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Sébastopol et la Chersonèse, souvenirs de voyage

Sébastopol et la Chersonèse, souvenirs de voyage
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 6 (p. 349-386).
SEBASTOPOL
ET LA CHERSONESE
SOUVENIRS DE VOYAGE

Sébastopol n’est pas encore relié à la Russie par un chemin de fer en activité ; mais d’Odessa à la baie du Sud c’est en bateau à vapeur l’affaire d’une vingtaine d’heures. Quand la mer est calme, le voyage a son charme. Les repas en commun, les causeries sur le pont, établissent bien vite une certaine intimité entre les voyageurs : en quittant le bateau, j’avais des amis sur tous les points de la presqu’île. Il faut garder un peu de son temps et de son attention pour les passagers de troisième et de quatrième classe. Ils sont la plèbe de la « cité flottante ; » mais ils ont conservé les types et les costumes nationaux ; Assis, couchés pêle-mêle sur des nattes ou des peaux de mouton, ils représentent toutes les races de l’Europe orientale. Voici le Juif en longue lévite, avec ses bottes éculées, avec ses oreilles de chien en avant des tempes, ces rides multiples du front, ces singuliers plis de la bouche qui indiquent à la fois la souffrance et la réflexion ; au matin, il ne manque jamais de revêtir le voile noir et blanc, de s’attacher sur le front le phylactère et de psalmodier à mi-voix les versets du Livre. Accroupi avec sa longue pipe, son turban, ses larges braies, ses gros pieds et ses jambes demi-nues, avec sa figure à la fois placide et farouche, un Turc semble rêver aux vicissitudes du croissant. Des Tatars, il y en a de plus d’une sorte : ordinairement les traits réguliers sous le hâle, le profil hellénique, les grands yeux noirs semblent protester contre cette origine : beaucoup des Tatars du sud en effet ne le sont que de nom et de religion ; ce sont les descendans islamisés des anciennes peuplades grecques ou barbares de la Tauride. Voici deux femmes turques enveloppées de voiles d’une blancheur douteuse ; sans se cacher précisément le visage, elles évitent les regards du public ; en revanche elles ne se font pas faute de montrer leurs orteils, qu’abandonnent à tout moment les babouches, et qui sont rougis de henné. De tout le jour et de toute la nuit, elles n’ont bougé de place. Voici des Grecques, bien reconnaissables malgré le costume occidental. Enfin, assise dans un coin sur ses talons, avec une robe d’indienne rose, un pantalon rose qui se serre à la cheville, des babouches à bout recourbé, un profil en lame de couteau, noire comme on pourrait l’être à Ceylan, une vieille bohémienne, une tsigane, sa courte pipe en terre entre ses dents noircies, agite dans ses mains fatidiques des fèves et de petits cailloux, et dit la bonne aventure aux soldats et aux paysans russes qui l’entourent.

Quand on perd de vue Odessa, on est en pleine mer, — nulle terre à l’horizon ; mais au matin du second jour les rivages escarpés de la Crimée, avec leurs teintes fauves, couleur de feuilles d’automne, commencent à émerger. Bientôt apparaît la petite ville d’Eupatoria, disposée tout entière sur le rivage comme pour ne laisser rien perdre d’elle-même. L’œil est séduit par une assez belle coupole qui semblerait devoir appartenir à quelque Sainte-Sophie ; c’est une des seize mosquées de la ville. Eupatoria est aussi peu russe que possible : sur ses 7,000 ou 8,000 habitans, il y a moitié de musulmans, plus 200 israélites orthodoxes, plus 1,200 ou 1,300 juifs de la secte karaimite, fort répandue en Crimée, plus des catholiques et des arméniens, qui les uns et les autres ont leur église. Dans la campagne, les Tatars forment les six septièmes de la population. A droite du port, nous voyons tourner les ailes et les roues d’une infinité de moulins ; on m’explique qu’un des objets principaux du commerce d’Eupatoria, c’est l’envoi à Constantinople du blé russe réduit en farine. Nous levons l’ancre. Le rivage affecte la forme d’un haut plateau par les brèches duquel s’échappent le Boulganak, l’Alma, le Belbeck, la Katcha, petits ruisseaux désormais fameux ; nous approchons de Sébastopol.


I. — SEBASTOPOL ET LA KARABELNAÏA.

A entendre ce grand nom voler de bouche en bouche parmi les passagers, on ne peut se défendre d’une certaine émotion. Inkermann, Balaklava, Traktir, le Mamelon-Vert, Malakof, tout un monde de souvenirs glorieux et terribles vous envahit l’imagination. Ce qu’on voit d’abord de Sébastopol, c’est une grande pyramide solitaire au milieu des landes : cette pyramide est une église, et ces landes sont un cimetière. Quand on arrive à l’entrée de la baie, on a devant soi, étalée en amphithéâtre, une cité à l’aspect, aux teintes étranges. Pas de toits aux tuiles éclatantes, pas de coupoles d’or, nul bruit, nulle couleur. Avant d’avoir entrevu aucun détail, on a comme une impression funèbre, et à mesure que l’on distingue les longues files de maisons en ruines, les monumens effondrés, les pans de murailles croulans, les rangées de fenêtres sans vitres, la première impression ne fait que s’accroître. Ce n’est pas une ville qu’on a sous les yeux, c’est un de ces « cadavres de villes » dont parle Cicéron. Groupés sur le pont, les passagers contemplent ce mélancolique panorama. Les habitans qui reviennent chez eux, les officiers de marine désignent aux étrangers l’église en construction de Chersonèse, tout emmaillottée d’échafaudages, la nouvelle cathédrale de Sébastopol, encore inachevée, le monument de Lazaref, le bastion fameux de Malakof. A notre gauche sont les fortifications du côté nord : le fort Constantin qui commande l’entrée de la rade, le fort Michel un peu plus loin, massives constructions en pierres de taille avec un triple rang de batteries. Constantin a cent dix embrasures, Michel quatre-vingt-dix. Ils ne semblent pas avoir souffert du siège : les matelots racontent que leurs murailles de granit repoussaient le boulet ; la vérité est qu’ils n’ont pu être attaqués sérieusement. En revanche, sur le côté sud, les forts Nicolas et Paul, qui leur faisaient face, ont totalement disparu : il n’en reste que des amas de terre et de décombres. Nous avons franchi l’endroit où s’étendait, du fort Nicolas au fort Constantin, la chaîne du port, puis le point où furent engloutis, pour fermer l’entrée de la rade, six bâtimens russes. Le souvenir de plusieurs d’entre eux, comme les Douze-Apôtres, auquel se rattache une légende, vit encore dans la mémoire du peuple. Beaucoup plus avant dans le golfe sont ensevelis les derniers navires de la flotte : le Vladimir, le Chersonèse, l’Odessa, détruits par les Russes le jour de l’évacuation. Depuis lors on a essayé de débarrasser le port de ces débris qui l’obstruaient. Il y a quelques années, un industriel américain et plus récemment un négociant russe se sont mis à l’œuvre. On n’a pu enlever que la partie supérieure et la garniture des bâtimens, la cale et la quille sont restées au fond. Parfois, en vous promenant sur la rade, vous rencontrez une barque montée par des gaillards nus comme des statues, rouges comme de la brique, et dont le hâle et l’eau de mer semblent avoir tanné la peau : ce sont des plongeurs, des pêcheurs d’épaves.

Comme le steamer est obligé de décrire un arc de cercle pour passer de la grande rade dans la baie du Sud, qui est perpendiculaire à la rade, à mesure qu’il accomplit son évolution, le point de vue change continuellement. Tour à tour le regard plonge jusqu’au fond des baies secondaires, celles de l’Artillerie et de la Karabelnaïa. Les églises, les grandes mines, se montrent à nous sous des aspects différens ; à tou moment on est désorienté. Enfin nous arrivons au débarcadère de la Compagnie, sur la berge occidentale de cette baie du Sud qui sépare nettement la ville proprement dite de la Karabelnaïa. En mettant pied à terre, on se trouve presque sur la place Catherine, — c’est le nom de l’impératrice qui donna la Crimée à la Russie. Sur la place Catherine prennent naissance les deux artères principales de Sébastopol, qui, après avoir cheminé presque parallèlement, vont se rejoindre à une autre place, celle du Théâtre. La rue Catherine suit le rivage de la baie ; la rue de la Mer s’éloigne de la baie pour parcourir la ville. Les autres rues de Sébastopol sont plutôt des ruelles, mal alignées, encore plus mal nivelées, qui grimpent et descendent, tournent et s’enchevêtrent sur le flanc de la colline qui porte Sébastopol. Les rues Catherine et de la Mer étaient autrefois synonymes de richesse, de magnificence architecturale. Là étaient les belles maisons, les luxueux magasins, les grands édifices. Quand les habitans de Sébastopol vous racontent ces splendeurs disparues, on peut craindre de leur part un peu d’exagération. L’imagination, le souvenir, embellissent et colorent tout ce qu’ils touchent. « Ici, dit M. Kondaraki en parlant de la place Catherine, ici se réunissait la plus brillante société ; ici retentissaient les orchestres de musiciens ; ici, sur les degrés de marbre, s’asseyaient des femmes enchanteresses ; ici resplendissaient les chefs-d’œuvre de la statuaire. Il y avait encombrement d’équipages, tandis qu’au pied de l’escalier de marbre se balançaient les coquettes gondoles dont la fantaisie variait les formes… Non loin de là s’élevait le magnifique hôtel du Club, qui pouvait rivaliser avec les plus beaux de l’Europe. Dans la rue Catherine, à pied, à cheval, en voiture, s’ébattaient les heureux enfans de cette Palmyre taurique. Les maisons en belles pierres de taille, sorties des carrières d’Inkermann, avec leurs façades sculptées, sans viser ni à la masse ni à la hauteur, séduisaient cependant tous les regards par la beauté de leur architecture, une irréprochable symétrie, par le fini du travail. Presque toutes étaient ombragées d’arbres, partout des jardins, partout des rigoles d’eau fraîche… » Pour l’habitant de l’intérieur, habitué aux maisons, aux cités de bois de la Grande-Russie, Sébastopol et les villes de la Nouvelle-Russie en général ont une beauté singulière. Elles sont en pierre ! Odessa, Kertch, Nikolaïef, excitent les mêmes enthousiasmes. C’est « l’Europe de pierre, » suivant l’expression de M. Solovief, qui se révèle ici à « l’Europe de bois. » Ce que le Moscovite admire encore à Sébastopol, et ce qui est admirable en effet, c’est la rade. La mer est toujours une nouveauté, une surprise pour qui vient de l’Oka ou de la Kama. Ce qui reste des édifices détruits justifie en partie ses regrets et ces admirations ; mais ce sont précisément les beaux quartiers qui ont Je plus souffert. Ceux du peuple et du petit commerce, le Bazar par exemple, ont été moins exposés aux projectiles, mieux garantis par la hauteur qui les domine. Ce sont les pauvres aussi qui ont reconstruit le plus vite leurs modestes habitations : les riches demeures, par la disparition presque totale des classes riches, restent désertes et désolées.

J’entre dans cette fameuse rue Catherine : à droite, à gauche, des pans de murs, des tas de moellons, des empilemens de vieilles poutres. Vingt ans se sont écoulés depuis l’expédition de Crimée, et le spectacle que j’ai sous les yeux est celui qu’offrait à Strasbourg le faubourg de pierre au lendemain de la capitulation. Or Strasbourg, Thionville, Longwy, Saint-Cloud, les villes les plus maltraitées par le pétrole et l’artillerie prussienne, se sont relevées, quelques-unes plus belles, de leurs décombres ; à Sébastopol, il semble que le dernier projectile vient de tomber, que le dernier incendie vient de s’éteindre. Ce sont les horreurs de la guerre vingt ans après la guerre. Ces ruines n’ont même pas ce qui console, ce qui cache un peu la nudité des ruines : pas d’herbe, pas de lierre, pas de plantes grimpantes. Comme sur certains points de la ville on commence à rebâtir, la poussière blanche qui s’élève des constructions se mêle à la poussière grise qui sort des décombres. Par les plus beaux jours, elle emplit l’atmosphère à vous gêner la respiration. Dans cette poussière, on enfonce jusqu’à la cheville. C’est elle qui donne à toute la ville, aux maisons qui se construisent comme aux édifices détruits, cette teinte uniforme, ce glacis crayeux qui caractérise si singulièrement Sébastopol. Sans elle, la coupole de la nouvelle église serait bleue, et celle de l’ancienne serait verte ; sans elle, le panorama serait égayé par le vermillon de quelques toits, par la verdure des arbres contrastant avec la blancheur des pierres d’Inkermann. Au reste, les tons jaunâtres des bastions et des hauteurs environnantes s’harmonisent assez bien avec les tons pâles de la ville. Ce n’est pas un paysage, c’est une grisaille. Une palette serait de trop pour peindre Sébastopol, le crayon suffit ; la photographie même lui donne un éclat que n’a pas la nature. Ces ruines, comme toutes celles que fait notre siècle, sont assez prosaïques. Pourtant, quand vous les mettez entre la rade et vous, que leurs silhouettes se détachent sur ces beaux flots, que les fenêtres disjointes encadrent de magnifiques carrés d’azur, il semble qu’on soit transporté sur quelque rivage fameux de la Grèce ou de l’Italie méridionale. « Cela ressemble à Pompéi, » aurait dit un visiteur auguste.

