendre, d’explications à donner verbalement. Pourquoi craindrait-elle ? Cela lui semble si parfaitement naturel qu’il soit à elle et elle à lui, puisqu’ils s’aiment ! Où prendrait-elle de n’avoir pas confiance en l’avenir ? N’est-elle pas belle, riche, en ce moment la première, la plus fêtée des jeunes filles de Marseille dont la main soit à obtenir ? Elle regarde, les yeux perdus dans l’apothéose dont le soleil couchant enveloppe sa ville natale, sa main abandonnée à Jean. Lui, respectant cette quiétude, garde pour lui sa peine.

11 explique que ce voyage était nécessaire, qu’il n’avait jamais cru l’éviter, que sa présence déciderait ce que ses lettres n’avaient pu obtenir ; il montre ses parens très retirés dans leur manoir breton, naturellement ennemis de tout ce qui sort du cadre de leurs combinaisons ordinaires, et, par suite, pris de crainte devant un inconnu qu’ils ne réussissent pas à déchiffrer ; son père âgé, attristé de tout ce qui doit éloigner son enfant unique du foyer familial, à idées arrêtées, faisant grise mine à celles qu’il n’a pas eues le premier, à principes un peu vieillis, conséquemment querellant son siècle sur toute nouveauté, et surtout fourmillant d’objections lorsqu’une innovation paraît menacer son existence.

Il s’exprime sans embarras, posément, très rassurant dans toutes ses raisons ; il se fait très persuasif. Refoulant la sombre perspective des luttes qui l’attendent, il ne songe qu’à faire rentrer le calme dans l’âme de Mireille, à dissiper les soupçons entrevus chez Mme Marbel.

Peu à peu, cependant, le charme pénétrant de cette minute délicieuse engourdit la blessure de son cœur. Mireille est près de lui, frileusement serrée dans sa fourrure, à présent droite contre le mât, ses cheveux d’or pleins de soleil, et comme nimbée de rayons, reportant sur lui ses yeux profonds, après les avoir remplis du saisissant spectacle de ce coucher du jour, ses yeux tour à tour humides d’admiration et d’émotion.

La barque, maintenant, range le vieux chaland du gardien de la passe, et Marseille, de sa ceinture de hautes maisons, borne partout l’horizon. Le bloc compact du quartier Saint-Jean, à peine fendu de ruelles montueuses, avec ses maisons tellement pressées les unes contre les autres qu’elles se contentent parfois d’une seule fenêtre de façade, raconte le passé de la grande cité. Là est le vieil hôtel de ville, à peine reconnaissable à l’architecture de ses fenêtres, prisonnier des misérables bâtisses qui l’entourent. Le Calvaire apparaît avec son clocher massif, tout écrasé sur la base ; on dirait d’une tour de guerre qui, les Sarrasins partis, se serait donnée à Dieu. En face de Saint-Jean, contre le fort Saint-Nicolas, le joyau du vieux Marseille, l’abbaye de Saint-Victor, avec ses fières tours carrées et mâchicoulées, fait penser au temps où les édifices bâtis pour la prière l’étaient aussi contre les arquebusades. Mais aussitôt la ville marchande étale sur la rue Neuve ses maisons barbouillées d’ocre ou de blanc cru, chargées d’enseignes, maculées de goudron ; et, au milieu d’elles, se détachant très sombres, de vieilles fabriques aux pierres calcinées. Et là-bas, dans le lointain, monte la ville nouvelle, étageant ses maisons riantes dans cet amphithéâtre de collines, antiques limites du Marseille romain.

De partout le mouvement humain ressaisit l’homme à l’entrée dans le port, impitoyable au rêve. Les barques elles ferry-boats évoluent et se croisent. De terre, la foule grouillante envoie sa rumeur. Les grands bateaux marchands semblent incrustés aux quais, avec leurs ventres verts, gris ou noirs, enchevêtrés les uns dans les autres. Des nuées de batelets, à la voile latine, leur antenne abandonnée, rappellent, en leur fouillis inextricable, un bois de bambous qu’on aurait défeuillé. Et les tartanes sommeillent, leur voile à moitié carguée. Et tous là, barques ou navires, enchaînés au rivage, paraissent alourdis, fatigués, attristés comme des captifs impatiens de retrouver, sur la libre mer, leur sveltesse et leur beauté.

Certes, le rêve est fini. Voici l’opulente enfilade de la Canebière, terminée par les flèches des Réformée, avec les rayures multicolores de ses tentes innombrables, ses kiosques à coquillages, ses cages d’oiseaux des îles, l’église des Augustins, à la façade de style jésuite, et les grands écriteaux d’hôtels jetant leur appel par avance, et les pesans camions circulant dans le dédale des tonneaux arrimés et des sacs engerbés.

Maintenant tout se fait gris et triste : le soleil a disparu, l’ombre accourt déjà. Au moment de se replonger dans ce bruit assourdissant, dans ce fourmillement humain, dans la réalité enfin, rude, bornée, implacable, de Vair ressentit un choc au cœur. Beaucoup d’idées lui vinrent qu’il n’avait pas exprimées à Mireille, beaucoup de projets aussi : il eut regret de n’avoir pas mieux mis à profit la trop courte traversée ; toutefois, comme sous l’œil de la foule, la séparation ne pouvait plus se différer, il serra les deux mains qui se tendaient vers lui ; et, remplissant ardemment ses yeux d’une dernière vision de la bien-aimée, il s’arracha du quai et se perdit dans le flot des passans.

XIII.

Lorsque le dernier train s’arrêta à dix heures du soir à la station de Lovéac, sur la ligne de Redon, on n’aurait pas reconnu les gens sous le nez, tant la pluie froide et brumeuse épaississait les ténèbres sous un ciel noir et bas.

À part les deux masses sombres et ruisselantes du train et de la gare, l’œil ne distinguait rien absolument, au point que, sans quelque habitude des lieux, il eût été difficile de s’orienter vers la sortie des voyageurs.

Au train de nuit, d’ordinaire, personne ne descend à Lovéac. Son arrivée tardive répugne aux marchands de bois et de bestiaux, seuls habitués du chemin de fer dans cette petite localité. Cette fois, cependant, quelqu’un venait de débarquer, un voyageur à qui la gare était évidemment familière, car il s’achemina sans hésiter vers le point où l’homme d’équipe de service devait recevoir son billet et lui remettre son bagage.

Un omnibus, attelé de deux postières grises, stationnait dans la cour. Le voyageur y prit place, après qu’on eut chargé sa malle, et la voiture partit au grand trot.

« Ce doit être M. Jean, » pensa l’homme du chemin de fer, passablement stupéfait en se trouvant une pièce d’un franc dans la main, pourboire inusité à Lovéac.

C’était lui, en effet, qui n’avait pris à Paris que le temps de changer de train, qui, malgré la fatigue de deux nuits consécutives en wagon, n’avait pu, sous l’oppression de ses poignantes préoccupations, s’endormir un instant, et qui arrivait fiévreux, les yeux cernés, la voix sèche.

La pluie tombait toujours impitoyable, la lueur vacillante des lanternes n’éclairait guère que les troupes des chevaux et les flaques d’eau de la route. Dans l’obscurité profonde, à défaut des yeux, les souvenirs de Jean de Vair s’y reconnaissaient. Chaque détour du chemin, chaque maison dépassée, ces grands calvaires surtout, si fréquens en Bretagne, dont il devinait les croix enfouies dans la nuit, autrefois lui eussent serré le cœur au passage. Avec quelle hâte d’arriver il parcourait cette route alors, excitant le cocher, sans pitié pour l’attelage ! Cette vieille souche, tordue par le temps, quelle impatience à en guetter la silhouette grimaçante, parce qu’elle confinait presque au parc de Vair ! Autour de lui, tout le captivait comme une échappée des années passées.

Maintenant, rien. — Il s’abandonnait, lassé, au mouvement de la voiture, se faisant l’effet d’un étranger emporté dans un pays inconnu, désintéressé des êtres, nullement pressé de toucher au but.

La tristesse du dehors lui pesait aussi. Les chevaux filaient d’un bon train, mais leurs grelottières sonnaient mornes dans cette nature noyée, dépouillée. Et la voiture roulait par la nuit, soulevant des éclatemens de boue, grinçant sur les nappes de macadam fraîchement étendu, cinglée par l’averse décharnée, traversant des villages endormis où ne filtrait plus une lumière, s’enfonçant sous de hautes futaies aux ramures fantastiques.

Enfin, elle tourna brusquement hors de la grand’route, franchit une grille, suivit une longue avenue et vint ranger le perron du château.

Jean était arrivé. Un vieux valet de chambre ouvrait la portière, s’informait de ses nouvelles, déchargeait sa malle, — le même qu’il avait toujours connu. — Le vestibule était bien tel qu’il l’avait laissé, les mêmes banquettes de crin, le même baromètre jauni, le même grand vase à fleurs en terre brune, toujours vide de fleurs. Ce château, c’était l’immobilité même, rien n’y changeait jamais. Pourtant si, il y avait un changement, un grand : son père ni sa mère ne l’attendaient plus pour l’embrasser. Il les demanda. On répondit qu’ils s’étaient retirés dans leurs appartemens, vu l’heure avancée. Il n’insista pas, il avait compris. Ah ! certes, jadis, l’heure n’y faisait rien, ils accouraient, les bras tendus ; il aurait fait beau voir qu’on les empêchât de recevoir leur Jean au seuil de la vieille demeure, sa mère surtout, pauvre chère femme, dont la vie se passait à implorer la venue de l’enfant, et, lorsqu’elle l’avait, à craindre son départ !

Il songea amèrement qu’on souhaitait différer la première entrevue, comme si on eût redouté l’émotion du premier choc.

Pour la première fois aussi la lourde et sévère solitude du château l’accabla, quand, par le large escalier de pierre où la lampe luttait péniblement contre les courans d’air, il atteignit le noir et interminable couloir sur lequel s’ouvraient, comme autant de cellules, les chambres à donner, aussi nombreuses que toujours inhabitées. Ce silence lugubre le saisit ; tant de morne abandon lui serra le cœur. Il vit alors sa propre chambre telle qu’elle était, aux meubles rares, aux murs sans ornemens, aux tentures effacées : elle lui parut désolée.

D’où venait qu’il n’en avait pas été frappé jusqu’ici ? Seule, la tendre effusion des accueils précédens lui avait donc voilé cet ennui glacial qui tombait des pierres et des lambris, l’implacable dureté de cette demeure nue, inhospitalière, et perdue ! Sans doute aussi les fleurs, les quelques bibelots, les livres préférés, qu’une attention maternelle avait coutume de rassembler dans sa chambre et qu’aujourd’hui il n’y trouvait plus, l’avaient empêché de remarquer tout ce qui manquait en elle de gaîté et d’élégance. Et, sans qu’il s’en rendît compte, n’était-ce pas aussi la mélancolie des impressions qu’il apportait aux lieux de son enfance qui les lui faisait retrouver tant assombris ?

