Rubaiyât d’Omar Kháyyâm


Rubaiyât d’Omar Kháyyâm
mis en rimes françaises d’après le manuscrit d’Oxford
Traduction par Jules de Marthold.
Charles Carrington.


RUBAIYÂT D’OMAR KHÁYYÂM


Illustr. Omar Kháyyâm - Rubaiyât, 1910, trad. Marthold. p.7.png

Omar Kháyyâm - Rubaiyât, 1910, trad. Marthold.djvu


à

MADAME SEGOND-WEBER
ÂME D’ESCHYLE ET DE CORNEILLE
AMITIÉ PROFONDE

J. DE M.


Fitz Gérald, en 1859, a fait des « Rubaiyât » d’Omar Kháyyâm une traduction en vers, aujourd’hui classique en Angleterre, « Belle infidèle » de savoureuse fantaisie, où il a « pétri plusieurs quatrains ensemble », perdant ainsi la simplicité naïve du poète oriental.

Nous nous essayons aujourd’hui à la tâche d’une interprétation rigoureusement exacte quoi qu’en vers, croyant rendre service aux lettrés français en leur offrant la quintessence du chef-d’œuvre concis et grandiose dont M. Charles Grolleau a donné naguère une élégante et probe version en prose.

Nous avons strictement observé et reproduit la coupe délicate choisie par l’artiste persan, à savoir les 1er, 2me et 4me vers à rimes pareilles et s’allégeant de la rime perdue du 3me vers ; aux huit Quatrains 63, 92, 102, 109, 129, 131, 141 et 152 calquant la répétition monorime qu’offre le Manuscrit d’Oxford, le plus ancien, car il remonte à 1460 et est ainsi le plus proche de l’original inconnu.

Quand la contrainte de l’alexandrin nous a déterminé à quelque déplacement de mot ou que le génie elliptique de Kháyyâm nous a dicté quelque périphrase, nous sommes restés toujours rigoureusement dans l’esprit du poète astronome et dans sa conception philosophique, lutte entre la Foi imposée et la Raison conquise.

C’est ici un livre de politique opposition intellectuelle, appel constant aux libertés d’analyse et de conscience, rejet énergique de tout dogme arbitraire, toujours et partout forcément hypocrite et mensonger, parole sincère d’un ami de la nature ayant pour seule religion Justice et Pitié, œuvre de pensée toujours moderne parce qu’éternelle, confinant à Lucrèce, à Dante, à Villon, à Shakespeare, à Rabelais, à Pascal, à Léopardi, à Baudelaire, à tous les grands qui, frères d’Hamlet, ont eu le vertige sacré de l’abîme, atteints de la soif du rêve.

Chez Kháyyâm, le Vin symbolise l’opposition de l’examen et l’Ivresse, l’amour de l’intellectuelle liberté.


Chiyath-ed-din-Abou-l’Fattâh, Omar-ibn-Ibrahim, immortel sous le surnom de « Al-Kháyyâmi », « le dresseur de tentes », profession supposée de son père, né dans la florissante ville de Nishapour en Iran, Khoraçan occidental, vers l’an 433 de l’Hégire (1040 de J. C.), sous Togrul-Beg, premier des Seldjoucides, directeur de l’Observatoire de Merw, où il contribua à la réforme du calendrier musulman en 1074, sous Malek Shah, est mort honoré et plein de gloire à plus de quatre-vingts ans, en 1123, sous Sendjar.

Outre le livre de « Rubaiyât », des nombreux ouvrages d’Omar Kháyyâm, deux ont été préservés par le temps, une « Démonstration des problèmes algébriques », un « Traité sur quelques difficultés d’Euclide, » et les titres de Sept autres nous sont parvenus.


Après dix siècles, on voit toujours sa tombe au cimetière d’Hira (Mesched-Ali), non loin de celle d’Ali, gendre de Mahomet.


Illustr. Omar Kháyyâm - Rubaiyât, 1910, trad. Marthold. p.16.png


OMAR KHÁYYÂM


  Bois pour te consoler la perle de la vigne.
Puisqu’il reste voilé, le grand secret divin,
Et que pour toi, mortel, sauf l’oubli tout est vain,
Prends les deux plus beaux fruits dont un cœur fort soit digne,

Mélange, le secret tient tout en une ligne,
Le vin avec l’amour, l’amour avec le vin ;
Demain vite est hier, hier vite est lointain ;
Goûte la grappe d’or, la vierge au cou de cygne,

Car la femme au front pur a le ciel dans les yeux,
Car peut-être le vin est-il le sang des dieux ;
Mais hâte-toi, la vie ainsi qu’un souffle passe.

Croire à ce que l’on voit, étrange cécité !
Seul, le Mensonge est sûr ; s’il séduit, s’il enlace,
Il ne dit pas, du moins, je suis la vérité.

J. DE M.


RUBAIYÂT


Lors demandent à Dieu pourquoy
Sitost nasquirent, n’à quel droit ?
Nostre Seigneur s’en taist tout coy,
Car, au tanser, il le perdroit.
François Villon.


1

 Si je ne fus jamais courbé sous la prière,
Jamais je n’ai caché mes vices de poussière ;
C’est pourquoi mes péchés espèrent ton pardon
Car jamais je ne t’ai nié, dogme Unitaire.