La première maison de la rue Catherine, c’est ce club de la noblesse, qui « pouvait rivaliser avec les plus beaux de l’Europe. » Il n’en reste que les murs. Les églises de Saint-Nicolas et de Saint-Michel, sur le rivage de la baie, ne sont si fraîches que parce qu’on les a reconstruites. Cette autre ruine fut la bibliothèque des officiers, Sur ses anciennes splendeurs, les descriptions ne tarissent pas. Des sphinx accroupis aux deux côtés du large perron, des statues de marbre sur la terrasse italienne, des bas-reliefs de Ramazanof, des escaliers de marbre avec des rampes de bronze, des armoires d’une seule pièce, en bois des îles,… nos bombes, puis la torche des Russes, ont tout détruit. Quand ceux-ci évacuèrent la ville, ce fut l’incendie de cet édifice qui donna le signal de l’embrasement général : à la bibliothèque, à la cathédrale, on avait préparé des bûchers, de même que sous les magasins et les casernes on avait préparé des tonneaux de poudre. Heureusement que les livres et les collections précieuses avaient été d’assez bonne heure expédiés sur l’intérieur. Pirogof trouva la place libre pour y installer sa principale ambulance, le théâtre de ses redoutables opérations. Presqu’à l’autre bout de la rue, sur la hauteur à droite, s’élève une ruine presque classique. On dirait un parthénon ou un theseum : une colonnade ionienne entoure le naos, et, si le toit s’est effondré, l’architrave est restée. Ce temple est une église, celle de Saint-Pierre et Saint-Paul. L’orthodoxie s’accommode, surtout dans la Russie méridionale, de cette architecture païenne. Ces monumens helléniques sont si bien à leur place dans ce pays à moitié grec, sur ces hauteurs nues comme des montagnes de l’Attique, baignées par une mer bleue comme l’Archipel ! J’ai vu des églises semblables à Théodosie et à Kertch, l’ancienne Panticapée. En continuant l’exploration de cette rue, autrefois si vivante et où je me trouve presque aussi seul que sur la grande route, j’arrive aux ruines du théâtre et bientôt à la rue de la Mer. Celle-ci n’a pas été moins maltraitée que la première. Pendant le siège, les projectiles y tombaient si dru qu’on l’avait surnommée la Vallée de la mort. Elle paraît cependant un peu plus animée : c’est une voie moins aristocratique, plus commerçante. On me signale des établissemens français et un magasin anglais assez bien fourni. Parfois derrière une grande façade toute délabrée se cachent deux ou trois masures construites à la hâte pour des familles du peuple. Elles vivent là dans leur trou comme des rats qui ont fait leur nid dans les décombres d’un palais.

Entre la rue Catherine et celle de la Mer s’élève une terrasse étroite et allongée qu’on appelle le Boulevard. C’est une sorte de jardin qui ne semble pas avoir 100 mètres de long et sur lequel on monte par un escalier assez raide. On y trouve un café, un club et une colonne surmontée d’une trirème en bronze. C’est le monument dédié à Kazarski en mémoire du combat qu’il soutint avec un simple brick contre deux vaisseaux turcs (1829). Avant d’engager cette lutte inégale, tout l’équipage avait juré de faire sauter le navire plutôt que de se rendre ; on avait préparé la mèche avec laquelle le dernier survivant devait mettre le feu aux poudres. « En exemple à la postérité ! » porte l’inscription. Le Sébastopol de 1854 ne s’est pas montré indigne de Kazarski. La végétation de ce jardin suspendu est souffreteuse comme celle des boulevards d’Odessa : de maigres arbrisseaux au feuillage poudreux ; mais la vue est magnifique. Le soir, il y a société dans le jardin et les salons du club ; cette année même, grâce aux jeunes officiers du camp, on a pu organiser des bals tous les dimanches. On ne peut blâmer les Sébastopolites de danser ainsi sur le volcan éteint ; pendant le siège, ils se réunissaient autour de ce même monument et écoutaient la musique militaire en dépit des bombes et des fusées à la congrève.

L’église inachevée qui domine Sébastopol et par-dessus les bastions regarde au loin dans la campagne est dédiée à saint Vladimir, prince de Kief. Sous sa coupole reposent les trois grands amiraux qui moururent pendant le siège : Kornilof, Istomine, Nakhimof. Tous trois tombèrent presqu’à la même place, sur ce bastion qui porte le nom du premier et que couronne la tour Malakof. Kornilof y eut la cuisse emportée, Istomine la tête broyée par un boulet, Nakhimof le front percé d’une balle. Ces morts tragiques comptèrent parmi les grands événemens du siège. Les trois amiraux étaient pour le marin, pour le soldat, pour l’habitant, un exemple continuel d’intrépidité ; on les voyait toujours aux endroits les plus exposés, ils affectaient de mépriser toute précaution. « On ne peut se cacher d’un boulet, » répétait encore Istomine un instant avant d’être frappé. Nakhimof s’était arrêté près d’une embrasure : une balle française vint ricocher près de lui. « Ils ne tirent pas mal, » dit-il froidement. Une seconde balle l’atteignit mortellement.

Si nous passons à la Karabelnaïa, les ruines se dressent à la fois plus désolées et plus imposantes. Là sont les débris de ces docks qui excitèrent en 1834 l’admiration du duc de Raguse, et qui ont coûté à la Russie plus de 18 millions. Pour remplir les bassins, on avait fait un canal qui allait chercher l’eau de la Tchernaïa aux sources mêmes de cette rivière, et qui comprenait dans son parcours 621 mètres de tunnel et 219 mètres d’aqueducs. La construction ne fut terminée qu’à la veille de la guerre ; naturellement la démolition commença presque aussitôt. Ces immenses bâtimens à trois étages qui dominent à la fois la baie du Sud et celle de la Karabelnaïa sont les casernes de la marine, qui pouvaient loger 6,000 hommes. Plus de toit, des fenêtres vides ; leur masse énorme les a seule préservées d’une destruction totale. Les casernes ne se trouvaient couvertes contre nos projectiles ni par le quatrième ni par le troisième bastion. Il y avait là un défaut dans la cuirasse de Sébastopol ; entre ces deux collines passait continuellement un ouragan de fer, C’est devant ces casernes que s’élève aussi haut qu’elles la gigantesque statue de Lazaref. L’amiral Lazaref, qui commanda la flotte de la Mer-Noire pendant dix-sept ans, de 1834 à 1851, fut le véritable fondateur de Sébastopol. Sans doute, il eut de dignes prédécesseurs, et il est piquant d’avoir à citer parmi les créateurs d’une ville que devait détruire une expédition anglo-française un Français et un Anglais, le marquis de Traverse et l’amiral Mackensie. C’est sous Lazaref que s’élevèrent, à l’entrée de la rade, ces redoutables forts qui, à chaque salve, pouvaient accabler de 600 boulets une flotte ennemie engagée dans le port ; c’est sous lui que furent commencés les docks et le grand aqueduc, que fut bâtie la nouvelle amirauté, que la baie de la Karabelnaïa fut approfondie et agrandie, que les casernes colossales mirèrent dans la baie leurs centaines de fenêtres. Il fit une chose plus grande encore : il créa la flotte de la Mer-Noire ; il lui donna non-seulement un excellent matériel, mais cet esprit de corps, ces habitudes d’ordre, de discipline, de célérité dans les opérations, qui firent d’elle une des plus admirables corporations maritimes de l’Europe. Si donc Sébastopol fut, ville et flotte, corps et âme, la création de Lazaref, si Lazaref fut en quelque sorte l’âme de Sébastopol, il était juste de lui dresser une statue au promontoire le plus apparent, là où sa masse de bronze, noire silhouette encore indistincte, frappe tout d’abord les nouveaux arrivans. L’érection de ce monument avait été décidée avant la guerre de Crimée, elle n’eut lieu qu’après. Lazaref devait se dresser sur Sébastopol debout, jouir de sa puissance et de sa gloire, se complaire dans cette création florissante, comme ces héros protecteurs auxquels les cités grecques élevaient des statues colossales. Maintenant ce n’est pas la splendeur, c’est la désolation de Sébastopol qu’on lui donne à contempler. Il semble se pencher mélancoliquement sur sa ville incendiée, sur sa rade veuve de vaisseaux. Il reste toujours le génie et l’âme de la cité, mais un génie qui semble pleurer sur des ruines, une âme en peine, arrêtée parmi des tombeaux, expiant par un chagrin d’outre-tombe quelque péché d’orgueil. Si nous en croyons les anciens, on vit parfois les statues des immortels, les figures de bronze et de marbre, se mouiller de larmes plus qu’humaines. Pareille chose dut advenir à Lazaref lorsque dix ans après sa mort on dressa sa statue sur le haut piédestal de la Karabelnaïa, et qu’on le força de mener le deuil de la cité morte. Dans ce grand cimetière de Sébastopol, le monument de Lazaref semble bien un monument funèbre.

Sébastopol avant la guerre ne devait pas avoir plus de 8,000 âmes de population. Pour arriver au chiffre de 45,000 que donnent quelques écrivains, il faut y ajouter 37,000 soldats ou marins. Aujourd’hui elle n’a plus que 6,000 âmes, et cette fois il faut comprendre dans ce chiffre environ 2,500 militaires en activité de service ; les soldats en congé définitif forment, avec leurs familles, plus de 2,000 âmes. Que reste-t-il pour la population purement civile ? Beaucoup d’anciens soldats et marins qui ont servi dans la flotte de la Mer-Noire ou dans l’armée de 1854 se sont fixés à Sébastopol, soit par attachement pour une ville dont ils avaient partagé les souffrances, soit qu’ils n’aient pas eu les moyens de se transporter ailleurs. Les gens du peuple auxquels j’ai eu affaire, cochers, bateliers, commissionnaires, petits marchands, gardiens de monumens, étaient presque tous, comme nous disons nous-mêmes, de vieux Criméens. Avec ces élémens, on comprend que Sébastopol ne soit pas très animé. Il n’a en somme ni commerce, sauf celui de détail, ni industrie, sauf une fonderie. Ce n’est pas une ville universitaire, puisqu’on n’y a même pas un gymnase. Il n’y a plus de théâtre, sauf une scène de société où jouent des amateurs. Je ne sais si on y trouverait une imprimerie, mais j’ai vainement cherché un libraire. En fait de presse locale, je n’ai jamais rencontré que le Message d’Odessa. L’éclairage est médiocre et rappelle celui de nos villages : d’ailleurs à quoi bon un luxe de becs de gaz parmi ces démolitions ? Sébastopol n’a pas de présent, il ne vit que de son passé. Du coup qui l’a frappé il s’est affaissé, replié sur lui-même. Les souvenirs de 1854 y sont d’hier comme les ruines. C’est de la guerre que s’entretiennent le plus volontiers les gens qui se cherchent dans cette nécropole. Adressez-vous à n’importe qui : vous êtes assuré de faire votre récolte d’anecdotes et de souvenirs inédits. L’hôtelier chez qui je suis descendu me racontait comment il avait reçu une décoration pour les soins donnés aux blessés. Son hôtel est un monument historique : c’est là que demeurait Nakhimof. Çà et là une lampe montée sur un obus, un biscaïen qui sert de presse-papier, un boulet encastré dans un mur, sont une occasion de récits. Cette ferraille est à la mode après vingt ans, comme elle le fut chez nous au lendemain de la guerre prussienne. Dans une société, surtout s’il y a des étrangers, vous entendrez parler du général Khroulef, de l’amiral Nakhimof, du soldat Kochka. Si vous attrapez au vol ces mots-ci : « sévère pour les officiers,… les soldats l’adoraient, » c’est de l’amiral qu’il s’agit ; on vous contera tous ces traits d’audace, toutes ces bizarreries qui faisaient de lui comme un autre Souvarof, l’idole des masses. Si l’on rit, si l’on répète souvent : « Quels bons tours il jouait aux Anglais ! » c’est de Kochka qu’il est question. Qui ne connaît Kochka à Sébastopol ? Arrêtez le premier venu et mettez-le sur ce chapitre ; il vous dira que Kochka était un ivrogne et une mauvaise tête, mais quel audacieux ! quel gaillard ! Un jour on aperçut sur le revers des tranchées anglaises le cadavre d’un officier de marine russe tué dans une des surprises de la nuit. Ce spectacle affectait péniblement les marins, car ils ont un culte pour les morts. Kochka était là : il demande et obtient non sans peine la permission d’aller reprendre le corps. Avant le lever du jour, il revêt un sac à terre, se met à ramper lentement, lentement comme un vrai chat (kochka) qu’il était, se confondant avec la couleur jaunâtre du terrain. Il arrive ainsi derrière les ruines d’une ferme occupée par les Anglais. Le soleil se levait ; plus possible d’avancer ! Il attendit tout le jour, tout un long jour sans pain, ayant négligé d’emporter avec lui des provisions. Le soir venu, il saisit le moment où les Anglais changeaient les postes, rampe activement vers la tranchée, enlève vivement le cadavre, et, le chargeant sur son dos, se met à courir. Un sac à terre qui court, un mort qui prend la fuite, c’était plus qu’il n’en fallait pour étonner une sentinelle britannique. Kochka était déjà arrivé à moitié du chemin quand la fusillade éclata. Cinq balles tombèrent dans le cadavre, Kochka n’eut pas une égratignure, et l’amiral Pamphilof lui décerna la croix de Saint-George. Un autre jour, il aperçoit entre les deux lignes un cheval échappé, un magnifique cheval anglais que personne n’osait aller prendre. Kochka se charge de l’aventure. Il simule une désertion ; du rempart, on tire à poudre sur lui ; les Anglais au contraire lui font des signes d’amitié. En effet il court, il court vers leurs tranchées ; mais brusquement il fait un crochet, attrape le cheval par la crinière, l’enfourche prestement, et, penché sur la croupe, revient au galop vers les siens, aiguillonné par la fusillade. On m’a dit que Kochka vivait encore ; je ne sais trop si le reste de sa carrière a répondu à d’aussi brillans débuts.

