Romanciers anglais contemporains - Madame Humphry Ward


Romanciers anglais contemporains

Madame Humphry Ward[1]



Si les lecteurs anglais ont accueilli avec tant de faveur les romans de Mme Humphry Ward, c’est qu’ils trouvent à les lire plus de plaisir qu’à regarder la réalité. Le monde où ils vivent, et qu’ils ont besoin de connaître, leur apparaît plus clair, dans ce miroir, et plus beau. Ils le comprennent mieux et l’aiment davantage. Leur curiosité est satisfaite en même temps que leurs aspirations. Ils aiment ce mélange de vérité, d’idéalisation et de romanesque. Ce peuple actif et positif se tourne de préférence vers ceux de ses écrivains qui l’aident à vivre, un Tennyson un Carlyle, un Ruskin, un Kipling. Il demande à sa littérature non pas un procès-verbal, mais un « message. » Mme Humphry Ward, sans prendre jamais le ton prophétique, sans sortir des limites du roman, sans cesser de faire appel à un vaste public, ni jamais abdiquer le désir de plaire, a su aborder les principales questions de l’heure présente, questions religieuses, morales, sociales, politiques même. Elle les a traitées dans l’esprit de son temps et de son pays, avec ce sens constructeur qui est le trait dominant de l’Angleterre, de sorte que son œuvre nous présente une image fidèle, quoique embellie, où l’âme anglaise nous révèle ses plus beaux aspects, la société anglaise ses plus nobles efforts, l’avenir anglais ses meilleurs desseins. Ne perdons pas une si favorable occasion de considérer d’un peu près cette réalité et cet idéal.


I

Deux des premiers et des plus grands romans de Mme Ward, dont un reste peut-être le meilleur de tous ceux qu’elle ait écrits, ont pour sujet la religion. Là, en effet, est la source même de la vie anglaise, le principe d’où elle tire sa direction et ses énergies. Les questions religieuses passionnent l’Angleterre ; elles y éveillent une curiosité pleine de sympathie, et, loin d’irriter ou de diviser, elles rallient les intelligences qui se donnent en quelque sorte rendez-vous autour de leur mystère. C’est que les peuples anglo-saxons voient dans la religion la grande affaire de la vie et dans la vie la grande affaire des hommes. Les nécessités de l’action pèsent beaucoup plus dans leurs destinées que les exigences de la pensée, et ce n’est point la pensée, ils le savent bien, qui peut mettre l’homme en contact immédiat avec la réalité où il puise sa force et son orientation. Elle l’en détache plutôt pour l’engager dans les voies de la logique abstraite, de l’idéologie orgueilleuse et destructrice.

Les Anglais excellent à construire et à conserver, entretenir, séparer ce qu’ils ont construit. Robert Elsmere[2] est bien Anglais et sa religion est bien anglaise. On a dit que Mme Ward avait pensé à Edmond Scherer. J’en doute fort. En tout cas, rien ne serait plus significatif que cette transformation. Quelle différence entre cette intelligence aiguisée, qui ne trouve plus d’emploi que dans la critique, et l’âme ardente de Robert, sa foi active, tournée vers l’apostolat ! Nous ne saurions précisément trouver de meilleurs exemples pour mesurer la distance entre les deux pays et les deux peuples, qu’un Scherer ou un Renan. Crise religieuse, oui certes, dans leur cas comme dans celui d’Elsmere. Mais là s’arrête toute l’analogie. Avant la crise, pendant la crise, après la crise, Robert Elsmere est et reste une âme religieuse, éprise uniquement de vie et d’action religieuses, sans que jamais des exigences de pensée, des besoins intellectuels viennent primer l’ardeur de la foi, le fervent désir de la soutenir et de la répandre, d’en nourrir les hommes, à qui ce pain n’est pas moins nécessaire que le pain du corps.

Elevé par sa mère dans une chaude atmosphère de tendresse, Robert Elsmere vient étudier à Oxford et il est conquis dès le premier jour par la force de tradition qui est le charme puissant du lieu.


Dans le calme automnal, la vieille cité méditait, eût-on dit, sur les générations nombreuses qui avaient foulé l’une après l’autre les pavés usés de ses rues. L’expérience humaine, continue à la fois et complexe, l’effort inlassable de la race, devenaient en quelque sorte sensibles à la fine et précoce intelligence du jeune homme, tandis qu’il parcourait, à côté de sa mère, les antiques collèges de la cité studieuse.


Nous pressentons déjà que celui-là ne sera jamais ni un égoïste intellectuel, ni un rebelle. Dès les premières pages, Mme Ward nous a préparés à comprendre que la passion religieuse n’éclatera pas chez lui en orgueilleuse révolte : il la mettra


… au service de la grande tradition positive qui l’enveloppait, et qui faisait en quelque sorte partie de l’atmosphère qu’il avait respirée jusqu’alors.


Sous l’influence d’un maître éminent, M. Grey, — lisez M. Green, Thomas Hill Green, professeur de philosophie morale à l’Université d’Oxford, — qui le reçoit dans son intimité, l’étudiant devient un homme, un homme de convictions ardentes et fortes. Sa ferveur idéaliste et son enthousiasme spirituel se trouvent naturellement portés, orientés par les traditions d’Oxford et l’esprit religieux qui, dans ce temps même, s’y affirmait avec une force rajeunie. Là se révèle à lui


… la noble beauté de l’état ecclésiastique. L’atmosphère imprégnée de religion, le caractère grandiose du lieu où tout témoignait d’une foi vénérable, organisée et cimentée par les siècles, la solennité du culte public, s’emparaient chaque jour davantage de son imagination…


Un jour il prend la décision d’être pasteur. Les discussions avec un ami sceptique et d’esprit négateur nous montrent ce qu’était sa religion : une force active, orientée dans un sens traditionnel.


L’intelligence proprement dite n’avait pas grand’chose à voir dans le christianisme d’Elsmere. Il avait fait siens les argumens de l’apologétique courante, et il les employait avec une entière bonne foi, non d’ailleurs sans habileté. Mais ceux-ci ne constituaient, pour ainsi parler, que les travaux avancés de la forteresse. Celle-ci était gardée non pas par le raisonnement, mais par le sentiment, par l’amour, et par ce mysticisme dont aucun être jeune, s’il est normalement constitué, ne devrait être dépourvu.


Au sortir de l’Université, Robert, dans son zèle apostolique, préférerait à la paisible cure de Murewell, qu’un parent âgé tient pour lui en réserve, la rude mission d’évangéliser un de ces centres industriels où, suivant la parole des Ecritures, il y a toujours trop peu d’ouvriers pour la moisson. Mais sa santé, assez gravement altérée à la suite d’une longue maladie, eut raison de ses scrupules, et il se résigna à devenir curé de campagne.

Ce n’est pas ici le lieu de conter comment il rencontra la fine, pure et austère Catherine Leyburn, s’en éprit et la décida à l’épouser. Confians l’un dans l’autre, inséparablement unis dans toutes leurs pensées comme dans toutes leurs tendresses, ils viennent s’installer à la cure de Murewell, où ils travaillent ensemble, dans la mesure de leurs forces et de leurs moyens, au bien commun. Quelques mois se passent, et la crise va commencer.

Robert, à ses heures de loisir, travaille dans la bibliothèque du château. Le Squire aime l’étude ; il vit seul, au milieu des livres, a donné en érudit et en critique à des travaux d’histoire sur la fin de la société païenne et les origines du christianisme. Aucune croyance religieuse n’embarrasse son esprit dégagé, alerte, chargé du seul bagage de la science. Robert respire une atmosphère nouvelle.


Tous les matins il passait quelques heures avec les livres rares et les manuscrits précieux, enchanté des perspectives inattendues qui s’ouvraient devant les yeux de son esprit. Le monde de la science se découvrait à lui, ce monde que ses études de théologie à Oxford n’avaient pas suffi à lui révéler. Son intelligence peu à peu s’aiguisait, elle devenait plus exigeante ; il faisait connaissance avec les méthodes de la critique moderne, sans prévoir qu’un jour viendrait où cet instrument qu’il fourbissait ainsi dans la joie, avec une sorte d’ivresse, se retournerait contre lui et tuerait son bonheur.


Le travail n’était pour lui qu’un exercice de son intelligence et une distraction, quelque chose comme un jeu plus noble, sans rapport avec sa foi. Il ne l’avait pas entrepris pour la soutenir et ne le soupçonnait pas de pouvoir l’ébranler. Et voici pourtant que, par des chemins invisibles et des communications imprévues, l’infiltration de la science désagrège les fondemens de la foi ou plutôt de l’édifice théologique où le jeune pasteur logeait ses croyances. On peut supposer que cet édifice n’était pas très solide, et nous avons vu, en effet, que Robert s’y était installé avec son enthousiasme juvénile et ses généreuses ardeurs, sans en bien connaître la structure, sans en avoir sondé les assises, sans avoir éprouvé la résistance des matériaux et contrôlé la rigueur de leur agencement. Admirable témoignage de l’esprit national anglais et de sa fusion intime avec l’esprit religieux, l’anglicanisme reste un compromis de fait entre l’autorité et la liberté ; il emprunte à la Réforme le principe du libre examen, qu’il limite aussitôt à un très petit nombre de dogmes, et ne se sépare guère, en fin de compte, du catholicisme que par le refus d’accepter la suprématie du pontife romain. C’est, logiquement, si l’on ose dire, un catholicisme décapité : pour l’esprit qui essaie de se le justifier à lui-même, il n’est plus viable ; il ne s’arrêtera plus, de dissidences en dissidences, qu’à la libre pensée religieuse. Rien n’est plus caractéristique de la race anglo-saxonne que l’attitude religieuse dont Mme Ward nous offre dans Robert Elsmere un modèle remarquablement étudié. Robert est le chrétien anglais qui a des exigences intellectuelles. Ils sont nombreux dans ce cas. Croyans et pratiquans, ils se mettent en règle avec l’intelligence et ce qu’ils croient être ses droits, en humanisant et rationalisant la religion, le mystère, la révélation, en diminuant ou supprimant l’autorité, en transformant en ce sens la notion d’Église. Ils prennent ainsi position entre la libre pensée à la manière française et latine, qui est le triomphe de l’intellectualisme radical, — théorique et pratique, — et le catholicisme, qui fait de l’autorité la sauvegarde contre les usurpations de l’intelligence, illégitimes dans la région de l’Absolu.