2

 Vaut-il pas mieux t’ouvrir mon cœur à la taverne
Que vers La Mecque en vain sans Toi je me prosterne ?
Toi Premier, Toi Dernier, Toi principe, Toi but,
Enfer ou Ciel pour moi, décide à ta gouverne.


3

 Ô toi qui te crois sage et blâmes qui s’enivre,
Laisse les durs propos auxquels orgueil se livre,
Penche-toi, pour goûter le calme de la paix,
Vers ceux qu’on humilie et qui n’ont de quoi vivre.

4

 Si puissant que tu sois, ne fais peine à personne ;
Que nul n’ait à subir ton ire et ne frissonne.
Si l’amour de la paix éternelle est en toi,
Ne sois pas le bourreau que le blâme chansonne.

5

 Puisque nul ici bas n’est sûr du lendemain,
Livre à l’amour ton cœur atteint du mal humain.
Au clair de lune, bois, bois du vin car cet astre,
Demain en nous cherchant, pourrait chercher en vain.


6

 Le Koran, Mot suprême, est toute la sagesse ;
On le lit quelquefois, mais le lit-on sans cesse ?
Sur le bord de la tasse un doux texte est gravé
Que, les yeux clos, la bouche épelle avec ivresse.

7

 Nos corps d’ivrognes ni le vin ni l’escabeau.
N’avons souci d’espoir ni crainte de fléau ;
Nos âmes et nos cœurs se rient, tachés de lie,
De la terre et du feu, mais plus encor de l’eau.

8

 En ce monde il vaut mieux te faire peu d’amis ;
Ne sors pas de toi-même et prends de brefs avis.
Celui-là dont tu crois le bras appui solide,
Examine-le bien et qu’il passe au tamis.


9

 Ce vase, ainsi que moi, fut jadis un amant
Penché vers quelque cher visage éperdument,
Et l’anse que tu vois au col de cette jarre
Fut un bras qui jadis ceignait un cou charmant.

10

 Ah ! malheur à ce cœur d’où l’amour est absent,
Qui n’est pas sous son charme et qui ne le ressent !
Jour passé sans amour mérite, jour sans joie,
Que lune ni soleil lui soit compatissant.

11

 Aujourd’hui refleurit l’élan de ma jeunesse,
J’ai désir de ce vin d’où me vient toute ivresse,
Et ne me blâme pas si, même âpre, il me plaît,
Très âpre, car il a le goût de ma détresse.


12

 Tu n’as pas aujourd’hui de pouvoir sur demain ;
Bannis l’anxiété, l’heure échappe à la main.
Si ton cœur n’est pas fou, le présent seul t’importe ;
Sais-tu ce que vaudront tes jours futurs, humain ?

13

 Voici que du bonheur pour l’homme se dessine,
Tout cœur vers l’oasis du doux repos incline.
Sur chaque branche on croit, Moïse, voir ta main.
Chaque brise s’embaume à l’haleine divine.

14

 Celui qui n’a pu mordre au fruit de vérité
Marche d’un pied timide, atteint de cécité.
Quiconque s’abrita sous l’arbre de science
Sait tous les jours pareils de toute éternité.


15

 Au-delà des grands cieux, au-delà de la Loi,
Ma pauvre âme cherchait le chemin de la foi.
Le Maître enfin m’a dit, Lui, l’Esprit de lumière :
« La Tablette et la Plume, Enfer, Ciel sont en toi ».

16

 Debout ! verse du vin ; pas de creuses paroles !
Ta bouche, ô nuit, sera mon jour car tu m’affoles.
Fais taire avec du vin, rubis comme ta chair,
Mes repentirs pareils à tes boucles frivoles.

17

 Le printemps doucement vient éventer la rose ;
Dans l’ombre du jardin visage aimé repose !
Tu parles du passé, rien de lui ne m’est plus,
Goûtons le jour, hier ne vaut pas qu’on en cause.


18

 Jetterais-je longtemps des pierres dans la mer ?
L’idolâtre mensonge à mon cœur est amer.
Khayyâm, qui pourrait dire où s’en ira son âme ?
Qui s’en revint du Ciel ? Qui visita l’Enfer ?

19

 Tasse qu’il façonna pour y verser du vin,
Le buveur ne veut pas qu’on te jette au chemin :
Ornements que ses doigts par amour assemblèrent,
En haine de qui donc vous briser de sa main ?

20

 Ainsi que l’eau du fleuve ou le vent du désert,
Un nouveau jour s’enfuit de ma vie et se perd,
Mais jamais sur deux jours n’a langui ma pensée,
Celui qui n’est pas né, celui que j’ai souffert.


21

 Puisque je fus créé au hasard du destin
Et que ma fin viendra d’un décret incertain,
Lève-toi, ceins tes reins, agile porte-tasse,
Je noierai le néant de ce monde en du vin.

22

 Khayyâm édifia la sagesse en cherchant,
Au brasier des chagrins consumé sur le champ ;
Le destin a coupé les cordes de sa tente
Et le marchand d’espoir l’a vendu pour un chant.

23

 Khayyâm, pourquoi pleurer ainsi sur tes péchés ?
Gagnes-tu rien à voir tes pleurs jamais séchés ?
Pas besoin de pardon pour qui fut toujours juste
Et la pitié ne va qu’aux pécheurs débauchés ?