Il serait intéressant de savoir quel souvenir les habitans de cette ville si maltraitée ont gardé des envahisseurs et en particulier des Français. La haine a-t-elle survécu à la guerre ? n’est-elle pas ravivée sans cesse par le spectacle de tant de désastres ? Dans une petite brochure sur Sébastopol, qui est d’ailleurs une assez médiocre compilation d’ouvrages meilleurs, on trouve une série de provocations au fanatisme religieux. On y maudit les Français et les Anglais, qui se sont faits contre la sainte Russie les champions du méprisable, de l’odieux turban. C’est par leur crime que les chrétiens d’Orient gémissent encore sous le joug des Turcs, qui les accablent d’avanies. Tout musulman, comme on sait, a le droit d’obliger un chrétien à lui céder le haut du pavé, à descendre de voiture pour le saluer. Il a le droit de lui prendre sa femme et sa fille, et ne le traite jamais que de giaour, c’est-à-dire de chien. Les auteurs de cette guerre sacrilège ont reçu leur châtiment : la France a été écrasée et humiliée par les « intelligens Prussiens, » justes ministres des vengeances divines ; Napoléon III, honteusement chassé de sa patrie, est allé mourir en exil, etc. Je ne crois pas que ce soit là le sentiment qui domine. Les gens instruits savent que cette guerre si cruelle a été faite loyalement, que le Turc n’est pas si noir, et que les Russes ont allumé beaucoup des incendies qu’on met à notre charge. Quant à la masse, elle sent instinctivement que la guerre de Crimée sert de point de départ à cette transformation de la Russie dont on ressent les effets bienfaisans même parmi les ruines de Sébastopol. Un homme du peuple me disait en propres termes : « Après tout, nous avons des obligations aux Français ; sans cette guerre, nous aurions peut-être encore le servage. Et quelle abomination que le servage ! On vendait les gens comme des bêtes, on donnait vingt paysans pour un chien de chasse ! »

Parmi les rares constructions nouvelles de cette ville, on remarque dans la rue Catherine un gracieux édifice à l’italienne. C’est la maison du célèbre général Totleben, qui en a fait le musée militaire de Sébastopol [1]. Même en son absence, la maison est constamment ouverte aux visiteurs. Dans la cour sont exposés des mortiers, des canons de fonte, des projectiles de toute sorte, depuis les boîtes à mitraille jusqu’aux fusées à la congrève. Les salles sont ornées des portraits, photographies ou lithographies, de tous ceux qui ont contribué à la défense. On n’a oublié ni les sœurs de charité, ni les grandes dames ou actrices illustres qui se sont assises au chevet des blessés, ni les chirurgiens en renom, comme Pirogof. Kochka y figure au milieu d’un groupe de ses camarades. Les empereurs Nicolas et Alexandre II, les grands-ducs qui sont venus encourager les troupes à la veille d’Inkermann, ont les honneurs de la peinture à l’huile. Ici des modèles de vaisseaux russes ou alliés ; là, sous un globe, la casquette blanche de Nakhimof déchirée par la balle qui le tua. Sur les tables sont étalés des plans, des cartes, des albums de vues. L’un de ces derniers, d’origine française, est intitulé les Ruines de Sébastopol, et porte à la première page, comme portrait d’auteur, celui de Napoléon III. Les murailles sont tapissées de gravures, françaises, anglaises, russes, allemandes, représentant des scènes de la guerre d’Orient. On y trouve à la fois des caricatures occidentales contre l’armée russe et les gravures destinées à échauffer le patriotisme moscovite : voici dans une isba de paysans la Bénédiction du conscrit par ses vieux païens, le portrait du vétéran de 1812 qui donna l’exemple de s’enrôler dans les milices, etc. ; puis des batailles, charges de cavalerie, assauts, enlèvemens de redoutes. A voir tant de fusils braqués, tant de sabres levés, une telle animosité sur le visage des combattans, on est tout surpris de ne Plus comprendre ces colères, et l’on sent combien ces temps sont loin de nous, combien le monde a changé depuis 1854. Enfin une bibliothèque assez complète renferme les auteurs de toute nation qui ont écrit sur la guerre d’Orient, depuis Kinglake jusqu’au maréchal Niel, depuis les grandes études militaires de Totleben jusqu’aux souvenirs de tranchées et de bivouac dus à nos guerriers littérateurs.


II. — SUR LA RADE. — LE CÔTE NORD ET INKERMANN.

Sébastopol et la Karabelnaïa sont séparées du côté nord, qui resta jusqu’à la fin au pouvoir des Russes, par toute la largeur de la rade. Il faut se rendre au Port du Comte, embelli par Lazaref d’un magnifique perron et d’une colonnade à la grecque. Le prix du passage en barque est assez modique : l’administration a pris soin de le taxer. Le passage de la rade est en effet, comme le pain, une dépense de première nécessité : il faut songer qu’à Sébastopol il n’y a de pont ni sur la rade, ni sur la baie du Sud, et que des centaines de bourgeois, d’ouvriers, de soldats, de paysans, ont quotidiennement à faire la traversée. Pour l’étranger, il n’y a rien à voir au côté nord que le cimetière russe, à moins qu’il ne s’intéresse aux fortifications, aux casernes ou aux slobodes qu’habitent les familles d’ouvriers et de marins. Le cimetière se déploie en un polygone irrégulier sur le flanc d’un mamelon. On peut dire qu’il s’y étale, car on le voit de partout. La Russie a tenu à ne pas cacher son deuil ni ses regrets. Les gens du peuple ne parlent de cette sépulture qu’avec une remarquable expression de sérieux. Ils l’appellent le « Cimetière des cent mille hommes. » A les entendre, les Russes auraient fait des pertes bien plus terribles encore. « Songez donc, me disait l’un d’eux, cent mille hommes rien que dans un cimetière ! C’est par millions que les nôtres sont morts ! » L’arithmétique du peuple n’est point avare de zéros ; cependant il est certain que bien d’autres sont morts de leurs blessures dans les ambulances de Simphéropol, de Baktchi-Séraï, de Nikolaïef. Qui pourrait compter ceux qui périrent de froid et de faim dans les steppes de la Crimée septentrionale ? On n’a enseveli au côté nord que ceux qui succombèrent dans Sébastopol. Chaque jour, on allait chercher leurs corps au côté sud. Là, près du fort Paul, on apportait les morts de la Karabelnaïa, du bastion Malakof, du Grand-Redan ; près du fort Nicolas, ceux de la ville proprement dite, ceux du Bastion-Central, du bastion du Mât, de la Quarantaine. Ces deux points du rivage méridional étaient un funèbre rendez-vous : des chariots ou des civières amenaient les cadavres, des barcasses venaient les y prendre. Arrivés au côté nord, on les ensevelissait dans de grandes fosses creusées çà et là. Après la paix, on procéda à l’exhumation de tous ces corps, et l’on concentra en un seul tous ces cimetières dispersés. A l’entrée de ce champ du repos, de chaque côté de la grille en fer, des canons de fonte semblent monter la garde. Le cimetière est bien entretenu : sur toutes les tombes des fleurs, des arbres partout, une variété infinie de monumens. Un vieux gardien vous fait les honneurs de ce musée funèbre. Voici d’abord le buste du général Khroulef, un des héros du bastion Malakof : des traits accentués, une expression énergique, celle qu’il devait avoir en ramenant au combat pour la dernière fois ses soldats ébranlés. Blessé sur la brèche, il ne devait mourir cependant qu’en 1860. Le gardien me montra encore le monument du général de cavalerie Read, tué à la bataille de Traktir, du général Timoféi, mort de ses blessures en juin 1855, du général Adlerberg, qui repose là avec son fils. L’épitaphe est en allemand, comme pour la plupart des officiers originaires des provinces baltiques. De grandes tombes, dont quelques-unes, formées de blocs juxtaposés, semblent des constructions préhistoriques, portent cette inscription : « tombes fraternelles. » Ce sont celles des simples soldats, peuple anonyme de héros trépassés, dont on a ici réuni, par soixante, par cent hommes, les ossemens. Les fleurs sont entretenues avec le même soin sur ces modestes sépultures que sur les plus illustres. La plus remarquable est celle de l’ancien général en chef de l’armée russe, le prince Gortchakof, mort en 1861, cinq ans après la paix. Ce monument a la forme d’une petite chapelle ouverte, tournée vers Sébastopol et vers la mer ; elle est ornée des images du Christ et de saint Michel en style byzantin. « Le défunt, dit l’inscription russe, en exécution de ses dernières volontés, a été enseveli parmi les braves qui n’ont pas permis à l’ennemi de s’avancer sur le sol de la patrie plus loin que la place où sont leurs tombeaux. » Enfin tout en haut du cimetière, dont la pente est assez raide, s’élève l’église en pyramide. On l’aperçoit de plusieurs lieues aux environs. Sur chacune des quatre faces, il y a deux grandes plaques de marbre noir portant le chiffre des pertes que chaque régiment a éprouvées à telle ou telle période du siège. Ces huit plaques constituent le martyrologe de l’armée russe. Une image du Christ en mosaïque orne l’entrée ; sur la face opposée, on voit l’ange debout auprès du tombeau de Jésus, et annonçant aux saintes femmes que « celui qu’elles cherchent n’est point ici. » A l’intérieur, les parois portent également des plaques de marbre sur lesquelles sont gravés ou des noms illustres ou des numéros de corps. A la gauche de l’autel sont les régimens de l’armée de terre, à sa droite les équipages de la flotte. L’une d’elles ne porte que ces trois noms, partout inséparables : Kornilof, Istomine, Nakhimof. L’église, qui n’a guère que cinq ans d’existence, est ornée de belles peintures modernes, toutes semblent parler le même langage que l’ange du sépulcre. C’est Ézéchiel debout au milieu du champ plein d’ossemens : déjà « les os se rapprochent des os, » et « le souffle entre en eux ; » c’est le Christ sortant glorieusement du tombeau, c’est le genre humain tout entier s’éveillant pour le jugement dernier. Dans ce temple dédié à la mémoire des morts, on a voulu que tout parlât de résurrection.

L’église est entourée d’une esplanade : il y a là sept gros canons de fonte enlevés, paraît-il, aux Anglais. On a tout badigeonné en gris, la pièce et l’affût : le badigeon conserve les trophées. Il y a là aussi un petit canon français avec cette inscription : R. F. 1849. Je ne sais d’où il vient. De l’église et du cimetière, on a une vue splendide sur la ville, sur les forts, sur la rade. Les héros russes dorment en vue du champ de leurs exploits ; ils n’auraient qu’à se soulever un peu sur leur couche funèbre pour reconnaître l’un Malakof, l’autre le Redan ou les hauteurs d’Inkermann, et contempler la place où ils tombèrent. Si le souffle d’Ézéchiel passait sur eux, si « l’armée innombrable se levait sur ses pieds, » ils n’auraient qu’un pas à faire pour reprendre le poste de combat.

A quelque distance, j’aperçois un village avec une petite église. Le gardien me raconte qu’à l’époque du bombardement un grand nombre d’habitans se réfugièrent sur le côté nord. A l’abri des projectiles, ils se bâtirent des huttes et des baraques. Quand vint la paix, l’argent ou le courage leur manqua pour relever dans la ville les maisons incendiées. Ils se fixèrent donc aux lieux qui leur avaient servi d’asile, et, comme c’est une terre de la couronne, personne ne les inquiéta. Depuis, leur installation s’est un peu améliorée, le campement est devenu un village, la slobode Barténief. Le toit de l’église, dédiée, si je ne me trompe, à saint Pierre et saint Paul, a été construit ou reconstruit du bois trouvé dans les baraquemens français de Kamiesch. Qui sait si ce ne sont pas les planches de notre théâtre qui sont venues là se sanctifier ?

Si en descendant du cimetière on tourne sa barque vers le fond de la rade, au bout d’une heure à la rame ou d’un quart d’heure à la voile, on arrive à l’embouchure d’une petite rivière dont le nom a retenti deux fois dans nos bulletins des batailles. C’est la Tchernaïa, la Noire. Elle est à peine large comme un ruisseau, mais elle n’en a point la limpidité. A force de charrier de la vase et du sable, elle a formé à son embouchure un grand marécage inondé pendant les crues, desséché pendant les chaleurs, assez mal odorant et où des chasseurs bottés jusqu’aux hanches cherchent la bécasse dans les roseaux. Il est probable que dans l’antiquité la rade s’avançait au moins à deux kilomètres plus loin, au pied des rochers d’Inkermann, et que c’est le limon de la Noire qui l’a refoulée. Cette petite rivière occupe le fond d’une très large vallée qui sépare deux masses bien distinctes de montagnes : d’un côté, le Sapoun-Gora, avec ses profondes carrières, ses mamelons couverts de taillis ou plutôt de broussailles de chêne ; sur son flanc descend par une pente assez raide, malgré plusieurs lacets, la route de poste, elle vient traverser la Tcherhaïa sur un petit pont de bois, auprès duquel nous amarrons notre barque. Sur l’autre rive, les hauteurs du côté nord viennent se joindre aux hauteurs d’Inkermann. Dans ces montagnes, on voit paraître et disparaître, s’enfoncer dans des tunnels, circuler parmi les rocs taillés à pic, la ligne du railway. On voit d’ici un pont de fer, porté à une hauteur prodigieuse sur deux tours de fer qui s’élancent du fond d’un ravin. De loin, il paraît si gracieux, si fragile ! Ce malheureux railway, on ne voit que lui, on le retrouve partout. Il court sur le côté nord, il reparaît à Inkermann, il s’en va vers Tchorgoun ; on le croit disparu, mais le voici encore sur le Sapoun-Gora, cheminant côte à côte avec l’ancien aqueduc. Lui qu’on attend depuis si longtemps, il semble qu’il ne puisse pas se décider à arriver à Sébastopol. Il est vrai qu’il a un formidable détour à faire ; puisqu’il ne peut franchir la rade, il faut bien la contourner, et de fort loin. Sur la baie du Sud, on voit une gare toute neuve qui semble se demander pourquoi elle ne voit rien venir. Dans ce sol rocheux et rocailleux de la Tauride, le tronçon de Simphéropol à Sébastopol a coûté des travaux énormes.