Un grand découragement l’envahissait. II sentait, oui, il sentait âprement qu’il existait bien réellement deux Frances : l’une, la nouvelle, forte de son intelligence, de ses capitaux, de ses inventions, de son génie scientifique, laquelle montait à l’horizon, exubérante de jeunesse, tandis que ce qui restait de l’autre, l’ancienne, qui ne savait rien offrir qu’un retour chimérique au passé, déclinait, retournait irrémédiablement au néant. Hélas ! quoiqu’il pût faire, son origine l’aurait-elle donc cloué impitoyablement à cette dernière ? lui appartiendrait-il quand même, à cette mourante ? serait-elle sa robe de Nessus, à lui qui était d’âme si ardemment avec la vaillante poussée du progrès ?

Cela finissait par l’effrayer de mesurer cet abîme entre les Français d’aujourd’hui et ceux d’autrefois, surtout quand l’idée le poursuivait que, dans son mariage avec Mireille, les siens ne voulaient voir qu’une manifestation de cette révolte du présent contre le passé.

En tout cas, l’accueil plus que froid dont on le mortifiait, était significatif. Ses parens certainement n’avaient en rien désarmé. Leurs préventions contre Mireille subsistaient comme à la première ouverture de ses desseins sur elle. Pauvre chère bien-aimée, se douterait-elle jamais de la lutte qu’il allait soutenir à cause d’elle ? Non, jamais, ce serait trop blessant. Heureusement que, pour elle, tout là dedans eût paru si invraisemblable que le soupçon ne pouvait en effleurer son esprit. Elle, attirante entre toutes, belle et fière comme une fille de rois, riche, adulée, elle, destinée à entrer partout acclamée, qu’on la repoussât comme indigne, c’était plus qu’inadmissible, c’était fou. Non, elle ne le saurait jamais, elle ne souffrirait pas de la honte d’un tel souvenir !

Et tout blotti dans la pensée de l’adorée, il se sentait réchauffé, ranimé à ce doux contact d’amour, affranchi de l’obsession de l’heure présente, maître de sa destinée très heureuse.

La lampe, qu’il n’avait pas songé à éteindre, brûlait découragée, vaincue par la profusion d’ombre de la vaste pièce. Dans la cheminée, le feu se mourait lentement. Dehors, la pluie crépitait contre les persiennes, plus assourdie à mesure que le vent tombait, et des massifs d’arbres verts montait, à intervalles réguliers, la plainte d’une chouette ou le hôlement d’un hibou.

XIV.

En réveillant Jean de Vair, les appels répétés de la cloche lui rappelèrent que cette sonnerie matinale rassemblait de temps immémorial le ban et l’arrière-ban du château à la messe du chapelain. Pendant la semaine, son père y venait peu, au contraire de Mme de Vair, qui, toute en Dieu, non-seulement ne l’eût jamais manquée pour son compte, mais employait doucement son autorité à y faire aller les autres. Dès qu’elle pénétrait dans le saint lieu, son regard circulaire disait suffisamment aux bonnes brebis qu’elle les reconnaissait, et, l’office achevé, de discrètes remontrances apprenaient à ceux qui s’en étaient dispensés que leur absence n’avait point passé inaperçue.

Connaissant cette faiblesse de sa mère, Jean s’habilla en hâte. Que n’eût-il fait pour se la rendre favorable ! Il souhaitait l’entretenir avant d’aborder son père. D’ailleurs, un acte de piété n’a jamais compromis une journée, tant s’en faut : chrétien convaincu qu’il était, il ne pouvait lui déplaire d’inaugurer celle-ci, qui s’annonçait si décisive pour son avenir, par une fervente prière. La messe terminée, il regarda disparaître un à un les domestiques étouffant leurs pas ; Mme de Vair demeura seule en adoration d’actions de grâces, tandis qu’une demoiselle de compagnie, laide et sans âge, pliait la nappe d’autel, éteignait les cierges et rentrait les ornemens, non sans gourmander rudement et presque à haute voix le vieux chapelain, à moitié sourd, qui, de ses mains cassées et maladroites, ne se déshabillait pas assez vite. Après une courte méditation, le prêtre ne tarda pas à sortir, poursuivi par la demoiselle de compagnie, son ombre impitoyable.

Mme de Vair, toujours prosternée, resta longtemps abîmée dans sa prière. Enfin, elle se releva et sortit.

Son fils l’attendait à la porte et lui sauta au cou :

— Ma mère, dit-il, ne suis-je donc plus votre enfant que vous tardez tant à m’embrasser ? Oh ! je l’ai bien compris hier que vous me boudiez, quand je n’ai trouvé personne pour me recevoir. Et pourtant, s’il y a un malentendu entre nous, suffit-il à détruire tant d’années de tendresse profonde, et ma présence ici n’est-elle pas le meilleur témoignage de mon filial abandon ?

— Jean, répondit la comtesse, il ne m’appartient pas de vous entendre sur le sujet qui vous amène, c’est votre père que ce devoir regarde. Veuillez toutefois différer jusqu’à ce soir cet entretien. La baronne de Clausmarhoël et sa fille se sont annoncées pour déjeuner, et il est convenable que rien ne transpire de notre triste désunion…

Et comme son fils faisait mine de se récrier…

— Oui, désunion, car, lorsque les parens et l’enfant cessent de s’entendre sur une question aussi grave que celle de l’honneur du nom, l’harmonie dans la famille est atteinte, et il est pénible d’avouer cette humiliation et cette douleur devant des étrangers, quelque amis et bienveillans qu’on les connaisse…

La comtesse de Vair, imbue des vieux usages, n’avait jamais tutoyé son fils, mais elle rachetait d’habitude cette solennité d’attitude, si démodée aujourd’hui, par d’affectueux épanchemens et une câlinerie très féminine, très maternelle, qui n’empruntait rien du grand siècle. Le ton très roide et compassé qu’elle venait de prendre la faisait si différente d’elle-même que Jean en fut saisi. L’effet de sa sévérité fut néanmoins tout autre que celui qu’elle en attendait. Le jeune homme se cabra :

— Non, ma mère, s’écria-t-il, l’explication doit être immédiate, votre accueil ne me permet pas de la retarder. Puisque je ne suis plus traité comme l’enfant de la maison, il faut qu’on prouve que j’ai démérité. J’ai hâte d’entendre les raisons de mon père, nous verrons si elles valent les miennes.

Sans vouloir rien écouter, il la quitta brusquement. Effrayée de cette résolution exaltée qu’elle regrettait d’avoir provoquée, elle aussi se dirigea vers l’appartement du comte de Vair. Haletante, la comtesse courait, désireuse de ne pas laisser un instant son mari et son fils seuls en présence.

Elle était grande et svelte, en tout très distinguée, le visage encadré de bandeaux grisonnans, le nez très aquilin aux fines narines frémissantes, le front haut et bombé, intelligent et obstiné, l’œil bleu, à volonté très fier et très doux, les lèvres un peu trop minces lorsqu’elle ne souriait pas.

Dès son entrée, elle fut frappée de la pâleur de son mari, ainsi que de l’expression sèche et dure de son regard, elle comprit que l’irruption inattendue de son fils, le mettant en demeure de s’expliquer avant l’heure de son choix, l’avait blessé au vif, et elle jugea qu’aucune intervention n’arrêterait la scène qui s’annonçait terrible entre ces deux hommes aussi hautains l’un que l’autre.

Debout, en costume de cheval, prêt à sortir ainsi qu’il faisait chaque matin, le comte de Vair portait avec verdeur ses soixante-dix ans. Grand chasseur, passionné pour l’équitation, soupçonné de chouannerie au temps de la duchesse de Berry, il s’était souvenu assez tard que la transmission de sa descendance lui faisait une loi de se marier. Sa femme, il l’avait cherchée d’une lignée égale à la sienne, et, quand après l’avoir épousée, il s’aperçut qu’elle était douée de charme et de bonté, il se prit pour elle d’un sincère attachement. Par une délicate attention pour les goûts de son mari, la comtesse, d’ailleurs, s’était condamnée sans regret à habiter toute l’année la terre de Vair. C’était le prendre par son faible.

La certitude de finir ses jours entre son faire-valoir, son élevage et ses chiens satisfaisait ses goûts de gentilhomme campagnard, et, d’ailleurs, à quelle autre existence eût-il pu prétendre, depuis que la France, derechef oublieuse de ses rois, était retombée dans le bourbier révolutionnaire ?

L’Union était le seul journal qu’il se permît, et les livres admis chez lui ne l’étaient que sur les recommandations répétées des gens de son milieu ; c’est assez dire que le nombre en était plus que restreint. En dehors des rapports de voisinage qu’il entretenait avec les châteaux des environs, il ne voyait personne. L’on conçoit qu’à vivre replié sur lui-même, comprimé dans un moule d’idées absolues, sans vue du monde extérieur, sans crainte d’une contradiction, muré de parti-pris à toute nouveauté, à tout progrès, l’esprit du vieux gentilhomme eût fini par se fermer aux impressions qui ne lui étaient pas journellement familières. Il tournait en rond dans son cycle étroit d’idées, et, tout ce qui en sortait, il se refusait à l’admettre. Une mésalliance, par exemple, la fréquentation d’un acquéreur de biens nationaux, ou l’acceptation d’un siège au sénat impérial, lui semblaient, à très peu de chose près, crimes aussi monstrueux qu’un assassinat.

Comme les gens de forte volonté chez qui la conception est en disproportion évidente avec le caractère, il cherchait à faire illusion sur le peu d’ampleur de sa faculté raisonnante en se retranchant, à tout propos, dans son inflexibilité. L’obstruction dont il faisait preuve en mainte question, au nom de ses principes, n’avait le plus souvent d’autre cause que celle de son intelligence. En revanche, il eût exagéré l’honneur et la droiture, si l’exagération n’était pas la quintessence même de semblables vertus. L’on pouvait dire de lui, qu’arrivé au terme de l’existence, il s’était constamment dérobé à son siècle, à ses concitoyens, à sa tâche sociale, mais qu’à part son inutilité, dont il s’était fait un dogme, il avait veillé sur son nom et son blason avec le soin jaloux d’une hermine pour sa fourrure immaculée.

Avec sa barbe blanche coupée ras, son front dénudé, ses yeux très gris sous des sourcils embroussaillés, son embonpoint suffisamment contenu, il offrait un type d’énergie plutôt que de distinction.

