Rosière malgré elle/01

Éditions Prima (p. 1-7).

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Sortant d’une longue rêverie, Zouzoune murmura :

— Non, c’est pas possible que je garde ça plus longtemps !… Je paraîtrais vraiment trop ridicule !

Il ne s’agissait pas, comme on pourrait le croire, d’un chapeau de l’année dernière, ou d’une robe d’il y a deux ans. Zouzoune songeait à un article bien plus vieux que ça, puisque âgée de déjà dix-sept années.

Zouzoune songeait à sa vertu.

Il est de fait que la situation de la pauvre petite commençait à devenir paradoxale, donc fâcheuse et répréhensible. Car la morale, ne l’oublions pas, n’est rien d’autre que l’obligation de conformer sa conduite aux règles, aux habitudes, aux coutumes qui régissent les mœurs du milieu où l’on évolue. Dans le temps et dans l’espace, il y a eu, il y aura des milliers de morales fort différentes. Ce qui fut jadis un crime n’est plus aujourd’hui qu’une faute vénielle, et sera peut-être, dans cent ans, un geste fort glorieux. Tel acte répréhensible chez nous, paraît en Chine tout naturel, voire louable. Et si le fait de garder sa vertu jusqu’à dix-sept ans fut admiré dans l’ancienne Rome — pour son extrême rareté à vrai dire, — s’il est encore tenu pour estimable, — peut-être, — à Quimper-Corentin ou à La Roche-sur-Yon, il est on ne peut plus certain que c’est là une attitude fort risible, extravagante, anormale, inexplicable, attentatoire à la coutume générale, quand on est née et qu’on fut toujours domiciliée dans le xxe arrondissement parisien.

Et voilà pourquoi Zouzoune, petite nature très fine, douée d’un sens aigu de la réalité, se sentait en passe de devenir une espèce de phénomène ridicule et grotesque, seule à posséder ce que les autres n’ont pas, comme le veau à cinq pattes, ou le canard à deux becs, dont un sous le croupion.

Donc il était urgent, normal et convenable que Zouzoune perdît au plus tôt sa vertu, pour ne pas se faire remarquer.

Les occasions ne lui avaient pas manqué, vous pensez bien. D’autant plus qu’elle possédait une petite gueugueule fraîche et rose, gentille comme tout, et laissait voir déjà, par devant, par derrière, sans déplorable excès comme sans piteuse insuffisance, tout ce qu’il faut de fermes et soyeuses rondeurs pour occuper agréablement les deux mains d’un brave homme, et même bien autre chose encore.

Ajoutez à cela que si Zouzoune n’avait jamais connu son père, elle avait, en revanche, donné le nom de papa à un assez grand nombre de messieurs, qui, successivement, étaient venus partager la couche de sa mère, celui-ci durant trois mois, celui-là durant trois semaines, cet autre pendant trois jours, selon les faciles et aventureux hasards du mariage à la gomme arabique. Or, tous les sociologues sont là pour vous dire que les mœurs, qu’il s’agisse des peuples ou des individus, ne sont que le résultat, inévitable et constant, de l’instinct d’imitation qui élève l’homme et le singe au-dessus des autres animaux. Langage, religion, nourriture, façon de s’habiller, manières de penser, de faire bien autre chose encore, tout cela se transmet de père en fils, de mère en fille, sans examen critique, automatiquement, les modifications qu’on nomme le progrès ne se produisant que peu à peu, par le détail bien plus que par l’ensemble. Il en est de même pour les rapports des sexes, puisque les peuples sont polygames ou monogames, non par préférence et libre choix, mais par tradition, au hasard de la naissance.

Et c’est pourquoi Zouzoune ne pouvait considérer la vertu que comme une chose importune, gênante, ridicule, puisque telle était l’opinion de son entourage, en général, et en particulier de madame sa mère, Sophie Bourbeux, née Verduron.

Car ladite maman avait fini par convoler en légitime mariage, tout de même, alors que sa fille était âgée de quinze ans à peine. À vrai dire, elle n’y tenait nullement, et ne l’avait pas fait exprès. Au cours de ses nombreux collages, aussi aisément rompus que formés, pour les plus minces raisons, Sophie avait trouvé dans son lit, un matin, sans trop savoir comment il y était venu, un être du sexe mâle qui déclara se nommer Casimir Bourbeux, et exercer la profession de peintre en bâtiments, particularité dont jamais, par la suite, il ne fournit du reste la moindre preuve.