La ligne passe justement au pied du monastère d’Inkermann ; avec son remblai de calcaire elle le souligne comme d’un trait de crayon blanc. Ce couvent est dans une situation fort originale : sur la coupole de sa petite église surplombe un immense rocher, et ce rocher est lui-même percé de haut en bas, sur une longueur d’un kilomètre environ, d’une multitude de cavernes capricieusement disposées. On dirait un nid de frelons avec ses alvéoles ouvertes. Ce sont précisément ces grottes qui ont donné à Inkermann son nom (in, grotte, kermen, forteresse en tatar). Au sommet du rocher apparaissent les ruines d’une forteresse qui fut célèbre en son temps : tour à tour elle fut entre les mains des Tauro-Scythes, des Grecs, de Mithridate, des Romains, des Byzantins, des Génois, des Tatars et des Turcs. Tout le monde s’est disputé ces tours et ces murailles crénelées ; il n’est pas étonnant qu’elles soient si malades. Au siècle dernier, on distinguait encore sur le plateau une mosquée et quelques habitations. Il y avait donc là une haute citadelle, assise sur la ville troglodyte, qui de ses rocs menace d’écraser l’établissement chrétien. Trois étages de civilisation et d’histoire ! Je finis par découvrir un vieux moine qui se fait avec empressement mon cicérone. Le monastère et l’église qu’on voit de si loin n’ont rien de remarquable : ils ne datent que de 1867. Il n’y a d’ancien que le puits : comme certaines sources du pays, il est l’objet d’une vénération traditionnelle aussi bien pour les musulmans que pour les chrétiens. Les Tatars lui attribuent une vertu curative miraculeuse. La communauté est peu considérable ; elle ne se compose que de six personnes et n’a que des revenus médiocres : aussi l’higoumène est-il fort occupé de sa terre et de son bétail. Je lui ai entendu faire une belle philippique contre un des frères servans qui avait égaré une vache sur le Sapoun-Gora ; j’ignore si la fugitive a reparu. Ce qu’il y a d’infiniment curieux à Inkermann, ce sont les églises-cavernes creusées dans le roc vif et qui ne font qu’un avec la montagne. L’une d’elles est dédiée à saint Clément, ce pape de Rome qui fut, dit-on, exilé en Tauride par Trajan et noyé ensuite au pied des rochers de Cherson. Cette église est contemporaine des premières générations chrétiennes de la Crimée, peut-être même du pape dont elle porte le nom. Longtemps on y conserva dans des cercueils certaines reliques mystérieuses, anonymes. Même aux Tatars qui habitaient en haut elles inspiraient une terreur superstitieuse. Un jour, ils pénétrèrent en force dans le sanctuaire, en arrachèrent les reliques et allèrent les enfouir au loin dans la steppe, ayant soin de n’être point suivis par les chrétiens : le lendemain, elles se retrouvèrent à leur place habituelle. Ils recommencèrent cette sacrilège épreuve : une seconde fois elles reparurent à leur place. La troisième fois ils placèrent des gardes autour de la fosse qu’ils avaient creusée pour elles ; au matin, quand les chrétiens ouvrirent les cercueils, elles y étaient encore. Un des barbares, possédé sans doute du diable, prit les saints corps et les jeta par la fenêtre de l’église qui domine de 50 toises le précipice. En rentrant chez lui, il trouva sa famille tuée et sa maison rasée par le feu du ciel. Quant aux reliques, elles seraient toujours là.

L’église-caverne de Saint-Clément a été déblayée plus soigneusement après la guerre de Crimée par l’architecte Stroukof. On enleva les décombres accumulés par le temps sur le sol. Alors une pierre, qui n’avait semblé être d’abord qu’une simple dalle, se trouva, quand on l’eut dégagée, être un autel. Derrière l’autel, sur la paroi de rocher, on distingua les restes d’une peinture qui représentait Jésus-Christ. On mit à jour des cercueils remplis d’ossemens. En pénétrant dans la grotte voisine, qui n’était séparée de celle-ci que par une cloison de roc vif, on vit qu’elle était également une église, plus ancienne même que la précédente. Après la seconde, une troisième où l’on avait dû célébrer le culte au Ier siècle de notre ère. On la dédia à saint Martin, autre pape romain déporté en Crimée par l’empereur grec Constant. Ces trois cryptes ont jour sur la vallée par de petites fenêtres creusées dans le flanc à pic du rocher, et par une porte à laquelle on a adapté un balcon de bois suspendu sur l’abîme. Pendant la bataille d’Inkermann, les alliés, ayant aperçu dans les ruines de la forteresse un détachement russe, dirigèrent sur lui un feu d’artillerie et de mousqueterie. Plus d’un projectile tomba dans ces églises. L’iconostase de saint Clément reçut quelques balles, un boulet s’enfonça dans la paroi intérieure ; quant aux parois extérieures, elles sont toutes écaillées des coups de feu. En sortant de l’église, nous prenons un chemin creusé dans le roc, et nous voilà circulant par les galeries, les escaliers, les cellules, les alvéoles de pierre qui constituent la cité-caverne, et qui, pour la plupart, sont d’un travail assez régulier. Le moine me signala sur le flanc des rochers l’emplacement d’autres églises : des espèces de niches qui conservent des traces de peinture enfermèrent sans doute les absides ; mais la partie antérieure a disparu dans le vide. On compte jusqu’à six églises de ce genre qui furent comme les paroisses aériennes de cette ville étrange. Du reste, les rochers forés et fouillés comme par une république de termites ne sont pas rares en Crimée. Au Tchatyr-Dagh, à Baktchi-Séraï, à Tchoufout-Kalé, en vingt endroits, on trouve de ces cavernes par centaines. Des populations entières ont dû travailler à creuser ces asiles. Les légendes grecques, scandinaves, germaniques, bretonnes, qui nous montrent les cyclopes habitant les antres de l’Etna, les nains forgeant dans les montagnes du nord des armes enchantées, les korigans sortant le soir de dessous les dolmens pour s’ébattre sur la bruyère, trouvent leur réalisation en Tauride. La vie troglodyte a dû être, aux âges primitifs, l’état social de la presqu’île. Même dans les temps historiques, tous les proscrits, tous les vaincus cherchèrent un abri dans ces forteresses naturelles. Les premiers chrétiens en firent leurs catacombes. Aujourd’hui encore les pèlerins qui accourent au monastère pour faire leurs dévotions à saint Clément, les ouvriers qui travaillent à la ligne du chemin de fer, s’installent volontiers en famille dans ces pénates des hommes préhistoriques.

De l’autre côté de la vallée, la base du Sapoun-Gora est également criblée de grottes. Le soir de la bataille d’Inkermann, elles regorgèrent de morts et de blessés. Il y a là un cimetière russe, et tout auprès une antique église-caverne que l’on voudrait restaurer, ne fût-ce que pour honorer la mémoire de ceux qui moururent ce jour-là pour l’orthodoxie. Malheureusement l’existence même de ce sanctuaire est menacée par le pic des carriers. Déjà la meilleure partie des cavernes d’Inkermann a péri ; la ville troglodyte, on l’enlève par tranches. De tout temps, cette belle pierre blanche, qui se coupe et se scie comme celle de Paris, et qui durcit à l’air, a séduit les constructeurs. Les Grecs ont avec elle bâti Cherson, les Russes Sébastopol. Mon guide me montrait une carrière qui daterait, suivant lui, de l’empereur Trajan, et d’où serait peut-être sorti plus d’un monument de la Rome antonine. Quand on quitte le monastère et qu’on traverse la vallée pour monter au Sapoun-Gora, on se trouve sur le chemin que suivirent les colonnes du général Pavlof quand elles escaladèrent ces pentes broussailleuses pour surprendre les Anglais. Sur les hauteurs sont encore visibles les tranchées, les batteries qui foudroyèrent les assaillans. Si l’on arrive enfin sur le plateau, à l’endroit où se donna le premier choc, on peut lire sur le « monument d’Inkermann, » en anglais et en russe, cette noble inscription, qui semble réconcilier tous les combattans dans une gloire commune : « à la mémoire des Anglais, des Français et des Russes qui succombèrent dans la bataille d’Inkermann le 5 novembre 1854. »


III. — MALAKOF ET LE BASTION DU MAT. — LES CIMETIERES.

Pour visiter les autres environs de Sébastopol, ce qu’il y a encore de plus simple, c’est de prendre un isvochtchik, c’est-à-dire un cocher de drojki. Ce véhicule, dans la Russie méridionale, est traîné par deux chevaux, dont l’un est attelé en limonier, et l’autre, attaché simplement à côté du premier, peut bondir, caracoler et galoper à sa fantaisie. Cette liberté d’allure est nécessaire ici. Comme la route est souvent étroite et inégale, il faut que le cheval de côté puisse sauter sur les talus, descendre sur les revers et se frayer son chemin comme il l’entend. La première visite est naturellement pour le bastion Malakof. On le distingue de loin à une maisonnette blanche qui est celle du gardien. Quand on arrive à Sébastopol, on s’attend ordinairement à voir de vrais bastions, des remparts de maçonnerie, des embrasures, des meurtrières, que sais-je ? des créneaux, peut-être ; mais, si vous demandez Malakof ou le Grand-Redan, on vous montre des espèces de collines allongées, qui se distinguent à peine des hauteurs environnantes. Comme il n’y a plus ni parapets, ni gabionnades, vous pourriez chercher longtemps les fortifications de Sébastopol. Heureusement mon isvochtchik avait vu et se souvenait. Il avait été marin à l’époque du siège, et on voyait qu’il avait l’habitude de faire le cicérone. Il ne se considérait pas comme un cocher ordinaire. « Tel autre, disait-il parfois, vous conduirait bien là-bas pour 4 ou 5 roubles ; mais il ne saurait rien vous dire, ou, s’il vous dit quelque chose, comptez que ce sont des sottises. Faudrait voir s’ils ont servi ! »

Nous contournons la baie du Sud, nous arrivons à l’extrémité de la Karabelnaïa, derrière les docks, et nous voilà au pied de Malakof. Des maisons qui étaient sous sa protection immédiate, il n’est pas resté pierre sur pierre. Là il faut monter à pied un sentier, assez âpre que les réserves russes ont escaladé bien des fois au pas accéléré, sous une grêle de projectiles. On arrive sur un plateau où il n’y a pas grand comme la main de surface intacte. Tout est fouillé, bouleversé, retourné ; trous de bombes, abris de tirailleurs, débris de traverses, — un vrai chaos ! Un petit sentier circule dans ce labyrinthe. Un enfant sort de la maison de garde pour m’offrir des balles coniques et un assortiment de biscaïens. Je rencontre un couple russe qui revenait de la Tour ; nous échangeons quelques mots, et ils ajoutent courtoisement qu’ils ont éprouvé un vif chagrin à voir ce champ de bataille où leurs soldats se sont entre-tués avec les nôtres. Je trouve enfin le gardien, un débris de la grande lutte. Il me fait entrer dans la Tour, qui en 1854 a été rasée par les Russes eux-mêmes au niveau des parapets du bastion. Ce qui en reste est une espèce de rez-de-chaussée qui a peu souffert ; c’est là qu’après l’enlèvement de la position par la division Mac-Mahon, une soixantaine de Russes, tirant par les meurtrières, obligèrent les Français à faire un nouveau siège contre eux. Au-dessous une cave voûtée, un magasin à poudre qui ce jour-là renfermait de quoi envoyer les vainqueurs dans les airs, si un hasard providentiel n’avait fait découvrir les fils électriques qui communiquaient avec la ville. Derrière nous, un fossé encore assez profond : c’est la fameuse gorge de Malakof ; l’escarpement étant précisément du côté de la Tour, elle nous servit de défense contre le retour offensif des Russes et empêcha la reprise du bastion. En face de nous, une série de levées de terre parallèles ou en zigzags, fort visibles encore, mais dont le temps a singulièrement altéré le relief. Ce sont les tranchées françaises. On est surpris de voir combien courte était la distance entre les attaques et la défense : assiégés et assiégeans pouvaient presque converser ensemble. Sur certains points, il y a tout au plus 25 mètres à parcourir. Une minute suffit à nos soldats pour bondir hors de leurs tranchées et se trouver dans les fossés de la place, d’où ils sautèrent sur les parapets. C’est ici que s’engagea la lutte corps à corps, à coups de crosse, d’écouvillon, à coups de pierres. Le kourgane domine la ville de si haut que l’on comprend assez comment la prise de Malakof a été la chute de Sébastopol, et comment ce long drame de batailles et d’assauts eut ici son dénoûment. Ce sol a été littéralement trempé du sang des braves. Les fastes militaires de toutes les nations ne pourraient pas nous signaler un lieu plus auguste, un coin de terre plus héroïque que ce petit mamelon. On fait bien de ne pas y élever de monument : Malakof se suffit à lui-même. Ce serait le profaner que d’y gâcher le mortier et d’y effacer en quelque sorte la trace des héros.

Du côté de la campagne, de quelque côté que l’on porte la vue, on ne voit que terres remuées, tranchées, batteries françaises et anglaises. Celle qui se montre encore là-bas sur la hauteur, c’est la batterie Victoria, qui faisait brèche à 1,800 mètres. Le gardien parle encore avec un mélange d’admiration et d’effroi des formidables effets de cette artillerie perfectionnée. A notre droite, le Grand-Redan : c’était à lui que nos alliés avaient affaire ; non loin de là, un monument britannique parle des morts anglais qui jonchèrent ses glacis. A notre gauche, le ravin de Kilen-Balka, qui aboutit à la baie du même nom et qu’enfilèrent plus d’une fois les boulets des vaisseaux russes pour se mêler à la mitraille des bastions. Ces trois tertres couverts d’une herbe jaunie sont les fameuses redoutes de Kamtchatka, de Volhynie, de Selinghinsk. Rendons-leur leurs dénominations françaises, et les noms de Mamelon-Vert et d’Ouvrages-Blancs évoqueront en notre mémoire quelques-uns des épisodes les plus sanglans du siège.