De ce point de vue, le progrès religieux consiste à dégager la vérité des formules qui en sont l’imparfaite expression. Robert Elsmere ne paraît pas se douter qu’il les change seulement et qu’aux anciennes il en substitue de nouvelles, plus larges parce qu’elles sont plus vagues, tout aussi inadéquates d’ailleurs à l’objet transcendant qu’il est inutile et illusoire de vouloir atteindre par des approximations successives de l’intelligence. Le pauvre Robert Elsmere est donc victime d’une candide confiance dans son intelligence ; il souffre de cette maladie de l’individualisme, plus mortelle encore dans la vie religieuse que partout ailleurs, parce que là l’individu n’a plus par lui-même ni sens ni valeur, et doit se rattacher à son principe, n’exister qu’en lui, par lui, pour lui. Pénétré de ce sentiment et de cette pensée, qui sont l’essence même de la religion, il ne méconnaîtrait sans doute ni la nécessité du médiateur, le Christ, et de l’intermédiaire, l’Église, ni la possibilité d’un ordre de faits où notre intelligence n’a rien à voir, puisqu’ils sont en dehors de notre action, tandis qu’elle est une faculté tout humaine, destinée à l’action humaine.

Après un entretien avec M. Grey, où cette âme religieuse et ardente rallume une fois de plus la vie dans une autre âme, lui montre Dieu partout et la renvoie consolée, confirmée, Robert revient transfiguré, laissant « pour la première fois le torrent de son amour couler dans le nouveau canal creusé par sa pensée avec tant de douleur. » C’est bien cela. Voilà bien des âmes positives, des âmes qui veulent croire ; leurs négations ne sont que des affirmations reportées un peu plus loin ; ce qu’il y a de plus vivant et de plus concret en elles affirme quand la faculté abstraite ou discursive a été amenée à nier ; une force constructive met ses pas dans les pas de la destruction et, avec les matériaux épars ramassés à mesure, relève l’édifice.

Nous avons passé sous silence tout un aspect du drame. La vie intime du ménage a été brisée : c’en est fait de leur communion. Du jour où le travail a commencé, il y eut dans l’esprit du mari deux ou trois provinces où sa femme n’avait pas accès. En rompant avec sa foi ancienne, il se voit menacé de détruire son bonheur.


N’allaient-ils pas être séparés irrémédiablement par ce que sa femme envisageait, non pas seulement comme un malheur, mais comme un péché ?


Ses craintes n’étaient que trop fondées.


Le fait de ne plus partager avec son mari sa foi et ses plus intimes espérances l’avait en quelque sorte repliée sur elle-même. Cette indépendance puritaine, que sa jeunesse solitaire avait développée, et que l’amour avait comme voilée momentanément, mais sans l’affaiblir, reprenait maintenant tous ses droits. Jamais elle ne s’était sentie aussi affermie dans ses croyances que depuis que Robert les avait abandonnées en partie… La seule manière dont il lui parut possible de préserver sa foi fut de l’entourer d’une barrière de silence…

Ainsi Catherine lui est devenue étrangère par peur de ce que l’amour pourrait, malgré elle, obtenir d’elle. Le drame domestique est venu aggraver et compliquer le drame de conscience et tous les deux ne font qu’un : ils sont organiquement liés et ne compromettent pas l’unité de l’action. Il est bon que Robert ait à lutter contre un sentiment tout humain pour se détacher de son ancienne foi. Le déchirement est plus pathétique quand l’homme souffre avec sa sensibilité tout entière. Chez un Scherer ou un Renan, la crise a été plus exclusivement intellectuelle, une crise de conscience pure. Il convenait, pour la beauté humaine du roman, qu’aucune souffrance ne fût épargnée à l’âme généreuse aventurée dans l’épreuve. Et pourtant, Robert ne s’était jamais senti plus sûr de l’amour de Dieu ni plus certain de l’action divine dans le monde et dans l’homme. Il a cette foi qui, malgré les problèmes, au-delà des énigmes, « trouve suffisamment de quoi agir, espérer et croire. » Il aspire au bonheur de poser une pierre dans les fondations encore invisibles du Temple nouveau où habitera la foi du siècle. À travers des projets essayés et abandonnés, il cherche les meilleurs moyens d’atteindre son but. Il collabore à des œuvres sociales avec un pasteur libéral ; il se range à l’unitarianisme, cette secte aux opinions très avancées et très vagues, à l’organisation très lâche, aux contingens assez flottans, qui est campée sur les confins du christianisme et du rationalisme. Enfin il trouve sa voie dans une sorte d’apostolat laïque dont la noblesse toute chrétienne révèle une volonté si sereine et si pure qu’elle conquiert la confiance et l’amour, désarme jusqu’aux dernières résistances de Catherine, et assure la victoire à l’âme qui a lutté avec toute sa foi, toute sa bonne foi.

Victoire morale, sans plus. Robert tombe malade, et son œuvre, comme un feu, le dévore. Était-il bien nécessaire d’imaginer un sauvetage en Normandie et de le faire mourir ? L’auteur a sans doute voulu signifier par-là que de tels hommes sont voués à tomber, martyrs de leurs propres convictions, consumés par leur zèle. Mais leur œuvre est destinée à vivre. Mme Ward semble revendiquer l’œuvre et la pensée d’Elsmere : ce n’est pas une simple étude qu’elle a voulu mettre sous nos yeux : c’est un idéal.


L’œuvre d’Elsmere existe encore et elle grandit de jour en jour. Plusieurs pensaient que, créée par lui, elle s’éteindrait avec lui. Non ! Le combat qu’il était prêt à livrer avec tant d’ardeur et de joie n’était pas son propre combat. Son effort n’était qu’une fraction de l’immense effort, de la race. C’est dans cet effort, et dans la divine puissance qui le seconde, que nous mettons, comme Robert lui-même, notre plus intime espérance.


La signification de l’œuvre est ainsi nettement précisée, en même temps que sa portée. Il ne s’agit de rien d’autre, ni de rien de moins, que du « progrès » religieux de l’Angleterre. L’idéal qu’a su réaliser dans sa propre vie Robert Elsmere, et qui rayonne après lui dans son œuvre, doit être l’idéal de son pays et de sa race. Nous savons maintenant comment le conçoit Mme Humphry Ward.

À cette âme qui fait parcourir à sa foi le cercle de la pensée et de l’action, Mme Ward en oppose une autre, immuable et cristallisée. Helbeck of Bannisdale nous conte l’histoire d’un catholique anglais, gentilhomme et jeune encore, qui vit seul dans un vieux manoir du Westmoreland, adonné aux exercices de la piété la plus stricte et aux bonnes œuvres. Il y est rejoint un jour par sa sœur, restée veuve avec une belle-fille fort indépendante, élevée en dehors de toute religion et, comme on dit là-bas, agnostique. L’amour entre ces deux êtres, voilà le sujet du roman, qui est en quelque sorte la contre-partie du premier. Tandis que la crise religieuse vient troubler Robert dans son amour et bouleverser sa vie avant de l’élargir et de la fortifier, l’amour au contraire vient assiéger Helbeck retranché dans sa foi, derrière les murailles et les herses de sa piété ascétique. Evidemment ; l’auteur entend faire le procès du catholicisme, dresser en face d’une religion humaine et vivifiante une doctrine et une pratique de mortification et d’humiliation.


L’humanité a marché durant des siècles à l’ombre de la doctrine de la Chute : mais désormais une conception opposée s’insinue, peu à peu, dans toutes les formes de la pensée européenne. C’est la disparition du monde ancien, la naissance du monde nouveau. Les hommes d’à présent ont conscience d’une dignité personnelle que leurs pères ne soupçonnaient, pas. La stature spirituelle de l’homme civilisé s’est élevée. Nous voulons aujourd’hui une terre plus noble. Ce n’est plus en esclaves, mais en hommes libres, que nous entrons dans la maison de Dieu.


M. Teodor de Wyzewa a montré ici même[3] combien le manque de sympathie, et par suite de compréhension, a rapetissé et faussé la peinture du milieu catholique où se déroule l’action. Qu’un tel milieu puisse exister, c’est possible ; qu’il existe, nous ne le contestons pas. Mais sa réalité ne saurait rien prouver contre la valeur du catholicisme lui-même, ni en faveur de la supériorité du « monde nouveau » sur le « monde ancien. » Aussi bien, n’avons-nous point à traiter la question. La thèse de Mme Humphry Ward ne nous importe que dans la mesure où elle nous aide à comprendre sa pensée. Or il est remarquable qu’une œuvre destinée à montrer l’infériorité du catholicisme tourne à la condamnation de l’agnosticisme et de l’éducation toute négative où il a abouti dans le cas de Laura Fountain. La foi dont son père l’a privée, il ne l’a pas remplacée par une autre. La jeune fille ne peut rien opposer aux croyances qu’elle repousse ; bien plus, elle ne les connaît pas, elle lutte contre des fantômes ; et quand Helbeck se décide enfin à lui ouvrir toute grande la place forte où il s’était retranché contre son amour, elle tremble d’y devenir prisonnière et renonce à la vie plutôt que de choisir entre les deux sacrifices de son amour ou de sa liberté.

Car elle tient à celle-ci autant qu’à celui-là, et ce conflit est la moitié du grand intérêt du livre, comme l’autre moitié est le conflit entre la piété de Helbeck et son amour. Laura, nous dit-on, est une « personnalité, » et il faut entendre par-là qu’elle est fort attachée à sa personne et qu’elle résiste aveuglément à tout ce qui en menace l’intégrité ou l’indépendance. Mauvaise condition pour aimer : elle tient trop à elle-même, à ses idées ; elle ne se donne ni ne s’oublie ; elle manque d’abnégation. Helbeck l’attire, par la grandeur même que lui confère un idéal trop haut pour elle. C’est de l’excellente psychologie. Mais, des deux, qui sut le mieux aimer et qui offrit davantage à l’autre ? Laura est partagée entre l’amour de Helbeck et l’amour de soi : elle sacrifie le premier ; c’est l’instinct égoïste qui l’emporte. Helbeck est partagé entre l’amour humain et l’amour divin. Il pourrait dire à Laura, comme Polyeucte à Pauline :

Je vous aime
Beaucoup moins que mon Dieu, beaucoup plus que moi-même.