24

 Nous voyons s’abriter au temple avec ferveur
Ceux qui cherchent le Ciel et de l’Enfer ont peur,
Mais qui sait les secrets du Dieu de la nature
Ne sème pas ces riens dans le cœur de son cœur.

25

 Au printemps si quelqu’être au corps célestiel
Me verse dans les champs un vin plus doux que miel,
Je dis, quand je devrais déplaire à la canaille,
Je serais moins qu’un chien si je pensais au ciel.

26

 Ton âme passera, te quittant sans adieu,
Derrière le rideau des grands secrets de Dieu.
Sois heureux, réjouis-toi… D’où tu viens, tu l’ignores,
Bois du vin… Tu t’en vas tu ne sais en quel lieu.


27

 La Sagesse m’a dit, minuit allant venir :
« Le sommeil n’a jamais vu le bonheur fleurir.
« Pourquoi t’abandonner à la mort, à son frère ?
« Bois du vin ! N’as-tu pas l’infini pour dormir ? »

28

 Mon cœur me dit : « Je veux la sainte lumière,
« Instruis-moi, si tu peux, de la science entière ; »
« Je dis l’Alif. » Alors mon cœur : « N’ajoute rien !
« Si la foi loge en toi, suffit d’Une prière ».

29

 Personne, un voile cache, énigme, tes secrets,
Ne sait, voyant les faits, le fin mot des décrets.
Sauf au cœur de la terre un homme est sans asile…
Bois du vin, car sans but sont les discours abstraits.


30

 Que les Mystères soient mystère aux esprits vils
Et les Secrets, secret pour les fous puérils.
Pèse tes actions, prends garde aux yeux des autres,
Et cache tes espoirs aux hommes trop subtils.

31

 Dès le commencement fut écrit l’avenir,
La Plume inscrivit tout, bien et mal, sans finir,
Le Premier Jour marquant ce que serait le monde…
Efforts vains et malheurs qu’on ne peut prévenir.

32

 Au printemps près d’un fleuve ou dans quelque campagne,
Avec de francs amis, une belle compagne,
Versez l’apéritif aux gens indépendants.
Pour qui mosquée ou synagogue ne sont bagne.


33

 Je n’ai rêvé du ciel que comme d’un relais ;
Mes yeux, tant j’ai pleuré, ne savent où je vais.
Près des feux de mon cœur l’enfer n’est qu’étincelle,
Et mon seul paradis est un instant de paix.

34

 On dit l’Éden charmant, houris, votre domaine ;
Je dis : La grappe seule est délectable aubaine.
Crois à l’argent comptant, renonce au gain promis,
Car la voix du tambour n’est belle que lointaine.

35

 Bois car tu dormiras sous terre des années.
Sans camarades, sans amis, sans hyménées.
Prends garde ! Ne révèle à nul ce grand secret :
Pas ne refleuriront les tulipes fanées.


36

 Bois du vin, c’est la force, oui, bois à ton envie,
Le seul trésor resté de jeunesse ravie,
Saison des fleurs, des ris, des joyeux compagnons !
Sois heureux un instant, cet instant, c’est ta vie.

37

 Verse à mon cœur meurtri cette boisson féconde
Pour ceux à qui l’amour fit blessure profonde.
Je préfère l’ivresse et ses rêves dorés.
À la voûte du ciel, fond du crâne du monde !

38

 Je bois du vin. Partout on me dit, mais on ment ;
« La religion hait le vin absolument. »
Quoi, le vin saperait la foi religieuse ?
Si c’est le sang d’Allah, j’en bois, pieusement.


39

 Le vin est le rubis, la tasse, son logeur,
Corps dont le vin est l’âme à la gagnante ardeur,
Tasse de fin cristal où la vigne miroite,
Larme où frémit, caché, le plus pur sang du cœur.

40

 Celui qui fit mon être (il ne m’en a rien dit),
Veut-il pour moi le Ciel ou bien l’Enfer maudit ?
Mais du pain, une femme et du vin sont richesse,
Garde pour toi le Ciel auquel tu fais crédit.

41

 Bien et mal sont tous deux dans la nature humaine,
Du bonheur au malheur l’obscur destin nous mène.
N’accuse pas le ciel car, pour le sage esprit,
Il est plus impuissant que l’homme en son domaine.


42

 Qui t’arrose en son cœur, amour, plante subtile,
N’a dans toute sa vie un seul jour inutile,
Soit qu’il aille au devant des volontés de Dieu,
Soit qu’il cherche en la tasse un bien-être facile.

43

 Où fleurit la tulipe en magnifique arroi
Fut répandu jadis le sang de quelque roi,
Et, jaillissant du sol, toute rose est le signe
Ayant orné le teint d’une belle en émoi.

44

 Sois prudent : la fortune est incertaine et change ;
Prends garde : le destin au fer tranchant se venge ;
Et si le sort te met dans la bouche des fruits,
Ne va pas les manger, du poison s’y mélange.


45

 Une cruche de vin, tes lèvres, un parterre
Ont tari mon argent, mon crédit, ô misère !
Ou le Ciel ou l’Enfer, c’est le lot des humains,
Ciel, Enfer, nul n’y fut qu’on ait revu sur terre.