Après Malakof, le bastion n° 4, que nous appelions le bastion du Mât et qui est de l’autre côté du Redan, mérite une visite. Il fut l’objet d’un siège spécial et qui a son originalité. C’est contre lui surtout que l’on fit la guerre de mines : elle fut conduite avec habileté et énergie par le commandant Tholer, qui en a écrit la relation à la fin de l’ouvrage du maréchal Niel. On aura peine à se figurer cette lutte ténébreuse, qui se poursuivit à dix pieds, à vingt pieds sous terre, si on ne consulte les planches de l’atlas qui accompagne cet ouvrage. Pendant qu’en haut on échangeait les coups de fusil, les boulets, les paquets de mitraille, en bas, comme deux armées de taupes, le mineur français et le mineur russe poussaient leurs galeries, multipliaient les rameaux, creusaient des puits et des escaliers. Il y avait deux étages de galeries. Toujours plus loin, toujours plus bas, telle était la devise du génie. On respirait à l’aide de ventilateurs. Nous avons eu sous le quatrième bastion 1,251 mètres de cheminement ; les Russes atteignirent au chiffre énorme de 5,360 mètres. Tout cela était soutenu par des madriers et souvent revêtu de lambris de chêne. Sous terre, on ne se fusillait pas, mais on cherchait à étouffer l’adversaire sous ses propres galeries. On faisait jouer mines, pétards, camouflets. On s’écrasait, on s’asphyxiait mutuellement. De temps à autre, une trombe de feu, de rocs et d’argile jaillissait du sol et laissait après elle un trou béant. C’est ce qu’on appelait ce creuser un entonnoir. » On se disputait ensuite ces entonnoirs, et, quand les Français avaient le dessus, ils s’en servaient pour augmenter le développement de leurs tranchées. C’est ainsi que furent créées les troisième et quatrième parallèles, et qu’on parvint à 50 mètres du bastion.

Aujourd’hui, si l’on vient de la ville, on chemine longtemps à travers le terrain chaotique du bastion. Arrivé à l’angle saillant, on trouve un sentier fort abrupt, par lequel on descend dans le fossé ; en s’aidant des pieds et des mains, on peut remonter sur le bord opposé. Ce fossé est encore profond malgré la chute des remblais et des gabionnades ; 3 ou 4 mètres au moins de profondeur sur 15 de largeur, dans un sol rocailleux qui a dû exercer la patience du travailleur russe. Sur le revers du fossé, en face de l’angle du bastion, on voit comme cinq ou six cavernes qui ont la hauteur d’un homme. Bien que l’entrée en soit comblée, la direction est assez bien indiquée. Comme elles semblent descendre, elles doivent être l’entrée des galeries russes, descensus Averni. En suivant le sentier qui nous mène sur le glacis, on chemine sur un sol retourné comme par une série d’éruptions volcaniques. Partout de larges trous en entonnoir, des espèces de petits cratères, sur le bord desquels branlent d’énormes blocs de granit. C’est l’effet de nos explosions : à plusieurs reprises, il a fallu briser par la poudre de grands bancs de roche qui se trouvaient sur la tête de nos mineurs. Voilà donc les entonnoirs que se disputaient les francs-tireurs russes et français, et d’où devaient s’élancer au dernier moment les colonnes d’assaut. Il n’y a pas bien longtemps encore, le relief de ce sol était plus accusé ; les entrées de mines étaient encore visibles ; les gens du peuple y pénétraient pour en arracher les planches et les madriers. Depuis lors, tout s’est tassé, affaissé, comblé sous l’action du temps et de la pluie. En creusant bien, on retrouverait quelques sections de galeries où se rouille la pelle oubliée de quelque mineur. Encore maintenant on peut étudier sur le terrain, comme sur un plan, tout le système des attaques françaises.

Non loin du quatrième bastion, sur le Champ-des-Bécasses (Koulikovo pole), un camp russe est installé. Quatre régimens d’infanterie, une brigade d’artillerie et je ne sais combien d’escadrons. Les tentes blanches sont dressées sur le sol blanchâtre, qui rappelle celui de notre camp de Châlons. Là sont les abris pour tenir au frais les tonneaux d’eau ; ici les parasols fixes où, sous peine d’insolation, s’abritent les sentinelles. Plus loin de coquettes baraques, clubs ou maisons pour les officiers. Le fantassin russe semble fort à l’aise dans son costume d’été, képi de coutil, tunique et pantalon de coutil, sans parler des inévitables bottes ; il n’étouffe pas comme le nôtre sous une tunique rembourrée. Il y avait revue ce jour-là ; les sonneries de tambour et de trompette, les hourrahs prolongés, éveillaient des échos oubliés dans les ouvrages déserts.

La visite aux cimetières français et anglais me fait faire plus ample connaissance avec la nature taurique. On dit qu’elle est verdoyante au printemps ; mais rien ne peut donner une idée de son aridité quand l’été a passé sur elle. Depuis qu’il n’y a plus à Sébastopol la société d’autrefois, on ne trouve plus de villas dans ses environs, et le désert commence à la sortie de la ville. Un nuage de poussière enveloppe la voiture et se répand sur une végétation sauvage : des bruyères, des chardons, des absinthes, des armoises, partout des herbes piquantes et ligneuses ; pas d’arbre, pas d’autre ombre que celle des poteaux télégraphiques qui suivent la route de poste. Les chemins sont violemment accidentés ; je plains les blessés de 1854 qui durent reposer leurs membres endoloris sur les charrettes non suspendues. Pour lointain, ces montagnes de Crimée, d’une blancheur crayeuse, avec un peu de verdure sombre, dessinées à l’encre de Chine, ravinées, déchirées en tout sens par les eaux de pluie. Si l’on voit une plaque verdoyante dans la campagne, c’est un carré de vigne, débris de l’ancienne prospérité. de loin en loin une khoulore, c’est-à-dire une ferme isolée, dont une partie tombe presque toujours en ruine ; des chiens aux jambes longues et nerveuses, au museau allongé comme des loups, s’en élancent pour harceler les chevaux, car ils ne sont pas habitués à voir beaucoup de monde sur la route. Ce qu’on rencontre par ces chemins, c’est un officier en casquette blanche, aux favoris blancs de poussière, que la télègue de poste cahote jusqu’à Simphéropol, ou bien encore une charrette tatare attelée de bœufs aux longues cornes. Elle crie à faire pitié, cette charrette, sur ses roues de bois grossièrement travaillées, assemblages de pièces mal jointes qui forment un polygone plutôt qu’un cercle, — plainte aigre et monotone ; on croirait entendre un cortège de pleureuses. Les conducteurs, avec leurs bonnets de peau de mouton, leurs gilets étroits, leur ceinture orientale, leur large pantalon, semblent gens assez paisibles. Les femmes, s’il y en a sur la voiture, sont toujours soigneusement voilées.

Le cimetière français se remarque de loin à ses massifs de verdure. Nous y entrons : partout des allées bien alignées, des fleurs, des arbres, des acacias, de la vigne avec ses grosses grappes. C’est moins un cimetière qu’un jardin, presque le seul jardin du pays. Je ne m’étonne plus que les habitans de Sébastopol en aient fait un but pour leurs promenades du dimanche. Au centre s’élève une grande chapelle carrée, sur les quatre faces de laquelle sont gravés les noms des officiers-généraux qui périrent dans cette guerre. Tout autour, des chapelles funéraires plus petites, d’un modèle uniforme ; chacune d’elles est une sépulture collective. Ici la ligne, les chasseurs à pied, les zouaves, la légion étrangère ; là les hussards, les dragons, l’artillerie, etc. Je fais ouvrir une de ces chapelles : à l’intérieur comme à l’extérieur, même ordre, même régularité, on peut dire même discipline dans la mort. Sur les parois, les noms des officiers ; leurs ossemens reposent, me dit-on, en des niches pratiquées dans la muraille. Sous nos pieds, le caveau où sont ceux des soldats. Le principal défaut serait un peu trop de régularité. Le cimetière russe, par la variété de ses monumens, est un Père-La-chaise militaire ; celui-ci fait songer à un état de situation bien aligné par colonnes et par paragraphes, et dont le sergent-major dit avec orgueil à la salle des rapports : « c’est réglé comme papier de musique. « Mais, la beauté de cette sépulture, la fraîcheur des arbres, ces fleurs toujours renouvelées, disent éloquemment que la France n’oublie pas ses enfans. En lisant ces noms héroïques, ces numéros de régimens fameux, on revoit ces soldats alertes, « agiles comme des panthères » un jour d’assaut ; on les revoit avec leur teint bronzé, leur figure noire et maigre, leurs traits énergiques, fortement accentués, qui devaient contraster avec les larges et pleines figures du fantassin moscovite. Leurs compagnons d’armes, revenus parmi nous après avoir bravé tant de périls, ont subi la loi de la nature, ils ont vieilli ; mais ceux-ci, par un privilège glorieux, on se les représente toujours jeunes, ardens, tels qu’ils furent il y a vingt ans sur le bastion Malakof ou sur les hauteurs d’Inkermann.

Mon isvochtchik ne parlait de ce cimetière qu’avec enthousiasme. « Ce n’est pas comme ceux des Anglais, » ajoutait-il ; mais où sont les cimetières anglais ? pour mieux dire, où ne sont-ils pas ? On n’en compte pas moins de 126 dans la petite presqu’île de Chersonèse. Il y en a de grands, il y en a quantité de petits et de moyens. A quelques pas du nôtre, je trouve sous un arbre, près d’une métairie, la tombe du major-général Bucknall-Bucknall Est-court. J’y relève une inscription en russe qui rappelle les touchantes supplications qu’on lit parfois sur les stèles antiques : « la veuve du général défunt fait prière instante de respecter les restes périssables de son époux. » Cette prière jusqu’ici a été exaucée. Un cimetière anglais est ordinairement entouré d’un enclos, et ce luxe de pierres m’explique pourquoi l’on ne trouve presque plus trace de l’ancien mur que les Grecs avaient élevé de la baie du Sud à Balaklava pour protéger la Chersonèse contre les barbares. Dans ces enclos, on ne trouve que les rudes herbes, pleines de petits coquillages desséchés, qui couvrent la plaine environnante. Souvent il y a une brèche, et on voit que des moutons sont venus tondre l’aride gazon. Mon Russe parle avec indignation de ces violations de clôture, que naturellement il attribue aux Tatars. Peut-être ont-ils cru pouvoir, sans sacrilège, reconquérir pour le libre pâturage le terrain séquestré par la piété anglaise. Quelques stèles sont renversées ; sur d’autres, par l’action du temps sur cette pierre trop tendre, les inscriptions ne sont plus lisibles. Cet état de choses a dû affliger bien des cœurs au-delà du détroit. Il y a quelques années, un officier anglais vint inspecter ces sépultures, et l’on parla d’imiter les Français et les Russes, de réunir en un seul cimetière les restes dispersés suivant les hasards de la guerre ou du campement. On n’a pas donné suite à ces projets.

Pour moi, je trouve aux sépultures anglaises de Crimée une certaine poésie. On les rencontre partout, à chaque détour du chemin, dans chaque repli de terrain ; elles encombrent littéralement le sol de la Tauride. Sur la tombe des braves, ni fleurs, ni ornemens ; l’herbe sauvage croît sur eux. Est-ce un motif pour troubler leur sommeil et remuer leurs cendres, pour exproprier des sujets britanniques de leur dernière demeure ? L’immense étendue du terrain qu’ils couvrent, l’ubiquité de ces cimetières, donnent une idée immense, exagérée, des pertes de l’Angleterre. Un seul Anglais tient maintenant autant de place sur la terre de Crimée que tout un régiment français. Les soldats de la reine ont gardé tout le pays qu’ils ont un moment occupé. Ils le garderont, ils y tiendront jusqu’à la fin des temps une funèbre garnison. Comme des conquérans, enveloppés dans leur habit rouge ou leur plaid écossais, ils dorment sous la glèbe de leurs champs de bataille. Cette sépulture négligée va bien à cette terre sauvage qui les a dévorés. Il y a des stèles renversées, des inscriptions effacées : vaut-il mieux pour le défunt être confondu dans une des tombes fraternelles du cimetière russe ou dans un des caveaux du cimetière français ? Les dégâts depuis vingt ans sont en somme peu considérables. Ce sol, qui est à tout le monde et à personne comme aux premiers jours de l’humanité, conserve longtemps les tombeaux : témoin les kourganes de la Crimée orientale, qui tiennent bien autrement de place que les cimetières anglais. Pourquoi donc les morts ici seraient-ils à l’étroit ? L’indigène, quoique barbare, a un respect instinctif pour une tombe, — surtout quand il n’y soupçonne pas de trésors. La superstition respectable des Turcs a longtemps préservé les tumulus de la Troade contre les recherches de nos archéologues. Celle des Tatars montera la garde autour des enclos britanniques. Ils sauront vaguement que là sont les cendres d’anciens braves. Dans cent ans, comme après ces vingt ans écoulés, je doute que le nombre des cimetières anglais ait beaucoup diminué, — à moins que la civilisation ne vienne bouleverser le pays. Dans cent ans, la pluie et le soleil auront effacé quelques inscriptions ; mais à ce moment est-ce la pierre seule qui aura oublié ces noms ? Les monumens dureront bien autant que la mémoire des hommes.


