Rue Principale/Tome I/01

Éditions Bernard Valiquette (Tome I — Les Lortiep. 12-18).

I

où il est déjà question d’amour et de politique

On était à la mi-octobre.

Déjà le jour reculait devant la nuit ; lui cédait, minute par minute, les heures qu’il avait conquises sur elle au printemps. Ce recul, on avait commencé à le sentir au début du mois ; le retour à l’heure normale avait fait le reste et, ce soir là, lorsque la sirène de la fabrique de chaussures avertit la population de Saint-Albert qu’il était six heures, il y avait longtemps déjà que le soleil s’était noyé dans les eaux du Saint-Laurent.

Six heures, c’est pour Saint-Albert et ses deux dizaines de milliers d’habitants, l’heure de l’animation. Tout un monde d’artisans et de petits bourgeois se croise, se coudoie sur l’asphalte des trottoirs de la rue Principale : travailleurs se hâtant vers le souper familial, ménagères ayant une dernière emplette à faire, flâneurs semblant aller et venir sans but.

Cette foule bigarrée et bruyante avait toujours été, et était encore, un sujet d’amusement pour ce brave Joseph Mathieu, boucher de son état, dont l’établissement faisait face, un peu à l’ouest du parvis de l’église Saint-Albert, à la façade criarde du cinéma Agora. Cette foule était pour Mathieu le symbole même de la vie, de sa vie à lui, né, élevé dans cette rue Principale qu’il disait — et il était convaincu ! — le plus bel endroit du monde.

Ce soir là donc, six heures venaient de sonner et Mathieu, après trois quarts d’heure particulièrement bien remplis, était venu, sur le pas de sa porte, humer l’air frais du soir et sentir, comme il disait volontiers, le temps qu’il allait faire…

— Voyons, se dit-il, c’est pourtant pas possible que le sergent soye pas encore là !

Et en pensant ainsi, il contemplait, étonné, la place qu’aurait dû occuper, à côté de la boîte aux lettres, la silhouette élégante et athlétique du sergent de police Robert Gendron. C’est que Bob ne manquait jamais, les jours impairs de la semaine, de venir s’adosser au réceptacle destiné à recevoir le courrier confié à la poste de Sa Majesté, dès que sonnait la sixième heure.

Il se postait là, comme une sentinelle, et ne quittait pas des yeux la marquise illuminée du cinéma Agora, sous laquelle, quelques minutes plus tard, apparaissait celle qu’il venait ainsi attendre tous les lundis, mercredis et vendredis : la blonde, la jolie Ninette, première caissière du théâtre.

Mais l’étonnement de Mathieu fut de courte durée. La silhouette familière approcha, Bob porta la main au bord de son feutre mou et esquissa, à l’adresse du boucher, un sourire amical avant de prendre son poste d’observation.

— Bonsoir sergent, dit Mathieu. On prend l’air ?

— Bonsoir Mathieu. Ça va ?

— Ben, ça va pas mal. Les affaires sont tranquilles un peu, mais la santé est bonne.

— C’est le principal.

— On sait ben, on sait ben… Mais dis-moi donc, Bob, pendant que j’y pense là, toujours pas de traces du gars du hold up ?[1]

Le hold up ! Depuis quelques jours personne, à Saint-Albert, ne semblait trouver d’autre sujet de conversation. Un soir de la semaine précédente, un peu avant minuit, Léon Sénécal, le marchand de tabac, allait fermer boutique et comptait les recettes de la journée, quand un escarpe, la figure masquée d’un mouchoir de soie noire, avait fait irruption dans le magasin et, revolver au poing, avait raflé le contenu du tiroir-caisse.

一 Non, répondit Bob, toujours pas de nouvelles. D’ailleurs, je ne m’en occupe pas, moi, de cette affaire-là : c’est Couture qui en est chargé.

一 Eh, viande de bœuf ! s’écria Mathieu en donnant libre cours à son indignation, il faut tout de même avoir du front tout le tour de la tête, pour oser entrer dans une boutique quand il y a encore tant de monde dans la rue, et mettre un revolver sous le nez d’un marchand !… Il doit avoir eu peur une minute et quart, ce pauvre Léon !