46

 Ta joue est une fleur, la rose incarnadine,
Ton visage est pareil aux idoles de Chine,
Du roi de Babylone, hier ton regard a fait
Un Fou que le joueur sur l’échiquier taquine.

47

 Puisque tout fuit, que sont Bagdad, Balhk et leurs rois ?
L’âme passera par nos lèvres, une fois !
Buvons car après nous on pourra voir la lune
Éclairer à jamais les mois après les mois.


48

 De ceux faisant le vin qu’on tire du dattier
Et de ceux dont les nuits se passent à prier,
Nul n’est en terre ferme et tous un jour se noyent.
Sauf Un, le sommeil voit tous les autres ployer.

49

 La voix planant au ciel, des profondeurs jaillie,
Te dit cent fois par jour, pauvre âme enorgueillie :
« À cet instant précis, comprends que tu n’es pas
« L’herbe qui reverdit après qu’on l’a cueillie. »

50

 Les faux savants subtils, les creux parleurs diserts
Sont morts se querellant en mots vains et déserts.
Va ! toi, simple, choisis le doux jus de la grappe,
Deviens, mangeant des raisins secs, comme les verts.


51

 Ma venue ici fut sans profit pour la terre,
Mon départ ne nuira nullement à la sphère ;
Je n’entendis jamais dire à nul la raison
De la venue et du départ ni pourquoi j’erre.

52

 Nous serons effacés du sentier de l’amour,
Le destin nous broiera sous ses talons un jour ;
Paresseux porte-tasse, allons, quitte ta pose,
De l’eau ! car je serai la terre du labour.

53

 Du bonheur d’autrefois ne reste que le nom ;
Hormis le vin nouveau, plus un vieil ami, non !
Ne détourne donc pas ton geste de la tasse
Car elle est toujours là, seul anneau du chemin.


54

 Ce qu’écrivit la Plume à jamais est écrit,
S’en désoler suscite un tourment à l’esprit ;
Même en passant ta vie à subir cette angoisse,
Tu n’ajouteras pas un seul jour au rescrit.

55

 Ô cœur, laisse un instant les victimes d’amour,
Cesse de t’absorber en tous ces riens d’un jour ;
Va-t’en plutôt rôder sur le seuil des derviches,
Et, reçu des Reçus, fais près d’eux un séjour.

56

 Ceux qui, pour quelques temps, ornent le ciel profond,
Vont, viennent, reviendront, suivant l’instant fécond.
Dans ta chemise, ciel, et dans ta poche, terre,
Il est, pour en mourir, des êtres qui naîtront.


57

 Ceux dont l’hypocrisie a l’ombre pour clarté
Séparent âme et corps au nom de vérité.
Je sais que le vin seul a le mot de l’énigme
Et démontre à l’esprit la parfaite Unité.

58

 Les corps peuplant ta voûte, ô ciel, brillant prodige,
Déconcertent ceux-là que le savoir dirige.
Le fil de la sagesse est aisément perdu,
Les guides ont parfois eux-mêmes le vertige.

59

 Je ne fus jamais homme à craindre le non-être,
Cette moitié du sort, mieux que l’autre, peut-être,
Me plaît ; car la vie est un prêt que me fit Dieu ;
Je la lui rendrai quand il faudra disparaître.


60

 La vie est une fuite, étrange caravane,
Prends-lui le bon instant de joie, épi qu’on glane.
Porte-tasse, pourquoi t’attrister sur demain ?
Verse du vin, la nuit s’écoule, diaphane.

61

 Étant vieux pour l’amour, l’amour m’a pris au piège,
La tasse que je tiens prouve le sortilège.
Adieu le repentir qu’enfanta la raison,
L’aimée a déchiré la robe qui protège !

62

 Bien que le vin m’ait nui (les censeurs le défendent),
Fidèle, j’en boirai, mes rêves en demandent…
Mais les marchands de vin font mon étonnement :
Peuvent-ils acheter meilleur que ce qu’ils vendent ?


63

 Si généreuse et tendre en commençant !… Pourquoi ?
Et m’avoir abreuvé de délices !… Pourquoi ?
Maintenant ne songer qu’à me déchirer l’âme !
Que t’ai-je donc pu faire ? Et je redis… Pourquoi ?

64

 Que mon âme souhaite idoles, houris, reines,
Que ma main tous les jours tienne des tasses pleines !
On me dit : « Dieu te donne enfin le repentir ! »
Je n’en veux pas ! Or donc, plus de paroles vaines.

65

 Au cabaret tu fais l’ablution au vin :
Peux-tu purifier ton nom en pareil bain ?
Sois heureux… La pudeur a déchiré son voile ;
Chercher à le recoudre ? Y songer serait vain.


66

 Je vis un homme seul devant son domicile,
Fouler avec mépris sous ses pieds de l’argile ;
Et, mystique murmure, alors l’argile dit :
« Un jour, on foulera tes os, poussière vile. »

67

 Le jour est pur et beau, la brise est tiède aux champs,
La pluie a redressé les roses se penchant ;
Le rossignol alors dit à la fraîche rose :
« Toujours enivre-toi de parfums et de chants ! »

68

 Avant que sur ton front le doigt fatal se pose,
Ordonne qu’on t’apporte un vin couleur de rose.
Pauvre sot, crois-tu donc être un rare trésor,
Et que l’on te déterre après ta bière close ?