Ce dévot, dont Mme Ward a voulu, j’imagine, condamner l’ascétisme, se trouve être seul vraiment grand, sublime et désintéressé dans l’amour, parce que contre son amour ce n’est pas sa personnalité qui lutte, mais l’amour même de Dieu. Et si l’amour humain, dans le cœur où il existe d’abord avec trop de force, est un obstacle à l’amour divin, celui-ci ne saurait menacer la passion qu’il n’a pas empêchée de naître dans un cœur pur, où elle ne se rencontre qu’avec Dieu. Mais telle n’est pas sans doute la pensée de Mme Ward. Si nous rapprochons les deux dénouemens de Robert Elsmere et de Helbeck de Bannisdale, il semble bien que l’auteur ait voulu opposer à la foi vivifiante du premier le mysticisme mortel du second, au christianisme purement humain des temps nouveaux le catholicisme périmé des âges révolus. Helbeck a abdiqua sa personnalité et Laura a cherché dans le suicide un refuge contre l’asservissement. Robert a trouvé dans sa foi élargie et renouvelée les moyens d’une vie plus féconde et plus large. Il a vraiment vécu et aidé les autres à vivre. N’est-ce pas la fin suprême de la religion ?


II

C’est aussi la fin suprême de l’amour.

L’amour, dans Robert Elsmere et dans Helbeck de Bannisdale, n’était considéré, si l’on peut dire, qu’en fonction de la religion. Nous suivons avec émotion le contre-coup de la crise religieuse de Robert dans la tendre intimité de son foyer ; nous nous demandons ce que feront de la passion partagée à laquelle il s’abandonne enfin l’intransigeante piété de Helbeck et ses pratiques d’ascète. Ce n’est pas à ces deux œuvres qu’il faut demander ce que Mme Ward pense de l’amour. Trois de ses romans nous renseignent à cet égard d’une manière aussi explicite et complète que possible : Marcella, La Fille de lady Rose et Le Mariage de William Ashe[4].

« Mariée ou non, une femme est tenue d’entretenir comme un feu sacré sa propre individualité. » Si c’est là une opinion féministe, le féminisme peut revendiquer Mme Ward, car cette idée domine sa conception de l’amour et du mariage. La femme peut aimer et être aimée sans abdication ni anéantissement. Il n’est pas nécessaire à l’harmonie de deux forces que l’une supprime l’autre, et leur accord même suppose leur indépendance, leur dualité. Comme la plupart des romanciers anglais, — j’en ai déjà fait la remarque à propos de M. Thomas Hardy, — Mme Ward choisit de préférence des jeunes filles qui ont dû grandir seules, s’élever en dehors des influences ordinaires de famille et de traditions, dans des circonstances qui favorisent, accentuent et exagèrent en elles les traits individuels. Le père de Marcella a été condamné à deux ans de prison quand elle était encore une petite fille. Elle a été placée dans une pension et ses parens ne se sont plus occupés d’elle. Orgueilleuse écolière, aux robes trop modestes, puis étudiante demi-bohème, qui fréquente les milieux socialistes, elle ne revient chez elle qu’à vingt et un ans, quand son père a hérité de Mellor Park, l’ancienne résidence de la famille. — Julie Le Breton est née hors mariage, d’une mère aristocrate qui avait abandonné son mari pour suivre un agitateur, un rebelle, voyageur et artiste, auréolé du prestige d’avoir conspiré et combattu pour la plupart des « causes perdues » de sa génération. Ils avaient tranché les liens qui les rattachaient à l’Angleterre et s’étaient retirés en Belgique, où ils avaient vécu sans pouvoir légitimer leur union, le mari ayant refusé de demander le divorce. Orpheline de bonne heure, Julie prit le nom de la vieille gouvernante à laquelle sa mère l’avait confiée en mourant, et elle devint pour tout le monde Mlle Le Breton. Elle tenait de son hérédité, avec une intelligence remarquable, un scepticisme inné que ne changea point l’éducation des religieuses Ursulines. Son entrée au service de lady Henry, auprès de qui elle va renouveler l’histoire fameuse de Julie de Les pinasse et de Mme du Deffand, ouvre la carrière à ses talens et permet à sa personnalité de se déployer tout entière. — Enfin Kitty Bristol est, elle aussi, une irrégulière, une abandonnée, une indépendante. Fille d’une aventurière, Irlandaise de Paris deux fois mariée à de nobles viveurs, le comte de Blackwater et le comte d’Estrées, elle a été élevée à Paris au couvent des Sœurs Blanches, tandis que sa mère vivait à Rome. À dix-huit ans, elle la rejoint à Londres où la dame, après un second mariage, vient continuer sa vie de luxe, de dettes et d’intrigues. La comtesse d’Estrées est la plus frivole des femmes et son premier mari, lord Blackwater, le père de Kitty, était une espèce de fou. Kitty est délicieusement excentrique, avec des impulsions irrésistibles et un caractère ingouvernable.

À ces trois figures de jeunes filles s’opposent trois caractères d’hommes : Aldous Raeburn, futur lord Maxwell, Jacob Delafield, futur duc de Chudleigh, William Ashe, futur lord Tranmore. Ce sont, avec des nuances différentes, des hommes d’ordre » de tradition et de volonté, maîtres d’eux-mêmes, fidèles dans l’amour, protecteurs dévoués de la femme qu’ils ont choisie. Nous les reconnaissons : dans les romans de M. Thomas Hardy, ils s’appelaient Gabriel Oak, Winterborne, Diggory Venn ; dans ceux de George Meredith : Merthyr Powys, Vernon Whitford, Redworth ; et nous les avons retrouvés chez M. Rudyard Kipling, aux prises non plus avec l’amour, mais avec l’action, qui simplifie leurs sentimens, tend leurs énergies, en fait des bâtisseurs de ponts, des administrateurs, des soldats.

Entre ces natures antagonistes, l’amour est d’abord un conflit. La femme est inquiète, ombrageuse ou rebelle. L’homme n’essaie ni de la vaincre ni de la convaincre : il se borne à la protéger contre elle-même, à conjurer autant que possible les conséquences trop redoutables de ses actes, à laisser agir la force des choses, à défendre et sauvegarder sa personnalité, qui est quelque chose de réel et par conséquent d’infiniment supérieur à toute idée, conception ou manière de voir. Aldous Maxwell, Jacob Delafield, William Ashe ne sont pas des intellectuels : ils raisonnent peu et n’ont rien de dogmatique ; ils ne sacrifieront jamais un être à une idée ou à un principe ; ils ne considéreront jamais une abstraction comme supérieure à la réalité concrète. Le problème semble être, pour Mme Ward, de concilier l’amour, qui est harmonie et fusion, avec l’individualisme qui est indépendance, maintien de la personnalité. Il faudra donc que la femme soit conquise sans abdiquer, et qu’elle s’harmonise sans se perdre. L’amour doit laisser à chacun toute sa valeur et toute sa force, multipliées par celles de l’autre. Il ne triomphe qu’avec les belles ententes, et fécondes, par où se terminent Marcella et la Fille de lady Rose.

Cette adaptation se fait par l’action même de la vie. La femme n’aime l’homme digne de son amour que quand elle est devenue digne de l’aimer. L’amour est à très haut prix dans les romans anglais en général, dans ceux de Mme Ward en particulier. Le problème de l’amour y est traité avec beaucoup de délicatesse et d’élévation. C’est un bien grand sujet, cette destinée en travail qui s’adapte et s’oriente, cette éducation par la vie, cette lente perception de ses lois grâce à un long contact, que rien ne saurait remplacer. Voilà autre chose que l’adultère et les intrigues amoureuses. Il se dégage de tels romans, par les sujets qu’ils traitent et l’esprit dans lequel ils les traitent, une vivifiante impression de grandeur et de noblesse.

Voyez l’orgueilleuse, l’intransigeante Marcella. On n’a jamais mieux peint l’orgueil, la confiance, les naïves audaces de la jeunesse, son égoïsme inconscient. Ce n’est pas l’amour qui attire d’abord vers Aldous la jeune fille pauvre, héritière d’un manoir en ruines et d’un nom décrié. Le jour de l’aveu


… elle eut une sorte de vertige. Elle se voyait jeune pairesse d’Angleterre, les diamans historiques des Maxwell brillant sur ses épaules nues. Elle régnait sur ce château princier, sur les terres d’alentour. Posséder cette puissance, quel rêve ! Elle, Marcella, la socialiste, l’amie du peuple, elle pourrait exercer une action sociale toute nouvelle, élaborer des plans jusqu’alors irréalisables… À la dérobée, elle jeta un regard sur l’homme à l’aspect tranquille et digne qui se tenait debout auprès d’elle. Un mari pareil lui ferait honneur, et avec le temps elle s’attacherait.

« En attendant, pensait-elle, il sera pour moi un ami, je le dirigerai. Il est intelligent, instruit, mais victime de sa position. Je l’aiderai à secouer ses chaînes ; nous ouvrirons la route où d’autres passeront après nous. »


Cet homme « à l’aspect tranquille et digne, » elle apprendra à l’aimer, non sans s’être trompée d’abord et fourvoyée. Elle ne pourra s’installer, en quelque sorte, dans cet amour, s’y reposer et s’y épanouir, qu’après toutes les épreuves qui l’auront apaisée, consolidée, mûrie, quand elle aura perdu « ce je ne sais quoi de trop personnel, de mal équilibré » qui était comme la rançon de sa beauté, de son ardeur de vie, quand l’opposition entre la créature passionnée, impulsive, et l’autre, celle qui contrôlait sans cesse les actes de la première, se sera résolue dans une harmonie supérieure, une unité plus riche. Elle aimera donc d’abord Henry Wharton, comme Julie Le Breton aimera d’abord le capitaine Warkworth, comme Kitty Bristol aimera Cliffe. Ce qu’il y a d’irrégulier dans son passé, d’anormal, explique son malaise et son erreur. Cet état « inharmonique » est le point de départ nécessaire, car si les peuples heureux n’ont pas d’histoire, les individus heureux, équilibrés, n’ont pas de roman. Mme Ward a donné une suite à son roman de Marcella. Nous y retrouvons l’héroïne et son mari, devenus lord et lady Maxwell. Mais ce n’est plus leur destinée qui nous occupe : elle est à l’ancre dans le port, et notre intérêt, notre pitié vont à sir George Tressady, à sa femme Letty. Ceux-ci luttent à leur tour pour l’ordre, la paix, le bonheur. Marcella et Aldous l’ont depuis longtemps. C’est cette conquête qui fait tout le sujet du livre où nous est contée l’histoire de leur amour, comme elle est aussi toute l’histoire de Julie Le Breton et de Jacob Delafield.