Tout de go, le quidam proposa de se prendre à l’essai, pour trois mois. Bien qu’un peu effrayée par la perspective de coucher si longtemps avec le même monsieur, ce qui ne s’était produit que trois ou quatre fois en sa vie, Sophie accepta pourtant. C’est du reste à cela, accepter ce que voulaient les autres, que se bornait toujours son rôle de bonne fille, aussi totalement dénuée de volonté que d’intelligence. Elle subit donc Casimir, comme elle avait subi tant d’autres compagnons, parce que les choses s’étaient arrangées comme cela et pas autrement, sans tenter le moindre effort pour réagir, encore bien moins pour réfléchir, pour se demander si la situation était favorable, ou défavorable, à son point de vue personnel.

Cependant Casimir observait, réfléchissait. Il constata que Sophie répondait en tous points à ce signalement formulé par les Arabes, gaillards habitués à tirer de leurs compagnes le maximum de rendement : « Ânesse le jour, femelle la nuit. » Qu’elle fût au pieu ou au turbin, l’infatigable Sophie était toujours en mouvement. De là, double profit pour le compagnon de son existence, lequel, sans être tenu de pourvoir à rien, ne se heurtait jamais à des refus désagréables, soit, à l’heure du plaisir, soit à celle des repas. Casimir prenait donc tout son saoul de volupté, et à l’œil, circonstance fort appréciable, surtout quand on n’est pas très joli garçon. Bien qu’il rentrât toujours les poches soigneusement vides, puisque, quand il possédait de l’argent, il le cachait dans ses bottines. Sophie, trois fois par jour, s’arrangeait pour lui servir quelque nourriture. C’était gras ou maigre, plantureux ou succinct, indigeste ou léger, au hasard de la changeante fortune quotidienne, sans le moindre souci d’hygiène ou de régime. Du moins, Casimir ne se mettait jamais la ceinture, fait digne d’être pris en considération par un gaillard qui avait autrefois, plus souvent qu’à son tour, usé de ce piteux subterfuge pour remplacer d’introuvables ortolans.

Joignez à cela que se tuant à faire des ménages, de l’aube à la nuit tombée, Sophie ne commettait jamais l’indélicatesse de demander à son maître et seigneur ce qu’il faisait de ses journées. Question superflue, du reste, nul n’ignorant dans le quartier, qu’il les passait tout entières au petit bar du coin, à jouer au zanzi, aux dominos ou au jacquet.

En outre, si elle excellait à dissimuler, avec l’adresse que donne une longue habitude, l’argent indispensable pour faire marcher le ménage, la douce créature, en ses heures d’opulence, laissait assez facilement traîner des pièces de vingt et de quarante sous, sans trop s’étonner ensuite de leur mystérieuse et immanquable disparition.

Enfin, bien que Casimir lui cachât, avec le plus grand soin, les combines équivoques et les louches pratiques d’où il tirait l’argent de ses menus plaisirs, Sophie n’avait jamais le mauvais goût demander par quel prodige il pouvait rentrer ivre quatre ou cinq fois par semaine, bien qu’affirmant n’avoir jamais un sou à dépenser. Cela tient peut-être à ce que Casimir, quand il était très ivre, était toujours très amoureux, raison qu’apprécient, mieux que personne, les femmes qui commencent, comme Sophie, à s’amocher d’irrémédiable façon.

Les trois mois d’essai s’écoulèrent sans que Casimir eût travaillé un seul jour, sans qu’il eût jamais subi le moindre reproche acrimonieux. C’est pourquoi, un dimanche matin qu’on s’attardait au plumard, il décréta soudain :

— Maintenant, ma bibiche, on va se marier pour de bon.

— Pour quoi faire ? demanda Sophie tout éberluée.

— Pour faire ça ! répondit Casimir.

Et il se mit à lui démontrer, expérimentalement, ce que font ensemble les messieurs et les dames unis par les liens sacrés du mariage légitime.

Sophie se prêta fort volontiers à la démonstration. Elle n’avait jamais refusé ça à personne. Mais, quand il eut fini, elle dit avec un bon gros rire :

— Que t’es donc bête !… Y a pas besoin d’être mariés, pour faire ça !… Recommence, mon petit homme, au lieu de me parler mariage… Vaut mieux travailler à des choses sérieuses que de dire des bêtises.

Casimir recommença aussitôt, car il tenait, dans les circonstances actuelles, à prouver sa vigueur de mâle qu’on ne remplace pas aisément. Mais, ayant chanté son second couplet avec une incontestable virtuosité, il reprit :

— J’te dis, ma poupoule, que ça ne peut pas durer comme ça !

— Mais si, je veux bien que ça dure encore ! affirma l’insatiable Sophie.

— J’te cause pas sur la bagatelle, pontifia Casimir… J’te cause sur les qualités purificatrices du mariage, pour la pudicité de notre honneur et notre respectabilité.