69

 Conforte-moi d’un vin méritant bon accueil,
Donne à ma peau le ton du rubis charmant l’œil,
Enfin, lave de vin ma dépouille mortelle,
Et du bois de la vigne alors fais mon cercueil.

70

 Les astres t’ont choisi le trône qu’on adore,
Celui de Khosroès et, cheval qui dévore
L’espace, son coursier ; s’il s’élance, fougueux,
Où qu’il pose le pied, ô Shah ! le sol se dore.

71

 Un amour mensonger est amour sans valeur,
Feu pâle, presqu’éteint, sans force ni chaleur ;
Le véritable amant, jours, nuits, saisons, années,
Sans paix, repos, sommeil, ne mord qu’à la douleur.


72

 Nul interrogateur du mystère où tout sombre
N’a jamais fait un pas hors du cercle de l’ombre.
Maîtres, disciples, tous, s’agitent, impuissants :
Femme, tu nous créas muets, faibles, sans nombre !

73

 Limite tes désirs du monde, vis content,
Détache-toi du bien, du mal et de l’instant,
Tasse en main joue avec les boucles de l’aimée.
Tout fuit ! Combien de jours nous reste-t-il, néant ?

74

 De l’infini profond les cieux versent des fleurs,
La rosée au jardin verse en riant ses pleurs,
La tasse aux flancs creusés nous verse le vin rose
Et les soleils couchants, eux, versent les douleurs.


75

 Je bois et qui boit a comme moi raison saine.
Si je bois, c’est pour Lui pardonnable fredaine.
Dieu, dès le premier jour, savait que je boirais,
Puis-je, en ne buvant pas, rendre sa science vaine ?

76

 Ah ! ne laisse jamais la tristesse t’atteindre,
Et d’absurdes soucis troubler tes jours, t’étreindre.
N’abandonne ni fleurs, ni livres ni baisers
Avant que le destin furtif vienne t’éteindre.

77

 Bois ! le vin chasse au loin les misères abjectes
Et vos pensers troublants, Soixante-douze sectes !
Ne fuis pas l’alchimiste, il saura dissiper
En toi mille soucis, soucis dont tu t’affectes.


78

 Le vin prohibé, tout dépend du personnage
Qui le boit, de son prix et du compagnonnage.
Ayant réalisé ces trois conditions,
Dis : « Qui donc boit du vin, qui, si ce n’est le sage ? »

79

 Bois du vin car un jour ton corps sera poussière
Dont on fera vaisseau, jarre, tasse, aiguière.
Sois sans souci du Ciel, sans souci de l’Enfer :
Le sage tremble-t-il en regardant sa bière ?

80

 La terre se décore aux brises du printemps,
On espère la pluie et les yeux sont contents.
Moïse de ses mains semble argenter les branches,
Le souffle de Jésus s’exhale en doux encens.


81

 Chaque goutte de vin que verse l’échanson,
Éteint dans ton regard l’angoisse et le frisson.
Gloire à Dieu ! car le vin est un baume céleste
Et ton cœur désolé s’allège en la boisson.

82

 Emperlée au matin, la tulipe est joyeuse,
La violette aux prés embaume, savoureuse ;
Pour le bouton de rose, autour de lui, coquet,
Il semble ramasser sa tunique soyeuse.

83

 Amis, quand, réunis, vous oubliez la terre,
Il vous faut tendrement songer à ma misère ;
Quand vous boirez ensemble un vin pur, gai, mousseux,
Et que viendra mon tour, videz à fond le verre !


84

 Au rendez-vous, amis, cœurs libres sous l’éther,
Heureux de vous aimer et l’un de l’autre fier,
Lorsque l’échanson prend en main le vin des Mages,
Un toast en souvenir de Khayyâm qui fut cher.

85

 Une tasse de vin vaut cent religions
Et l’empire de Chine aux vastes régions.
Le vin, rien au-dessus de ce rubis sur terre !
Est un amer donnant à nos jours leurs rayons.

86

 Tu veux aller à Lui ? Quitte femme et enfant,
Tes proches, tes amis ; pas de joug étouffant.
N’importe qui te gène en ta route et t’attarde ;
Écarte tout obstacle, arrive triomphant.


87

 Verse-moi ce rubis dans un brillant cristal ;
Compagnon familier de l’esprit libéral,
Toi qui sais que ce monde, apparence, poussière,
N’est qu’un souffle, du vin ! conseiller amical.

88

 Debout ! sers le remède au cœur lassé, morose.
Verse le vin musqué, le vin couleur de rose,
Antidote puissant à tristesse, à chagrin :
Donne le vin, rubis, et le luth, virtuose.

89

 Hier au bazar j’ai vu, forcené sans égal,
Un potier piétinant l’argile, cœur bestial ;
Et la terre lui dit en son propre langage :
« Comme toi je vécus, ainsi sois moins brutal. »


90

 Bois du vin car ce vin, c’est la vie éternelle,
C’est ce qui reste en toi de la jeune étincelle :
Comme le feu brûlant, il change les chagrins
En une eau généreuse et vitale, nouvelle.

91

 Ne suis pas la Sunnat au précepte inhumain,
Et donne le morceau que tu tiens en la main ;
En la calomniant n’afflige pas une âme,
L’avenir est à toi… mais apporte du vin.