Conquête : le mot ne serait pas juste ici. L’ordre et la paix sont acquis par la docilité aux leçons de l’expérience. « Les natures comme la tienne, » dit Mme Boyle à sa fille Marcella, « se développent au contact de la vie. » Et Marcella s’en rend compte elle-même. Un peu auparavant, elle nous disait :


Ce qui m’a fait changer surtout, c’est la vie. Autrefois, les choses étaient pour moi noires ou blanches, mais toujours parfaitement nettes et tranchées. Aujourd’hui, partout, je ne vois plus que des nuances.


C’est ce développement, ce progrès que nous retrace le roman. Il a son terme dans l’amour, qui le consacre et l’achève. L’amour non plus ne conquiert pas : il aide, il protège et il attend. Il sait que son heure viendra ou qu’alors elle ne pouvait pas, elle ne devait pas venir. Il y a, chez ces hommes de volonté si patiente, de la résignation et du fatalisme. Ou plutôt, ils considèrent l’amour comme certains croyans la grâce, qui peut être donnée ou refusée à ceux qui ont tout fait pour l’obtenir. Et leur amour, en effet, agit, comme la foi. Il est le contraire de la « passion. » Voyez avec quel soin l’auteur a rassemblé autour de la jeune fille toutes les circonstances qui permettront à l’amour de l’homme d’exercer sa générosité magnifique. Il apporte tout, et ce lui est une joie de prodiguer toutes ses richesses. Marcella est pauvre, elle a un père taré que la société tient à l’écart. Aldous est noble, riche, honoré. Son grand-père qui, la veille encore, répondait sur une carte, en quelques lignes impersonnelles et à peine polies, à M. Boyle, va faire les premiers pas, inviter la jeune fille et sa mère.


La situation fausse de Marcella devenait elle-même pour le jeune homme une source de joie. Elle ne croyait pas qu’il pût lui venir en aide ; il lui montrerait ce dont il était capable. Pour la première fois, Aldous songeait avec bonheur à sa position dans le monde et à l’influence dont il disposait.


Jacob Delafield n’est pas moins dévoué à Julie Le Breton, ni William Ashe à Kitty Bristol. Celles-là aussi sont dans des situations fausses : l’une, lectrice et dame de compagnie ; l’autre, fille d’une aventurière ; et les deux jeunes hommes sont aux premiers rangs du monde, héritiers de grands noms et de grandes fortunes, avec autant de mérite personnel que de naissance. Ils sont dédaignés et méconnus jusqu’au jour où les leçons de la vie ont rendu Marcella et Julie dignes de les comprendre, de les aimer. Leur abnégation reçoit sa récompense. Pour s’être donnés tout entiers, ils les voient venir à eux de toute leur âme ; pour n’en avoir pas forcé l’éclosion, ils goûtent enfin la plénitude de l’amour.

Dans Le Mariage de William Ashe, la cause est perdue, c’est la faillite, parce qu’une des deux individualités est anormale, maladive. Kitty est impulsive, irresponsable. Mme Ward a soin de nous prévenir que le mal est héréditaire : la pauvre enfant le tient d’un père déséquilibré, et ce n’est point une éducation sans tendresse, puis l’exemple d’une mère intrigante et frivole qui en combattront les effets. Il n’y a pas, cette fois, une individualité en présence d’une autre, mais une force aveugle en face d’une volonté réfléchie qui ne peut rien sur elle. William est victime de l’erreur qu’il a commise en épousant Kitty. Noble erreur pourtant, où le charme de la jeune fille n’entrait que pour une part. Les plus généreux senti mens portèrent au secours de cette enfant en péril, qu’il fallait défendre contre les autres et contre elle-même, cet homme bien armé et maître de lui, qui jouissait du « sentiment enivrant de son pouvoir et de sa force. » Il ne la sauva point, sans doute parce qu’elle ne pouvait pas être sauvée. Mais on peut se demander si lui-même était bien l’homme d’une pareille situation. Sans doute, Aldous Maxwell et Jacob Delafield avaient affaire à des natures plus saines, plus normales, plus capables d’adaptation à la vie, jeunes plantes un peu sauvages et rebelles, qui ne demandaient que des soins habiles et de la culture. Kitty est une force destructive, qu’on ne peut ni retenir, ni transformer. Comment serait-il possible de construire quelque chose avec elle ? Avec une intuition très sure et beaucoup d’art, Mme Ward a opposé à Kitty un très curieux personnage, qui contribue à nous expliquer la défaite finale. Nous sentons, derrière la réserve d’Aldous et de Jacob, une inaltérable conviction, une foi profonde. Il y a du détachement dans la confiance et dans la patience de William, presque du scepticisme. Il met son point d’honneur à accepter avec bonne grâce des complications et des difficultés qu’il considère comme des conséquences d’un principe : c’est fort bien. Mais sa philosophie ne mêle-t-elle pas quelque indifférence à beaucoup de sagesse et de fierté ? Il ne s’en prend à personne d’une situation dont il se reconnaît l’auteur ; galant homme et gentleman, on peut penser toutefois que sa réserve ressemble à une abdication ou à une faiblesse. L’aisance qu’il garde dans les événemens les plus fâcheux montre qu’il ne s’y était pas engagé tout entier, et nous avons le sentiment qu’il ne combat pas à fond, parce que son réalisme un peu dédaigneux ne se commet pas avec l’impossible. C’est un tempérament très anglais, dont l’activité prend souvent la forme du jeu, et la décision celle du risque ; l’homme de sport se retrouve dans l’homme d’action et, beau joueur, il sait se retirer avec bonne grâce d’une partie perdue.

La partie est, en effet, perdue pour William Ashe, et si nous comprenons bien les raisons de ce désastre, elles éclaireront pour nous la victoire qui, dans les autres cas, a terminé si heureusement les épreuves. Il y avait chez Kitty une force incoercible de destruction, de ravage et de désordre, une fatalité de défaite, contre laquelle eût été impuissante sans doute toute volonté d’homme, et combien plus la volonté trop peu confiante de William. Mais, sauf des cas d’exception, comme celui-là, des cas anormaux, en quelque sorte, et pathologiques, la force des choses est avec le bien. Partout où il y a des forces positives, finalement elles triomphent ; les faiblesses, les faussetés s’éliminent, tout ce qui est imparfait périt par son défaut, tandis que les desseins chargés de vie se réalisent et que les volontés droites se tiennent dans l’inébranlable fermeté qu’elles doivent à leur rectitude même.

Si, pour assurer la victoire finale et faire triompher l’ordre de la vie, il n’a pas fallu moins que toute la solidité patiente d’un Aldous Maxwell et d’un Jacob Delafield, toute la stabilité de leur caractère et la force de leur situation, toutes leurs réserves accumulées de richesses traditionnelles et d’activité organisée, si même un William Ashe a été impuissant à conjurer les effets d’une erreur initiale, que sera-ce d’un mariage contracté à la légère entre jeunes gens sans fortune, sans expérience et sans appui ? Les cadres de la société, surtout quand elle est assise et ordonnée comme la société anglaise, soutiennent et renforcent l’énergie individuelle. Le jeune Richard Fenwick ne trouve ni en lui, ni autour de lui les moyens de lutter contre les difficultés, les surprises, les périls de la vie, aggravés par les risques et les hasards d’une carrière d’artiste. Dans Fenwick’s Career[5], Phœbe et Richard sont de jeunes âmes trop frustes et trop dépourvues pour tenir contre les exigences compliquées de la société et de l’art. Mme Ward leur a opposé Eugénie de Pastourelles et Welby, avec leurs délicatesses, leurs raffinemens et leurs nuances, leur tenue aussi et cette souplesse résistante que donnent une longue culture et des siècles d’adaptation. John et Phœbe ont fait souffrir ; ils ont souffert et payé d’épreuves sans nombre leur ignorance de toutes choses, la naïveté de leurs élans, la force de leurs instincts naturels, que rien ne contrôle, ni ne retient. C’est le seul roman de Mme Humphry Ward dont le principal personnage n’appartienne pas au « monde, » et nous voyons mieux ainsi la part respective qu’elle attribue, dans l’harmonie finale où l’amour tend comme tout le reste, à l’individu et à la société. Le jeune couple a contre lui d’ailleurs sa jeunesse même, et ici encore nous retrouvons Mme Ward d’accord avec la tradition des romanciers anglais. Ils sont généralement sévères pour la témérité dans le mariage ; ils nous montrent volontiers les faillites des unions prématurées. La sagesse pratique et le sens positif de ce peuple ont créé chez lui une disposition des mœurs à regarder le mariage, — précisément parce qu’il devient un choix individuel, un acte d’initiative, — comme engageant à fond la responsabilité de l’homme. Le premier devoir de celui-ci, avant de fonder une famille, est de s’assurer les moyens de la faire vivre, de même qu’il doit, avant de lier à sa destinée celle d’une femme, être capable de les diriger. Il paie cher, dans les romans anglais, le manquement à l’une ou à l’autre de ces obligations, combien plus encore à toutes les deux !

L’amour trouve un précieux auxiliaire dans l’amitié, et les romans de Mme Ward nous présentent de très belles figures d’amis ou d’amies, dont l’intelligence et le dévouement écartent bien des obstacles et contribuent pour leur part à ces victoires finales des forces de la vie. La littérature anglaise a toujours fait une large part à ce sentiment, et sans remonter aux sonnets de Shakspeare, qui gardent une signification assez mystérieuse, il ne faut pas oublier l’immortel poème que la mort d’Henry Hallam a inspiré à Tennyson, In Memoriam. Dans Diana of the Crossways, M. George Meredith nous montre un de ses plus intéressans personnages, lady Dunstane, l’amie de Diana, cette valétudinaire qui a renoncé pour elle-même aux joies de la vie et qui, presque dégagée déjà de ce monde, affinée, épurée, spiritualisée par la maladie, assume un rôle de sœur gardienne, de providence, et devient la sagesse plus sereine et plus sûre de sa vivante, brillante et imprudente amie. On ne peut s’empêcher de penser à lady Dunstane devant le personnage d’Edouard Hallin. Lui aussi a dû tremper son âme dans les épreuves d’une santé débile, en recevoir chaque jour des leçons de renoncement. Détaché de toute partialité et de tout égoïsme, il voit les choses de plus haut et de plus loin, dans leur vérité essentielle et selon leurs véritables lois. Il en a l’humaine vision qui correspond, en ce monde imparfait et relatif, à la connaissance qu’en peut avoir un Dieu tout intelligence et tout amour. Hallin comprend et il veille. Par lui, dans la mesure de ses moyens, ce qui doit être sera. Lorsque Marcella a rompu ses fiançailles avec Aldous et qu’elle est venue vivre à Londres comme infirmière, il la revoit, il la reçoit, et discrètement, sans y paraître, il la soutient.