— Tu peux le dire qu’il ne faut pas avoir froid aux yeux ! Et puis tu sais, on aura bien du mal à le retrouver celui qui a fait ce coup-là !… D’abord vois-tu…

Mais Mathieu ne sut pas tout de suite pourquoi Bob doutait de l’arrestation du coupable : une dame plantureuse venait de franchir son seuil et il se précipita à sa suite.

Bob, resté seul, alluma une cigarette et, sans cesser de surveiller le hall du théâtre, sembla se passionner pour le spectacle d’un bambin de cinq ou six ans qui faisait, sur une vieille paire de patins à roulettes, un apprentissage chancelant.

Bientôt Mathieu reparut : mais au rouge déjà prononcé de ses joues semblait s’être ajouté une dose supplémentaire de carmin. Le brave homme fulminait.

— A-t-on idée de ça ? Oser venir me dire à mon nez que mes côtelettes sont trop grasses !

— Qui ça ?

— La bonne-femme Blanchard. Tu ne l’as pas vue ? Parce que son mari est échevin, elle s’imagine que tout lui est permis ! Mes côtelettes trop grasses ! Comme si c’était de ma faute que ce cochon-là a été bien nourri.

Et comme un large sourire témoignait de l’intérêt du policier, il poursuivit, mais cette fois sur un ton où l’on relevait du mépris et même ― mais oui — un peu de cruauté :

— Mais elle sera peut-être un petit peu moins fraîche que ça avant longtemps, avec les élections qui s’en viennent. Prends ma parole, Héliodore Blanchard est pas encore réélu !

Changeant de ton une fois encore, sa colère subitement chassée par une pensée nouvelle, il poursuivit :

— À propros, Bob, as-tu entendu dire que le maire se représentera pas ?

一 Non, Mathieu, non. Et puis moi, tu sais, la politique ça ne m’intéresse pas le diable. Bonsoir. Voilà Ninette !…

Les derniers mots se perdirent dans le brouhaha de la rue. Bob traversait la chaussée à grands pas et Mathieu, sortant sa pipe de sa poche, dit pour lui tout seul :

— Ouais, je comprends ça mon garçon, je comprends ça que la politique t’intéresse pas !

Tout le monde aurait compris d’ailleurs.

C’est qu’il faut bien le dire, Ninette, qui souriante attendait Bob de l’autre côté de la chaussée, était l’une de ces créatures de rêve sur qui les hommes se retournent dans la rue sans qu’elles fassent rien pour ça.

Cinq pieds deux pouces de grâce et cent-dix livres de charme. De quoi clouer sur place trois générations de peintres et de sculpteurs ! Un petit air volontaire que soulignait encore la malice du nez ; un sourire à provoquer une déroute dans les rangs des fabricants de pâtes dentifrices ; une jambe à faire souhaiter le bannissement perpétuel de la mode des robes longues ; un regard à vous faire oublier l’heure de votre train ! Et avec ça, rien de provocant, rien de calculé. Évidemment, elle devait savoir qu’elle plaisait, elle devait savoir qu’elle était jolie — on avait dû le lui dire plus d’une fois — ; mais elle n’avait pas l’air de vouloir en profiter, elle ne semblait pas en tirer la moindre vanité. Dans toute son allure, si sûrement, si naturellement élégante et racée, il n’y avait pas pour deux sous de pose, pas pour un quart de sou de prétention.

Ah ! oui, Mathieu avait raison. Si Bob avait conquis cette femme-là, si tant de beauté lui était acquise, il n’aurait eu aucune excuse de s’intéresser à la politique !

Ils se joignirent. Dans leurs yeux monta le désir du baiser qu’ils n’osèrent échanger. Il lui prit le bras, rythma son pas sur le sien et, dans la cohue, le bonheur s’enfonça.

Cinq minutes plus tard, Ninette et Bob entraient chez Gaston.

