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Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2
George Sand

Romans et Nouvelles
ROMANS


ET NOUVELLES




L’auteur d’Indiana publiera sous ce titre, dans les premiers jours d’avril [1], deux nouveaux volumes.

Le Secrétaire intime, qui forme la plus grande partie de cette publication, marque dans la manière de l’auteur un renouvellement inattendu.

Nous citons avec plaisir le morceau qui précède ces deux volumes, et qui répond avec une modération grave aux inculpations dirigées depuis quelque temps contre l’auteur.


D’ordinaire il est d’assez mauvais goût d’expliquer au lecteur ce qu’on a voulu faire ; si l’idée qui a inspiré un livre n’est pas assez claire par elle-même ou n’est pas assez nettement expliquée dans le poème ou le roman qui lui sert d’enveloppe ou de symbole, les commentaires et les gloses ne servent de rien. Il faut accepter la condamnation, si injuste qu’elle puisse être ; il faut se résigner et attendre du temps la justice lente, mais inévitable, qui ne manque jamais aux pensées vraies. Ce parti, qui, dans le plus grand nombre des cas, est à coup sûr le plus sage, n’est pourtant pas toujours acceptable. Depuis quelques mois les attaques dirigées contre l’auteur de Lélia ont pris un caractère tellement grossier, tellement personnel, qu’une réponse publique est devenue nécessaire ; toutefois il faut faire dans ces attaques deux parts bien distinctes : la part littéraire, que la discussion peut aborder ; la part sociale, qui, n’ayant rien à faire avec le raisonnement, ne peut être le sujet d’une préface.

On a dit qu’Indiana, Valentine et Lélia étaient trois momens d’une même pensée, trois faces diverses d’une intention unique, trois expressions d’une même volonté, et que les deux premiers livres demeuraient obscurs et inexpliqués sans le troisième. Sans doute il y a entre ces trois livres une fraternité incontestable ; mais cette fraternité intellectuelle n’entraîne pas de droit la solidarité littéraire. Il se peut donc faire que l’un de ces trois livres vaille beaucoup moins que les deux autres, offre moins d’intérêt, soit construit sur un plan plus irrégulier, sans que pour cela le blâme et l’excommunication doivent envelopper dans un commun anathème toute la famille littéraire de l’auteur.

L’acharnement inattendu des reproches adressés à Lélia, et la rétractation inopinée des éloges si indulgemment prodigués jusque-là à ses sœurs aînées, font peu d’honneur à la clairvoyance des critiques. Cette colère rétroactive, qu’on y prenne garde, ne va pas à moins qu’à proclamer tout haut que les panégyristes se savent mauvais gré de leur premier enthousiasme, et qu’ils n’avaient pas compris les deux premières pages du plaidoyer avant de lire la troisième. Si cela est vrai, si les choses se passent dans leur conscience ainsi qu’ils le disent, peut-être bien changeront-ils d’avis à la lecture de la quatrième page ; peut-être bien, dans un avenir très prochain, seront-ils réduits à dire naïvement que cette fois-ci encore ils se sont trompés, qu’ils ont prononcé trop vite, et qu’une réflexion plus patiente leur a révélé des intentions inaperçues.

L’auteur s’abstiendra d’apprécier publiquement les récriminations hostiles dirigées contre lui ; mais il croit pouvoir se permettre d’expliquer, selon sa conscience, ce qu’il a voulu, ce qu’il a prétendu jusqu’ici. Et d’abord il doit déclarer qu’il n’a pas entendu écrire un plaidoyer contre la société, contre les institutions qui la régissent, contre l’humanité entière, comme on l’a dit récemment. Ces graves accusations iraient assez mal à sa taille ; ni son talent, ni sa volonté, ni ses espérances ne méritent une pareille accusation. Il sait très bien que la majorité estime très haut les institutions dont elle s’accommode, et, Dieu merci, l’orgueil et la folie ne l’ont jamais égaré au point de lui faire croire qu’il suffisait d’une parole pour renverser ce qui existe. Si les choses qui lui semblent mauvaises paraissaient telles au plus grand nombre, la société n’aurait pas besoin de son conseil pour les détruire et les réformer.