Elle éprouvait pour lui les sentimens que les catholiques ont souvent pour leur directeur ; elle reconnaissait en lui un guide et soupirait après ses conseils. Dans son for intérieur même, elle lui reprochait souvent de ne pas lui montrer, d’une manière plus précise et plus nette, la voie qu’elle devait suivre.


Il n’aurait garde de vouloir la diriger. Il est une des influences positives et bienfaisantes que la vie exerce sur la jeune fille. Et peu à peu, par une évolution lente, la métamorphose se produit.


Qu’est-ce donc qui se passait en elle ? Depuis quelques semaines, elle avait conscience d’un phénomène inconnu dont son âme était le théâtre… La vie ardente et orgueilleuse qu’elle avait menée jusqu’alors lui faisait horreur maintenant… Aldous, son père, sa mère, ses pauvres, tous se dressaient devant elle, chacun formulant contre elle une accusation. Une voix résumant leur voix à tous semblait s’élever dans son cœur. Qu’importe la richesse ? disait cette voix. Qu’importe la pauvreté ? Qu’importent la beauté, l’intelligence, le pouvoir ? Le caractère seul est quelque chose ; seule la qualité de l’âme a une valeur véritable. Le caractère ne se forme, on n’acquiert vraiment une âme que par le sacrifice ; et le sacrifice, ce an’est pas l’intelligence qui l’enseigne, c’est l’amour. Des mots, des phrases qui jusqu’alors n’avaient rien signifié pour elle, passèrent dans son esprit. La grâce, par exemple, ce mot étrange, aurait-il un sens, après tout ?… Aujourd’hui, elle s’apercevait qu’il était impossible de vivre parmi les malades, au milieu des pauvres, de partager les espérances et les pensées d’êtres comme Edouard Hallin et sa sœur, sans comprendre qu’elle est encore à l’œuvre au sein de notre monde, cette grâce, comme elle était à l’œuvre jadis, dans les bourgades de Galilée, à Jérusalem, à Corinthe. Edouard Hallin en aurait donné une autre formule que tel ou tel pasteur, ou que M. Jervis. Mais, pour eux tous, elle était la suprême raison de vivre, un pouvoir d’apaisement et de délivrance qu’elle aurait voulu elle-même, ce soir-là, au prix de tous les sacrifices, faire descendre dans son propre cœur. Elle ressentait le désir confus et tumultueux de biens nouveaux : un changement en elle-même, d’abord, et puis le pardon et l’amitié d’Aldous ; enfin et surtout, le pouvoir de se donner, le pouvoir d’aimer.


Cette page est décisive : elle marque le moment où s’accomplit la « conversion » de Marcella ; Hallin y a sa part, et c’est lui qui la révélera à Aldous. Il est resté le lien vivant entre les deux fiancés séparés, et il a préparé l’entente finale que la mort ne lui a pas permis de consommer. Ses dernières paroles sont un témoignage sacré en faveur de la jeune fille :


— Elle est libre, Aldous, reprit Hallin, qui fixait sur son ami un regard intense. Et c’est une noble femme… Depuis deux ans, la vie lui a enseigné bien des choses… La mort aussi… Tu l’aimes toujours… Dis, est-ce bien de ne pas faire un effort ?…

… Je me dis souvent qu’elle était singulièrement peu développée pour son âge, sous le rapport du sentiment. Elle vivait surtout par l’intelligence… Mais plus maintenant : la plante devient forte et belle ; elle vit d’une vie de plus en plus riche.


L’amitié, d’ailleurs, garde, comme l’amour, un respect ombrageux de la personnalité. Dans ce tragique conflit entre la volonté de l’individu et l’obscure sagesse du monde, elle n’intervient qu’avec une réserve extrême, par crainte d’altérer la relation normale des deux termes et de fausser la volonté. Car l’essentiel est qu’elle s’adapte et qu’elle s’ajuste, qu’elle ne reste pas étrangère à l’ordre des choses, qu’elle prenne sa place et tienne son rôle dans l’universelle harmonie.


III

Rien n’est plus éloigné de l’individualisme égoïste et rebelle que ce sentiment si fort et ce respect si sincère de la personnalité. Nous allons les retrouver l’un et l’autre à la source même des instincts ou des principes qui dirigent la vie collective de la société et de la nation.

Les romans de Mme Ward sont à beaucoup d’égards, bien que nous en ayons considéré jusqu’ici d’autres aspects, des romans sociaux et même politiques. Ils nous aident à entrevoir ce qu’elle appelle « les ressorts cachés et les forces réelles de la société anglaise. »

Cette société reste essentiellement aristocratique et féodale. La classe des seigneurs et des propriétaires terriens, — lords et landlords, — y est encore en possession de tous ses pouvoirs et de tout son prestige. Les tenanciers sont des sujets. Là, le vieux dicton prend tout son sens : « Noblesse oblige. » Il est impossible que de telles conditions de vie ne développent pas le sens des responsabilités. Les romans de Mme Ward nous le montrent fort puissant chez tous les maîtres du sol, hommes et femmes, quelles que soient d’ailleurs leurs opinions et leurs manières de voir. Les uns, fidèles à l’esprit du passé, immuables dans leurs idées et dans leurs œuvres, se considèrent comme arbitres absolus des destinées qui se trouvent sous leur dépendance et comme tenus de pourvoir à leurs besoins physiques et moraux. C’est le système conservateur de la tyrannie paternelle, tel que le pratique, par exemple, Mme Allison, dans Sir George Tressady.


Restée veuve avec un fils de deux ans, elle s’appliqua à élever l’enfant en vue des devoirs qui lui incomberaient plus tard comme propriétaire de terres si vastes qu’elles constituaient un petit royaume ; et depuis vingt-deux ans elle vivait là, mère non seulement de son fils, mais de toute la contrée, considérée par chacun comme une amie, presque comme une sainte.


Une sainte austère, il faut le dire, et qui ne pardonne pas le péché, peut-être parce qu’elle se reconnaît le devoir d’arrêter la contagion du mal. Oui, Mme Allison pratique un devoir plutôt qu’elle n’exerce un droit. Droits et devoirs d’ailleurs gardent toute leur autorité dans des consciences même pénétrées d’un esprit plus moderne. Un homme comme Aldous Maxwell reconnaît l’importance et l’utilité de son rôle ; mais ce rôle a pris à travers les siècles un aspect qui lui est insupportable et qu’il voudrait rajeunir. Il est tourmenté par


… le sentiment constant d’un désaccord entre le monde intérieur qu’il gouverne, avec ses usages féodaux et ses traditions surannées, et le vaste monde du dehors où l’action et la pensée se donnent carrière sur une échelle différente.


Il estime que le secrétaire d’un syndicat ouvrier est un personnage beaucoup plus intéressant et important que lui-même. Il n’en travaille pas moins, il n’en travaille que mieux, à bien tenir l’emploi où l’ont établi les conditions historiques de la vie anglaise. Curieuse figure, celle de ce gentilhomme respectueux du passé, fidèle aux traditions, ouvert à l’esprit de son temps, prêt non pas seulement à s’y adapter, mais à le seconder et à le promouvoir. Jacob Delafield, — dans la Fille de lady Rose, — va plus loin. L’héritage d’un duché, dont le menace l’état précaire de l’héritier direct, accable sa jeunesse du sentiment d’obligations trop lourdes, et, le jour venu, il ne les accepterait pas, s’il n’était « vaincu par les puissances d’outre-tombe, » soutenu par l’ardeur mystique de son amour et le désir d’associer Julie à la tâche que lui a dévolue le destin.

Car ils ont une tâche, tous tant qu’ils sont, et ils le savent, et à l’accomplir depuis des siècles ils ont acquis des habitudes de tenue, de dignité qui ont façonné jusqu’en ses profondeurs et en ses replis leur vie morale. Une lecture superficielle de quelques-uns des romans de Mme Ward, — Marcello, la Fille de lady Rose, le Mariage de William Ashe, — peut faire voir en elle le peintre de la vie mondaine en Angleterre ; et sans doute cette peinture est une part de son œuvre, que nous ne dédaignons pas. Les mœurs et le décor de la haute société, sa manière de vivre, son tour d’esprit, ses conversations où excelle Mme Ward, tout cela forme un tableau très agréable, très animé, dont le charme a dû beaucoup contribuer au succès de l’auteur. Je ne sais s’il ne l’a pas, par ailleurs, desservie davantage. « Roman aristocratique : » c’est bientôt dit, et nombre de gens voient au-delà de ces mots l’observation de surface, les élégances faciles et l’affectation. L’observation, dans les romans que nous venons de citer, — et que serait-ce de Robert Elsmere, de Helbeck de Bannisdale ou de George Anderson ? — ne s’arrête pas à la surface : elle nous fait pénétrer jusqu’à l’organisation même et aux dispositions intérieures de cette société dont elle nous montre les brillans dehors, jusqu’à cette discipline qui est sa justification la meilleure, le principe de sa force et le fondement de ses vertus, cette énergie ordonnée, réglée et traditionnelle qui fuit le « gentleman ; « comme, au xviie siècle, un exquis mélange de culture, de politesse et de dignité composait l’ « honnête homme. » Celui-ci avait pour fonction essentielle de causer, de briller, d’être le modèle de la Cour et l’ornement de la Ville ; celui-là est destiné à l’action ; il appartient à une société qui se gouverne elle-même, se maintient et évolue par l’action sociale de ses aristocraties : noblesse, gentry, clergé, bonnes volontés individuelles ou groupes organisés en vue de telle fin bienfaisante.