Au regard suppliant que lui lança la comtesse à la dérobée, il répondit sans ménagement :

— Notre fils, ma chère amie, n’a pas pu se retenir une demi-journée d’accentuer le sens de sa démarche vis-à-vis de nous. Il ne vient pas ici pour prendre nos avis, chercher le recueillement qui lui est nécessaire, retrouver la tradition de sa race dont il est dévoyé ; non, sa sommation expédiée, il ne songe qu’à reprendre le train…

— Je vous ai dit, mon père, avant que ma mère n’entrât, articula Jean, faisant effort pour rester très calme, que la suspicion et la froideur qu’on me témoigne depuis mon arrivée dans cette maison m’étaient insupportables, et que j’avais soif de l’explication qui doit y mettre fin.

— Eh bien ! moi, je vous dis que, devant un outrage, il n’y a pas d’explication, car ce que la folie vous inspire est une insulte au nom que vous portez et dont, comme chef, j’ai la garde !..

La colère du comte de Vair, en prononçant ces mots, avait fait explosion. Son fils non plus ne contenait plus la sienne.

— Je ne sais dans quel code d’honneur, reprit âprement celui-ci, vous avez vu, mon père, que l’alliance d’une jeune fille belle, pure et bien élevée fût un outrage pour une famille ; en tout cas, je ne l’ai pas trouvé dans celui des officiers français, le seul dont j’ai souci.

— S’il vous suffit d’avoir de l’honneur comme le fils de votre bottier, vous pouvez passer au large, nous ne nous entendrons pas !

— Quand il est ennobli par l’épaulette que je porte, riposta le jeune capitaine, ce qui lui suffit me suffit. — Et, comme le comte de Vair faisait un mouvement pour sortir, le jeune homme, se tournant vers sa mère, continua à mots pressés, heurtés, comme s’il refoulait un sanglot qui déchirait sa gorge :

— Écoutez, ma mère, ne laissez pas partir mon père avant qu’il m’ait donné les raisons de son refus au consentement que j’implore. Notre entretien ne peut ni continuer sur ce ton, ni sur ce terrain. Il y a, certes, de nombreuses divergences d’idées entre lui et moi, comment s’en étonner ? Nous sommes d’un temps différent et nous n’avons pas vécu de même. Mais la loyauté est égale des deux parts et, au fond, le désir d’entente aussi. Pourquoi choisir ce moment pour nous reprocher ces divergences dont nous ne sommes pas les maîtres, au lieu de traiter sérieusement le sujet très sérieux qui m’a amené près de vous ? En connaissez-vous un plus grave que le bonheur de votre enfant, et, quand pour l’assurer, il vient vous demander en grâce de faire une concession à des traditions respectables assurément, mais non inviolables, le sacrifierez-vous, lui, ce fils de votre chair et de votre sang, à une fiction qui n’est même pas votre œuvre, à une simple prétention héraldique ?

— Vous ne sentez plus comme nous, interrompit Mme de Vair, c’est là le grand malheur, car, c’est en vous éloignant du sentiment de vos parens qui était celui de vos ancêtres, de tout ce passé de gentilshommes, que vous en êtes arrivé à regarder comme naturel d’épouser une fille de marchand qui n’a pas peut-être trois générations de bourgeoisie derrière elle, et qui courrait les rues, à coup sur, si les siens n’avaient pas profité de ces idées nouvelles et révolutionnaires qui sont le déshonneur de notre malheureux pays.

— Savez-vous, ma mère, s’écria Jean avec emportement, ce qui est révolutionnaire et haïssable à vos yeux ? Ce n’est pas le commerce qui date de quelque mille ans, c’est qu’un homme comme M. Valtence, qui n’est pas des vôtres, puisse prendre au soleil, sans votre agrément, par sa seule intelligence, une place aussi considérable. Cela, vous ne le lui pardonnez pas, parce que plus il monte, plus ceux qui lui ressemblent s’élèvent, plus les vôtres déclinent, parce qu’il est d’une race qui pousse, tandis que la vôtre s’éteint. Marchand ! avec quel dédain vous prononcez ce mot-là ! Oui, marchand qui fait la loi dans le premier port de la Méditerranée, qui correspond avec tous les points du globe, dont les navires sillonnent toutes les mers, et, si tout cela vous paraît sans grandeur, que pensez-vous de ces existences cloîtrées dans leurs terres, séparées de la société, mortes pour leur pays ?

Ce dernier trait frappait le comte de Vair au cœur. Tout frémissant, il étendit le bras vers la porte :

— Je crois que vous venez de juger votre père, votre place n’est plus en ma présence. De vous à moi, il n’y a plus rien de commun… que le nom, hélas ! dont je ne puis vous empêcher de faire celui d’un aventurier.

Jean avait blêmi sous l’insulte, il regarda furieusement son père avec une audacieuse révolte, mais, maintenu cependant par l’ascendant du sentiment filial, il détourna la tête, et sortit violemment…

XV.

Les arbres n’avaient plus de feuilles, mais les allées en étaient jonchées. La teinte de mort de l’hiver s’étendait sur la terre, et le ciel barbouillé de grises nuées faisait cortège à cette tristesse. Comment se trouvait-il errant dans ce parc désolé ? Qu’était-il venu chercher au milieu de cette nature en deuil ? Jean de Vair n’en savait rien lui-même. Il était sorti comme un fou, poussant droit devant lui, insouciant du froid, la tête nue, sans paletot, et il allait, se cognant aux arbres qui débordaient le chemin, l’esprit vide, n’y voyant plus.

Sans s’en rendre compte, il était parvenu presque à la clôture du parc, sorte de large douve, au quart pleine d’eau, maçonnée sur son pourtour intérieur, afin d’en augmenter l’obstacle.

Tout à coup il s’arrêta, prêtant machinalement l’oreille. C’était un bruit encore lointain, mais particulier dans sa régularité même, qui venait d’éclater derrière lui, sous la futaie. Il écoutait sans chercher à comprendre. Cependant ce bruit étrangement cadencé se rapprochait avec une grande rapidité, il n’était plus possible d’hésiter sur sa cause ; ce ne pouvait être qu’un galop effréné, une course insensée. À présent, tout à fait secoué de sa torpeur, Jean s’était retourné inquiet. Au haut de l’allée qu’il suivait, arrivait un cheval furieusement emballé, que son cavalier ne songeait même plus à maîtriser.

C’était le comte de Vair. Jean l’avait reconnu, et l’idée le traversa comme l’éclair, que, s’il ne se jetait pas au-devant de l’animal emporté, avant qu’il ne culbutât dans la douve, son père était perdu.

En effet, l’allée que descendait la bête affolée finissait à angle droit sur une sorte de chemin de ronde qui longeait le large fossé, dont il n’était séparé que par un gazon de quelques mètres. Il était certain qu’à cette allure, le cheval ne pourrait tourner court et viendrait s’abîmer sur l’obstacle infranchissable ; à tout prix, il fallait l’arrêter auparavant.

Replié sur lui-même, un peu rejeté sur le côté de l’allée, afin de ne pas être renversé par le choc, Jean attendait. Il y eut une seconde terrible.

L’animal arrivait, la tête entre les genoux, l’œil fou, éperdu d’épouvante, de colère, grisé par la furie de son galop. Au moment où il passait, Jean bondit à sa tête, cramponné aux rênes. La bête fit un saut formidable. Durant un instant on put croire que vaincue par la douleur de cette effroyable secousse, elle se ralentissait et se calmait ; mais à peine remise, elle s’allongea de nouveau et reprit sa course désordonnée. Pendu désespérément aux rênes, Jean se laissait traîner. Déjà il apercevait distinctement la douve. Aucun espoir de l’éviter, à moins que, se portant de tout son poids sur une seule rêne, il n’imprimât au cheval une telle contraction d’encolure, que celui-ci fût obligé de tourner ou de s’abattre.

Le croisement des deux allées était le point propice. Jean se raidit par un suprême effort sur ses bras épuisés, mais il poussa un grand cri et roula dans la poussière. D’un écart furieux, le cheval, brisant sa têtière, s’était débarrassé de son étreinte, et maintenant, quoique libre, baissant toujours la tête sous l’empire de son fatal vertige, en deux foulées il atteignait la douve. Au moment d’y toucher, son instinct effrayé le rejeta sur ses jarrets, presque abattu du devant. Le comte de Vair fut projeté et l’animal, un instant suspendu au-dessus de l’obstacle, emporté par son poids et la vitesse, s’y abîma par-dessus son maître.

Jean s’était remis debout, il accourait, meurtri, sanglant, les habits en lambeaux. Mais que pouvait-il seul dans cette désastreuse conjoncture ? Désespérément il se mit à appeler au secours. Cependant il fallait avant tout empêcher son père d’être noyé ou foulé sous les sabots furieux de l’animal. Il se laissa tomber dans la douve. L’eau avait peu de profondeur : à peine arrivait-elle à mi-corps. Le cheval était là, à sa portée, se débattant, cherchant à se relever, remuant toute la vase du fond sous ses piétinemens. L’eau en était si troublée qu’il eut de la peine à découvrir son père, accroché encore convulsivement d’une main à la crinière, presque noyé dans cette boue ; et lorsqu’il l’enleva dans ses bras, celui-ci poussa un soupir, ferma les yeux, laissa pendre sa tête et s’évanouit tout à fait.

Jean avait ainsi réussi à le mettre hors des atteintes de l’animal, mais il lui était impossible de le sortir seul de ce fatal fossé. Il renouvela ses appels, d’une voix d’autant plus angoissée qu’il sentait ses forces faiblir sous le poids du blessé. Ils avaient été entendus heureusement et on accourait.

Bouleversé par l’effrayante scène du matin, le comte de Vair était sorti pour marcher, pour prendre l’air. Dans la cour, il avait aperçu le cheval sellé qui depuis longtemps l’attendait. Aussitôt l’idée lui était venue de distraire sa colère par un violent exercice ; mais, à peine en selle, soit qu’il eût serré sa monture trop nerveusement dans les jambes, soit qu’il l’eût rassemblée trop brusquement, celle-ci, assez indocile et énervée par l’attente, se défendit. Alors, il l’attaqua sans ménagement et lui planta les éperons jusqu’au sang. À ce traitement imprévu, la bête s’affola, bondit pour se débarrasser de son cavalier et, n’y pouvant réussir, se lança à fond de train, mordant son mors, insensible à la bride, comme aveuglée par la fascination d’aller se briser quelque part.

D’une ferme voisine on avait apporté un matelas pour transporter le blessé. Jean lui lavait doucement le visage et, à mesure que le sang et la boue qui le maculaient disparaissaient, on le voyait, blêmi et contracté par une souffrance indicible.