Car il raffolait des mots très encombrants et très solennels, comme la plupart de ceux qui en méconnaissent volontiers le sens véritable et l’exacte prononciation.

Puis, tout en se promenant parmi la chambre, il tint à Sophie estomaquée, sur l’honorabilité du conjungo, sur la vile et dégradante abjection du concubinage, un immense et magnifique discours, un peu tardif peut-être, mais empreint de la plus austère moralité, rehaussée encore par le piquant contraste que formait son accoutrement, composé, en tout et pour tout, d’une paire de savates et d’un gilet de flanelle rouge descendant à peine jusqu’au nombril.

Sophie n’y comprit pas grand chose, étant trop occupée à penser qu’une troisième démonstration pratique lui eût fait plus grand bien que tout ce charabia. Mais Casimir eut l’habileté suprême de placer cette troisième démonstration, comme un argument irrésistible à la péroraison de son discours. Se figurant peut-être que ça se passait tous le jours comme ça, quand on était marié pour de bon, l’heureuse Sophie vagit, encore toute pantelante :

— T’es un vrai namour, mon p’tit homme !… Pour la farce que tu dis, ça s’ra comme que tu voudras.

C’est ainsi qu’elle devint Mme Bourbeux, et se trouva légitimement en règle avec les lois de la plus pointilleuse morale.

En épousant Sophie, Casimir avait son plan. Il en avait même deux. Pour le présent et le proche avenir, le travail et le repos de cette toujours laborieuse épouse l’assuraient sans tracas, sans débours, contre les exigences de l’estomac et de certaines parties avoisinantes. Pour l’avenir plus lointain, quand Sophie serait usée, tuée par le travail, il avait remarqué que la petite Zouzoune, alors âgée de quinze ans, promettait de devenir avant peu bougrement jolie, donc négociable au prix fort, si un homme intelligent ne lui permettait pas de donner à quelque purotin ce qui pouvait se vendre très cher.

C’est pourquoi Casimir veillait, avec une pudibonderie insolite et ostentatoire, sur la précieuse vertu de Zouzoune. Il filait sournoisement la fillette, par les rues, lui tombant soudain sur le poil, la main pleine de calottes, si quelque godelureau faisait mine de s’approcher d’elle. Sortant du lit conjugal, dont le sommier asthmatique et bruyant venait de révéler à Zouzoune, couchée dans la soupente voisine, que maman avait aujourd’hui ce qu’il lui fallait, il adressait à la petite d’interminables et ennuyeux sermons, pour lui vanter les charmes ineffables de la continence et de la pureté. Avec des trémolos dans la voix, il la suppliait de ne pas déshonorer, par son inconduite, sa pauvre mère et son malheureux père adoptif. Puis, tandis que les deux femmes se rendaient à leur dure et fastidieuse besogne, il allait transformer en liquides variés, au petit bar du coin, quelques francs chapardés cette nuit dans la poche de Sophie.

En tout cela, du reste, Casimir Bourbeux s’avérait psychologue de bien piètre envergure. Il ignorait, cet imbécile, qu’il n’est pas de plus puissant aphrodisiaque, de pire excitant à l’amour que la défense d’aimer. Si Zouzoune n’avait pas glissé encore sur la pente du tempérament, savonnée par l’exemple de l’entourage, c’est que son désir précieux, raffiné, passait toujours par-dessus les têtes triviales d’amoureux trop communs, trop vulgaires à son gré. Du moment où elle sentit que Casimir prétendait, intolérable tyrannie, l’empêcher de faire comme tout le monde, les prétentions de la petite, sans qu’elle s’en rendît compte, s’abaissèrent de plusieurs crans.

Enfin, un jour que Sosthène Flambard, le coiffeur pour dames, la poursuivait de ses assiduités, et qu’elle lui répondait en rigolant, selon son habitude : « Ah non, mon petit, t’es bien trop moche ! » Casimir lui tomba soudain sur le dos, et, à grands coups de pied un peu plus bas, la reconduisit au domicile maternel, comme si elle avait commis une faute épouvantable. Le soir même, accroupie au-dessus d’un fragment de miroir posé sur le carreau, la pauvrette faisait cette double découverte :

— Trois bleus sur le derrière à cause de Sosthène Flambard… Après tout, il n’est peut-être pas si moche que ça, ce jeune homme.

Et voilà pourquoi Zouzoune murmurait, sortant d’une longue rêverie :

— Non, c’est pas possible que je garde ça plus longtemps !

Puis elle ajouta, joyeuse, décidée :

— Chiche !… Adjugé !… Ce soir, on la donne à Sosthène, la vertu de Zouzoune !