IV. — LE MONASTERE DE SAINT-GEORGE ET BALAKLAVA.

Le monastère de Saint-George a eu pendant la guerre d’Orient une certaine célébrité : c’est là que fut longtemps notre quartier-général. Il est renommé dans toute la Russie par son antiquité et sa situation pittoresque sur la Mer-Noire ; mais lorsque, par une brûlante journée de septembre, après avoir parcouru les landes arides et poudreuses, on arrive enfin au couvent, on éprouve d’abord une désillusion. Chose singulière, on est à deux pas de la mer et on ne la devine pas. Tout ce qu’on voit, c’est une église, une grande maison en pierre de tuf, qui ressemble à n’importe quoi. J’entre dans le couvent, je prends un petit corridor : arrivé à l’extrémité, je suis ébloui du spectacle que j’ai sous les yeux. A 300 mètres plus bas, presque à pic, brusquement se découvre la mer étincelante ; on s’étonne que son murmure puisse monter jusqu’ici, tant est haut le rivage qui la domine. A droite s’élance de la mer, mais d’un seul jet, le cap Fiolent, une roche énorme, noire silhouette au tragique contour. A moitié isolée, arrachée de la falaise, elle semble braver et menacer. Cet écueil de basalte est entouré d’autres écueils presqu’à fleur d’eau, qui auraient bien des drames à raconter. Sur notre gauche, mais à 8 ou 10 kilomètres, une masse imposante de blocs rougeâtres, d’un chaud coloris, comme les rochers de nos grandes Vosges : c’est la Sainte-Montagne. Nous la retrouverons à Balaklava. Pour descendre d’ici à la plage, un petit sentier en casse-cou, à chaque détour duquel on croit trouver le précipice. Le couvent est maintenant sur notre tête ; avec son architecture de corps de garde, il a pourtant bon air, tant il est fièrement campé sur l’abîme, accroché au flanc des roches. Ce nid d’aigle contraste avec sa pieuse destination. Sur cette pente si rapide, mais que des travaux intelligens ont disposée en terrasses successives, est le jardin des moines. On croirait être passé dans un autre monde, sous un autre ciel. Là-haut l’aridité de la steppe ; ici la splendide végétation des rivages du midi, le citronnier, la vigne, l’amandier. L’esprit est tout récréé de cette verdure et de cette mer. Là-haut, on ne peut s’empêcher de penser à l’Arabie, à la Syrie ; ici tout rappelle la Grèce. Voilà bien cette grande mer, vraiment hellénique, qui a mérité tour à tour les épithètes d’Axénos et d’Euxénos. Aujourd’hui ses flots mollement poussés ne font que caresser les écueils. Elle se ride d’une façon si engageante ! elle a bien ce « sourire infini de la mer » dont parle Eschyle. Un trois-mâts, toutes ses voiles gonflées, se balance paresseusement et ne semble point pressé d’avancer ; à l’horizon, un trait de fumée blanchâtre dénonce la fuite d’un bateau à vapeur. Si nous n’étions pas si haut, on pourrait voir les dauphins, les « porcs de mer, » comme on les appelle ici, bondir à la surface des eaux comme de grosses bouées que les flots couvrent et découvrent tour à tour. Bleue est la mer, bleu est le ciel, et à l’horizon ils semblent se confondre dans un azur plus pâle ; mais que demain le vent du sud bouleverse l’Euxin, que les grands bancs de brume s’étendent sur les ondes révoltés, nul océan n’est plus terrible. Les marines anglaises et françaises se souviendront longtemps de la tempête du 14 novembre 1854. On vit alors les vagues s’élever aussi haut que les rochers de Balaklava ; rien ne put tenir contre cette furie ; le Henri IV eut ses trois ancres successivement arrachées et fut jeté à la côte d’Eupatoria ; le Pluton fut enlevé à pic par une montagne d’eau et retomba assommé sur un trois-mâts. Alors c’est la mer noire des navigateurs génois, la mer inhospitalière des Grecs, l’océan « aux profonds abîmes » d’Homère. Comment ne pas répéter souvent le nom des Hellènes auprès de ce Pont-Euxin qui fut leur, qu’ils cernèrent de leurs florissantes colonies, qu’ils poétisèrent de leurs légendes ? N’est-ce pas ici que passa le vaisseau Argo avec son équipage de demi-dieux ? N’est-ce pas ici, dans le nord brumeux, dans les mornes prairies des Cimmériens, qu’Ulysse s’entretint avec les ombres errantes des morts ? Le sombre rocher de basalte qui est à notre droite, c’est celui qui porta le temple de Diane taurique, et qui vit les embrassemens d’Oreste et d’Iphigénie. Le professeur Brunn, d’Odessa, a établi d’une façon positive l’identité du cap Fiolent et du Parthénium. On voyait encore sur la plage, il y a quelque vingt ans, des débris de colonnes grecques. Comment ne pas reconnaître cette « hauteur à pic » dont nous parle Hérodote, et du haut de laquelle on précipitait les victimes après les avoir tuées à coups de casse-tête ? Cette roche aventureuse, du haut de laquelle les Scythes pouvaient épier au loin sur la mer, convenait merveilleusement au bris des vaisseaux, surtout si le navigateur se laissait tromper par les feux qu’y allumaient sans doute les barbares, comme autrefois nos naufrageurs bas-bretons. La plage étroite forme au pied des falaises comme un petit port qui, même par le beau temps, pouvait tenter les marins grecs : ils pouvaient aisément y tirer leurs barques pour les mettre au sec. Faudrait-il aller bien loin pour trouver les anfractuosités dont Pylade parle à Oreste dans l’Iphigénie en Tauride d’Euripide ? « Quittons notre vaisseau, cachons-nous dans un de ces antres que la noire mer lave de son écume, loin du vaisseau, de peur qu’on ne l’aperçoive, que nous ne soyons dénoncés aux princes et que nous ne perdions la vie. »

Pendant que je regardais la mer et les rochers, un vieillard, qui arrivait d’en bas et qui escaladait lestement le sentier raboteux, m’aborda. Je ne savais trop d’abord qui il était. Bien dans son costume, sa grande houppelande de laine, son chapeau de feutre et ses bottes ne dénotait un moine. Il s’excusa de son négligé, il venait de prendre son bain de mer quotidien. Il se mit à me promener partout de point de vue en point de vue. C’était un de ces religieux de Saint-George qui ont pris la place des farouches sacrificateurs de la vierge scythique. Il me montra où était la grotte qui fut la première église du pays, une église que sa situation rendait inaccessible comme un château féodal et qui a survécu à toutes les révolutions de l’Orient. Il me parla de la Mer-Noire et de ses colères ; mais, « quand on a la foi en saint George, ajouta-t-il, on ne court aucun péril ; si on n’a pas la foi, rien à faire, on est perdu. » Et à quelque distance de la plage il me montra une grande pierre isolée : c’est le rocher de l’apparition. Un jour, un navire grec fut assailli par la tempête ; une force inéluctable le chassait vers cet écueil, qui a dû éventrer plus d’une carène. Les passagers appelèrent à grands cris saint George, le grand martyr et le porte-victoire. Soudain une figure bien connue resplendit sur cette roche dans son armure divine, et miraculeusement la tempête s’apaisa. On trouva sur la pierre une icône : le saint avait laissé son portrait. Les Grecs la prirent, montèrent à l’église remercier leur libérateur, et en mémoire de lui fondèrent ce monastère. L’image n’est plus ici ; après bien des vicissitudes, il parait qu’elle est passée chez les Grecs de Marioupol. Cependant le monastère existe toujours ; il est entretenu par la couronne, est pensionnaire de l’état, avec 3,000 roubles de revenus et un millier d’hectares à prendre sur le désert. Tout compris, il n’a guère qu’une douzaine d’habitans. Une eau limpide sort du rocher au-dessous du couvent et contribue sans doute à entretenir la verdure de ces jardins suspendus. Sa fraîcheur me tentait, mais j’hésitais à en boire. « Buvez, me dit mon guide, jamais elle ne fait de mal, elle est miraculeuse ! » Sur le couvercle d’un puits, je vis des boulets et des biscaïens : ils nous ramenèrent à la guerre d’Orient. Le brave moine, encore plein des souvenirs d’alors, ne parlait qu’avec colère des Turcs. Ils avaient tiré sur le monastère et commis toute sorte d’excès ; au contraire les Français les avaient chassés, avaient protégé les moines. L’état-major était installé au couvent, mais laissait aux religieux et aux familles réfugiées leurs cellules. On avait pu continuer le service divin : c’étaient les Français eux-mêmes qui procuraient l’encens, le vin et la fleur de froment. Si les chefs entraient dans l’église, ils se tenaient debout, comme les orthodoxes, dans une attitude respectueuse. Un jour, Omer-Pacha voulut y entrer aussi : les Français ne le laissèrent passer, à ce qu’on raconte, que s’il consentait à retirer son fez. Le vieux moine se souvenait de Pélissier : « un peu vif, disait-il, mais point méchant. » J’étais au mieux avec mon nouvel ami ; il me fut impossible de quitter le couvent sans avoir visité sa cellule, — bien simple et bien modeste, mais quelle admirable vue de la petite fenêtre !

Sur la mer qui se gonflait à l’horizon comme un grand bouclier d’or bruni, se brisaient, en reflets éblouissans, les rayons du soleil couchant. Il fallait se hâter, si je voulais arriver à Balaklava. Il y a 7 ou 8 kilomètres à faire, mais toujours en descendant. Comme accidens de terrain, des cimetières anglais, des tranchées, des batteries : la terre de Crimée semble ne pas produire autre chose. Nous traversons la ligne de l’ancien chemin de fer anglais. Bientôt nous avons à notre droite la plaine qui fut le champ de bataille de Balaklava et où manœuvre aujourd’hui un escadron de cosaques ; elle fut le tombeau de cette superbe cavalerie anglaise qu’un malentendu précipita sur les batteries russes chargées à mitraille. Le sol trembla ce jour-là sous le galop éperdu des dragons, des hussards, des lanciers britanniques ; bien peu en revinrent. Un monument, avec une inscription anglaise et russe, consacre la place où les autres tombèrent. Nous traversons le village de Kadykoï : à partir d’ici, le sol est jonché de débris de bouteilles et de cruchons à bière. C’est tout ce qui reste de la cité de bois qu’installèrent ici les Anglais. La petite ville de Balaklava est disposée de telle façon sur sa baie qu’on l’aperçoit seulement quand on y arrive. Ce qu’on voit d’abord, ce sont les tours en ruines qui couronnent la hauteur, et qui étagées sur ses flancs semblent descendre processionnellement au vallon ; puis une sorte d’étang, une flaque d’eau au fond d’un ravin, sans communication apparente avec la mer : c’est le port de Balaklava. La route tourne assez court, et brusquement nous voilà en ville. En face, un groupe de masures à demi détruites ; en haut, dans les rochers, une grande maison qui par-dessus la ceinture de rochers contemple la pleine mer. C’est celle du capitaine Manto, dont ce lieu rappelle les exploits. Nous sommes sur le théâtre même du combat livré par les Grecs de Balaklava à l’armée anglaise le 25 septembre 1854, Les Anglais arrivaient par cette route, les Grecs étaient embusqués dans ces maisons et dans ces ruines ! Ceux-ci avaient d’abord l’avantage de la position, mais ils étaient une centaine d’hommes contre plusieurs milliers, de plus ils se trouvèrent pris à revers par les navires anglais qui pénétraient dans le port et leur envoyaient des bordées. Le bataillon grec fut bientôt forcé partout. Quand on demanda au capitaine Manto, blessé et fait prisonnier, s’il s’était imaginé pouvoir avec une poignée d’hommes arrêter une armée, il répondit simplement : « Si j’avais livré la ville sans combat, j’aurais mérité les reproches de mes supérieurs et même votre mépris ; maintenant ma conscience est tranquille. J’ai fait mon devoir. » La « ville » de Balaklava n’a guère que quatre-vingt-quinze maisons et environ 400 habitans ; elle n’a qu’une rue et deux églises, l’une avec coupole dédiée à saint Nicolas, l’autre, qui n’est qu’une chapelle, aux douze apôtres. Les habitans descendent des réfugiés de l’Archipel que la flotte de Catherine amena en Crimée. On se sent ici à mille lieues de la Russie à voir ces yeux noirs, tous ces profils aquilins. Trois villages des environs, Kadykoï, Kamara et Karani, complètent la colonie : cela fait un millier d’âmes en tout, parmi lesquels se recrutait le bataillon grec licencié en 1859. Cette poignée d’Ioniens a suffi cependant à tenir en respect depuis un siècle la population indigène.