Le lugubre convoi prit le chemin du château ; Jean suivait, accablé, et, dans sa poignante douleur, le sentiment qu’il pouvait être la cause involontaire de ce terrible malheur le mordait cruellement au cœur.

XVI.

Sur son grand lit Louis XIII, dans l’encadrement des noires colonnes qui supportent le haut baldaquin, le comte de Vair est toujours étendu sans mouvement. Son visage, rigide et exsangue comme si la mort l’eût déjà touché, a pris un ton de vieil ivoire et se détache d’une façon saisissante sur les tentures assombries de l’alcôve.

La chambre était lugubre comme la scène. À genoux au chevet de son mari, son chapelet entre les doigts, les yeux noyés de larmes, la comtesse priait ardemment. Rien n’était venu encore la fixer sur la gravité de l’accident, on n’avait rien constaté à l’extérieur, sauf des meurtrissures sans importance, lorsqu’on avait déshabillé le comte ; toutefois, comme il ne reprenait pas connaissance, on devait craindre d’alarmans désordres internes. Un homme était parti, brûlant la route avec le meilleur cheval de l’écurie, pour ramener de Redon, qui était la ville la plus proche, un médecin réputé dans tous les environs ; mais, étant donnée la distance, on ne pouvait espérer sa venue avant la soirée. Même le praticien de Lovéac, mandé en toute hâte, n’était pas arrivé.

Quoique traîné sur les genoux, frappé par les pieds du cheval, les mains déchirées, gravement contusionné dans sa chute, Jean n’avait pas voulu songer à lui avant d’avoir aidé à coucher son père. Et, le voyant ainsi dans son immobilité marmoréenne, sur cette couche déjà funèbre, tant l’ombre la noyait, son cœur se fondit dans un impétueux sanglot, et il se jeta dans les bras de sa mère. Quels dissentimens auraient pu tenir devant la douleur redoutable dont ils étaient menacés !

Sauf la chambre où reposait le blessé, le château, d’ordinaire si calme, était devenu le théâtre d’allées et venues continuelles. Chacun se cherchait, commentant l’accident à voix basse ; les fermiers, accourus des champs, se pressaient pour savoir comment allait leur maître ; c’étaient aussi des ordres qu’on se transmettait pour envoyer quérir un remède, porter une dépêche. Prise d’un sinistre pressentiment. Mme de Vair avait télégraphié au confesseur du comte, père jésuite de la maison de Rennes, pour le supplier d’arriver. Et, dans cette confusion, les Clausmarhoël se présentaient pour déjeuner, et, apprenant d’un domestique la sinistre nouvelle, se retiraient sans avoir vu Mme de Vair.

Enfin le médecin du bourg parut. Le comte était revenu à lui ; cependant, il ne parlait encore pas ; on lui fit prendre un cordial. Lentement, avec mille précautions, le docteur se mit à l’examiner. Le blessé se laissait faire, inerte et toujours muet ; pourtant, quand on essaya de le relever un peu, il poussa une clameur étouffée et s’évanouit de nouveau. Le docteur n’essaya pas de poursuivre son examen et secoua la tête d’un air découragé.

— Il vaut mieux, dit-il à Mme de Vair, que j’attende mon confrère. La douleur si aiguë ressentie par le blessé témoigne d’un déchirement ou d’une fracture internes des plus graves. Je préfère n’en pas déterminer dès à présent le siège et ne pas prolonger cet évanouissement qui succède de si près au premier.

La comtesse mordait convulsivement son mouchoir ; elle devinait qu’un pareil arrêt était une condamnation.

Cela dura ainsi jusqu’au soir : autour du comte, un morne silence, et dans le château cette agitation muette qui signale les grandes catastrophes. Le comte, ayant repris ses sens, le regard fixe et les yeux dilatés par la souffrance, semblait incapable d’un effort pour parler ; il n’avait pas répondu aux pressantes questions de sa femme et se bornait à serrer parfois faiblement sa main, qu’il n’abandonnait pas. Jean revenait souvent, épiant dans l’entrebâillement de la porte, mais évitant de se montrer, afin de ne pas éveiller les amers souvenirs du blessé.

La nuit était déjà close lorsque la même voiture débarqua sur le perron le médecin et le confesseur.

Mme de Vair et Jean vinrent à leur rencontre et leur donnèrent rapidement tous les renseignemens qu’ils croyaient utiles, tant sur la chute du comte que sur les symptômes qui l’avaient suivie. Le médecin de Lovéac s’entretint quelques instans à voix basse avec son confrère et tous deux montèrent, accompagnés seulement de Mme de Vair, qui avait exigé d’être présente à leur examen décisif.

Hélas ! quelle désolante certitude y venait-elle chercher ! Malgré des précautions infinies, on fit cruellement souffrir le comte, qui s’évanouit à deux reprises. Il fut constaté que, dans sa chute, il s’était brisé la colonne vertébrale un peu au-dessus des reins ; que la paralysie des membres inférieurs, qui s’était produite au moment de l’accident, gagnait vers le haut, et qu’il était à craindre que, le sang continuant à s’épancher dans les méninges et à comprimer la moelle, la mort ne survint à bref délai par étouffement.

XVII.

Dès qu’il avait été seul, le jésuite avait tiré d’un petit sac de serge noire, qui constituait son seul bagage, un bréviaire enveloppé lui-même d’une chemise de pareille étoffe, et, comme si rien n’était venu rompre l’ordonnance de sa vie, il avait repris sa lecture quotidienne là où il l’avait interrompue le matin même, dans son couvent. Qu’est-ce qui aurait pu l’impressionner, après tout ? Que lui importait ici ou là ?

Sa vie, — une misérable étape que les plus heureux brûlent le plus vite, — il y avait beau temps que pas un souffle ne lui en appartenait ! Il s’était défendu de regarder à terre, il ne voulait aux aspirations du prêtre que des envolées d’aigle, des horizons de pure lumière, une montée continue vers l’infini de Dieu. Aussi, comme il jouissait de tout ce qui fait souffrir l’humanité, de sa pauvreté absolue, des humiliations dont était semée sa route, des brisemens et des sacrifices dont est faite sa vie !

Lorsqu’il avait appris le malheur qui menaçait la famille de Vair, son amitié pour elle, qu’il connaissait de longue date, ne s’était pas émue ; seul, le dévoûment du prêtre l’avait entraîné vers le chrétien, qu’il lui était ordonné de préparer pour le ciel. Chez le jésuite, plus encore que chez un autre religieux, le sentiment, à force de devenir surhumain, meurt à l’humanité : la tendresse et la pitié lui font absolument défaut.

Celui-ci était entré très jeune au noviciat ; il s’appelait Jugand. Son âge et sa naissance ne lui avaient rien appris de la vie ni du monde. Mieux qu’un autre, il prit donc l’empreinte de la compagnie. Ses supérieurs, qui avaient deviné quelqu’un, songèrent de bonne heure à l’employer dans des missions délicates et secrètes, car ils avaient compris qu’il tenait à l’ordre par toute l’énergie de sa volonté autant que par l’abdication de sa personnalité. De grande taille et de belle prestance, la tête noble et l’œil impérieux, il frappait par son autorité plutôt qu’il ne conquérait par sa persuasion.

Le père Jugand venait de fermer son bréviaire et inspectait les rayons de la bibliothèque, où on l’avait introduit en attendant, lorsque la comtesse entra. En elle, le résultat de la consultation avait terrassé la femme ; mais la chrétienne s’exaltait d’autant plus et grandissait sa loi à l’approche du sacrifice. Elle avait pris la main du jésuite et la serrait avec force.

— Ah ! je n’ai pas mis un seul instant en doute votre affection pour lui, quand je vous ai envoyé mon pressant appel ! Hélas ! mon père, j’ai bien fait de vous supplier de vous hâter, les médecins viennent de se prononcer : tout est fini pour la terre !

Et, domptant la douleur qui la suffoquait presque, elle commença le récit de la chute mortelle du comte, de la pénible scène qui l’avait indirectement causée, du dissentiment cruel qui séparait, depuis quelque temps déjà, le fils de ses parens et du désespoir de leur vieillesse devant la possibilité d’une mésalliance qui marquerait la descendance des Vair d’une tache dont elle avait jusqu’ici ignoré la flétrissure.

Froidement attentif, le père avait écouté sans interrompre. Quand seulement la comtesse le supplia d’intervenir de tout le poids de son caractère sacré auprès de Jean, afin de le ramener à d’autres sentimens, il l’arrêta par quelques questions très nettes auxquelles il ne fut pas répondu avec la précision qu’il eût souhaitée.

Mme de Vair savait-elle, demanda-t-il, si la famille de cette jeune fille était chrétienne, pratiquante, si sa situation vis-à-vis du clergé de sa paroisse était bonne, si elle était mêlée aux associations pieuses de sa ville natale, si elle usait de sa fortune largement en faveur des pauvres, du denier de saint Pierre, des fondations charitables ?

Mme de Vair dut à la vérité d’avouer que rien, dans les renseignemens recueillis à son intention, ne lui permettait de mettre en doute la religion de cette famille. Elle se rejeta toutefois sur les idées nouvelles et révolutionnaires dont on la disait gangrenée.

— Vous avez raison, madame la comtesse, reprit le jésuite, de condamner sans rémission les idées exécrables léguées par la révolution : nul plus qu’un religieux de la compagnie de Jésus ne partagera sur ce point votre chrétienne indignation. Cependant, dans le débordement général, il faut savoir distinguer entre la faiblesse, coupable seulement de ne pas résister à leur pernicieuse doctrine, et la propagande mille fois plus criminelle qui les colporte et en empoisonne les masses. Je vous promets, dans tous les cas, d’user de toute mon influence pour ramener monsieur votre fils au respect de la décision paternelle. Souhaitez-vous que je l’entretienne dès maintenant, si l’état du blessé m’en donne le temps ?

— Tout de suite, mon père, oui, tout de suite ! se hâta de répondre la comtesse. Jean, mêlé d’une si cruelle façon à ce lugubre drame, est encore brisé d’émotion, il vous écoutera. Certes, si son père, avant de mourir, pouvait recevoir l’assurance que l’honneur du nom lui survivra, c’est sans regret qu’il ferait son sacrifice et se préparerait à paraître devant Dieu.

Toute sa tendresse pour son mari avait pris corps dans cette unique pensée : le délivrer, à ses derniers momens, de l’obsédante préoccupation qui avait miné la fin de sa vie.