92

 Le vin au ton rosé, l’eau des roses… peut-être !
Dans le cristal est un rubis très pur… peut-être !
Dans l’eau brille un diamant liquide… peut-être !
Clair de lune est le voile du soleil… peut-être !


93

 Tout vœu de repentir rompu par un détour,
Nous disons faux le bruit qui sur notre nom court.
Ne me blâme donc pas si j’agis comme un braque,
Je suis, un jour de plus, ivre du vin d’amour.

94

 Pour parler clairement sans nulle parabole,
Pièces du jeu d’échecs joué sous la coupole,
Nous servons un instant puis entrons un à un
Dans ta boite, néant, humanité frivole.

95

 Puisqu’au monde le vrai même est une hyperbole,
Pourquoi, cœur inquiet, ce trouble qui t’affole ?
Livre au destin ton corps et ton âme au hasard,
Ce que la Plume écrit pour aucun ne se viole.


96

 Un peu de brume éteint la rose et la déflore ;
Toujours vit mon désir, vin que mon cœur adore.
Qui t’a donné le droit de dormir ? Ne dors pas,
Chère, et verse du vin, le soleil brille encore.

97

 Jette de la poussière à la face du ciel,
Bois, étreins la beauté, voilà l’essentiel :
À quoi bon supplier et pourquoi la prière ?
Nul est-il revenu de l’exil éternel ?

98

Verse-nous ; le jour naît, lilial comme neige ;
Le vin dit la couleur du rubis sortilège.
Prends pour les compagnons deux morceaux d’aloès,
Fais-en une torchère, un luth au doux arpège.


99

 Nous sommes retournés à la débauche vieille,
Aux Cinq Prières nous avons fermé l’oreille.
Où se trouve une tasse, ami, tu nous verras,
Le cou tendu, pareil au cou de la bouteille.

100

 Hier j’ai mis ma lèvre aux lèvres de la jarre,
Pour savoir si le temps me serait large ou rare.
Ses lèvres sur ma lèvre, elle m’a répondu :
« Bois du vin, car la mort est une mer sans phare. »

101

 Écoute mon conseil d’attention profonde :
Fuis, pour l’amour de Dieu, l’hypocrisie immonde.
L’Après, c’est le Toujours, Vivre n’est que l’instant ;
Ne vends pas l’éternité pour une seconde.


102

 Sois heureux, ô Khayyâm ! sois, étant ivre, heureux,
Sois, près de l’adorée au teint de rose, heureux.
Puisqu’à la fin de tout c’est la nuit malheureuse,
Rêve que tu n’es plus, déjà… Sois, sois heureux.

103

 Je fus dans l’atelier d’un potier, fin tourneur ;
J’y vis deux mille pots, qui muet, qui parleur.
Soudain l’un d’eux cria d’une voix agressive :
« Où dont sont le potier, le marchand, l’acheteur ? »

104

 De l’esprit qu’est le vin, la boisson interdite,
On dit : « Remède au cœur dévasté qui s’irrite. »
Alors, vite, apportez deux tasses pleines, trois !
Pourquoi donc appeler ce trésor l’eau maudite ?


105

 Compte-moi mes vertus, sur mes péchés muet,
Pardonne à mon passé dont Dieu sait le secret ;
Que l’air et que le vent n’attisent pas ta haine ;
Pardon par ta poussière, ombre de Mahomet !

106

 Dans la tasse l’esprit du vin pur se dilate,
En la jarre aux flancs creux est son âme écarlate,
Et rien de lourd ne peut être l’ami du vin,
Hors la tasse à la fois et lourde et délicate.

107

 Éternité passée, éternité future,
Aujourd’hui vous sépare et le vin seul rassure.
Le verbe, l’action sont au-dessus de moi ;
Le vin dit le secret de toute la nature.


108

 Le ciel creux est trompeur puisqu’il nous fait penser,
Lanterne cylindrique et qu’on ne peut fixer ;
La lampe est le soleil, le monde est la lanterne,
Image et spectateur, l’homme se voit passer.

109

 Je ne suis pas toujours mon maître… mais qu’y puis-je ?
Et je souffre de mes actions… mais qu’y puis-je. ?
Heureusement, je crois ton pardon généreux,
Honteux de penser que tu me vois… mais qu’y puis-je ?

110

 Il me faut me lever pour chercher le vin pur,
Donne-moi ta couleur, fruit du jujubier mûr.
Je te crache au visage, à toi, raison menteuse,
Du vin, pour que raison dorme d’un sommeil sûr.


111

 Combien de temps en proie au mal quotidien ?
Qu’importe vivre un an, un jour de plus en rien ?
Nous serons, mais avant verse encore une tasse,
Chez quelque vieux potier un pot de terre ancien.

112

 Notre séjour ici ne menant qu’au tombeau,
Sans le vin et l’amour, vivre n’est qu’un fardeau !
Philosophe, dis-moi, que durent nos croyances ?
Pour partir que m’importe ancien monde ou nouveau.

113

 En te servant j’assume un blâme à cent péchés,
En ne te servant pas, je mens à nos marchés,
Mais à ta cruauté si je reste fidèle,
Au jour du jugement les cieux seront touchés.


114

 Tout étant périssable, il me faut bruit, fracas,
Je ne veux que gaîté, bons vins, brillants repas :
On me dit : « Repentir un jour de Dieu te vienne ! »
Il me le donnerait que je n’en voudrais pas !