Indiana et Valentine ne sont pas un pamphlet contre le mariage, mais bien un tableau exact ou infidèle, c’est au lecteur à juger, des souffrances morales infligées à une âme délicate et pure par la brutalité impérieuse et par l’égoïsme poli. Comme le mariage et l’amour peuvent très bien exister en dehors de ces deux conditions, la vérité poétique du tableau n’a rien à faire avec les institutions et les passions qui servent à l’encadrer.

Il y a sans nul doute des âmes nobles et généreuses qui s’accommodent très bien d’une vie uniforme et paisible, et qui ne souhaitent jamais rien au-delà, qui étudient les défauts et les vices qu’elles sont appelées à subir pour les corriger et se faire, par un travail persévérant, des journées plus sereines et plus douces. Que la paix et le bonheur soient avec elles, car ces obscurs dévouemens méritent une récompense éclatante. Il y a des passions sincères qui marchent à leur but sans arrière-pensée, qui ne prévoient pas l’abandon au-delà du plaisir, qui ne rêvent pas l’indépendance dans la possession, qui voient dans l’amour autre chose que la soumission et le commandement, qui ne conçoivent pas le bonheur sans un échange également prodigue et aveugle des deux parts ; ces passions-là sont grandes, nobles, poétiques, dignes d’admiration et d’enthousiasme. Dans le malheur et l’abaissement, elles méritent encore l’estime et l’amnistie des âmes les plus calmes et les plus désintéressées ; elles peuvent offrir aux regards du sage un spectacle douloureux et déchirant, mais elles n’avilissent pas celui qui les endure ; elles peuvent défier le mépris, et le poète n’a pas à les flétrir.

Est-ce à dire que l’égoïsme et la brutalité seront à jamais protégés par un privilège inviolable et sacré, et que la poésie n’aura pas le droit de les atteindre ? Chose singulière ! Indiana, qu’on a donné pour un plaidoyer contre le mariage et l’amour, se résout dans une affection pure et sereine, assez sûre d’elle-même pour ne craindre ni la durée, ni le nombre des jours pareils, assez sainte et sérieuse ; pour demander à Dieu de la bénir, assez dévouée pour compter sur l’avenir. L’union d’Indiana et de Ralph, qu’est-ce autre chose que l’amour dans le mariage ?

Dans Valentine, des idées pareilles se retrouvent en présence. Seulement le rôle de ces idées est changé. L’égoïsme prudent et réfléchi est représenté par la Loi. L’enthousiasme aveugle et l’emportement effréné appartiennent à la jeunesse ambitieuse, inexpérimentée. Le cœur d’une femme peut hésiter long-temps entre ces caractères si opposés ; il peut prolonger sa défense et céder lentement le terrain qui lui reste. Mais pour peu que l’un des deux adversaires qui se disputent la proie s’avilisse aux yeux de son juge, la victoire ne sera pas long-temps indécise. Tant que la Loi était représentée par un caractère pur, si odieux et si glacé qu’il fut, le devoir pouvait sembler auguste, la lutte était glorieuse ; avec l’avilissement de la personne, le mépris et l’oubli du devoir commencent. Alors la chute est inévitable. Quand Valentine se donne à Bénédict, elle n’a plus à choisir qu’entre Dieu et lui. La spoliation à laquelle elle se résigne lui rend sa liberté ; elle n’a plus à compter qu’avec elle-même. Sa faiblesse ; ou sa résistance n’engage plus l’honneur de personne. Elle s’appartient, elle peut se donner. Sa défense, en se prolongeant, ne serait plus qu’un calcul d’égoïsme ou de vanité. En présence des tortures endurées pour elles par un amant résigné, ce ne serait plus du courage, ce serait de la lâcheté.