Car elle le connaissait si bien, depuis plus de trente ans qu’ils vivaient côte à côte, loin du monde, loin du bruit, loin de toute distraction qui ne fût pas eux-mêmes, et elle savait si bien l’aimer comme elle le connaissait ! En lui le gentilhomme primait l’homme, il était né le cœur blasonné. Intelligemment dévouée, c’était du gentilhomme qu’elle s’occupait à ce lit de mort, et non de l’époux. Et lorsqu’elle fut remontée dans cette chambre si sombre, où son compagnon d’existence voyait s’en aller ses dernières forces, ses derniers souffles, sa pensée ne tarda pas à redescendre auprès de ce prêtre qui livrait un suprême combat pour l’honneur du nom des Vair et la réconciliation du fils et du père.

Avec cette promptitude et cette décision que donne à l’homme rayé du monde l’ignorance réelle ou voulue des nuances et des préliminaires, le père Jugand avait brusqué l’attaque. Le temps pressait, d’ailleurs, et puis, à son idée, un militaire devait se confesser d’une autre allure qu’une vieille dévote.

Lorsque Jean vint saluer l’ancien maître de sa jeunesse et le remercier d’être accouru au premier appel, il trouva le père écrivant. Sans se déranger, celui-ci le prit affectueusement par la main, l’assit près de lui, le visage d’aplomb sous la lampe qui seule éclairait la pièce, et commença lentement :

— Il y a longtemps que nous nous étions perdus de vue, mon pauvre enfant, et voilà que nous nous retrouvons tristement au chevet d’un moribond, vous comme fils, moi comme prêtre, chacun avec un devoir à remplir. La miséricorde de Dieu m’inspirera, je l’espère, dans cette préparation d’une âme à l’épreuve suprême. Êtes-vous disposé, de votre côté, à envisager sans faiblesse vos obligations vis-à-vis d’un père, d’un chef de famille qui va disparaître, et à y déférer sans restriction ?

— L’on ne vous a rien caché, mon père, reprit Jean, je le devine. Eh bien ! oui, il y a une responsabilité sur moi dans cette lamentable journée. Mon insistance hautaine, mon emportement, en irritant mon père, sont comme un lugubre point de départ dans le tragique accident qui menace de nous le ravir… Une pareille pensée serait déjà suffisamment douloureuse. Pourtant, il y a plus. L’excès de ma souffrance vient de l’impossibilité même où je suis d’implorer mon pardon. Que de fois, depuis ce matin, suis-je arrivé jusqu’au seuil de cette chambre où il se débat contre la mort, et suis-je reparti sans oser entrer, tant ma vue, je le sens, lui est insupportable ! Allez, le fils qui fuit les derniers momens d’un père, de crainte de les empoisonner par sa présence, connaît la plus effroyable torture qui soit au monde ! Je ne croyais pas l’avoir méritée.

— Cette torture, remarqua le père, c’est vous qui vous l’infligez à vous-même. D’un seul mot, vous pourriez rendre à votre père l’apaisement et la sérénité à son heure dernière, et, du même mot, obtenir votre pardon et reconquérir sa tendresse. Comment avez-vous pu jusqu’ici tarder à le prononcer ?

— Une infamie, alors, en échange d’une bénédiction ! s’écria Jean de Vair avec une flamme sombre dans les yeux. Elle ne me porterait pas bonheur !

— Un acte de soumission à ses parens n’a jamais été une infamie aux yeux du monde, ni un péché aux yeux de Dieu, articula lentement le père avec son étrange autorité.

— Vous vous trompez, mon père, répondit énergiquement le jeune homme, il est des engagemens auxquels on ne se dérobe pas sans abjurer son honneur…

Le jésuite interrompit brusquement :

— L’honneur est du monde, le quatrième commandement est de Dieu : l’origine seule ici désigne la préférence.

— Les sermens aussi vont à Dieu ! prononça l’officier tout vibrant.

— Je vous en prie, reprit sèchement le prêtre, ne mettons point Dieu là où il n’entre pour rien. Avant de former ces sermens qui vous enchaînent, dites-vous, lui en avez-vous seulement demandé la permission, l’avez-vous invoqué, l’avez-vous consulté au pied des autels ? Reprenez, jour à jour, cette phase d’égoïsme formidable à deux que vous appelez votre amour, vous n’y verrez pas une pensée qui ne soit pour vous seuls. Comment en serait-il autrement, dans cette funeste disposition du cœur, où la passion insensée pour la créature en a chassé jusqu’au souvenir du Créateur ? Non, si vous vous êtes engagés l’un à l’autre, Dieu n’y a été pour rien ; c’est que cela vous convenait, c’est que votre imagination et vos sens vous poussaient l’un vers l’autre. Votre serment, s’il y en a un, n’est qu’une parole humaine que le vent des événemens peut balayer à tout moment, comme toutes les paroles des hommes. J’ajoute que c’est trop heureux, car lorsque l’homme se laisse envahir par une passion qui n’a pas Dieu pour objet, c’est l’insulter que de l’en prendre à témoin.

— Mais alors le serment n’existe plus sur terre ! se récria Jean, révolté au fond contre cette dureté qui foulait si rudement ses chères ressouvenances.

— Si, il y a un serment qu’on peut prononcer devant Dieu, c’est celui qui vous lie à lui pour la vie, je n’en connais point d’autre.

Et le prêtre semblait regarder au dedans de lui, comme pour y retrouver la trace de ce don volontaire et absolu de son être qui datait de loin déjà et le liait jusqu’au tombeau.

— Écoutez, mon père, dit Jean, après s’être recueilli un instant, si j’étais au tribunal de la pénitence, je comprendrais à la rigueur votre langage, quelque dur et surhumain qu’il me paraisse, mais vous représentez ici l’ami de ma famille, vous vous êtes donné la tâche d’un rapprochement nécessaire à ce lit de mort. Hélas ! nul n’y aspire plus ardemment que moi ! Voulez-vous que nous restions sur le terrain du monde, le seul favorable au sujet que nous traitons ? Je commencerai par vous éclairer en toute sincérité sur le compte de Mlle Valtence et de sa famille, car j’ai tout lieu de craindre que ma mère ne vous ait très imparfaitement fixé sur ce chapitre. Je vous dirai ensuite quelle fut ma conduite dans toute cette affaire, et il vous sera, sous ce rapport, facile de contrôler mon dire, puisqu’elle s’est traitée uniquement par lettres, qui n’ont certainement pas été brûlées. Vous jugerez ensuite si mon obstination est impardonnable…

Et après avoir expliqué en quelques mots comment il avait connu Mireille, il s’étendit adroitement sur la grande situation des Valtence, sachant que le jésuite s’humanise vite aux puissans de la terre, il peignit leur nom universellement connu et respecté, leurs principes religieux, les bienfaits répandus autour d’eux, leur très réelle et chrétienne influence. Le père l’écoutait avec un intérêt visible, cela l’encourageait, il se prenait à espérer de le gagner à sa cause. Il termina ainsi :

— Vous savez maintenant, mon père, ce qu’est cette jeune fille, qu’on me refuse pour femme, chrétienne, belle, instruite, cinq fois plus riche que moi, d’une famille qui, si elle n’a pas conquis sa place au soleil d’aussi vieille date que la mienne, l’a pour l’instant infiniment plus belle. Je vous laisse à vos réflexions. Si vous aviez un doute sur la convenance des lettres que j’ai adressées à mon père et à ma mère, afin de solliciter leur consentement à cette union, lisez-les toutes. Je suis certain que demain, lorsque je reviendrai vous trouver, vous ne me direz pas :

— Plutôt que de sacrifier un vieux préjugé de naissance, oubliez les promesses échangées, ne soyez plus un homme d’honneur.

Le père Jugand fit un signe d’acquiescement, et Jean de Vair se retira.

XVIII.

Le père Jugand s’était fait indiquer la chambre du comte.

La porte était ouverte, un paravent seulement en masquait l’entrée, afin d’atténuer sans doute le bruit des allées et venues, tout en préservant le blessé de l’air trop froid du corridor.

Sur le point de pénétrer, il s’arrêta, réfléchissant qu’il était préférable d’attendre que la comtesse, dès qu’elle l’aurait aperçu, l’introduisît. Grâce à sa haute taille, il embrassait, par-dessus le paravent, toute la scène de l’intérieur.

Une vieille pendule de Boule, fixée au mur, rompait seule le grand silence de son tic-tac automatique et fatigant. Bruit sec et pressé de secondes qui s’envolent, auquel l’oreille reste insensible dans le cours ordinaire des choses, mais qui prend une intensité effrayante aux approches de la fin. Alors, à chaque heure qui tombe dans l’éternité, le timbre résonne grave comme un appel de Dieu, et sa vibration prolongée semble un dernier adieu du temps qui cesse, devant l’éternité qui commence.

À genoux plutôt qu’assise, comme vouée à une prière sans trêve, la comtesse, les yeux brillans de pleurs retenus, se serrait contre le lit, épiant sur le visage pâli du blessé un signe d’intelligence qui fût aussi un signe de vie, de cette vie qu’elle sentait fuir et qu’elle eût souhaité retenir au prix de toute la sienne. Mais lui ne regardait rien plus, car, voyant déjà au-delà, de ses prunelles fixes, il mesurait l’inconnu plein d’épouvante, l’envolée mystérieuse qui le séparait du souverain juge.

Le prêtre eut aussitôt l’intuition de la situation.

C’était là cette veillée funèbre qu’il connaissait si bien ; il n’y avait pas à en douter, la mort s’était assise à ce chevet et ne se relèverait qu’après avoir glacé ce vieillard. Et cette femme, déjà immobilisée dans la rigidité effrayante des attentes terribles, épuiserait toutes ses larmes, userait jusqu’à son dernier sanglot, sans pouvoir même disputer d’une heure ce cadavre aux fossoyeurs. Ces agonies du corps qui s’en va et des âmes qui restent, ces déchiremens des séparations suprêmes, c’était son lot à lui, religieux, son unique contact avec le monde, la seule raison du souvenir qu’on lui accordait parfois. Ses yeux déjà s’étaient promenés tant souvent sur ces détresses, qu’il n’était plus une forme du désespoir humain qui ne lui fût familière !

Et chaque fois pourtant que la lugubre scène revenait devant eux, si, d’un signe, il eût pu rappeler cette vie qui s’échappait comme d’un vase brisé, arrêter l’explosion de ces transports douloureux, non vraiment, il ne l’eût pas fait ! Car, que serait donc la revanche de Dieu sur le monde, sans ces cruelles traverses, sans la plus irréparable de toutes, la mort, pour baigner d’amertume tant d’âmes qui ne savent revenir à leur Créateur que sous l’explosion du chagrin !

L’heure pressait évidemment, il fallait se décider.