Gaston, c’était et c’est encore l’unique restaurateur de Saint-Albert. Il y a évidemment, dans une ville de vingt-deux milles habitants, plus d’un restaurant : mais il peut très bien n’y avoir qu’un restaurateur. Car on ne peut guère considérer comme dignes de cette noble profession, le gargottier chinois et le confiseur grec qui apportent à nourrir les célibataires de Saint-Albert, un soin comparable à celui qu’apporte le commun des mortels à nourrir les souris qui peuplent son grenier.

Gaston était donc le restaurateur de Saint-Albert. C’était en outre l’un de ses habitants les plus pittoresques et les plus avenants. La bonne humeur dont il emplissait son établissement, la sonorité de son accueil, l’inattendu de ses plaisanteries entraient, dans le succès de ses affaires, pour une part au moins égale à celle de la qualité de sa cuisine. On pouvait dire de Gaston, qui tenait de l’auteur de ses jours le nom de Lecrevier, (assez paradoxal pour un homme qui fait profession de nourrir ses semblables) qu’il était le plus méridional des Canadiens et le plus canadien des méridionaux. Il était né sur la Cannebière, « à quinze pas des bouches du Rhône » comme il disait volontiers, et était venu à l’art culinaire par le chemin assez ardu de l’art dramatique. Autrement dit, à seize ans il s’était fait acteur, petit acteur de tournées de province, interprète consciencieux et médiocre de vieux mélodrames, dans lesquels il tenait tour à tour l’emploi de traître, de grand premier comique et de père noble. Un matin de septembre 1910 il avait cru voir luire enfin le soleil de la réussite et de la fortune. Gaston Lecrevier, ayant dans la poche intérieure gauche de son veston, un contrat en bonne et due forme, s’était embarqué, en troisième classe il est vrai, sur un paquebot italien qui emmenait, de Marseille à New York, la troupe de comédiens dont il faisait partie, et qui devait, assurait l’imprésario, faire au Canada ample moisson de dollars. Mais hélas, s’il y a loin de la coupe aux lèvres, il y a tout aussi loin des rêves d’un comédien, fut-il marseillais, à la réalité des grands succès canadiens. Trois semaines après l’arrivée de la troupe à Montréal, l’imprésario avait filé avec le peu qui restait des recettes et Gaston, sans billet de retour et sans argent, n’avait pu que contempler la rue Sainte-Catherine et supputer les chances qui lui restaient de s’assurer trois repas par jour. Aucun théâtre ne lui ouvrit ses coulisses, mais un compatriote cuisinier lui prêta un tablier et un bonnet, le prit comme marmiton, et lui enseigna les rudiments d’un art où l’on ne récolte guère d’applaudissements mais où l’on mange à sa faim.

Voilà comment Gaston était devenu cuisinier. Comment il était allé s’établir à Saint-Albert, ferait le sujet d’une histoire sans grand intérêt. Qu’il nous suffise de savoir qu’après vingt-cinq ans de résidence et vingt ans de naturalisation, il en était devenu l’un des citoyens les plus influents et, comme nous le disions tout-à-l’heure, l’un des plus affables.

Quand Bob et Ninette poussèrent la porte, ils entendirent Gaston qui claironnait à la troisième table de droite :

— Oh ! mais vous savez, entre nous mon cher, il n’est pas né d’hier le maire Lefrançois ! C’est un malin qui sent bien que la soupe est chaude et que s’il se représente il va se faire battre comme du blé ! Alors peuchère ! sans blague ! il préfère se retirer avec les honneurs de la guerre et… et l’argent de ses contribuables ! Ça ne peut pas durer, cette situation ! Les gensses ont beau être bons, ils ne sont tout de même pas idiots et ils commencent à s’apercevoir qu’on les vole ! Parce qu’on les vole, hé ! ça j’en ai les preuves !!!

— Tiens, tiens ! se dit Bob, on dirait que Mathieu avait raison : le maire ne se représentera peut-être pas.

  1. Vol à main armée.