Le port de Balaklava est petit : 700 toises de long sur 100 à 120 de large ; mais les parois de rocher tombent perpendiculairement dans la baie et. lui donnent partout une telle profondeur que toute la flotte anglaise a pu s’y abriter. Les deux rochers qui forment les portes de Balaklava isolent si bien ce havre que les eaux y sont tranquilles même quand la tempête sévit au dehors ; pourtant celle du 14 novembre fut tellement effrayante, les vagues de la Mer-Noire formèrent de telles montagnes d’eau, que les navires cuirassés s’entre-choquèrent violemment dans la rade et s’infligèrent mutuellement des avaries. Un batelier grec s’offre à me conduire à ces portes, dont les massifs piliers sont à peine distans de 60 toises, Sur celui de l’est, on a écrit en grosses lettres, afin que personne n’en ignore : « Cap Balaklava. » Une fois les portes franchies, la ville disparaît. De la pleine mer, sans la maison du capitaine Manto, qui est si haut perchée, on ne soupçonnerait même pas Balaklava derrière ses rochers. La découverte de ce port par les premiers navigateurs ne dut pas se faire du premier coup. Pourtant Homère semble en parler déjà ; c’est ici qu’il placerait les géans lestrygons qui mirent à la broche les compagnons d’Ulysse. Comment ne pas reconnaître ici les lieux décrits par l’Odyssée ? N’est-ce point là ce « port superbe autour duquel règne de toutes parts une roche à pic et dont l’entrée est resserrée par deux promontoires ? N’est-ce pas ce « port à l’entrée étroite, » λιμὴν στενόστομος (limên stenostomos), dont nous parle Strabon, et dont il fait le quartier-général de la piraterie tauro-scythe ? Les traditions lestrygones, comme on le voit, ne s’étaient point perdues. La forteresse génoise, dont les ruines dominent la ville, doit être cet oppidum de Palakion (Balaklava) où le chef indigène, Scilure, et ses fils résistèrent aux troupes du grand Mithridate. Mon batelier grec me fit remarquer une grande caverne marine, qui peut bien avoir 15 toises de profondeur. C’est près de là que se brisèrent huit navires anglais qui, le 14 novembre, n’avaient pu trouver à temps l’entrée du port. Pendant longtemps, me dit-il, les gens du pays repêchèrent au pied du rocher des balles de plomb, des armes, de la quincaillerie, jusqu’à des montres. Plus loin est la Sainte-Montagne : dans une de ses grottes, au dire de mon Grec, vivait il y a bien longtemps un saint ermite. Chaque soir, il allumait une lampe pour guider les navires. Un jour, il s’en est allé, on ne sait où. Maintenant il n’y a plus d’ermite, plus de phare. « Et à quoi bon ? ajouta-t-il avec un air de tristesse. Qui est-ce qui a jamais besoin de venir à Balaklava ? » Je vis que l’occupation anglaise lui avait laissé un profond souvenir. Il avait peut-être combattu avec le capitaine Manto ; mais il ne tarissait pas en détails sur ce Balaklava de bois improvisé par les Anglais, sur cette masse de navires qui encombraient le port aujourd’hui désert, sur ce chemin de fer qui allait de la baie aux approches du Grand-Redan, sur ces fabriques installées par nos alliés, sur cette vie et ce bruit qui emplissaient alors la silencieuse bourgade. « Ah ! si Balaklava était en France ou en Angleterre aussi bien qu’il est en Crimée, ajoutait-il, quel port ce serait ! » Quand je lui demandai pourquoi ils avaient démoli les baraques et les maisons construites par les Anglais : « A quoi bon des maisons, répondit-il, quand il n’y a pas d’habitans ? » La ville a une école, mais on n’y enseigne que le russe ; il en résulte que ces fils de l’Archipel ne savent même pas lire le grec. En revanche, ils parlent couramment ces deux langues, sans compter un peu de turc et de tatar. De son origine, de ses ancêtres helléniques, mon homme avait une idée assez vague ; on lui avait dit que cette colonie était venue de la Grèce. Sur l’ancienne histoire du pays, il ne savait rien. Quand je lui parlai des anciens brigands, il me dit qu’en effet il y avait eu en Crimée des janissaires qui étaient de fameux pirates. Voilà tout ce qu’il avait retenu des légendes antiques ; le nom d’Homère lui était inconnu autant que celui d’Omer-Pacha lui était familier. Nous rentrons dans la ville, qui est occupée, comme les trois autres localités grecques, par un escadron des cosaques du Don. Je commence à craindre pour la pureté du sang hellénique. Il paraît que les Tatars sont assez mécontens de la nouvelle loi militaire, et qu’on a trouvé utile d’augmenter l’effectif des troupes en Crimée. Je retrouve mon isvochtchik occupé à déguster le vin du pays chez un débitant grec. En chemin, je voulus savoir si à ces Hellènes il disait vous ou simplement tu, comme il avait l’habitude de le faire avec les Tatars et les paysans russes. Il m’expliqua que le tutoiement ne convenait pas à tout le monde, que le mot vous sonnait plus agréablement à l’oreille, que le tu était bon pour des paysans, mais non pas pour les gens cultivés, et que ces Grecs étaient des gens cultivés, puisqu’ils savaient tous lire et écrire. C’est une supériorité qu’ils ont sur le pauvre Russe, qui, malgré ses années de service dans la marine et son intelligence assez éveillée, est resté absolument illettré. Cela ne l’empêcha pas un beau jour de me dire solennellement : « Si vous imprimez quelque chose sur Sébastopol, n’oubliez pas de dire que c’est Gouchtchine, ancien bosseman de tel équipage de la flotte, qui tel et tel jour de septembre vous a servi de cicérone. » L’homme qui avait ces préoccupations littéraires n’est pas capable de déchiffrer la plaque qui est clouée sur sa voiture.

V. — KAMIESCH ET CHERSON.

Le jour suivant, nous partons pour Kamiesch. Si le Balaklava anglais excite l’admiration des Grecs, cette ville française, bâtie en quelques mois sur la plage de Crimée, disparue ensuite comme un palais enchanté des Mille et une Nuits, a vivement frappé l’imagination russe. On voit bien que dans tout niémetz (Allemand ou Occidental) il y a un diable, comme dit le proverbe moscovite. Pas un homme du peuple qui ne s’en souvienne et qui ne vous fasse l’histoire de Kamiesch ou plutôt sa légende. C’était comme une petite Moscou, vous diront-ils. Des rues toutes droites, de beaux magasins avec des dames pour servir ; un monde d’acheteurs, des Français, des Turcs, des Italiens, des Anglais ; les uniformes de je ne sais combien de nations ; des restaurans, des cafés-chantans, un théâtre qui contenait autant de monde que celui de Sébastopol. Partout les Français avaient semé des légumes, planté des arbres, créé des jardins. Dans la rade, une forêt de mâts. De la hauteur voisine, un aqueduc leur amenait de l’eau douce jusque sur le pont des vaisseaux. Et comme ils se gardaient bien ! pas moyen d’y aller voir. Tout autour, des retranchemens, des bastions, des batteries. Après la paix, quand les Russes arrivaient chez eux, on leur faisait fête : aux officiers du Champagne, aux soldats du cognac. Tout Sébastopol y allait en partie fine. Le jour où ils sont partis, ils n’ont emporté que leurs sacs. Alors on vendait le Champagne meilleur marché quele kvass. Les gens sont venus et ont pris ce qu’ils ont voulu, les toiles, les planches, les cordages. Un beau jour, plus de ville… Allons voir ce qui reste de ces merveilles.

On sort de Sébastopol entre le cinquième et le sixième bastion (celui de la Quarantaine). On voit d’abord la slobode de la Quarantaine, c’est-à-dire une rangée de douze ou quinze maisons qui ne se sont pas relevées, puis un cimetière que les Russes et les Français se sont disputé avec acharnement en avril 1855, et qui a fini par être compris dans le réseau de nos tranchées. Il est aujourd’hui restauré, et l’église semble neuve. A deux kilomètres de là, une ligne de levées de terres prolongée à perte de vue, avec parapets et fossés parfaitement conservés et que dominent, encore menaçantes, les masses de nos batteries. Ce sont les défenses de Kamiesch. Bientôt la mer se découvre, et déjà miroitent au soleil la baie des Cosaques, la baie Sablonneuse et celle de Kamiesch. A partir de ce moment, ce ne sont que maisonnettes ruinées. Je m’arrête pour considérer les assises de pierre sur lesquelles s’élevait en bois le théâtre français. Le bois a été enlevé, car il a son prix en Crimée ; la pierre a été négligée comme étant de nulle valeur. C’est le contraire qui se serait passé dans la Grande-Russie. Ces assises sont encore à hauteur d’homme. Et voyez comment passe la gloire humaine : à part ces quelques pans de mur, tout ce qui reste de Vautourville, c’est, comme à Balaklava, des amas de bouteilles cassées. Rien de plus résistant que ces débris de verre : c’est plus dur que la brique et les poteries grecques ; cela ne tente la cupidité de personne. Dans des centaines d’années, les Schliemann de l’avenir qui étudieront ce siège de Troie retrouveront comme indices de notre passage sur la terre de Crimée des tessons de bordelaises.

La baie de Kamiesch, qui nous fut si utile pendant la campagne, et qui après la tempête de novembre mérita le nom de port de la Providence, n’est pas très étendue. Les rivages en sont bas ; par endroits, les roseaux qui lui ont donné son nom (kamych, roseau) ne permettent pas d’en approcher. Des deux côtés de ce port, les groupes de ruines se succèdent : ruines des batteries qui formaient l’entrée de la baie, ruines de notre club, de notre arsenal, de nos magasins, restes de notre aqueduc de bois. Il faut bien le reconnaître, le pays lui-même est ruiné. Les ceps de vigne, arrachés pendant l’hiver de 1854 pour nos feux de bivouac, n’ont pas été replantés, tandis que chez nous on vendange déjà, sur les coteaux parisiens, les vignes refaites depuis l’invasion. Les arbres fruitiers, là-bas, n’ont pas été remplacés ; on a laissé périr ou dégénérer les survivans, ceux que nous-mêmes avions plantés. Il y a des ruines qui sont postérieures à la guerre, comme celle d’une khoutore que j’ai visitée et qu’on laisse tomber faute de réparation. Cette terre est encore sauvage, la civilisation et la culture n’ont fait à de longs intervalles que l’effleurer. Il faut un effort continuel pour l’apprivoiser et la faire produire : c’est cet effort qu’on ne fait plus.

En revenant de Kamiesch à Sébastopol, on rencontre sur son chemin le monastère de Chersonèse. Le corps de logis et l’église sont modernes. On va tout droit à cette grande cathédrale en construction, qui semble emprisonnée dans ses échafaudages comme dans une cage de bois ; elle renferme les ruines d’une petite église dédiée à la mère de Dieu. Ce sont là peut-être les reliques les plus vénérables du passé russe. C’est ici que le grand-prince Vladimir aurait reçu le baptême ; c’est ici qu’il aurait épousé la princesse Anna, sœur des empereurs grecs Basile et Constantin. Ici finit la Russie varègue et idolâtre, ici naquit la Russie byzantine et chrétienne. Ce Vladimir était pourtant un singulier néophyte. Vrai fils des pirates du nord, il ne voulut du baptême qu’à la condition de le ravir comme un butin. Avant de courber sa fière tête de Sicambre, il enleva Cherson aux empereurs et tint à se convertir dans sa conquête. Lorsqu’il rendit la cité, il l’avait soumise à un pieux pillage ; il en emportait pour décorer la nouvelle église qu’il voulait élever dans Kief tout ce qui lui tomba sous la main en fait de reliques, d’icônes, de vases sacrés et d’ornemens d’église. En suivant le rivage escarpé de la mer, on trouve les restes d’un autre sanctuaire ; le seuil, les fondations, une partie du parvis se sont conservés, et l’on enjambe çà et là des fûts de colonnes, des chapiteaux de marbre, qui tantôt ressemblent à ceux des temples païens, tantôt sont ornés de croix et de monogrammes byzantins. On prétend que d’autres églises se sont abîmées dans la mer avec une partie de cette falaise rocailleuse que les flots rongent incessamment. Dans les fouilles qu’a nécessitées la construction de la cathédrale, on a mis à jour une quantité d’ossemens humains. On les a réunis pêle-mêle dans des espèces de grottes qui datent des temps primitifs, et, laissant à Dieu le soin de reconnaître les siens et de distinguer entre chrétiens et païens, on a planté la croix sur le tout.

Cherson a été, plusieurs siècles avant l’ère chrétienne, une puissante colonie héracléote, une des plus florissantes cités helléniques du Pont-Euxin. Fondée d’abord dans les environs du monastère de Saint-George, on l’a transportée ici, et, pour la protéger contre les barbares, on a isolé la Chersonèse par une sorte de muraille chinoise qui allait de Balaklava à la baie du Sud. Cherson, défendue en outre par une enceinte et des tours puissantes, a dû avoir jusqu’à 5,000 maisons et 50,000 habitans. Dans les baies nombreuses de ce rivage fourmillèrent les vaisseaux marchands d’Athènes, de Byzance, de Rome, de la Syrie et de l’Égypte. L’ancienne église de la Mère-de-Dieu occupe le centre de l’agora, où les citoyens discutaient les lois et les traités de commerce, décidaient la paix ou la guerre avec les Scythes ou leurs rivaux à demi grecs de Panticapée. Sur cette place, qui s’élevait comme une terrasse entre la mer et le reste de la cité (celle-ci occupait une dépression de terrain), de grands orateurs obscurs ont dû remuer les passions, enflammer les patriotiques colères. Cette liberté républicaine, que depuis les Grecs cette terre n’a plus revue, se conserva pendant toute la durée de l’empire romain et sous les vassilis de Byzance. Cherson a été l’alliée, la vassale, si l’on veut, non la sujette de Constantinople. L’empereur Constantin Porphyrogénète, au Xe siècle, ne voit qu’un moyen de punir les Chersonésiens de leurs rébellions : c’est de saisir leurs vaisseaux dans les ports de l’Asie-Mineure et d’interdire les envois de blé en Chersonèse. Cette dernière prescription prouve qu’alors, pas plus qu’aujourd’hui, la Crimée n’était très fertile en céréales : Cherson, comme maintenant Sébastopol, dépendait d’autrui pour sa subsistance. Le même écrivain nous initie à cette existence active, souvent troublée, des Chersonésiens. Il nous apprend l’histoire de leurs magistrats, qui, suivant son expression, portaient la couronne, comme de vrais souverains. Tels furent les rois-citoyens Byscos, qui battit les Panticapéens (ceux de Kertch) à Caffa, Pharnacos, qui tua le roi Sauromate en combat singulier, Lamachos, dont la fille, Gycia, sauva la république en brûlant dans sa propre maison son mari, traître à la patrie. En récompense de ce dévoûment antique, elle obtint que tous les citoyens s’engageassent par serment à lui accorder une sépulture dans l’enceinte même de la ville. Rien n’était plus contraire aux usages des Grecs. Pour éprouver leur bonne foi, elle fit courir le bruit de sa mort et se coucha sur le lit de parade. Les citoyens ne purent se décider à tenir leur parole et la firent conduire hors des murs pour être brûlée ; mais alors elle se dressa sur sa couche funèbre, consterna les Chersonésiens de cette terrifiante résurrection et les força à se lier par un nouveau serment, plus terrible que le premier. Plus tard, son tombeau, ses statues, firent l’ornement de la splendide cité.