Notons d’abord la forme toute concrète et immédiate que prend cette activité. À peine installé à la cure de Murewell, Robert Elsmere


… s’efforce de créer par tous les moyens, dans sa paroisse, un terrain plus favorable à la croissance normale de la plante humaine : clubs de jeunes gens et de jeunes filles, promenades dans la campagne avec les garçons du village qu’il intéressait aux bêtes et aux plantes, société de chant…


Dès que Marcella arrive à Mellor Park, elle s’occupe des tenanciers de son père, s’attache particulièrement à la famille de Jim Hurd, l’infirme, le déclassé, le braconnier, et, quand il a tué le garde-chasse, se jette avec une sorte de frénésie dans l’entreprise de le sauver. Elle a essayé aussi d’organiser d’une façon plus rémunératrice le tressage de la paille, qui est une des petites industries domestiques du village. Après l’exécution de Jim, l’échec de ses projets philanthropiques, la rupture de ses fiançailles, elle se relire à Londres comme infirmière. Plus tard enfin, quand elle est devenue lady Maxwell, elle fait de l’ancien manoir de sa famille un lieu de réunion pour les gens du pays, relève les salaires des ouvriers agricoles, séjourne par intervalles dans les quartiers pauvres de la capitale, afin de vivre en contact avec le peuple et de le bien connaître pour le mieux servir. Elle pense avec son mari, — et ce sont là des idées essentiellement anglaises, — que « le prodigieux accroissement de la puissance individuelle dû à la science depuis une centaine d’années ouvre un horizon immense à l’avenir de notre race ; » mais que « d’autre part, si la société ne parvient pas à maîtriser ce pouvoir en vue de fins plus hautes, si elle ne sait pas le moraliser, le socialiser, lui-même périra, et elle avec lui. »

Il faut que la société moderne domine peu à peu les forces individuelles dont la Réforme et les principes de 1789 ont favorisé le développement excessif. Contre cette double action, la réaction a commencé, déterminée par l’excès même du mal : socialisme d’État, lutte des classes, syndicalisme, autant de symptômes qui se peuvent observer, sous une forme ou sous une autre, dans les divers pays d’Europe, avec moins d’acuité peut-être en Angleterre que partout ailleurs. En dehors même de ces mouvemens, un état d’esprit partout répandu se manifeste comme une tendance à protéger


… le faible contre sa faiblesse, le pauvre contre sa pauvreté, l’enfant et la femme contre les exigences féroces du capital, et transforme en axiome cette vérité, longtemps paradoxale, que personne n’a le droit d’édifier sa fortune sur la ruine physique et morale de son semblable.


Socialiste ? Mme Ward a vraisemblablement son intention en nous montrant le changement des idées de l’audacieuse et intransigeante Marcella, lorsque sa vie d’infirmière à Londres la met en contact avec le peuple, avec les ouvriers et les réalités de leur vie ; et si on lui disait, comme Antony Craven à la jeune fille : « Vous n’êtes pas socialiste, » comme elle, sans doute, elle répondrait, après un peu d’hésitation aussi peut-être :


Non, c’est vrai, si le mot socialisme signifie un système politique, consistant à détruire toute initiative privée et à rendre toute concurrence impossible, non, je ne suis plus socialiste. À mesure que je vis davantage parmi les travailleurs, je comprends mieux que posséder n’est rien, si le caractère n’y est pas… La moralité fait une différence autrement grande que je ne croyais jadis. Non, dans ce quartier où je travaille, mes sympathies ne sont pas aux socialistes, — veuillez excuser ma franchise ; — elles vont à ceux qui cherchent à organiser la charité, et qui sont méconnus et maltraités par tout le monde !… Quant à votre socialisme…, je crois qu’il est destiné à subir le sort d’autres grandes doctrines, c’est-à-dire à servir à l’établissement d’un ordre de choses qu’il n’avait pas prévu… Il parle d’une société nouvelle ; il servira peut-être à assainir l’ancienne !


Toujours ce même sens de l’évolution lente, du progrès continu, sans à-coup, sans heurt, sans bouleversement. On pourrait dire de l’Anglais en général, ce que Edouard Hallin dit de son ami Aldous Raeburn :


Aldous, voyez-vous, n’a jamais cru à la vertu des changemens soudains… Mais, croyez-moi, pour l’effort constant qu’on peut faire en vue d’améliorer son milieu, et par ce milieu le corps social dont il fait partie, Aidons n’a pas son égal.

Ainsi s’explique l’admirable stabilité, la continuité de la vie anglaise et sa noble beauté, comparable à ces décors centenaires d’arbres et de pelouses où la main patiente du temps est à l’œuvre depuis des siècles. La vieille Angleterre s’en remet elle aussi à cet émondeur qui ne dévaste rien, travaille dans le sens même de la nature, arrondit ici la masse ombreuse des hêtres et la laisse carrière au caprice des pins. Il me semble que la crise actuelle ne doit pas nous faire illusion : quoiqu’il en sorte, les forces de conservation resteront à l’œuvre, affirmant cette croyance traditionnelle et nationale que les destinées d’un pays sont entre les mains de ses élites dirigeantes.

Au-delà du royaume, d’ailleurs, l’Anglais d’aujourd’hui aperçoit l’Empire. De l’antique société si bien assise se détachent sans cesse des élémens jeunes et actifs, qui répondent à l’appel des richesses inexploitées et des communautés inorganiques. Ces pionniers et ces héros de la « plus grande Angleterre, » Greater Britain, ont trouvé leur peintre et leur poète en M. Rudyard Kipling, sujet anglais d’au-delà des mers, qui les a parcourues en tous sens et qui les a magnifiquement chantées. Mais voici un hommage plus significatif encore. Mme Humphry Ward à son tour, après nous avoir, durant vingt-cinq années, si bien parlé de l’Angleterre at home, nous fait pénétrer au fond d’une âme anglaise pour nous y découvrir l’énergie conquérante et ordonnatrice, les instincts de la race impériale. Oui, ce George Anderson que la Revue offrait tout récemment à ses lecteurs, est un roman impérialiste. George Anderson lui-même est la personnification du pays neuf, de la race jeune, de ses efforts et de ses espoirs. Elisabeth Merton et son frère représentent la vieille patrie, ses raffinemens, son luxe, sa tradition et sa durée. C’est un grand sujet que cette antithèse et le conflit qu’elle suscite. N’en apercevons-nous pas tout le sens dans ces quelques lignes d’un dialogue entre George et Elisabeth :


Je songe à notre demeure du Cumberland, à nos vieux serviteurs ; comme tout marche sur des roulettes, combien tout cela est beau et comporte de dignité : chacun restant à son poste ; pas de travaux pénibles, pas de désordre.

— C’est une dignité qui vous coûte cher, dit Anderson presque rudement, en changeant d’attitude. Vous lui sacrifiez des choses mille fois plus réelles et plus humaines.

Elisabeth ne les sacrifie pas. Elle cachait en elle des réserves d’enthousiasme et un appétit d’action, hérité peut-être de son père qui a construit naguère, à la tête d’une poignée d’hommes, un « merveilleux chemin de fer tracé au travers des déserts en dépit des obstacles, de l’inconnu, de l’incertitude. »

Depuis qu’elle a posé le pied sur ce sol, depuis qu’elle a éprouvé cette sensation d’immensité que donnent l’espace sans bornes et le pouvoir illimité d’action, elle est comme possédée et ensorcelée par le Canada. Comme elle traversait la contrée entre l’Ontario et Winnipeg, la grandeur sauvage de cette solitude l’a en quelque sorte empoignée, et


… assise à l’arrière du train, tandis que ses yeux suivaient la trace et le progrès de l’œuvre à laquelle son père avait contribué, elle avait senti qu’elle se détachait de l’Europe et éprouvé cette émotion violente que l’on ressent à la vue de quelque chose qui naît, devant l’horizon et l’étendue d’une vie à venir.


Nous avons ainsi les deux aspects les plus intéressans de la société anglaise, et nous comprenons qu’il s’y élabore continûment une aristocratie de chefs aptes à l’éducation progressive de la démocratie, et voués surtout à contenir les masses populaires dans des cadres assez souples pour que leur pesée les élargisse sans les briser. Ces chefs sociaux deviennent tout naturellement des chefs politiques, sans que rien n’interrompe la continuité qui unit leur fonction législative à leur fonction sociale. La vie politique de l’Angleterre se présente ainsi comme celle d’un vaste organisme où chacun vient à son tour, à son heure, prendre sa place et jouer son rôle selon sa naissance, son éducation, son tempérament, les influences du milieu et du moment. Rien qui ressemble à ces équipes improvisées qui trop souvent se forment dans les assemblées parlementaires, où elles ne représentent que des intérêts de partis et ne cherchent qu’à détenir un temps l’influence nécessaire au triomphe de ces intérêts. Dans Sir George Tressady, nous assistons à une grande lutte politique au sujet de certaines lois ouvrières. Aldous Raeburn, devenu lord Maxwell, fait partie du gouvernement. En mourant, le noble Edouard Hallin lui a légué


… tout un ensemble de sentimens et d’idées touchant le contraste entre ce pouvoir croissant de la classe ouvrière et la misérable situation de l’ouvrier en tant qu’individu. Ces sentimens et les idées qu’Aldous s’était assimilés et qui faisaient partie du culte qu’il avait voué à la mémoire de son ami, il aurait voulu leur gagner des adhérens, et agir, en les répandant, sur le monde politique de son pays.


L’influence de Marcella a développé encore en lui le sens de son rôle et de sa responsabilité. Il agit donc avec un désintéressement absolu, selon sa conscience et selon ce qu’il croit être le véritable intérêt de son pays. Il est le serviteur d’une idée, et cette idée, si même il ne remportait pas la victoire, continuerait à projeter la lumière sur son sentier. Elle triomphe d’ailleurs grâce à l’inspiration passionnée qu’inspire le zèle de Marcella à un des leaders de l’opposition. Mais sa défaite n’eût amené que la retraite momentanée de lord Maxwell, et il serait sans doute revenu au pouvoir un jour, prêt à reprendre la défense de sa cause au point même où il l’avait laissée. Car la vie politique de l’Angleterre est enracinée dans sa vie sociale, qui garde elle-même, en ce pays où elle n’a jamais été bouleversée, un caractère naturel et organique. Sans doute il y a quelques politiciens, et nous ne pouvons oublier celui que Mme Ward nous a présenté dans Marcello, ce Wharton qui, un instant, supplante Aldous Raeburn dans l’imagination fourvoyée et le cœur de la jeune fille. Mais, comme Wharton, ils sont brisés par la force des choses, à moins qu’ils n’en prennent le sens et n’encadrent leur activité dans celle de l’élite qui, élue ou non, la représente. Ils n’ont pas le dernier mot, et chacun sent que leurs intrigues ou leurs agi la lions ne prévaudront pas contre elle. De là, j’imagine, ce sentiment de sécurité, cette garantie d’ordre et de paix qui laissent aux mouvemens des combattans politiques toute leur aisance et toute leur liberté. Mme Humphry Ward nous répète volontiers que c’est un sport, le plus ardemment goûté de tous. Nous n’avons pas de peine à le croire, et il nous devient aisé de le comprendre : le jeu est l’exercice normal où un corps vigoureux, qui sent sa vie assurée, aime dépenser ses énergies ; le plaisir de vaincre ajoute son désintéressement à l’intérêt de la victoire et la défaite n’a rien de mortel. Entre deux parties, la vie continue.