115

 Bien que je sois entré très humble à la mosquée,
Mon âme à l’oraison ne s’est pas appliquée :
Un tapis de prière un jour par moi fut pris…,
Il s’usa… j’y revins…, la main très appliquée…

116

 Quand la mort aura fait du néant de mon être,
Que sur l’espoir mon cœur aura clos la fenêtre,
De ma poussière tourne une vase pour le vin :
Ainsi rempli, qui sait ? je revivrai peut-être.


117

 Entre l’appât, le piège, hésitant, mon cœur erre :
La mosquée ou la tasse ? Alcoran ou plein verre ?
Nous sommes pourtant mieux, la bien-aimée et moi,
Sages au cabaret que fous au monastère.

118

 C’est le matin, humons le vin bouché de lut,
Et quant à notre honneur, à notre renom, chut !
Délaissant ce qui fut longtemps nos espérances,
Les doigts dans tes cheveux bouclés, jouons du luth.

119

 Au monde préférant du pain et des caresses,
Dédaignant la fortune et ses fausses liesses,
Nous avons acheté l’obscure pauvreté,
Nos cœurs y découvrant d’innombrables richesses.


120

 Je connais le dehors de la grave sagesse,
Mesurant haut et bas de tout avec justesse :
Aussi quel désespoir, honte pour mon esprit,
Si je découvrais rien de plus haut que l’ivresse !

121

 Jeunes, ayant appris sous un maître savant,
Nous crûmes quelques jours en savoir plus qu’avant ;
Que nous arriva-t-il ? Vois bien le fond des choses :
Venus comme de l’eau, partis comme le vent !

122

 Pour qui du grand mystère ose entr’ouvrir la porte,
Joie et deuil sont pareils et le temps les emporte.
Puisque le bien, le mal, doivent tous deux finir,
Que tout soit ou douleur ou remède, il n’importe.


123

 Fais, pareil aux penseurs, si tu peux, ce qu’ils font,
Et sape la prière et le jeûne infécond.
Écoute Omar Khayyâm à la droite parole :
Enivre-toi, vole aux grands chemins… mais sois bon.

124

 Puisqu’en ce désert l’homme apprend à chaque pas
Qu’il faut souffrir et puis arriver au trépas,
Heureux le passager dont la route fut brève ;
Heureux en son repos celui qui ne fut pas.

125

 Arrache de ton corps ce voile, sans remords,
Plutôt que d’immoler à ce voile ton corps,
Derviche ! Vêts la bure, habit de la misère,
Et les tambours battront tes triomphes alors.


126

 Vois les méfaits du ciel et les crimes du sort,
Ce monde où les amis partent en plein effort.
Autant que tu pourras, vis un peu pour toi-même ;
Ne goûte qu’au présent, le passé sent la mort.

127

 Boire du vin, aimer selon sa fantaisie
Vaut mieux qu’être dévot avec hypocrisie.
Si l’ivrogne et l’amant sont voués à l’Enfer,
Nul ne voudra du Ciel… ni de son ambroisie !

128

 On ne pourrait pas rendre un cœur joyeux farouche,
Ni passer l’art de vivre à la pierre de touche.
Aucun de nous sait-il le secret du futur ;
Ce qu’il faut ? Vin, amour, et repos sur la couche.


129

 Cette voûte du ciel, pour ma perte et la tienne,
Vise nos âmes, chère, oui, la mienne et la tienne ;
Sied-toi sur le gazon, car un autre gazon
Viendra, qui confondra ma poussière et la tienne.

130

 À quoi bon la venue ? à quoi bon le départ ?
Où donc est le chaînon de la vie ? Au hasard !
Que d’esprits délicats cette terre consume.
Où donc est leur fumée ? Emportée au brouillard !

131

 Fuis étude et science, ami,… cela vaut mieux ;
Natte en jouant des boucles d’or,… cela vaut mieux.
Avant que, grâce au sort, ton sang ne se répande,
Bois le sang pur dans la tasse,… cela vaut mieux.


132

 Ma barbe a balayé la taverne à la ronde !
À tout j’ai dit adieu dans l’un et l’autre monde ;
Cherche-moi dans ma rue et tu m’y trouveras
Endormi du sommeil de l’ivresse profonde.

133

 Renonce à tout mais bois, et le vin est meilleur
Lorsque d’ivres beautés le versent au buveur.
Rien ne vaut d’être ivrogne ou rôdeur ou derviche ;
De la Lune aux Poissons, douze mois, bois sans peur.

134

 Le ciel est comme un bol formant le fond de l’air,
Sous lequel, prisonnier, le sage attend le ver.
Imite les amours du broc et de la tasse,
Bien qu’ils soient lèvre à lèvre, entre eux coule un sang clair.


135

 La bise a déchiré la robe de la rose
Où, le cœur plein d’amour, le rossignol se pose.
Faut-il pleurer sur elle ou bien pleurer sur nous ?
Nous serons effeuillés, la mort de tout dispose.

136

 Ce que je fis ou non, m’en affliger, maudire… ?
Vivre cœur libre ou non, m’en blâmer ou m’en rire… ?
Verse-moi jusqu’au bord, je ne puis pas savoir
Si je vais exhaler le souffle que j’aspire.