Le comte Alexis Ouvarof, dans ses fouilles de 1853, nous a révélé bien d’autres secrets de la vie publique et privée de ces colons grecs. Il a ouvert les caveaux creusés dans le roc où reposaient leurs os ; il a étudié les fragmens, malheureusement peu nombreux, de leurs inscriptions funéraires. Sur l’une de ces pierres, on voit une matrone grecque avec un enfant dans ses bras : l’inscription porte qu’elle fut « la plus noble des femmes. » Une autre stèle nous montre une dame, dont la tête est couverte d’un voile et dont les pieds reposent noblement sur un escabeau. Ailleurs c’est un homme qui est représenté avec le vrai costume du citoyen grec, la khitôn et l’himation. Un disque d’argent trouvé dans un tombeau, les figures représentées sur leurs monnaies prouvent que, comme les Grecs de la métropole, ils honoraient tous les exercices du corps, la lutte, la course, la balle, le jet du disque et du javelot. Ces sportsmen accomplis devaient être d’excellens militaires : ils avaient gardé l’énergie physique et morale de leurs ancêtres, et sans doute, comme ces Grecs d’Olbia dont parle Dion Chrysostome, ils marchaient au combat en chantant les vers de l’Iliade. On aime à se représenter, dans la cité décorée de toutes les merveilles des arts, cette race énergique, intelligente, la première du monde ancien, où l’on était à la fois artiste et négociant, orateur et guerrier, où l’être humain atteignit cette plénitude de développement que nous envions encore aux Hellènes ; mais trop rares sont les vestiges de cette brillante civilisation, qui n’a pas encore eu de rivale en Chersonèse. La conquête russe porta à ces ruines le coup fatal : on exploita Cherson comme une carrière pour construire Sébastopol ; ce qui restait des temples, des colonnades, des portes triomphales, fut employé à bâtir la Quarantaine. Pourtant Mouravief-Apostol put voir encore en 1820 des vestiges de murailles, de tours et de fossés. En 1854, les Français, pour conduire leurs attaques contre le sixième bastion, furent bien obligés d’occuper le cap Chersonèse : le couvent et l’église furent rasés par l’artillerie russe ou par la pioche de nos travailleurs (les bâtimens actuels ne datent que de 1857). Là-bas, du côté de la Quarantaine, ce qui fut le mur grec, ou le palais de Vladimir, ou la tranchée française, est mêlé et confondu dans le même chaos.

C’est pourtant au nom sacré de Cherson, au nom de « cette terre bénie où saint Vladimir reçut l’eau du baptême, » que le clergé et les généraux russes enflammaient l’ardeur des paysans et des soldats et les poussaient à la guerre de Crimée comme à une croisade. Cette crise a du moins contribué à réveiller l’attachement des Russes pour ce rivage sacré. Presque aussitôt après la paix on releva le couvent, on commença la cathédrale, dont l’empereur Alexandre II posa la première pierre en 1861. Il reste encore beaucoup à faire, surtout pour la science. Cette terre, qui est le cimetière d’un grand peuple, est comme saturée d’ossemens et de débris antiques ; mais les antiquités qu’on y a déjà recueillies sont dispersées dans les musées de la Russie : il faudrait à Cherson même un musée de Cherson ; on ne peut donner ce nom à une centaine de pierres sculptées, d’importance secondaire, qu’on a réunies dans une petite serre du couvent. On a de grands projets pour l’avenir : on voudrait construire ici un plus vaste monastère qui serait un des premiers de la Russie, y créer une bibliothèque, un musée, une académie ecclésiastique, une confrérie, semblable à celle de Kazan, pour la conversion des Tatars ; mais l’argent manque ; si l’on n’a pu encore relever Sébastopol, comment s’occuper de Cherson ?


VI. — LE SEBASTOPOL DE L’AVENIR.

Inkermann, Saint-George, Balaklava, Kamiesch, Cherson, nous ramènent toujours au souvenir de la guerre d’Orient à Sébastopol. Sébastopol est le centre de cette épopée dont on trouve des chants dispersés dans tous les coins de la presqu’île. C’est ce nom que répètent les vieux monastères, les tours des forteresses génoises, les ruines des acropoles grecques, les cavernes de l’âge primitif. Toute cette contrée a suivi et suivra toujours les destinées de la cité qui est bâtie sur la mer, que ce soit la ville grecque, Cherson, ou la ville russe, Sébastopol. Ces campagnes ont vécu de la puissance de Sébastopol, elles sont pauvres de sa ruine, elles peuvent revivre de sa régénération. Qu’était-ce que Sébastopol avant la guerre de Crimée ? Plus puissante peut-être, moins complète, que Cherson, ce n’était qu’une ville de guerre. Aussi la guerre n’a-t-elle rien laissé d’elle, aussi végète-t-elle aujourd’hui, petite bourgade au milieu de ruines grandioses. Son aristocratie se composait d’états-majors et d’administrations ; les villas, les fermes, les vignobles des environs devaient leur prospérité aux amiraux, aux officiers amoureux de villégiature. Quand Sébastopol vaincu perdit sa garnison, les capitaux manquèrent non-seulement pour relever les maisons, mais pour remettre en culture la campagne. Voilà pourquoi les ceps et les arbres arrachés n’ont pas été replantés et pourquoi la Chersonèse, comme avant l’arrivée des Héracléotes, 500 avant Jésus-Christ, est une grande friche. Sébastopol, le poste avancé de la Russie, avait été comme jeté au milieu d’un désert que n’avait pas encore entamé l’émigration slave. Cette ville était à cinq ou six journées de la Russie, avec laquelle elle ne pouvait communiquer que par la mer ou par la steppe. Il fallait pourtant que la Russie la fît vivre. Toute la subsistance de Sébastopol découlait du budget de la guerre. Sa fortune, c’était la solde des marins et des militaires, la dépense des nombreux fonctionnaires, les allocations de l’état pour la construction des édifices militaires. Tout cela lui a manqué à la fois ; ne tirant rien d’elle-même, puisqu’elle n’a qu’une faible population civile, rien du pays environnant, puisque Sébastopol n’a pas cette ceinture de villages opulens qui entoure Paris, rien de l’état, puisque le traité de 1856 était à la Russie l’empire de la mer, — cette ville est tombée dans la misère. La guerre l’avait démolie, mais c’est la paix qui l’a ruinée.

Ce qui frappait dans Sébastopol prospère, c’étaient des casernes et des forts. Ce qui domine dans Sébastopol abattu, ce sont des tombeaux. Là l’église en pyramide qui couronne le cimetière des « cent mille hommes ; » ici la cathédrale qui s’élève sur la cendre des trois amiraux ; ce qu’il y a de curieux dans les environs, ce sont encore des cimetières. Qu’est-ce que la rade elle-même, sinon le tombeau de la flotte russe ? Qu’est-ce que Sébastopol enfin, sinon le tombeau de Sébastopol ? Et pourtant dans ce corps mutilé, dont on pourrait dire comme du maréchal Rantzau que « Mars ne lui a rien laissé d’entier que le cœur, » on sent maintenant comme un immense désir de vivre. Il passe sur ces ruines comme un souffle de résurrection prochaine. Depuis que la cité a son gouverneur particulier, — M. Péréléchine, un intrépide défenseur du troisième bastion, — l’espérance est revenue. J’ai été étonné de la quantité de maisons qui se bâtissaient à la fois dans une ville où l’on n’a pas bâti depuis vingt ans. « Une vraie maladie, » me disait mon hôte, — qui bâtissait lui-même. Ce qui surexcite les constructeurs, c’est l’attente d’une inauguration prochaine du chemin de fer. Déjà on a trouvé à la petite banque locale des allures un peu séniles et routinières, et l’on parle de fonder une grande société de crédit. Le conseil municipal est en marche avec une compagnie pour amener dans les fontaines de Sébastopol l’eau des sources voisines ; mais cet effort pour vivre a besoin d’être aidé par le gouvernement. Il peut déclarer qu’en vertu des nouveaux traités il a le droit de relever sa grande forteresse maritime, et alors il n’y a plus qu’à reconstruire des forteresses et des vaisseaux et à refaire la cité guerrière. Ou bien il peut dire que Sébastopol ne sera plus une ville exclusivement militaire et que sa rade, de 6 kilomètres de long sur 900 mètres de large, l’une des plus belles de l’Europe, est ouverte au commerce de toutes les nations ; mais le gouvernement hésite. On prétend que la prospérité d’Odessa souffrira de celle de Sébastopol, de même que les petites villes de Crimée, Kertch ou Féodosie, ont souffert du développement d’Odessa. Cette théorie n’est applicable qu’aux pays où les élémens de prospérité sont peu considérables ; or les bras et les capitaux peuvent être appelés bientôt sur les bords de la Mer-Noire avec une telle énergie que non-seulement Sébastopol, mais Odessa même, mais les plus petites villes de la Crimée en auront leur part. Une période historique nouvelle peut commencer pour la Crimée, celle de la colonisation par les Russes ; l’émigration tatare semble lui préparer les voies. Sébastopol, devenu port de commerce, en moins de dix années, ne serait plus reconnaissante. De grands établissemens industriels remplaceraient bientôt dans la rue Catherine les hôtels détruits. Le port se repeuplerait, et dans son développement indéfini on peut prévoir que Balaklava, relié à la baie du Sud par un railway, formerait une sorte déport auxiliaire, la Ciotat d’une Marseille taurique. La mise en activité du chemin de fer conduira en Crimée comme partout à la construction de routes et de chemins. L’agriculture et la viticulture, trouvant enfin les débouchés qui leur manquent, prendraient une nouvelle énergie. Une aristocratie commerciale pourrait bâtir ses maisons de plaisance dans ces landes de Chersonèse où s’élevèrent dans l’antiquité les villas des Grecs et, il y a vingt ans, les datchas des officiers russes. Un centre florissant communiquerait une vitalité inconnue à toute la Crimée, et cette terre, sans cesse relapse dans la barbarie, serait définitivement conquise à la civilisation. La ville n’a aujourd’hui que 6,000 âmes, mais quel chiffre n’atteindrait pas la population d’une cité où les intérêts ne demandent qu’à se fixer dès qu’ils seront un peu rassurés sur l’avenir ! A certains égards, Sébastopol est mieux situé qu’Odessa, plus rapproché de Constantinople et de l’Asie. S’il avait la chance de jouir, comme en a joui pendant quelque temps Odessa, d’un port franc, sa prospérité serait certaine. Alors l’ancienne cité grecque de Cherson revivrait dans Sébastopol, et la côte héracléote reverrait les navires marchands de Constantinople et de l’Anatolie.

C’est une situation bien étrange que celle de notre ancienne ennemie. Sur les frontières de la France et de l’Allemagne, des villes aussi maltraitées, des ruines plus récentes, se sont relevées ; son infortune à elle survit à la guerre, aux passions mêmes et presque au souvenir de cette guerre. Les Russes se plaisent à l’appeler le « grand martyr Sébastopol, » le « héros Sébastopol ; » mais si nous lui prêtons les sentimens d’un héros, quelle doit être la couleur de ses pensées ? « Je ne comprends rien à tout ce qui se passe. Ces Anglais, avec lesquels j’ai échangé tant de milliers de bombes et de boulets, sont fêtés à Saint-Pétersbourg. J’entends parler de fiançailles, de mariages. Tout le monde est d’accord ; on dirait que c’est par un malentendu qu’on m’a mis dans cet état. En attendant j’y suis ; me voilà étendu depuis vingt ans sur le rivage de ma rade déserte, aussi brisé qu’au soir de la dernière bataille, criblé de blessures dont personne n’a souci. Si la sainte Russie a encore besoin de mon dévoûment, sans doute je suis prêt à tout braver ; mais alors qu’on me rende mes bastions, mes hauts vaisseaux de ligne, qu’on me rende mes vieux loups de mer, mes amiraux, qui se promenaient sous la mitraille en lorgnant les Anglais. Qu’on voie encore s’accumuler ici les milliers d’hommes et de canons, et au bout de la Russie toute la force de la Russie. Si ce n’est point de cela qu’il s’agit, pourquoi ne pas me donner, comme à un vieux brave, mon congé définitif ? Voyez : mes marins et mes soldats de 1854 ont trouvé à quoi s’occuper, la guerre finie. L’un a sa barque, l’autre son fiacre, le troisième son débit de liqueurs. Moi aussi, je me fais fort de gagner ma vie. Je ferais le commerce, et j’accueillerais bien, sans rancune, les négocians de Londres et ceux de Marseille. Seulement je suis las d’étaler mes plaies comme un soldat qui mendierait, las de faire pitié. » Ainsi semble parler le « héros Sébastopol. » De son ancienne armure de bastions, il pourrait conserver, ainsi qu’un retraité conserve son sabre rouillé, accroché à un clou de la muraille, les forteresses que la guerre a épargnées. les forts Constantin et Michel auraient bon air dans son nouveau blason, semblables à ces portes crénelées qui figurent dans les armoiries de nos villes. Dans le développement nouveau du port de commerce, ils raconteraient le passé glorieux, comme cette tour de François Ier, qui fut longtemps l’orgueil du Havre. J’ai déjà dit qu’au début du siège une rumeur bizarre courut dans le peuple ; le factionnaire du puits de la Quarantaine avait eu une vision. Trois cavaliers, l’un rouge, l’autre noir, le troisième blanc, lui étaient apparus. Le rouge annonça que Sébastopol serait incendié, le noir qu’il n’en resterait pas pierre sur pierre, le blanc que la cité renaîtrait plus belle de ses ruines. Les deux premières prophéties se sont assez bien réalisées : l’accomplissement de la troisième se fait attendre.


ALFRED RAMBAUD.


  1. J’ai déjà dit que le grand-duc, fils aîné de l’empereur, s’est proposé de fonder au Kremlin de Moscou un musée de Sébastopol (voyez, dons la Revue du 1er avril, les Russes à Sébastopol). Depuis, cette idée a pris du développement, et cette collection ne sera qu’une section d’un grand musée historique et archéologique qui sera placé sous le patronage de l’héritier du trône.