IV

La vie ! — Ajouter à la vie, l’enrichir, aider à vivre, voilà sans doute « la grande tradition positive » au service de laquelle Mme Ward a mis, consciemment ou non, tous ses romans comme Robert Elsmere y mettait, nous dit-elle, sa foi renouvelée. Cette tradition représente peut-être le fond le plus essentiel du génie anglais ; elle se manifeste dans ses mœurs, sa constitution, son esprit, par une tendance à ne rien détruire, à utiliser toutes les forces, à voir l’affirmation partout. Et partout aussi nous la retrouvons, dans les conceptions religieuses, morales et sociales de l’œuvre dont nous venons d’esquisser les grands traits. La « libre pensée, » — si nous pouvons employer ici un mot dont notre langue, après notre esprit, hélas ! a déformé le sens, — y apparaît profondément religieuse, sous la forme d’un christianisme purement spirituel, mais qui garde de sa divine essence assez de force et d’efficacité pour subsister et agir indépendamment des rites et des dogmes. De même, il y a du « féminisme, » si l’on veut, dans cette défense de la personnalité de la femme ; mais l’idéal féminin reste l’union absolue avec l’homme, et il n’y a d’union absolue que par une victoire à quoi ne correspond aucune défaite et un don sans abdication. Enfin Mme Humphry Ward concilie avec le respect de l’individu le plus fort sentiment de la solidarité sociale. Elle croit à la démocratie, « cette démocratie sur laquelle repose l’avenir de l’Angleterre, » mais elle ne combat pas l’aristocratie, elle ne la hait point : au contraire, elle la comprend, elle en voit l’utilité, la beauté, elle en fait ressortir le rôle, manifeste le sens réel de son action, en dégage le sens idéal. Elle aime sa vieille patrie, la « petite » Angleterre ; elle sent la douceur de l’antique vie anglaise si bien ordonnée, elle en goûte le charme et la beauté : mais elle est attirée par la jeune vigueur et les rudes énergies de l’Empire ; elle sait entendre cet appel, comprendre la grandeur et la poésie de cette vie nouvelle, y orienter les volontés. Ainsi ce libre esprit n’a rien de destructeur : il ne discute de religion que pour mieux établir une conclusion religieuse, ne s’applique à étudier l’amour que pour l’élever et l’affermir, la société que pour la consolider. Il aime examiner les fondemens de toutes les croyances parce qu’il estime que les croyances sont indispensables, et qu’elles ont besoin de fondemens, et que ces fondemens ne sont jamais trop assurés. Cet esprit critique n’est pas un esprit de rébellion et de révolte ; son action n’est pas celle du ferment qui décompose, mais du levain qui travaille, du germe qui féconde.

Peut-être convient-il ici de préciser avec un très simple exemple. Quand Marcella est rappelée chez ses parens, devenus les propriétaires de Mellor Park, la jeune fille qui s’était affiliée à une petite société « venturiste, » — c’est-à-dire à une secte du socialisme, — «… sent se réveiller en elle des instincts et des goûts tout différens de ceux de ses camarades, mais naturels au tempérament qu’elle tenait de sa famille. »

Relisons ce fragment de dialogue entre elle et un des jeunes membres de la société, Antony Craven, qu’une infirmité a aigri et tourné au fanatisme :


— Vous voilà bien heureux d’en avoir fini avec la bohème ! lui dit-il un jour avec ironie, la trouvant entourée des photographies de Mellor. Comme il agit rapidement, le poison de la propriété ! Quelle fin mesquine il met aux choses ! Il y a huit jours, vous étiez toute dévouée aux nobles causes. Demain nous serons à vos yeux de pauvres fanatiques, en attendant le moment où vous rougirez de nous avoir connus.

— Je suis donc une hypocrite à vos yeux ? En quoi, je vous prie, mon goût pour les belles choses et mon respect du passé peuvent-ils porter atteinte à mes convictions ? Croyez-vous qu’il n’y ait pas de pauvres à Mellor, et qu’on n’y puisse pas travailler comme ailleurs ? Voilà comment échouent toutes les réformes, tuées par la défiance mutuelle de ceux qui les ont entreprises !

Il la regarda, un sourire froid au fond des yeux, et Marcella se tut, indignée.


Voilà, en présence, les deux esprits. C’est celui de Marcella que nous retrouvons partout dans les romans de Mme Humphry Ward, et que, faute d’un meilleur mot, j’ai appelé « positif » et « constructeur. » C’est l’esprit d’Aldous Haeburn, de Jacob Delafield, de William Ashe : c’est l’esprit anglo-saxon. L’autre apparaît parfois, comme chez Antony Craven, qui est un infirme, remorquez-le, ou chez des Anglais alors qui ne sont pas Anglais. Voici, par exemple, un Celte, Richard Watson :


Les yeux gardaient une flamme vive et passionnée, des yeux de Celte révélant tous les dons celtiques, et aussi tous les défauts de cette race, défauts si définitivement et largement exprimés par le mot d’un grand historien : « Les Celtes ont ébranlé tous les États et n’en ont fondé aucun. » Le Celte, lui non plus, n’avait rien fondé, rien achevé ; ce n’était pas une âme heureuse, harmonieuse, mais un homme que la vie et la nature, sous leurs aspects les plus subtils et les plus tristes, avaient fait vibrer, par qui avaient passé les pensées et les ambitions les plus nobles, comme le son passe par les cordes, leur arrachant quelques belles notes tragiques, quelques accens mémorables.


L’opposition est nettement marquée, elle est rattachée à une vue de psychologie historique ou ethnique. Nous n’avons ici ni à prendre la théorie à notre compte, ni à la discuter. Qu’il nous suffise de bien comprendre la pensée de Mme Ward. Si nous voulons mesurer à quel point c’est la pensée de l’Angleterre, rappelons-nous, dans la campagne électorale d’hier, l’unanimité des journaux conservateurs à faire remarquer que M. Lloyd George n’est pas un véritable Anglais, mais un Celte du pays de Galles. Et nos propres journaux, en manière de louange ou de critique, ont insisté sur le même fait.

C’est que le fait est capital. Nous le retrouvons au fond du conflit séculaire entre l’Angleterre et l’Irlande. Bien ou mal, et mieux que tout autre, il résume à sa manière un contraste dont nous pourrions montrer d’autres aspects. « La tâche est impossible, — disait un jour aux Communes un homme d’Etat, — pour un peuple aussi stupide que nous de gouverner des gens aussi spirituels que les Irlandais. » Quel admirable orgueil et quelle sagesse profonde sous cet humour ! L’esprit est la forme alerte et brillante de l’intelligence pure, et l’Angleterre se méfie de l’intelligence pure : elle a, au contraire, la passion des réalités objectives. Le roman et l’histoire sont d’accord pour nous montrer sur les deux plans de la vie privée et de la vie nationale, et si l’on peut dire à deux échelles inégales, des conciliations qui nous étonnent et des compromis (il faut retirer ici au mot tout sens défavorable) où nous verrions volontiers des contradictions.


— Vous êtes socialiste, — dit le jeune député Wharton à Marcella, — et vous allez devenir lady Maxwell. Ces sortes de combinaisons ne sont possibles qu’avec les femmes, parce que leur esprit est imaginatif et non pas logique… Vous réussirez dans votre rôle de lady Maxwell aussi bien que dans votre rôle de socialiste ; vous saurez à la fois prendre et donner. La moitié de la journée, vous serez lady Maxwell ; l’autre moitié, vous serez un membre de la société venturiste, et votre influence, par ce fait même, deviendra considérable. Mais nous autres hommes, nous ne savons pas faire ces choses-là.


Wharton se trompe. Ces choses-là sont ordinaires dans un pays où l’esprit des hommes lui-même, presque autant que celui des femmes, échappe à la tyrannie d’une logique abstraite. L’Ecosse anglicisée d’aujourd’hui aime d’un même amour et réunit dans un même culte son réformateur puritain John Knox, sa catholique « Reine Marie » que Knox a persécutée et torturée, la protestante Elisabeth qui a mis à mort la reine Marie. J’ai vu le gouvernement de la reine d’Angleterre s’associer aux fêtes commémoratives en l’honneur des héros écossais qui battirent les troupes d’Angleterre dans les plaines de Bannoekburn. Un même sentiment patriotique et national, un même respect de la tradition et du passé réconcilient des souvenirs qui ne s’opposent et ne s’excluent qu’au regard d’une intelligence acharnée à classer, étiqueter et séparer.

Le sentiment affirme ; il croit. Il croit que l’avenir prolonge le passé, le transforme et ne le détruit pas. Il croit que la marche des choses suit son cours et que la pente de ce cours est vers le bien. Il croit au progrès parce qu’il croit au triomphe final de la volonté de Dieu : Fiat voluntas tua


Cette volonté, nous l’atteignons par le devoir accompli et par la douleur. Elle est la source, la racine de notre être ; elle nous guide dans la vie, elle nous aide à mourir… Mais notre faiblesse demande le secours d’une vie humaine, d’une voix humaine… Sans Jésus, nous sommes des orphelins sur la terre. Et qu’importe encore ce que nous pensons sur lui, si seulement nous pensons à lui… Dans sa vie nous trouvons la solution de tous les mystères.


Cet idéal religieux, nous l’avons vu exposé dans Robert Elsmere. Nous avons vu ensuite que Mme Ward lui avait opposé un certain catholicisme, dans Helbeck de Bannisdale. Les autres romans nous ont montré des âmes aux prises avec la vie et modelées, façonnées par la force des choses selon cet idéal. Une telle œuvre est essentiellement morale et chrétienne et, en cela encore, elle est essentiellement anglaise.

Essentiellement anglais aussi, le talent littéraire qui s’y manifeste. Il est fait surtout, comme celui d’un Hardy, d’un Kipling, du contact immédiat, de la communion concrète avec la réalité. Certes, Mme Humphry Ward a le goût des idées ; elle les discute volontiers dans des romans qui sont conçus et conduits avec beaucoup d’intelligence. Mais l’intelligence est soutenue, orientée, dominée par un sens très vif des réalités concrètes qui leur donne, en même temps que leur signification, leur beauté.