Avant la publication de Lélia, ces explications pouvaient sembler surabondantes. Personne encore n’avait songé à voir au fond de deux récits très simples un plaidoyer passionné contre les lois sociales. Avec Lélia tout a changé de face. Et pourtant il semble que les choses auraient dû prendre un tout autre cours. N’est-ce pas en effet un singulier avocat que celui qui, voulant donner gain de cause à l’enthousiasme irréfléchi contre la réalité positive, prend à partie l’enthousiasme lui-même, le discute, le décompose, l’interroge obstinément pour lui faire avouer sa folie ? N’est-ce pas un étrange plaidoyer que celui qui, voulant prouver que l’entraînement et la passion dominent de toute la tête la résignation et le devoir, met le doute au-dessus de l’entraînement, la négation au-dessus de l’espérance ? Qu’il y ait dans le monde où nous vivons des âmes assez riches en expansions et en dévouemens pour ne pas se désabuser au premier coup, des cœurs assez magnifiquement dotes pour ne pas prononcer à la première déception l’anathème de la vieillesse et de l’impuissance, l’auteur ne le nie pas. Qu’il se rencontre parmi les femmes de France des caractères assez heureux ou assez aveugles pour puiser dans chaque nouveau désabusement, dans chaque nouvelle trahison, une crédulité plus confiante et plus enfantine, l’auteur ne croit pas que ce soit une question. Mais la poésie ne peut-elle franchir les limites de ces félicités paisibles et de ces crédulités persévérantes ? N’a-t-elle pas le droit de prendre pour sujet de ses études les exceptions douloureuses qui passent du désabusement au désespoir, du désespoir au doute, du doute à l’ironie, de l’ironie à la pitié, et de la pitié à la résignation sereine et impassible, au dédain religieux et grave de tout ce qui n’est pas Dieu ou la Pensée.

L’Espérance, ardente et dévouée en présence même de la Réalité qui la raille et la défie, est une chose grande et digne d’admiration ; mais ce n’est que l’Espérance, et si la Sagesse n’est pas un vain mot, elle a droit d’estimer l’Espérance pour ce qu’elle vaut, c’est-à-dire comme un rêve.

Le bonheur des sens, le Plaisir insoucieux de la veille et du lendemain, le triomphe du corps sur l’âme peut sembler à l’Ironie elle-même, si hautaine et si fière qu’elle soit, un sujet de regrets plutôt que de compassion. L’isolement silencieux et désert de la pensée repliée sur elle-même peut donner la sérénité, mais non pas le bonheur. En présence des joies auxquelles elle ne saurait descendre, il est permis à la Raison de s’attrister sur l’atmosphère inhabitée où elle s’est réfugiée. Il n’y a dans cette tristesse résignée rien qui ressemble à l’apologie du libertinage. Le sage peut envier la courtisane sans cesser d’être le sage. Platon peut être jaloux d’Aspasie sans estimer moins haut les enseignemens de Socrate.

Que le Doute né du désabusement admire sans réserve la Passion sanctifiée par l’Épreuve et par la douleur, qu’il s’agenouille devant l’homme qui a traversé le vice et les tortures qu’il entraîne pour s’élever laborieusement à la sérénité du courage et de la clairvoyance, est-ce là un sujet de scandale ? Il semble que toutes ces idées, ramenées à leur expression la plus simple et la plus nue, se défendent d’elles-mêmes et n’ont pas besoin d’apologie.

Que la foi religieuse qui suffit à consoler les âmes énergiques attise les feux d’un cœur faible au lieu de les éteindre, et pousse au meurtre un prêtre égaré par le jeune et la veille, est-ce donc un si grand étonnement pour la piété de ce temps-ci ? Si toutes ces explications vont au fond des choses, comme l’auteur incline à le penser, il a peine à deviner quelle lumière inattendue son dernier livre a pu jeter sur Indiana et sur Valentine. Si ces trois récits sont pour tous les esprits sérieux ce qu’ils sont pour lui, il ne devine pas comment la peinture des mœurs domestiques, qui avait semblé juste, comment le détail des combats intérieurs d’une femme hésitant long-temps entre le devoir et la passion, qui avait semblé fidèle, peut cesser tout à coup d’avoir les mérites qu’on lui attribuait d’abord, lorsqu’il prend fantaisie à la Pensée d’attaquer l’Enthousiasme après avoir attaqué l’Égoïsme et la Brutalité.