137

 Fuis les soucis du monde injuste, qui nous lassent ;
N’évoque pas, en pleurs, les amis qui trépassent.
Ne donne ton amour qu’aux filles des Péris ;
Bois et ne sème pas ta vie aux vents qui passent.


138

 Malgré tes soixante ans, ne cède pas, fourbu ;
Va, partout titubant comme un homme ayant bu.
Avant que de ton crâne on ne fasse une jarre,
Tasse en main, cruche pleine, au vin paye tribu.

139

 Nouveau pouvoir vaut-il vin vieux que l’on entonne ?
Prends le chemin du vin, c’est le seul qui guerdonne.
La tasse vaut cent fois l’État des Feridun,
Et le lut du tonneau, Khosroès, ta couronne.

140

 Échanson, les humains qui sont partis avant
Dorment, ô vanité ! dans le sable mouvant.
Va ! bois du vin, apprends vérité de mes lèvres,
Tout ce qu’ils ont pu dire, ô saki, c’est du vent !


141

 Ainsi tu brisas ma cruche de vin, mon Dieu !
Fermant pour moi la porte au seul plaisir, mon Dieu !
(Oh ! oh ! puisse ma bouche se remplir de terre !)
C’est moi qui bois, c’est toi qui es ivre, mon Dieu !

142

 Le ciel accorde au pauvre un peu de menu cuivre,
Le strict indispensable au supplice de vivre ;
Si le ciel était homme, il ne donnerait pas
Un pois pour ce bonheur où jamais on n’est ivre.

143

 Cœur, tu ne comprendras jamais les grands adages
Ni les subtilités de ceux que l’on dit sages.
Dès lors fais-toi du vin et de la tasse un ciel,
Car entre le vrai Ciel et toi, que de nuages !


144

 Aspirant la fumée où le couvert est mis,
Sur l’être et le non-être, en tous temps tu gémis.
Qui s’attache à ce monde à sa perte travaille,
Mais par Dieu le bonheur est au sage permis.

145

 Si l’âme nettoyait la poussière du corps,
Esprit nu, dans le ciel tu planerais alors ;
Ce serait ton séjour mais, venant de la terre,
Tu garderais en toi la honte et le remords.

146

 Hier, j’ai brisé ma tasse au mur avec fracas,
Fou d’avoir employé pour tel crime mon bras.
Et la tasse, vraiment, a bien semblé me dire :
« Si comme toi je fus, comme moi tu seras. »


147

 Prends le flacon, la tasse, ô désir de mon choix !
Joyeux, promène-toi dans les prés et les bois.
Combien d’êtres charmants le ciel a, moquerie,
En tasses et flacons changés cent et cent fois.

148

 Partout tu mets un piège, une calamité ;
« Je t’y prendrai, » dis-tu, c’est là ta charité.
Nul atome ici-bas n’échappant à ton ordre
Et tout prévu par toi, tu me dis Révolté !

149

 Ce que je veux ? Du vin, un volume de vers,
Du pain, juste pour vivre éloigné des pervers.
Alors je serai, même au désert, près l’aimée,
Plus heureux qu’un sultan possédant l’univers.


150

 Sois en fête, à quoi bon tant de chagrin factice,
Et donne à l’injustice exemple de justice.
Puisque la fin de tout pour tous est le néant,
Dis-toi que tu n’es pas, sois libre à ton caprice.

151

 Ainsi que je le fais, jette l’œil au hasard :
Dans le jardin charmeur coule un bras du Kausar,
Le désert s’y fait Ciel, l’Enfer a cessé d’être.
Sois au ciel près l’aimée au visage sans fard.

152

 Sois content car on a réglé ton sort — hier,
Sans consulter aucun de tes désirs — hier.
Vis joyeux, sans égard pour tes vouloirs, — hier,
On a fixé tes efforts pour demain — hier.


153

 Verse le vin couleur de tulipe nouvelle
Et tire le sang pur de la jarre fidèle ;
Hors la tasse aujourd’hui je n’ai plus un ami
Qui possède un cœur pur et dont l’âme soit belle.

154

 À mon cœur attentif le ciel dit en secret :
« Apprends de moi les mots, l’ordre de mon décret :
« Si j’avais pu jamais réagir sur moi-même,
« Le vin m’eût épargné, vertige, ton regret ! »

155

 Tant que j’aurai du pain de quoi remplir ma main,
Quelque morceau de viande, une gourde de vin,
Et qu’à deux nous pourrons vivre en la solitude,
Nul sultan ne m’aura convive à son festin.


156

 Si l’on t’offre du vin, il est mal qu’on s’abstienne,
Bois-en donc n’importe où, bois-en quoi qu’il advienne,
Car Celui qui fit tout s’occupe peu de nous,
Masque comme le tien, barbe comme la mienne.

157

 Libre, j’aurais dit Non et refermé le livre.
Si je pouvais guider mes pas, quel chemin suivre ?
Ne vaudrait-il pas mieux que, n’étant pas venu,
Je ne doive quitter ce monde… hélas ! y vivre !

158

 Le Ramadân finit, c’est la saison des fêtes,
Saison des beaux diseurs de légendes bien faites,
Des bons marchands de rêve, amis porteurs de vin…
Enivrez-vous, cœurs las de jeûne et de retraites.