Cependant la comtesse accablée ne voyait que cette blanche figure du compagnon de sa vie, creusée et contractée par une indicible souffrance. À plusieurs reprises, elle l’avait interrogé, sans jamais obtenir de réponse. À toutes ses muettes supplications, il n’accordait même pas un regard. Alors elle prit peur, l’idée lui vint qu’il avait déjà peut-être commencé à se raidir dans son immobilité de pierre, elle le vit glissant ainsi tout à coup dans l’éternel sommeil. À quoi pensait-elle donc ? Était-ce d’une chrétienne de tant différer à appeler le prêtre, afin de ménager les dernières lueurs d’une vie expirante ? Et si l’absolution dernière venait à tomber sur une intelligence éteinte, si les consolantes solennités d’une fin chrétienne se trouvaient ainsi compromises, quel serait son crime et quel son remords ! Elle se leva précipitamment, courant presque, éperdue rien qu’à l’idée des quelques secondes qui s’ajouteraient encore avant de rejoindre le père.

Mais lui l’avait déjà devinée, il s’effaça pour la laisser passer et lui glissa rapidement à voix basse :

— Soyez tranquille, j’étais là et je veillais ; laissez-moi maintenant seul avec le comte.

Elle le vit entrer, puis refermer la porte, et ce fut avec une pensée d’ardente reconnaissance qu’elle remercia Dieu de ce qu’il n’était pas trop tard.

Le prêtre était venu prendre la main du blessé. Celui-ci tressaillit à ce contact, tourna lentement la tête, hésita quelque temps, et, lorsqu’il eut reconnu l’ami et le confesseur, ses traits s’éclairèrent d’un sourire fugitif, tandis qu’il murmurait :

— Je sens que je suis sur le chemin de l’éternité, je n’attendais plus que vous, mon père, pour me signer mon passe-port pour là-haut.

Et sa tête roula de nouveau sur l’oreiller, les yeux mi-clos, vaincu par l’effort, et aussi afin de mieux se recueillir, en vue du grand acte qu’il allait accomplir : sa dernière confession.

Certes sa vie n’était pas d’un grand pécheur. Si sa nature ardente ne lui avait pas épargné les orages de la jeunesse, son mariage avait fait de lui un chrétien pratiquant, autant qu’un mari irréprochable. D’ailleurs, en se retirant volontairement du monde et en s’enfermant l’année entière à Vair, il semblait avoir désarmé le Malin, qui ne lui avait envoyé aucune tentation au fond de sa thébaïde bretonne.

Sa principale faute, — car c’en est une, — n’était qu’une funeste erreur. Les foudres du Sinaï résumaient à ses yeux l’action du Créateur sur les créatures ; il en arrivait à oublier le mvstère d’amour du Golgotha et, à force de ne considérer Dieu que dans sa justice, il en méconnaissait l’infinie miséricorde. Fausse conception de la divinité, fausse et désespérante ! En vain ce chrétien convaincu prononçait-il chaque jour la divine prière : Notre Père, le sens sublime lui en demeurait fermé. Âpres étaient ses croyances comme sa nature. L’on n’eût su trouver une foi plus robuste comme plus chargée d’obscurités, et il s’était fait une loi de s’y enfoncer dans une abdication de sa raison voisine de la torpeur. Or, voilà qu’à l’heure suprême il restait terrassé par la crainte, au lieu d’être soulevé par l’amour, affreuse angoisse quand s’approche cette terrible transition du temps dans l’éternité.

Une telle souffrance d’âme ne pouvait échapper à la clairvoyance du père Jugand, d’autant que cette âme il la connaissait dans ses moindres replis et depuis bien longtemps. Il savait comment la relever de son abattement, la consoler, lui souffler l’espérance. Et, en même temps, devant ce comte violent, autoritaire, que l’idée seule d’affronter le souverain Juge faisait humble et craintif comme un enfant, il admirait cette religion dont il était l’apôtre et quelle puissante empreinte elle met sur les siens.

Mais avant de rendre au père la paix et la confiance nécessaires au dernier sommeil, il se rappela qu’il venait de recevoir en quelque sorte la confession du fils. L’accent ému et sincère du jeune homme l’avait favorablement disposé ; la raison d’ailleurs plaidait de ce côté. Le sens plébéien du jésuite, secrètement hostile aux prétentions héraldiques, était ici d’accord avec la raison.

Aussi, lorsqu’il eut reçu la confession du mourant, il lui dit de cette voix profonde qui trouvait si bien le chemin du cœur :

— Mon fils, vous avez vécu dans la foi de vos pères et de l’Église. Si Dieu vous rappelle à lui, vous pouvez partir sans crainte, le ciel s’ouvre à tous ceux qui ont combattu le bon combat pour son divin Christ. Cependant, avant de vous absoudre, songez encore une fois qu’il faut abandonner ici-bas toutes les arrière-pensées, les rancunes et les rigueurs ; Dieu se fait pour nous ce que nous nous faisons pour les autres, c’est avec une simplicité d’enfant qu’on l’approche le mieux.

Tout à l’heure, en arrivant ici, j’ai été péniblement surpris de rencontrer votre fils errant de pièce en pièce, banni de celle-là seule où était sa place, de cette chambre où souffrait son père. Il a été mon élève, à bien des titres il m’est cher, il était naturel qu’il m’ouvrît son cœur. J’ai donc su qu’un différend vous sépare, que vous avez souffert cruellement l’un par l’autre, et je me suis demandé si, comme ministre de Dieu et conseil d’une famille, je ne faillirais pas à ma mission en laissant désunies et troublées deux âmes qu’un pareil moment doit à tout prix confondre dans un même élan, une même prière, une même pensée ?

— J’ai pardonné, articula avec effort le vieillard.

— Cette parole, il faut que votre enfant la reçoive de votre bouche. Et s’il vous adressait alors une suprême requête, au nom de son bonheur, de l’avenir de votre maison, vous sentiriez-vous le droit, devant Dieu, de le repousser cette dernière fois ?

Le comte eut une flamme sombre dans les yeux.

— Un fils, dit-il à voix basse, mais très distincte, qui violenterait ainsi son père à son lit de mort ne serait pas un fils. Ne savez-vous pas que ce qu’il demande est impossible ?

— Impossible de par la loi de vos chimères humaines, reprit le prêtre durement, et c’est au nom de ces préjugés sans consistance, échafaudés par votre étroite vanité, que vous vous justifierez devant Dieu d’avoir désespéré votre enfant ? Eh bien ! moi qui vous assiste de la part de ce souverain maître, je vous dis : Faites acte de pitié, faites acte de justice, pendant qu’il en est temps encore. Le christianisme ne connaît pas vos aristocraties, sa voie est toute large ouverte, tandis que, inaccessibles dans votre orgueil, vous restez, pour vos semblables, impitoyablement fermés. Oubliez tout ce qui finit à la terre, ne soyez plus qu’uniquement, absolument chrétien.

— Je défends mon nom, soupira le comte de Vair.

— C’est trop le défendre contre votre cœur. Murez-vous tant que vous voudrez dans vos générations d’ancêtres, mettez plus haut que tout l’orgueil de vos descendances, la religion est tolérante à toute manie humaine, tant que celle-ci reste innocente. Mais si, plutôt que faire fléchir vos préjugés héréditaires, vous allez jusqu’à abuser du pouvoir paternel, alors elle s’interpose comme elle le fait toujours, lorsqu’il s’agit d’empêcher le mal et de combattre l’injustice.

En refusant tout d’abord de souscrire à un projet d’union qui vous déplaisait pour votre fils, vous agissiez dans la plénitude de votre droit. Mais avez-vous pu penser qu’un tel veto serait irrévocable ? Après avoir manifesté rudement votre sentiment, après avoir contraint votre fils à réfléchir, persister à repousser une enfant qui n’a rien à se reprocher que de manquer d’aïeux, non, devant Dieu, vous ne le pouvez pas, ce serait excéder votre autorité !

Une amère tristesse se lisait maintenant dans les yeux du blessé, dans ces yeux où se concentrait ce qui lui restait de vie. Ses forces décroissaient visiblement, il fit pourtant un dernier effort pour dire :

— J’ai été un étranger pour mon propre pays, j’ai vécu isolé, inutile, mais j’avais gardé intact le culte du passé, de ce passé de l’ancienne France ; j’espérais léguer ce culte à mon fils…

Tout cela ne serait donc qu’un rêve, et voici ma dernière heure…

Mon Dieu, vous me prenez ma vie, vous me retirez ma foi dans les destinées de ma patrie, vous voulez que je sacrifie encore les pures traditions de ma race,… mon Dieu ! il ne me reste plus rien…

Et la voix baissa encore, et les paroles sortirent plus rares, moins distinctes, seulement deux larmes roulèrent lentement sur ce visage ravagé et dirent assez quel chagrin broyait cette âme.

— Que la volonté de Dieu triomphe ! dit enfin le mourant,.. appelez mon fils…

Le sacrifice était fait, l’abnégation était héroïque, et la sainte absolution put descendre, dans toute sa divine plénitude, sur ce chrétien prêt pour Dieu.

Le prêtre s’était assis et tenait la main du comte, quand Jean, brisé par l’émotion, s’abattit au pied du lit, saisit avidement cette main que le père lui tendait et la pressa de ses lèvres.

Le vieillard n’eut qu’un mot, très doux, sur une intonation caressante qu’on ne lui avait jamais connue :

— Tu l’aimes donc bien, Jean, mon pauvre Jean ! qu’elle te rende donc heureux, je l’accepte pour fille…

Son regard se leva encore vers la comtesse, comme pour la prendre à témoin de son engagement, puis un sourire de calme résignation erra sur ses traits, ses yeux essayèrent de fixer le Christ placé au mur, les doigts eurent une dernière pression, puis se détendirent tout à coup, deux ou trois secousses firent frémir le corps de la tête aux pieds, le souffle se fit de plus en plus lent, de plus en plus faible, et le prêtre entama à haute voix les prières des agonisans.

XIX.

Après plusieurs semaines consacrées à sa mère et à leur douleur commune, Jean était rentré à Marseille, où, sauf une visite à Mme Marbel, il vivait dans la réclusion absolue qui convenait à son grand deuil. Quelque ajournés que fussent, en effet, ses projets, il lui avait paru nécessaire de les confirmer, sitôt de retour, à la sœur de Mireille, en l’instruisant de l’approbation qu’y donnait Mme de Vair et en réclamant le concours indispensable de la jeune femme, en vue de leur réussite. Il s’en remettait, d’ailleurs, à sa mère du soin de lui indiquer le moment de la démarche décisive que les convenances lui interdisaient encore, très résolu à n’aider en rien son initiative. Sous aucun prétexte il n’eût voulu la distraire de la tombe où tenait maintenant toute cette existence brisée, surtout pour l’entretenir d’un sujet qui, malheureusement, il ne pouvait en douter, raviverait chez elle un cruel souvenir.