L’auteur voit aujourd’hui sans découragement et sans colère les récriminations de la critique. Quoiqu’il n’ait pas la prétention de moraliser son siècle, il comprend très bien qu’on ne peut impunément effleurer même par la poésie les questions qui intéressent l’humanité tout entière. Il a vécu, il ne s’étonne pas de rencontrer sur sa route les vanités furieuses qui se croient insultées, les vices prudens et hypocrites qui se croient démasqués, les douleurs silencieuses et lâches qui n’osent s’avouer. Il sait très bien qu’on ne peut toucher au feu sans se brûler les doigts.

Il n’ignore pas qu’il y a dans la littérature purement humaine, qui prend le cœur avec ses extases et ses tortures pour sujet permanent de ses études et de ses inspirations, quelque chose d’austère et d’impitoyable qui doit blesser au vif les âmes vulgaires drapées dans le mensonge et la pruderie. Ces âmes-là sont volontiers indulgentes pour le poète qui, dans son respect pour l’homme, s’abstient d’y loucher. Elles étourdissent de leur bruyante fanfare celui qui préfère aux peintures de la conscience la description des costumes et des paysages. Elles couronnent glorieusement celui qui les amuse de ses récits sans les troubler dans leurs plaisirs. Elles placent comme un demi-dieu sur un piédestal celui qui les laisse vivre à leur aise, et qui ne va pas fouiller au fond de leurs mémoires pour remuer la fange qu’elles y ont amassée.

Sans doute, en éliminant l’homme tout entier du domaine de l’imagination, la poésie est d’une pratique plus facile et plus paisible. Sans doute les amitiés sont plus durables, les admirations plus complaisantes pour celui qui sait donner à ses récits un caractère tellement impersonnel et désintéressé, que pas un ne se reconnaisse dans le portrait de ses acteurs. Mais l’auteur s’est depuis long-temps résolu à ne jamais peindre que les spectacles qui ont éveillé ses sympathies. Il laisse aux plumes plus heureuses ou plus habiles le domaine de l’histoire. Il craindrait de s’égarer dans ce hardi pèlerinage au travers des siècles passés ; il s’en tient à ce qu’il a vu, aux émotions dont il a été le témoin, aux douleurs et aux espérances qu’il a pu comprendre ; il n’essaiera pas de réchauffer les cœurs qui battaient sous les armures aujourd’hui rouillées. Il se sent trop inhabile pour une tâche si périlleuse.

Il ne se révoltera pas contre ceux qui prennent la vie autrement que lui, qui s’arrangent de la réalité sans la blâmer, qui ne permettent pas à leurs désirs de s’élancer au-delà du présent, ni à leurs souvenirs de reculer dans un passé désormais impossible. Il n’a pas la prétention, Dieu merci, de se mettre à la tête d’une réaction littéraire. Ce qu’il fait, il le fait pour son compte, sans imposer son exemple ou donner ses livres pour des leçons. Il ne s’est guère enquis jusqu’ici des systèmes ou des principes qui dominent l’art et la poésie de son temps. Ce qu’il admire, il l’admire naïvement sans se demander pourquoi. Ce qui lui répugne, il s’en abstient plutôt qu’il ne le blâme. Il n’est pas de ceux qui trouvent au fond de tous leurs sentimens trois ou quatre idées très plausibles dont ils déduisent complaisamment avec une érudition splendide les origines avérées.

C’est pourquoi ses livres, quelle que soit la destinée qui les attend, pourront exciter des sympathies ou des répugnances, comme tous les poèmes obscurs ou inachevés ; mais ils ne seront jamais dignes de la haine ou de la discussion, car il ne plaidera jamais au profit d’un système. Il est de ceux pour qui sentir vaut mieux que savoir. Il peut avoir tort, mais du moins il est sincère.


15 mars 1834

  1. Au bureau de la Revue, et chez Victor Magen, rue Hautefeuille, 10.