C’est d’abord, comme chez tous les romanciers anglais, le sentiment de la nature, lu goût de ses spectacles, le désir de s’harmoniser avec ses énergies. Par-là des œuvres même dont l’inspiration est moins heureuse gardent un agrément qui les sauve. Helbeckde Bannisdale doit des parties exquises à l’intimité de l’auteur avec le Westmoreland. La nature n’est pas seulement un spectacle ; elle n’est pas un simple décor où l’action se déroule : elle est le milieu même où vit la plante humaine. Comme le faisait très justement remarquer M. de Wyzewa dans l’article qu’il a consacré ici à Helbecke et que nous avons déjà cité, ce roman est pour la moitié au moins « l’histoire d’une jeune fille qui, au sortir de la fièvre intellectuelle d’une ville d’université, se voit transplantée dans un des plus calmes coins du Westmoreland, et qui se laisse prendre, peu à peu, au charme de cette triste et poétique région. Tout y est, pour elle, imprévu et délicieux, tout y a une âme qui répond à son âme. Et, d’un bout à l’autre du roman, l’auteur nous montre l’action, sans cesse plus vive, qu’exercent sur elle les lieux qui l’entourent. Remarquez ce détail, très significatif : les personnages prennent généralement dehors leurs décisions les plus graves ; ils sortent dans tous les momens critiques. Quand Robert Elsmere arrête sa résolution d’être pasteur, « un soir du mois de mai, il errait seul le long du sentier côtoyant la rivière. » Lorsque Catherine se trouve partagée entre sa tâche au foyer domestique et l’amour de Robert, « elle gagna, au-dessus de la maison, un sentier rocailleux se dirigeant vers la montagne. Carrière d’artiste nous offre nombre d’exemples analogues, notamment, vers la fin, la belle scène où Fenwick sent revenir à la fois son génie et son amour. Ne semble-t-il pas que dans les momens où leur destinée est en jeu, hommes ou femmes, ils aient besoin de s’appuyer sur les grandes forces élémentaires qui peuvent donner à leur volonté un sens concret et naturel ? Ils répugnent inconsciemment, invinciblement, à la détermination abstraite, idéologique, ils veulent être comme chargés, afin que le coup porte, de toute la réalité des choses.

La réalité, le réalisme, voilà des mots qui reviennent à propos de Mme Humphry Ward, comme à propos de la plupart des romanciers anglais. Mais ce réalisme, on le comprend, n’exclut pas la poésie ; bien au contraire, elle accompagne naturellement une perception aussi directe, une communion aussi profonde. Elle en est la fleur, comme l’ « esprit » est la fleur d’une perception tout intellectuelle. Dans les romans anglais, disons ici dans les romans de Mme Ward, où nous voyons aux prises les forces de la vie, elle accompagne la gravité et l’émotion, comme dans nos œuvres de critique ou de polémique, dans la littérature militante et brillante de notre xviiie siècle, par exemple, l’ « esprit » jaillit du choc même des idées et s’allume sur toutes les surfaces où joue un rayon de l’intelligence. Oui, la poésie est naturelle à tout véritable réalisme, parce qu’il n’y a rien de plus poétique au monde que la réalité, la nature, la vie, les âmes.

Dégager cette poésie, la rendre visible et sensible, c’est idéaliser sans doute, ce n’est pas embellir ni farder. Il s’est établi chez nous une confusion fâcheuse à cet égard. L’origine en remonte à ce culte de la laideur et de la grossièreté, qui a tyrannisé un temps notre littérature et y a usurpé le nom de « réalisme. » Par un singulier abus, bassesse et vérité tendaient à devenir synonymes. Nous sommes évidemment, avec des romanciers comme Mme Humphry Ward, en face de la conception contraire. La vérité de la vie est belle et haute ; c’est cette vérité qu’il importe de voir et de promouvoir. S’il y a de l’hypocrisie dans la religion anglaise, ce n’est pas cette hypocrisie qui nous apprendra quel secours l’esprit religieux des Anglais apporte à leur vie. S’il y a du désœuvrement, du spleen et des excentricités, dans l’aristocratie anglaise, ce n’est ni dans ces excentricités, ni dans ce spleen, ni dans ce désœuvrement, qu’il faut chercher l’explication de sa force ou le prestige de son rôle. Si l’amour y a comme ailleurs ses faiblesses, la sensualité ses dégradations, ce n’est point à elles qu’il faut demander ce que peut être et ce que doit être l’amour pour agrandir la vie, ce qu’il est quelquefois dans de nobles cœurs qui ont su le mériter et le conquérir. Assez d’autres esprits, portés à la satire, et le spectacle même du train ordinaire des choses, nous rappelleront que l’homme n’est pas un ange et qu’il n’a guère lieu de s’en faire accroire ! L’Angleterre en particulier ne manque ni de moralistes chagrins ni d’humoristes désenchantés. Pourquoi le pays de Thackeray ne serait-il pas aussi bien celui de George Eliot ou de Mme Humphry Ward ? Et pourquoi reprocherions-nous à celle-ci d’avoir, entre tant de vérités que nous enseigne la vie, retenu surtout que la fleur est la raison d’être de la tige, et que, si la tige s’enracine dans le sol, elle se dresse vers le ciel et fleurit dans la lumière ?

Aussi bien, de quelque façon qu’on entende l’idéalisation, l’auteur de la Fille de lady Rose et du Mariage de William Ashe n’en a pas abusé dans ses romans. Si, par leur inspiration même et leurs conclusions, ils sont très nobles et très purs, le détail en est presque toujours très objectif et très exact. Sauf peut-être pour le catholique Helbeck et son entourage, qui paraissent plus superficiellement observés, Mme Humphry Ward ne nous peint jamais que des milieux très familiers, dont elle a une connaissance parfaite. Et elle les peint sans parti pris. La vieille lady Henry, lord Lackington, sir Wilfrid, le journaliste Meredith, dans la Fille de lady Rose, sont des figures étonnantes de précision et de vérité : je ne serais pas surpris qu’elles fussent des portraits. Mr et Mrs Boyce, dans Marcella, William Ashe et la malheureuse Kitty, ne nous sont-ils pas présentés tels quels, avec ce qu’ils ont de bon et de mauvais, leurs faiblesses, leurs tares ? Et quoi de plus vrai que les Masson, Hubert surtout, dans Helbeck de Bannisdale ?

On relèverait plus justement, il me semble, une certaine exagération dans le dessin de quelques figures, en vue de leur donner plus de caractère et d’expression. Encore n’oserais-je affirmer que dans cette Angleterre où la vie mondaine n’a pas exercé la même action que chez nous, où la vie individuelle est restée si forte et où par suite, comme je le remarquais à propos des romans de George Meredith, il y a tant d’originaux, on ne puisse rencontrer un Jacob Delafield, avec son mysticisme sombre et la flamme intérieure couverte d’un épais manteau de cendres. Mais il y a sans doute quelque artifice dans le romanesque personnage de Cliffe, ce Byron démarqué.

On ne saurait trop admirer qu’il n’y en ait pas chez beaucoup d’autres. Car le procédé de Mme Ward est dangereux : elle aime emprunter à la réalité des situations qui deviennent le point de départ de ses romans, et des caractères, qu’elle modifie selon sa propre expérience, en les plaçant dans des conditions qu’elle connaît bien. Le mariage de William Ashe ressemble fort à l’histoire de lord Melbourn, de lady Mary Lamb et de Byron. La Carrière de Fenwick est manifestement inspirée de la vie du peintre Haydon que son orgueil maladif, ses embarras d’argent, ses démêlés avec l’Académie, ses déceptions conduisirent au suicide. Enfin, nous avons tous reconnu, dans la donnée initiale de la Fille de lady Rose, l’aventure de Julie de Lespinasse et de Mme du Deffand : combien transformée, adaptée au milieu, enracinée dans la vie anglaise ! Il est peu de romans plus anglais, peu de peintures plus vivantes de cette aristocratie. Nous la voyons et nous l’entendons. Elle est là, sous nos yeux, avec son esprit, ses mœurs, ses allures, et, pour ajouter à l’illusion, les dialogues de Mme Ward sont des chefs-d’œuvre de naturel et de vérité.

Vérité, — voilà donc le mot auquel nous sommes ramenés et qui doit résumer nos impressions, notre jugement. Ne nous laissons pas égarer par quelques arrangemens romanesques où Fauteur a cherché un agrément et sacrifié aux lois du genre. Peut-être l’imagination anglaise y est-elle plus portée que la nôtre dont la liberté a subi plus de disciplines et de contraintes. Nous avons signalé ailleurs, chez Thomas Hardy, ce goût du romanesque et du théâtral, ces scènes trop complaisamment préparées et voulues. Tout cela tient peu de place chez Mme Ward. Le vif intérêt que ce noble esprit de femme témoigne aux problèmes du temps présent, la pénétrante observation de la vie, le respect de sa dignité, la pitié pour ses misères, la sympathie et l’admiration pour toutes les forces qui la soutiennent ou l’améliorent, n’est-ce pas, avec l’art de conter, le talent de décrire, le don de mouvoir les personnages et de les faire parler, de quoi donner à une œuvre sa signification et sa beauté ? Celle-ci, nous l’espérons bien, est loin d’être achevée. Mais elle est dès aujourd’hui assez vaste pour que nous puissions la juger dans son ensemble, en mesurer la valeur morale et sociale. C’est une grande force pour un écrivain que d’exprimer ainsi ce qu’il y a de plus sacré chez un peuple : sa volonté de vivre. C’est une grande force pour un peuple que de trouver un tel secours chez ses écrivains. L’Angleterre a eu plus d’une fois cette bonne fortune avec ses romanciers, et il faut voir là, si je ne me trompe, une des plus belles traditions du roman anglais. L’œuvre dont je me sépare à regret a, par-dessus tous ses autres mérites et comme leur raison commune, celui de s’y rattacher. C’est pourquoi, à la suite de tant d’autres noms illustres, parmi lesquels ceux des Brontë et de George Eliot, nous pouvons inscrire le nom de Mme Humphry Ward.


Firmin Roz.
  1. Œuvres complètes, 15 vol., Smith, Elder et Cie. Voyez sur Mme Humphry Ward et son œuvre l’étude publiée dans la Revue du 15 août 1895, par M. G. Bonet-Maury.
  2. Voyez Le Roman de la Nouvelle Réforme en Angleterre (Robert Elsmere), par Th. Bentzon, dans la Revue des Deux Mondes du 1er décembre 1889.
  3. Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1898.
  4. Ces trois romans ont été traduits en français : le 1er, par Mlle de Mestral-Combremont (1 vol., Fischbacher) ; le 2e, par Th. Bentzon, ici même (1 vol., Hachette) et le 3e, sous le titre l’Erreur d’aimer, par Mlle de Mestral (1 vol., Hachette).
  5. Carrière d’artiste, traduction française de Th. Bentzon et A. Fliche (Hachette).