Il n’attendit pas bien longtemps, car Mme de Vair, jusque dans son chagrin, n’était jamais oublieuse que d’elle-même. Elle lui avait envoyé une lettre pour Mme Valtence, destinée à appuyer la demande officielle que lui seul, devenu chef de famille, adresserait de vive voix au père de Mireille.

À aborder M. Valtence il s’était préparé de longue date, d’autant que cet homme autoritaire et absolu lui avait toujours imposé, qu’il se sentait à sa merci et qu’on ne savait par où le prendre. D’avance cependant il se croyait bien sûr de réfuter ses objections, il les avait toutes si souvent passées en revue, avait fait provision de si solides argumens qu’il saurait les faire intervenir victorieusement, quelle que fût la tournure que prendrait l’entretien ! Et voilà que plus il approchait des bureaux du négociant, plus la savante ordonnance de ses raisonnemens, si bien agencés tout à l’heure, s’écroulait dans sa tête, plus sa liberté d’esprit l’abandonnait, tellement qu’il avait vraiment besoin de se répéter avec force que le comte de Vair, jeune et brillant capitaine, à la tête de 60 000 livres de rente, était plus qu’un parti sortable.

Il ne s’est jamais rappelé depuis, bien exactement, comment débuta l’entretien, ni en quels termes fut formulée sa demande.

Il eut le sentiment d’un huissier qui l’introduisait avec une obséquiosité de bon augure, de courtiers groupés dans une antichambre, le regardant passer avec étonnement, d’un long défilé entre des guichets, enfin d’un grand cabinet de travail sévèrement meublé, où il se voyait assis, écoutant M. Valtence.

— Beaucoup de pères à ma place, disait celui-ci, seraient trop heureux d’accueillir une demande bien faite pour flatter leur amour-propre. Vous avez tout ce qu’on recherche dans le monde, cher monsieur : fortune, relations, jeunesse, beau nom, avenir brillant, et, sans vous connaître personnellement beaucoup, je n’ignore pas que vous avez déjà conquis ici bien des sympathies. Un hasard assez romanesque vous a fait rencontrer ma fille dans un coin perdu, et vous n’êtes pas restés insensibles l’un à l’autre. Je n’ai connu l’aventure que ces jours derniers. C’était trop tard pour y mettre ordre, en vous épargnant une démarche inutile. J’ai donc préféré vous donner moi-même l’explication loyale à laquelle vous avez droit ; vous deviez être le premier instruit de mes intentions, et je vous donne ma parole que jusqu’ici les miens les ignorent encore.

Je ne crois pas, monsieur, que le bonheur d’une union naisse d’une rencontre de hasard, quelque ardeur de sentiment qu’il en résulte de part et d’autre. La société étant faite de couches différentes, j’estime qu’avant tout il faut rester chacun dans la sienne. Le milieu dont vous dépendez diffère absolument du mien, par les idées, les aspirations, l’éducation sociale. Ma fille ne saurait donc être admise dans le vôtre qu’en renonçant à tout ce qu’elle tient de son père. Ce serait une apostasie, honteuse pour elle, douloureuse pour moi. Je veux espérer qu’elle s’y refuserait d’elle-même : en tout cas, moi j’ai le devoir de ne pas l’y exposer.

Jean de Vair avait conscience d’avoir alors répondu :

— Je ne vois pas comme vous, monsieur, la France divisée en compartimens, sans communication les uns avec les autres. À mes yeux, il n’y a qu’une société française, d’accès très large, où toutes les supériorités ont leur place marquée. La noblesse, qui en est une, s’y est fondue avec les autres, et l’exclusivisme prétendu de son milieu et de ses idées n’est plus qu’une vieille légende, ainsi que vous vous en seriez convaincu en ma personne, si vous m’aviez fait l’honneur de m’entretenir quelquefois.

— Qu’un officier de votre valeur, avait repris vivement M, Valtence, mû par son patriotisme intelligent, soit rentré très sincèrement, malgré les entraves d’éducation et de milieu, dans le courant de la France moderne, j’y souscris volontiers ; mais que la masse des fils d’émigrés aient renié les prétentions de leurs pères, au lieu de les léguer à leurs descendans, ça je refuse de l’admettre, et quiconque ouvre les yeux le voit comme moi. Or je ne veux pas de leur pitié méprisante pour mon enfant, nous valons mieux que cela !

Et comme Jean de Vair se récriait contre une pareille exagération, faisant remarquer, en outre, qu’à les supposer réelles, ces prétentions inoffensives prenaient leur base dans un passé de services rendus à la France et qu’ils étaient excusables, ceux qui s’isolaient encore dans le regret d’un tel passée son interlocuteur avait repris très âprement :

— Vous ne voyez que les exceptions, monsieur, et plus qu’à un autre cela vous est permis. Le comte de Vair, votre père, en était une des plus respectables, lui qui sut immoler toute son existence au culte de son idée. Mais de telles abnégations sont rares. Regardez les autres, regardez la masse, qu’ont-ils sacrifié de leur bien-être, de leur luxe, au principe même de leurs traditions monarchique et nobiliaire ? Le second empire, tout comme le premier, en a peuplé sa domesticité. Incapables de vivre pauvres, incapables également de s’enrichir par leur travail, ils ont fait la chasse à la dot, ils ont trouvé commode d’échanger leur nom contre une fortune, traînât-elle dans la boue, jugeant que l’argent n’a pas d’odeur. C’est ainsi que vous les voyez alliés aujourd’hui à des acquéreurs de biens nationaux, aux plus régicides des conventionnels, aux fusilleurs du duc d’Enghien, à des fermiers de jeux, que sais-je encore ! Tout y a passé, et je ne crois pas qu’on puisse trouver, sous ce rapport, quelque honte nouvelle à leur faire boire, ni de prostitution plus complète à leur faire accepter !

Le capitaine s’était alors levé, incapable d’en entendre davantage.

— Pardonnez-moi, fit le négociant avec un visible regret, j’ai l’air de jouer ici les M. Jourdain à rebours, et telle n’est pas mon intention, d’autant que je viens de vous blesser. J’aurais voulu vous faire comprendre que ce sont les vôtres que je refuse et non pas vous, mais je m’y suis mal pris. Encore une fois, j’en suis vraiment peiné.

— Vous pouviez, monsieur, répondit de Vair, plus ému qu’il n’eût voulu le paraître, invoquer bien des raisons pour décliner ma demande, tout en sauvegardant les convenances. Vous avez préféré donner à votre refus une forme insultante pour le milieu où je suis né. Je laisse à votre conscience le soin de décider si vous vous êtes conduit en homme de cœur, et à votre éducation celui d’apprécier si vous avez agi en galant homme.

Et s’inclinant, il sortit d’un pas ferme, mais l’esprit si troublé qu’il se trouva dans la rue sans savoir comment et se prit à marcher sans savoir où.

XX.

Assis devant sa table de travail, Jean écrivait fiévreusement. Comme la nuit vient vite en cette saison, bien qu’il fût à peine cinq heures et demie, il faisait déjà sombre dans l’appartement, que la lumière de la lampe du bureau, ramassée sous l’abat-jour, laissait complètement dans l’ombre.

La plume courait sur le papier, sans presque s’interrompre, seulement, de temps à autre, il portait son mouchoir à sa bouche ou à ses yeux, pour y comprimer un sanglot ou y refouler des larmes. Il ne savait pas au juste depuis quand il était là, ni comment il y était venu. Il avait dû rentrer tout droit chez lui, comme l’animal blessé regagne sa tanière, sans idée préconçue, sans plan arrêté, uniquement par instinct de détresse.

Alors il s’était mis à écrire à sa mère et, comme il exhalait sa plainte douloureuse sans parvenir à lasser sa souffrance, les pages s’étaient ajoutées aux pages.

Et pourtant il ne lui racontait pas tout de son entretien avec M. Valtence, comment l’aurait-il pu ? Comment comprendrait-elle, pauvre femme, que son fils, dont en son milieu la recherche aurait paru si flatteuse, eût échoué près de gens sans nom, lui qui offrait celui des Vair ? Comment l’expliquerait-elle, en cette circonstance, autrement que par l’expresse volonté de Dieu qui désapprouvait cette union ? Et si, par impossible, l’inflexible volonté qui l’écartait venait jamais à fléchir, comment, à moins de lui voiler aujourd’hui l’injure du refus, la ramènerait-il une seconde fois à l’idée d’une union qu’elle n’avait acceptée que sous la pression de graves événemens ? Non, l’avenir était d’airain comme cette volonté même, implacable comme elle ; cet homme, jusqu’à quel point l’avait-il trouvé intraitable, ignorait-il que nul des siens n’avait prise sur lui, qui s’étudiait à s’affranchir de tous les attendrissemens, de toutes les sollicitations de la sensibilité humaine ? Et quel inexprimable orgueil quand il fouaillait les vanités des autres ! Et aussi quelle lamentable contradiction quand, s’emportant contre les barrières que la noblesse dressait autour des siens, il ne s’employait qu’à forclore de sa famille tout ce qui ne touchait pas comme lui au haut commerce où à la haute banque ! Caste pour caste, ce serait donc toujours l’éternelle petitesse de l’homme qui, se croyant arrivé, tire la barre entre lui et le reste du genre humain, et les mêmes puériles distinctions, la marque de fabrique après le blason !

Et quand il se remémorait combien chèrement avait été acheté le consentement des siens, son père descendant dans la tombe, sa mère abîmée de douleur sur la dépouille mortelle de l’être qui résumait les affections et les pensées de sa vie, il se demandait, dans une amère désespérance, comment cette sainte femme trouverait encore assez de miséricorde dans son christianisme pour pardonner l’effondrement de ses dernières années à ce triste enfant qui, sur tant de ruines, n’avait même pas su édifier son bonheur !

De quelque côté qu’il se tournât, l’existence lui apparaissait sans issue, sans possibilité d’un meilleur avenir. Quitter Marseille, c’était par là qu’il devait commencer. Il ne pouvait demeurer à la porte de Mireille, puisque cette porte ne s’ouvrirait plus pour lui ; mais où aller ? Tête à tête avec sa douleur, sans rien qui en rompît la lancinante âpreté, c’était la démence à bref terme. Et où trouver en France un emploi assez actif qui tuât le corps de lassitude et donnât ainsi quelque répit à l’âme ? Non, pas la France ; c’était trop près, trop sujet au déchirement des rencontres probables, trop épouvantablement monotone pour qui doit traîner la chaîne de si écrasans souvenirs… Il fallait fuir ; fuir, mais rester soldat !

Sa chère carrière, son premier amour, qui ne l’avait jamais fait souffrir, celui-là, ce n’était pas quand tout l’abandonnait qu’il cesserait de lui être fidèle ! N’était-il pas des postes au-delà des mers, dans des régions encore insoumises, où d’autres sollicitaient chaque jour l’honneur de mourir d’une balle ou de la fièvre ? Il irait.

Et, attirant vivement à lui les derniers numéros d’une collection de journaux militaires, il les parcourut jusqu’à ce qu’il eût trouvé le permutant qu’il cherchait. Celui-ci était là tout près, au régiment d’infanterie de marine de Toulon, et de Vair se mit aussitôt à lui écrire.

Tout à coup, il crut entendre le frôlement d’une main sur la serrure. Quelqu’un pouvait-il chercher à pénétrer chez lui à cette heure ? Il se retourna, très étonné, car il n’attendait personne et les communications de service ne se font pas si tard. Au moment où il se levait pour aller voir, la porte s’ouvrit brusquement et une femme, la figure cachée sous un voile épais, se précipita et vint s’appuyer, comme si elle allait défaillir, sur le premier meuble qu’elle rencontra. Pâle et tremblant d’émotion, il se retint, lui aussi, à sa table ; ses idées l’abandonnaient, et il avait besoin de les ressaisir ; il eût voulu parler, aucune question ne lui venait aux lèvres : il la regardait fixement pour la reconnaître, et cependant il l’avait devinée.

D’une main mal affermie, elle dénouait péniblement son voile ; lorsqu’elle l’enleva et qu’il vit ses yeux dilatés par la terreur de sa grande audace, il eut l’intuition de son sublime excès d’amour, de son absolu renoncement de tout ce qui n’était pas lui, et une folie de reconnaissance exaltée le jeta aux pieds de Mireille. Prosterné, il baisait le bas de sa robe et sanglotait doucement, ne pouvant lui dire tant de choses que l’impétuosité de son cœur l’empêchait d’exprimer. Elle aussi pleurait, dans une détente de son être trop contracté. Enfin, un peu apaisée :

— Je viens, dit-elle, la voix encore altérée, je viens pour que tu m’emmènes, pour que tu me gardes. Pourquoi m’ont-ils refusée à toi, mon bien-aimé, toi bon, noble, grand, toi dont toutes les femmes eussent été fières et qui étais digne d’une bien meilleure que moi ? Pourquoi nous avoir brisés tous deux sans motif avouable, sans apparence raisonnable ? Ta mère eût eu ce droit de me repousser, puisque je ne suis pas de ton rang, m’a-t-on dit ; mais mon père, que peut-il invoquer contre toi, qui as tout et surtout, — si ça devait compter à ses yeux, — le cœur de son enfant ? J’ai tout appris cet après-midi, ta démarche, son refus ; je n’ai pu refouler les larmes qui m’étouffaient, mais je n’ai pas prononcé une parole, pas fait un geste pour l’apitoyer. Hélas ! avec lui, tu sais que c’est inutile, et ma mère, la bonté et la tendresse mêmes, n’aurait pu que pleurer avec moi. Alors, j’ai pris mes dispositions pour m’échapper et je suis venue, puisque je suis à toi dans la plénitude de ma volonté, dans la loi de mon âme, dans la religion de mon serment, à toi à jamais devant tous et surtout devant Dieu, vers qui est montée l’ardente prière de nos fiançailles. Maintenant, l’heure presse. C’est à toi d"y pourvoir. Bientôt l’on s’apercevra de ma disparition et l’on me cherchera. Hâtons-nous. Y a-t-il un train à la gare, un bateau en partance ? Je te suis, tu es mon guide. Emmène-moi. Je t’adore…

Et, se baissant, elle l’attira à elle et leurs lèvres se fondirent dans un premier baiser d’amour.

— Jean, sauve-moi, murmura encore faiblement Mireille.

— Tu as raison, il n’y a pas une minute à perdre, décida tout à coup celui-ci, comme au sortir d’un rêve ; nous avons précisément un train pour chaque direction opposée:le rapide de Paris, que nous nous garderons de prendre, et un omnibus pour Nice, où personne ne nous soupçonnera. Dissimule tes traits adroitement sous ton voile, de manière à ne pas être reconnue et à ne pas attirer non plus l’attention par un excès de précautions; nous nous séparerons à la gare et nous nous retrouverons dans le même compartiment, sans paraître nous connaître. Oh ! ma Mireille, prends courage et n’aie pas peur. Si je t’abandonne à toi-même en commençant, il y va de notre sécurité d’éviter tout ce qui nous ferait remarquer, tout ce qui ferait supposer que nous voyageons ensemble. Cependant, je veillerai de loin sur mon cher trésor, et, quand nous serons sortis de France, rien ne nous contraindra plus et je pourrai, sans crainte, le protéger au grand jour et lui prodiguer le culte de mon adoration passionnée.

Et, soutenant Mireille, il l’entraînait déjà vers la porte, lorsque ses yeux vinrent à tomber sur sa tenue étalée sur son lit ; car, suprême ironie du sort, il était de service au théâtre ce soir-là. Il eut un frémissement. Il ne la revêtirait donc plus… C’était son adieu à son passé de soldat, à toutes ses fiertés. Tout à coup, une idée terrible lui frappa l’esprit… Déserteur ! il serait déserteur ! L’infamie sur son nom, le parjure envers la patrie !

Oui, il n’y avait pas à s’y méprendre. Envoyer sa démission ne suffisait pas, l’acceptation du ministre était nécessaire pour délier des obligations militaires. Partir, c’était le déshonneur sans remède. À la caserne, demain, ses camarades, ses chefs, ses soldats, tout le monde dirait : Le capitaine de Vair est passé à l’étranger ! et on inscrirait son nom, sous six jours, sur le registre des déserteurs. Et s’il acceptait pour lui cette déchéance, comptait-il, par la suite, révéler à cette jeune fille, qui avait cru en lui, comment elle s’était liée, pour la vie, à un être flétri d’une tare ineffaçable ? Sinon, elle l’apprendrait par d’autres ; et quel amour résisterait au dégoût d’une telle découverte ! Allons, il n’y avait pas à hésiter : perdre Mireille, la faire souffrir à en mourir, traîner soi-même le fardeau d’une existence désespérée, en attendant la mort libératrice ; sacrifier impitoyablement deux êtres dont le bonheur n’avait pas voulu, toutes les douleurs sur leurs deux têtes, tout… mais non la vouer à l’ignominie en s’y vouant soi-même pour l’obtenir !

Et alors, d’une voix vibrante et saccadée par l’émotion, Jean, la soutenant entre ses bras, tout en plongeant ses yeux dans les siens, laissa déborder son cœur.

— C’est impossible, ma Mireille, disait-il, c’est impossible, parce que ton amour m’est plus cher que le bonheur de ma vie et que je le tuerais sous ma honte, si je partais. Je ne suis pas libre, tu me l’avais fait oublier. Cet uniforme me l’a rappelé heureusement. Demain il eût été trop tard, j’aurais été déjà sur le chemin de la désertion, de l’abandon de mon drapeau… Pardonne mon égarement d’un moment ; l’enivrante pensée de posséder tout ce que j’aime m’avait rendu fou, je ne voyais que la minute présente. Mais il y a l’avenir, qui ne peut être entaché de félonie et d’opprobre sous le regard de la bien-aimée. Ton âge, ta sainte pureté, te livrent encore aux seules inspirations de ton cœur. Hélas ! moi, j’ai l’austère devoir de prévoir pour nous deux ; et, puisque tu m’as choisi pour époux et conseil, de t’indiquer la voie, dussé-je y rompre nos cœurs ! Écoute, je vais te quitter, je ne sais quelle durée s’imposera à notre séparation… Ne pleure pas… je suis à toi à jamais ;.. si je ne te revenais pas, alors c’est que je serais mort avec ton cher souvenir enfermé au plus profond de mon cœur ; mais je te reviendrai, la fatalité qui s’acharne sur nous se lassera. Tu es ma femme devant Dieu, attends-moi. Je vais hâter notre réunion ; j’y emploierai toutes mes forces, mes facultés, toute mon âme ; j’irai loin, je m’exposerai tant que la gloire me sourira peut-être. N’est-ce pas le meilleur moyen de faire revenir ton père sur son refus, lui qui n’admet que les gens arrivés ?

Et maintenant, avant de nous dire adieu, ma Mireille adorée, maintenant que je me suis immolé à mon devoir pour rester digne de toi, merci de ta sublime folie d’amour, merci d’avoir voulu tout quitter pour me suivre, merci. Oh ! merci de ce gage de tendresse infinie, de ce suprême bienfait, de ce nouveau et si absolu don de toi-même. Bénie soit l’inspiration de ton âme, cher ange, qui, d’une journée maudite, a su faire pour moi un inexprimable bonheur. Va, le souvenir d’un tel instant m’aidera à vivre pour te conquérir…

Mais ses paroles n’étaient plus que des sanglots, et il tenait Mireille étroitement serrée sur son cœur. Ce qu’il avait dit pour la rassurer, il n’y croyait pas. Heureusement qu’il était trop tard pour revenir sur son sacrifice ; le train était parti, sans quoi aurait-il eu la force de dompter jusqu’à la fin la révolte de son être et n’eût-il pas emporté la bien-aimée dans ses bras au bout du monde, afin de l’avoir à lui malgré les autres ? Vraiment il était à bout de force, à bout de lutte.

À travers sa propre douleur, Mireille eut l’intuition de cette atroce souffrance ; elle fixa sur lui ses yeux où brillait un sombre éclat malgré ses pleurs :

— C’est donc fini, mon Jean, murmura-t-elle à voix à peine intelligible, tu l’as décidé, n’es-tu pas mon maître ? Je te comprends, tu es noble comme l’honneur ; je t’aime ainsi, je t’admire, je suis tienne à jamais. Et maintenant que ton sacrifice est fait, il ne faut pas qu’il soit inutile, il ne faut pas qu’on me découvre sortant d’ici. Prends-moi dans tes bras, Jean, cette dernière fois ; ne crains rien, j’aurai du courage, aie foi au triomphe de notre invincible amour.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

S’arrachant enfin à son étreinte éperdue, elle s’enfuit, aveuglée par les larmes, chancelante, défaillant presque, et vint tomber sur un des bancs de l’allée des Capucines, où elle resta jusqu’à ce que la conscience lui revint de l’heure, de l’endroit où elle se trouvait, du fiacre qui l’avait amenée et qui stationnait non loin de là.